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Full text of "Histoire de la colonie française en Canada : tome I[-III]"

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HISTOIRE 

DE  LA 

COLONIE  FRANÇAISE 

EN  CANADA 


PARIS.    IMPRIMERIE  POUPART-D AVYL  ET  Cie 


T\km 


T'A  "'jO, 

HISTOIRE 

DE  LA 

COLONIE  FRANÇAISE 

EN  CANADA 

TOME  II 


V 


VILLEMARIE 

BIBLIOTHÈQUE  PAROISSIALE 
1 865 


â 


TABLE  DES  SOMMAIRES 

DU  DEUXIÈME  VOLUME 


DEUXIÈME  PARTIE 

LA  SOCIÉTÉ  DE  NOTRE-DAME  DE  MONTREAL  COMMENCE    A  REALISER  LES 

religieux  desseins  des  rois  de  france. 

(suite) 

Chap.  V.  —  Suite  de  la  première  guerre  des  Iroquois, 
de  1641  à  1645. 

Pages 

I.  Nécessité  de  conftruire  un  Fort  sur  la  rivière  des  Iroquois.  1 

II.  Au  défaut  des  AssociéSj  le  Roi  envoie  une  recrue  pour 
garder  le  Fort.  .  .  "   2 

III.  Nouvelles  hoftilités  des  Iroquois.  Prise  du  P.  Jogues.   .  3 

IV.  Cruauté  des  Iroquois  envers  les  catholiques   3 

V.  Conftruction  du  Fort  sur  la  rivière  des  Iroquois   4 

VI.  Les  Iroquois  attaquent  le  nouveau  Fort  &  sont  vigoureu- 
sement repoussés   5 

VII.  Quoique  repousséSj  les  Iroquois  tiennent  la  colonie  en 
alarme   6 

VIII.  Attention  de  la  Providence  dans  la  conftruction  de  l'hô- 
pital de  Villemarie   6 

IX.  Les  relations  ayant  dû  passer  sous  silence  les  faits  d'armes 

de  Villemarie,  M.  Dollier  les  a  recueillis  en  partie  ....  7 

X.  Dangers  où  fut  exposée  la  colonie  de  Villemarie  à  sa  nais- 
sance  8 

XI.  Les  IroquoiSj  inftruits  de  la  formation  de  Villemarie.,  se 
disposent  à  l'attaquer   .  9 

tome  11.  a 


II  TABLE  DES  SOMMAIRES. 


Pages. 

XII.  Excités  par  de  perfides  Hurons,  les  Iroquois  vont  atta- 
quer Villemarie   1 1 

XIII.  Les  Iroquois  tuent  trois  Montréaliftes  &  en  prennent 
trois  autres.  .  .   12 

XIV.  Les  Hurons  tués  ou  mis  en  fuite;  les  trois  prisonniers 
conduits  d'abord  à  Chamhly   i3 

XV.  L'un  des  trois  prisonniers  s'évade  &  retourne  à  Ville- 
marie   1 3 

XVI.  Les  deux  autres  prisonniers  Montréaliftes  brûlés  par 

les  Iroquois  »   14 

XVII.  Pourquoi  Villemarie  a-t-elle  été  appelée  Tiotiaki  par 

les  Iroquois  ?   i5 

XVIII.  Villemarie  exposée  aux  surprises  des  Iroquois,  qui 
infeftent  l'île  &  le  fleuve   16 

XIX.  M.  de  Maisonneuve.,  au  lieu  d'attaquer  les  Iroquois,  se 
tient  sur  la  défensive   17 

XX.  Inftinct  admirable  des  dogues  de  Villemarie  pour  décou- 
vrir les  Iroquois  cachés  dans  les  bois   ......  18 

XXL  Pour  céder  à  Pardeurde  ses  soldats^  M.  de  Maisonneuve 

se  dispose  à  marcher  à  l'ennemi   19 

XXII.  Voyant  les  siens  inveftis  par  les  Iroquois  &  manquer 

de  munitions,  M.  de  Maisonneuve  leur  ordonne  la  retraite.  20 

XXIII.  Saisis  par  la  crainte.,  les  Montréaliftes  laissent  M.  de 
Maisonneuve  seul  au  milieu  des  Iroquois   21 

XXIV.  M.  de  Maisonneuve  tue  de  sa  main  le  chôf  des  Iro- 
quois, &  regagne  le  Fort.  " .   22 

XXV.  Ce  coup  de  valeur  réhabilite  M.  de  Maisonneuve  dans 
l'eftime  de  ses  soldats   22 

XXVI.  Protection  de  Dieu  sur  la  personne  de  M.  de  Maison- 
neuve  pendant  vingt-quatre  ans   2  3 

XXVII.  Trois  Montréaliftes  tués  dans  cette  action;  deux 
autres  brûlés  par  les  Iroquois   .  24 

XXVIII.  Ce  trait  de  valeur  de  M.  de  Maisonneuve  semble 
avoir  eu  lieu  à  la  place  d'Armes  '.  25 

XXIX.  Les  incursions  &  les  hoftilités  des  Iroquois  persé- 
vèrent  26 

XXX.  Prise  d'une  troupe  de  Hurons  &  du  P.  Bressani  par 

les  Iroquois   '   .  27 

XXXI.  La  crainte  des  Iroquois  fait  abandonner  la  mission  de 
Sillery   27 

XXXII.  Hoftilités  des  Iroquois  chez  les  Hurons   28 

XXXIII.  La  Reine  envoie  une  compagnie  de  soixante  soldats 
pour  secourir  la  colonie   29 


TABLE  DES  SOMMAIRES.  III 

Pages. 

XXXI V.  Hoftilités  des  Iroquois  au  Fort  Richelieu   3o 

XXXV.  Nouvelles  hoftilités  au  Fort  Richelieu,  d'où  la  gar- 
nison ne  peut  plus  sortir  *  3i 

XXXVI.  Les  Iroquois  attaquent  Villemarie,  qui  les  repousse 

avec  succès,  sans  perdre  un  seul  homme  ,  .  .  .  .  32 

XXXVII.  Secours]envoyés  aux  Hurons;  presbytère  &  église 

de  Québec   33 

Chap.  VI.  —  Paix  fourrée  des  Iroquois  avec  les  Français,  les 
Hurons  &  les  Algonquins,  ibqS.  Rupture  de  la  paix,  1646. 

I.  Pour  faire  la  paix,  M.  de  Montmagny  demande  des  Iro- 
quois captifs  aux  Hurons,  qui  les  lui  refusent   3q 

II.  Sur  la  reftitution  d'un  de  leurs  prisonniers,  les  Iroquois 
Agniers  demandent  la  paix   35 

III.  Conclusion  de  la  paix  avec  les  Iroquois   36 

IV.  Confirmation  de  la  paix  parles  Iroquois   37 

V.  Après  la  paix  conclue,  M.  de  Maisonneuve  fait  un  voyage 

en  France   ,  .  .  "ij 

VI.  Le  P.  de  Noue  meurt  victime  de  sa  charité,  en  allant  au 

Fort  Richelieu   3g 

VIL  A  la  faveur  de  la  paix,  des  sauvages  vont  à  Sillery,  aux 

T  rois-Rivières,  à  Villemarie   40 

VIII.  Réponse  d'un  néophyte  sur  les  avantages  de  la  paix 

avec  les  Iroquois   41 

IX.  Après  la  paix,  les  Agniers  vont  à  Villemarie,  où  ils  don- 
nent des  preuves  de  leur  mauvaise  foi   42 

X.  Combien  les  Iroquois  étaient  peu  disposés  à  devenir  chré- 
tiens  q3 

XL  Algonquins  &  Hurons  à  Villemarie.  Leur  piété   q3 

XII.  Sentiments  remarquables  d'un  cathécumène   44 

XIII.  Ce  néophyte  eft  baptisé,  &  reçoit  de  M.  &  madame 
d'Aillebouft  le  nom  de  Jean-Baptifte   45 

XIV.  Jean-Baptifte  Attironta  exhorte  à  la  persévérance  le 
nouveau  chrétien   46 

XV.  A  l'occasion  de  la  paix,  les  Associés  de  Montréal  veulent 

faire  ériger  à  leurs  frais  un  évéché  en  Canada   47 

XVI.  M.  Legauffre  désigné  &  nommé  évéquè  du  Canada.  .  .  48 

XVII.  M.  Legauffre  meurt  sur  ces  entrefaites.  Sa  générosité 
pour  le  Canada   49 

XVIII.  M.  Godeau  expose  à  l'assemblée  du  clergé  l'opportu- 
nité de  la  fondation  d'un  évéché  au  Canada   5 


IV  TABLE  DES  SOMMAIRES. 


Pages. 

XIX.  L'assemblée  approuve  le  dessein  d'un  évêché  en  Canada, 

&  le  cardinal  Mazarin  promet  de  contribuer  à  sa  fondation.       5  i 

XX.  Le  projet  de  l'établissement  d'un  évêché  eft  différé.  .  .  .  52 

XXI.  Par  suite  de  ces  démarches,  la  Cour  se  propose  de  faire 
ériger  prochainement  un  évêché  au  Canada   53 

XXII.  Charles  Le  Moyne  se  fixe  à  Villemarie  en  qualité  d'in- 
terprète.  53 

XXIII.  M.  de  Maisonneuve  arrive  à  Québec  &  repasse  aus- 
sitôt en  France   5  5 

XXIV.  Fin  de  M.  de  Puiseaux.  Reconnaissance  de  Mes- 
sieurs de  Montréal  pour  ce  bienfaiteur   56 

XXV.  Mauvaise  foi  des  Agniers  dans  la  paix  qu'ils  avaient 

faite   58 

XXVI.  A  la  faveur  de  la  paix  ,  M.  d'Aillebouft  fortifie  Ville- 
marie  59 

XXVII.  Le  P.  Jogues  envoyé  à  Agnié  pour  confirmer  la 

paix  par  des  présents   60 

XXVIII.  Les  Agniers  pressent  le  P.  Jogues  de  repartir.  .  .  60 

Chap.  VII.  —  Deuxième  guerre  des  Iroquois,  de  1646  à  i65o. 

I.  Deux  femmes  sauvages  arrivent  à  Villemarie,  portées  sur 

des  bâtons  flottants   62 

II.  Les  Onneiouts  attaquent  le  Borgne  de  l'île  &  lui  tuent  un 
jeune  sauvage,  qui  reçoit  le  baptême   63 

III.  Rencontre  singulière  de  ces  Onneiouts  avec  des  Hurons; 
Onneiout  conduit  à  Villemarie   63 

IV.  Le  P.  Jogues  va  négocier  la  paix  chez  les  Agniers,  qui, 

au  contraire,  se  préparent  à  nous  faire  la  guerre   65 

V.  A  Pinftigation  des  perfides  Hurons   les  Agniers  attribuent 
aux  missionnaires  les  calamités  publiques  &  massacrent  le 

P.  Jogues   65 

VI.  Les  Iroquois  recommencent  leurs  hoftilités  dans  l'île  de 
Montréal   66 

VIL  Deux  colons  de  Villemarie  pris  &  mis  à  mort  par  les 

Iroquois.  —  Richelieu  brûlé.  .  .   67 

VIII.  Hoftilités  des  Iroquois  aux  Trois-Rivières   68 

IX.  Algonquins  massacrés  du  côté  des  Trois-Rivières.  Mort 

du  sauvage  Jean-Baptifle   69 

X.  Piété  des  Algonquins  dans  cette  cataftrophe .  ......  70 

XI.  Supplices  des  prisonniers  conduits  au  pays  des  Iroquois.  71 

XII.  La  femme  de  Jean-Baptifle  arrive  fugitive  à  Villemarie .      7  r 


TABLE  DES  SOMMAIRES.  V 

Pages. 

XIII.  Récit  de  l'évasion  de  Marie  du  pays  des  Iroquois.  .  .  .  72 

XIV.  Extrémité  où  Marie  se  voit  réduite  dans  sa  fuite.  ...  73 

XV.  Indurtrie  de  Marie  pour  subsilter  dans  son  voyage.  ...  73 

XVI.  Plusieurs  autres  femmes  sauvages  se  réfugient  aussi  à 
Villemarie   74 

XVII.  Trait  de  courage  de  huit  Algonquins   76 

XVIII.  Perfidie  de  quelques  lâches  Hurons  contre  Villemarie, 

qui  leur  donnait  l'hospitalité   77 

XIX.  Pourquoi  l'on  ne  sévit  pas  contre  les  Hurons  perfides. 

—  Petour  de  M.  de  Maisonneuve   78 

XX.  A  Villemarie,  des  Iroquois  feignent  de  vouloir  parle- 
menter &  se  saisissent  de  Normanville   79 

XXI.  Charles  Le  Moyne  conduit  au  Fort  de  Villemarie  deux 
Iroquois  qu'il  prend  par  représailles   80 

XXII.  Les  Iroquois  ramènent  Normanville.  M.  de  Maison- 
neuve  leur  rend  les  deux  prisonniers   81 

XXIII.  Nouvelles  hoftilités  des  Iroquois  à  Villemarie.  ...  82 

XXIV.  Charles  Le  Moyne  &  Godé  prennent  deux  Iroquois, 
qu'ils  conduisent  au  Fort  de  Villemarie   83 

XXV.  Iroquois  pris  ou  tués  par  des  Hurons,  près  des  Trois- 
Rivières  ;  .  .  84 

XXVI.  Des  Français  vont  avec  les  RR.  PP.  Jésuites  chez  les 
Hurons.  —  Premier  moulin  conftruit  à  Villemarie   85 

XXVII.  M.  d'Aillebouft  repasse  en  France  pour  les  affaires 

de  la  colonie  .......   86 

XXVIII.  M.  de  Montmagny  était  le'principal  &  quelquefois 

le  seul  arbitre  des  affaires  du  pays   86 

XXIX.  M.  de  Montmagny  chargé  de  pourvoir  à  la  sûreté  du 

pays   87 

XXX.  M.  de  Montmagny  laisse  sans  garnison  le  Fort  Riche- 
lieu, qui  eft  brûlé  par  les  Iroquois   88 

XXXI.  La  bravoure  des  Iroquois  inspire  de  la  crainte  aux 
colons,  &  à  M.  de  Montmagny  lui-même   89 

XXXII.  Sur  le  refus  de  M.  de  Maisonneuve,  la  place  de 
Gouverneur  général  eft  réservée  à  M.  d'Aillebouft   90 

XXXIII.  J uftification  de  M.  de  Maisonneuve  &  de  M.  d'Ail- 
lebouft dans  la  révocation  de  M.  de  Montmagny   91 

XXXIV.  Trifte  état  de  la  colonie  à  la  fin  du  gouvernement 

de  M.  de  Montmagny   92 

XXXV.  Création  d'un  nouveau  conseil;  établissement  d'un 
camp  volant  pour  la  sûreté  de  la  colonie   93 

XXXVI.  Murmures  contre  M.  d'Aillebouft.  —  Mort  de  M.  de 
Repentigny   94 


VI  TABLE  DES  SOMMAIRES. 

Pages. 


XXXVII.  M.  d'Aillebouft  succède  à  M.  de  Montmagny 
comme  Gouverneur  général   ç)5 

XXXVIII.  Arrivée  du  camp  volant  à  Villemarie.  .....  95 

XXXIX.  Arrivée  de  M.  d'Aillebouft  à  Villemarie   96 

XL.  Seigneurie  de  la  Prairie  de  la  Madeleine,  concédée  aux 

RR.  PP.  Jésuites   97 

XLI.  Nouvelles  affligeantes  pour  Villemarie   98 

XLII.  Mademoiselle  Mance  passe  en^'France  pour  le  bien  de 

la  colonie   98. 

XLIII.  Zèle  persévérant  de  madame  de  Bullion;  les  Associés 

de  Montréal  nommés  dans  un  acte  public   99 

XLIV.  La  Compagnie  de  Montréal  favorise  le  défrichement 

des  terres  &  encourage  mademoiselle  Mance   101 

XLV.  Zèle  de  la  Compagnie  de  Montréal  à  poursuivre  son 

œuvre   102 

XLVI.  Zèle  des  colons  de  Villemarie  pour  l'agriculture.  .  .  io3 
XLVII.  Les  colons  de  Villemarie  se  livrent  à  l'agriculture 

pour  contribuer  à  la  conversion  des  sauvages.  .......  104 

XLVIII.  Établissement  d'une  commune  pour  les  beftiaux  & 

d'un  vacher   106 

XLIX.  Récolte  extraordinaire  à  Villemarie   107 


Chap.  VIII.  —  Suite  de  la  deuxième  guerre  des  Iroquois.  Ruine 
des  Hurons.  M.  de  Maisonneuve  passe  en  France  pour  amener 
un  secours  devenu  nécessaire.  De  i65o  à  i652. 


I.  Mœurs  des  Hurons,  obftacle  à  la  conversion  de  ce  peuple.  109 

IL  Missions  Huronnes  établies  parles  RR.  PP.  Jésuites  .  .  110 

III.  Hurons  massacrés  par  les  Iroquois.   Les  PP.  Daniel, 
Brébeuf  &  Lallemant  mis  à  mort  en  haine  de  l'Évangile.  .  m  i 

IV.  Mort  admirable  d'un  Huron  chrétien   111 

V.  Cataftrophe  d'un  autre  grand  nombre  de  Hurons  ....  112 

VI.  Dispersion  des  reftes  de  la  nation  Huronne   1  i3 

VIL  Quelques  Hurons  chrétiens  demandent  à  se  retirer  auprès 

des  Français   114 

VIII.  Six  cents  hommes  s'établissent  dans  l'île  d'Orléans, 

près  de  Québec  ■   114 

IX.  Hurons  fugitifs  qui  passent  à  Villemarie.  Réflexions  de 
mademoiselle  Mance   1 1  5 

X.  Les  Iroquois  attaquent  les  Français  des  Trois-Rivières.  .  116 
XL  Les  Iroquois  attaquent  surtout  Villemarie,  où  ils  sont 

vigoureusement  repoussés   117 


TABLE   DES  SOMMAIRES.  VII 

Pages. 

XII.  Les  Iroquois  détruisent  la  nation  neutre  qui  avait 
donné  asile  a  des  Hurons,  &  se  tournent  ensuite  contre 
Villemarie  .  118 

XIII.  A  Villemarie,  Boudart  ell  massacré  "par  les  Iroquois  & 

sa  femme  prise  *   119 

XIV.  Aciion  hardie  de  trois  Montréaliltes  pour  secourir  Bou- 
dart &  sa  femme   .  .  .  .  .  120 

XV.  Résiftance' vigoureuse  de  Chicot,  qui  lui  sauve  la  vie.   .  121 

XVI.  Mort  admirable  de  Catherine  Mercier,  cruellement 
tourmentée  par  les  Iroquois   121 

XVII.  Les  Iroquois  invertissent  quatre  colons  à  la  pointe 
Saint-Charles.  Courage  audacieux  de  Lavigne   122 

XVIII.  Action  de  la  pointe  Saint-Charles,  très-meurtrière 
pour  les  Iroquois   123 

XIX.  M.  de  Maisonneuve  oblige  les  colons  de  Villemarie  de 

se  retirer  dans  le  Fort  &  tient  garnison  à  l'hôpital.  ....  124 

XX.  La  garnison  de  l'hôpital,  assiégée  par  deux  cents  Iro- 
quois, les  oblige  à  la  retraite   1 25 

XXI.  Hoftilités  des  Iroquois  aux  Trois-Rivières.  Piété  des 
colons  envers  Marie   128 

XXII.  Villemarie  &  les  Trois-Rivières  harcelées  par  les  Iro- 
quois. Crainte  des  colons  de  Québec   129 

XXIII.  M.  de  Maisonneuve  résolu  d'aller  demander  à  la  Com- 
pagnie de  Montréal  un  renfort  devenu  nécessaire    i3o 

XXIV.  Mademoiselle  Mance  offre  à  M.  de  Maisonneuve 
vingt-deux  mille  francs  de  l'hôpital  pour  lever  une  recrue.      1 3 1 

XXV.  M.  de  Maisonneuve  offre  la  moitié  du  domaine  des 
Seigneurs,  pour  dédommager  l'hôpital,  &  part  pour  la 
France   i32 

XXVI.  M.  de  Lauson  succède  à  M.  d'Aillebouft  en  qualité 

de  Gouverneur  général   i33 

XXVII.  M.  de  Maisonneuve  nomme  pour  commander  à 
Montréal  M.  des  Musseaux,  &  non  M.  d'Aillebouft.  .   .  .  134 

XXVIII.  M.  de  Lauson  se  montre  peu  bienveillant  pour 
Villemarie  .......   .  .  .  .  ,  .     1 3  5 

XXIX.  Hoftilités  des  Iroquois  contre  les  sauvages  alliés  & 
contre  les  Français  eux-mêmes   1 3 6 

XXX.  Hoftilités  à  Villemarie  contre  les  sauvages  alliés  & 
contre  les  colons.   137 

XXXI.  Mademoiselle  Mance  descend  à  Québec  pour  y  appren- 
dre des  nouvelles  de  M.  de  Maisonneuve   1 38 

XXXII.  A  Paris,  M.  de  Maisonneuve  voit  madame  de  Bul- 

lion  &  lui  parle  de  Montréal   i38 


VIII  TABLE  DES  SOMMAIRES . 


Pages. 

XXXIII.  M.  de  Maisonneuve  expose  à  madame  de  Bullion 
la  nécessité  d'abandonner  Montréal }  s'il  n'y  conduit  un 
renfort   140 

XXXIV.  M.  de  Maisonneuve  fait  connaître  à  madame  de 
Bullion  l'affaire  des  vingt-deux  mille  livres.  .  .  ...  .  .  141 

XXXV.  Madame  de  Bullion  donne  quarante-deux  mille 
livres  pour  secourir  Montréal   141 


Chap.  IX.  — ■  Suite  de  la  guerre;  paix  avec  les  Onneiouts ,  & 
suspension  d'armes  avec  les  Agniers.  M.  de  Maisonneuve  arrive 
de  France  avec  une  recrue  de  plus  de  cent  hommes.  .De  1 65  2  à  1 653. 


I.  Martine  Meissier,  frappée  à  coups  de  hache  par  trois 
Iroquois,  se  délivre  de  leurs  mains   143 

II.  Vertu  admirable  de  Martine  Meissier   144 

III.  Les  Iroquois  tuent  le  Gouverneur  des  T rois-Rivières , 
ainsi  que  quinze  colons  de  ce  lieu   145 

IV.  Sept  colons  des  Trois-Rivières  pris  par  les  Iroquois.  — 
Autres  hoftilités  <   146 

V.  Le  Major  Closse  va  attaquer  les  Iroquois.  —  Mort  de  La 
Lochetière,  qui  tue  son  meurtrier   147 

VI.  Le  Major  se  retire  avec  les  siens  dans  une  maison  de  terre, 

d'où  ils  tuent  un  grand  nombre  d'Iroquois.   148 

VII.  Bafton  passe  au  milieu  des  feux  de  l'ennemi  &  amène  un 
renfort  qui  assure  la  vi£toire   149 

VIII.  Retraite  des  Iroquois.  Leurs  pertes  dans  cette  action.  .  i5o 

IX.  Bravoure  du  Major  Closse.  Son  adresse  au  maniement  des 
armes   1 5 1 

X.  Coup  mémorable  du  Major  &  de  ses  soldats   1S2 

XI.  Autre  action  mémorable  des  colons  de  Villemarie.  .  .  .      1 5 3 - 

XII.  Les  Iroquois  vont  pour  attaquer  les  Trois-Rivières  &  se 
retirent  ensuite   •   154 

XIII.  Nouvelles  hoftilités  des  Iroquois  aux  Trois-Rivières  & 

à  Villemarie   1 55 

XIV.  Dangers  imminents  que  courait  la  colonie  de  Ville- 
marie  1 56 

XV.  Recours  des  Montréaliftes  à  la  Très-Sainte  Vierge,  leur 
patronne   1 57 

XVI.  Les  Iroquois  d'Onnontaé  demandent  la  paix  à  Ville- 
marie  1 58 

XVII.  Les  Iroquois  d'Onneiout  demandent  la  paix  à  Ville- 
marie.  1 59 


TABLE  DES  SOMMAIRES.  IX 

Pages. 

XYIII.  Six  cents  Agniers  attaquent  Villemarie  &  sont  con- 
traints de  se  retirer   160 

XIX.  Mademoiselle  Mance  descend  à  Québec,  où  l'arrivée 
prochaine  de  M.  de  Maisonneuve  fait  renaître  la  confiance.      t  60 

XX.  Les  Agniers  résolus  de  surprendre  &  de  ruiner  les  Trois- 
Rivières   161 

XXI.  A  Villemarie,  les  Agniers  sont  battus  par  des  Hurons, 

qui  font  plusieurs  prisonniers   162 

XXII.  Près  de  Québec,  les  Agniers  prennent  le  P.  Poncet  & 

son  compagnon  .  .   1 63 

XXIII.  Les  Trois-Rivières  bloquées  par  les  Agniers  ....  164 

XXIV.  Villemarie  fait  proposer  la  paix  aux  Iroquois,  qui 
l'acceptent   1 65 

XXV.  Incident  inopiné  qui  pense  faire  évanouir  l'espérance 
dela'paix   166 

XXVI.  Les  Iroquois  proteftent  qu'ils  veulent  sincèrement  la 

paix  avec  les  Français  &  les  Hurons   168 

XXVII.  Pourparler  des  Agniers  près  de  Québec  pour  con- 
clure la  paix   169 

XXVIII.  Tourments  du  P.  Poncet;  on  le  ramène  à  Québec.  170 

XXIX.  Inquiétude  qu'on  éprouve  à  Québec  de  ne  pas  voir 
arriver  M.  de  Maisonneuve  &  sa  recrue   170 

XXX.  Nombre,  qualités  &  lieux  de  naissance  des  hommes 
enrôlés  par  M.  de  Maisonneuve.  .   .   .  .  172 

XXXI.  Actes  d'engagement  des  hommes  de  la  recrue  de  M.  de 
Maisonneuve   .  172 

XXXII.  Mademoiselle  Bourgeoys.  Désir  qu'elle  éprouve  de 
passer  à  Villemarie   174 

XXXIII.  Mademoiselle  Bourgeoys  reconnaît  M.  de  Maison- 
neuve,  qu'elle  avait  vu  en  songe   175 

XXXIV.  M.  de  Maisonneuve  veut  conduire  mademoiselle 
Bourgeoys  à  Villemarie   176 

XXXV.  Mademoiselle  Bourgeoys  fixée  dans  sa  vocation  pour 
Villemarie.    176 

XXXVI.  Départ.  La  recrue  eft  obligée  de  relâcher   178 

XXXVII.  La  maladie  se  met  dans  la  recrue   .  178 

XXXVIII.  L'arrivée  de  la  recrue  fait  renaître  la  confiance.  .  179 

XXXIX.  Etat  de  faiblesse  où  la  grande  Compagnie  avait 
laissé  Québec.  .   .   180 

XL.  M.  de  Lauson  essaye,  mais  en  vain,  de  retenir  la  recrue 
à  Québec   181 

XLI.  M.  de  Maisonneuve  présente  la  Sœur  Bourgeois  à  made- 
moiselle Mance   182 


X  TABLE  DES  SOMMAIRES. 

Pages. 

XLII.  Changement  remarquable  dans  plusieurs  des  hommes 

de  la  recrue                                                               .  1 83 

XLIII.  Occupation  de  la  Sœur  Bourgeoys  à  Québec,  en  atten- 
dant le  départ  de  la  recrue   184 

XLIV.  Arrivée  de  la  recrue  à  Villemarie   1 85 

Chap.  X.  —  Première  organisation  de  la  colonie  de  Villemarie. 

I.  Villemarie  ne  prend  la  forme  d'une  colonie  qu'en  1 65 3.  .  .  186 

II.  M.  de  Maisonneuve  assure  des  avantages  à  tous  ceux  qui 
veulent  se  fixer  dans  l'île   187 

III.  Gratifications  honorables  faites  aux  premiers  colons  par 

la  Compagnie  de  Montréal  ,                      .  .  .  188 

IV.  Sévérité  des  moeurs  primitives  de  la  colonie   189 

V.  Conftruclion  de  maisons  à  Villemarie.  .  .   191 

VI.  Les  colons  de  Villemarie  sortent  du  Fort  &  habitent  des 
maisons  de  défense   191 

VII.  Redoutes  conftruites  au  milieu  des  champs  pour  pro- 
téger les  travailleurs   192 

VIII.  Les  artisans  nécessaires  à  toute  société  civile   193 

IX.  Artisans  divers  dont  se  composa  la  recrue  de  1 65 3:  .      .  194 

X.  Le  travail  des  mains  en  honneur  chez  les  anciens   195 

XI.  Application  des  premiers  colons  de  Villemarie  au  travail.  196 

XII.  Adresse  pour  les  ouvrages  de  mains,  héréditaire  chez  les 
Canadiens.  .  -   197 

XIII.  Les  colons] travaillent  chacun  pour  son  propre  compte.  197 

XIV.  Des  procureurs-syndics  &  de  leurs  attributions.  ...  198 

XV.  Élection  du  procureur-syndic   199 

XVI.  Établissement  d'un  receveur  &  d'un  directeur  des  bâti- 
ments pour  la  conftruftion  d'une  église  paroissiale   200 

XVII.  Conftruelion  d'une  nouvelle  église  paroissiale   ....  201 

XVIII.  Nouveau  cimetière  établi   202 

XIX.  Premiers  mariages  à  Villemarie   202 

XX.  Origine  de  Catherine  Primot.  Charles  Le  Moyne  s'oblige 

à  l'épouser  .......                       .  204 

XXI.  M.  de  Maisonneuve,  au  nom  des  seigneurs^  favorise  le 
mariage  de  Le  Moyne   206 

XXII.  Sollicitude  de  M.  de  Maisonneuve  envers  les  orphelins 
dont  les  pères  avaient  péri  dans  les  guerres   207 

XXIII.  Scandale  arrivé  à  Villemarie^  découvert  par  Louis 
Prudhomme   208 


TABLE   DES  SOMMAIRES.  XI 

Pages. 

XXIV.  Le  coupable  convaincu  repasse  en  France   209 

XXV.  Réparations  envers  Anne  Archamhault   209 

XXVI.  Jean  Gervaise  épouse  Anne  Archamhault   210 

XXVII.  Eitime  dont  jouit  la  famille  Gervaise.  Charlotte 
Chauvin   211 

XXVIII.  Charité  &  piété  des  colons  de  Villemarie   212 

XXIX.  Confrérie  militaire  de  la  très-sainte  Vierge,  établie 

par  M.  de  Maisonneuve   2i3 

XXX.  Fidélité  des^confrères  à  faire  la  garde  autour  des  tra- 
vailleurs  2l3 

XXXI.  Désintéressement  parfait  de" M.  de  Maisonneuve  .  .  214 

XXXII.  Simplicité  de  M.  de  Maisonneuve  dans  ses  vête- 
ments. Sa  frugalité   216 

XXXIII.  Rapports  de  la  Sœur  Bourgeoys  avec  M.  de  Mai- 
sonneuve. ........    216 

XXXIV.  M.  de  Maisonneuve  allie  ensemble  le  métier  des 
armes  &  la  perfection  chrétienne   217 

XXXV.  La  Sœur  Bourgeoys  rétablit  la  croix  à  la  montagne.  218 

XXXVI.  Charité  héroïque  de  la  Sœur  Bourgeoys   219 

XXXVII.  Efficacité  des  exemples  &  des  prières  de  la  Sœur 
Bourgeoys   220 


Chap.  XL  —  Troisième  guerre  ;  paix  conclue .  A  la  faveur  de  cette 
paix ,  les  Iroquois  exigent  que  des  Français  aillent  s'établir  à 
Onnontagué ;  ils  s'efforcent  de  détruire  les  Hurons  de  Vile  d'Or- 
léans. 


I.  Proposition  des  Agniers  &  des  Onnontagués  aux  Hurons 

de  l'île  d'Orléans  pour  les  détruire   .  222 

IL  Réponse  des  Hurons  pour  éviter  ce  piège   223 

III.  M.  de  Lauson,  embarrassé,  renvoie  les  Iroquois  à  M.  de 
Maisonneuve  .  .  .  .  .-   224 

IV.  Malgré  la  paix,  les  Iroquois  font  prisonnier  un  chirurgien 

de  Villemarie   225 

V.  Des  Onnontagués  entrent  au  Fort  de  Villemarie  &  pro- 
mettent de  rendre  le  chirurgien   226 

VI.  Sauvages  du  Pétun  qui  amènent  à  Villemarie  treize  pri- 
sonniers Iroquois   227 

VIL  Le  chirurgien  ramené  à  Villemarie.  Les  Onnontagués 

proteftent  de  vouloir  garder  la  paix   227 

VIII.  Malgré  la  paix,  les  Iroquois  enlèvent  une  de  nos  sen- 
tinelles. ,  .  .  229 


XII  TABLE  DES  SOMMAIRES. 

Pages. 

IX.  Le  capitaine  La  Barrique  eft  blessé  &  pris   23o 

X.  La  Barrique,  gagné  par  les  soins  qu'on  prend  de  lui,  change 

de  sentiments  à  l'égard  des  colons   23  i 

XI.  Le  frère  de  La  Barrique,  touché  à  son  tour,  devient  le 
médiateur  de  la  paix   232 

XII.  Hoftilités  des  Iroquois  dans  l'île  aux  Oies   232 

XIII.  Nouvelles  hoftilités  des  Iroquois  à  Villemarie   234 

XIV.  Deux  Iroquois  pris  &  conduits  au  Fort  de  Villemarie.  .     23  5 

XV.  Le  capitaine  La  Plume  menace  les  Montréaliftes  s'ils  ne 
rendent  les  prisonniers   236 

XVI.  Le  capitaine  La  Plume  eft  pris  lui-même  avec  quatre 

des  siens   237 

XVII.  Le  capitaine  la  Grande-Armée  arrive  à  Villemarie  & 
demande  la  paix.  .   237 

XVIII.  Les  captifs  rendus  de  part  &  d'autre.  Les  demoiselles 
Moyen  &  Macart   238 

XIX.  A  la  faveur  de  la  paix,  ceux  de  Villemarie  se  fortifient 

&  s'avancent  dans  les  bois  pour  se  préparer  à  la  guerre.  .  .     2 3 9 

XX.  Générosité  de  Montréal  dans  les  guerres,  peu  appréciée 

par  M.  de  Lauson  ...   ,   240 

XXI.  Terres  &  charges  dont  M.  de  Lauson  pourvoit  ses  fils 

en  Canada   241 

XXII.  Ni  M.  de  Lauson  ni  ses  fils  n'attirent  des  colons  pour 
défricher  les  terres   242 

XXIII.  La  famille  de  Lauson  semble  n'être  venue  en  Canada 

que  pour  rétablir  ses  affaires   243 

XXIV.  Prétentions  injuftes  de  M.  de  Lauson  à  l'égard  des 
Associés  &  des  colons  de  Montréal   244 

XXV.  Lettre  du  roi  pour  faire  cesser  les  prétentions  de  M.  de 
Lauson  à  l'égard  des  Associés  &  des  colons  de  Montréal.  .  .     245  '. 

XXVI.  M.  de  Lauson  inquiète  les  Associés  de  Montréal  sur 

la  propriété  de  leur  magasin  de  Québec   246 

XXVII.  M.  de  Lauson,  en  affaiblissant  Villemarie,  nuisit  au 

refte  de  la  colonie  Française   247 

XXVIII.  Les  Iroquois  veulent  qu'on  fasse  une  habitation 
française  chez  eux,  pour  y  attirer  les  Hurons  &  les  détruire  .  248 

XXIX.  Après  leur  guerre  contre  la  nation  du  Chat,  les  Iro- 
quois pressent  M.  de  Lauson  de  former  chez  eux  cet  établis- 
sement i  ..  .  .  .  .  ...  .  .  .  248 

XXX.  Les  Iroquois  menacent  de  rompre  la  paix  si  M.  de 
Lauson  n'accomplit  ses  promesses   249 

XXXI.  Embarras  de  M.  de  Lauson,  qui  consent  à  former  l'éta- 
blissement exigé   ....  25o 


TABLE  DES  SOMMAIRES.  XIII 

Pages. 

XXXII.  Concession  de  terres  au  pays  des  Iroquois  faite  par 

M.  de  Lauson   2  5o 

XXXIII.  Des  Français  partent  enfin  de  Québec  avec  des  Iro- 
quois Onnontagués  &  d'autres  Sonnontouans   25 1 

XXXIV.  Les  Agniers,  pour  empêcher  cet  établissement,  vont 
tomber  sur  les  Hurons  de  l'île  d'Orléans   252 

XXXV.  Les  Agniers,  chemin  faisant,  tombent  sur  le  convoi.     25  2 

XXXVI.  Dans  l'ile  d'Orléans  les  Agniers  enlèvent  quatre- 
vingt-cinq  Hurons  &  en  tuent  six  autres   253 

XXXVII.  Les  Agniers  passent  victorieux  devant  Québec,  sans 

que  M.  de  Lauson  leur  dispute  le  passage   254 

XXXVIII.  Les  Agniers  font  périr  par  le  feu  six  des  Hurons 
chrétiens   255 

XXXIX.  Des  Français  qui  allaient  hiverner  chez  les  Outawas 

se  désiftent  par  la  crainte  des  Agniers   255 

XL.  Un  convoi  d'Outawas  eft  défait  par  les  Agniers.  Le 

P.  Carreau  blessé  mortellement   256 

XLI.  Mort  du  P.  Garreau  à  Villemarie   257 

XLII.  M.  de  Lauson  quitte  le  Canada  &  meurt  en  France.  .  257 
XLIII.  M.  de  Lauson-Charny  occupe  provisoirement  la  place 

de  Gouverneur   2  58 

XLIV.  Les  Agniers  somment  M.  de  Lauson-Charny  de  leur 

livrer  les  Hurons   25g 

XLV.  M.  de  Lauson-Charny  consent  à  laisser  conduire  les 

Hurons  chez  les  Agniers.  .  ,  ,   260 

XLV  bis.  Les  Hurons  du  Rocher  massacrés  par  les  Onnonta- 
gués qui  les  conduisaient   261 

XLVI.  Autres  Hurons  conduits  à  Agnié.  Onnontagués  qui 

hivernent  à  Québec  pour  emmener  le  refte  des  Hurons.  .  .  262 
XLV II.  M.  de  Lauson-Charny  quitte  le  Canada;  M.  d'Aille- 

bouft  le  remplace   263 

XLVIII.  Insolence  des  Onnontagués  reftés  à  Québec.  .  .  .  264 
XLIX.  M.  dAillebouft  prend  des  moyens  pour  protéger  les 

Hurons  &  les  Français   264 

Chap.  XII.  —  Evénements  politiques  ou  religieux  antérieurs 
à  l'arrivée  du  Vicaire  apostolique  en  Canada,  de  1 6 5 5  à  i65q. 

I.  Sage  prévoyance  de  M.  de  Maisonneuve  avant  son  départ 
pour  la  France   266 

II.  M.  de  Maisonneuve  se  propose  d'amener  de  France  des 
prêtres  &  des  hospitalières  pour  Villemarie   267 


XIV  TABLE  DES  SOMMAIRES. 


Pages. 

III.  M.  de  Maisonneuve  veut  presser  M.  Olier  d'envoyer  de 

ses  prêtres  à  Villemarie   268 

IV.  Compromis  entre  les  Associés  de  Montréal  &  les  filles  de 
Saint-Joseph  de  la  Flèche   269 

V.  Sur  les  inftances  des  Associés^  M.  Olier  désigne  quatre 
ecclésiaftiques  pour  Villemarie   270 

VI.  Les  Associés  de  Montréal  pensent  de  nouveau  à  faire  éri- 
ger un  évêché  au  Canada,  &  désignent  M.  de  Queylus.  .  .  271 

VII.  Qualités  &  travaux  de  M.  de  Queylu s   272 

VIII.  L'Assemblée  générale  des  évéques  de  France  demande 
l'érection  d'un  évêché  pour  le  Canada   273 

IX.  Le  cardinal  Mazarin  promet  de  contribuer  à  Péreftion  de 

ce  nouveau  siège   274 

X.  Les  RR.  PP.  Jésuites  proposent  M.  de  Laval  pour  le  futur 
évêché  jp.  a   ,  275 

XI.  Les  Associés  pressent  le  départ  des  prêtres  de  Saint-Sul- 

pice  &  veulent  les  charger  de  l'œuvre  de  Montréal   276 

XII.  L'archevêque  de  Rouen  nomme  M.  de  Queylus  grand- 
vicaire  pour  le  Canada   278 

XIII.  M.  d'Aillebouft  procure  des  reliques  à  Villemarie;  ses 
dispositions  teftamentaires  avant  l'embarquement   279 

XIV.  Arrivée  des  prêtres  de  Saint-Sulpice  en  Canada.  .  .  .  280 

XV.  M.  de  Queylus  pressé  d'exercer  ses  pouvoirs  de  grand' 
vicaire  à  Québec   281 

"XVI.  A  Villemarie  les  prêtres  de  Saint-Sulpice  se  logent  à 

l'hôpital  &  prennent  la  conduite  de  la  paroisse   282 

XVII.  A  Villemarie,  première  élection  de  marguilliers.  Dons 

faits  à  la  paroisse   283 

XVIII.  M.  de  Maisonneuve  donne  à  la  Sœur  Bourgeoys  une 
maison  pour  les  écoles   284 

XIX.  Commencement  de  la  congrégation  de  Notre-Dame  a 
Villemarie   285 

XX.  Premières  filles  sauvages  inftruites  &  formées  par  la 
Sœur  Bourgeoys     286 

XXI.  La  Sœur  Bourgeoys  fait  jeter  les  fondements  de  la  cha- 
pelle de  Notre-Dame  de  Bon-Secours  à  Villemarie   287 

XXII.  La  conltruftion  de  Notre-Dame  de  Bon-Secours  eft 
suspendue   288 

XXIII.  Le  P.  Poncet  remet  à  son  supérieur  les  clefs  de  la 
paroisse  de  Québec   289 

XXIV.  M.  de  Queylus  administre  lui-même  comme  curé  la 
paroisse  de  Québec   291 


TABLE   DES   SOMMAIRES.  XV 

Pages. 

XXV.  Chapelains  qui  se  joignent  à  M.  de  Queylus;  son  union 

avec  les  RR.  PP.  Jésuites   292 

XXVI.  M.  de  Queylus  exerce  à  Québec  les  fonctions  de 
grand  vicaire  ■   293 

XXVII.  M.  de  Queylus  donne  commencement  à  la  chapelle 

de  Sainte-Anne  de  Beaupré   295 

XXVIII.  La  chapelle  de  Sainte-Anne  devient  un  lieu  de  pèle- 
rinage pour  toute  la  colonie   296 

XXIX.  Eftime  &  considération  dont  M.  de  Queylus  jouissait 

à  Québec  "   297 

XXX.  Arrivée  à  Québec  de  M.  d'Argenson,  Gouverneur  gé- 
néral  299 

XXXI.  M.  de  Queylus  cesse  d'exercer  les  pouvoirs  de  grand 
vicaire  à  Québec   299 

XXXII.  M.  de  Queylus  retourne  à  Villemarie   3oo 

XXXIII.  Nécessité  d'un  évêque  en  Canada   3 02 

XXXIV.  Mademoiselle  Mance  se  dispose  à  passer  en  France 
pour  amener  des  Hospitalières  de  la  Flèche  à  Villemarie.  .  3o3 

XXXV.  M.  de  Queylus  approuve  le  voyage  de  mademoiselle 
Mance  en  France   304 

XXXVI.  M.  de  Queylus  appelle  à  Villemarie  deux  Hospita- 
lières de  Québec   3o5 

XXXVII.  A  Paris;  on  juge  que  le  mal  de  mademoiselle  Mance 

eft  incurable   3o6 

XXXVIII.  Mademoiselle  Mance  visite  le  tombeau  de  M.  Olier.     3 08 

XXXIX.  Mademoiselle  Mance  eft  guérie  inftantanément  par 
l'attouchement  du  cœur  de  M.  Olier   3 08 

XL.  A  l'occasion  de  sa  guérison,  mademoiselle  Mance  obtient 

une  fondation  pour  ses  Hospitalières   3og 

XLI.  La  Sœur  Bourgeoys  s'associe  trois  compagnes  pour 
l'aider  à  Villemarie   3 10 

XLII.  Désintéressement  de  la  Sœur  Bourgeoys.  Le  dessein  de 
la  Compagnie  de  Montréal  accompli   3i2 

Chap.  XIII.  —  Instances  pour  la  création  d'un  évêché  en  Canada. 
Etablissement  d'un  Vicaire  apostolique .  Nouvelle  recrue.  De  i65j 
à  1659. 

I.  M.  de  Laval  présenté  au  Roi  par  les  RR.  PP.  Jésuites 
pour  être  évêque  de  Canada   3i3 

II.  Louis  XIV  nomme  au  Pape  M.  de  Laval  pour  l'évêché  du 
Canada.  .  .  .  y  -,  >  .  .  W V  •  •  •     3 1 5 


XVI  TABLE  DES  SOMMAIRES. 

Pa  ges 

III.  Louis  XIV  prie  le  Pape  d'ériger  un  siège  épiscopal  en 
Canada     3i6 

IV.  Zèle  du  Roi  pour  le  succès  de  cette  affaire   3  17 

V.  Incidents  qui  font  différer  l'érection  du  siège  du  Canada.  .     3  18 

VI.  Mémoire  adressé  par  la  Propagande  à  la  Cour  de  France.      3  19 

VII.  Au  lieu  d'un  Evêque,  on  propose  d'établir  un  Vicaire 
apoftolique,  ce  qui  eft  agréé   320 

VIII.  Inftances  pour  faire  donner  au  Vicaire  apoftolique  un 

titre  d'Evêque  in partibus.  »  .  .     32 1 

IX.  Préventions  des  Evêques  de  France  au  sujet  des  titres  in 
partibus   322 

X.  Préventions  des  Evêques  &  des  magiftrats  sur  les  Com- 
missions apoftoliques   324 

XI.  On  écrit  aux  Evêques'de  ne  pas  imposer  les  mains  à  M.  de 
Laval  qu'on  n'ait  vu  ses  bulles   .  .  .  325 

XII.  Arrêt  du  Parlement  de  Rouen  sur  cette  affaire   3 26 

XIII.  Consécration  de  M.  de  Laval.  Arrêts  pour  l'obligera 
présenter  ses  bulles  '.   327 

XIV.  Le  Pape  blâme  ces  oppositions.  Accord  entre  la  Cour  de 
Rome  &  celle  de  France   328 

XV.  Bulle  du  Vicaire  apoftolique.  Prétentions  de  l'Arche- 
vêque de  Rouen   329 

XVI.  Réflexions  sur  les  prétentions  de  l'Archevêque  ....  33o 

XVII.  Lettres  patentes.  Fin  de  la  puissance  des  princes.  .  .     33  1 

XVIII.  Résumé  des  négociations  pour  l'établissement  d'un 
Evêque  en  Canada   332 

XIX.  Clauses  des  lettres  patentes   333 

XX.  Ces  clauses  donnaient  atteinte  à  l'autorité  du  Saint-Siège.  333 

XXI.  M.  de  Laval  se  dispose  à  partir.  Les  Associés  de  Mont- 
réal lui  exposent  leur  dessein   33.4 

XXII.  M.  de  Laval  désire  que  le  départ  des  Hospitalières  de 
Saint-Joseph  soit  différé   335 

XXIII.  Arrivée  de  M.  de  Laval  à  Québec   336 

XXIV.  A  Québec,  on  eft  un  inftant  partagé  sur  l'autorité  du 
Vicaire  apoftolique  "  337 

XXV.  L'autorité  du  Vicaire  apoftolique  seule  reconnue  en 
Canada.  .   338 

XXVI.  M.  de  Queylus  reconnaît  l'autorité  du  Vicaire  apos- 
tolique  33q 

XXVII.  Ordres  contradictoires  de  la  Cour  sur  l'autorité  de 
l'Archevêque  de  Rouen   340 

XXVIII.  M.  de  Queylus  a-t-il  reconnu  de  nouveau  l'autorité 

de  l'Archevêque?  .  .   341 


TABLE  DES  SOMMAIRES.  XVII 

Pages. 

XXIX.  La  générosité  de  M.  de  Queylus  donne  lieu  à  des 
comparaisons  entre  lui  &  M.  de  Laval   343 

XXX.  Lettre  de  cachet  pour  faire  repasser  M.  de  Queylus  en 
France.  ......  .  *  .1  «...  .  .   345 

XXXI.  M.  de  Queylus  conduit  à  Québec  par  une  escouade 

de  soldats   346 

XXXII.  Silence  des  contemporains  sur  le  prise  de  M.  de 
Queylus  à  main  armée   348 

XXXIII.  Départ  de  M.  de  Queylus  pour  la  France   3  5o 

XXXIV.  Les  Hospitalières  de  la  Flèche  obtiennent  enfin 
l'obédience  pour  Villemarie   3  5o 

XXXV.  Émeute  à  la  Flèche  pour  empêcher  le  départ  des 
Hospitalières   3  5 1 

XX.XVI.  A  la  Rochelle,  on  veut  empêcher  les  Hospitalières 

départir   352 

XXXVII.  Le  capitaine  du  navire  refuse  d'embarquer  la  recrue.  3  53 

XXXVIII.  Départ  de  la  recrue.  Contagion   354 

XXXIX.  Zèle  courageux  des  Hospitalières  &  de  la  Sœur 
Bourgeois  pour  assifter  les  malades   354 

XL.  Arrivée  de  la  recrue  à  Québec   3  56 

XLI.  Préventions  de  M.  de  Laval  contre  l'inftitut  de  Saint- 
Joseph.  .   3*57 

XLII.  Conftance  des  filles  de  Saint-Joseph   3  58 

XLIII.  Les  Hospitalières  partent  enhn  pour  Villemarie.  .  .  359 

XLIV.  Avantages  que  cette  recrue  procura  à  Villemarie.  .  .  36o 

XLV.  M.  Picoté  de  Béleftre,  Brigeac  &  autres  officiers.  .  .  36 1 

Chap.  XIV.  —  Quatrième  guerre  des  Iroquois,  depuis  \6Sj 
jusqu'à  1660. 

I.  Nouvelle  déclaration  de  guerre  par  les  Iroquois,  dans  la 
mort  de  Saint-Père  &  autres   363 

II.  La  tête  de  Saint- Père  reproche  aux  Iroquois  leur  per- 
fidie  364 

III.  M.  de  Maisonneuve  retient  prisonniers  tous  les  Iroquois 
qu'il  peut  saisir   365 

IV.  M.  d'Aillebouft  ordonne  d'arrêter  tous  les  Iroquois  qu'on 

peut  saisir   3  67 

V.  Ambassadeurs  Agniers  qui  demandent  avec  insolence  la 
liberté  des  leurs  détenus  dans  les  fers   368 

VI.  R  éponse  de  M.  dAillebouft  aux  ambassadeurs   369 

VII.  Coalition  de  toutes  les  nations  Iroquoises  pour  détruire 

TOME  II.  b 


XVIII  TABLE  DKS  SOMMAIRES. 

Pages. 

les  Français   370 

VIII.  Les  missionnaires  &  les  Français  d'Onnontasué  se  dis- 
posent  à  s'enfuir  secrètement   371 

IX.  Feftin  à  tout  manger  pour  surprendre  la  vigilance  des 
Iroquois   372 

X.  Les  missionnaires  &  les  Français  s'enfuient  à  petit  bruit.  372 

XI.  Les  fugitifs  arrivent  à  Villemarie   373 

XII.  Accueil  que  les  fugitifs  reçoivent  à  Villemarie   374 

XIII.  Hoftilités  d'Iroquois  Onneiouts;  ils  sont  repoussés  à 
Villemarie   376 

XIV.  Les  Agniers  ramènent  le  P.  Le  Moyne  &  demandent  la 
liberté  des  prisonniers  de  leurination   376 

XV.  Hoftilités  des  Iroquois  à  Québec   377 

XVI.  M.  d'Argenson  manque  d'hommes  pour  repousser  les 
Iroquois.  .   .  .  .  .  379 

XVII.  Défricheurs  nécessaires  pour  procurer  la  sûreté  de 
Québec. —  Pauvreté  du  pays   38o 

XVIII.  Faiblesse  où  M.  d'Argenson  se  voit  réduit   38o 

XIX.  Etat  de  Villemarie  au  milieu  de  ces  hoftilités   38 1 

XX.  Prisonniers  Iroquois  qui  s'échappent  de  Villemarie  &  de 
Québec   382 

XXI.  Pendant  deux  ans  &  demi,  Villemarie  ne  perd  qu'un 

seul  homme  ......  t   382 

XXII.  Ordonnance  de  M.  de  Maisonneuve  pour  la  sûreté  des 
colons  &  du  pays.  .  .  .   383 

XXIII.  Autre  ordonnance  de  M.  de  Maisonneuve  concernant 

les  lieux  de  chasse   385 

XXIV.  M.  de  Maisonneuve  fait  conftruire  la  redoute  du  coteau 

de  Saint-Louis.  385 

XXV.  Pour  protéger  Villemarie,  on  conftruit  les  maisons 
fortifiées  de  Sainte-Marie  &  de  Saint-Gabriel   386 

XXVI.  Etablissement  du  fief  Closse  pour  la  défense  de  Ville- 
marie  387 

XXVII.  Officiers  de  mérite  attachés  à  la  garnison  de  Ville- 
marie  388 

XXVIII.  Premiers  puits  à  Villemarie  creusés  pour  l'utilité 

des  colons  en  cas  de  siège   .  .  .  ■   .  .  38g 

XXIX.  Armée   Iroquoise  en  campagne   pour   détruire  la 
colonie  .  .  .   3g  1 

XXX.  Jufte  terreur  que  l'armée  Iroquoise  inspire  aux  colons 

des  environs  de  Québec.   3  02 

XXXI.  Frayeur  des  colons  de  Québec  à  la  nouvelle  de  l'ap- 
proche des  Iroquois.   3q? 


TABLE  DES  SOMMAIRES.  XIX 

Pages. 

XXXI I.  Précautions  prises  à  Québec  à  l'égard  des  Reli- 
gieuses  ig3 

XXXIII.  Perfidie  des  Hurons  renégats.  Nouvelles  alarmes  à 
Québec   3  94 

XXXIV.  L'armée  Iroquoise  arrêtée  en  chemin  par  dix-sept 
Montréalistes   395 

Chap.  XV.  —  Fait  d'armes  du  Long-Saut  &  ses  suites, 
de  1660  à  1 661 . 

I.  Résolution  héroïque  de  Dollard  &  de  ses  compagnons 
d'armes.  .  ,  .  .   397 

II.  L'empressement  de  Dollard  à  partir  sauve  la  colonie  & 
plusieurs  braves   398 

III.  Dollard  perd  trois  de  ses  compagnons  d'armes,  qui  sont 
remplacés  par  trois  autres   3g8 

IV.  Dollard  cantonne  sa  petite  troupe  dans  un  réduit  de 
pieux   399 

V.  Quatre  Algonquins  &  quarante  Hurons  se  joignent  à 
Dollard   400 

VI.  Dollard  attaque  &  défait  Pavant-garde  des  Iroquois.  .  .  401 

VII.  Dollard  fortifie  à  la  hâte  son  réduit   402 

VIII.  Les  Iroquois,  battus,  cessent  leurs  attaques  &  envoient 
chercher  des  renforts   .  403 

IX.  Lâcheté  des  Hurons,  qui  passent  à  l'ennemi;  leur  per- 
fidie  ....  403 

X.  Malgré  l'arrivée  du  renfort  Iroquois,  Dollard  repousse 
toutes  les  attaques   404 

XL  Sur  le  point  de  lever  le  siège ,  les  Iroquois  résolus  de 
vaincre  ou  de  périr  au  pied  du  réduit   405 

XII.  Les  Iroquois  attaquent  de  nouveau  le  réduit   406 

XIII.  Courage  invincible  de  Dollard  &  des  siens.  Leur  mort 
héroïque   406 

XIV.  Fureur  cruelle  des  Iroquois  après  cette  action.  ....  408 

XV.  Relations  fautives  de  ce  combat  faites  par  des  Hurons 
transfuges   409 

XVI.  Les  Iroquois épouvantés,  reprennent  le  chemin  de 
leurs  bourgades   410 

XVII.  Ces  dix-sept  braves  sauvèrent  le  Canada  par  leur 
mort   411 

XVIII.  Dans  les  hiftoiresdes  Grecs  &  des  Romains,  rien  n'eft 
comparable  à  l'action  de  ces  braves  ,  .  .  .  .     412  ■ 


XX  TABLE  DES  SOMMAIRES. 


Pages. 

XIX.  Les  dix-sept  braves  ont  sacrifié  leur  vie  par  les  motifs 

purs  de  la  foi   41 3 

XX.  Dans  la  mort  des  dix-sept  braves,  nul  motif  humain.  .  .  414 

XXI.  Noms  des  dix-sept  braves  du  Long-Saut   40 

XXII.  Inventaire  des  biens  mobiliers  de  plusieurs  des  dix- 
sept  braves  .  ........  .  417 

XXIII.  M.  de  Maisonneuve  se  fortifie  &  écrit  aux  Trois- 
Rivières  &  à  Québec  le  dessein  des  Iroquois   418 

XXIV.  A  Québec  on  cesse  la  garde.  On  chante  le  Te  Deum.  419 

XXV.  Convoi  de  pelleteries  très-utile  à  la  colonie  dans  ces 
circonffances   41g 

XXVI.  Ordre  aux  habitants  de  la  campagne  de  se  renfermer 

dans  des  réduits  communs   420 

XXVII.  M.  de  Maisonneuve  fait  saisir  des  Iroquois,  &  arrête 

par  là  l'armée  de  ces  barbares   421 

XXVIII.  Dessein  des  Iroquois  contre  Villemarie.  Ils  retour- 
nent dans  leurs  pays   422 

XXIX.  Nécessité  d'envoyer  des  troupes  de  France  pour  dé- 
truire les  Iroquois   424 

XXX.  Projet  d'aller  attaquer  les  Iroquois.  Lettres  &  ambas- 
sade au  Roi   42  5 

Chap.  XVI.  —  Suite  de  la  quatrième  guerre,  hostilités  des  Agniers 
depuis  Villemarie  jusqu'à  Tadoussac,  1661. 

• 

I.  Les  Agniers  ravagent  la  colonie   427 

II.  Irruption  d' Iroquois  qui  enlèvent  treize  Montréaliftes. 
Intrépidité  de  madame  du  Clos   427 

III.  La  plupart  de  ces  captifs  furent  ensuite  ramenés  à  Ville- 
marie  428 

IV.  Vigoureuse  défense  de  travailleurs  de  Villemarie ,  invertis 

par  des  Iroquois   429 

V.  Autres  hoftilités  à  Villemarie   430 

VI.  Quatre  Montréaliftes  horriblement  massacrés   430 

VII.  Hoftilités  aux  Trois-Rivières   432 

VIII.  Hoftilités  près  de  Québec.  Résolution  du- sénéchal  pour 
secourir  son  beau-frère   433 

IX.  Vigoureuse  résiftance  du  sénéchal  &  des  siens.  Leur 
mort   434 

X.  Québéquois  tués  dans  cette  action   435 

XI.  Qualités  du  sénéchal  ■.  435 

XII.  Impression  que  laisse  à  Québec  la  perte  du  sénéchal.  .  436 


TABLE  DES  SOMMAIRES.  XXI 

Pages. 

XIII.  Quatre  prisonniers  ramenés  à  Villemarie  par  les  Iro- 

quois   437 

XIY.  Propositions  des  ambassadeurs  Iroquois   q38 

XV.  M.  de  Maisonneuve  renvoie  les  ambassadeurs  au  Gou- 
verneur général   439 

XVI.  M.  d'Argenson,  dans  l'état  de  faiblesse  où  il  était,  ac- 
corde aux  ambassadeurs  ce  qu'ils  demandent   440 

XVII.  Nouvelles  hoftilités  à  Villemarie   441 

XVIII.  M.  Lemaître  économe  du  séminaire  de  Villemarie.  .  441 

XIX.  Mort  de  M.  Lemaître   442 

XX.  Autres  circonftances  de  la  mort  de  M.  Lemaître.  .  .  .  444 

XXI.  Scène  bouffonne  des  Iroquois  en  dérision  des  cérémo- 
nies de  l'Eglise   444 

XXII.  Meurtriers  de  M.  Lemaître   445 

XXIII.  Circonstance  miraculeuse  touchant  la  mort  de  M.  Le- 
maître  446 

XXIV.  Témoin  oculaire  de  cette  circonftance   447 

XXV.  Vérité  de  ce  témoignage   447 

XXVI.  Nouvelles  hoftilités  à  Villemarie   448 

XXVII.  Garacontié  part  pour  Villemarie,  où  il  ramène  neuf 
prisonniers   449 

XXVIII.  Malgré  les  inftances  des  siens  qu'il  rencontre,  Gara- 
contié poursuit  sa  route   449 

XXIX.  Arrivée  des  prisonniers  à  Villemarie.  Accueil  fait  à 
Garacontié   45  o 

XXX.  M.  de  Laval  envoie  à  Rome  la  relation  des  événements 

de  cette  année   45 1 

XXXI.  Dans  sa  relation,  M.  de  Laval  passe  sous  silence  la 
mort  de  M.  Lemaître   452 

XXXII.  Précautions  prises  par  les  Iroquois  à  l'égard  de  leurs 
prisonniers   454 

XXXIII.  Un  colon,  après  avoir  été  pris  &  repris,  arrive  enfin 

à  Villemarie   454 

XXXIV.  Malgré  la  reddition  des  prisonniers,  on  doute  des 
sentiments  des  Iroquois  pour  la  paix   456 

Chap.  XVII.  —  Administration  de  M.  d'Argenson.  Ses  rapports 
avec  M.  de  Laval.  De  16 5g  à  1661. 

I.  Réserve  de  la  grande  Compagnie  sur  Villemarie   457 

IL  Honneurs  que  M.  d'Argenson  exige  à  Villemarie.   .  .  .  458 

III.  Tableau  de  Villemarie  par  M.  d'Argenson   459 


XXII  TABLE  DES  SOMMAIRES. 

Pages. 

IV.  Plaintes  de  M.  d'Argenson  sur  M .  d'Aillebouft   461 

V.  Trifte  situation  de  M.  d'Argenson  à  Québec   46  e 

VI.  M.  d'Argenson  n'a  pas  de  quoi  subsifter  &  songe  à  re- 
passer en  France   462 

VII.  Qualités  de  M.  d'Argenson,  sa  piéti,  son  zèle   46 3 

VIII.  Dévouement  de  M.  d'Argenson  pour  le  soutien  de  la 
colonie  «  .  464 

IX.  M.  d'Argenson  demande  son  rappel   465 

X.  Refroidissement  entre  M.  d'Argenson  &  M.  de  Laval  .  .  466 

XI.  Conteftations  sur  les  honneurs  &  les  préséances   466 

XII.  Consultation  sur  les  honneurs  &  les  préséances.  .  .  .  468 

XIII.  Plaintes  de  M.  d'Argenson  contre  M.  de  Laval   469 

XIV.  Changements  dans  les  usages  des  Hospitalières  &  dans 

ceux  des  Ursulines   470 

Chap.  XVIII.  — Retour  momentané  de  M.  de  Queylus 
en  Canada.  M.  d'Argenson  remplacé. 

I.  Lettres  de  cachet  contre  M.  de  Queylus   472 

II.  Compromis  pour  que  M.  de  Queylus  pût  aller  en  Canada.  473 

III.  M.  de  Laval  agit,  de  son  côté,  pour  procurer  l'effet  du 
compromis   475 

IV.  M.  de  Laval  fait  sa  visite  à  Villemarie.  Requête  que  lui 
adressent  les  colons.  .  .   476 

V.  Les  Associés  de  Montréal  demandent  au  Pape  Péreclion 
d'une  cure   477 

VI.  M.  de  Queylus  faussement  accusé  de  jansénisme  à  Rome.  478 

VII.  Bulles  pour  la  cure  de  Villemarie  obtenues  à  Rome.  .  .  480 
VI il.  Le  nonce  ne  fait  aucune  opposition  à  ces  bulles,  qui  re- 
lèvent les  espérances  de  l'archevêque  de  Rouen   48 1 

IX.  M.  de  Queylus  part  pour  le  Canada,  nonobftant  sa  lettre 

de  cachet   482 

X.  Abus  des  lettres  de  cachet   483 

XL  M.  de  Laval  s'oppose  à  lere&ion  de  la  cure,  &  veut  re- 
tenir M.  de  Queylus  à  Québec  ■   484 

XII.  Nouveaux  efforts  de  M.  de  Laval  pour  retenir  M.  de 
Queylus  à  Québec.   486 

XIII.  M.  de  Queylus  part  pour  Villemarie.  Procédures  de 

M.  de  Laval   488 

XIV.  Pureté  d'intention  de  M.  de  Laval  dans  ces  procédures; 

M.  de  Queylus  quitte  de  nouveau  le  Canada   489 


TABLE   DES  SOMMAIRES  XXIlt 


Pages. 

XV.  La  Daterie  se  jultiHe  auprès  du  Roi  &  du  nonce  de  la 
concession  des  bulles   491 

XVI.  Montréal  éprouvé  par  la  contradiction.  Sévérité  de  la 
Cour  contre  cette  œuvre   492 

XVI T.  Les  prêtres  de  Saint-Sulpice  accusés  auprès  du  Saint- 
Siège.  .   493 

XVIII.  Dévouement  des  prêtres  de  Saint-Sulpice  envers  le 
Saint-Siège   494 

XIX.  M.  d'Argenson  quitte  son  gouvernement   496 

XX.  Mort  de  M.  Louis  d'Aillebouft   497 

XXI.  M.  Boucher  envoyé  au  Roi  pour  demander  des  troupes.  498 

XXII.  Le  Roi  envoie  le  sieur  de  Mons  pour  connaître  le 

pays   499 

XXIII.  M.  Boucher  publie  son  Histoire  de  la  Nouvelle- 
France                                                ........  Soi 

XXIV.  Nécessité  de  défendre  les  colons  pour  cultiver  le  pays.  5o2 

Chap.  XIX.  —  Suite  de  la  quatrième  guerre.  Nouvelles  hostilités. 
M.  de  Maisonneuve  considéré  comme  juge.  De  1661  à  1662. 

I.  Nouvelles  hostilités  à  Villemarie.  Contagion   5o3 

II.  M.  Vignal  conduit  des  travailleurs  à  l'Ile-à-la-Pierre.  .  .  504 

III.  M.  Vignal  blessé  par  les  Iroquois;  ses  travailleurs  pren- 
nent la  fuite   5o6 

IV.  Intrépidité  du  sieur  de  Brigeac,  qui  fait  fuir  trente-cinq 
Iroquois   5  06 

V.  Défaite  des  colons.  De  Brigeac  blessé  &  pris  avec  plu- 
sieurs autres   507 

VI.  M.  Vignal,  blessé  &  pris,  exhorte  ses  compagnons  d'in- 
fortune  5o8 

VII.  Les  Iroquois  tuent  M.  Vignal  &  mangent  sa  chair.  .  .  5o8 

VIII.  De  Brigeac,  Dufresne  &  Cuillerier  emmenés  captifs.  .  509 

IX.  Regrets  causés  par  la  perte  de  M.  Vignal   5 09 

X.  De  Brigeac  &  Cuillerier  conduits  à  Onneiout   5 10 

XI.  Lettre  que  de  Brigeac  écrit  avant  son  supplice   5  1 1 

XII.  Horrible  supplice  du  sieur  de  Brigeac.  Sa  charité,  sa 
patience  invincible    5  12 

XIII.  Cuillerier  &  deux  autres  prisonniers  s'échappent  &  re- 
tournent en  Canada                                                      .  5i3 

XIV.  Mort  du  Major  Closse   514 

XV.  Eloge  du  Major  Closse   5  1 5 

XVI.  La  veuve  Closse.  Autres  colons  tués  avec  le  Major.  .  .  5  16 


XXIV 


TABLE  DES  SOMMAIRES. 


Pages 


XVII.  M.  du  Puis,  Major.  M.  de  Béleftre,  commandant  à 
Sainte-Marie   517 

XVIII.  Embuscade  des  Iroquois  à  Sainte-Marie   5 1 8 

XIX.  Quatre  colons  assiégés  par  cinquante  Iroquois  ....  5  18 

XX.  M.  de  Béleftre  délivre  les  assiégés  avec  perte  pour  les 
Iroquois   519 

XXI.  M.  de  Maisonneuve  considéré  comme  juge  de  Ville- 
marie   519 

XXII.  Funeftes  effets  des  jeux  de  hasard  &  de  la  boisson.  .  .  5 21 

XXIII.  Ordonnance  contre  les  jeux  de  hasard,  la  boisson  & 

le  blasphème   52  2 

XXIV.  Blasphémateurs  punis  par  M.  de  Maisonneuve.  .  .  522 

XXV.  Adresse  de  M.  de  Maisonneuve  pour  rétablir  l'union 
entre  les  parties  divisées   523 

XXVI.  Ordonnance  pour  prévenir  les  paroles  injurieuses.  .  525 
XXVII  Jugements  de  M.  de  Maisonneuve  à  l'occasion  de 

batteries  -.   525 

XXVIII.  Sagesse  &  équité  de  M.  de  Maisonneuve  dans  ses 
sentences   526 

XXIX.  Sentences  de  bannissement  pour  procurer  les  bonnes 
mœurs  dans  la  colonie   527 

Rôle  général  de  la  recrue  de  1 6  5  3   5  3 1 

Première  chapelle  de  Sainte-Anne  à  la  côte  de  Beau- 
pré. i658   562 

Litige  au  sujet  du  presbytère  de  Québec   567 


FIN  DE  LA  TABLE  DES  SOMMAIRES. 


DEUXIÈME 


PARTIE 


(suite) 


CHAPITRE  V 

SUITE  DE   LA  PREMIÈRE   GUERRE  DES  IROQUOIS 
DE    I 64I    A  1645. 


Nous  avons  différé  de  parler  jusqu'ici  des  suites  de  la 
déclaration  de  guerre  faite  aux  Français  par  les  Iroquois, 
en  1641,  un  mois  avant  l'arrivée  de  M.  de  Maisonneuve , 
nous  réservant  de  traiter  ce  sujet  à  part,  afin  de  mettre 
plus  de  liaison  &  de  clarté  dans  nos  récits.  La  crainte, 
qui  tenait  tout  le  monde  en  alarme  à  Québec,  avait  telle- 
ment saisi  tes  sauvages  alliés,  que  ceux  d'entre  eux  qui, 
au  mois  de  juillet  1642,  allèrent  visiter  les  premiers  l'ha- 
bitation naissante  de  Villemarie,  n'osèrent  jamais  donner 
parole  de  venir  pour  s'y  fixer,  ni  d'y  cultiver  la  terre, 
quoiqu'ils  le  désirassent  tous.  C'eft  qu'ils  auraient  craint, 
en  s'écartant  de  Villemarie  pour  la  chasse  &  la  pêche,  de 
tomber  dans  quelqu'une  des  embuscades  que  leurs  enne- 
mis leur  dressaient  partout  (1).  «  Les.  Iroquois,  vrai  fléau 
«  de  notre  Eglise  naissante,  écrivait  le  P.  Vimont,  per- 
«  dent  &  détruisent  nos  néophytes  avec  les  armes  &  le  feu; 
«  ils  ont  juré  une  cruelle  guerre  à  nos  Français;  ils  bou- 
c  chent  tous  les  passages  de  notre  grande  rivière,  empê- 

TOME  II.  I 


I. 

NÉCESSITÉ  DE  CONS  • 
TRUIRE  UN  FORT  SUR 
LA  RIVIÈRE  DES  IRO- 
QUOIS. 


(  1  )  Relation  de  1 042". 
p.  3  7,  38. 


2    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


«  chent  le  commerce  de  ces  messieurs;,  &  menacent  de 
(0  Relation  de  1642,  «  ruiner  tous  le  pays  (i):  »  Comme  ces  barbares  entraient 
f-  -■  dans  le  fleuve  Saint-Laurent  par  la  rivière  qui  portait 

autrefois  leur  nom,  &  qui  joint  le  lac  Champlain  avec  ce 
fleuve,  M.  de  Montmagny  désirait  de  conftruire  un  Fort 
sur  le  bord  de  cette  rivière  même,  afin  de  leur  couper  le 
chemin,  ou  de  leur  disputer  le  passage  ;  mais  par  suite  de 
l'abandon  où  la  grande  Compagnie  semblait  le  laisser,  il 
se  voyait  dépourvu  d'hommes,  tant  pour  conftruire  ce 
Fort  que  pour  y  tenir  garnison.  C'efï  qu'avant  rétablisse- 
ment de  Villemarie,  le  roi  n'avait  fait  aucun  envoi  de 
troupes  en  Canada;  &  on  conçoit  qu'il  n'était  pas  obligé 
de  prendre  sur  lui  cette  charge,  la  grande  Compagnie  étant 
engagée  alors  à  défendre  elle-mçme  &  à  peupler  le  pays. 


11. 


AU  DÉFAUT  DES  ASSO-  Toutefois,  lorsque  le  cardinal  de  Richelieu  vit  que, 

cifs,  le  roi  envoie  çpun  côté,  cette  Compagnie  ne  s'occupait  guère  que  des 

UNE      RECRUE     POUR  '  .  .  ,  .  , 

GARDER  LE  FORT,  profits  qu'elle  pouvait  retirer  du  commerce,  &  que, 
d'autre  part,  les  Associés  de  Montréal,  par  une  généro- 
sité jusqu'alors  inouïe,  en  vue  de  la  seule  gloire  de  Dieu, 
venaient  d'envoyer  M.  de  Maisonneuve,  avec  une  pre- 
mière recrue  de  quarante  hommes,  ce  Miniftre,  à  la  prière 
de  la  duchesse  d'Aiguillon,  voulut  que  le  roi  contribuât 
lui-même  au  soutien  de  la  colonie  chancelante,  &  promit 
d'envoyer,  l'année  suivante,  une  recrue  de  trente  à  qua- 
rante hommes,  deftinée  à  occuper  le  pofte  de  défense  qu'on 
désirait  conftruire,  pour  arrêter  les  Iroquois.  Dès  que 
M.  de  Montmagny  eut  appris  l'envoi  de  ces  hommes,  & 
avant  même  leur  arrivée,  il  fit  disposer  à  Québec  la  char- 
pente d'une  maison  qu'on  devait  transporter  ensuite  au 
lieu  désigné  pour  le  Fort,  afin  que,  par  ce  moyen,  ils  pus- 
(2)  Relation  de  1642,  sent  s'y  loger  &  s'y  garantir  du  froid  (2).-  La  recrue  arriva 
?-44-  en  effet,  l'année  1642,  &  fit  naître  partout  l'allégresse. 

«  La  joie  que  les  Français  &  les  sauvages  (alliés)  ont 
«  éprouvée,  à  la  vue  de  ce  secours,  n'eft  pas  concevable, 
«  rapporte  le  P.  Vimont.  La  crainte  des  Iroquois  avait 
«  tellement  abattu  les  cœurs,  qu'on  ne  vivait  que  dans  les 


HOSTILITÉS  DES  IROQUOIS.  1642. 


3 


DES  IROQUOIS.  PRISE 
DU  PÈRE  J03UES. 


a  appréhensions  de  la  mort.  Mais,  sitôt  que  la  nouvelle 

«  fut  venue  qu'on  allait  dresser  des  fortifications  sur  les 

»  avenues  des  Iroquois,  toute  crainte  cessa,  chacun  reprit 

«  courage  8:  commença  à  marcher  tète  levée,  avec  autant 

«  d'assurance  que  si  le  Fort  eût  été  déjà  bâti  (i).  »  ^(i)  Relation  de  1642, 

m. 

Cette  confiance  cependant  ne  dura  pas  longtemps  &  ncuvelles  hostilités 
fut  remplacée  presque  aussitôt,  avant  même  qu'on  eût 
conltruit  ce  Fort,  par  une  crainte  plus  grande  encore  que 
ne  l'avait  été  la  précédente.  Le  2  août,  à  treize  lieues  plus 
haut  que  les  Trois-Rivières,  douze  canots  de  Hurons,  qui 
revenaient  de  faire  la  traite  &  retournaient  dans  leur 
pavs,  avec  le  P.  Isaac  Jogues,  furent  attaqués  soudain  par 
Line  troupe  d'IroqLiois.  A  la  faveur  des  arqLiebuses,  que 
les  Hollandais  leur  fournissaient,  les  Iroquois  défirent  ces 
Hurons,  en  massacrèrent  ou  en  firent  prisonniers  vingt- 
trois  ou  vingt-huit,  &  du  nombre  de  ces  captifs  deLix 
jeunes  Français,  avec  le  P.  Jogues.  Entre  les  prisonniers 
Hurons,  quatre  étaient  Chrétiens,  les  aLitres  Païens  ou 
Catécïiumènes  (2);  tOLis  furent  liés  8c  garrottés,  aussi  bien    (2)  Lettres  de  Marie 
qLie  le  P.  JogLies  &  ses  compagnons,  &  conduits  aLi  pays  ^  l'incarnation-,  f- 
des  IroqLiois  (3).  Les  douze  canots  qui  tombèrent  au  poLi-    (3)  Relation  de  1642, 
voir  de  ces  barbares  portaient  le  petit  ameublement  p-  49- 
nécessaire  aux  PP.  JésLiites  de  la  mission  des  Hurons,  & 
des  vivres  poLir  trente-trois  personnes,  que  ces  Pères  y 
entretenaient  :  tout  devint  la  proie  des  vainqueurs,  ainsi 
que  les  armes  à  feu  &  les  nrunitions,  dont  ces  Hurons    (4)  Relation  de  1642, 

,  .         .  .  .      ,  .  p.  40.  Lettres  de  Ma- 

venaient  de  se  pourvoir  dans  leLir  traite  (4).  riede  nnCarnation.  - 

IV. 

Ali  pays  des  Iroquois,  le  P.  Jogues  fut  accablé  de  cruauté  des  iroquois 
mauvais  traitements.  Après  qu'on  lui  eut  coupé  le  poLice    envers  les  catho. 

J1  •  1  11  ■        1        r  LIQUES. 

de  la  main  gauche,  arraché  les  ongles  &  mis  du- feu  sur 
l'extrémité  de  ses  doigts  ainsi  mutilés,  on  lui  ôta  sa  sou- 
tane  &  on  le  vêtit  à  la  manière  des  sauvages,  en  vomis- 
sant mille  paroles  OLitrageantes  contre  les  Français  & 
contre  les  sauvages  chrétiens(5).  Car  la  haine  des  Iroquois  (5)Reiationde  164:', 
contre  nous  avait  la  religion  pour  motif,  aussi  bien  que  p'  67'  °8' 


4    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


la  politique  nationale.  Un  jeune  Français,  nommé  René 
Goupil,  compagnon  du  P.  Jogues,  ayant  formé  le  signe  de 
la  croix  sur  le  front  d'un  Iroquois  en  bas  âge  &  pris  la 
main  de  celui-ci  pour  lui  apprendre  à  le  faire,  le  grand- 
père  de  cet  enfant,  qui  aperçut  Goupil  dans  cette  action, 
dit  incontinent  à  l'un  de  ses  neveux  :  «  Les  Hollandais 
«  nous  assurent  que  ce  que  fait  ce  prisonnier  ne  vaut 
«  rien;  cela  causera  la  mort  de  mon  petit-fils;  va  donc 
«  tuer  ce  misérable.  »  Là-dessus,  l'autre  s'arme  d'une 
hache,  attend  le  moment  favorable  &  casse  la  tête  à 
Goupil,  qui,  en  rendant  le  dernier  soupir,  prononça  le 
saint  nom  de  Jésus.  Le  P.  Jogues  lui-même  fut  menacé 
d'un  pareil  traitement,  pour  avoir  fait  le  signe  de  la 
(i)  Relation  de  1,647,  croix  (i);  heureusement  les  Hollandais,  informés  de  sa 

p-  25>  a6-  captivité,  parvinrent  ensuite,  au  moyen  de  présents,  à  le 

C2)ReiationdeiG43,  retirer  des  mains  de  ces  barbares  (2).  La  prise  du 

p,8K  P.  Jogues  remplit  d'épouvante  l'habitation  de  Québec. 

«  Le  Canada  n'avait  point  encore  vu  un  pareil  accident, 
«  depuis  qu'on  y  prêche  le  saint  Evangile,  écrivait  Marie 
«  de  l'Incarnation;  &  vers  le  même  temps,  ajoute-t-elle, 
«  un  autre  parti  Iroquois  prit  une  compagnie  de  Hurons, 
«  qui  venaient  faire  leur  traite  au  porte  de  Montréal  ; 
'«  tellement  que  ces  barbares  commandaient  la  rivière  de 

(3)  Marie  de  l'Incar-        <.„    *  ?o\ 
nation,  p.  364.  «   t0UteS  P3rtS  (3)'  » 

V.  . 
CONSTRUCTION  DU  FORT  Avant  la  prise  du  P.  Jogues,  M.  de  Montmagny  s'était 

embarqué  à  Québec,  vers  la  fin  de  juillet,  avec  la  nou- 
velle recrue,  pour  aller  conftruire  son  Fort  sur  la  rivière 
des  Iroquois,  &  conduisait,  en  tout,  environ  cent  hommes 
armés,  montés  sur  trois  barques  bien  équipées,  &  sur  un 
brigantin.  Aux  Trois-Rivières,  il  fut  obligé  de  s'arrêter, 
pour  attendre  un  vent  favorable;  &  il  y  était  encore,  lors- 
que la  défaite  des  Hurons  &  la  prise  du  P.  Jogues  eurent 
lieu,  treize  lieues  plus  haut.  Sans  savoir  encore  que  les 
Français  avaient  dessein  de  leur  fermer  la  rivière,  par  où 
(  -)  Lettres  de  Marie  ^     ^  ^    ■  j     attaquer,  les  Iroquois  y  conftruisirent  eux- 

<*c  1  Incarnation  ;    p.  T-       '  i  j 

365.  mêmes  un  Fort,  pour  sien  assurer  le  passage  (4)  ;  &,  de 


SUR  LA  RIVIERE  DES 
IROOUOIS. 


FORT  RICHELIEU.  1642 


5 


son  côté,  M.  de  Montmagny,  qui  ignorait  cette  précaution 
de  guerre  de  leur  part,  alla  avec  tout  son  monde  établir  le 
sien  à  une  lieue  plus  bas.  Le  i3  août,  il  désigna,  vers 
T embouchure  de  la  rivière,  la  place  du  nouveau  Fort;  on 
la  défricha  incontinent,  on  la  bénit,  on  y  célébra  la  pre- 
mière messe,  qui  fut  suivie  de  décharges  d'artillerie  &  de 
mousquets;  après  quoi  chacun  s'empressa  de  travailler 
à  la  conltruction  d'une  palissade,  pour  se  mettre  au  plutôt 

,  .  ,  N  -  (2 ) Relation  de  1642. 

a  couvert  de  1  ennemi  (i).  V  &5l< 

*■  .  [VI. 

Sept  jours  après,  des  Iroquois,  au  nombre  d'environ  les  iroquois  atta- 

trois  cents,  sortent  de  leur  Fort,  descendent  la  même    QUENT  LE  N0UVKAU 

FORT  ET  SONT  VIOOU- 

rivière,  pour  tomber  sur  les  Français  &  les  sauvages  alliés     REUSEMENT  REPOUS- 

qu'ils  pourraient  surprendre,  &  sont  étrangement  étonnés  SES- 

de  rencontrer,  sur  leur  passage,  cette  fortification  nouvelle, 

qu'ils  n'y  avaient  pas  vue  quelques  jours  auparavant. 

Enflés  néanmoins  par  leur  récente  victoire  (2),  ils  se  di-     0)  Marie  de  l'incaf- 

visent  en  trois  bandes  &  attaquent  le  Fort  avec  tant  de  ntUlcm> p- 

résolution,  qu'ils  semblaient  devoir  l'enlever  d'emblée.  Ils 

mettaient  même  déjà  le  pied  dans  le  retranchement,  & 

d'autres  tiraient  sur  les  Français,  par  les  meurtrières  de 

la  redoute,  lorsqu'un  caporal,  nommé  Durocher,  fond  sur 

eux,  tête  baissée,  avec  quelques  soldats,  &  les  repousse 

vigoureusement.  M.  de  Montmagny,  qui  était  alors  sur 

son  brigantin,  se  fait  porter  promptement  à  terre,  entre 

dans  le  réduit;  &  les  Français,  fortifiés  par  la  présence  du 

gouverneur,  repoussent  l'ennemi  avec  tant  d'impétuosité, 

qu'ils  lui  font  lâcher  pied  &  l'obligent  à  la  retraite.  Dans 

cette  action,  les  Français  perdirent  un  caporal  nommé 

Deslauriers  &  eurent  quatre  hommes  blessés;  du  côté  des 

ennemis,  il  y  eut  aussi  bien  des  blessés,  &  l'un  d'eux  refta 

mort  sur  la  place.  Ils  firent  néanmoins  leur  retraite  avec 

beaucoup  d'ordre  &  regagnèrent  ainsi-  leur  Fort.  Celui  que 

les  Français  conftruisirent  reçut,  dès  son  établissement,  le 

nom  du  cardinal  de  Richelieu,  qui  l'avait  fait  élever,  &  le 

même  nom  fut  donné  insensiblement  à  la  rivière  des 

Iroquois,  appelée  encore  aujourd'hui  rivière  de  Richelieu. 


NENT  LA  COLONIE  EN 
ALARME. 


6    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

VII. 

quoique  repoussés,  Le  courage  que  montrèrent  les  Iroquois  dans  cette 
les  iroquois  tien-  rencontre  &  leur  habileté  à  manier  les  armes  à  feu  jeté- 
rent  les  Français  dans  l'étonnement;  &  cette  tentative,  la 
plus  hardie  &  la  plus  audacieuse  qu'eussent  faite  encore 
ces  barbares,  augmenta,  dans  les  colons,  les  alarmes 
qu'ils  leur  avaient  inspirées  jusqu'alors.  «  L'on  a  trouvé, 
«  proche  de  notre  nouveau  Fort,  rapporte  la  mère  Marie  de 
<(  F  Incarnation,  une  place  où  ces  barbares  ont  fait  brûler 
«  des  hommes;  mais  on  ne  sait  si  ce  sont  de  nos  captifs  ou 
(OMarie^de  rincar-  «  d'autres  (i).  »  Enfin  les  Iroquois  annonçaient  à  leurs 

nation,  p.  365  &  366.        -  •  i  •    .  ....  . 

prisonniers  qu  au  printemps  prochain  ils  partiraient,  au 
nombre  de  sept  cents,  pour  tomber  sur  la  colonie  Fran- 
çaise ,  &  que  les  Hollandais,  avec  lesquels  ils  trafiquaient, 
(2)  Relation  de  ib^?.,  leur  avaient  promis  des  secours  pour  la  ruiner  (2).  La 
p.^53,  ancienne  edi-  mere  Marie  de  l'Incarnation  ajoute  aux  paroles  que  nous 
venons  de  rapporter  :  «  Sans  la  rencontre  de  ce  Fort,  que 
«  M.  de  Montmagny  venait  de  faire  conftruire,  on  dit  que 
«  les  Iroquois  se  seraient  jetés  sur  celui  de  Montréal  & 
«  sur  les  Trois -Rivières.  »  C'était  ce  qu'on  conjectu- 
rait à  Québec,  &  avec  beaucoup  de  fondement,  à  cause 
de  la  position  avancée  de  Villemarie;  mais  cette  conjec- 
ture était  fausse  quant  à  ce  dernier  polie.  Tandis  que  les 
Français  des  Trois-Rivières  &  de  Québec  étaient  dans  la 
crainte,  la  Providence  voulut  que  ceux  de  Villemarie  pas- 
sassent plus  d'une  année  sans  que  les  Iroquois,  qui  cou- 
raient le  fleuve,  eussent  aucune  connaissance  de  la  forma- 
tion de  ce  dernier  polie,  &  qu'ainsi  les  nouveaux  colons 
eussent  tout  le  loisir  nécessaire,  non-seulement  pour  s'éta- 
blir, mais  encore  pour  se  fortifier  &  se  mettre  en  état  de 
repousser  leurs  attaques,  ce  qui  ne  tarda  pas  d'arriver. 

vin. 

ATTENTION  DE  LA  PRO-  Cette  attention  de  la  divine  Providence  ne  parut  pas 

vidence  ,  dans  la  ^une  manière  moins  frappante  dans  la  conftruction  de 

CONSTRUCTION  DE  r  r  .  .  A  . 

l'hôpital  de  ville-  l'hôpital  de  Villemarie,  qu'on  avait  différé  de  bâtir.  Made- 
>,ARIE-  moiselle  Mance  n'en  voyait  pas  encore  la  nécessité,  comme 

on  l'a  rapporté  déjà;  mais  à  peine  ce  bâtiment  eut-il  été 
achevé,  qu'il  se  trouva  assez  de  malades  &  de  blessés 


HOTEL-DIEU  DE  YILLEMARIE  CONSTRUIT  J 

pour  le  remplir,  à  cause  des  attaques  journalières  des 
Iroquois.  On  fut  même  obligé,  peu  après,  d'y  ajouter  une 
nouvelle  salle,  les  deux  premières  ne  pouvant  suffire  aux 
besoins:  8:  cette  circonftance  donna  lieu  aux  colons  de 
bénir  Dieu  de  ce  qu'il  avait  si  heureusement  inspiré,  en 
leur  faveur,  la  bienfaitrice  inconnue.  De  son  côté,  made- 
moiselle Mance  admira  avec  combien  de  sagesse  cette 
charitable  dame  aA'ait  refusé  d'appliquer  sa  fondation  à 
une  mission,  ce  qui  aurait  été  en  pure  perte,  comme  nous 
le  dirons  dans  la  suite.  Étant  allée  se  loger  dans  les  nou- 
veaux bâtiments,  le  8  oclobre  1644,  elle  écrivit  à  sa  chère 
fondatrice;  8c  datant  sa  lettre  de  l'hôpital  Saint-Joseph  de 
Villemarie,  elle  lui  disait  :  «  D'abord  que  la  maison  où  je 
«  suis  a  été  coniïruite,  incontinent  elle  a  été  garnie,  &  le 
«  besoin  que  nous  en  avons  fait  bien  voir  la  conduite  de 
«  Dieu  en  cet  ouvrage  (i).  »  L'hiftoire  militaire  de  Ville-  (i)HiitoireduMont- 
marie,  que  nous  avons  maintenant  à  raconter,  iufhriera  *eaLPar  •Poll'erde 

J-  _  '  J  Casson,  104-,  1644. 

de  la  manière  la  plus  inconteftable  &  la  plus  frappante 
cette  étonnante  promesse  que  les  Associés  de  Montréal, 
en  1643,  avaient  faite  avec  tant  de  confiance  :  qu'en  éta- 
blissant une  colonie  dans  leur  île,  ils  protégeraient  par  là 
Québec  &  tout  le  refte  des  établissements  Français  (2);  &  (2)  Les  véritables 
cette  hiltoire  montrera,  en  même  temps,  ce  que  la  Foi  mollff'&c' 
chrétienne  peut  inspirer  de  dévouement  &  de  courage 
héroïqLie  à  ceux  qui  ont  tout  sacrifié  pour  la  propager  & 
pour  la  défendre. 

rx. 

Il  eft  vrai  que  l'absence  de  monuments  écrits  nous  a  LES  RELATIONS  AYANT 
privés  de  plusieurs  traits  de  valeur  qui  illufïrèrent  Ville- 
marie; du  moins,  à  partir  de  l'année  1643,  les  auteurs  des 
Relations  de  la  Nouvelle-France  n'en  ont  presque  plus    m.  dollier  les  a  re- 

r    •  .  1  1  CUEILLIS  EN  PARTIE. 

fait  mention,  soit  par  ménagement  pour  la  grande  Com- 
pagnie, toujours  peu  favorable  à  Montréal,  soit  pour  ne 
pas  blesser  les  pieux  promoteurs  de  cette  œuvre,  qui, 
résolus  de  la  conduire  en  secret,  ne  voulurent  jamais  per-    (3)  Hiftoire  du  Mont 
mettre  qu'on  imprimât  rien  de  ce  qui  arrivait  de  remar-  réai,  parM.Doiiier  de 

.  ,      ,  .       .  1  Casson.  Avis  au  Icc- 

quable  a  Villemarie  (3).  D  ailleurs,  ces  Relations  ayant  tewr. 


DU  PASSER  SOUS  SI- 
LENCE LES  FAITS  d'ar- 
iMES    DE  VILLEMARIE, 


8    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


pour  objet  les  missions  des  RR.  PP.  Jésuites,  on  conçoit 
que  ce  pofte,  qui  était  une  œuvre  à  part,  ne  devait  pas  y 
trouver  place  ;  &  c'eft  ce  qui  explique  pourquoi,  après 
même  la  suppression  de  la  grande  Compagnie,  il  n'y  eft 
point  parlé  non  plus  de  Montréal,  ni  de  plusieurs  autres 
objets  importants,  comme  le  faisait  remarquer  la  mère 
0  Lettre  112,  du  9  Marie  de  l'Incarnation  dans  ses  lettres  (1).  C'eft  une  perte 
août  1668,  p.  259.  irréparable  pour  l'hiftoire  de  la  colonie  Française  en 
Canada  :  Villemarie,  comme  le  pofte  le  plus  avancé,  ayant 
été  le  théâtre  ordinaire  de  la  guerre  &  le  lieu  où  se  faisaient 
les  coups  de  valeur.  Pour  suppléer,  en  partie,  à  ces  la- 
cunes si  regrettables,  M.  Dollier  de  Casson  entreprit  de 
recueillir  plusieurs  traits  de  l'hiftoire  de  Montréal,  dont  les 
acteurs  ou  les  témoins  vivaient  encore,  &  poussa  cette  his- 
toire jusqu'à  Tannée  1672,  où  les  relations  cessèrent  d'être 
données  au  public.  Mais  il  fait  remarquer  qu'il  a  passé 
sous  silence  plusieurs  des  plus  belles  actions  de  Villemarie, 
n'ayant  pu  en  connaître  les  circonftances  d'une  manière 
assez  précise,  parce  que  ceux  qui  en  avaient  été  les  témoins 
n'exiftaient  plus  alors  ;  &  que  les  récits  qu'on  en  faisait 
encore  n'avaient  plus  toute  la  certitude  hiftorique  dési- 
rable, le  souvenir  s'en  étant  affaibli  avec  le  temps. 

x. 

dangers  ou  fut  expo-        Après  la  déclaration  de  guerre  faite  aux  Français  par 

SÉE    LA    COLONIE    DE     1  t  ■  r  Tt-11  •  1 

villemarie  a  sa  nais-  les  Iroquois,  en  1 64 1 ,  \  îllemarie,  regardée  alors  comme 
sance,  frontière  de  ces  barbares,  se  trouvait  naturellement  plus 

exposée  qu'aucun  autre  pofte  à  leurs  incursions.  Aussi 
a-t-on  vu  que,  lorsque  madame  de  la  Pelterie,  touchée 
du  désintéressement  des  Associés  &  du  courage  des  pre- 
miers colons  de  Montréal,  voulut,  l'année  suivante,  se 
joindre  à  ces  derniers,  on  lui  fit  toute  sorte  de  représen- 
tations pour  la  détourner  d'allar  se  fixer  dans  un  lieu  où 
elle  devait  être  en  péril  continuel  de  perdre  la  vie.  Depuis 
son  départ,  chacun,  à  Québec,  était  inquiet  sur  les  dan- 
gers qu'elle  avait  à  courir;  &  les  religieuses  Ursulines,  sur- 
tout, ne  pouvaient  être  sans  alarmes,  pour  une  personne 
qui  leur  était  devenue  chère  à  si  jufte  titre.  «  Ce  qui  m'af- 


DANGERS  DE  CEUX  DE  V1LLEMAR1E.  O, 

«  flige  sensiblement,  écrivait  la  mère  Marie  de  l'Incarna- 

«  tion,  c'eft  son  établissement  à  Montréal,  où  elle  eft  dans 

«  un  danger  évident  de  sa  vie,  à  cause  des  courses  des 

«  Iroquois  ;      ce  qui  eft  plus  touchant,  elle  y  refte  contre 

«  le  conseil  des  Révérends  Pères  &  de  M.  le  Gouver- 

«  neur,  qui  ont  fait  tout  leur  possible  pour  la  faire  reve- 

«  nir.  Ils  font  encore  une  tentative,  on  en  espère  peu  de 

«  succès  :  cette  bonne  dame  m'écrit  de  Montréal  qu'elle 

«  eft,  en  effet,  résolue  d'y  passer  l'hiver/  parmi  les  dan- 

«  gers(i).  »  Elle  fit  plus  encore;  elle  y  passa  l'hiver  de    (i)  Lettres  hiïtori- 

1643  à  1644;  car  nous  voyons,  par  les  regiftres  de  la  ques-  Lettre  2Ô-  29 

,  .  .  ...  ,  septembre    1642.  p. 

paroisse  de  Villemarie,  que,  le  21  janvier  de  cette  dernière  309,370,272. 
année,  elle  leva  des  Fonts  du  baptême  une  femme  sauvage, 
à  qui  elle  donna  le  nom  d'Agnès  ;  &  que  madame  d'Aille- 
bouft,  le  même  jour,  fut  marraine  d'une  autre  femme  sau- 
vage, à  qui  elle  imposa  le  nom  de  Claire  (2).  Il  n'y  eut    (2) RegHtredesbap- 
point,  cette  année,  d'autre  baptême  de  sauvages  à  Mont-  témes  de  la  ParoIsse 

,   1     ,  ,  •   ,\    ■    •    ■  1  de  Villemane,  .1644. 

real,  a  cause  des  périls  de  la  guerre,  qui  éloignaient  de  ce 
lieu  toutes  les  nations  alliées  à  la  France  ;  &  ce  fut  un 
nouveau  motif  pour  réitérer  les  prières  &  les  inftances 
auprès  de  madame  de  la  Pelterie.  On  la  pressa  de  nou- 
veau, on  lui  intima  même  des  ordres,  &  alors  elle  se  sou- 
mit; mais,  comme  elle  le  disait  sur  la  fin  de  ses  jours,  elle 
eut  besoin  de  toute  sa  vertu  pour  quitter  Villemarie  (3).  (3)  Premier  ctabiis- 
Son  départ  dut  avoir  lieu  au  printemps  de  1644.  Ce  zèle  sement^deiaFoi,  t.  ir, 
courageux  &  magnanime,  qui  l'avait  amenée  au  milieu  des 
dangers,  était  donc  l'unique  motif  qui  pût  retenir  à  Ville- 
marie les  colons,  dévoués  à  la  formation  de  cet  établisse- 
ment; &  cette  considération  faisait  dire  au  P.  Vimont, 
dans  la  relation  de  1643  :  «  La  crainte  des  Iroquois  n'a 
«  pas  empêché  tant  de  personnes  d'aller  à  Montréal,  pour 
«  y  consacrer  à  Dieu  si  saintement  leur  vie  (4).  »  (4)  Relation  de  io4:>, 

XI. 

Voici  quelle  fut  enfin  l'occasion  qui  amena  ces  bar-  les  iroquois,  instruits 
bares  à  Villemarie,  dans  le  courant  de  la  même  année 
Un  Iroquois  ayant  été  tué,  dans  son  pays,  par  des  Algon- 
quins au  nombre  de  dix,  d'autres  Iroquois  se  mirent  à  °-'JER 


DE  LA  FORMATION  DE 
VILLEMARIE,  SE  DIS- 
POSENT     A  L'ATTA- 


IO    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


poursuivre  les  meurtriers,  qui  prirent  la  fuite,  sans  savoir 
qui  les  poursuivait.  La  frayeur  les  faisait  ainsi  s'éloigner 
avec  promptitude,  ce  qui  était  fort  ordinaire  aux  sauvages, 
quand  ils  avaient  fait  quelque  mauvais  coup  :  leur  ombre 
suffisait  seule  alors  pour  les  effrayer  &  les  mettre  en  fuite. 
Quittant  ainsi  le  pays  des  Iroquois,  ces  Algonquins,  assu- 
rés d'être  bien  reçus  à  Villemarie,  s'y  rendaient  en  toute 
hâte  comme  dans  un  lieu  de  sûreté,  &  ils  y  arrivèrent  heu- 
reusement, sans  avoir  été  atteints  par  les  Iroquois,  qui 
les  virent  pourtant  entrer  dans  le  Fort.  Comme  ces  der- 
niers n'étaient  pas  en  assez  grand  nombre  pour  tomber 
sur  les  colons,  ils  évitèrent  de  se  faire  connaître,  se  con- 
tentant d'examiner  le  lieu  avec  soin,  &  sans  bruit,  afin 
d'aller  porter  la  nouvelle  de  cet  établissement  à  ceux  de 
(i)HiftoireduMont-  leur  nation  (i),  &  de  venir  ensuite  l'attaquer  en  nombre 
reai,  par  m.  Doiherde  „jus  considérable.  Les  Iroquois  de  la  nation  d'Agnies, 

Casson,  i!e   1642    à  {  .  .  1  .  u 

16^3.  taisant  environ  sept  ou  huit  cents  hommes  d  armes, 

étaient  voisins  de  l'habitation  des  Hollandais,  appelée  alors 
Orange,  qui  leur  fournissaient  des  armes  à  feu  &  des  mu- 
nitions; &,  cette  année  1643,  ces  barbares  avaient  environ 
trois  cents  arquebuses,  dont  ils  savaient  déjà  se  servir 
avec  beaucoup  d'adresse.  Jusqu'alors  ils  étaient  venus,  en 
assez  grosses  troupes,  auprès  des  habitations  Françaises; 
&  cela  pendant  l'été  seulement,  laissant  ensuite  la  rivière 
,  libre.  Mais  en  1643,  inftruits  sans  doute  de  la  formation 
d'un  nouvel  établissement  Français  dans  l'île  de  Montréal, 
ils  changèrent  de  plan  de  campagne,  &  se  divisèrent  en 
petites  troupes  de  vingt,  trente,  cinquante,  &  au  plus  de 
cent  hommes,  &  se  répandirent  sur  tous  les  passages  du 
fleuve  Saint-Laurent.  «  Quand  une  bande  s'en  va,  l'autre 
«  lui  succède,  écrivait  le  P.  Vimont;  ce  ne  sont  que 
«  petites  troupes  bien  armées,  qui  partent  les  unes  après 
«  les  autres  du  pays  des  Iroquois,  pour  occuper  toute  la 
«  grande  rivière  &  y  -dresser  partout  des  embuscades, 
«  d'où  ils  sortent  à  r'improvifte,  se  jetant  indifféremment 
«  sur  les  Montagnais,  les  Algonquins,  les  Hurons  &  les 
«  Français.  On  nous  a  écrit  de  France  que  le  dessein 


VILLE  MARIE  DÉCOUVERTE  PAR  LES  IROQUOIS.    1 .  II 


des  Hollandais  eft  de  faire  tellement  harceler  les  Fran- 
çais par  les  Iroquois,  à  qui  ils  fournissent  des  armes, 
qu'ils  les  contraignent  de  quitter  le  pays,  &  même 
d'abandonner  la  conversion  des  sauvages  (i).  » 


(i)Relation  de  1648, 
P-  62.. 

XII. 

EXCITÉS  PAR  DE  PERFI- 
DES HURONS,  LES  IRO- 
QUOIS VON  T  Al  TAQUER 


Au  commencement  du  mois  de  juin  de  cette  année, 
soixante  Hurons,  qui  descendaient  de  leur  pays,  dans 
treize  canots,  sans  arquebuses  &  sans  armes,  mais  tout  villemarie. 
chargés  de  pelleteries,  se  rendaient  à  Villemarie  &  de  là 
aux  Trois-Rivières,  pour  la  traite,  8c  portaient  les  lettres 
des  PP.  Jésuites,  résidant  chez  les  Hurons.  A  trois  lieues 
au-dessus  de  Villemarie,  ils  trouvèrent  des  Iroquois,  en 
nombre  considérable,  dans  un  endroit  nommé  ensuite  la 
Chine;  8c  ces  Hurons,  au  lieu  de  les  traiter  en  ennemis, 
se  joignirent  à  eux,  comme  s'ils  eussent  été  les  meilleurs 
amis  du  monde,  apparemment  par  la  crainte  de  tomber 
entre  leurs  mains,  s'ils  en  usaient  autrement.  Bien  plus, 
causant  familièrement  avec  ces  Iroquois,  ils  les  excitèrent 
eux-mêmes  à  aller  attaquer  Villemarie,  quoique  les 
Hurons  y  eussent  toujours  reçu  un  si  bon  accueil  :  «  Nous 
«  avons  appris,  leur  dirent-ils,  jusque  dans  notre  pays, 
«  que  des  Français  étaient  venus  s'établir  dans  cette  île, 
«  immédiatement  au-dessous  de  ce  Sault  que  vous  voyez  ; 
«  que  n'allez-vous  donc  les  attaquer?  Vous  pourrez  y 
«  faire  quelque  coup  considérable  8c  détruire  une  bonne 
<(  partie  de.  ces  colons,  vu  le  grand  nombre  que  vous 
«  êtes  (2).  »  Les  Iroquois  dont  nous  parlons  avaient 
dressé,  dès  leur  arrivée  dans  ce  lieu,  un  petit  Fort,  à  cent  réai  par  m.  Doiher  de 

.  '         r  7  Casson,   de    1642  a 

pas  du  neuve  Saint-Laurent  ;  8c,  après  ce  conseil  perfide,  ^43. 
ils  s'empressèrent  de  détacher  quarante  des  leurs,  des 
plus  lefles,  pour  aller  attaquer  en  effet  Villemarie.  S'en 
étant  approchés,  ces  barbares  aperçurent  six  Français  qui 
travaillaient  à  une  charpente  à  deux  cents  pas  du  Fort  ; 
8c,  pour  s'assurer  de  cette  proie,  trente  d'entre  eux 
allèrent  donner,  d'un  autre  côté,  une  fausse  attaque 
à  la  place,  par  une  décharge  de  plus  de  cent  coups 
d'arquebuse;   ce  qui,   en  effet,  donna  la  facilité  aux 


(2)  Hiftoire  du  Mont- 


12    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


TROIS  MONTREALISTES 
ET  EN  PRENNENT 
TROIS  AUTRES. 


dix  autres  de  surprendre  à  Timprovifte  nos  travail- 
leurs. 

XIII. 

LES  IROQUOIS  TUENT  Ces  pieux  colons,  comme  s'ils  eussent  prévu  leur 

mort,  s'y  étaient  disposés  par  des  actes  signalés  de  vertu, 
&  par  la  fréquentation  des  sacrements,  dont  ils  s'étaient 
approchés  peu  de  jours  auparavant,  &  quelques-uns  ce 
jour-là  même,  qui  fut  le  9  de  juin.  Ils  essayèrent  de  se  dé- 
fendre, &  ils  étaient  hommes  à  faire  payer  leur  vie  bien 
cher;  mais  leur  valeur  ne  put  résider  à  un  coup  si  im- 
prévu ;  &  d'ailleurs  le  vent  violent,  qui  soufflait  ce  jour- 
là,  empêcha  qu'on  entendît  du  Fort  ce  qui  se  passait  à 
leur  chantier,  qui  se  trouvait  un  peu  engagé  dans  le  bois, 
quoique  à  une  si  petite  diftance.  Trois  d'entre  eux  péri- 
rent sous  les  coups  de  ces  assassins,  qui  leur  écorchèrent 
ensuite  la  tête  &  leur  enlevèrent  la  chevelure  :  les  trois 

(1)  Relation  de  164?,  autres  furent  pris  8c  conduits  au  Fort  des  Iroquois  (1). 
p-  Ô2'  63'  Comme  on  n'avait  rien  entendu  de  ce  qui  venait  de  se 

.  passer,  on  ne  s'empressa  pas  d'aller  savoir  des  nouvelles 
des  six  travailleurs;  mais  enfin,  ne  les  voyant  pas  revenir, 
M.  de  Maisonneuve  envoya  des  hommes  sur  le  lieu,  pour 
s'assurer  de  la  cause  de  leur  retard.  On  y  trouva  le  corps 
mort  de  l'un  d'eux  :  Guillaume  Boissier,  de  Limoges.  Il 
fut  inhumé,  le  jour  même,  dans  un  cimetière  qu'on  établit 
à  côté  du  fossé  du  Fort,  au  confluent  de  la  grande  &  de 
la  petite  rivière,  &  qu'on  eut  soin  d'entourer,  de  pieux.  Il 
paraît  que  les  deux  autres,  en  se  défendant,  s'étaient  éloi- 
gnés dans  le  bois  &  avaient  été  tués  plus  loin,  &  que  la 
prudence  ne  permit  pas  d'aller ,  le  jour  même ,  à  la  re- 
cherche de  leurs  corps,  par  la  crainte  de  quelque  embus- 
cade. Du  moins,  quoiqu'ils  eussent  été  tués  le  9  de  juin,  ils 
ne  furent  inhumés  que  trois  jours  après,  sans  doute  parce 
que  la  retraite  des  Iroquois,  comme  nous  allons  le  ra- 
conter, avait  donné  aux  colons  de  Villemarie  plus  d'assu- 

(2)  HiftoireduMont-  rance.  Ces  deux  victimes  furent  Bernard  Berté,  des  en- 
réai.-Regiftredessé-  virons  de  Lyon ,  &  Pierre  Laforeft,  dit  vulgairement 

pultures  de  la  paroisse  ,  ' 

de  villemarie,  1643 :    /  Auvergnat  (2). 


PREMIÈRES  HOSTILITÉS  A  VILLEMARIE .    1643.  l3 

XIV. 

Les  trois  prisonniers  Français,  conduits  au  Fort  des  les  HURONS  TUÉS  OU 
ennemis,  furent  aussitôt  liés  étroitement,  pour  qu'ils  ne    WIS  EN  FUtTE;  LES 

'    1  1  TROIS  PRISONNIERS 

pussent  s'enfuir  à  la  faveur  des  ténèbres.  Alors  les  Hu-  conduits  d'abord  a 
ronSj  joignant  la  scélératesse  à  la  perfidie,  se  mirent  eux-  chambly. 
mêmes  à  les  insulter,  8c  continuèrent  de  la  sorte  toute  la 
nuit  ;  mais,  le  matin  survenant,  accablés  qu'ils  étaient  de 
sommeil,  ils  s'endormirent  profondément  tout  proche  du 
Fort  des  Iroquois,  qui  profitèrent  de  ce  moment  pour 
tomber  sur  eux  8c  les  tailler  en  pièces.  La  moitié  de  ces 
Hurons  relièrent  sur  la  place;  les  autres,  parvenant  à 
s'échapper,  coururent  à  Villemarie,  où  on  voulut  bien 
leur  donner  un  asile,  au  lieu  de  la  mort,  qui  leur  était 
due  si  jultement.  Les  uns  y  arrivèrent  le  jour  même, 
d'autres  le  lendemain  10  juin,  &  apprirent  aux  colons  les 
triltes  détails  que  nous  venons  de  donner  (i).  Après  que  (i)Hiftoire  du  Mont- 
lés  Iroquois  eurent  traité  de  la  sorte  les  Hurons,  ils  s'em-  ^éaL  Relation  de  i643, 
parèrent  de  leurs  treize  canots  8c  de  toutes  leurs  pellete- 
ries, 8c  traversèrent  le  fleuve,  conduisant  avec  eux  nos 
trois  prisonniers,  à  la  vue  des  colons  de  Villemarie,  qui 
n'étaient  pas  en  force  pour  pouvoir  prudemment  les  pour- 
suivre 8c  les  attaquer.  Le  dessein  de  ces  barbares  était, 
après  avoir  descendu  quelque  temps  le  fleuve,  d'aller  par 
terre  8c  de  couper  à  travers  les  bois  jusqu'au  lieu  appelé 
ensuite  Chambly.  Mais,  ayant  une  trop  grande  quantité 
de  caffors  à  porter,  ils  furent  contraints  d'en  abandonner 
une  partie  8c  rompirent  à  coups  de  hache  les  canots,  afin 
de  les  rendre  inutiles,  comme  ils  faisaient  toujours  dans 
de  semblables  occasions.  Etant  donc  arrivés  au  lieu  où  ils 
avaient  résolu  de  se  rendre,  ils  jugèrent  que  quatre  ou 
cinq  lieues  faites  dans  les  bois  auraient  assez  dépaysé 
leurs  prisonniers,  8c  qu'il  n'était  plus  nécessaire  de  les 
garder  désormais  si  étroitement,  n'y  ayant  point  d'appa- 
rence qu'ils  pussent  reconnaître  leur  chemin  pour  retour- 
ner à  Villemarie. 

xv. 

Toutefois,  l'un  des  trois  prisonniers,  chargé  de  servir  L,UN  DES  TR0IS  PRIS0N. 
un  sauvage,  8c,  en  cette  qualité,  de  faire  bouillir  la  chau-  nierss'iIvadeétre- 


14    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


toirne  a  vili.ema-  dière,  profita  de  la  nécessité  où  il  était  d'aller  chercher 
RIR'  du  bois  pour  se  dérober  à  la  surveillance  de  son  maître, 

8c  trouva  son  salut  dans  la  fuite.  Il  fut  assez  heureux  pour 
se  rendre,  à  travers  les  bois,  jusqu'au  lieu  même  où  les 
vainqueurs  avaient  laissé  leurs  canots  &  leurs  pelleteries. 
Choisissant  alors  un  des  canots  qui  étaient  le  moins  en- 
dommagés, il  boucha  avec  des  herbes  les  trous  que  les  Iro- 
quois  y  avaient  faits,  y  mit  une  certaine  quantité  de  peaux 
de  caftor,  &  alla  ainsi  équipé  à  Villemarie.  M.  de  Maison- 
neuve,  en  le  revoyant,  éprouva  une  satisfaction  aussi  vive 
qu'elle  était  naturelle,  &  dit  :  «  Au  moins  celui-ci  a  échappé 
«  au  feu  des  Iroquois.  »  Après  que  chacun  l'eut  félicité, 
cet  homme  se  mit  à  raconter  son  infortune  &  celle  de  ses 
compagnons  de  captivité.  Il  rapporta  que  les  Iroquois  ne 
leur  avaient  fait  aucun  mal  depuis  leur  prise,  les  ayant 
tenus  liés  seulement  pendant  deux  jours;  qu'ils  leur  avaient 
donné  à  entendre  que  d'autres  Français  étaient  déjà  pri- 
sonniers dans  leur  pays;  &  que,  quand  ils  y  seraient  ar- 
rivés, ils  laboureraient  ensemble  la  terre.  Enfin  il  ajouta 
qu'ils  avaient  laissé  bien  du  caftor  dans  le  lieu  d'où  il 
venait  de  prendre  celui  qu'il  avait  amené  dans  son  canot; 
qu'on  pouvait  aller  le  chercher  sans  crainte,  &  que,  si  on 
n'y  allait  pas,  il  serait  infailliblement  perdu.  M.  de  Mai- 
sonneuve,  charmé  de  pouvoir  abandonner  ce  butin  à  ses 
soldats,  l'envoya  chercher  incontinent  ;  &,  à  leur  retour, 
riaiTeS'à  ^ont"  lé  leur  diftribua,  sans  en  rien  retenir  pour  lui-même  (ï). 
xvi. 

les  deux  autres  PRi-        L'un  des  deux  prisonniers  reftés  entre  les  mains  des 
sonniers  montréa-  ir0ciTJiois  se  nommait  Henri,  &  ces  barbares  lui  conser- 

LISTES    BRULES     PAR  1  .  '  .     —  ' 

les  iroquois.  vèrent  la  vie,  après  avoir  cruellement  brûlé  l'autre.  Henri, 
qui  craignait,  à  son  tour,  de  devenir  la  proie  des  flammes, 
&  avec  d'autant  plus  de  raison  que,  ayant  vu  rôtir  deux 
Hurons  à  petit  feu,  les  Iroquois  l'avaient  assuré  qu'on  lui 
réservait  un  semblable  supplice,  chercha  l'occasion  de 
{2)  Relation  de  164:^  s'enfuir,  &  parvint  à  s'échapper  dans  les  bois  (2).  Il  paraît 
F' 7<3,  cependant  qu'on  courut  à  sa  poursuite  &  qu'il  fut  repris 

par  ces  barbares.  Du  moins,  un  sauvage  Huron,  échappé 


PREMIÈRES   HOSTILITÉS   A   VILLEMARIE.    1643.  l5 

des  mains  des  Iroquois ,  annonça  à  Villemarie  que  les 
deux  captifs  avaient  été  brûlés  l'un  6c  1' autre  (i).  La  fuite  Relation  de  1648, 
de  Henri  devait,  d'ailleurs,  fournir  aux  Iroquois  un  motif  P* 20- 
impérieux  pour  le  dévouer  à  la  mort.  Car,  parmi  eux,  la 
fuite,  dans  un  prisonnier,  passait  pour  un  crime  irrémis- 
sible (2).  Nous  ne  connaissons  pas  les  noms  de  ces  deux  (2) Relation  de  1644, 
victimes,  immolées  dans  leur  captivité  par  la  fureur  des 
Iroquois  :  c'eft  que  les  PP.  Jésuites,  qui  desservaient  alors 
momentanément  la  colonie  de  Villemarie,  ne  mention- 
naient sur  les  regiftres  des  décès  que  ceux  aux  corps  des- 
quels ils  avaient  donné  la  sépulture  ecclésiaflique.  On 
peut  remarquer  ici  que  le  P.  Vimont,  dans  sa  Relation,  a 
rapporté  ce  trait,  mais  avec  des  altérations  considérables, 
provenant,  sans  doute,  de  l'imperfection  des  récits  qui  en 
furent  portés  immédiatement  à  Québec  ;  ou  peut-être  des 
ménagements  qu'il  crut  devoir  garder  à  l'égard  des  Hu- 
rons,  dont  nous  venons  de  raconter  la  noire  perfidie.  Ces 
sauvages  avaient  quelque  liaison  avec  les  PP.  Jésuites 
établis  au  pays  des  Hurons  comme  missionnaires,  qui  les 
avaient  chargés  de  porter  leurs  lettres  à  Québec,  &  même 
la  relation  de  leurs  travaux  apoftoliques  de  cette  année, 
laquelle  ayant  péri  dans  cette  rencontre  ne  put  être  don- 
née au  public.  Le  P.  Vimont  jugea,  sans  doute,  que  la 
prudence  ne  lui  permettait  pas  de  dévoiler  une  trahison  si 
infâme  &  si  cruelle,  tant  pour  ne  pas  blesser  les  autres 
Hurons,  qu'on  s'efforçait  d'attirer  à  l'Évangile,  que  pour 
ne  pas  éloigner  du  Canada  les  Français  qui  auraient  eu 
le  dessein  de  s'y  établir.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  a  représenté 
ces  soixante  Hurons  perfides  comme  autant  de  victimes 
immolées  par  la  fureur  des  Iroquois,  aussi  bien  que  les  six 
colons  de  Villemarie,  dont  ils  avaient  causé  la  mort  par 
leurs  perfides  conseils;  &  le  récit  que  nous  venons  de 
faire,  d'après  M.  Dollier  de  Casson,  qui  avait  appris  ces 
circonftances  de  témoins  oculaires,  doit  servir  de  correc- 
tif à  cet  endroit  de  la  Relation. 


-  -  -  1  v 

Il  eft  bon  de  faire  observer  ici  que  les  Iroquois,  dès  pourquoi  villemarie 


l6    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


a-t-elle  été  appe-  qu'ils  eurent  connaissance  de  rétablissement  de  Ville- 
lee  tiotiam  par  les  marie    jg  désignèrent  sous  le  nom  de  Tiotiaki ,  qu'ils 

IROQUOIS  r  '  o  ^  ?  T. 

n'ont  cessé  de  lui  donner  depuis  ce  temps;  &  ce  mot,  qui 
n'a  aucun  rapport  avec  celui  de  Villemarie  ou  de  Mont- 
réal, ni  aucune  signification  qu'on  puisse  rapporter  à  cette 
ville,  semble  indiquer  qu'ils  étaient  accoutumés  à  le  don- 
ner précédemment  à  quelque  village  situé  tout  auprès,  & 
peut-être  sur  l'emplacement  même  où  fut  ensuite  établie 
Villemarie.  Selon  toutes  les  apparences,  ce  village  aurait 
été  celui  de  Tutonaqui,  dont  parle  Jacques  Cartier,  situé, 
non  comme  Hochelaga,  à  côté  de  la  montagne,  mais  sur 
le  bord  même  du  fleuve,  8c  à  deux  lieues  environ  au-des- 

(1)  Troisième voyage  SOUS  des  cascades  de  la  Chine  (i).  Des  hommes  versés 
chapJ mqpeS-cCartUr'  dans  ^a  langue  Iroquoise  pensent,  en  effet,  que  le  mot  Tio- 
tiaki, que  les  Iroquois  donnent  encore  à  Montréal,  efl  le 
même  que  celui  que  Jacques  Cartier  a  rendu  par  Tuto- 
naguy  :  rien  n'étant  plus  ordinaire  aux  voyageurs  que  de 

(2)  Hifioirc  de  la  donner,  comme  noms  propres,  des  mots  mal  compris  (2) 
NouveHa-France^par  Qu  a\^r^s  par  l'orthographe  qu'ils  s'imaginent  répondre  à 
t.  i,  p.  i5.  la  prononciation  de  ces  mots.  Il  eft,  en  effet,  bien  remar- 
quable que,  tandis  que  les  Algonquins  ont  francisé  le  nom 
de  Montréal  ou  Villemarie,  par  celui  de  Moniang,  qu'ils 
lui  donnent  encore,  les  Iroquois  aient  conftamment  ap- 
pelé cet  établissement  du  nom  purement  sauvage  de  Tio- 
tiaki; &  cette  singularité  peut  confirmer,  de  plus  en  plus, 
ce  que  nous  avons  déjà  établi,  savoir  :  que  les  anciens 
habitants  de  l'île  de  Montréal  n'étaient  point  Algonquins, 
&  appartenaient  réellement  à  la  nation  Huronne-Iro- 
quoise. 

XVIII. 

villemarie    exposée        Le  refte  de  cette  année  1643,  les  Iroquois  ne  cessè- 
rent d'infefler  l'île  de  Montréal,  par  des  courses  conti- 
nuelles ;  jusque-là   qu'à  Québec  on  n'aurait  pas  été 
fleuve.  surpris  d'apprendre  que  ces  barbares  eussent  emporté 

Villemarie  d'un  coup  de  main  &  taillé  en  pièces  tous  ses 
habitants.  Il  n'y  avait  plus  aucune  sécurité  à  s'éloigner  du 
Fort  ou  à  naviguer  sur  le  fleuve  ;  aussi,  à  la  fin  du  mois 


AUX  SURPRISES  DES 
IROQUOIS,  QUI  INFES- 
TENT    LILE     ET  LE 


VILLE  MARIE  SE  TIENT  SUR  LA  DÉFENSIVE.    1643.  17 

d'août,  ou  au  commencement  de  septembre  de  cette  an- 
née, lorsqu'on  apprit  que  M.  d'Aillebouft  remontait  le 
fleuve  Saint-Laurent,  avec  sa  femme  &  la  recrue  qu'il 
conduisait,  comme  il  a  été  dit,  on  ne  fut  pas  sans  crainte 
qu'ils  ne  tombassent  en  chemin  dans  quelque  embuscade. 
La  barque  qui  les  portait  étant  cependant  arrivée  heureu- 
sement à  la  vue  du  Fort,  M.  d'Aillebouft  n'osait  pas  s'en 
approcher,  dans  l'appréhension  de  tomber  lui  &  les  siens 
entre  les  mains  des  Iroquois,  s'ils  étaient  déjà  les  maîtres 
de  la  place;  &,  de  leur  côté,  les  colons,  ne  sachant  si 
cette  barque  n'était  pas  remplie  d'ennemis  qui  s'en  fus- 
sent emparés,  craignaient,  pour  le  même  motif,  d'aller 
chercher  la  recrue.  Il  fallut  enfin  que  M.  de  Maisonneuve 
s'avançât  lui-même,  avec  des  hommes  armés,  pour  les 
reconnaître  &  les  conduire  à  Villemarie,  ce  qui  ne  fut 
point  sans  de  juftes  craintes  d'être  assaillis  par  les  Iro- 
quois, spécialement  au  retour,  m  Tant  il  eft  vrai,  ajoute 
«  M.  Dollier  de  Casson,  que,  dans  ce  temps,  on  n'était 
«  plus  en  assurance  dès  qu'on  avait  franchi  le  sèuil  de  sa 
«  porte.  » 

XIX. 

Cependant  les  colons  de  Villemarie,  outrés  de  dou-  M.  DE  MAISONNEUVE,  AU 
leur  de  la  perte  qu'ils  avaient  faite  de  cinq  des  leurs,  &    lieu  d'attaquer  les 

1  3-  .  .   ,  -  .      '  IROQUOIS,     SE  TIENT 

impatients  d'aller  attaquer  l'ennemi,  qui  leur  donnait  fré-  EUR  LA  DÉFENSIVE, 
quemment  l'alarme  au  milieu  de  leurs  travaux,  ne  se  las- 
saient pas  de  presser  M.  de  Maisonneuve  de  les  conduire 
sur  le  champ  de  bataille.  Ce  sage  Gouverneur,  en  qui  la 
prudence  n'était  pas  moindre  que  la  valeur,  se  contentait 
de  leur  répondre  :  «  Sans  doute,  nous  pourrions  pour- 
«  suivre  les  Iroquois,  ainsi  que  vous  le  souhaitez  avec 
«  tant  d'ardeur;  mais  nous  ne  sommes  qu'une  poignée  de 
«  monde,  peu  expérimentés  aux  bois,  théâtre  ordinaire  de 
«  la  guerre  avec  ces  barbares  ;  &  tout  à  coiip  nous  tom- 
«  berons  dans  quelque  embuscade,  où  il  y  aura  vingt  Iro- 
«  quois  contre  un  Français.  Prenez  donc  patience  ;  quand 
«  Dieu  nous  aura  donné  du  monde ,  nous  risquerons  des 
«  coups  ;  maintenant  ce  serait  hasarder  imprudemment 

TOME  II.  2 


j8    I1g  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


«  la  perte  de  tout  en  une  seule  fois;  &  je  me  croiçais  cou- 
«  pable  en  conduisant,  avec  si  peu  de  prudence,  l'œuvre 
«  qui  m'elt  confiée.  »  Il  se  borna  donc  à  se  tenir  sur  la 
défensive,  &  veilla,  autant  qu'il  le  pouvait,  à,  la  conser- 

(1)  HiitoireduMont-  vation  des  siens  (i).  Pour  cela,  il  avait  ordonné  qu'ils 
reai,  de  iô-p  a  1644.  jrajent  tous  ensemble  au  travail,  au  son  de  la  cloche,  tou- 
jours armés  ;  &  que,  pareillement,  quand  l'heure  du  dîner 
serait  venue,  la  cloche  les  rappelant  au  Fort,  ils  revien- 

(2)  ibid.  164431645,  draient  tous  ensemble,  comme  un  seul  homme  (2).  Cette 
i6|5ài646.  précaution  était  nécessaire  pour  se  prémunir  contre  les 

surprises  des  Iroquois,  qui  reliaient  quelquefois  cachés 
plusieurs  jours  de  suite  dans  les  broussailles,  attendant 
l'occasion  de  tuer  quelque  colon,  &  ensuite  s'enfuyaient, 
avec  une  vitesse  extrême,  dans  les  bois,  leur  refuge  or- 
dinaire. 

xx. 

jNSTixcT    admirable        Mais  la  Providence,  qui  veillait  à  la  conservation  de 
des  dogues  de  vil-  yir}emarie ,  avait  ménagé  elle-même  aux  colons  un  moven 

LEMARIE  POUR  DECOU-  ?  V  J 

YRIR  LES  IROQUOIS  sûr,  pour  connaître  les  endroits  où  les  ennemis  étaient 
cachés  dans  les  bois.  cachés,  sans  exposer  pour  cela  la  vie  d'aucun  homme.  On 
avait  amené  de  France  quelques  dogues  pour  qu'ils  veil- 
lassent, à  leur  manière,  à  la  garde  du  Fort;  &  ces  animaux, 
par  un  inftind  particulier  &  fort  étonnant,  discernaient,  à 
l'odorat,  tous  les  endroits  où  il  y  avait  des  Iroquois  cachés 
en  embuscade.  M.  Dollier  de  Casson  parle  ainsi  de  ce 
phénomène  :  «  Les  chiens  faisaient,  tous  les  matins,  une 
.«  grande  ronde  pour  découvrir  les  ennemis,  &  allaient 
«  ainsi  sous  la  conduite  d'une  chienne  nommée  Pilotte. 
«  L'expérience  journalière  avait  fait  connaître  à  tout  le 
«  monde  cet  inftmc"t  admirable  que  Dieu  donnait  à  ces 
«  animaux,  pour  nous  garantir  de  quantité  d'embuscades, 
«  que  les  Iroquois  nous  faisaient  partout,  sans  qu'il  nous 
«  fût  possible  de  nous  en  garantir,  si  Dieu  n'y  eût  pourvu 

(3)  Hiftoire  du  Mont-  «  par  ce  moyen  (3).  »  Le  P.  Jérôme  Lallemant,  dans  sa 
reaij  ds  1643  a  1044.  relation  de  1647,  fait  mention,  de  son  côté,  de  cette  parti- 
cularité étonnante.  «  Il  y  avait  dans  Montréal,  dit-il,  une 
«  chienne  qui  jamais  ne  manquait  d'aller,  tous  les  jours, 


M. 


DE  MAISONNEUVE  MARCHE  A  LENNEMi,    1644.  19 


«  à  la  découverte,  conduisant  ses  petits  avec  soi;  8c  si 

u  quelqu'un  d'eux  faisait  le  rétif,  elle  le  mordait  pour  le 

«.  faire  marcher.  Bien  plus  :  si  quelqu'un  retournait  au 

«  milieu  de  sa  course,  elle  se  jetait  sur  lui,  comme  par 

»  châtiment,  au  retour.  Si  elle  découvrait  dans  ses  recher- 

«  ches  quelques  Iroquois,  elle  tournait  court,  tirant  droit 

«  au  Fort,  en  aboyant,  8c  donnant  à  connaître  que  l'en- 

«  nemi  n'était  pas  loin.  Sa  confiance  à  faire  la  ronde  tous 

«  les  jours,  aussi  fidèlement  que  les  hommes,  commen- 

«  cant  tantôt  d'un  côté,  tantôt  de  l'autre  ;  sa  persévérance 

«  à  conduire  ses  petits  8c  à  les  punir  quand  ils  man- 

u  quaient  de  la  suivre  ;  sa  fidélité  à  tourner  court  quand 

«  l'odeur  des  ennemis  frappait  son  odorat  8c  à  aboyer  de 

«  toutes  ses  forces,  en  faisant  face  au  côté  où  les  ennemis 

«  étaient  cachés,  tout  cela  donnait  de  rétonnement  (i)  »    (i)  Relation  de  1647, 

8c  devait  être  regardé,  avec  raison,  comme  un  signe  ma-  P-74,75- 

nifefte  de  la  vigilance  8c  de  la  protection  de  Dieu  sur 

ViUemarie. 


Mais  les  aboiements  8c  les  hurlements  prolongés  de 
ces  animaux  semblaient  exciter  8c  rendre  plus  vive  encore 
l'impatience  des  colons,  pour  aller  à  l'ennemi.  Chaque 
fois  qu'ils  les  entendaient  de  la  sorte,  ils  accouraient  vers 
M.  de  Maisonneuve,  8c  lui  disaient  :  «  Monsieur,  l'ennemi 
«  eft  aujourd'hui  dans  tel  endroit  du  bois,  nous  n'irons 
u  donc  jamais  le  débusquer?  »  —  «  Le  temps  n'en  efl  pas 
«  encore  venu,  mes  enfants,  leur  répondait-il.  La  mort  de 
«  cent  Iroquois,  que  nous  pourrions  tuer,  ne  diminuerait 
«  pas  les  forces  de  ces  barbares,  qui  arrivent  par  bandes, 
«  de  tous  côtés,  tandis  que  la  perte  de  quelques  hommes 
«  affaiblirait  de  beaucoup  la  colonie.  »  Mais  ces  raisons, 
8c  d'autres  également  solides  qu'il  leur  alléguait,  ne  pro- 
duisaient aucun  effet  sur  les  cœurs  ardents  de  ses  soldats. 
Au  contraire,  elles  leur  firent  croire  que  c'était  par  lâcheté 
qu'if  refusait  de  les  conduire  à  l'ennemi;  8c  enfin,  cette 
fausse  opinion  se  fortifiant  de  plus  en  plus  clans  leurs 
esprits,  ils  commencèrent  à  murmurer  si  haut,  que  M.  de 


xxi. 

POUR  CÉDER  A  l'aRDEUR 

de  ses  soldats,  m. 
de  maisonneuve  se 
dispose  a  marcher  a 
l'ennemi. 


20    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


Maisonneuve  en  eut  lui-même  connaissance.  Craignant 
alors  que  ce  jugement  si  défavorable  de  sa  valeur  ne 
nuisît  à  son  autorité  sur  eux  &  ne  compromît  l'avenir  de 
la  colonie,  il  résolut  de  céder  à  leur  impatience,  &  crut 
qu'il  valait  mieux  hasarder  imprudemment  quelque  atta- 
que que  de  les  laisser  plus  longtemps  dans  cette  fausse 
persuasion,  qui  n'était  propre  qu'à  tout  perdre  &  à  tout 
(i)Hiftoire  du-Mont-  ruiner  (i).  Le  3o  mars  de  l'année  1644,  les  chiens  s'étant 
reai  de  1643  à  1644.  m-ls  ^  arj)0yer  &  a  hurler  de  toutes  leurs  forces,  les  colons 
coururent  pleins  d'ardeur  vers  M.  de  Maisonneuve,  &  lui 
dirent,  selon  leur  coutume  :  «  Monsieur,  n'irons-nous 
«  donc  jamais  à  l'ennemi?  »  Contre  sa  coutume,  il  leur 
repartit  brusquement,  car  il  était  toujours  calme,  modéré 
dans  ses  paroles  :  «  Oui,  vous  verrez  l'ennemi;  qu'on  se 
«  prépare  donc  à  marcher  tout  à  l'heure  ;  mais  qu'on  soit 
«  aussi  brave  qu'on  le  promet.  Je  vais  moi-même  à  votre 
«  tête.  » 

xxii.  .  a 

voyant  les  siens  in-        Aussitôt  chacun  se  dispose  à  marcher  au  combat; 
vestis  par  les  iRo-  mais,  comme  on  n'avait  que  très-peu  de  raquettes,  &  que 

OUOIS,     ET   MANQUER     ,  ..y  .     .  .,  X  - 

de  munitions,  m.  de  *es  neiges  étaient  encore  assez  hautes,  il  ne  tut  pas  pos- 
MAisoNNEuvE   leur  sible  de  s'équiper  aussi  bien  que  la  circonstance  le  deman- 
donïs e retrait e         ^  ^  Maisonneuv e  cependant,  ayant  mis  son  monde 
dans  le  meilleur  ordre  qu'il  put,  laissa  le  Fort  &  le  com- 
mandement entre  les  mains  de  M.  d'Aillebouft,  à  qui  il 
donna  ses  ordres,  en  cas  qu'il  dût  relier  sur  le  champ  de 
bataille,  &  sortit  à  la  tête  de  trente  hommes,  en  se  diri- 
geant vers  les  Iroquois.  Lorsque  les  barbares,  qui  étaient 
au  nombre  de  deux  cents,  les  eurent  aperçus,  ils  se  divi- 
sèrent en  plusieurs  bandes ,  se  mirent  en  embuscades, 
afin  de  les  recevoir  à  leur  arrivée  ;  &  dès  qu'ils  les  virent 
entrer  dans  le  bois,  ils  commencèrent,  en  effet,  à  tirer  sur 
eux  de  tous  côtés.  Le  combat  fut  d'abord  très-chaud  de 
part  &  d'autre.  M.  de  Maisonneuve,  voyant  ses  gens  atta- 
qués par  cette  multitude,  leur  ordonna  de  se  placer  der- 
rière les  arbres,  ainsi  que  le  faisaient  les  Iroquois;  &  le 
feu  recommença  alors  avec  une  ardeur  nouvelle.  Il  dura 


M.  DE  MAISONNEUVE  MARCHE  A  L'ENNEMI.   1644.  21 


réal,  de  1643  à  1644. 


enfin  si  longtemps,  que  les  munitions  manquèrent  aux 
nôtres,  ce  qui  obligea  M.  de  Maisonneuve  à  leur  ordonner 
la  retraite.  Accablés  d'ailleurs  par  un  si  grand  nombre 
d'ennemis,  &  ayant  déjà  plusieurs  de  leurs  gens  morts  ou 
blessés,  c'était  l'unique  moyen  de  salut  qui  reftât,  à  lui 
&  à  sa  troupe  ;  &  toutefois  ce  moyen  offrait  de  grandes 
difficultés.  Ses  gens  étaient  beaucoup  engagés  dans  le  bois, 
8c  si  mal  montés  en  raquettes,  comparativement  aux  Iro- 
quois,  «  qu'à  peine,  dit  M.  Dollier  de  Casson,  étions-nous 
«  de  l'infanterie,  au  rapport  de  la  cavalerie.  » 

XXIII. 

N'ayant  donc  d'autre  parti  à  prendre,  il  leur  ordonna  saisis  par  la  crainte, 
de  se  retirer  lentement,  &  de  faire  face  de  temps  en  temps  ^'jl™*™*™* 

'  LAISSENT  jM.    DE  MAI- 

à  l'ennemi;  leur  recommandant  surtout  de  se  diriger  tous  sonneuve  seul  au 
vers  un  chemin  de  traîne,  par  lequel  on  avait  amené  le  MILIEU  DES  ,R0(iU0IS- 
bois  pour  bâtir  l'hôpital ,  ce  chemin  étant  ferme,  &  des 
raquettes  n'étant  pas  nécessaires  pour  y  marcher  (i).  Cha-  (i)Hïftoire  du  Mont- 
cun  exécuta  cet  ordre,  mais  plus  précipitamment  que  ne 
l'avait  prescrit  M.  de  Maisonneuve,  qui,  voulant  être  le 
dernier  dans  la  retraite,  attendit  que  tous  les  blessés  se 
fussent  éloignés,  avant  de  quitter  lui-même  le  champ  du 
combat.  Quand  ils  furent  arrivés  à  ce  chemin,  leur  sen- 
tier de  salut,  effrayés  par  le  nombre  des  Iroquois  qui  les 
poursuivaient,  ils  s'enfuirent  à  toutes  jambes  &  laissèrent 
M.  de  Maisonneuve  seul,  fort  loin  derrière  eux.  Les  colons 
du  Fort,  les  voyant  accourir  ainsi  en  désordre,  les  prirent 
pour  des  ennemis,  &  l'un  d'eux  mit  le  feu  imprudemment 
à  une  pièce  de  canon  braquée  sur  ce  chemin  même.  Heu- 
reusement, &  par  un  effet  visible  de  la  Providence, 
l'amorce  se  trouva  si  mauvaise,  que  le  coup  n'éclata  pas. 
Sans  cela,  ils  étaient  tous  emportés  par  cette  pièce,  dispo- 
sée &  chargée  exprès  pour  défendre  ce  même  chemin, 
comme  conduisant  naturellement  au  Fort.  Cependant 
M.  de  Maisonneuve,  armé  de  deux  piftolets,  faisait  face  à 
chaque  inftant  aux  Iroquois  qui  étaient  toujours  sur  le 
point  de  le  saisir.  Leur  dessein  n'était  pas  de  le  tuer  sur 
place,  ce  qu'ils  auraient  pu  faire  aisément;  ayant  reconnu 


22    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


qu'il  était  le  Gouverneur  de  Villemarie,  ils  avaient  à  cœur 
de  le  prendre  vivant,  pour  le  conduire  ensuite  dans  leur 
pays,  &  le  donner  en  spectacle  à  ceux  de  leurs  bourgades, 
comme  victime  de  leur  cruauté. 


XXIV. 

M.  DE  MAISONNEUVE  TUE 
DE  SA  MAIN  LE  CHEF 
DES  IROQ_UOIS,ET  RE- 


GAGNE LE  FORT. 


(i)  Hiftoire  du  Mont 
réal,  de  1648  à  1C44 


Ils  voulaient  même  déférer  à  leur  chef  une  telle  cap- 
ture ;  &  pour  cela  se  tenaient  un  peu  écartés  de  celui-ci, 
afin  qu'il  eût  l'honneur  de  le  prendre  de  ses  propres  mains. 
A  la  fin,  M.  de  Maisonneuve,  s'en  trouvant  si  importuné, 
&  l'ayant  presque  toujours  sur  les  épaules,  se  met  en 
devoir  de  tirer  sur  lui.  Le  chef  sauvage  se  baisse  à  l'inltant, 
pour  éviter  le  coup  ;  mais  le  piftolet  ayant  raté,  cet  homme 
se  relève  plein  de  fureur  pour  sauter  sur  M.  de  Maison- 
neuve,  qui,  prenant  son  second  piftolet,  le  tire  si  -promp- 
tement  &  si  heureusement  sur  ce  barbare,  que  celui-ci 
tombe  mort  à  ses  pieds  (i).  La  sœur  Bourgeoys,  qui  pou- 
vait avoir  appris  les  circonftances  de  cette  aétion  de  la 
bouche  même  de  M.  de  Maisonneuve,  ajoute  que  le  sau- 
vage le  saisit  par  le  cou,  &  le  serrait  contre  lui  avec  ses 
bras,  afin  de  le  faire  prisonnier,  &  qu'en  même  temps 
M.  de  Maisonneuve,  levant  son  second  piftolet  au-dessus 
de  son  épaule,  le  tira  dans  la  tête  du  sauvage,  qui  tomba 
(2)  Écrits  autogrà-  mort  au  même  moment  (2).  Comme  cet  homme  était  à 
phesdeiasœurBour-  une  petite  diftance  des  siens,  M.  de  Maisonneuve  eut  le 

geoys.  i-        ii  •  •  i 

loisir  de  s  éloigner;  &  au  heu  de  le  poursuivre,  comme  ils 
eussent  pu  le  faire  aisément,  ces  barbares  s'approchent 
incontinent  du  corps  de  leur  chef  déjà  sans  vie,  le  char- 
gent soudain  sur  leurs  épaules,  &  l'emportent  en  toute 
hâte,  par  la  crainte  que  quelque  secours  inopiné,  envoyé 
du  Fort,  ne  leur  ravît  sa  dépouille  mortelle,  pour  en  faire 
ensuite  un  trophée  de  vicloire  à  la  honte  des  Iroquois  ;  & 
ce  procédé  ridicule  fit  que  M.  de  Maisonneuve  arriva  au 
Fort  sans  être  poursuivi  par  personne. 


XXV. 


.CE  COUP  DE  VALEUR 
RÉHABILITE  M.  DE 
MAISONNEUVE  DANS 


On  comprend  assez  que,  dans  la  crainte  qui  les  avait 
saisis,  ses  soldats  devaient  le  recevoir  avec  autant  de  joie 
pour  sa  conservation  que  d'admiration  pour  son  courage  : 


M.  DE  MAISONNEUVE  MARCHE  A  L'ENNEMI.   l(v|/| ,  2.3 

8c,  en  effet,  ils  le  considérèrent,  dès  ce  moment,  comme  L  ESTIME  DE  SES  SOI-- 
aussi  supérieur  à  eux,  en  bravoure  8c  en  adresse,  qu'il  DATS- 
l'était  déjà  par  son  expérience  &  son  autorité.  Il  parut 
même  que,  dans  leur  retraite,  Dieu  ne  leur  avait  imprimé 
une  sorte  de  terreur  panique  que  pour  faire  éclater  davan- 
tage le  courage  de  M.  de  Maisonneuve  &  le  mieux  établir 
dans  leur  esprit.  Du  moins,  si  sa  sage  &  prudente  con- 
duite, en  se  tenant  jusqu'alors  renfermé  dans  le  Fort, 
avait  été  mal  interprétée  par  eux  8c  avait  diminué  l'eftime 
qu'ils  auraient  dû  faire  de  sa  bravoure,  rien  au  monde 
ne  pouvait  effacer  plus  efficacement  ces  impressions  ni 
leur  donner  plus  d'admiration  pour  sa  personne,  qu'une 
aclion  si  glorieuse  &  si  hardie.  Ce  combat  leur  fit  conce- 
voir à  tous  une  si  grande  idée  de  sa  valeur  8c  de  son 
adresse  dans  le  métier  des  armes,  que,  dès  ce  moment, 
ils  eurent  pour  lui  le  dévouement  le  plus  entier,  &  pour 
ses  avis  la  confiance  la  plus  parfaite,  proteftant  tous  qu'ils 

ne  ■     •      ,  •  ■  *  a.     •      •    ■   ii  ■    /  \      (0  Hiftoire  du  Mo::t- 

ne  souffriraient  jamais  qu  il  s  exposât  ainsi  a  1  avenir  (i).   \^  mi 

XXVI. 

Il  n'eft  pas  inutile  de  faire  remarquer  ici  que,  le }  OUr  PROTECTION  DE  DffiU 
des  Rois  de  Tannée  précédente  1643,  avant  de  porter  sur 
la  montagne  la  croix  dont  on  a  parlé,  M.  de  Maisonneuve, 
venu  en  Canada  dans  la  résolution  de  sacrifier  sa  vie    TRE  ANS- 
pour  l'établissement  de  la  religion,  avait  voulu  être  fait 
premier  soldat  de  la  Croix,  avec  toutes  les  cérémonies  de 
l'Eglise  (2)  en  pareille  circonftance.  En  lui  remettant  cet    (  2)  Relation  de  164 
étendard  du  salut,  on  avait  fait  sur  lui  les  oraisons  du  p-  b2> 53- 
rituel  romain,  en  usage  lorsqu'on  imposait  la  croix  à  ceux 
qui  partaient  pour  quelque  expédition  religieuse,  ou  qui 
se  dévouaient  autrefois  au  recouvrement  des  saints  lieux 
de  la  Paleftiiie;  &,  assurément,  cette  cérémonie  ne  fut 
jamais  pratiquée  avec  un  fondement  plus  légitime  que 
dans  cette  occasion,  puisque  Villemarie  était,  dans  la 
pensée  de  ses  fondateurs,  une  œuvre  sàinte  8c  apoftolique  ; 
8c  que  les  Iroquois,  ennemis  de  la  Foi  chrétienne,  comme 
on  le  verra  de  plus  en  plus  dans  la  suite  de  cette  hiftoire, 
n'étaient  pas  moins  cruels  que  ne  l'avaient  été  les  Sar- 


SUR  LA  PERSONNE  DE 
M.  DE  MAISONNEUVE 
PENDANT  VINGT-QUA- 


24    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


TUES  DANS  CETTE  AC- 
TION ;  DEUX  AUTRES 
BRULES  PAR  LES  1RO- 


rasins.  Jamais  aussi  elle  ne  fut  employée  avec  plus  de  suc- 
cès :  car,  dans  les  dangers  sans  nombre  que  courut  M.  de 
Maisonneuve  pendant  vingt-quatre  ans,  les  assiftances 
providentielles,  on  pourrait  dire  miraculeuses,  qui  procu- 
rèrent toujours  son  salut,  furent  comme  l'accomplisse- 
ment  littéral  de  cette  prière  qui  fut  faite  alors  pour  lui,  au 
nom  de  l'Eglise  :  «  Seigneur,  nous  prions  votre  clémence 
«  infinie  de  protéger  toujours  &  partout,  &  de  délivrer 
«  de  tous  les  périls  votre  serviteur  qui,  selon  votre  pa- 
(0  pontificale  <^o-  ((  r°le;  désire  porter  sa  croix  à  votre  suite,  &  combattre 
manum,  1°  part.,  de  «  contre  nos  adversaires,  pour  le  salut  de  votre  peuple 

Benedidione   &  im-         i    •  •  /  \ 

«  choisi  (i).  )) 
positionc  cracis.  \  / 

XXVII. 

trois  montréalistes        Dans  l'affaire  que  nous  venons  de  rapporter,  la  colo- 
nie de  Villemarie  perdit  trois  hommes,  Guillaume  Lebeau, 
qui  reçut  l'extrème-onction  après  ses  blessures,  &  fut 
^U0IS-  enterré  au  cimetière  le  même  jour,  3o  du  mois  de  mars; 

Jean  Mattemale  &  Pierre  Bigot,  qui  ne  furent  enterrés  que 

(2)  Regiftre  des  sé-  le  lendemain  (2);  sans  doute  parce  qu'on  n'osa  pas,  le 
puitures  de  la  paroisse  jour  même,  rentrer  dans  les  bois  pour  aller  chercher  leurs 

de  Villemarie,  1644.  1  •  1  t  1    '  1  11 

corps,  par.  la  crainte  de  tomber  dans  quelque  nouvelle 
embuscade.  Le  P.  Vimont,  qui  parle  de  ce  fait,  ajoute 
que,  lorsqu'il  eut  lieu,  les  Iroquois  étaient  déjà  cachés 
depuis  quatre  jours  dans  les  bois;  &  il  nous  apprend 
qu'outre  les  trois  hommes  tués,  il  y  en  eut  deux  autres 
qui  furent Jpris  &  brûlés  cruellement  pendant  quatre  jours, 

(3)  Reiationdei644,  dans  le  pays  des  Iroquois  (3).  Mais  le  récit  assez  succinct 
^•I9»20-  qu'il  fait  de  ce  combat  manque  d'exactitude,  dans  plu- 
sieurs de  ses  circonfïances.  Nous  devons  même  remar- 
quer qu'il  a  passé  entièrement  sous  silence  ce  trait  de 
valeur  de  M.  de  Maisonneuve,  sans  doute  par  respect, 
pour  la  rare  modeitie  de  ce  héros  chrétien,  en  qui  il 
n'ignorait  pas  que  la  vertu  surpassait  encore  la  prudence 
&  la  bravoure.  S'étant  cru  obligé,  dans  sa  Relation  de 
l'année  précédente,  de  le  nommer  comme  chef  de  l'ex- 
pédition de  Montréal,  il  avait  ajouté  :  «  Il  me  suffit  de 
«  dire  que  c'efl  M.  Chomedey  de  Maisonneuve,  sa  mo- 


M.  DE  MAISON  NE  LA' E  MARCHE  A  L'ENNEMI.   1644.  25 

«  deftie  ne  me  permettant  pas  d'en  dire  davantage  (i).  » 

Aujourd'hui  que  nous  n'avons  pas  à  craindre  de  bles- 
ser une  humilité  si  pure,  il  eif  jufte  de  donner  à  M.  de 
Maisonneuve  les  éloges  qu'il  a  si  bien  mérités  de  la  patrie, 
par  ce  trait  aussi  heureux  que  singulier  de  courage  &  de 
valeur.  On  dirait  même  que,  si  la  Providence  a  permis 
que  le  souvenir  en  reftàt  oublié  jusqu'ici,  elle  veuille  le 
réveiller  de  nos  jours,  &  qu'il  devienne  même,  en  peu  de 
temps,  notoire  &  populaire  à  Villemarie,  à  cause  de  l'im- 
portance qu'a  prise  le  lieu  qui  en  fut  le  théâtre.  Ce  pre- 
mier combat  des  colons  de  Montréal  avec  les  Iroquois 
eut  lieu  sur  un  terrain  situé  au-dessus  de  la  concession 
accordée,  en  i65i,  à  Urbain  Texier,  surnommé  Lavi- 
gne  (2),  8c  appelée  depuis  de  ce  dernier  nom.  Elle  com- 
mençait au  milieu  de  la  grande  rue  Saint-Jacques  &  occu- 
pait l'emplacement  sur  lequel  ont  été  conftruits  les  deux 
grands  monuments  des  banques  de  Montréal  &  de  la  Cité; 
ce  qui,  dans  les  anciens  plans,  l'a  fait  désigner  sous  le  nom 
de  Bastion  Lavigne  (3).  Comme  M.  de  Maisonneuve  fit 
ce  trait  de  courage,  en  se  retirant  de  ce  lieu,  pour  rega- 
gner le  Fort  situé  à  la  Pointe,  dite  ensuite  à  Callière  (au- 
jourd'hui à  l'extrémité  de  la  rue  Saint-François),  il  peut 
très-bien  se  faire  que,  s'y  rendant  par  le  chemin  de 
traîne  dont  on  a  parlé,  qui  a  été  l'origine  de  la  rue  Saint- 
Joseph,  il  ait  tué  de  sa  main  le  chef  Iroquois,  sur  la 
place  même  qui  eff  en  face  des  deux  banques,  &  cette 
action  hardie,  le  premier  fait  militaire  passé  dans  ce  lieu, 
juffifie  à  bon  droit  le  nom  de  place  d'Armes,  que  les  an- 
ciens lui  ont  donné  depuis  plus  d'un  siècle  (4).  Pour 
transmettre  le  souvenir  des  grandes  actions,  la  reconnais- 
sance publique  a  élevé,  à  la  mémoire  des  hommes  célèbres, 
des  monuments  de  marbre  &  de  bronze,  qui,  en  servant 
d'ornement  aux  places  principales  des  villes  d'Europe, 
sont  une  exhortation  puissante  pour  la  poftérité,  qu'ils 
semblent  provoquer  aux  actions  héroïques.  Si  la  gloire  de 
M.  de  Maisonneuve  était  depuis  longtemps  comme  obs- 


(1)  Relation  de  1643. 

p.  52. 

XXVIII. 

ce  trait  de  valeur 
de  m.  de  maison- 
neuve  semble  avoir 
eu  lieu  a  la  place 
d'armes. 


(2)  Hiltoire  du  Ca- 
nada, par  M.  de  Bel- 
mont. 


(3)  Dépôt  des  forti- 
fications des  colonies, 
à  Paris.  Plan  de  Ville- 
marie dressé  en  1704, 
parLevasseurdeNéré, 
n°  468. 


(4) Plan  de  Villema- 
rie, par  Paul  Labrosse, 
176t.  Archives  du  sé- 
minaire de  Montréal. 


26    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


HOSTILITES  DES  IRO- 
QUOIS PERSÉVÈRENT. 


curcie,  nous  osons  espérer  que  la  publication  de  Y  His- 
toire de  la  Colonie  Française  contribuera  à  lui  rendre  son 
premier  luftre,  en  faisant  partager  pour  lui  à  la  génération 
présente  la  jufte  admiration  de  ses  contemporains;  & 
nous  ne  craindrions  pas  d'être  contredit  par  personne,  si 
nous  formions  ici  le  vœu  de  voir  un  jour  la  place  d'Armes 
de  Montréal  décorée  de  la  ftatue  de  ce  grand  homme, 
qu'on  peut  regarder,  à  tant  de  titres,  comme  le  père  &  le 
créateur  de  cette  Cité. 

XXIX. 

les  incursions  et  les  La  crainte  de  la  cruauté  des  Iroquois  qui,  Tannée 
précédente,  avait  éloigné  de  Villemarie  tous  les  sauvages 
alliés,  venus  déjà  dans  ce  lieu  avec  tant  d'empressement, 
les  empêcha  d'y  revenir  cette  année.  C'elï  ce  qui  faisait 
dire  au  P.  Vimont  :  «  J'ai  de  la  peine  à  croire  qu'il  y  ait 
«  jamais  grand  nombre  de  sauvages  à  Notre-Dame  de 
«  Montréal,  jusqu'à  ce  que  les  Iroquois  soient  domptés, 
«  ou  que  nous  ayons  la  paix  avec  eux.  Ce  lieu  eft  agréable, 
«  ils  y  demeureraient  volontiers,  si  l'on  avait  la  paix 
«  avec  leurs  ennemis;  sans  cela,  ils  ne  viendront  pas,  & 
«  la  colonie  Française  ne  pourra  pas  prospérer.  »  Cette 
année,  les  Iroquois  avaient  jeté,  en  effet,  la  terreur  dans 
tout  le  pays.  Au  printemps,  ils  s'étaient  divisés  en  dix 
bandes  &  répandus  çà  &  là  sur  le  fleuve  Saint-Laurent, 
allant  à  la  chasse  des  Français,  des  Algonquins  &  des 

(1)  Relation  de  1644,  Hurons,  qu'ils  pourraient  surprendre  (1).  L'une  de  ces 
p'  I9'  bandes  alla  se  camper  au-dessus  de  l'île  de  Montréal,  & 

une  autre  dans  l'île  même,  où  elle  fut  attaquée,  sous  les 
ordres  de  M.  de  Maisonneuve,  comme  nous  venons  de  le 
raconter.  Une  autre  se  rendit  vers  la  rivière  des  Prairies, 
&  surprit  une  bande  d'Algonquins,  qui  tous  furent  emme- 
nés prisonniers,  &  la  plupart  brûlés  incontinent  après 

(2)  nid  ,  p.  42.      leur  arrivée  au  pays  des  Iroquois  (2).  En  remontant  le 

fleuve  Saint-Laurent,  deux  flottes  de  sauvages,  la  plupart 
Chrétiens,  trouvèrent  la  mort  ou  la  captivité,  les  uns 
au-dessous  de  Villemarie,  les  autres  environ  à  soixante 
lieues  plus  haut;  car  le  péril  continuait  cent  lieues  de 


XXX. 

PRISE  D'UNE  TROUPE  DE 
HURONS  ET  DU  PÈRE 
BRESSAN!       PAR  LES 

iRpp_ûo:s. 


HOSTILITÉS  DES  IROQUOIS.    1644.  27 

chemin,,  n'y  ayant  pas  un  seul  moment  ni  un  seul  lieu  où 
Ton  pût  être  en  assurance  d'un  ennemi  caché  dans  les 
joncs  qui  bordaient  la  rivière,  ou  dans  l'épaisseur  des  forêts 
qui  le  dérobaient  à  la  vue. 

Le  27  avril  de  cette  année  1644,  trois  canots  de 
Hurons  étant  partis  des  Trois-Rivières,  accompagnés  du 
P.  Joseph  Bressani,  Italien  de  nation,  8c  d'un  jeune  Fran- 
çais, deiîiné  à  servir  les  PP.  Jésuites,  ces  Hurons,  à  six 
lieues  des  Trois-Rivières,  se  mirent  imprudemment  à  tirer 
des  coups  de  fusil  sur  des  outardes,  8c  se  firent  par  là  dé- 
couvrir par  une  bande  de  trente  Iroquois,  qui  leur  dres- 
sèrent des  embuscades  8c  les  firent  prisonniers.  Après  en 
avoir  tué  un,  des  chairs  duquel  ils  se  nourrirent,  en  la 
présence  des  autres,  ils  donnèrent  le  P.  Bressani  en  la 
place  du  chef  Iroquois,  fraîchement  tué  à  Villeoiarie  par 
M.  de  Maisonneuve,  sans  faire  pourtant  alors  à  ce  Père 
aucun  mal,  quoiqu'ils  le  menaçassent  de  le  brûler  à  l'en- 
trée de  leur  village  (1).  Mais  les  vainqueurs  ayant  ren- 
contré une  autre  bande  d' Iroquois,  à  qui  ils  racontèrent 
la  mort  de  ce  chef,  très-fameux  dans  leur  nation,  ce  récit 
fut  cause  qu'on  fit  souffrir  à  ce  religieux  toutes  sortes 
d'indignités  8c  de  tourments  cruels,  par  le  moyen  du  feu, 
sans  lui  ôter  pourtant  la  vie  (2).  (2)  md.,  p.  43,  44. 

XXXI. 

Ce  Père,  qui  savait  leur  langue,  comprit  que,  dans  la  crainte  des  iro- 
leur  conseil,  ces  Iroquois  avaient  pris  la  résolution  d'aller    Q-U0IS  FAIT  ABANDON" 

  1  .  NER    LA    MISSION  DE 

à  Sillery,  près  de  Québec  &  d  y  faire  prisonnières  les  sillery. 
Filles  blanches;  c'eft  ainsi  qu'ils  désignaient  les  Hospita- 
lières, établies  depuis  environ  quatre  ans,  dans  cette  mis- 
sion, pour  le  soulagement  des  sauvages.  N'ayant  ni 
papier  ni  encre  avec  lui,  il  écrivit  leur  dessein  sur  un 
morceau  d'écorce,  8:  par  le  moyen  d'un  Huron  qui  s'é- 
chappa des  mains  des  vainqueurs  8c'  descendit  jusqu'à 
Québec,  M.  de  Montmagny  reçut  cette  écorce,  en  guise 
de  lettre.  Effrayé  à  cette  nouvelle,  il  assemble  Les  princi- 
paux du  pays  8c  les  Jésuites;  8ç  la  résolution  eft  prise  de 


(1)  Relationde  1644, 
p.  41,  42. 


28    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Hiftoire  de  l'Hô- 
tel-Dieu de  Québec, 
par  la  mère  Juchereau, 
p.  48,  49,  5o,  5i. 

XXXII.' 

HOSTILITÉS     DES  IRO- 
-  QUOIS  CHEZ  LES  HU- 
RO.NS. 


faire  revenir  au  plus  tôt  les  Religieuses  à  Québec.  Cepen- 
dant, sur  les  représentations  inftantes  de  ces  courageuses 
filles,  toutes  disposées  à  mourir,  il  les  laissa  encore 
quelque  temps  dans  leur  mission,  &  se  contenta  de  leur 
envoyer  six  soldats,  qui  faisaient  la  garde  jour  &  nuit,  & 
étaient  relevés,  chaque  jour,  par  six  autres  qu'il  envoyait 
de  Québec.  Mais,  peu  après,  des  Iroquois  ayant  pris  des 
Français  &  des  sauvages,  non  loin  de  Sillery,  ceux  de  cette 
mission  furent  si  épouvantés,  qu'ils  s'enfuirent  à  Québec, 
sans  attendre  le  départ  des  Religieuses;  &  enfin  M.  de 
Montmagny  ayantjreprésenté  à  ces  filles  qu'il  ne  pouvait 
plus  dégarnir  son  Fort  pour  leur  fournir  des  soldats,  & 
que,  dans  ces  conjonctures  alarmantes,  elles  n'avaient 
d'autre  parti  à  prendre  que  de  retourner  à  Québec,  elles 
quittèrent  Sillery,  le  29  mai  de  cette  même  année  1644  (1). 

D'autres  bandes  d'Iroquois  étaient  allées  porter  la 
guerre  dans  le  pays  même  des  Hurons,  où  ils  avaient 
mis  tout  à  feu  &  à  sang,  &,  au  mois  de  mars  de  la  même 
année,  le  P.  Jérôme  Lalemant  en  écrivait  en  ces  termes  : 
La  désolation  eft  extrême  dans  ce  pays.  Presque  tous 
les  jours,  de  pauvres  femmes  se  sont  vues  assommées 
dans  leurs  champs,  les  bourgs  ont  été  dans  des  alarmes 
continuelles;  &  toutes  les  troupes  huronnes,  qui  s'é- 
taient levées  en  bon  nombre,  pour  aller  donner  la 
chasse  à  l'ennemi  sur  les  frontières,  ont  été  défaites  & 
mises  en  déroute.  On  a  emmené  les  captifs  par  cen- 
taines, &  souvent  nous  n'avons  pas  eu  d'autres  por- 
teurs de  ces  funeftes  nouvelles,  que  de  pauvres  malheu- 
reux échappés  des  flammes,  dont  les  corps  à  demi 
brûlés  &  les  doigts  des  mains  coupés,  nous  donnaient 
plus  d'assurances  que  leurs  paroles  mêmes  du  malheur 
qui  avait  fondu  sur  eux  &  sur  leurs  "compatriotes.  Enfin 
au  fléau  de  la  guerre  se  joignit  celui  de  la  famine  uni- 
verselle, parmi  ces  nations,  à  plus  de  cent  lieues  à  la 
ronde.  Le  plus  fort  obftacle  que  nous  ayons  eft  que  les 
Iroquois,  ennemis  de  ces  peuples,  ayant  le  dessus  par 


HOSTILITÉS  DES  IROQUOIS.    1644.  2Q 

«  le  moyen  des  armes  à  feu,  qu'ils  reçoivent  de  quelques 
«  Européens  ;  nous  sommes  maintenant  comme  inveftis 
«  &  assiégés  de  tous  côtés,  sans  pouvoir  soulager  la  mi- 
«  sère  d'une  infinité  de  sauvages,  qui  vivent  encore  dans 
«  l'ignorance  du  vrai  Dieu,  ni  recevoir  même  des  secours 
«  de  la  France  qu'avec  des  peines  incroyables  (i).  »  p!'.^  lotTity644' 

XXXIII. 

Après  la  mort  du  Cardinal  de  Richelieu  &  celle  de  la  reine  envoie  une 
Louis  XIII,  on  avait  espéré  que  la  Reine  régente  Anne    compagnie  de  soixax- 

,  ,  .  .    ,  ,  ,     .  ,  .      r,     .  ,  N      „  l        /    s  TE  SOLDATS  POUR  SE- 

d  Autriche  se  déclarerait  la  protectrice  du  Canada  (2),  ce    courir  la  colonie. 
qu'elle  fit  en  effet  (3).  Cette  princesse,  sachant  le  parfait    (2)  Relation  de  1643, 
désintéressement  des  Associés  de  Montréal,  qui  ne  cher-  p'      ,  .  , 

.     .  ...  .         .      .  ,      \  (3)Relationdei655, 

chaient  qu  à  établir  une  vraie  colonie,  afin  de  procurer  P.  2. 
par  ces  moyens  la  conversion  des  sauvages,  se  fit  un 
plaisir  de  les  favoriser  en  toute  occasion;  &  nous  remar- 
querons ici,  en  passant, qu'elle  leur  fit  donner,  au  nom  du 
jeune  Roi,  son  fils,  deux  petites  pièces  de  fonte,  qui  étaient 
depuis  longtemps  dans  les  rues  de  la  Rochelle  (4),  &  que,  (4)  Archives  du  mi- 
selon  toutes  les  apparences,  M.  de  la  Dauversière  y  avait  niftere  des  affaires 

rjr  '  J  étrangères, volume  m- 

remarquées,  en  se  rendant  dans  cette  ville,  pour  les  em-  titulé  :  Amérique,  de 
barquements  de  Villemarie.  Mais  un  secours  plus  puis-  l592  à  l66o> fo1- l54- 
sant  qu'elle  procura,  dans  ces  circonifances  alarmantes, 
fut  l'envoi  d'une  compagnie  de  soldats  (5),  qu'elle  joignit    (5)  Hiiton-e  du  Ca- 
à  une  nouvelle  recrue  envoyée  par  les  Associés  de  Mont-  nadl  par  M- Belmont- 
réal.  Cette  compagnie  se  comp.osait  de  soixante  hommes, 
qui  devaient  être  distribués  dans  les  divers  polies  du 
pays  (6).  &  la  Reine  donna  cent  mille  livres  pour  les   (6)  Hiftoire  du  Mont- 
lever  &  les  équiper.  C'était  apparemment  cette  même  rea1,  de  Ib4J  a  l664" 
somme  qu'elle  fit  prendre  sur  l'épargne  &  remettre  à 
l'un  des  Associés  de  Montréal,  dont  la  vertu,  le  désinté- 
ressement &  le  zèle  apoftolique  lui  étaient  parfaitement 
connus.  Nous  parlons  du  baron  de  Renty,  déjà  nommé 
dans  cette  hiftoire,  qui  fut  pendant  quelque  temps  direc- 
teur de  la  Compagnie  de  Montréal,  &  dans  la  vie  duquel 
nous  lisons  qu'un  jour  de  la  Semaine  Sainte  il  alla  prendre 
à  l'épargne  une  grande  somme  d'argent  que  la  Reine 
avait  donnée  avec  «  une  bonté  &  une  libéralité  vraiment 


3o    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)ViedeM.deRen-  «  royales,  pour  aider  l'Église  naissante  du  Canada  (i).  » 
ty,  par  le  p.  j.-B.  de  çes  soixante  soldats  arrivèrent  dans  l'été  de  1644,  accom- 

St-Jure,3cpart.ch.nr,  .  .  ' 

in- 12,  7664.  p.  268.  pagnes  de  1  autre  recrue,  qui  venait  aux  irais  de  la  Com- 
pagnie de  Montréal,  &  ce  puissant  renfort  avait  été  mis 
sous  la  conduite  du  sieur  de  Labarre,  qui  passait  en  France 
pour  un  homme  apoftolique.  A  la  Rochelle,  il  affectait  de 
porter  à  sa  ceinture  un  grand  chapelet,  avec  un  grand 
crucifix,  qu'il  avait  presque  toujours  devant  les  yeux;  tout 
son  extérieur,  qui  annonçait  les  dehors  de  la  pénitence, 
donnait  une  grande  idée  de  sa  personne  ;  &  ce  fut  pour  ce 
motif  qu'on  lui  confia  le  commandement  de  la  recrue 
qu'on  envoyait,  comme  pour  une  expédition  de  religion. 
Mais  à  Villemarie,  où  le  sieur  de  Labarre  passa  toute  l'an- 
née, on  eut  occasion  de  se  détromper  sur  son  compte  & 
de  se  convaincre  que  cet  hypocrite,  sous  de  fausses  appa- 
rences de  vertu,  cachait  une  très-méchante  vie  (2). 


(2)  Hiftoiredu  Mont- 
réal de  1643  à  1644. 

XXXIV. 

HOSTILITÉS  DES  IRO- 
QUOIS AU  FORT  RI- 
CHELIEU. 


Toutefois  la  recrue  qu'il  conduisit  ne  pouvait  arriver 
plus  à  propos  que  dans  ces  circonftances,  où  les  hoftilités 
des  Iroquois  persévéraient  avec  la  même  fureur  &  la 
même  confiance.  Le  14  septembre  de  cette  année  1644, 
un  soldat  du  Fort  Richelieu,  travaillant  dans  un  petit 
champ,  pour  y  planter  du  blé  d'Inde,  à  une  portée  de 
mousquet  de  la  palissade,  quatre  ou  cinq  Iroquois,  qui 
étaient  cachés,  sortent  tout,  à  coup,  se  jettent  sur  lui  &  le 
prennent,sans  lui  faire  pourtant  aucune  blessure.  Ce  jeune 
homme,  qui  aimait  mieux  mourir  par  le  fer  que  par  le  feu 
des  Iroquois,  saisit  si  fortement  une  souche  &  quelques 
racines,  que  jamais  ils  ne  purent  l'en  détacher.  Outrés  de 
colère  de  la  résiftance  qu'ils  éprouvent,  ils  déchargent  sur 
sa  tête  un  grand  nombre  de  coups  de  hache,  &  voyant 
qu'ils  avaient  été  découverts  du  Fort,  &  qu'on  tirait  déjà 
sur  eux,  ils  s'enfuient,  pensant  l'avoir  massacré.  Ce  jeune 
homme  veut  s'avancer  vers  le  Fort,  &  aussitôt  deux  Iro- 
quois, qui  l'aperçoivent,  fondent  sur  lui,  &  lui  donnent 
encore  deux  grands  coups  d'épée  au  travers  du  corps.  On 
le  croyait  mort,  mais  le  chirurgien  accourut  &  arrêta  le 


HOSTILITÉS  DES  IROQUOIS.    1 644. 


3i 


sang,  nonobltant  les  décharges  que  les  ennemis  cachés 
dans  le  bois  faisaient  sur  l'un  8c  sur  Vautre.  On  trouva 
qu'il  avait  reçu  six  blessures,  qu'on  jugeait  être  mortelles, 
&  néanmoins  on  parvint  à  le  guérir.  Mais,  le  7  novembre 
de  la  même  année,  un  jeune  homme,  qui  était  préposé  aux 
ouvriers  du  Fort,  étant  sorti  seul  pour  tirer  sur  quelque 
gibier ,  fut  environné  d'une  troupe  d'Iroquois  cachés 
dans  les  broussailles,  qui  le  mirent  à  mort;  &,  après  l'a- 
voir dépouillé,  lui  enlevèrent  la  chevelure  avec  la  peau  de 
la  tête. 

Le  1 2  du  même  mois,  lorsque  la  terre  était  couverte 
d'un  pied  de  neige,  comme  on  ne  pensait  presque  plus  à 
ces  chasseurs  d'hommes,  sept  soldats  sortirent  pour  aller 
chercher  du  bois  de  chauffage  :  car  le  froid  se  faisait  vive- 
ment sentir.  Après  avoir  chargé  leur  traîneau,  ils  le  tiraient 
sur  la  neige,  lorsque  soudain  une  bande  d'Iroquois  se  jette 
sur  eux  à  Timprovifte.  Les  plus  leftes  &  les  moins  embar- 
rassés se  déprennent  aussitôt  du  cordage  passé  autour  de 
leur  corps  pour  traîner  leur  charge,  &  se  sauvent  à  la 
course,  dans  le  Fort.  Mais  un  autre,  plus  fortement  lié  au 
traîneau,  ne  put  se  dégager  assez  promptement,  &  fut  pris 
par  ces  barbares,  qui  lui  donnèrent  sur-le-champ  de 
grands  coups  de  leurs  masses  d'armes,  &  l'ayant  renversé 
par  terre,  lui  coupèrent  une  partie  de  la  peau  de  la  tête, 
qu'ils  emportèrent  avec  la  chevelure.  Aux  cris  de  la  sen- 
tinelle, on  fait  incontinent  des  décharges  d'arquebuse  sur 
leslroquois,  &  ceux-ci  prennent  aussitôt  la  fuite,  abandon- 
nant leur  prisonnier,  qu'ils  croyaient  déjà  mort  :  car  il  était 
sans  mouvement;  mais  comme  on  eut  mis  le  feu  au  canon 
pour  le  tirer  sur  les  Iroquois,  il  revient  à  lui  &  commence 
à  se  traîner.  On  accourt  aussitôt;  on  le  trouve  blessé  à  la 
tête  de  sept  ou  huit  grands  coups  de  hache,  que  chacun 
jugeait  être  mortels;  il  était  tout  couvert  de  sang,  avait 
une  partie  du  crâne  découvert  &  présentait  un  spectacle 
horrible  à  voir.  On  l'appelle,  on  lui  parle  ;  il  n'avait  plus 
de  connaissance  ni  d'usage  de  ses  sens,  &  ne  conservait 


xxxv. 

NOUVELLES  HOSTILITES 
AU  FORT  RICHELIEU, 
D'OU  LA  GARNISON  NE 
PEUT  PLUS  SORTIR. 


32     IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


plus  qu'un  mouvement  animal ,  qui  le  faisait  se  traîner 
çà  et  là.  Il  relia  trois  jours  sans  connaissance;  le  chirur- 
gien en  prit  néanmoins  tant  de  soin ,  qu'il  lui  rendit  la 
santé.  Pour  tout  dire,  en  un  mot,  la  garnison  du  Fort 
Richelieu  se  vit  contrainte  de  relïer  enfermée  dans  ce 
petit  retranchement,  &  plus  étroitement  que  ne  Tétait 

(1)  Relation  de  164.S,      ,  ...  ,r.  ,  •  j 

p.  18,  19.  alors  aucun  religieux  dans  les  plus  petits  monafteres  de 

xxxvi.         France  (1). 

LES     IROQUOIS  ATTA- 

am^LEs^RE^SsE  L'auteur  de  la  relation  de  1645  assure  que  les  Iro- 
avec  succès,  sans  quois  ne  s'approchèrent  pas  de  Villemarie  cette  année  (2). 
perdre  un  seul  jj  vouiait  dire  sans  doute,  qu'ils  n'y  firent  aucun  coup 

HOMME.  '  '      1  '  J  r 

(2)  Relation  de  1645  contre  les  colons.  «  Au  commencement  de  cette  année 
p- l8-  «  1645,  nous  eûmes  diverses  attaques  de  la  part  des  Jro- 

«  quois,  dit  M.  Dollier  de  Casson,  &  Dieu  nous  fut  tou- 
«  jours  favorable.  »  Les  colons  tuèrent  même  bien  des 
ennemis,  dont  les  corps  furent  enlevés  ou  cachés  par  ces 
barbares  ;  &  par  la  sage  conduite  de  M.  de  Maisonneuve, 
Villemarie  ne  perdit  pas  un  seul  homme  dans  tout  le  cours 
de  cette  année,  malgré  les  hoftilités  continuelles  des  Iro- 
quois.  Il  arriva,  un  jour,  qu'une  bande  de  ces  barbares, 
étant  venus  pour  faire  quelques  coups,  l'un  d'eux,  après 
que  tous  nos  travailleurs  s'étaient  retirés  au  son  de  la 
cloche  qui  les  appelait  pour  dîner,  s'approcha  de  leur 
chantier,  monta  sur  un  arbre  fort  épais  &  s'y  cacha,  dans 
l'intention  de  tirer  de  là  sur  quelqu'un,  s'il  en  trouvait 
l'occasion.  Mais  après  le  dîner,  la  cloche  ayant  sonné  de 
nouveau,  il  vit  que  les  travailleurs  armés  revenaient  tous 
ensemble  à  l'ouvrage,  &  se  mit  à  considérer  de  tous  côtés 
quel  serait  l'endroit  le  plus  favorable  pour  en  surprendre 
quelqu'un.  Fort  heureusement  pour  les  travailleurs,  qui 
n'avaient  pas  aperçu  ce  sauvage,  ils  placèrent,  pendant 
leur  travail,  un  corps  de  garde  sous  l'arbre  même  où  cet 
Iroquois  s'était  caché,  ce  qui  fut  cause  qu'il  relia  là  immo- 
bile, sans  faire  aucun  bruit,  quoique  grandement  effrayé; 
&  il  attendit  que  les  travailleurs  se  fussent  retirés  pour 
descendre.  Après  la  conclusion  de  la  paix,  dont  nous 


ÉGLISE  ET  PRESBYTÈRE  DE   QUÉBEC.    1 645 .  33 

(i)Hiftoiredu  Mont- 

allons  parler,  ce  sauvage  &  ses  camarades  racontèrent  réal,  par  m.  Doiiierde 
eux-mêmes  cette  aventure  aux  colons  de  Villemarie  (i).  CasS°nXXXVII 

Depuis  trois  ou  quatre  ans,  la  crainte  des  Iroquois  SECOURS  ENVOYÉ  AUX 
avait  empêché  les  Hurons  de  descendre  pour  la  traite  (2).    «urons.  presbytère 

-rr  1  1         1  t  •  >  /-  n  T        1  ET  ÉGLISE  DE  QUÉBEC. 

Une  bande  de  ces  derniers  étant  venue  en  1644,  M.  de 

,  r  ,  ■  1  ii  i  (2)  Relation  de  1646, 

Montmagny  la  fît  escorter  par  vingt-deux  soldats  de  ceux  p.  54. 
que  la  reine  venait  d'envoyer,  qui  allèrent  avec  eux  au 
pays  de  ces  barbares,  pour  y  passer  l'hiver.  C'eft  qu'on 
pensait  qu'une  armée  d' Iroquois  devait  ravager  leurs 
bourgades  &  y  mettre  tout  à  feu  &  à  sang;  mais  les  Iro- 
quois, ayant  eu  connaissance  de  ce  secours,  changèrent 
de  résolution  pour  le  moment.  Ces  mêmes  soldats  revin- 
rent, l'année  suivante  1645,  &  arrivèrent  à  Montréal  avec 
soixante  Hurons,  le  7  du  mois  de  septembre.  Ils  étaient 
chargés  de  quantité  de  pelleteries,  dont  le  prix  pouvait 
s'ëlever  à  trente  ou  quarante  mille  livres;  &  la  considé- 
ration de  ce  bénéfice  fut  l'occasion  d'un  différend  entre 
les  habitants,  mis  nouvellement  en  possession  de  la  traite, 
&  les  Associés  de  la  grande  Compagnie.  Enfin  ils  s'accor- 
dèrent à  employer  une  partie  du  produit  à  bâtir  une  église 
à  Québec,  ainsi  qu'un  presbytère  :  les  habitants  se  trou- 
vant chargés  des  frais  du  culte,  depuis  la  cession  que  la 
Compagnie  leur  avait  faite  du  commerce  des  pelleteries. 
En  conséquence  ils  donnèrent  six  mille  livres  aux  PP.  Jé- 
suites pour  conftruire  le  presbytère,  en  leur  laissant  la 
liberté  d'ajouter  à  cette  somme,  si  bon  leur  semblait;  elle 
lut,  en  effet,  employée  à  conftruire  leur  maison  de  Qué- 
bec (3);  &,  cette  année  1645,  M.  de  Montmagny  &  les  (3)  Journal  des  Je'- 
habitants  appliquèrent  le  produit  de  douze  cent  cinquante  smtes' l645' 
caftors  à  la  conftruction  de  leur  nouvelle  église,  qu'ils 
voulaient  dédier  à  Marie,  sous  le  titre  de  Notre-Dame 
de  la  Paix  (4),  en  vue  d'obtenir  la  cessation  de  la  guerre,  (4)  Archives  du  sé- 
ou  plutôt  la  durée  confiante  de  la  paix  qu'on  négociait  ç^o^de?1^  • 
alors  avec  les  Iroquois,  &  qui  fut  conclue  cette  année  faiteurs  de  Notre-Da- 

niême  me  ^e  Recouvrance. 


TOMF.  II. 


3 


34    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


CHAPITRE  VI 


PAIX  FOURRÉE  DES  IROQUOIS  AVEC  LES  FRANÇAIS, 
LES  HURONS  ET  LES  ALGONQUINS.  1645. 
RUPTURE  DE  LA  PAIX.  1646. 


SENT. 


pour  faire  la  paix,        La  guerre  avait  diminué  le  commerce  avec  les  sauvages 
M.DEMONTMAGNYDE-  alliés,  qui  n'apportaient  plus,  comme  auparavant  des 

JIANDE    DES  IROQUOIS  .  .  .  .  i     ■  , 

CAPTIFS  AUX  HURONS, 

pelleteries  aux  colons  :  ce  qui  devait  réduire  le  pays  à  une 
oui  les  lui  refu-  grande  détresse.  En  vue  de  prévenir  ce  malheur,  M.  de 
Montmagny  cherchait  quelque  moyen  pour  faire  la  paix 
avec  les  Iroquois  ;  le  plus  efficace  eût  été  de  leur  rendre 
des  prisonniers  de  leur  nation;  mais  il  n'en  avait 
aucun  à  leur  offrir.  Ayant  appris  que  des  sauvages  alliés, 
qui  se  trouvaient  aux  Trois-Rivières,  venaient  de  prendre 
à  la  guerre  quelques  Iroquois,  il  se  rendit  dans  ce  pofte; 
&,  à  l'aide  de  présents,  il  retira  des  mains  des  Algonquins 
un  captif,  déjà  cruellement  tourmenté  par  eux.  Les 
Hurons  en  avaient  deux  autres  ;  mais  ils  refusèrent  de  les 
lui  remettre,  malgré  tous  les  présents  qu'il  avait  fait  étaler 
dans  la  cour  du  Fort.  L'un  des  capitaines  Hurons  lui  dit 
même  à  ce  sujet,  d'un  ton  plein  de  fierté  &  de  fâcherie  : 
«  Je  suis  homme  de  guerre,  &  non  marchand  ;  je  suis 
«  venu  pour  combattre,  &  non  pour  trafiquer;  ma  gloire 
«  n'eft  point  de  rapporter  des  présents  dans  mon  pays, 
«  mais  d'y  amener  des  captifs  :  je  ne  puis  donc  toucher 
«  ni  à  vos  haches  ni  à  vos  chaudières.  »  Un  autre  capi- 
taine Huron,  pour  adoucir  ce  qu'il  y  avait  d'acerbe  dans 
ce  discours,  dit  alors  à  M.  de  Montmagny  :  «  Ne  te  fâche 
«  pas  :  ce  n'eft  pas  par  désobéissance  que  nous  agissons 
'«  de  la  sorte,  mais  par  la  crainte  de  perdre  l'honneur  &  la 


D  UN  DE  LEURS  PRF* 
SONNIERS  ,  LES  IRO- 
AGNIERS  DE- 
MANDENT LA  PAIX. 


p.  4.1 


PAIX  AVEC  LES  1ROQUOIS.    1 645 .  35 

«  vie.  Si  l'on  nous  voyait  retourner  dans  notre  pays  avec 

«  des  présents,  on  nous  prendrait  pour  des  marchands 

«  avares,  &  non  pour  des  guerriers.  On  dit  que  la  rivière 

«  eft  pleine  d'ennemis,  &  si  nous  en  rencontrons  de  plus 

«  forts  que  nous,  nos  prisonniers  Iroquois  témoigneront 

«  que  nous  ne  leur  avons  fait  aucun  mal,  &  nous  sauve - 

«  ront  ainsi  la  vie  (0.  »  Ces  Hurons,  retournèrent  donc   (i)  Relation 'de  1644, 

dans  leur  pays,  8c  conduisirent  avec  eux  ces  deux  pri-  p-47&48- 

sonniers. 

11. 

Cependant,  l'année  suivante,  un  capitaine  Algonquin,  SUR  LA  RESTITUTION 
ayant  pris  deux  Iroquois,  les  donna  à  M.  de  Montma- 
gny  (2),  &  celui-ci  pour  engager  leurs  compatriotes  à  la  paix,  ^uôïs 
en  renvoya  un,  qui  était  capitaine  Agnier,  avec  promesse 
de  rendre  l'autre,  ainsi  que  l'Iroquois  qu'on  lui  avait  (2) Relation  de  l65o> 
remis  Tannée  précédente.  En  effet,  au  mois  de  juillet  1645, 
arrivèrent  au  Fort  Richelieu  trois  Iroquois  ramenant  un 
prisonnier  Français,  nommé  Guillaume  Couture,  dans 
l'intention  d'offrir  eux-mêmes  la  paix  aux  Français,  aux 
Algonquins  &  aux  Hurons;  &  comme  ils  devaient  pour 
cela  se  rendre  aux  Trois-Rivières,  à  Richelieu  on  leur 
fournit  une  chaloupe  qui  les  y  conduisit.  Le  plus  remar- 
quable des  trois,  voyant  les  habitants  des  Trois-Rivières 
courir  sur  le  bord  du  fleuve  à  leur  arrivée,  se  lève  debout 
sur  l'avant  de  la  chaloupe,  &  faisant  signe  de  la  main  pour 
qu'on  Técoutât,  il  s'écrie  :  «  Mes  frères,  j'ai  quitté  mon 
«  pays  pour  venir  vous  voir;  me  voilà  enfin  arrivé  sur 
«  vos  terres.  On  m'a  dit,  à  mon  départ,  que  je  venais 
«  chercher  la  mort  &  que  je  ne  verrais  plus  ma  patrie; 
«  mais  je  me  suis  volontairement  exposé  pour  le  bien  de 
«  la  paix.  Je  viens  donc  entrer  dans  les  desseins  des 
«  Français,  des  Hurons  &  des  Algonquins,  &  vous  com- 
«  muniquer  les  pensées  de  tout  mon  pays.  »  Après  ces 
paroles,  on  tira  de  la  chaloupe  un  coup  de  pierrier,  &  on 
répondit  du  Fort  par  un  coup  de  canon,  en  signe  de 
mutuelle  réjouissance.  Ces  députés,  ayant  mis  pied  à  terre, 
furent  conduits  à  la  chambre  de  M.  de  Champflour,  gou- 


36    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

verneur  des  Trois-Rivières,  qui  leur  fit  un  fort  bon 
accueil,  &  dépêcha,  le  même  jour,  un  canot  à  M.  de 
Montmagny,  pour  l'informer  de  leur  venue.  Il  arriva  de 
Québec  &  leur  donna  audience. 

m. 

conclusion  de  la  paix  Elle  eut  lieu  dans  la  cour  du  Fort,  où  Ton  avait 
avec  les  iroqlois.  étencju  de  grandes  voiles  contre  l'ardeur  du  soleil,  &  au 
milieu  étaient  plantées  deux  perches,  avec  une  corde 
attachée  de  Tune  à  l'autre,  pour  y  suspendre  les  présents 
des  Iroquois.  Ils  consifïaient  en  dix-sept  colliers  de  por- 
celaine, dont  une  partie  était  sur  les  corps  des  ambassa- 
deurs, en  guise  d'ornements  ;  les  autres  présents  étaient 
renfermés  dans  un  petit  sac  placé  près  d'eux.  Enfin,  tout  le 
monde  étant  assemblé,  &  chacun  ayant  pris  sa  place,  le 
plus  considérable  des  députés,  qui  était  d'une  haute  ftature 
&  presque  tout  couvert  de  porcelaine,  se  leva,  &  regar- 
dant le  soleil,  puis  tournant  ses  yeux  sur  toute  la  compa- 
gnie, commença  une  suite  de  harangues  emphatiques, 
conformes  au  génie  de  ces  barbares,  &  attacha  successi- 
vement ses  colliers  au  lieu  désigné.  Le  lendemain,  M.  de 
Montmagny  fit  un  feftin  à  toutes  les  nations  sauvages  qui 
se  trouvaient  aux  Trois-Rivières,  pour  les  exhorter  à  ban- 
nir de  leurs  cœurs  les  défiances  qui  pourraient  les  diviser 
entre  eux;  &  le  quatorzième  jour  du  même  mois,  il  ré- 
pondit aux  présents  des  Iroquois  par  quatorze  présents,  qui 
tous  avaient  leur  signification,  conformément  à  l'usage  de 
ces  peuples.  Les  Iroquois  les  reçurent  avec  de  grands  té- 
moignages de  satisfaction,  en  poussant  trois  cris  à  chaque 
présent  qui  leur  était  fait.  Ainsi  fut  conclue  la  paix  avec 
les  Iroquois  Agniers,  à  condition  qu'ils  ne  feraient  aucun 
a£ïe  d'hoftilité  à  l'égard  des  Hurons  &  des  autres  nations 
alliées  à  la  France,  jusqu'à  ce  que  les  principaux  de  ces 
mêmes  nations,  qui  n'étaient  pas  présents,  eussent  traité 
avec  eux.  Le  lendemain,  quinzième  de  juillet,  qui  était  un 
samedi,  M.  de  Montmagny  leur  donna  deux  jeunes  gar- 
çons Français,  tant  pour  leur  témoigner  la  confiance  qu'il 
avait  en  leur  promesse  que  pour  les  aider  à  reconduire 


PAIX  AVEC  LES   IROQUOIS.    1 645 .  3j 

leurs  canots  &  leurs  présents.  Celui  des  députés  qui  avait 
pris  la  parole,  voyant  tous  ses  gens  embarqués,  éleva  la 
voix  8c  dit  aux  Français  &  aux  sauvages  qui  étaient  sur  la 
rive  du  fleuve  :  «  Adieu,  mes  frères,  je  suis  de  vos  parents,  je 
«  m'en  vais  rapporter  de  bonnes  nouvelles  en  notre  pays.  » 
Puis,  se  tournant  vers  M.  de  Montmagny  :  «  Onontio, 
«  dit-il,  je  ne  pensais  pas  reporter  ma  tête,  que  j'avais  ha- 
«  sardée,  ni  qu'elle  dût  ressortir  de  vos  portes,  &  je  m'en 
«  retourne  comblé  de  bienveillance  &  d'honneurs,  &  chargé 
«  de  présents.  »  Les  sauvages  répondirent  par  des  décharges 

t  <->it-'-i  A-n/\      (1)  Relation  de  1645, 

de  mousquets,  6c  le  r  ort  tira  le  canon  au  même  mitant  (  i ).  p  2>  3j  4>  5j  7j  a8j 29- 

IV. 

Le  i5  septembre  suivant,  comme  les  sauvages  de  confirmation  de  la 
toutes  ces  nations  étaient  assemblés  aux  Trois-Rivières,   PAIX  PAR  LES IRO0-UOIS- 
on  vit  arriver  un  canot  qui  portait  cinq  Iroquois.  Ils  as- 
surèrent que  les  présents  d'Onontio  avaient  été  portés 
dans  leur  pays,  pour  la  confirmation  de  la  paix,  &  que, 
dans  peu  de  jours,  on  recevrait  leurs  ambassadeurs.  En 
effet,  deux  jours  après,  ils  arrivèrent,  au  nombre  de 
quatre,  ce  qui  donna  de  la  joie  à  tous  les  Français,  &  à  plus 
de  quatre  cents  sauvages  de  toutes  ces  nations,  qui  se  trou- 
vaient alors  aux  Trois-Rivières  (2).  Enfin,  le  23  septembre,    (2)  Relation  de  1645, 
les  députés  Iroquois  ,  accompagnés  de  deux  Français ,  p'  3o' 
de  deux  Algonquins  &  de  deux  Hurons,  partirent  pour 
leur  pays,  après  avoir  laissé  trois  hommes  de  leur  nation 
en  signe  de  leur  fidélité  à  garder  l'alliance. 

v. 

Cette  année  1645,  M.  de  Maisonneuve  eut  la  douleur  après  la  paix  conclue, 
de  perdre  son  père,  dont  on  lui  apprit  immédiatement  la    M"  DE  MAIS0NNEUVE 

1  .   L  1  L  FAIT    UN   VOYAGE  EN 

mort,  en  le  priant  de  repasser  en  France  pour  y  régler  SeS  FRANCE, 
intérêts  domeftiques.  Ce  commencement  de  paix  avec  les 
Iroquois  lui  fit  juger,  avec  raison,  que  sa  présence  n'était 
pas  nécessaire  alors  à  Villemarie,  &  il  profita  de  la  circons- 
tance pour  ramener  avec  lui  le  sieur  de  Labarre,  &  dé- 
livrer le  pays  de  cet  hypocrite,  dont  les  exemples  auraient 
pu  devenir  pernicieux  aux*  colons.  C'était  le  premier 
voyage  que  M.  de  Maisonneuve  faisait  en  France,  depuis 


38    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


son  départ  de  ce  pays,  en  1641.  Les  habitants  de  Ville- 
marie,  dont  il  semblait  être  la  protection  &  le  salut  par 
sa  seule  présence,  ne  purent  se  défendre  d  une  vive  afflic- 
tion en  le  voyant  partir  ;  &  ne  se  consolèrent  que  par  les 
assurances  réitérées  qu'il  leur  donna  d'un  prochain  re- 
tour (*).  M.  de  Maisonneuve,  ayant  donc  mis  ordre  à 
toutes  choses,  laissa  le  gouvernement  de  Villemarie  à 
M.  d'Aillebouft  en  son  absence,  &  partit  pour  Québec, 
où  il  mit  à  la  voile  le  24  oftobre  de  cette  année  1 645 .  La 
flotte  se  composait  de  cinq  vaisseaux,  chargés,  disait- on, 
de  vingt  mille  livres  pesant  de  caftor,  pour  le  compte  des 
habitants,  &  de  dix  mille  livres  pour  la  Compagnie  de  la 
Nouvelle-France.  Le  caftor  se  vendant  alors  dix  ou  onze 
francs  la  livre,  cette  riche  cargaison  reproduisait,  pour  les 
habitants,  la  valeur  de  plus  de  deux  cent  mille  livres  de 
francs,  &  celle  de  plus  de  cent  mille  pour  la  Compagnie. 
Ce  fut  Tun  des  heureux  effets  que  produisit,  pour  le  pays, 


(*)  La  peine  très-sensible  qu'éprouva  mademoiselle  Mance  de 
cette  privation  momentanée  fut  adoucie  par  une  lettre  qu'elle  reçut 
alors  de  la  bienfaitrice  inconnue.  Nous  avons  dit  que,  l'année  précé- 
dente, cette  charitable  dame  avait  fondé  deux  mille  livres  de  rente 
pour  l'entretien  de  l'hôpital  &  la  subsistance  des  personnes  chargées 
de  la  conduite  de  cet  établissement.  Lorsque  mademoiselle  Mance 
eut  appris  cette  nouvelle,  elle  écrivit  à  madame  de  Bullion  :  «  Si 
«  vous  pouviez  faire  encore  une  charité,  qui  serait  que  j'eusse  la  sùb- 
«  siftance  pour  moi  &  ma  servante,  &  que  les  deux  mille  livres  de 
«  rente  que  vous  avez  données  fussent  entièrement  deftinées  aux  pau- 
«  vres,  on  aurait  le  meilleur  moyen  de  les  assifter.  J'ai  de  la  peine  à 
«  vous  faire  cette  demande;  mais  vos  bontés  sont  si  grandes,  que 
«  j'aurais'  peur  d'un  reproche  éternel,  si  je  manquais  à  vous  la  pro- 
«  poser.  »  Ce  peu  de  paroles  eut  aussitôt  l'effet  que  mademoiselle 
Mance  s'en  était  promis;  car,  avant  le  départ  de  M.  de  Maisonneuve, 
elle  reçut  de  madame  de  Bullion  cette  réponse  :  «  J'ai  plus  d'envie  de 
«  vous  donner  les  choses  nécessaires  que  vous  n'en  avez  de  me  les 
«  demander.  Pour  cela,  j'ai  mis  vingt  mille  livres  entre  les  mains  de 
«  la  Compagnie  de  Montréal,  pour  vous  les  placer  à  rentes,  afin  que 
«  vous  serviez  les  pauvres  sans  leur  être  à  charge;  &,  outre  cela,  je 
«  vous  envoie  deux  mille  livres,  cette  année,  pour  être  employées 
«  suivant  votre  bon  plaisir.  » 


PAIX  AVEC  LES  IROQUOIS.  1646. 


39 


la  paix  qu'on  venait  de  conclure  avec  les  Irôquois.  M.  de 
Répentigny,  dont  on  a  déjà  parlé,  était  amiral  de  cette  flotte, 
&  son  frère,  M.  de  Tilly,  commandait  la  Notre-Dame  de 
Montréal,  qui  ccr.Juisait  M.  de  Maisonneuve.  Au  mo- 
ment où  M.  de  Répentigny  sortait  du  Fort,  on  tira  trois 
coups  de  canon,  &  lorsqu'il  s'embarqua  dans  la  chaloupe, 
on  tira  du  magasin  trois  autres  coups;  enfin,  tous  ces  vais- 
seaux levant  l'ancre,  saluèrent,  de  leur  côté,  le  gouver- 
neur par  d'autres  décharges  (i). 

Au  mois  de  janvier  de  l'année  suivante  1646,  le 
P.  Anne  de  Noue  profita  de  la  liberté  que  lui  donnait  la 
paix  avec  les  Iroquois,  pour  aller  adminiftrer  les. sacre- 
ments de  Pénitence  8c  d'Eucharime  aux  Français  reftés 
en  garnison  au  Fort  Richelieu.  Il  partit  des  Trois-Rivières, 
en  compagnie  de  deux  soldats  &  d'un  Huron,  marchant 
chacun  sur  des  raquettes,  à  cause  des  neiges  fort  élevées 
qui  couvraient  le  pays.  La  première  journée,  ils  ne  purent 
faire  que  six  lieues,  &  encore  avec  bien  de  la  peine,  à 
cause  des  difficultés  de  la  marche,  &  se  conftruisirent,  le 
soir,  une  cabane  avec  des  branches  d'arbre,  pour  y 
passer  la  nuit.  Le  P.  de  Noue,  ayant  remarqué  que  les 
deux  soldats,  peu  accoutumés  à  aller  en  raquettes,  avaient 
de  la  peine  à  traîner  le  bagage  après  eux,  se  lève  à  deux 
heures  environ  après  minuit,  &  se  met  à  gagner  les  devants, 
pour  donner  avis  aux  soldats  du  Fort  Richelieu  d'aller  se- 
courir leurs  camarades.  Mais  cette  charité  lui  coûta  la  vie  : 
n'ayant  point  de  boussole  pour  se  guider,  il  s'égara,  & 
fut  ensuite  trouvé  gelé,  sur  la  neige,  vis-à-vis  de  l'île 
Platte  (*)  (2). 


(1)  Journal  des  Jé- 
suites_,  24  o£t.  1643. 

vr. 

LE  P.  DE  NOUE  MEURT 
VICTIME  DE  SA  CHA- 
RITÉ, EN  ALLANT  AU 
FORT  RICHELIEU. 


(2)  Relation  de  1 646, 
3.  0.  10. 


(*)  Un  autre  missionnaire  de  la  même  Compagnie,  dont  nous 
avons  déjà  parlé,  le  P.  Ennemond  Massé,  mourut  le  12  mai  suivant  à 
la  résidence  de  Saint-Joseph,  dans  la  soixante-douzième  année  de  son 
âge.  Lui  &  le  P.  de  Noue  ne  furent  pas  cependant  les  premiers  Jé- 
suites décédés  en  Canada  (3).  Déjà  le  P.  Charles  Raimbeault  était 
mort  à  Québec,  le  22  oclobre  1642,  &  M.  de  Montmagny,  qui  efti-  P.  1 


(3)  Relation  de  1645, 


40    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

Cependant,  de  leur  côté,  les  Algonquins  &  les  Hu- 
rons,  à  la  faveur  de  la  paix,  qui  leur  laissait  les  chemins 
libres,  affluaient  aux  habitations  Françaises  :  «  C'eft  ce 
«  qui  me  fait  penser,  écrivait  le  P.  Jérôme  Lallemant, 
«  que  le  temps  de  la  conversion  de  ce  nouveau  monde  eft 
«  enfin  venu ,  &  que  l'esprit  de  Dieu  veut  conduire  ces 
«  pauvres  peuples  à  la  fin  pour  laquelle  il  les  a  créés.  Plu- 
«  sieurs  choses,  à  ce  que  je  puis  reconnaître,  ont  con- 
«  tribué  à  ce  bonheur  :  le  bon  état  dans  lequel  Messieurs 
«  de  la  Compagnie  de  la  Nouvelle-France  ont  mis  le  pays 
«  &  la  colonie  (en  abandonnant  le  commerce  des  pelle- 
ce  teries  aux  habitants) ,  le  secours  &  l'assifïance  qu'ont 
«  donnés  Messieurs  de  Montréal,  la  piété  &  le  bon 
«  exemple  des  habitants,  &  particulièrement  la  charité 
«  des  deux  familles  religieuses  de  l'Hôpital  &  des  Ursuli- 
«  nés  (i).  »  Un  grand  nombre  de  sauvages  abordaient, 
en  effet,  de  toutes  parts,  à  Sillery,  pour  s'y  faire  ins- 
truire (2),  &  un  plus  grand  nombre  encore  aux  Trois- 
Rivières,  quoique,  parmi  ceux-ci,  il  y  eût  beaucoup  de 
païens,  &  même  quelques  apoftats,  qui  allaient  à  cette  ha- 
bitation pour  se  pourvoir  des  choses  nécessaires  à  la 


mait  sa  vertu,  avait  même  désiré  qu'il  fût  inhumé  auprès  du  corps 
de  Champlain,  à  qui  on  avait  érigé  un  sépulcre  particulier  pour  ho- 
norer sa  mémoire.  Enfin,  six  jours  après  la  mort  du  P.  Raimbeault, 
le  Canada  avait  fait  une  perte  considérable  dans  la  personne  du  sieur 
Nicollet,  qui  avait  demeuré  vingt-cinq  ans  dans  le  pays  en  qualité 
d'interprète  &  de  commis  des  Compagnies  qui  s'étaient  succédé.  Il 
venait  de  s'embarquer  à  Québec,  sur  les  sept  heures  du  soir,  pour 
aller  aux  Trois-Rivières,  afin  d'y  traiter  de  la  délivrance  d'un  pri- 
sonnier sauvage,  lorsque,  avant  que  sa  chaloupe  fût  arrivée  à  Sillery, 
une  horrible  tempête  s'étant  élevée  sur  le  fleuve  Saint-Laurent,  la 
remplit  d'eau  &  la  coula  à  fond,  après  lui  avoir  fait  faire  deux  ou  trois 
tours  dans  l'eau;  &  Nicollet,  qui  ne  savait  pas  nager,  se  noya,  ainsi 
que  plusieurs  autres  qui  voyageaient  dans  sa  compagnie.  Ce  n'était 
pas  le  seul  voyage  où  il  s'était  ainsi  exposé  au  danger  de  la  mort  pour 
le  bien  &  le  salut  des  sauvages.  «  Il  l'a  fait  fort  souvent,  dit  le  P.  Vi- 
ce mont,  &  nous  a  laissé  des  exemples  qui  tiennent  de  la  vie  apofto- 
cc  lique,  &  sont  dignes  de  l'imitation  des  Religieux  les  plus  fer- 
ce  vents  (3).  » 


PAIX  AVEC  LES  IROQUOIS.    1646.  41 

chasse.  Dans  l'île  de  Montréal,  les  Français  passèrent 
cette  année  en  assurance,  depuis  la  paix  faite  avec  les 
Iroquois,  8c  eurent  toujours  auprès  d'eux  quelques  sau- 
vages de  toutes  ces  nations  (i).  Le  Borgne  de  File,  capi-    (i)Reiatïonde  1646, 
taine  Algonquin,  dont  nous  avons  parlé,  s'y  rendit  avec  p' 34' 
ceux  de  sa  tribu,  ainsi  que  le  capitaine  de  la  nation  d'Iro- 
quet,   &  un  autre  capitaine,  chacun  accompagné  des 
siens  (2),  résolus  d'y  demeurer  &  de  semer  du  blé  d'Inde  (2)  Relation  de  ifM7, 
au  printemps.  Mais  les  faux  bruits  qui  coururent,  que  les  p'  7U 
Agniers  n'avaient  fait  qu'une  paix  feinte,  firent  déloger 
le  Borgne  de  l'Ile  ;  il  se  retira  aux  Trois-Rivières  avec 
une  partie  de  ses  gens.  Le  refïe,  ainsi  que  les  deux  autres 
tribus,  dont  nous  parlons,  prirent  la  détermination  de 
refter  à  Villemarie,  &  y  passèrent,  en  effet,  tout  l'hiver, 
où  ils  firent  une  chasse  abondante,  &  cultivèrent  quel- 
ques terres  lorsque  le  printemps  fut  venu  (3).  ^3)  Relation  de  1646, 

VIII. 

Madame  d'Aillebouft,  qui  s'était  exercée  à  l'étude  des  RÉPONSE  D'UN  NÉOPHYTE 
langues  sauvages,  depuis  son  arrivée  à  Villemarie,  &  en- 
tendait assez  bien  l'Algonquin,  demanda  un  jour,  à  un 
bon  néophyte  de  cette  nation,  quelles  pensées  il  avait 
eues  en  voyant  les  Iroquois  arriver  aux  Trois-Rivières 
pour  traiter  de  la  paix.  Ce  sauvage,  prenant  alors  son 
bonnet,  joignant  ensuite  les  mains  &  élevant  les  yeux  au 
Ciel,  parut  vivement  touché,  &  répondit  :  «  Hélas!  je  di- 
«  sais  dans  mon  cœur,  parlant  à  Celui  qui  a  tout  fait  :  Ces 
«  gens  ne  te  connaissent  pas  ;  la  paix  leur  apportera  de 
«  grands  biens  :  car  ils  seront  infïruits,  &  nous  serons  avec 
«  eux  dans  le  Ciel.  Je  ne  me  réjouissais  pas  tant  d'être  déli- 
te vré  de  la  main  &  de  la  dent  de  ces  peuples  cruels  que 
«  de  les  voir  dans  la  disposition  d'être  faits  enfants  de 
«  Dieu  :  nous  ne  serons  plus  avec  eux  qu'une  même 
«  chose.  Voilà  ce  que  je  pensais.  »  M.  d'Aillebouft,  qui 
était  présent,  fut  ravi  de  trouver  des  sentiments  si  élevés 
&  si  purs  dans  l'âme  d'un  barbare  (4).  Mais  il  s'en  fallait  (4)  Relation  de  1645, 
beaucoup  que  les  Iroquois  fussent  dans  les  sentiments  que  p'  5' 6" 
supposait  ici  ce  néophyte.  Ils  n'avaient  demandé  la  paix 


SUR  LES  AVANTAGES 
DE  LA  PAIX  AVEC  LES 

iroojjois. 


42    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


qu'à  dessein  de  la  rompre  ensuite,  &  de  rallumer  la 
guerre  avec  plus  d'avantage  pour  eux;  du  moins,  tous 
les  Iroquois  qui  venaient  à  Villemarie,  depuis  la  paix, 
donnaient  une  idée  assez  peu  avantageuse  de  leur  sin- 
cérité &  de  leurs  dispositions  à  l'égard  des  Français,  & 
bien  peu  d'espérance  de  les  voir  embrasser  le  Chriflia- 
nisme. 

IX. 

après  la  paix,  les        Comme  l'île  de  Montréal  était,  en  quelque  sorte, 
agniers  vont  a  vil-  frontière  des  iroquois  d'Agnié,  il  y  eut,  presque  tout  l'hi- 

LEJIARIE,  OU  ILS  DON-  *  .  .  . 

nent  des  preuves  de  ver,  des  sauvages  de  cette  nation,  qui  venaient  y  voir,  par 
leur  mauvaise  foi.  curiosité,  les  Français  &  les  Algonquins;  &,  dans  le  sé- 
jour qu'ils  y  faisaient,  ils  prenaient  plaisir  à  reconnaître  les 
lieux  où  ils  étaient  venus  en  guerre,  ceux  où  ils  avaient 
fait  des  prisonniers  ou  massacré  des  Français  &  des  Algon- 
quins. Quand  on  leur  demandait  comment  ils  en  avaient 
usé,  dans  leur  pays,  envers  ces  captifs  :  «  Nous  n'étions 
«  pas  présents,  répondaient-ils,  lorsqu'on  les  amena 
«  dàns  nos  bourgades  ;  »  8c  ils  assuraient,  avec  impudence, 
qu'on  ne  les  avait  pas  tourmentés.  On  savait  cepen- 
dant le  contraire  à  Villemarie  ;  car  un  jeune  Algonquin, 
échappé  des  mains  des  Iroquois,  avait  attefté  avoir  vu 
brûler  vifs  les  Français  dont  nous  parlons  ;  &  que  même 
les  Iroquois  n'avaient  traité  aucuns  prisonniers  avec  plus 
de  rage  qu'ils  ne  le  firent  à  l'égard  de  ceux-ci.  11  avait 
ajouté  que  ces  infortunés  Français,  joignant  les  mains  au 
milieu  des  flammes,  avaient  le  regard  fixé  vers  le  ciel  ; 
qu'enfin  des  Algonquins  captifs  dans  le  même  pays,  les 
voyant  dans  ces  horribles  souffrances,  ne  pouvaient  con- 
tenir leurs  larmes,  se  baissant  &  se  cachant  pour  pleu- 
(i)  Relation  de  1646,  rer  (i).  Le  Père  Isaac  Jogues,  qui  se  trouvait  alors  à 
p" 34î  35-  Villemarie,  profitait  néanmoins  de  ces  rencontres  pour  en- 

tretenir dans  ces  Iroquois  le  désir  de  continuer  la  paix,  & 
s'efforçait  de  les  disposer  d'avance  à  écouter  ses  paroles 
lorsqu'il  irait  un  jour  en  mission  dans  leur  pays,  selon  le 
dessein  qu'il  avait  formé  déjà.  Mais  tout  était  encore  à 
faire  pour  les  amener  à  la  lumière  de  la  foi. 


PAIX  AVEC  LES   IROQUOIS.  1646. 


43 


L'un  de  ces  Iroquois,  qui  semblait  avoir  quelque  bonne 
inclination  pour  les  Algonquins,  voyant  que  ceux-ci  allaient 
prier  Dieu,-  se  glissait  ordinairement  parmi  eux  quand  ils  se 
rendaient  à  la  chapelle  pour  la  ^sainte  messe.  Le  mission- 
naire, l'ayant  aperçu,  veut  le  faire  sortir.  L'autre  répond 
qu'il  croit  en  Dieu,  qu'il  a  un  chapelet;  &,  de  leur  côté, 
les  Algonquins  assurent  que  cet  Iroquois  est  chrétien.  Le 
missionnaire  lui  ayant  fait  demander  alors  s'il  avait  été 
baptisé,  8c  quel  nom  il  avait  reçu  à  son'  baptême,  l'Iro- 
quois  fut  contraint  d'avouer  qu'il  n'avait  aucune  connais- 
sance de  ce  sacrement  ;  mais  entendant  parler  d'une  eau 
merveilleuse  qui  efface  toutes  les  souillures  de  l'àme  :  «  Ah  ! 
s'écrie-t-il,  les  Hollandais  m'en  ont  donné  souvent,  &  j'en 
ai  tant  bu,  qu'on  était  contraint  de  me  lier  les  mains  & 
les  pieds,  de  peur  que  je  ne  fisse  mal  à  quelqu'un.  »  Enfin 
on  reconnut  que  le  nom  imposé  par  les  Hollandais  à  cet 
Iroquois  était  un  sobriquet,  tel  que  les  Français  en  don- 
naient quelquefois  aux  sauvages.  Cet  exemple  montre  avec 
quelle  sagesse  les  missionnaires  ne  donnaient  le  baptême 
aux  infidèles  qu'après  s'être  assurés  qu'ils  avaient  acquis 
les  dispositions  nécessaires  pour  le  recevoir;  &  cette  pra- 
tique était  louée  par  les  païens  eux-mêmes,  disant  que  rien 
ne  les  éloignait  tant  du  christianisme  que  la  conduite  des 
faux  chrétiens. 


x. 

COMBIEN  LES  IROQUOIS 
ÉTAIENT  PEU  DISPO- 
SÉS A  DEVENIR  CHRÉ- 
TIENS. 


XI. 


A  VILLEMARIE.  LEUR 
PIÉTÉ. 


Deux  Pères  Jésuites,  l'un  versé  dans  la  langue  algon-  algonquins  et  hurons 
quine  &  f'autre  dans  la  langue  Huronne,  instruisirent,  à 
divers  temps,  les  sauvages  qui  venaient  à  Villemarie,  ou 
qui  y  faisaient  leur  demeure  une  grande  partie  de  l'année. 
Pour  leur  donner  l'inUxuction,  on  les  assemblait  à  l'hôpi- 
tal: un  jour  les  femmes,  un  autre  les  enfants,  &  un  autre 
jour  les  hommes;  &  mademoiselle  Mance,  ravie  de  les 
voir  accourir  de  la  sorte,  leur  faisait  toujours  feftin  dans 
ces  occasions.  Le  jour  de  Pâques,  où  eut  lieu  leur  Com- 
munion générale,  ces  sauvages,  par  les  sentiments  de  piété  (i)  Relation  de  i65o- 
qu'ils  firent  paraître,  inspirèrent  de  la  dévotion  à  tous  les  l6Sl'  par  le  R  Ra~ 

1  r  '        r  gueneau,  p.  41,  42, 

Français  (i);  &,  le  jour  de  la  fête  du  Très-Saint-Sacrement,  2e  édit. 


44    ne  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


ils  voulurent  assister  à  la  Procession;,  aussi  bien  que  les 
païens  qui  se  trouvaient  à  Villemarie.  Une  escouade  d'ar- 
quebusiers français  &  ces  sauvages  marchaient  deux  à 
deux,  dans  un  bel  ordre,  avec  grande  modestie,  &  se 
rendirent  ainsi  depuis  la  chapelle  du  Fort  jusqu'à  l'hôpital, 
où  Ton  avait  dressé  un  reposoir.  Le  premier  jour  de  Tan, 
il  arriva  que,  comme  on  tirait  du  Fort  quelques  pièces  de 
canon,  dès  le  point  du  jour,  pour  honorer  la  fête,  les  sau- 
vages alarmés  accoururent  aussitôt,  demandant  ce  que 
signifiait  donc  ce  signal.  On  leur  répondit  qu'à  pareil  jour 
le  Fils  de  Dieu  avait  été  nommé  Jésus,  c'est-à-dire;  Sau- 
veur, &  que  le  bruit  des  canons  donnait  à  entendre  qu'il 
fallait  l'honorer  :  «  Allons,  se  dirent-ils  les  uns  aux  autres, 
«  allons,  &  rendons-lui  ce  même  honneur;  »  &  là-dessus 
ils  se  mirent  à  faire,  de  leur  côté,  des  décharges  d'arque- 
(0  Relation  de  1646,  buses  (1).  Voici  un  trait  de  simplicité  naïve  bien  excusable 

p-41-  dans  un  sauvage  nouvellement  chrétien.  Pendant  que  les 

deux  missionnaires  étaient  absents  de  Villemarie,  ce  néo- 
phyte, qui  devait  se  marier  avec  une  fille  de  la  même 
nation,  s'adressa  à  madame  d'Aillebouft.  &  lui  dit  : 
«  Puisque  tu  nous  entends  fort  bien,  ne  pourrais-tu  pas 
«  suppléer  au  défaut  du  prêtre  &  nous  marier  publique- 
«  ment  dans  l'église?  »  La  simplicité  de  ce  sauvage  fit  rire 
madame  d'Aillebouft,  qui  lui  répartit,  non  sans  quelque 
rougeur,  qu'il  devait  attendre  le  missionnaire  ou  des- 

p(19Re4ot!ondei646'  cendre  jusqu'à  Québec  (2). 

xii.  ...  . 

sentiments  remarqua-     Parmi  ceux  qui  furent  baptisés  cette  année  à  Villemarie, 

il  y  en  eut  un  surtout  qui  s'était  fait  remarquer  par  une 
exacte  fidélité,  durant  trois  ans,  à  remplir  tous  ses  devoirs, 
afin  de  mériter  la  grâce  du  baptême.  «  Hélas  !  disait-il, 
«  avant  que  j'eusse  entendu  parler  de  Gelui  qui  a  fait  toutes 
«  choses,  je  commettais  toutes  sortes  de  péchés;  mais  dé- 
fi puis  que  j'ai  appris  qu'ils  lui  déplaisent,  je  n'y  suis  point 
«  retombé.  Il  y  a  trois  ans  que  je  demande  le  baptême;  je 
«  me  fâche  contre  moi-même  &  non  contre  ceux  qui  me  le 
«  refusent  :  car  j'ai  beaucoup  offensé  Dieu.  »  Un  hiver,  il 


BLES  D  UN  CATÉCHU- 
MÈNE. 


PAIX  AVEC  LES  IROQUOIS.    1646.  ^.5 

avait  pensé  mourir  de  froid  ;  s'adressant  à  Dieu,  dans  cette 
extrémité,  il  lui  tint  ce  langage  :  «  Secours-moi,  mon  Père; 
«  si  tu  veux,  tu  le  peux  faire;  mais  sache  que  tu  ne  me 
«  fâcheras  point  si  tu  ne  le  fais  pas.  Si  j'étais  baptisé,  je  ne 
«  serais  pas  marri  d'être  malade,  je  ne  craindrais  point  la 
«  mort  :  fais-moi  recevoir  le  baptême  avant  que  je  meure.  » 
Le  missionnaire  à  qui  il  demandait  ce  sacrement  avec 
infiance  lui  dit  un  jour,  pour  réprouver,  qu'après  son 
baptême  il  serait  infidèle  à  ses  engagements.  «  Peut-être 
h  que  oui,  répondit  le  sauvage,  car  je  n'ai  point  d'esprit; 
«  néanmoins,  si  je  ne  craignais  de  parler  en  téméraire,  je 
«,  dirais  que  je  tiendrai  bon  &  que  je  serai  confiant;  du 
«  moins  j'en  ai  le  désir  sincère.  »  Madame  d'Aillebouft,  qui 
aimait  à  s'entretenir  avec  ce  catéchumène,  lui  dit  un  jour  : 
«  Oui,  tu  désires  le  baptême;  mais  si  ta  femme  voulait  t'em- 
«  pêcher  d'être  chrétien,  que  ferais-tu?  —  «  Je  ne  l'aime 
«  pas,  répondit-il,  j'aime  le  baptême.  »  C'était  leur  façon 
de  s'énoncer,  afin  de  témoigner  leur  amour  pour  une  chose 
qu'ils  préféraient  à  toute  autre.  «  Je  n'aime  personne, 
«  j'aime  le  baptême.  Le  missionnaire  peut  bien  me  le  re- 
«  fuser;  il  ne  saurait  m'empêcher  de  prier;  &,  quand  il 
><  me  chasserait  d'auprès  de  lui,  je  ne  laisserais  pas  de 

tv         j  ,  j     .  .    r  -        r  \  (1)  Relation  de  1646, 

«  croire  en  Dieu,  dans  quelque  endroit  que  je  fusse  (i).  »  p.  35, 37. 

XIII.. 

Les  longues  épreuves  de  ce  sauvage,  qui  augmentèrent  ce  néophyte  est  bap- 
sa  ferveur,  contribuèrent  à  rétablir  dans  l'esprit  des  païens  mISeX"ADame0Id\,l! 
l'estime  de  la  doctrine  chrétienne  ;  &  enfin,  lorsqu'on  l'eut    leboust  le  nom  de 
suffisamment  éprouve,  il  reçut  solennellement  le  baptême,  jean-baptiste. 
le  24  juin  de  cette  année  1646.  M.  d'Aillebouft  voulut  être 
son  parrain,  &  madame  d'Aillebouft  se  fit  un  plaisir  d'être 
sa  marraine;  &  comme  c'était  la  fête  de  saint  Jean-Bap- 
tiste, ils  lui  imposèrent  le  nom  de  ce  saint.  Il  paraît  que  ce 
néophyte,  alors  âgé  de  trente-cinq  ans,  n'avait  pas  eu 
moins  de  zèle  à  s'inftruire  des  vérités  de  la  religion  que  de 
générosité  à  en  observer  les  préceptes  :  c'est  le  témoi- 
gnage qu'on  lui  rend  dans  l'ade  même  qui  fait  foi  de  son    (2).  Ref      de  .la 

Y  ,  .  paroisse  de  Villeniane, 

baptême  (2).  Aussi  les  Français  &  les  principaux  d'entre  24  juin  1G46. 


46    IIe  PARTIE.  LES  CENTASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


les  sauvages  assiftèrent-ils  à  cette  cérémonie  ;  &  nous  de- 
vons ajouter  que  ce  ne  fut  pas  sans  une  grande  édification 
pour  eux.  Quoique  le  néophyte  fît  paraître  une  modestie 
peu  commune  dans  un  sauvage,  elle  ne  l'empêchait  pas  de 
répondre  d'une  voix  forte  &  assurée  à  toutes  les  interro- 
gations qu'on  lui  fit.  Passant  même  les  limites  qu'on  lui 
avait  prescrites,  de  peur  que  la  cérémonie  ne  traînât  en 
longueur,  il  donnait  à  chaque  infiant  des  marques  de  sa 
foi,  en  proteftant  qu'il  la  conserverait  &  la  défendrait  au 
péril  de  sa  vie;  &  quand  on  lui  demanda  s'il  renonçait  à 
ses  anciennes  superftitions,  au  lieu  de  répondre  par  un 
seul  mot,  il  les  nomma  toutes  en  particulier,  en  présence 

(1)  Relation  de  1G4G,    1  «.■.,/  \ 

p  ^  des  sauvages  ses  compatriotes  (i). 

XIV. 

jean  -  Baptiste  atti-     Après  la  cérémonie  du  baptême,  un  capitaine  Huron, 
ronta  exhorte  a  nommé  Jean-Baptifte  Attironta,  qui  était  présent,  ayant 

LA  PERSEVERANCE  LE  T    ^  >      l  £  >  J 

nouveau  chrétien,  obtenu  la  permission  de  parler,  apofiropha  le  néophyte 
en  ces  termes  :  «  Mon  frère,  écoute-moi;  je  te  nomme 
«  ainsi,  car  tu  es  mon  frère,  en  vérité,  tant  parce  que  nous 
«  n'avons  plus  qu'un  même  père  qui  est  Dieu,  que  parce  que 
a  nous  portons  tous  deux  le  nom  de  celui  que  les  chrétiens 
«  honorent  en  ce  jour  (saint  Jean-Baptifte).  Tenons  ferme 
«  dans  la  foi  ;  ne  t'étonne  point  pour  les  crieries  de  tes 
«  gens,  &  ne  te  mets  pas  dans  l'esprit  qu'ils  doivent  tous 
«  croire,  car  tu  serais  trompé.  Pour  moi,  je  t'assure  que, 
«  quand  je  serais  persécuté  de  tout  le  monde  &  que  je  me 
«  verrais  à  deux  doigts  de  la  mort,  jamais  je  ne  ferai  un 
«  pas  en  arrière.  »  —  «  J'espère,  lui  répondit  le  néophyte, 
«  que  je  respecterai  mon  baptême  toute  ma  vie,  &  que  la 
«  crainte  de  la  mort  n'ébranlera  pas  ma  créance.  »  Tout 
ceci  se  passa  avant  la  Messe  que  ce  nouveau  chrétien  en- 
tendit pour  la  première  fois,  &  à  laquelle  il  fit  sa  première 
Communion.  Ces  deux  sacrements,  qu'il  reçut  ainsi  le 
même  jour,  produisirent  en  lui  un  changement  si  remar- 
quable, qu'encore  qu'il  fût  ordinairement  bien  répandu  à 
l'extérieur,  ajoute  le  P.  Lallemant,  on  vit  néanmoins  dans 
toute  sa  personne  une  modefiie  extraordinaire,  qu'il  a 


TAIX.    ÉVÊCHÉ   EN   CANADA.  1646. 


47 


conservée  jusqu'à  ce  jour  (i).  Le  capitaine  huron  dont 
nous  venons  de  parler,  Jean-Baptiste  Attironta,  frappé  de 
la  beauté  des  blés  d'Inde  de  Montréal,  prit  la  résolution 
d'aller  chercher  sa  famille  &  d'en  amener  encore  une 
autre,  pour  venir  y  faire  leur  séjour.  «  S'il  continue  dans 
«  ce  propos,  ajoute  le  Père  Lallemant,  il  ébranlera  beau- 
0  coup  de  Hurons  pour  le  suivre,  &  je  ne  puis  douter  que, 
«  si  les  Iroquois  supérieurs  ne  descendent  point  jusqu'à 
«  Montréal,  cette  île  ne  se  peuple  de  sauvages  en  quelque 
«  temps,  8c  que  Dieu  n'y  soit  honoré.  » 

La  nouvelle  de  la  paix  faite  avec  les  Iroquois  s'étant 
répandue  en  France,  les  Associés  de  Montréal  jugèrent 
que  l'occasion  était  favorable  pour  envoyer  à  Villemarie 
un  clergé  nombreux,  que  cette  paix  devait  naturellement 
rendre  nécessaire,  en  ouvrant  aux  ouvriers  apostoliques 
la  porte  de  toutes  les  nations.  On  a  vu  déjà  qu'en  1643 
ces  pieux  Associés  avaient  écrit  au  Souverain  Pontife, 
pour  qu'il  lui  plût  d'autoriser  le  Nonce  résidant  à  Paris  à 
donner  des  pouvoirs  de  juridiction  aux  ecclésiaftiques 
qu'ils  avaient  résolu  d'envoyer  alors  au  Canada.  Mais, 
n'ayant  point  reçu  de  réponse  à  cette  demande,  ils  con- 
certèrent entre  eux  le  moyen  de  réaliser  enfin  le  dessein 
qu'ils  avaient  conçu  de  faire  ériger,  dans  le  pays,  un  Siège 
épiscopal.  Ce  moyen,  qu'ils  jugeaient  nécessaire  pour 
y  établir  solidement  la  religion,  leur  semblait  d'ailleurs 
être  le  plus  doux  &  le  plus  naturel,  pour  introduire  à 
Villemarie  les  prêtres  séculiers  qu'ils  avaient  en  vue.  Après 
donc  que  M.  de  Maisonneuve  eut  réglé  les  affaires  do- 
meftiques  qui  l'avaient  amené  en  France,  l'érection  de  ce 
futur  évêché  fut  l'objet  de  toute  sa  sollicitude  &  des  con- 
férences qu'il  eut  avec  les  autres  Associés  de  Montréal. 
Comme  ils  avaient  déclaré  que,  dans  l'établissement  de 
Villemarie,  ils  ne  voulaient  être  à  charge  ni  au  peuple, 
ni  au  clergé^  ni  au  Roi,  ils  résolurent  de  doter,  à  leurs 
propres  frais ,  le  nouveau  Siège  épiscopal  &  de  cher- 
cher parmi  les  membres  de  leur  Compagnie  un  homme 


(1)  Relation  de  1646, 
p.  38. 


XV. 

a  l'occasion  de  la  paix, 
lesassociésde  mont- 
real veulent  faire 
éiîiger  a  leurs  frais 
un  évêché  en  canada 


48    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


ET  NOMME  EVEQl'E  DU 
CANADA. 


qui  eût  toutes  les  qualités  désirables  pour  le  remplir. 

XVI. 

m.  legatjffre  désigné  Déjà  ils  avaient  jeté  les  yeux  sur  M.  Legauffre,  sans 
lui  découvrir  pourtant  leur  pensée.  Thomas  Legauffre, 
autrefois  maître  des  Comptes  à  Paris,  converti  à  Dieu  par 
le  miniftère  du  P.  Bernard,  dit  le  pauvre  prêtre,  avait 
embrassé  l'état  ecclésiafliqûe,  pour  rompre  entièrement 
avec  le  monde,  &  s'était  donné  à  ce  saint  Prêtre  comme 
son  coadjuteur  dans  l'exercice  de  sa  charité.  Le  P.  Ber- 
nard avait  obtenu,  par  ses  prières,  de  l'avoir  pour  succes- 
seur, ainsi  qu'il  le  lui  avait  déclaré  lui-même  avant  sa 

(1)  Vie  de  m.  Le-  mort,  qui  eut  lieu  en  1641  (1);  &  M.  Legauffre  lui  succéda, 
gauffre,  par  Grandet,  en  eff    dans  le  service  des  malades  de  la  Charité  à  Paris, 

manuscrit,  1. 1,  p.  401.  '  .  .  - 

dans  le  soin  des  prisonniers  de  la  Conciergerie  du  palais 
&  dans  l'assiftance  des  criminels  condamnés  au  dernier 

(2)  Le  Nouveau  supplice  (2).  Comme  il  jouissait  d'un  riche  patrimoine  & 
chrétienne1  pàr^choi-  clu '1  ^tailL  très-généreux  à  le  répandre  en  bonnes  œuvres, 
mer.  dès  qu'il  eut  appris  que  les  Associés  de  Montréal,  ses 

confrères,  se  proposaient  de  fournir  une  somme  considé- 
rable pour  en  former  un  revenu  à  l'évêque  &  à  son  clergé, 
M.  Legauffre,  qui  ne  savait  pas  qu'on  pensât  à  lui  pour 
ce  Siège,  donna  trente  mille  livres,  à  quoi  les  Associés 
joignirent  encore  d'autres  sommes.  Pour  en  venir  à  l'exé- 
cution, ils  proposèrent  leur  dessein  au  cardinal  Mazarin, 
qui  avait  alors  la  conduite  des  affaires,  &  ce  Miniftre 
approuva  hautement  l'érection  d'un  Siège  épiscopal  dans 
la  Nouvelle-France,  en  ajoutant  que  M.  Legauffre,  dont  il 
connaissait  le  zèle,  le  courage  &  la  vertu,  était  très-propre 
pour  le  remplir.  Il  crut  cependant  qu'avant  de  donner 
suite  à  cette  affaire  il  était  de  la  sagesse  &  de  la  prudence 
de  savoir  si  l'érection  d'un  évêché  &  si  la  personne  de 
l'élu  seraient  agréables  aux  RR.  PP.  Jésuites,  chargés 
seuls  de  toutes  les  missions  du  Canada.  Les  Associés 
allèrent  donc  trouver  le  P.  Georges  Delahaye,  qui  prenait 
soin  alors  de  la  mission  de  ce  pays.  Ce  Père,  après  avoir 
ouï  leur  proposition,  en  conféra  avec  deux  autres  Religieux 
de  la  même  Compagnie,  qui  l'un  &  l'autre  connaissaient 


PAIX.    ÉVÊCHÉ   EN   CANADA.  1646. 

aussi  la  Nouvelle-France.  Tous 


49 


trois  applaudirent  au 
choix  de  la  personne  proposée,  8c  cette  réponse  ayant  été 
portée  au  Cardinal  Ministre,  M.  Legauffre  fut  enfin  nommé 
pour  remplir  le  nouveau  siège  épiscopal. 

Mais  lorsqu'il  apprit  le  choix  qui  venait  d'être  fait  de 
sa  personne,  il  refusa  son  consentement  &  répondit  à  ses 
confrères  qu'il  croyait  avoir  été  appelé  à  des  fondions 
incompatibles  avec  l'épiscopat.  Les  autres  lui  représentant 
que  cette  nomination,  à  laquelle  il  avait  été  étranger,  était 
pour  lui  une  marque  suffisante  de  vocation,  Dieu  se  ser- 
vant de  la  personne  du  Roi  pour  donner  des  évêques  aux 
églises  de  France,  il  répondit  qu'il  consulterait  ceux  qui 
dirigeaient  sa  conscience,  &  qu'au  bout  de  dix  jours  il  ren- 
drait réponse  à  la  Compagnie.  «  Ce  grand  serviteur  de 
«  Dieu,  dit  la  mère  Marie  de  l'Incarnation,  ne  se  doutait 
«  de  rien  :  car  c'était  un  homme  extraordinairement 
«  humble  ;  aussi  ne  voulut-il  jamais  consentir  à  la  propo- 
«  sition  qui  lui  était  faite  qu'après  une  retraite,  pour  se 
«  préparer  à  connaître  la  volonté  de  Dieu  &  pour  de- 
«  mander  l'avis  de  son  Directeur  (i).  »  Il  alla  donc  trouver 
le  Révérend  Père  Hayneuve,  qui  lui  conseilla,  en  etfet,  de 
faire  une  retraite  pour  consulter  Dieu  sur  une  affaire  si 
importante;  mais  l'événement  montra  que  M.  Legauffre, 
comme  il  l'avait  déclaré  aux  Associés  de  Montréal,  n'était 
point  appelé  à  être  évèque  ;  car,  dans  cette  retraite  même, 
il  fut  frappé  d'une  attaque  d'apoplexie,  ou,  selon  d'autres, 
d'une  fausse  pleurésie,  qui  l'emporta  au  bout  de  trois 
jours,  l'année  1645.  Néanmoins,  pour  contribuer  à  l'érec- 
tion de  ce  Siège,  il  laissa,  par  son  teftament,  les  trente 
mille  livres  qu'il  avait  déjà  promis  de  donner,  &  en  outre 
dix  mille  pour  l'établissement  de  la  Foi  dans  l'île  de  Mont- 
réal (2).  Ce  saint  prêtre  fit  pour  plus  de  cent  trente  mille 
livres  de  legs  pieux,  &  si  l'on  en  croit  M.  Dollier  de  Casson, 
il  aurait  laissé,  pour  le  futur  évêché  du  Canada,  quatre- 
vingt  mille  livres,  que  pourtant  la  Compagnie  de  Montréal 
laissa  perdre,  n'ayant  pas  pris  assez  tôt  certaines  pré- 

TOME  II.  4 


XVII. 

.  LEGAUFFRE  MEURT 
SUR  CES  ENTREFAI- 
TES. SA  GÉNÉROSITÉ 
POUR  LE  CANADA. 


(1)  Lettres  spirituel- 
les de  la  Mère  de  l'In- 
carnation, let.  42e,  1 1 
octobre  1646,  p»  80. 


(2)  Teftajnent  de  M. 
Legauffre ,  cité  par 
Grandet. 


50    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


EVECHE  AU  CANADA. 


(OHiftoireduMont-  cautions  de  droit  nécessaires  pour  toucher  la  somme 

réal.parM.Dollicrde  [é  , 

Casson.  0         v  y 
XVIII. 

m.  godeau  expose  a  Malgré  la  mort  inopinée  de  M.  Legauffre,  les  Associés 

l  assemblée  du  CLBR-  ^e  ]y[ontréal  ne  laissèrent  pas  de  poursuivre  leurs  négo- 

GE  L  OPPORTUNITE  DE  _  JT  r  O 

LA  FONDATION  D'UN  dations,  &  prièrent  les  évêques  de  l'assemblée  générale 
du  clergé  de  France,  commencée  en  1 645 ,  de  prendre  en 
considération  cette  affaire;  ce  que  les  prélats  firent  volon- 
tiers. Dans  la  séance  du  vendredi  25  mai  1646,  Mgr  Go- 
deau, évêque  de  Grasse,  après  avoir  rappelé  aux  évêques 
la  générosité  de  M.  Legauffre,  qui,  avant  sa  mort,  avait 
donné  dix  mille  écus  &  se  proposait  de  donner  beaucoup 
davantage  encore,  ajouta  :  «  Il  eft  digne  de  la  piété  &  de 
«  la  dignité  du  clergé  de  France  de  travailler  à  la  perfec- 
«  tion  d'un  si  religieux  dessein,  afin  que  l'Église  que  Dieu 
«  a  assemblée  au  pays  de  Canada,  avec  tant  de  merveilles, 
«  ne  demeure  plus  longtemps  privée  d'un  évêque  pour  la 
«  gouverner.  Dans  l'état  où  elle  se  trouve  maintenant,  on 
«  peut  dire  que  ce  n'est  qu'à  moitié  une  Église  chrétienne, 
«  l'Église  étant  l'assemblée  du  peuple,  uni  à  son  évêque. 
«  Les  Apôtres  ayant  annoncé  l'Évangile  quelque  part  y 
a  laissaient  toujours  un  évêque  pour  gouverner  ceux  qu'ils 
1  avaient  éclairés  de  la  lumière  de  la  Foi;  telle  a  été  aussi 
«  la  pratique  confiante  de  leurs  successeurs,  &  l'Église 
a  de  France,  en  particulier,  a  donné  souvent  des  évêques 
«  à  d'autres  royaumes.  L'établissement  d'un  évêque  en 
«  Canada  ayant  été  retardé  jusqu'ici,  à  cause  de  la  guerre 
«  qui  existait  entre  les  deux  plus  puissantes  nations  de  ce 
«  pays,  il  n'y  a  plus  sujet  de  différer,  maintenant  que  la 
«  paix  établit  la  sûreté  &  le  commerce  entre  elles.  Les 
«  Français  habitués  en  ces  quartiers  désirent  ardemment 
«  d'avoir  un  parieur  qui  les  régisse,  dans  l'ordre  de  la 
«  hiérarchie, &  leur  adminiiire,  à  eux  &  à  leurs  enfants,  le 
«  sacrement  de  la  Confirmation  ;  &  les  infidèles  qui  se  con- 
«  vertissent  en  ont  particulièrement  besoin  pour  être  for- 
ci tifiés  dans  la  Foi  qu'ils  ont  embrassée.  Enfin  messieurs 
a  .de  la  Compagnie  de  Montréal  sont  disposés  à  contri- 


l'assemblée  générale 
du  clergé  de  France, 


PAIX.   ÉVÈCHÉ  EN  CANADA.    1646.  5l 

<  buer,  de  leur  pant,  pour  assurer,  autant  qu'ils  le  pour- 
>  ront,  la  subsistance  de  l'Evèque  &  celle  de  son  clergé  (i).  (i)  Procès-verbaLde 
a  C'est  pourquoi  il  me  semble  que  rassemblée  ferait  une 
9  action  très-sainte  8c  très-honorable  de  députer  quel-  1645,  P.°748 
s  ques-uns  de  ses  membres  vers  la  Reine  pour  la  sup- 
«  plier  de  nommer  un  évèque  en  Canada,  afin  que  l'Eglise, 
«  privée  de  cette  consolation  depuis  si  longtemps,  s'ac- 
•  croisse,  de  jour  en  jour,  par  les  soins  8c  la  conduite  d'un 
«  bon  pasteur,  que  la  Reine  choisira,  sans  doute,  tel  qu'il 
«  doit  être  pour  une  si  grande  entreprise.  Nous  espérons 
«  même  de  sa  piété  8c  de  son  zèle  pour  la  gloire  de  Dieu 
«  qu'elle  contribuera  par  quelque  don  à  la  fondation  de 
«  cet  évèché  8c  qu'elle  trouvera  bon  que  la  Compagnie 
«  supplie  Sa  Majesté  d'interposer  son  autorité,  afin  que 
«  les  dix  mille  écus  destinés  par  feu  M.  Legauffre,  pour 
«  ce  dessein,  y  soient  appliqués,  selon  son  intention.  » 

XIX. 

L'assemblée  des  évèques  accueillit  avec  empressement  l'assemblée  approuve 
une  proposition  si  conforme  à  ses  propres  désirs  8c  réso-     LE  DESSEIN  D  UN  EVE" 

r        r  .  r    .    r  .  CHE   EN    CANADA,  ET 

lut,  d'un  commun  avis,  de  faire  des  inftances  à  la  Reine. 

LE  CARDINAL  MA2ARIN 

Elle  nomma  même,  pour  porter  la  parole  de  sa  part  à  cette    promet  de  contri- 

I  ,      *  i        r>  ,  o       J/~>  ••  BUER  A  SAFONDATION. 

princesse,  les  eveques  de  Seez  8c  de  Grasse,  ainsi  que 
MM.  d'Aquilinguy  8c  Barsillon,  priant  en  même  temps 
les  deux  évêques  d'écrire  à  Sa  Sainteté,  si  leur  demande 
était  favorablement  accueillie  (2).  Le  mercredi  n  juillet    (3) Procès-, erbai  de 
suivant,  le  cardinal  Mazarin,  s'étant  rendu  en  personne  à  ede  %^ca, 

l'assemblée  du  clergé,  8c  présidant  la  séance,  l'évêque  de  1G4.5,  p.  730. 
Grasse  prit  la  parole  pour  lui  rappeler  la  résolution  des 
évèques  de  supplier  la  Reine  de  favoriser  l'établissement 
d'un  évêque  en  Canada.  Il  ajouta  que  tous  ces  prélats  es- 
péraient de  son  zèle  8c  de  l'affeclion  qu'il  portait  en  toute 
occasion  à  leur  Compagnie,  qu'il  apprécierait  très-volon- 
tiers cette  humble  supplication  ;  que  toute  l'assemblée  la 
lui  faisait  d'une  commune  voix,  8c  qu'enfin  ces  prélats  se- 
raient doublement  satisfaits  du  succès ,  soit  à  cause  de 
l'avantage  qui  en  reviendrait  à  l'honneur  8c  au  service  de 
Dieu,  soit  parce  qu'ils  auraient  obtenu  l'accomplissement 


52    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

d'un  si  pieux  dessein  par  l'entremise,  de  Son  Éminence. 
Le  Cardinal  reçut  cette  proposition  avec  une  satisfaction 
toute  particulière.  Il  répondit  qu'il  la  jugeait  si  utile  à 
l'Eglise,  que  non-seulement  il  était  prêt  d'employer,  pour 
la  faire  réussir,  ses  services  auprès  de  Sa  Majesté,  mais 
qu'il  offrait  même  de  donner  du  sien  propre  pour  là  dota- 

(1)  Procès-verbal  de  tion  de  l'évêque,  jusqu'à  mille  écus  par  an,  en  attendant 
rassemblée  générale  qU'0n  pût  créer  une  pension  de  pareille  ou  de  plus  grande 

du  clergé  de  France  .  ■ 

1645,  p  8.22.        '  somme,  sur  le  premier  bénéfice  qui  viendrait  à  vaquer  (1). 

xx. 

le  projet  de  l  ETA-      \[  paraît  que  le  cardinal  Mazarin  promit  même  de  don- 

blissementd'un  ÉVÉ-  1  ,  1  »  1 

ché  est  différé.     ner  douze  cents  ecus  de  pension,  a  prendre  sur  ses  pro- 

(2)  Procès-verbal  de  près  bénéfices  (2).  Mais,  quelque  zèle  qu'il  fît  paraître 
rassemblée  générale  p0ur  Péredion  d'un  évêché  en  Canada,  &  quelque  em- 

du  cierge  de  Frence,  r  a  1 

i656.  p.  G29.  pressement  que  montrât,  de  son  côté,  le  clergé  de  France, 

la  chose  n'eut  pas  lieu  alors.  Les  RR.  PP.  Jésuites,  que 
le  cardinal  avait  jugé  convenable  de  pressentir  sur  l'érec- 
tion de  ce  Siège,  n'ignoraient  pas  que,  pour  former  une 
véritable  Église,  il  eft  nécessaire  qu'elle  soit  gouvernée 
par  un  évêque.  «  Il  ne  faut  pas  attendre,  écrivait  l'un 
«  d'eux,  le  P.  Biard,  que  les  sauvages  n'aient  besoin 
«  ni  de  curés  ni  d'évêque.  Dieu  n'a  pas  encore  fait  de 
«  tels  chrétiens,  ni  n'en  fera,  comme  je  le  pense  :  car 
«  notre  vie  spirituelle  dépend  de  la  doctrine  &  des  sacre- 
«  ments,  &,  par  conséquent,  de  ceux  qui,  selon  l'infhtution 
«  divine,  doivent  nous  les  administrer.  »  Mais  il  paraît 
que  ces  Religieux,  après  de  mûres  réflexions,  considérant 
l'état  incertain  de  la  paix,  que  déjà  les  Iroquois  cher- 
chaient à  rompre,  jugèrent  que  le  moment  de  cet  établis- 
sement n'était  pas  encore  venu.  On  peut  du  moins  le  con- 
clure de  ce  qu'écrivait,  sur  ce  sujet,  la  Mère  Marie  de 
l'Incarnation,  le  u  oétobre  de  cette  année  1646  :  «  L'on 
«  parle  de  nous  donner  un  évêque  en  Canada;  pour  moi, 
«  mon  sentiment  eft  que  Dieu  ne  veut  pas  encore  d'é- 
«  vêque  dans  ce  pays,  lequel  n'elt  pas  assez  bien  établi. 
«  D'ailleurs,  nos  Révérends  Pères  y  ayant  planté,  le  chris- 
«  tianisme,  il  semble  qu'il  y  a  de  la  nécessité  qu'ils  le 


PAIX.   CHARLES  LE  MOYNE.  1646. 


53 


«  cultivent  encore  quelque  temps  sans  qu'il  y  ait  personne 

»  qui  puisse  être  contraire  à  leurs  desseins  (i).  »  Nous    (i) Lettres  spirituel- 

devons  ajouter  que,  si  Ton  considère  ce  qui  eut  lieu  immé-  Ies  de  Marie  de  Yln- 

j-   .  v  •  1  ,       T  r       carnation,  lettre  42e, 

diatement  après,  savoir  que  la  paix  avec  les  Iroquois  fut  p.  8o- 
rompue  au  bout  d'une  année,  &  que  la  guerre  avec  ces 
barbares  réduisit  la  Colonie  Française  aux  dernières  ex- 
trémités, on  conviendra  en  effet  qu'un  évêque  n'était  pas 
encore  devenu  nécessaire. 


Quoique  cette  tentative  n'eût  pas  alors  le  succès  que 
désiraient  les  Associés  de  Montréal,  elle  fut  néanmoins 
l'occasion  qui  fit  prendre  à  la  Cour  la  résolution  arrêtée  de 
donner,  dans  un  temps  plus  ou  moins  éloigné,  un  évêque 
à  la  Nouvelle-France.  Aussi  voyons-nous  que,  l'année 
suivante,  1647,  dans  les  articles  dressés  pour  le  gouverne- 
ment de  ce  pays,  le  roi  déclara  que  le  conseil  qu'il  éta- 
blissait à  cette  fin  serait  composé  de  trois  personnes  :  du 
gouverneur  de  Québec,  de  celui  de  Montréal  &  du  Supé- 
rieur des  Jésuites,  en  attendant  qu'il  y  eût  un  évêque  en 
Canada.  Il  est  bien  probable,  comme  la  suite  le  mon- 
trera de  plus  en  plus,  que,  sans  ces  efforts  de  la  Compa- 
gnie de  Montréal,  on  n'aurait  point  songé  à  donner  un 
évêque  à  ce  pays,  &  qu'il  en  aurait  été  du  Canada  comme 
de  la  Martinique  &  des  autres  îles  Françaises,  qu'on  a  vues 
relier  si  longtemps  sur  le  pied  de  simples  missions,  &  qui 
n'ont  été  pourvues  de  Sièges  épiscopaux  que  vers  le  milieu 
de  notre  siècle. 


XXI. 

par  suite  de  ces  dé- 
marches, LA  COUR  SE 
PROPOSE  DE  FAIRE 
ÉRIGER  PROCHAINE- 
MENT UN  ÉVÊCHÉ  AU 
CANADA. 


Cependant  la  paix  faite  avec  les  Iroquois  allait  être 
rompue  par  ces  barbares,  quoiqu'ils  l'eussent  eux-mêmes 
désirée  ;  &  la  Providence,  qui  veillait  à  la  conservation  de 
Villemarie,  lui  procura,  dans  ces  circonftances,  un  secours 
important  dans  le  don  qu'elle  lui"  fit  d'un  habile  inter- 
prète en  langue  iroquoise,  qui  rendit  les  services  les  plus 
signalés  &  illustra  même  le  pays  :  nous  parlons  de  Charles 
Le  Moyne.  Jusqu'alors  on  n'avait  pas  eu  à  Villemarie 
d'interprète  assez  capable  pour  négocier  avec  les  Iroquois  ; 


XXII. 

CHARLES  LE  MOYNE  SE 
FIXE  A  VILLEMARIE, 
EN  QUALITÉ  d'iNTER- 
PttÈTE. 


54    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

&  cette  année  1646;,  M.  de  Montmagny  y  envoya,  très  à 
propos,  celui  dont  nous  parlons,  pour  qu'on  s'en  servît 
dans  les  pourparlers  avec  ces  barbares.  Charles  Le  Moyne, 
venu  de  France  en  1641,  s'était  d'abord  engagé  au  service 
des  Pères  Jésuites,  qui  l'avaient  conduit  &  entretenu  pen- 
dant quatre  ans  au  pays  des  Hurons ,  ainsi  qu'un  de  ses 
oncles  appelé  Duchesne.  Dans  le  séjour  qu'ils  y  firent,  ils 
acquirent  une  certaine  habitude  des  langues  sauvages, 
avantage  qui  les  mit  à  même  de  servir  ensuite  utilement 
les  Français.  Aussi  voyons-nous  que  Duchesne  fut  envoyé 
aux  Trois-Rivières,  &  Charles  Le  Moyne  à  Vi.llemarie, 
(  1)  Journal  des  Jé-  \\m  &  l'autre  en  qualité  d'interprètes  &  de  soldats.  Ce 
dernier  était  né  à  Dieppe,  paroisse  Saint-Remi  (*),  &  ce 
fut,  sans  doute,  sur  ses  invitations  ou  à  son  exemple,  que 
plusieurs  honnêtes  familles  de  la  même  ville  quittèrent  la 
France  &  allèrent  s'établir  à  Villemarie  (**).  Nous  n'osons 


(*)  Charles  Le  Moyne,  fils  de  Pierre  Le  Moyne  &  de  Judith 
Duchesne,  fut  baptisé  dans  l'église  paroissiale  de  Saint-Remy  de 
Dieppe,  le  2  août  i62Ô,.&  reçut  le  nom  de  Charles,  que  lui  imposa 

(2)  État  civil  de  honorable  homme  Charles  Ledoux,  son  parrain  (2).  Vers  l'année 
Dieppe,  regiftres  de  la  i633,  ses  parents  quittèrent  cette  paroisse  &  s'établirent  sur  celle  de 
paroisse  de  St-Remy;  Saint-Jacques  (3),  alors  habitée  principalement  par  des  marins  &  des 
de  1621  a  i632.        commerçants,  &  y  tinrent  une  hôtellerie  :  ce  qui  les  a  fait  qualifier 

(3)  Ibid.,  régi  res  jl^teijers  dans  je  regiftre  de  la  paroisse  de  Villemarie  (4). 

de  la  paroisse  de  St-  _    ,  D.        .    _  . r    T  .  Vj  ». 

loques  de  1604  à  (  )  ^e  'a  Par01sse  de  Saint-Jacques  de  Dieppe,  ou  demeuraient 
l6.2    '  "        les  parents  de  Charles  Le  Moyne,  sont  parties  une  multitude  de. 

(4)  Regiïtres  de  la  familles  pour  aller  s'établir  en  Canada.  Dans  le  regiftre  de  la  seule 
paroisse  de  Villemarie.  année  1628,  on  trouve  mentionnés  des  Duhamel,  Hardy,  Auger, 

Aubuchon,  Dubuc,  Godebout,  Symon,  Davignon,  Caron,  Dujardin, 
Bourdon,  Boulanger,  Léger,  Fontaine,  Baudry,  Le  Duc,  Brunei, 
Dufresne,  Hébert,  Sénécal,  Gaudry,  Thierry,  Duval,  Blondel,  Ger- 
vais,  Vallée,  Leroy,  Lecomte,  Lemercher,  Dumetz,  Godard,  Neveu, 
Lécuyer,  Leroux,  Dumouchel,  etc.  Sur  la  paroisse  de  Saint-Remy 
étaient  établies  des  familles  des  noms  de  Viger,  Cardinal,  Gisfard, 
Duchesne,  etc.,  etc.  Dieppe  étant  alors  l'un  des  principaux  ports  d'oïl 
partaient  les  navires  pour  la  Nouvelle-France,  &  ou  ils  arrivaient  à 
leur  retour  chargés  des  productions  de  ce  pays,  ces  relations  com- 
merciales devaient  naturellement  attirer  en  Canada  un  grand  nombre 
d'habitants  de  cette  ville,  &  en  mettre  beaucoup  d'autres  en  rapport 
avec  les  précédents.  Aussi  voyons-nous  qu'en  l'année  1647  on  avait 


PAIX.   M.   DE  MAISON  NEUVE  EN  FRANCE.    1646.  55 


pas  assurer  qu'il  ait  été  parent  de  Pierre  Le  Moyne, 
écuver,  qui,  en  1602,  était  lieutenant  général  en  l'amirauté 
de  France,  au  siège  de  Dieppe  (1)  ;  mais  nous  ne  craignons 
pas  de  dire  qu'il  s'eft  rendu  plus  illuftre  encore  par  ses 
belles  qualités  personnelles,  par  son  courage  &  par  celui 
de  ses  enfants,  comme  nous  aurons  occasion  de  le  mon- 
trer dans  la  suite  de  cette  histoire  (*) . 


(1)  Archives  de  la 
marine  à  Paris. 


XXIII. 


Cependant  M.  de  Maisonneuve,  ayant  terminé  les  af-  M.  DE  MAISONNEUVE  AR- 


faires  qui  l'avaient  appelé  en  France,  se  mit  en  mer,  & 
arriva  à  Québec  le  20  septembre  1646  (2),  trois  jours  avant 
M.  de  Répentigny.  Celui-ci  était  parti  de  la  Rochelle  sur 
le  navire  appelé  la  Marquise,  que  le  Roi  avait  prêté  pour 
le  conduire  en  Canada  ;  &  la  lettre  de  ce  prince  sur  ce 
sujet  fait  assez  connaître  l'esprit  de  piété  qui  animait  alors 
la  Cour  de  France  :  «  Voulant,  dit  le  Roi,  contribuer,  au- 
«  tant  qu'il  m'eft  possible,  au  bien  &  à  l'avantage  de  la 
<(  Nouvelle-France,  à  peupler  ce  pays,  à  y  faire  enseigner 
«  la  Foi  &  l'Evangile  de  Notre-Sauveur,  j'ai  résolu,  par 
«  l'avis  de  la  Reine  régente,  madame  ma  mère,  de  prêter 
«  l'un  de  mes  vaisseaux,  nommé  la  Marquise,  qui  est 
«  maintenant  au  port  de  la  Rochelle,  avec  ses  agrès,  ca- 
«  nons  &  munitions,  pour  faire  un  voyage  audit  pays, 


RIVE  A  QUEBEC  ET 
REPASSE  AUSSITOT  EN 
FRANCE. 

(2)  Journal  des  Jé- 
suites, i()4G,  sep- 
tembre. 


déjà  donné  à  une  rue  de  Dieppe  le  nom  de  la  Pelleterie,  le  seul  sous 
lequel  elle  fût  alors  connue  (3). 

(*)  Il  serait  difficile  aujourd'hui  de  connaître  les  ancêtres  de 
Charles  Le  Moyne,  &  même  de  suivre  &  de  diftinguer  entre  elles  les 
diverses  branches  de  cette  famille  à  Dieppe,  mentionnées  dans  les 
regiftres  de  Y  état  civil.  Ainsi,  dans  les  années  161 5,  161 6,  16 17,  nous 
y  voyons  quatre  chefs  de  famille  de  ce  nom  :  Barthélémy,  Antoine, 
Jean  &  Pierre  Le  Moyne,  &  vraisemblablement  deux  autres  encore 
du  nom  de  Pierre,  qui  tous  eurent  des  enfants.  De  i63o  à  1640,  nous 
trouvons,  même  dans  cette  petite  ville,  au  moins  quatorze  chefs  de 
famille  du  nom  de  Le  Moyne  :  Thomas,  Nicolas,  Olivier,  Charles, 
Roger,  Jacques-François,  Marc-Antoine,  deux  du  nom  de  Jean, 
quatre  du  nom  de  Pierre,  &  peut-être  un  cinquième  qualifié  capi- 
taine pour  le  Roi,  &  même  un  sixième  Pierre,  exerçant,  en  i643,  la 
charge  de  procureur. 


(3)  Antiquités  & 
chroniques  de  Dieppe, 
parAsseline,  1647. Bi- 
bliothèque de  Dieppe, 
manusc,  in-fol. 


56    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(0  Archivesdu  mi-  «  durant  la  présente  année  (i).  »  Mais  à  Québec,  M.  de 
niftère  des  affaires  Maisonneuve  reçut  une  lettre  de  M.  de  La  Dauver- 

étrangeres,  Amérique,  >, 

foi.  35 1.  Lettre  du  roi  sière,  qui  lui  apprit  que,  depuis  son  départ  de  la  France, 
du  6 avril  1646.  son  beau-frère  avait  été  assassiné;  que  sa  propre  mère 
songeait  à  passer  à  de  secondes  noces;  &  que,  ce  dessein 
devant  être  ruineux  pour  sa  famille,  il  eût  à  repasser  in- 
continent en  France  pour  en  empêcher  l'exécution.  Jugeant 
alors  que  ce  voyage  était  nécessaire,  il  résolut  de  repartir, 
par  le  retour  des  vaisseaux  ;  &,  pour  ne  pas  affliger  trop 
vivement  les  colons  de  Villemarie,  par  une  nouvelle  sépa- 
ration ,  il  ne  remonta  pas  à  Montréal,  &  se  contenta  de 
leur  écrire,  en  s'effbrçant  de  les  consoler  le  mieux  qu'il 
put,  par  l'assurance  qu'il  leur  donna  de  son  retour  Tannée 
(2)  Hiftoire  du  Mont-  suivante  (2).  Dans  le  séjour  qu'il  fit  à  Québec,  en  atten- 
tai, 1645  a  1646.  ^ant  |e  ^part  des  navires,  il  acheta,  le  12  octobre,  au  nom 
de  M.  de  Fancamps,  tous  les  biens  que  madame  de  la  Pel- 
terie  avait  encore  en  France  (*),  &  termina  quelques  af- 
faires d'intérêt,  que  les  Associés  de  Montréal  avaient  avec 
M.  Pierre  de  Puiseaux,  dont  on  a  parlé. 

xxiv. 

fin  de  m.  de  puiseaux.        Ce  vieillard,  qui  s'était  joint  à  la  Compagnie  de  Mont- 
reconn aisance    de    é  ,  av£C        de  dévouement  &  de  bonheur,  étant  en- 

MM.     DE      MONTREAL  ' 

pour  ce  bienfaiteur,  suite  devenu  paralytique  &  affaibli  de  cerveau,  se  mit,  au 
bout  de  quelques  années,  à  redemander  à  M.  de  Maison- 
neuve  ce  qu'il  avait  donné  à  la  Compagnie,  alléguant  qu'il 
voulait  repasser  en  France  &  s'y  faire  traiter.  Une  telle 
demande  eût  pu  surprendre  tout  autre  que  M.  de  Maison- 
neuve  ;  mais,  toujours  semblable  à  lui-même,  ce  cœur  si 
noble  &  si  élevé,  lui  fit  cette  réponse  bien  digne  de  lui  : 
«  Monsieur,  nous  n'avons  rien  fait  par  intérêt,  tout  est 
vous  pouvez  en  être  assuré.  Ici  je  vous 


(*)  C'étaient  la  métairie  de  Saint-Barthélémy,  située  dans  la  pa- 
roisse de  Corbye,  proche  d'Alençon;  le  fief  d'Harinvillers,  dans  les 
paroisses  de  Saint-Aubin  &  Coulonges,  consiftant  en  rentes  seigneu- 
riales; enfin  les  terres  de  Launay  &  de  Souches,  dans  la  paroisse  de 
Saint-Aubin;  le  tout  pour  la  somme  de  vingt-trois  mille  livres. 


PAIX.    M.   DE   PUISEAUX.    1646.  5j 

«  donnerai  tout  ce  dont  vous  aurez  besoin;  &  je  vous 
«  adresserai  à  MM.  de  la  Compagnie  de  Montréal,  en 
«  France,  qui  reconnaîtront  largement  le  bien  que  vous 
«  nous  avez  fait.  »  Ceci  s'était  passé  en  1644.  M.  de  Pui- 
seaux  avait  quitté  alors  Villemarie,  avec  madame  de  la  Pel- 
terie,  au  grand  regret  de  tous  les  colons,  &  était  retourné 
à  Québec,  où  il  avait  repris  possession  de  ses  biens;  ce 
qui  fut  cause  que,  le  1 3  septembre  suivant,  il  fit  une  dona- 
tion devant  notaire  (1).  Deux  ans  après,  le  19  oclobre  fi)  Actes  Je  Tron- 
1646,  M.  de  Maisonneuve,  étant  donc  à  Québec,  ratifia,  au  quet'  li sept- I(314* 
nom  de  MM.  de  la  Compagnie  de  Montréal,  la  cession 
qu'il  lui  avait  déjà  faite  des  fiefs  de  Saint-Michel  &  de 
Sainte-Foy,  ainsi  que  celle  de  tous  les  biens  mobiliers 
donnés  en  1641,  &  M.  de  Montmagny,  Gouverneur,  assifté 
du  sieur  Noël  Juchereau,  licencié  en  droit,  devant  les- 
quels fut  conclu  cet  accord,  déclara  que  M.  de  Puiseaux, 
en  rentrant  en  possession  de  ses  terres,  rembourserait  à 
M.  de  Maisonneuve  les  sommes  que  MM.  de  Montréal 
avaient  dépensées,  pour  des  défrichements  faits  à  Saint- 
Michel  (2).  Mais,  ce  qui  eft  très-remarquable,  quoique  (2)  Documents  pour 
M.  de  Puiseaux  eût  repris  tous  ses  biens,  les  Associés  de  !f vir,  à  I'hlft°ire  du 

r  7  Canada,  de   1026  a 

Montréal  exécutèrent  avec  une  religieuse  fidélité  la  pro-  1768,  in-fol.,  pièce 

messe  que  lui  avait  faite  M.  de  Maisonneuve.  Nonobstant  6°e'a  °-uebec- 

ce  désiftement  qu'ils  attribuaient  à  l'affaiblissement  de  ses 

facultés,  ils  le  considérèrent  toujours  comme  l'un  d'eux, 

lui  prodiguèrent  toutes  sortes  de  soins,  le  traitèrent  avec 

la  même  affedion  que  s'il  eût  été  leur  propre  frère,  & 

veillèrent  sur  lui  avec  la  même  sollicitude  jusqu'à  son 

dernier  soupir,  qu'il  rendit  à  l'âge  de  soixante-dix-sept  ou 

soixante-dix-huit  ans.  Comme  tous  les  Associés  de  Mont- 

tréal,  M.  de  Puiseaux  désirait  beaucoup  de  voir  ériger  un 

Siège  épiscopal  en  Canada,  &  donna  même  par  son 

teftament,  fait  à  la  Rochelle  le  21  juin  1647,  ^a  terre  de 

Sainte-Foy,  pour  le  soutien  du  futur  évêque(3)  (*).  M.  de    i'3)  Notes  sur  les  re- 

giftres  de  Notre-Dame 

 de  Québec,  in- 12,  p. 

19. 

(*)  Cette  disposition  teftamentaire  de  M.  de  Puiseaux  refta  long- 


58    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


Maisonneuve,  ayant  terminé  les  arrangements  dont  nous 
parlons,  repartit  donc  pour  la  France  le  3 1  ocrobre,  quoique, 
sans  le  savoir,  il  dût  trouver  sa  mère  remariée.  Il  fit  cette 
traversée  avec  MM.  Giffart  &  Tronquet,  qui  allaient  sol- 
liciter, touchant  la  traite,  quelques  règlements  dont  nous 
parlerons  ailleurs  ;  &  M.  d'Ailleboult,  en  l'absence  pro- 
longée de  M.  de  Maisonneuve,  continua  d'être  chargé  du 
commandement  à  Villemarie. 


xxv. 

MAUVAISE  FOI  DES 
AGNIERS  DANS  LA  PAIX 
QU'ILS  AVAIENT  FAITE. 


p.  3 


Malgré  la  joie  universelle  que  l'alliance,  conclue 
en  1645  avec  les  Iroquois  avait  fait  naître  à  Québec,  à 
Villemarie  &  aux  Trois-Rivières ,  on  n'avait  cependant 
contracté  la  paix  qu'avec  une  seule  des  cinq  nations  iro- 
quoises,  celle  des  Agniers,  les  plus  rapprochés  de  l'île 
de  Montréal.  Sous  le  nom  d'Iroquois,  on  comprenait  cinq 
nations  confédérées  :  les  Agniers,  les  Onneiouts,  les  Onon- 
(1)  Relation  de  1646,  tagués,  les  Sonnontouans  &  les  GoïogBens  (i).  Ces  quatre 
dernières  n'avaient  point  paru  dans  le  traité  d'alliance  ;  & 
encore  les  Agniers  ne  firent  avec  les  Français  qu'une 
paix  fourrée,  résolus  qu'ils  étaient  de  les  surprendre  lors- 
qu'ils les  verraient  le  moins  sur  leurs  gardes,  &  qu'ils 
pourraient  les  accabler  impunément.  Mais,  ne  jugeant  pas 
que  le  moment  fût  favorable  pour  faire  alors  quelque  coup, 
ils  réitèrent  tranquilles  cette  année  1646.  Ceux  d'entre  eux 
qui  allèrent  à  Villemarie  dirent  cependant  aux  sauvages 
des  diverses  nations  qu'ils  y  trouvèrent  que  les  Iroquois 
d'Onneiout  &  ceux  d'Onnontagué,  n'étant  point  entrés 
dans  le  traité  de  paix,  ils  eussent  à  se  tenir  sur  leurs 
gardes,  attendu  que  ces  deux  nations  Iroquoises  étaient 


(2)  Notes  sur  les  re- 
gistres de  Notre-Dame 
de  Québec,  in- 12,  p. 
19. 

(3)  Hiftoire  du  Mont- 
réal, de  1640  à  1641. 


temps  ignorée,  &  ne  fut  connue  en  Canada  que  vers  l'année  1733. 
Mais,  quelque  diligence  que  fissent  alors  les  membres  du  Chapitre  de 
Québec  pour  en  presser  l'exécution,  ils  ne  purent  jamais  découvrir 
la  terre  de  Sainte-Foy  (2),  qui,  après  la  mort  du  teftateur,  dut  être 
occupée  par  d'autres  particuliers,  ou  rentrer  dans  le  domaine  de  la 
grande  Compagnie,  comme  un  bien  abandonné.  Cette  terre,  d'après 
M.  Dollierde  Casson,  était  situéeà  une  journée  au-dessus  de  Québec, 
sur  le  bord  du  fleuve  Saint-Laurent  (3). 


PAIX.  VILLEMARIE  FORTIFIÉE.    1646.  5g 

parties  de  leur  pays  pour  surprendre  les  Hurons  8c  de  là 
venir  fondre  sur  Villemarie.  A  ce  discours  la  terreur  saisit 
quelques-uns  des  sauvages  ;  ils  s'éloignèrent  incontinent 
de  cette  place,  8:  le  Borgne  de  l'île,  qui  s'était  déjà  retiré 
précédemment  aux  Trois- Rivières,  envoya  des  messagers 
coup  sur  coup,  pour  presser  ceux  de  sa  nation  qui  reliaient 
encore  à  Villemarie  de  descendre  au  plus  vite,  ce  que 

.  -i         j~  i        /  \  fi)  Relation  de  1646, 

pourtant  ils  ne  firent  pas  alors  (1).  y4 

XXVI. 

Les  Agniers  ne  laissaient  pas  cependant  de  rôder  a  la  faveur  de  la 
souvent  auprès  du  Fort  des  Trois-Rivières,  &  plus  sou-  ™*M-^™otsT 

r  ■  r.  FORTIFIE  VILLEMARIE 

vent  encore  autour  de  Villemarie.  La  défiance  qu'ils  inspi- 
raient fut  cause  que,  dans  ce  dernier  poife,  on  crut  sage- 
ment qu'il  fallait  se  prémunir  contre  eux.  «  M.  d'Aillebouft, 
«  rapporte  le  P.  Lallemant,  s'eft  bravement  fortifié  ;  il  eff 
s  louable  en  ce  point,  ayant  mieux  aimé  quitter  quelques 
*  ouvrages  particuliers  fort  importants,  que  de  manquer 
c  au  public  (2).  »  Il  parle  ici  de  plusieurs  terres  que  (2)  Relation  de  1647, 
M.  d'Aillebouft  faisait  défricher  &  mettre  en  culture,  pour  p' 23'  anc-  edlt' 
son  propre  compte  8:  pour  le  bien  des  colons,  quoique 
sans  dessein  de  se  les  approprier,  les  Associés  de  Mont- 
réal ayant  promis  de  renoncer  à  toute  propriété  particu- 
lière sur  les  terres  de  Pile  &  de  travailler  gratuitement  à 
l'œuvre  de  Villemarie.  Il  profita  donc  de  ce  temps  de 
calme  pour  achever  les  fortifications  de  Villemarie,  & 
réduisit  le  Fort  à  quatre  bâfrions  réguliers,  si  bien  cons- 
truits &  si  solides,  qu'on  n'avait  encore  rien  vu  de  sem- 
blable au  Canada.  Il  eff.  vrai  que  ce  Fort,  ayant  été  établi 
trop  près  du  Saint-Laurent,  qui  sort  quelquefois  de  son 
lit,  était  menacé,  à  certains  temps  de  l'année,  d'un  entier 
bouleversement,  à  cause  des  montagnes  de  glace  poussées 
par  les  eaux  de  ce  fleuve;  &  il  arriva  de  là  que,  dans  la 
suite,  après  que  les  colons  furent  sortis  du  Fort  pour  se 
fixer  sur  les  terres,  on  négligea  d'en  réparer  les  bail  ions, 
qui  n'exifïaient  plus  déjà  en  1672,  ainsi  que  nous  le  di- 
rons en  son  lieu.  Néanmoins,  au  temps  où  M.  d'Aille- 
bouft  les  fit  conftruire,  ces  balfions  furent  très-avantageux 


ÔO    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


pour  la  défense  de  la  place  &  inspirèrent  de  la  terreur  aux 
Iroquois. 

XXVII. 

le  père  jogues,  en-  A  l'occasion  de  la  paix  faite  avec  les  Agniers,  on 
voye  a  agnie  pour  avajt  :Ug£  a  pr0pOS  d'envoyer  chez  eux  le  P.  Jogues,  pour 

CONFIRMER    LA    PAIX  >      °  r        r  -/.  .  1 

par  des  présents,  leur  témoigner  la  satisfaction  &  la  joie  de  M.  de  Mont- 
magny  de  voir  enfin  la  bonne  harmonie  si  heureusement 
rétablie.  Mais  des  Algonquins  chrétiens,  voyant  ce  Père 
qui  s'embarquait,  l'avertirent  de  ne  point  parler  de  la  foi 
de  prime  abord  aux  Agniers  :  «  Il  n'y  a  rien  de  si  rebu- 
tant, au  commencement,  lui  dirent-ils,  que  notre  doc- 
trine, qui  semble  exterminer  tout  ce  que  les  hommes 
ont  de  plus  cher;  &  parce  que  votre  longue  robe  prêche 
aussi  bien  que  votre  bouche,  il  serait  à  propos  de 
paraître  chez  les  Agniers  avec  un  autre  habit.  »  Le 
P.  Jogues  suivit  ce  conseil,  comme  étant  très-sage  ;  & 
accompagné  du  sieur  Bourdon,  habitant  de  Québec,  il 
partit,  le  16  mai  1646,  des  Trois-Rivières,  conduit  par 
quatre  Iroquois  Agniers  &  suivi  de  jeunes  Algonquins, 
qui  portaient  dans  un  canot  à  part  des  présents,  de  la 
part  de  M.  de  Montmagny  pour  la  confirmation  de  la 
paix.  La  veille  de  la  fête  du  Saint-Sacrement,  ils  arri- 
vèrent au  bout  d  un  lac  qui  se  joint  à  un  autre  plus  grand, 
nommé  déjà  lac  Champlain,  &  ils  donnèrent  à  l'autre  le 
nom  de  lac  du  Saint-Sacrement,  qu'il  a  conservé  jus- 
qu'à ce  jour. 

XXVIII 

les  agniers  pressent  A  Orange,  première  habitation  des  Hollandais,  ils  iu- 
le père  jogues  de  rent  fort  bien  reçus  par  le  capitaine,  &  arrivèrent  enfin  au 
repartir.  pays  des  Agniers,  qui,  informés  de  leur  venue,  firent  une 

assemblée  générale  de  tous  les  principaux  capitaines  & 
des  anciens  du  pays,  dans  laquelle  on  diftribua  les  pré- 
sents envoyés  par  Onontio.  Le  P.  Jogues  réunit  ensuite 
quelques  chrétiens,  encore  captifs  chez  les  Agniers,  les 
inftxuisit  &  leur  adminiftra  le  sacrement  de  Pénitence  ; 
mais,  sur  l'invitation  des  Agniers  eux-mêmes,  qui  pres- 
saient le  départ  des  députés,  il  repartit,  avec  le  désir,  ce- 


PAIX.   LE   PÈRE  JOGUES  A  AGNIÉ.    1646.  6l 

pendant,  d'y  faire  un  second  voyage  &  d*y  commencer 

une  mission.  Si  ces  barbares  pressaient  ainsi  les  Français 

de  partir,  c'efï  que  déjà  ils  leur  avaient  appris  qu'une 

troupe  d'Iroquois  des  autres  nations  étaient  en  marche 

pour  attendre  les  Hurons  au  passage  :  «  Nous  ne  pen- 

«  sons  pas,  ajoutèrent-ils,  s'adressant  aux  députés,  qu'ils 

«  vous  fassent  aucun  mal;  mais  nous  craignons  pour  les 

«  deux  Algonquins  qui  sont  avec  vous  (i).  »  Cependant  Oj  Relation  de  1646, 

les  sauvages  d'Onneiout  &  d'Onnontagué,  qui  s'étaient  p'  I4' l5' l6' I?' 

mis,  en  effet,  en  campagne,  avaient  dessein  de  tomber 

sur  les  Français  aussi  bien  que  sur  les  Hurons  8c  les 

Algonquins,  &  ils  commencèrent  par  ces  derniers,  comme 

nous  allons  le  voir  au  chapitre  suivant. 


62    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


CHAPITRE  VII 


DEUXIÈME  GUERRE  DES  IROQUOIS,  DE    1 646  A  l65o. 


deux  femmes  sauvages        Le  3  de  juillet  1 646,  on  vit  arriver  à  Villemarie  deux 
arrivent  a  ville-  femmes  sauvages,  mouillées  depuis  les  pieds  jusqu'à  la  tète, 

MARIE,    PORTEES   SUR  ^       '  r  . 

DES  BATONS  FLOT-  abattues  &  tout  éplorées.  Interrogées  sur  le  sujet  de  leur 
TANTS*  triftesse  :  «  Nous  descendions  ici,  ma  fille  &  moi,  dit  la 

.  «  plus  âgée,  lorsque  nous  avons  aperçu  des  hommes  que 
«  nous  croyions  être  de  nos  ennemis.  La  peur  nous  sai- 
«  sissant,  nous  avons  abandonné  notre  petit  bateau  d'é- 
«  corce  &  tout  notre  bagage,  marchant  &  courant  huit 
«  jours  entiers  dans  ces  grands  bois,  de  peur  de  tomber 
«  entre  leurs  mains,  &  ne  mangeant,  pendant  ce  temps, 
«  que  des  fruits  sauvages,  quand  nous  en  rencontrions,  & 
«  encore  ne  les  cueillions-nous  qu'à  la  course.  »  —  Mais 
«  comment  avez-vous  donc  pu  aborder  à  cette  île,  sans 
«  canot?  »  lui  demanda-t-on.  —  «  Nous  avons  ramassé  des 
«  morceaux  de  bois,  reprit-elle,  nous  les  avons  liés  en- 
«  semble  avec  des  écorces  &  nous  nous  sommes  mises 
«  dessus,  ramant  avec  des  bâtons,  aimant  mieux  nous 
«  confier  à  la  merci  des  eaux  &  être  noyées  que  de 
«  tomber  entre  les  mains  d'ennemis  si  cruels.  Ces  mor- 
«  ceaux  de  bois  venant  enfin  à  se  séparer,  nous  sommes 
«  tombées  dans  le  courant;  &,  après  nous  être  bien  dé- 
«  battues,  nous  avons  saisi  de  nouveau  nos  bois,  qui 
«  nous  ont  conduites  jusqu'au  bord  de  votre  île.  »  Elles 
avaient  fait  ainsi  plus  de  deux  lieues  sur  ces  bâtons  flot- 
tants, n'attendant  que  l'heure  d'être  englouties  dans  la 
profondeur  du  fleuve,  qui,  au-dessus  de  l'île  de  Montréal, 
paraît  vaite  comme  une  mer.  Ces  femmes,  ainsi  échap- 


DEUXIÈME  GUERRE  DES  IROQUOIS.  1646. 


63 


pées  du  péril,  firent  sécher  leurs  robes,  sans  paraître 
touchées  de  la  perte  de  leur  canot,  de  leurs  vivres  &  de 
tout  leur  bagage,  heureuses  de  se  voir  dans  ce  lieu  de 
sûreté  (i). 

Au  mois  d'août  de  cette  même  année,  le  Borgne  de 
l'île,  remontant  dans  son  pays  avec  les  siens,  tomba  dans 
une  embuscade  que  lui  avaient  dressée  les  Iroquois,  & 
perdit  un  jeune  guerrier.  Celui-ci,  blessé  à  mort  d'un 
coup  d'arquebuse,  fut  aussitôt  porté  à  Montréal  ;  8:  quoi- 
qu'il n'eût  jamais  été  infiruit  de  la  Foi  chrétienne,  il  reçut 
avec  tant  de  fruit  les  paroles  qu'on  lui  adressa  dans  cette 
extrémité,  qu'il  sembla  n'avoir  reçu  le  coup  de  la  mort 
que  pour  passer,  par  le  sacrement  du  Baptême,  à  la  pos- 
session de  la  véritable  vie  (2).  Il  était  âgé  d'environ 
■quinze  ans  &  avait  perdu  ses  père  8c  mère;  ce  qui  don- 
nerait à  entendre  qu'il  avait  été  pris  dans  quelque  combat  : 
car  il  était  Iroquois  de  nation.  Il  fut  nommé  Laurent,  8c 
mourut  le  jour  même  de  son  baptême,  le  1 1  août  1646  (3). 
Ceux  qui  avaient  dressé  l'embuscade  dans  laquelle  tomba 
le  capitaine  de  l'île  étaient  de  la  nation  d'Onneiout,  au 
nombre  de  dix-sept,  &  nonobftant  leur  petit  nombre 
avaient  blessé  à  mort  ce  jeune  homme  8c  fait  prisonnières 
deux  femmes,  dont  l'une  était  déjà  fort  âgée. 

Comme  ils  retournaient  dans  leur  pays,  ils  aper- 
çurent, de  loin,  un  canot  de  Hurons,  8c  furent  en  même 
temps  découverts,  à  leur  tour,  par  ceux  qui  conduisaient 
ce  canot.  Aussitôt  les  Hurons,  au  nombre  de  trente 
hommes,  mettent  pied  à  terre,  pour  aviser  à  ce  qu'ils 
feraient;  Se,  de  leur  côté,  ceux  d'Onneiout  en  font  autant. 
Les  uns  ne  savaient  pas  le  nombre  des  autres,  ce  qui  fut 
cause  que  les  capitaines  de  ces  deux  petites  troupes,  pour 
donner  courage  à  leurs  gens,  les  exhortèrent  à  se  mon- 
trer braves  8c  à  mourir  plutôt  que  de  lâcher  pied.  Enfin 
ceux  d'Onneiout  viennent  les  premiers,  pour  attaquer  les 
Hurons,  placés  derrière  une  pointe,  8c,  à  leur  abord,  on 


(1)  Relation  de  1646, 
p.  40,  5o. 

II. 

LES  ONNEIOUTS  ATTA- 
QUENT LE  BORGNE  DE 
l'île  ET  LUI  TUENT 
UN  JEUNE  SAUVAGE 
QUI  REÇOIT  LE  BAP- 
TÊME. 


(2)  Relation  de  1646, 
P.  35. 


(3)  Regiftre  des  bap- 
têmes de  la  paroisse 
de  Villemarie,  1 1  août 
1646. 


III. 


RENCONTRE  SINGULIERE 
DE  CES  ONNEIOUTS 
AVEC  DES  HURONS. 
ONNEIOUT  CONDUIT  A 
VILLEMARIE. 


64    II*  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

pousse,  de  part  &  d'autre,  un  grand  cri,  selon  la  coutume 
des  sauvages,  à  qui  ce  bruit  servait  de  trompettes  &  de 
tambours.  Mais  les  Hurons,  s'imaginant  que  les  Iroquois, 
qui  les  prévenaient  de  la  sorte,  étaient  en  grand  nombre, 
s'enfuirent  aussitôt  dans  les  bois,  à  la  réserve  de  cinq  qui 
tinrent  ferme,  résolus  de  mourir  sur  la  place  ;  &,  de  leur 
côté,  les  Iroquois,  jugeant  par  le  cri  qu'avaient  poussé  les 
Hurons  que  ceux-ci  leur  étaient  supérieurs  en  nombre, 
s'enfuirent  aussi,  sans  qu'il  en  reftât  un  seul;  en  sorte 
que  les  cinq  Hurons  qui  n'avaient  pas  lâché  pied  se  re- 
gardèrent les  uns  les  autres,  bien  étonnés  de  se  trouver 
sans  ennemis.  A  la  faveur  de  ce  désordre  causé  par  la 
frayeur,  les  deux  femmes  prisonnières,  dont  nous  avons 
parlé,  se  délient,  se  sauvent  dans  les  bois,  &  l'une  d'elles 
venant  à  rencontrer  l'un  des  Hurons  lui  fait  connaître 
que  les  Iroquois  ne  sont  qu'au  nombre  de  dix-sept.  A  ces" 
mots  il  court  pour  avertir  ses  camarades,  qui  se'  rallient 
&  commencent  à  couper  le  chemin  aux  ennemis.  Enfin, 
ils  font  si  bien  qu'ils  en  saisissent  un  &  l'amènent  à  Ville- 
marie.  Les  Hurons  s'étaient  empressés  de  rendre  la  liberté 
à  cette  femme  Algonquine  qui  leur  avait  donné  un  si  utile 
avertissement;  mais  ils  ne  purent  retrouver  sa  compagne 
plus  âgée,  tant  elle  s'était  éloignée  précipitamment  dans 
sa  fuite.  Quelques  jours  après,  elle  arriva  seule  à  Ville- 
marie,  au  grand  étonnement  des  Français  &  des  sauvages, 
qui  admiraient  comment  une  vieille  femme  avait  pu  tra- 
verser tant  de  terres  &  tant  d'eau  sans  bateau  &  sans 
vivres,  n'ayant  ni  couteau  ni  hache,  &  parcouru  une 
étendue  d'eau  de  plus  de  trois  lieues.  M.  d'Aillebouft 
accueillit  avec  joie  ces  Hurons,  &  fit  tous  ses  efforts  afin 
de  retirer  de  leurs  mains  l'Iroquois  qu'ils  avaient  pris.  I! 
offrait  même  de  grands  présents  pour  sa  délivrance  ; 
mais,  voyant  qu'ils  voulaient  le  conduire  dans  leur  pays, 
il  les  pria,  par  un  présent,  de  lui  sauver  la  vie  &  de  le 
ramener,  l'an  prochain,  à  Onontio,  à  dessein  de  faire 

alliance  avec  les  Iroquois  par  le  moyen  de  ce  prison- 
Ci)  Relationde  1G4G,      .  L  i  J  £ 

p  ît,5z.  nier  (ij. 


DEUXIÈME  GUERRE  DES  IROQUOIS.  1646. 


C5 


Pour  apporter  quelque  remède  à  ces  maux,  on  jugea 
expédient  de  renvoyer  chez  les  Agniers  le  P.  Jogues.  Il 
devait  y  passer  l'hiver  &  avait  ordre  de  faire  tout  ce  qui 
serait  en  lui  pour  porter  à  la  paix  les  Iroquois  des  autres 
nations  qu'il  pourrait  voir  dans  les  bourgades  des  Agniers. 
En  cas  de  refus  de  la  part  des  autres,  il  devait  fortement 
presser  les  Agniers  de  les  empêcher  de  se  répandre  sur  la 
rivière  des  Prairies,  par  laquelle  passaient  les  Hurons, 
comme  aussi  engager  ces  nations  Iroquoises  à  prendre 
pour  théâtre  de  leurs  guerres  cette  partie  du  fleuve  Saint- 
Laurent  qui  eft  beaucoup  au  delà  de  l'île  de  Montréal; 
ou  du  moins  leur  défendre  d'approcher  de  cette  île. 
«  Si  Dieu  nous  accorde  cette  bénédiction,  disait  à  ce 
«  sujet  le  P.  Jérôme  Lallemant,  cette  île  sera  le  centre  de 
«  la  paix,  comme  elle  a  été  le  lieu  de  toutes  les  guer- 
«  res  (1).  »  Le  24  septembre  1646,  le  P.  Jogues  partit  donc 
des  Trois-Rivières  pour  aller  au  pays  des  Agniers;  mais 
avant  qu'il  arrivât,  ceux-ci  avaient  déjà  envoyé  des  pré- 
sents aux  autres  nations  Iroquoises,  afin  de  s'unir  toutes 
entre  elles  &  de  conspirer,  de  concert,  à  la  ruine  des 
Français,  des  Hurons  &  des  Algonquins.  On  dit  que  le 
sujet  de  cette  perfidie  vint  de  la  haine  que  des  Hurons 
captifs  chez  les  Agniers  leur  avaient  inspirée  pour  la  reli- 
gion chrétienne.  Ces  Hurons,  ayant  été  atteints,  dans  leur 
pays,  de  maladies  contagieuses,  qu'ils  attribuaient  aux 
charmes  prétendus  des  missionnaires,  avaient  jeté  ces 
pensées  dans  l'esprit  des  Iroquois,  en  leur  persuadant 
que,  ces  Religieux  portaient  avec  eux  des  démons,  &  que 
leur  doctrine,  aussi  bien  que  leurs  personnes,  ne  tendait 
qu'à  la  perte  de  tous  les.  sauvages. 

Les  Agniers,  convaincus  de  ces  prétendus  maléfices, 
accusaient,  en  effet,  le  P.  Jogues  d'avoir  caché,  dans  son 
premier  voyage,  des  sorts  dans  une  petite  caisse  qu'il 
avait  laissée  à  son  hôte  pour  gage  de  son  retour;  &  ce 
qui  les  confirmait  encore  dans  cette  fausse  opinion,  c'eft 
que,  depuis  son  départ,  la  maladie  s'était  répandue  parmi 

TOME  II.  5 


IV. 

LE  PÈRE  JOGUES  VA  NÉ- 
GOCIER LA  PAIX  CHEZ 
LES  AGNIERS,  QUI,  AU 
CONTRAIRE,  SE  PRÉ- 
PARENT A  NOUS  FAIRE 
LA  GUERRE. 


(1)  Relation  de  1646, 
p.  41,  42. 


V. 

l'instigation  des 
perfides  hurons , 
les  agniers  attri- 
buent aux  mission- 
naires les  calamités 
publiques  et  massa- 
crent le  père  jo- 

GUE6. 


66    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


eux,-  &  que  leurs  blés  avaient  été  endommagés  par  les 

(1)  Reiatïondei647,  insectes  (i).  Ce  récit  du  P.  'Lallemant  eft  fortifié  encore 
pu  2,i-  par  la  mère  Marie  de  l'Incarnation  :  «  Ce  qui  a  porté  ces 

«  barbares  à  rompre  la  paix  que  nous  croyions  si  bien 
«  établie,  dit-elle,  c'eft  l'aversion  que  quelques  Hurons 
«  captifs  leur  ont  donnée  de  notre  Foi,  disant  que  c'était 
«  ce  qui  avait  attiré  toutes  sortes  de  malheurs  sur  leur 
«  nation,  l'avait  infectée  de  maladies  contagieuses  &  avait 
«  rendu  leur  chasse  &  leur  pêche  moins  abondantes 
h  qu'elles  ne  l'étaient  avant  qu'ils  eussent  reçu  notre. 
«  croyance.  Presque  en  même  temps,  la  mortalité  s'étant 
«  répandue  dans  les  villages  des  Iroquois,  où  elle  a  mois- 
it sonné  beaucoup  de  monde,  &  le  mauvais  air  ayant 
«  fait  naître  une  espèce  de  ver  dans  leurs  blés,  qui  les  a 
«  presque  tous  rongés,  ces  accidents  fâcheux  leur  ont 
«  facilement  persuadé  que  ce  que  les  Hurons  captifs  leur 

(2)  Lettre  34, 1647,  «  avaient  dit  était  véritable  (2).  »  Aussi  le  P.  Jogues  étant 
p.  419, 420.  arrivé  chez  eux  le  7  octobre,  à  peine  eut-il  mis  pied  à 

terre  que ,  contre  toute  juftice ,  lui  &  son  compagnon , 
jeune  Français  séculier,  furent  battus,  dépouillés  &  con- 
duits en  cet  état  au  bourg  le  plus  voisin,  où,  le  lendemain 

(3)  Relation  de  1 047,  de  leur  arrivée,  on  les  massacra  l'un  &  l'autre  (3).  Après 
P\l>2&3'    ■        une  si  noire  perfidie,  les  Agniers  se  mirent  aussitôt  en 

campagne  pour  surprendre  les  Français  &  leurs  alliés, 
avant  même  que  ceux-ci  eussent  appris  la  nouvelle  de 
cette  déclaration  de  guerre. 

VI. 

LES  IROQUOIS  RECOM-  LeS  Hurons  &  les  Algonquins  se  considéraient  alors 

mencent  leurs  hos-  comme  dans  un  état  de  paix  profonde,  &  étaient  sans  dé- 

TILITES  DANS  L  ILE  DE  ... 

MONTRÉAL,  fiance  occupés  à  la  chasse  sur  différentes  rivières  ;  ce  qui 

fut  cause  que  les  Iroquois,  étant  venus  à  tomber  sur  eux 
tout  à  coup,  en  firent  un  épouvantable  massacre,  comme 
nous  le  raconterons  bientôt.  Le  17  de  novembre  1646, 
trois  Hurons,  qui  étaient  à  Villemarie  &  retournaient  de 
la  chasse,  perdirent  un  de  leurs  compagnons,  &  s'étant 
mis  en  devoir,  quelques  jours  après,  d'aller  le  chercher, 
ils  furent  pris  par  une  bande  d'Iroquois  cachés  en  embus- 


2e   GUERRE.    HOSTILITÉS  A  VILLEMARIE.    1646.  67 

cade  dans  cette  île  (j).  Le  bruit  de  cette  nouvelle  guerre  (ij  Relation  de  , 1647 
se  répandit  bientôt,  &  les  sauvages  alliés  s'éloignèrent  in-  p- 3- 
continent  de  Villemarie.  Il  n'y  refta  que  six  Hurons,  qui, 
s'étant  éloignés  à  quelques  lieues  du  Fort,  se  mirent  à 
conftruire  leurs  cabanes  pour  la  chasse.  Un  Français, 
qui  les  avait  accompagnés  afin  de  les  aider  charitablement 
dans  ce  travail,  en  blessa  un  par  mégarde  d'un  coup  de 
hache  qu'il  lui  déchargea  sur  la  main.  Affligés  de  cet  acci- 
dent, &  voulant  procurer  quelque  soulagement  au  blessé, 
le  Français  &  un  Huron  le  conduisent  à  Villemarie,  &, 
comme  ils  s'avançaient  vers  le  Fort,  ils  aperçoivent  sur 
la  neige  une  pifte  fraîchement  battue  par  une  troupe  d'Iro- 
quois  venus  à  la  chasse  des  hommes  :  «  Ah!  je  vois  bien 
«  maintenant,  s'écrie  le  blessé,  que  cette  plaie  eft  un  coup 
«  de  la  Providence,  &  non  point  un  accident  ;  la  bonté  de 
«  Dieu  m'a  fait  perdre  une  main  pour  nous  sauver  la  vie 
«  à  tous  trois.  ».  En  effet,  des  quatre  Hurons  refiés  à  la 
cabane,  trois  furent  pris  par  les  Agniers,  &  le  quatrième 
se  perdit.  Le  blessé  dont  nous  parlons  ajoutait  en  témoi- 
gnant déjà  à  Dieu  sa  reconnaissance  :  «  Il  elt  vrai  que 
«  nous  ne  sommes  pas  encore  en  assurance,  nous  pou- 
«  vons  rencontrer  l'ennemi  dont  nous  avons  vu  les  ves- 
«  tiges;  mon  seul  regret  eft  que  je  ne  me  suis  pas  confessé 
«  depuis  longtemps.  »  L'autre  Huron  qui  l'accompagnait 
s'attriftait  bien  davantage  encore,  pensant  qu'il  n'était 
pas  même  baptisé;  cependant  ils  arrivèrent  à  l'hôpital 
sans  être  assaillis  par  personne.  Là,  comme  le  blessé  ne 
pouvait  souffrir  la  main  du  chirurgien,  on  lui  reprocha 
de  n'avoir  pas  de  cœur,  &  l'interprète  ajouta  qu'en  France 
on  liait  ceux  qui  ne  pouvaient  souffrir  la  cure  de  leurs 
plaies.  —  «  Eh  bien!  repartit-il,  puisque  je  suis  parmi  les 
«  Français,  il  faut  m'accommoder  à  la  Française  ;  liez- 
«  moi  &  me  faites  garder  vos  coutumes.  »  On  le  lia  en 
effet,  &  il  endura,  plusieurs  jours,  cette  douloureuse  opé- 
ration, sans  donner  aucun  signe  d'impatience. 

vu. 

Le  3o  novembre  de  la  même  année  1646,  jour  de  saint  DEUX  COLONS  DE  V1LLB  • 


68    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


LEMARIE  PRIS  ET  MIS  André,  deux  Français,  s'étant  un  peu  écartés  de  Villema- 
a  mort  par  les  iro-  r-ie  furent  pris  par  jes  Iroquois  &  emmenés  par  ces  bar- 

Q.UOIS.    RICHELIEU  TV  t  1  11 

brûlé.  bares.  «  Nous  en  avons  demandé  des  nouvelles  aux  cap- 

«  tifs  échappés  du  pays  des  Agniers,  dit  le  P.  Lallemant  : 
«  ils  n'en  ont  eu  aucune  connaissance  ;  ce  qui  nous  fait 
«  conjecturer  que,  s'étant  peut-être  déliés  pour  s'enfuir, 
«  ils  ont  été  repris  &  assommés,  ou  qu'ils  sont  morts  de 
«  faim  &  de  froid,  dans  les  bois;  ou  qu'enfin  ces  perfides, 
«  ce  qui  est  plus  probable,  ne  trouvant  pas  de  vivres  à 
«  leur  retour,  car  la  saison  était  mauvaise,  les  auront  tués 
«  &  mangés  en  chemin.  Le  bruit  a  couru  qu'on  avait  vu 
«  leurs  chevelures  dans  le  pays  des  Iroquois.  »  Un  de 
cette  nation,  qui  fut  pris  ensuite  par  les  Français,  interrogé 
sur  le  sort  de  ces  deux  prisonniers,  répondit  qu'on  ne  les 
avait  point  amenés  dans  son  pays,  que  leurs  chevelures 
seulement  y  avaient  été  apportées,  &  il  nomma  ceux  des 

(1)  Reiationdei6.)7,  Iroquois  qui  les  avaient  massacrés  l'un  &  l'autre  (i).  Nous 
p-74-  ignorons  les  noms  de  ces  deux  victimes,  attendu  que 

n'ayant  point  été  inhumées  à  Villemarie,  les  Pères  Jésuites, 
selon  leur  coutume,  ainsi  que  nous  l'avons  fait  obser- 
ver déjà,  ne  les  ont  point  mentionnées  dans  le  regiftre  des 
sépultures.  Au  commencement  de  cet  hiver,  les  Iroquois 
pillèrent  le  Fort  Richelieu,  laissé  sans  soldats  par  M.  de 
Montmagny,  &  le  brûlèrent  ensuite,  disant  par  raillerie 

(2)  DoiiierdeCasson,  qu'il  n'était  que  de  bois  (2);  puis,  au  mois  de  mars  1647, 
1G46,  1647.  s'étant  divisés  en  plusieurs  bandes,  ils  allèrent  en  guerre 

de  toutes  parts. 

vm.  _     ,!•',".  ,'• 

hostilités  des  iro-     Le  5  du  même  mois,  deux  Algonquins,  partis  des  Trois- 

Rivières  avec  deux  femmes  pour  prendre,  à  quatre  ou 

cinq  lieues  de  là,  la  chair  d'un  élan  qu'un  Huron  avait 

tué,  furent  aperçus  &  pris  par  une  bande  d'Iroquois.  Mais, 

dans  l'espérance,  sans  doute,  d'éviter  une  mort  cruelle, 

ces  perfides  captifs  leur  firent  connaître  l'état  des  Français 

aux  Trois -Rivières  &  les  endroits  où  les  Algonquins 

étaient  allés  pour  leurs  grandes  chasses  depuis  peu.  Le 

lendemain  6,  qui  était  le  jour  des  Cendres,  comme  tous  les 


0_L'OIS  A'JX  TROIS-RI- 
VIERES. 


2e  GUERRE.   HOSTILITÉS  AUX  TROIS  RIVIÈRES.    1647.  69 

colons  de  ce  poire  étaient  assemblés  à  l'église  pour  le  ser- 
vice divin,  ces  Iroquois,  profitant  de  la  circonftance,  pil- 
lèrent deux  maisons  un  peu  écartées  du  Fort,  dans  les- 
quelles plusieurs  Français  avaient  cru  mettre  en  sûreté  la 
meilleure  partie  de  leurs  meubles  ;  en  sorte  qu'au  sortir 
de  la  messe,  ils  se  trouvèrent  dénués  d'habits,  de  couver- 
tures, de  poudre,  de  plomb,  d'arquebuses  &  d'autres 
choses  de  première  nécessité,  les  Iroquois  ayant  enlevé  la 
charge  de  plus  de  quinze  hommes,  &  n'ayant  laissé  que 
ce  qu'ils  ne  purent  emporter  avec  eux.  Après  quoi,  ces 
barbares  mirent  leur  butin  en  sûreté  pour  aller  tom- 
ber ensuite  sur  les  Algonquins,  qui  chassaient,  les  uns  du 
côté  du  sud,  les  autres  du  côté  du  nord  du  fleuve  Saint- 
Laurent. 

ix. 

Sur  les  indications  des  perfides  captifs,  ils  trouvé-  ALGONQUINS  MASSACRÉS 
rent  aisément  les  pistes  des  chasseurs  empreintes  sur  la 
neige  (i)  &  se  divisèrent  en  deux  bandes.  Ceux  qui  tirè- 
rent au  nord  arrivèrent  bientôt  aux  cabanes  des  Algon-  TISTE- 
quins,  où  ils  ne  trouvèrent  que  des  femmes  &des  enfants,  ^0Relatlondei647> 
les  hommes  étant  tous  à  la  chasse.  Ils  se  saisirent  aussitôt 
des  personnes  &  du  bagage,  sans  permettre  qu'aucun  des 
prisonniers  s'échappât,  &  dix  Iroquois  allèrent  à  la  re- 
cherche des  hommes.  On  était  censé  alors  être  en  paix;  l'un 
des  capitaines  Algonquins,  croyant  que  ces  Iroquois  ve- 
naient en  amis  &  en  visite,  les  aborde  sans  défiance,  &  se 
met  à  entonner  sa  chanson  de  paix,  lorsqu'un  Iroquois  lui 
enfonce  son  épée  dans  les  reins,  le  transperce  d'outre  en 
outre,  &  lui  enlève  la  chevelure.  De  leur  côté,  ceux  des 
Iroquois  qui  s'étaient  dirigés  vers  le  sud  attaquent  à 
l"improviste  plusieurs  capitaines  qui  venaient  de  prier 
Dieu  &  qui  étaient  alors  accompagnés  de  leurs  femmes  & 
de  leurs  enfants.  L'une  d'elles,  nommée  Marie,  femme  de 
Jean-Baptiste,  le  même  que  M.  d'Ailleboust  avait  levé  des 
Fonts  du  baptême,  le  24  juin  1646,  marchait  des  dernières 
avec  son  enfant,  &  aperçoit  ces  assassins  qui  se  jetaient 
sur  un  Huron.  Incontinent  elle  crie  à  son  mari  de  doubler 


DU  COTE   DES  TBOIS- 

RIVIÈRES.   MORT  DU 

SAUVAGE  JEAN-BAP- 


70    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

le  pas  pour  donner  avis  à  ceux  qui  étaient  devant  de  se 
mettre  en  défense.  Jean-Baptiste  prend  aussitôt  ses  armes 
&  tue  le  premier  des  Iroquois  qui  marchait  en  tête  des 
autres  ;  mais  il  eft  massacré  lui-même  à  son  tour.  Les 
ennemis,  se  répandant  alors  de  tous  côtés,  environnent 
les  Algonquins,  leur  font  rendre  les  armes  ;  &  après  avoir 
garrotté  ceux  qui  auraient  pu  s'enfuir,  ils  se  jettent  sur 
les  vieillards,  sur  les  femmes  &  les  enfants,  incapables  de 
les  suivre  dans  leur  pays;  ils  tranchent,  ils  coupent,  ils 
taillent,  ils  brûlent,  ils  mettent  tout  à  feu  &  à  sang,  battent 
&  frappent  brutalement  ceux  qu'ils  veulent  mener  en 
triomphe  dans  leurs  bourgades,  &  leur  arrachent  les 
ongles  à  tous. 

x. 

piété  des  algonquins        L'un  des  chefs  Algonquins,  du  nombre  des  prison- 
dans  cette  GATAS-  niers  ne  perci  point  cœur  dans  cette  catastrophe  générale: 

TROPHE.  f  , 

il  se  lève  hardiment,  &  jetant  un  regard  ferme  &  assuré 
sur  tous  ses  compagnons  d'infortune  :  «  Courage,  mes 
«  Frères!  leur  dit-il;  ne  quittons  point  la  prière  ni  la  foi. 
«  L'orgueil  de  nos  ennemis  passera  bientôt,  nos  tour- 
«  ments  ne  seront  pas  de  longue  durée,  &  le  Ciel  sera 
«  notre  demeure  éternelle.  Que  personne  ne  soit  ébranlé 
«  dans  sa  croyance;  nous  ne  sommes  pas  délaissés  de 
«  Dieu,  malgré  cette  infortune;  mettons-nous  à  genoux 
«  &  prions-le  de  nous  donner  courage  dans  nos  tour- 
«  ments.  »  Aussitôt  non-seulement  les  Chrétiens,  mais 
encore  les  Catéchumènes  &  leurs  parents  se  jettent  à 
terre,  &  l'un  d'eux  prononçant  les  prières  à  haute  voix, 
tous  les  autres  le  suivent  à  leur  ordinaire  &  chantent  en- 
suite des  cantiques  pour  se  consoler  dans  leur  malheur. 
Les  femmes  qui  portaient  leurs  enfants  avec  elles  ne  crai- 
gnaient pas  de  leur  faire  faire  le  signe  de  la  croix,  en  pré- 
sence &  sous  les  yeux  des  Iroquois,  &  personne  ne  prenait 
son  repas,  qu'il  ne  fît  sur  lui  ce  signe  adorable.  Enfin, 
comme  les  Iroquois  leur  avaient  tout  enlevé,  &  jusqu'aux 
(i)  Reiat*  de  164  m°irïdres  objets  de  dévotion,  ils  se  servaient  de  leurs  doigts 
p.  4,5.  '  pour  réciter  le  chapelet  (1).  Ces  détails  font  assez  con- 


NIERS  CONDUITS  AU 
PAYS  DES  1ROQUCIS. 


2e  GUERRE.    GRILLADES  CHEZ  LES  IROQUOIS.    1647.  71 

naître  que  la  guerre  des  Iroquois  contre  les  Français  &  les 
autres  nations  sauvages  était,  à  certains  égards,  une  véri- 
table guerre  de  religion.  Aussi  assurait-on  que  ces  bar- 
bares avaient  crucifié,  dans  ces  circonftances,  un  petit  en- 
fant baptisé,  âgé  de  trois  ou  quatre  ans,  étendant  son  corps 
sur  une  grosse  écorce  &  perçant  ses  petites  mains  &  ses 
petits  pieds  avec  des  bâtons  aigus. 

xr 

Lorsque  toutes  ces  viciâmes  arrivèrent  au  pays  des  supplices  des  prison 
Iroquois,  on  les  reçut  avec  les  cris,  les  huées,  les  coups 
de  bâton  &  les  feux  ordinaires  dans  ces  circonftances.  On 
donna  la  vie  aux  femmes  &  aux  filles,  ainsi  qu'à  deux 
petits  garçons.  Quant  aux  hommes  &  aux  jeunes  gens 
capables  de  lancer  un  javelot,  ils  furent  diftribués  en  di- 
verses bourgades  pour  y  être  brûlés,  bouillis  &  rôtis;  le 
chrétien  qui  faisait  les  prières  publiques  fut  grillé  &  tour- 
menté d'une  horrible  façon.  Jamais  il  ne  jeta  un  seul  cri 
ni  ne  donna  le  moindre  signe  de  faiblesse,  ayant  toujours 
les  yeux  levés  au  ciel,  au  milieu  de  ses  tourments.  On 
commença  de  le  tourmenter  avant  le  coucher  du  soleil,  & 
on  le  brûla  toute  cette  nuit,  depuis  la  plante  des  pieds  jus- 
qu'à la  ceinture;  le  lendemain,  depuis  la  ceinture  jusqu'à 
la  tète  ;  sur  le  soir,  les  forces  lui  manquant,  on  jeta  dans 
les  flammes  son  corps  ainsi  tout  grillé  (i).  (0 Relation  ei  -47, 

XII. 

La  défaite  des  Algonquins  était  arrivée  le  5  mars  lafemmedejean-bap. 
1647.  Le  8  juin  suivant,  parut  au-dessus  de  Villemarie  un 
canot,  dans  lequel  on  ne  voyait  qu'une  seule  personne. 
Quelques-uns,  s'étant  approchés  pour  la  reconnaître,  furent 
très-étonnés  de  trouver  dans  le  canot  Marie,  femme  du 
brave  Jean-Baptifte,  massacré  récemment.  On  la  conduisit 
aussitôt  dans  la  chambre  de  M.  d'Aillebouft.  Ses  larmes  &  ses 
sanglots,  qui  lui  ôtaient  la  parole,  furent  le  préambule  de  sa 
harangue  &  touchèrent  de  compassion  tous  les  assiftants. 
Madame  d'Aillebouft,  qui  avait  toujours  eu  beaucoup 
d'affection  pour  elle,  lui  dit  en  sa  langue  qu'elle  cessât  de 
s'attrister,  puisqu'elle  se  voyait  enfin  parmi  ses  parents  & 


TISTE  ARRIVE  FUGI- 
TIVE A  VILLEMARIE. 


72    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  E,T  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

ses  amis.  —  «  Et  c'est  cela  même,  dit-elle,  qui  excite  mes 
«  larmes  &  fait  revivre  ma  douleur.  Voyant  les  personnes 
«  &  les  lieux  où  Ton  m'a  témoigné  tant  d'amitié  ainsi 
«  qu'à  mon  pauvre  mari  &  à  mon  enfant,  je  ne  puis  rete- 
«  nir  mes  larmes.  Il  y  a  longtemps  qu'elles  étaient  taries, 
«  &  quand  je  vous  ai  vue,  elles  sont  sorties  de  mes  yeux 
«  malgré  moi.  »  Portant  ensuite  ses  regards  pleins  d'an- 
goisses sur  madame  d'Aillebouft  &  sur  les  autres  dames, 
qui  lui  prodiguaient  mille  témoignages  de  tendresse  &  de 
compassion,  elle  fait  tout  ce  qui  eft  en  son  pouvoir  pour 
dissimuler  sa  douleur  ;  mais  elle  ne  peut  se  contraindre 
plus  longtemps,  &  donne  enfin  un  libre  cours  à  ses  pleurs. 

XÏIÏ. 

récit  de  l  évasion  de        Après  qu'elle  eut  ainsi  soulagé  son  cœur,  elle  ra- 
marie  du  pays  des  £0nta  à  la  Compagnie  les  moyens  dont  Dieu  s'était  servi 
pour  la  tirer  du  pays  des  Iroquois.  Comme  déjà  elle  avait 
été  prise  une  première  fois  &  conduite  à  Onnontagué , 
quelques  sauvages  de  cette  nation,  l'ayant  reconnue  dans 
l'une  des  bourgades  des  Agniers,  après  sa  deuxième  cap- 
ture, l'enlevèrent  pour  la  ramener  dans  leur  propre  pays, 
comme  une  esclave  qui  était  à  eux.  Chemin  faisant,  ces 
barbares  devaient  passer  par  le  village  où  demeurait  l'Iro- 
quois  qui  l'avait  prise  récemment,  &  craignant  qu'elle  n'y 
fût  reconnue,  ils  donnèrent  à  Marie  un  sac,  un  pot  de  terre, 
&  un  peu  de  vivres,  lui  disant  de  se  cacher  dans  le  bois, 
&  qu'ils  viendraient  la  reprendre  le  jour  suivant.  La  nuit 
étant  venue,  elle  s'approche  de  la  bourgade,  où  elle  entend 
les  cris  &  les  huées  des  Iroquois,,  qui  brûlaient  l'un  de  ses 
compatriotes.  Alors  elle  se  met  dans  l'esprit  que,  s'étant 
échappée  de  cette  bourgade,  on  lui  fera  souffrir  le  même 
traitement,  les  Iroquois  ne  pardonnant  presque  jamais  aux 
fugitifs.  Elle  prend  donc  la  résolution  de  s'enfuir,  se  met 
aussitôt  en  chemin,  &  afin  qu'on  ne  pût  la  découvrir  à  la 
piste,  elle  suit  la  route  battue,  qu'elle  connaissait  fort  bien. 
Arrivée  proche  de  la  bourgade,  elle  se  cache  dans  le  plus 
épais  du  bois  &  y  demeure  dix  jours  &  dix  nuits,  sans 
feu,  au  milieu  des  neiges,  avec  une  robe  fort  mince,  qui 


VOIT  REDUITE  DANS 
SA  FUITE. 


2e  GUERRE.   FEMMES  FUGITIVES.   1647.  7  3 

lui  couvrait  à  peine  la  moitié  du  corps.  Toutes  les  nuits, 
elle  sortait,  pour  aller  chercher,  sous  la  neige,  dans  les 
champs,  quelques  bouts  d'épis  de  blé  d'Inde  échappés  à  1 
la  main  des  moissonneurs  ;  mais  elle  ne  put  en  trouver 
qu'environ  deux  petits  plats  pour  se  nourrir  durant  son 
voyage,  qui  devait  durer  plus  de  deux  mois. 

XIV. 

Cette  considération  la  remplissant  d'épouvante,  elle  extrémité  ou  marie  S2 
fit  ce  raisonnement,  plein  d'erreur  à  la  vérité,  mais  par- 
donnable à  une  femme  sauvage  qui  se  voyait  ainsi  en 
présence  de  la  mort  :  si  je  vais  à  la  bourgade,  je  serai 
brûlée,  &  si  je  me  mets  en  chemin,  je  serai  consumée  par 
la  famine,  peut-être  même  tomberai-je  entre  les  mains  des 
Iroquois.  Il  vaut  donc  mieux  que  je  meure  d'une  mort 
plus  douce.  Là-dessus  elle  fait  sa  prière  pour  se  recom- 
mander à  Dieu,  attache  sa  ceinture  à  un  arbre  où  elle 
monte,  &  passant  à  son  cou  l'autre  bout  où  était  un  lacet 
coulant,  elle  se  jette  en  bas.  Mais  le  poids  du  corps  rom- 
pit la  ceinture;  elle  remonte  une  seconde  fois  sur  l'arbre, 
&  la  ceinture  se  rompt  de  nouveau.  Etonnée  elle-même 
de  ne  pouvoir  mettre  fin  à  sa  vie  :  «  Peut-être,  se  dit- elle, 
Dieu  veut  me  sauver  par  la  fuite.  Et  n'est-il  pas  assez  puis- 
sant pour  me  nourrir?  »  Là-dessus  elle  fait  de  nouveau  sa 
prière  &  entre  dans  la  profondeur  de  ces  grands  bois,  es- 
pérant y  trouver  son  salut.  Seule  dans  sa  fuite,  elle  se 
conduisait  à  la  vue  du  soleil.  Mais,  comme  il  y  avait  en- 
core de  la  neige  sur  la  terre,  elle  souffrit  d'abord  un  froid 
intolérable  &  une  faim  dévorante  pendant  dix  jours,  n'ayant 
eu  pour  se  nourrir  que  les  bouts  d'épis  qu'elle  avait  gla- 
nés. Lorsqu'elle  les  eut  consommés,  elle  se  mit  à  fouiller 
la  terre  pour  chercher  de  petites  racines,  ou  à  écorcher 
certains  arbres  pour  en  sucer  &  manger  l'écorce  intérieure. 

xv. 

Elle  était  dans  cette  extrémité,  lorsqu'elle  trouva  fort  industrie  de  marie 
heureusement  une  petite  hache,  dans  un  lieu  où  des  chas- 
seurs Iroquois  avaient  séjourné,  ce  qui  lui  sauva  la  vie.  Au 
moyen  de  cet  inftrument,  elle  fit  un  briquet  de  bois,  avec 


POUR  SUBSISTER  DANS 
SON  VOYAGE. 


74    II<;  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

lequel  elle  allumait  du  feu  pendant  la  nuit  ;  &  elle  l'étei- 
gnait  dès  l'aurore,  de  peur  que  la  fumée  ne  parût  8c  ne  la 
fît  découvrir.  «  Ayant  fait  ma  prière,  disait-elle,  j'allais 
«  chercher,  dans  les  petites  rivières,  des  tortues,  que  je 
«  mangeais  avant  de  m'endormir  auprès  du  feu.  Je  mar- 
«  chais  &  priais  Dieu  tout  le  jour.  »  Enfin,  le  mois  de 
mai  arrivant,  elle  découvrit  des  chasseurs  Iroquois,  sans 
être  aperçue  par  eux,  &  reconnut  qu'ils  avaient  laissé 
leurs  canots  sur  le  bord  d'une  rivière.  Elle  en  prit  un  à  la 
dérobée,  s'y  embarqua,  &  quoique  le  canot  fût  beaucoup 
trop  grand  pour  une  seule  personne,  elle  eut  l'adresse  de 
le  raccourcir  &  de  l'approprier  à  son  usage.  Bien  plus, 
elle  se  fit  à  elle-même  une  espèce  d'épée  de  bois,  dont  elle 
brûla  le  bout  pour  le  durcir  ;  &,  avec  cet  infiniment,  elle 
tua  plusieurs  cerfs,  en  s'aidant  encore  de  sa  hache.  Elle 
prit  aussi  de  grands  efturgeons  &  quantité  d'œufs  d'oiseaux 
de  rivière,  en  sorte  que,  quand  elle  arriva  à  Montréal,  elle 
avait  encore,  dans  son  canot,  un  grand  nombre  de  ces 
œufs  &  assez  de  viande  boucanée.  Cette  femme,  s'adres- 
sant  à  madame  d'Aillebouft  :  «  Il  me  semblait,  lui  disait- 
«  elle,  que  je  vous  voyais  dans  ma  fuite,  priant  Dieu  pour 
«  moi  à  la  chapelle  ;  &  que  le  Père,  qui  m'avait  inftruite, 
«  priait  aussi  pour  moi  &  me  conduisait  dans  mon  voyage. 
«  Enfin,  grâce  à  Dieu,  me  voici  au  milieu  de  mes  pa- 
ît rents!  »  La  joie  ayant  succédé  aux  larmes,  elle  em- 
brassa madame  d'Aillebouft  &  les  autres  dames  avec  une 
vive  affection,  &,  pour  conclusion,  elle  fit  sa  confession  & 
(0  Relation  de  1647,  Communia  ensuite  avec  de  grands  sentiments  de  piété  (i). 

p.  8,  g,  10,  1 1.  0  r         \  y 

XVI. 

PLUSIEURS  AUTRES  FEM-      Cinq  jours  après  un  canot  parut,  qui  portait  une  femme 
mes  sauvages  se  ré-  chrétienne,  de  la  nation  des  Poissons  blancs.  Marie,  l'ayant 

FUGIENT  AUSSI  A  VIL-        -  ,,       *      t   '■  >  I*--  111 

lemarie.  abordée  6c  lui  ayant  raconte  toutes  les  privations  qu  elle 

avait  endurées  dans  sa  captivité  &  dans  sa  fuite,  lui  dit  ces 
paroles  remarquables  :  «  La  Foi  efl  un  don  admirable, 
«  qui  réunit  ensemble  les  nations.  C'est  la  Foi  qui  fait  que 
«  les  Français  sont  mes  parents,  qu'ils  m'ont  reçue  &  me 
«  traitent  comme  leur  parente.  C'est  la  Foi  qui  fait  que 


2e  GUERRE.   FEMMES  FUGITIVES.    1647.  j5 

«  je  t'aime;  8c  quel  sujet  aurais-jede  t'aimer?  Tu  n'es  pas 

«  de  ma  nation;  mais  je  sens  bien  que  je  t'aime,  &  à 

«  cause  de  cela,  je  ne  saurais  m'empêcher  de  te  donner 

«  de  bons  conseils.  » 

Le  20  du  même  mois  de  juin,  on  entendit  une  voix,  qui 
venait  de  l'autre  côté  du  fleuve  Saint-Laurent,  vis-à-vis 
de  VrMemafie.  On  ne  se  pressa  pas  d'y  aller,  les  Iroquois 
avant  feint  plusieurs  fois  d'être  des  prisonniers  échappés, 
pour  massacrer  ensuite  ceux  qui  seraient  allés  les  cher- 
cher sur  l'autre  rive.  C'était  une  captive  réduite  aux  abois, 
qui  criait  ainsi  depuis  deux  ou  trois  jours.  Lorsqu'elle 
était  arrivée  au  Saut  Saint-Louis,  un  peu  au-dessus  de 
Villemarie,  n'ayant  point  de  canot,  pour  le  passer  elle 
avait  lié  ensemble  plusieurs  pièces  de  bois  qui  s'étaient  en- 
suite détachées  les  unes  des  autres,  ce  qui  avait  été  cause 
qu'elle  avait  coulé  plusieurs  fois  à  fond  ;  revenant  néan- 
moins toujours  au-dessus  de  l'eau.,  elle  avait  été  emportée 
dans  les  bouillons  &  aurait  dû  se  briser  mille  fois  contre 
les  rochers  si  Dieu  n'eût  veillé  sur  elle  par  une  providence 
toute  spéciale.  On  envoya  donc  de  Villemarie,  pour  la 
reconnaître,  en  approchant  toutefois  avec  circonspection, 
pour  éviter  toute  surprise.  Elle  était  si  défigurée,  si  mécon- 
naissable, qu'on  l'eût  prise  pour  un  squelette;  car  n'ayant 
eu  avec  elle  ni  hache,  ni  couteau,  ni  canot,  &  n'étant  cou- 
verte qu'à  demi,  il  est  difficile  d'imaginer  tout  ce  qu'elle 
avait  eu  à  souffrir  dans  sa  fuite.  Après  qu'on  lui  eut  pro- 
curé les  soulagements  que  réclamait  son  état,  elle  demanda 
à  être  inflruite.  a  J'ai  attribué  ma  captivité,  disait-elle,  aux 
«  résiftances  que  je  fis  l'an  passé,  lorsqu'on  voulait  m'en- 
«  seigner  la  prière;  quoique  je  ne  fusse  pas  baptisée,  je 
«  n'ai  pas  laissé  de  prier  Dieu,  &  je  disais  au  fond  de  mon 
«  cœur  :  C'en  eft  fait,  je  croirai,  je  me  ferai  inftruire.  » 

Elle  annonça  que  deux  femmes  sauvages  s'étaient 
échappées  des  mains  des  Iroquois  deux  jours  avant  sa 
fuite  ;  &,  en  effet,  le  24  juin,  des  cris  se  firent  encore  en- 


76    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

tendre  à  l'autre  rive  du  fleuve,  où  Ton  aperçut  la  fumée 
d'un  feu  qu'on  avait  allumé  à  dessein.  On  y  courut  en 
canot,  &  Ton  y  reconnut  ces  deux  femmes.  Elles  avaient 
trouvé  le  moyen  de  faire  du  feu  &  s'étaient  secourues 
mutuellement;  aussi  étaient-elles  moins  exténuées  que 
la  précédente.  Après  qu'on  leur  eut  procuré  aussi  les  sou- 
lagements nécessaires,  on  leur  donna  à  chacune  une  robe, 
avec  un  canot  d'écorce,  sur  lequel  elles  s'embarquèrent, 
pour  aller  trouver  leurs  maris,  qui  étaient  à  Sillery,  près 

(1)  Relation  de  1647,  de  Québec  (1).  Celle  de  ces  femmes  qui  avait  annoncé  la 
p"     12,  fuite  des  deux  dernières,  apprit  aux  colons  que  les  Iro- 

quois  se  proposaient  d'aller  en  grand  nombre  attaquer 
les  Français,  &  notamment  ceux  de  Villemarie,  mais 
qu'ils  étaient,  dans  ce  moment,  affligés  d'une  maladie  épi- 
démique  qui  leur  enlevait  beaucoup  de  monde  &  désolait 

(2)  ibid.,  p.  12.      le  pays  (2). 

XVII. 

trait  de  courage  de  II  était  arrivé  à  Villemarie,  le  29  mai  1647,  un  canot 
conduit  par  trois  sauvages  de  la  petite  nation  des  Algon- 
quins, qui,  sans  connaître  encore  la  trahison  des  Iroquois, 
en  avaient  néanmoins  formé  de  fortes  conjectures.  Ces 
Algonquins,  craignant  de  tomber,  à  leur  tour,  entre  les 
mains  de  ces  barbares,  supplièrent  M.  d'Aillebouft  de  leur 
donner  des  armes,  bien  résolus  de  se  battre  s'ils  rencon- 
traient l'ennemi  en  chemin.  Il  ne  crut  pas  devoir  leur  re- 
fuser ce  secours,  dans  des  circonftances  si  critiques;'  & 
ainsi  armés,  ils  descendirent  aux  Trois-Rivières  &  re- 
montèrent, de  là,  dans  leur  pays,  sans  rencontrer  aucun 
Iroquois.  Cependant  l'un  de  ces  Algonquins  s'était  em- 
barqué avec  sa  femme,  pour  aller  porter  à  ceux  de  sa  na- 
tion la  nouvelle  de  la  défaite  des  leurs;  de  loin  il  aper- 
çoit un  canot  d'Iroquois,  conduit  par  sept  hommes; 
quoique  seul  avec  sa  femme,  il  ne  craint  pas  d'aller  sur 
eux  pour  les  attaquer.  Mais  pendant  que  l'un  &  l'autre 
font  ainsi  jouer  leurs  avirons,  ils  aperçoivent  plus  loin 
quatre  ou  cinq  canots  remplis  d'hommes.  Aussitôt  l'Algon- 
quin met  sa  femme  à  terre;  puis,  passant  de  l'autre  côté 


HUIT  ALGONQUINS. 


2°  GUERRE.  BRAVES  ALGONQUINS.    1647.  77 

de  la  rivière,  il  tire  un  coup  d'arquebuse,  pour  connaître 
qui  étaient  ceux  qu'il  avait  aperçus.  Aux  cris  qu'ils  firent 
alors,  il  comprit  que  c'étaient  des  Iroquois.  Sur-le-champ 
il  repasse  de  l'autre  côté  de  l'eau,  reprend  sa  femme,  & 
court,  à  force  de  rames,  vers  quelques  sauvages  Algon- 
quins qu'il  avait  quittés.  Sept  jeunes  hommes  de  cette  na- 
tion, se  présentant  incontinent  à  lui,  montent  dans  deux 
canots,  se  dirigent  leftement  au  lieu  où  étaient  les  Iro- 
quois ;  là  ils  les  épient  sans  bruit  &  reconnaissent  que  ces 
barbares  avaient  dressé  cinq  cabanes,  dont  une  seule  con- 
tenait plus  de  guerriers  qu'ils  n'étaient  d'assaillants.  Ils 
attendent  le  milieu  de  la  nuit  pour  aller  les  attaquer;  & 
alors;  entrant  tout  à  coup,  l'épée  à  la  main,  ils  transper- 
cent, avec  une  promptitude  incroyable,  les  Iroquois  en- 
dormis, en  tuent  dix,  en  blessent  beaucoup  d'autres,  & 
délivrent  dix  captifs.  Enfin,  ayant  embarqué  avec  eux  ces 
captifs,  ils  se  retirent  promptement  &  les  mettent  en  li- 

L       ,  /  %   /A\  fi)  Relationde  1647, 

berte(i)(*).  p.À,H,t5. 

XVIII. 

Quant  aux  sauvages  Hurons,  contre  lesquels  les  Iro-  perfidie  de  quelques 
quois  n'exerçaient  pas  de  moindres  cruautés,  ils  ne  mar-    LACHES  hurons  con- 

J-  •>  -t  '  TRE  VILLEMARIE,  QUI 

chaient  pas  sur  les  traces  des  Algonquins  dans  cette  nou-  leur  donnait  l'hos- 
velle  guerre.  Au  contraire,  effrayés  par  la  crainte  du  feu 
des  Iroquois,  ils  se  rendaient  lâchement  à  eux  &  en- 
traient même  dans  leur  parti  contre  les  colons  de  Ville- 
marie,  regardant  comme  une  grande  faveur  qu'il  leur  fût 
permis  de  se  joindre  ainsi  aux  ennemis,  afin  d'éviter,  par 


PITAL1TE. 


(*)  Vers  le  même  temps,  un  capitaine  Algonquin,  allant  aussi 
avec  ses  gens  à  la  découverte  des  Iroquois,  s'arrêta  à  Villemarie,  où 
on  lui  fit  un  grand  ferlin.  Après  le  repas,  il  adressa  ce  compliment  à 
M.  d'Aillebouft  &  aux  assiftants  :  «  Autrefois,  quand  on  nous  avait 
«  fait  faire  une  grande  chère,  nous  remerciions  ceux  qui  nous  avaient 
«  donné  à  manger...  Mais  j'ai  quitté  ces  anciennes  coutumes  ;  main- 
«  tenant,  c'eft  à  Dieu  que  je  m'adresse,  quand  on  me  fait  du  bien,  & 
«  je  lui  dis  :•  O  toi,  qui  as  tout  fait,  tu  es  bon,  prête  secours  à  ceux  ^  Lettres  de  Marie 
«  qui  nous  assiftent;  fais  qu'ils  t'aiment  toujours  &  donne-leur  de  l'Incarnation,  lett. 
«  place  avec  nous  dans  ton  paradis  (2)  !  »  34,  p.  4.33. 


78    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

ce  moyen,  une  mort  cruelle.  De  leur  côté,  les  Iroquois  ne 
négligeaient  rien  pour  surprendre  les  colons  de  ce  porte, 
tantôt  en  feignant  un  pourparler  spécieux,  &  tantôt  en  se 
cachant  dans  des  embuscades,  où  ils  repaient  des  jour- 
nées entières,  chacun  derrière  sa  souche,  attendant  l'occa- 
sion de  faire  quelque  coup  ;  jusque-là  qu'à  dix  pas  de  sa 
(1)  Doiiier  de  Cas-  porte  un  colon  n'était  pas  en  assurance  (1).  Bien  plus, 
son,  1647, 1648.  rïes  Hurons,  qui  étaient  aux  environs  de  Villemarie,  s'é- 
tant  réfugiés  dans  ce  pofte,  où  on  les  accueillit  avec  une 
cordialité  généreuse,  ces  mêmes  Hurons,  qu'on  nourris- 
sait à  grands  frais,  dans  un  temps  où,  la  culture  des  champs 
étant  impraticable,  Ton  était  obligé  de  faire  venir  de  France 
toutes  les  provisions  de  bouche,  conçurent  le  dessein  per- 
fide de  livrer  la  place  aux  Iroquois.  Fréquemment  ils  par- 
lementaient avec  ces  barbares,  comme  s'ils  eussent  pris 
les  intérêts  des  Français;  puis  ils  allaient  à  la  chasse, 
tantôt  l'un,  tantôt  l'autre,  &  celui  qui  était  allé  de  la  sorte 
revenait  toujours  accompagné  d'Iroquois.  Etant  près  de 
la  maison  où  il  était  logé,  car  les  habitants,  par  un  excès 
de  bonté,  voulaient  bien  les  recevoir  chez  eux,  le  Huron 
appelait  son  hôte,  comme  s'il  eût  eu  besoin  de  quelque 
chose,  afin  de  l'attirer  dehors,  par  ce  noir  ftratagème  ;  & 
plusieurs  ayant  été  assaillis  jusque  dans  leurs  propres 
foyers,  on  entra  alors  en  défiance  contre  ces  perfides  Hu- 
rons; on  reconnut  le  piège  &  on  les  laissa  crier,  sans  s'en- 
quérir davantage  du  sujet  de  leurs  demandes. 

XIX.  A  -    :  ■ 

pourquoi  l'on  ne  sévit         Il  paraîtra  peut-être  étonnant  que  l'on  n  ait  pas  sévi 

contre  ces  déloyaux,  qui  joignaient  ainsi  l'ingratitude  à  la 

perfidie  la  plus  atroce.  Sans  doute  ils  étaient  indignes  de 

sonneuve.  l'hospitalité  qu'on  leur  donnait  si  généreusement;  mais  le 

grand  désir  qu'on  avait  de  les  gagner  à  Dieu  était  cause 

qu'on  se  laissait  toucher  assez  aisément  par  leurs  pro- 

teftations  &  leurs  belles  promesses.  D'ailleurs  il  était 

d'une  sage  politique  de  ne  pas  les  punir,  dans  la  crainte 

d'avoir  toute  leur  nation  contre  Villemarie,  dans  un  temps 

où  les  colons  ne  se  trouvaient  pas  en  assez  grand  nombre 


PAS  CONTRE  LES  HU- 
RONS PERFIDES.  —  RE« 
TOUR    DE  M.  DE  MAI- 


2°  GUERRE.   IROQUOIS  PRIS  A  VILLEMARIE.    1648.  79 

pour  faire  face  à  tant  d'ennemis,  attendu  que  les  Iroquois 
étaient  alors  plus  audacieux  que  jamais,  par  les  victoires 
continuelles  qu'ils  remportaient  dans  le  pays  des  Hurons. 
Ainsi  le  temps  se  passa  en  trahisons  &  en  alarmes,  jusqu'à 
ce  que,  l'été  étant  venu,  les  colons  de  Villemarie,  qui  de- 
puis longtemps  s'entretenaient  de  leur  cher  Gouverneur, 
apprirent  enfin  qu'il  revenait  de  France,  &  cette  nouvelle 
fit  naître  la  joie  dans  tous  les  cœurs.  Ce  fut  un  coup  de 
Providence  que  le  retour  de  M.  de  Maisonneuve,  dans 
les  circonftances  alarmantes  dont  nous  parlons;  car  l'ef- 
froi était  alors  général  dans  le  Canada;  partout  les  cœurs 
étaient  glacés,  surtout  à  Villemarie,  polie  si  avancé  &  si 
difficile.  La  présence  seule  de  M.  de  Maisonneuve  ranima 
la  confiance;  &  c'était  l'effet  ordinaire  qu'elle  produisait 
sur  les  Français  dans  les  périls  &  les  hasards  des  com- 
bats, en  même  temps  qu'elle  imprimait  des  sentiments  de 
crainte  aux  Iroquois,  au  milieu  même  de  leurs  triomphes. 

Nous  avons  dit  que  ces  barbares  cherchaient  toutes 
sortes  de  moyens  pour  surprendre  les  colons  de  Ville- 
marie, jusqu'à  feindre  des  pourparlers,  afin  de  s'emparer 
de  quelqu'un  d'eux  plus  aisément,  à  la  faveur  de  ce  ftra- 
tagème.  Voici  un  exemple  mémorable  de  cette  noire  con- 
duite, arrivé  peu  après  le  retour  de  M.  de  Maisonneuve 
en  Canada.  Le  18  mai  1648,  des  Iroquois,  qui  remplis- 
saient deux  canots,  ayant  traversé  le  fleuve  Saint-Laurent 
à  la  vue  des  colons,  allèrent  mettre  pied  à  terre  dans  l'île  ; 
&  sans  faire  paraître  aucune  appréhension,  sept  ou  huit 
d'entre  eux  tirèrent  droit  au  Fort,  sous  prétexte  d'un  pour- 
parler.  M.  de  Maisonneuve  fait  aussitôt  avancer  quelques 
soldats  pour  les  reconnaître  ;  &  dès  que  ces  barbares  les 
ont  aperçus,  ils  font  halte  &  demandent,  par  signes,  à 
parlementer.  Incontinent  on  leur  envoie  deux  interprètes, 
Normanville  &  Charles  Le  Moyne,  qui  s'avancent  un  peu 
vers  eux  ;  &,  en  même  temps,  trois  des  Iroquois  se  déta- 
chant des  autres  vont  les  joindre ,  comme  pour  leur 
parler.  «  Nous  n'avons  point  de  guerre  avec  les  Fran- 


xx. 

A  VILLEMARIE  DES  IRO- 
QUOIS FEIGNENT  DE 
VOULOIR  PARLEMEN- 
TER ET  SE  SAISISSENT 
DE  NORMANVILLE. 


80    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


«  çais,  disent-ils  en  les  abordant;  nous  n'en  voulons 
«  qu'aux  Algonquins  ;  ceux-là  seulement  sont  nos  enne- 
«  mis  ;  oublions  le  passé  &  renouons  la  paix  entre  nous 
«  plus  fortement  que  jamais.  »  Le  Moyne  &  Norman- 
ville,  charmés  de  cette  belle  déclaration,  les  assurent  ré- 
ciproquement de  la  sincérité  de  leurs  sentiments  &  du 
désir  qu'avaient  les  Français  de  vivre  avec  eux  comme 
avec  des  frères.  Les  trois  Iroquois  dont  nous  parlons 
s'étaient  ainsi  approchés  sans  armes,  afin  de  mieux  trom- 
per les  Français  par  cette  marque  de  confiance.  Norman - 
vjlle,  voulant  leur  donner,  de  son  côté,  le  même  témoi- 
gnage, s'avance  vers  le  gros  des  Iroquois,  n'ayant  qu'une 
demi-pique  en  main,  par  manière  de  contenance.  Mais 
Le  Moyne,  qui  se  doutait  de  la  fourberie  de  ces  barbares, 
lui  crie  aussitôt  :  «  Ne  vous  avancez  pas  ainsi  vers  ces 
«  traîtres.  »  L'autre,  trop  confiant  envers  les  Iroquois,  à 
cause  de  sa  tendre  affection  pour  eux,  quoique  par  la 
suite  ils  l'aient  fait  cruellement  mourir,  ne  laissa  pas  d'al- 
ler vers  eux.  Enfin,  comme  l'avait  craint  Le  Moyne,  lors- 
que Normanville  fut  arrivé  près  des  Iroquois,  ils  se  mi- 
rent à  l'envelopper  insensiblement,  &  avec  tant  de  ruse, 
que,  dès  qu'il  s'aperçut  de  l'embuscade  où  il  était  tombé, 
il  ne  lui  fut  plus  possible  de  se  dégager  de  leurs  mains. 

xxi. 

CHARLES  LE  MOYNE  C:N-  Le  Moyne,  indigné  d'une  si  lâche  &  si  noire  perfidie, 

duit  au  fort  de       couche  alors  en  joue  les  trois  de  ces  barbares  qui  se  trou- 

LEMARIE    DEUX    IRO-  -.  .  I       l-  .  ■  . 

Quois  qu'il  pend  par  vaient  auprès  de  lui,  &  leur  dit  qu'il  tuera  le  premier  qui 
représailles.        osera  branler,  à  moins  que  Normanville  ne  revienne.  L'un 
des  trois  demande  aussitôt  à  Le  Moyne  qu'il  lui  permette 
d'aller  le  ramener,  &,  sur  la  réponse  affirmative,  il  s'é- 
loigne. Mais  cet  homme  ne  revenant  pas,  Le  Moyne 
contraignit  les  deux  autres  à  marcher  devant  lui,  &  les 
(0  Dollier  de  Cas-  conduisit  au  Fort  (i).  Cependant  M.  de  Maisonneuve, 
son,  1647,  1648.       informé  de  cette  trahison,  se  transporte,  avec  quelques 
soldats,  au  lieu  du  pourparler,  &  fait  entendre  à  Norman- 
ville qu'il  tâche  de  s'évader  la  nuit  suivante  ;  son  inten- 
tion était,  après  que  celui-ci  serait  revenu  au  Fort,  d'en- 


2e  GUERRE.    IROQUOIS  PRIS  A  VILLEMARIE.    1648.  Si 


voyer  les  deux  Iroquois  à  M.  de  Montmagny  (i).  Ce 
pourparler  étant  donc  ainsi  rompu,  chacun  se  retira.  Du- 
rant la  nuit,  les  Iroquois  détenus  au  Fort  entrèrent  en 
conversation  avec  les  Français  &  demandèrent  ce  qu'é- 
tait devenu  un  des  leurs  qui  avait  été  pris  l'automne  pré- 
cédent. L'interprète,  ne  voulant  pas  déclarer  qu'il  avait 
péri  par  le  feu  des  sauvages  alliés,  s'efforça  d'éluder  la 
demande  ;  mais  les  Iroquois  insifïant,  il  leur  repartit  :  «  Et 
«  vous,  dites-nous  donc  ce  que  sont  devenus  le  P.  Jogues 
«  8c  un  Français  qui  étaient  allés  confldemment  dans 
«  votre  pays,  sous  la  foi  publique?  »  Plus  rusés  qu'ils  ne 
paraissaient  l'être,  ces  Iroquois  changèrent  alors  eux- 
mêmes  de  discours  :  «  Parlons  de  choses  bonnes,  répli- 
ci  qua  l'un  d'eux;  vous  verrez  bientôt  à  vos  portes  les 
«  plus  anciens  &.  les  plus  considérables  de  notre  pays  de- 
«  mander  la  paix  aux  Français;  &  ils  amèneront  avec 
«  eux  quelques  Hollandais  pour  marque  de  leur  sincérité 
«  parfaite.  » 

Malgré  l'avis  que  lui  avait  fait  donner  M.  de  Maison- 
neuve,  Normanville  ne  revint  point  au  Fort  durant  la 
nuit,  soit  qu'il  n'en  eût  pas  l'occasion  favorable,  soit  qu'il 
crût  être  obligé  de  garder  parole  à  ces  barbares,  qui  fai- 
saient profession  de  n'en  avoir  point.  Mais,  les  Iroquois 
l'ayant  ramené  eux-mêmes  le  lendemain,  M.  de  Maison- 
neuve  jugea  à  propos  de  mettre  en  liberté  les  deux  otages, 
&  les  rendit  aux  Iroquois.  Ceux-ci,  qui  voyaient  leur  per- 
fidie découverte  &  avaient  douté  jusqu'alors  du  retour  des 
deux  prisonniers,  furent  épris  d'une  si  grande  joie,  en  les 
voyant  revenir,  qu'ils  s'approchèrent  sans  armes  des 
Français,  à  la  réserve  d'un  seul,  plus  défiant  que  les 
autres.  Comme  les  nôtres  étaient  en  plus  grand  nombre 
qu'eux,  &  bien  armés,  il  leur  eût  été  aisé  de  les  saisir 
tous.  Mais  M.  de  Maisonneuve  les  traita  avec  bonté,  leur 
donna  même  à  manger,  &  eux,  de  leur  côté,  lui  firent 
présent  de  leurs  chasses.  Toutefois,  pour  marque  de  leur 
bonne  volonté,  ils  dérobèrent,  en  se  retirant,  les  filets 

TOME  K.  S 


(1)  Relation  de  164^, 
p.  4,  5. 


XXII. 

LES  IROO.UOI5  RAMÈNENT 
NORMANVILLE.  M.  DE 
MAISONNEUVE  LEUR 
REND  LES  DEUX  PRI- 
SONNIERS. 


82  IMPARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


DES  IROQUOIS  A  VIL- 
J-E5IARIE. 


qu'on  avait  tendus  dans  la  rivière,  assez  près  du  Fort  :  ce 
fut  leur  dernier  adieu  (*). 

xxm, 

nouvelles  hostilités  Environ  vers  ce  temps,  un  Français  s'étant  un  peu 
écarté  de  sa  maison,  un  Iroquois,  caché  en  embuscade, 
attendit  qu'il  eût  déchargé  son  arquebuse  sur  des  tourte- 
relles qu'il  poursuivait,  &  fondit  aussitôt  sur  lui;  mais, 
fort  heureusement,  le  Français  parvint  à  se  dégager,  & 
arriva  sain  &  sauf  à  sa  maison.  Le  29  du  mois  de  juillet 
de  cette  année  1648  ,  douze  ou  treize  Iroquois  s'étaient 
mis  en  embuscade  près  de  Villemarie,  à  l'extrémité  d'un 
bois  voisin  d'une  prairie,  où  quelques  faucheurs  étaient 
occupés  à  couper  &  à  ramasser  du  foin.  Soudain  ces  tra- 
vailleurs, qui  ne  se  doutaient  de  rien,  entendent  quelques 
coups  d'arquebuse,  qui  jettent  par  terre  l'un  d'eux;  &,  en 
même  temps,  ils  voient  sortir  du  bois  ces  barbares,  qui, 
poussant  de  grands  cris,  courent  à  toutes  jambes  pour  leur 
couper  le  chemin.  Sans  se  déconcerter  d'une  surprise  si 
brusque  &  si  inopinée,  ces  colons,  mettant  incontinent  la 
main  aux  armes  qu'ils  portaient  toujours  a^  e;  eux  au 
travail,  font  trois  décharges  sur  les  ennemis,  dont  un  ou 
deux  tombent  à  l 'mitant  par  terre  ;  &  cette  résiftance  si 
prompte  &  si  vigoureuse  étonna  &  intimida  si  fort  les  Iro- 
quois, qu'ils  prirent  incontinent  la  fuite.  Le  Français  tué 
en  cette  occasion  fut  le  seul  que  perdit,  cette  année,  la 
colonie  de  Villemarie,  quoique,  dans  les  diverses  attaques 
qu'ils  lui  livrèrent,  les  Iroquois  eussent  blessé  beaucoup 
(1)  Hiftoire  du  Ca-  de  colons  (i).  Celui  qui  fut  ainsi  tué  était  l'un  des  plus 
nada,  par  m.  de  Bel-  ^QUX  &  d      <  de  Hen  de  villemarie  (2).  M.  Dollier 

mont.  P 

(vjReiationde  1(548,  de  Casson  en  fait  cet  éloge  :  «  Cet  homme,  le  seul  qu'ils 
P-  I0-  «  nous  tuèrent  cette  année,  fut  plutôt  une  victime  que 

«  Dieu  voulait  tirer  à  soi  ;  &  il  n'eût  peut-être  pas  permis 
«  qu'il  pérît  par  les  armes  de  ces  barbares,  s'il  ne  l'eût 


(*)  Le  récit  de  ce  fait,  rapporté  par  le  P.  Lallemant,  efl  incom- 
plet &  inexafi  dans  quelques  circonitances,  dont  M.  Dollier  de  Casson 
a  rétabli  la  vérité  dans  son  Histoire  du  Montréal. 


2e  G  L'ERRE.   IR0QU01S   PRIS  À  VILLE-MARIE.    1648.  83 

«  trouvé  aussi  digne  qu'il  Tétait  de  sa  possession.  »  Ce  fut 
Mathurin  Bonenfant,  âgé  de  vingt-cinq  ans,  du  pays  d'Igé, 
près  de  Bélesme,  diocèse  de  Séez,  en  Normandie.  Il  fut 
inhumé  le  jour  même  de  cette  lâche  surprise,  par  le 
P.  Bailloquet,  qui  lui  rendit  ce  témoignage  dans  l'acle 
de  son  intrumation  :  «  Peu  de  jours  avant  sa  mort,  il 
«  s'était  dignement  approché  du  sacrement  de  Pénitence, 
«  8c  à  Yillemarie  sa  conduite  avait  l'approbation  de 
«  tous  (ï).  » 


(1)  Regiftrc  de  la  pa- 
roisse de  Villemarie, 
1Ô48,  29  juillet. 


XXIV. 

:ne  et 

godé  prennent  deux 
iroquois,  qu'ils  con- 
duisent au  fort  de 
yilllemarie. 


Voici  Lin  autre  exemple  de  la  fourberie  de  ces  bar-  charles  le  mot 
bares.  Il  y  avait  alors,  vis-à-vis  du  Fort  de  Villemarie, 
Line  pointe  de  rochers  qLii  formait  Line  petite  île,  appelée 
vulgairement  le  Saut  Normand  (*).  Deux  IroqLiois,  y  étant 
allés  en  canot,  se  mirent  à  feindre  de  vouloir  parlementer, 
ce  qLii  engagea  M.  de  Maisonneuve  à  commander  à  Charles 
Le  Moyne  &  à  Nicolas  Godé  d'aller  les  y  joindre,  afin 
de  savoir  le  sujet  de  leLir  discours.  Les  deux  Français 
s'embarquent  aLissitôt  &  se  dirigent  vers  eLix;  mais,  à  leLir 
arrivée,  l'Lin  des  deux  Iroquois,  soit  par  un  sentiment  de 
frayeur,  soit  par  quelque  remords  de  sa  conscience,  se 
jette  incontinent  dans  son  canot,  s'enfiiit  &  laisse  là  son 
camarade.  CelLii-ci,  interrogé  par  Le  Moyne  pourquoi 
son  compagnon  s'eft  enfui  si  précipitamment,  s'efforce  de 
voiler  leurs  mauvaises  intentions,  &  répond  qLie  l'autre 
avait  été  saisi  d'une  terreur  panique,  mais  qLi'ils  n'avaient 
eu.  aucun  dessein  hoffile,  en  venant  ainsi  s'aboucher  avec 
eux.  Cette  réponse  n'empêcha  pas  qLi'on  ne  le  prît  &  qu'on 
ne  le  conduisît  au  Fort.  Il  y  était  depLiis  peu,  lorsque  le 
fuyard  reparut  aLi  loin,  vogLiant  &  haranguant  sLir  le 
fleuve.  Dès  qu'on  l'aperçut,  M.  de  MaisonneLive  donna 
ordre  à  Le  Moyne  &  à  Godé  de  se  tenir  prêts  avec  le  ca- 
not, afin  de  le  joindre  à  la  rame,  s'il  approchait  de  trop 


(*)  Cette  île  a  été  donnée  par  le  séminaire  à  la  corporation  de 
Villemarie,  qui  l'a  jointe  au  quai  &  en  a  fait,  comme  on  l'a  déjà  dit, 
une  sorte  d'embarcadère  pour  la  commodité  des  voyageurs. 


84  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

près.  Ce  moyen  eut  tout  l'effet  qu'on  s'en  était  promis; 
car  l'Iroquois,  pendant  qu'il  faisait  ses  belles  harangues, 
s'étant  avancé  insensiblement  dans  le  courant  du  fleuve, 
les  deux  Français  se  jettent  soudain  dans  leur  canot,  &  le 
poursuivent  si  vivement,  qu'il  lui  eft  impossible  de  sortir 
du  courant  &  de  gagner  la  terre  avant  d'être  pris;  en 
sorte  qu'on  le  conduisit  au  Fort,  où  il  fut  mis  aux  fers, 
aussi  bien  que  son  camarade. 

xxv. 

IROQUOIS  PRIS  OU  TUÉS      L'année  1647,  les  Hurons  ne  descendirent  pointa  Mont- 
par  des  hurons  près  r£aj  n-  aux  aufres  habitations  Françaises,  tant  afin  de  dé- 

DES  TROIS -RIVIERES.  ' 

fendre  leur  propre  pays,  menacé  par  les  Iroquois,  que 
parce  qu'ils  craignaient  une  autre  armée  d'Agniers,  qu  iles 
attendaient  au  passage,  s'ils  eussent  osé  descendre  le  fleuve 
(0  Relation  de  1648,  Saint-Laurent  (1).  Mais  la  nécessité  de  se  procurer  des 
f-  47-  haches  &  d'autres  objets  venus  de  France  les  contrai- 

gnant de  s'exposer  à  tous  les  dangers,  deux  cent  cin- 
quante Hurons,  dont  cent  vingt  chrétiens  ou  catéchu- 
mènes, conduits  par  cinq  braves  capitaines,  se  mirent  en 
marche  l'année  suivante,  1648.  Ils  avaient  fait  plus  de 
deux  cents  lieues  de  chemin  sans  rencontrer  d'Iroquois, 
lorsqu"enfin,  près  du  Fort  des  Trois-Rivières,  ils  furent 
aperçus  par  une  armée  ennemie  qui  les  attaqua,  mais  qui 
fut  battue  par  eux  &  mise  en  fuite.  Plusieurs  Iroquois  res- 
tèrent sur  la  place,  &  une  vingtaine  d'autres  furent-  faits 
prisonniers.  L'un  de  ces  fuyards,  effrayé  par  la  crainte  de 
la  mort,  courut  jusqu'à  Villemarie,  traversa  la  rivière,  & 
se  ressouvenant  sans  doute  de  la  bonté  &  de  la  courtoisie 
des  Français  de  ce  poste,  alla  volontairement  se  rendre  à 
eux.  Il  entra  dans  la  cour  de  l'Hôpital,  sans  rencontrer 
d'autre  personne  que  la  sœur  de  madame  d'Aillebouft, 
mademoiselle  Philippine  de  Boulongne,  qui  récitait  alors 
son  chapelet  ;  &  dominé  encore  par  la  frayeur,  il  se  pré- 
senta à  elle  en  lui  tendant  les  bras.  Cette  circonftance 
singulière  fit  dire  agréablement  aux  colons,  qui  portaient 
tous  un  très-grand  respect  à  la  vertu  de  mademoiselle  de 
Boulongne,  que,  «  par  ses  prières,  elle  avait  pris  un  Iro- 


2e  GUERRE.    CONVOI   CHEZ  LES   HURONS.    1648.  85 


STRU.T  A  VILLEMARIE. 


p.  I--.,  14. 


quois,  »  quoique  sa  grande  pudeur  lui  donnât  une  crainte 

f  ,  ,      -,  ,      ,  /  n  (1)  Relation  de  1648, 

épouvantable  de  ces  barbares  (i).  l3> 

xxvr. 

Après  que  ces  Hurons  eurent  fait  leur  traite,  ils  se  re-  des  français  vont  avec 
mirent  en  canot,  pour  retourner  dans  leur  pays,  8c  emme-    LES  RR" pp" JESUITES 

'  r  .  CHEZ  LES  HURONS.   

nèrent  avec  eux,  outre  le  P.  Bressani,  quatre  autres  PREMIER  MOULIN  CON- 
Jésuites  &  un  de  leurs  frères,  accompagnés  de  vingt-cinq 
ou  trente  Français,  qui  tous,  par  un  courage  vraiment 
chrétien.,  osaient  entreprendre  ce  voyage,  malgré  les  pé- 
rils qu'ils  avaient  à  redouter.  Cette  petite  armée  de  Hu- 
rons, arrivée  vers  la  pointe  de  l'île  de  Montréal,  se  divisa 
en  deux.  Les  uns  passèrent  par  Villemarie,  comme  ils 
l'avaient  promis  à  M.  de  Montmagny,  &  les  autres  prirent 
la  rivière  des  Prairies,  qui  leur  offrait  un  chemin  plus 
court  &  plus  facile  (2).  Ceux  qui  passèrent  par  Villemarie  (2)  Relation  de  104S, 
furent,  sans  doute,  les  seuls  sauvages  alliés  qu'on  y  vit 
paraître  cette  année-là;  du  moins,  le  P.  Lallemant  assure 
qu'il  n'y  resta  qu'un  seul  sauvage  qui  était  aveugle,  &  en- 
core n'y  fit-il  pas  un  long  séjour;  car,  ennuyé  d'y  être  seul 
de  sa  nation,  il  descendit  aux  Trois-Rivières,  malgré  les 
dangers  qu'il  avait  à  courir  pour  se  procurer  cette  légère 
consolation.  Cette  année  1648,  M.  de  Maisonneuve  fit 
conlfruire  le  premier  moulin  à  vent  qu'il  y  ait  eu  dans 
l'île  de  Montréal.  Il  l'établit  près  du  fleuve  Saint-Laurent, 
dans  le  voisinage  du  Fort;  ce  qui  le  fit  appeler  depuis 
Moulin  du  Fort.  Son  dessein,  en  élevant  cette  conffruc- 
tion,  était  non-seulemênt  de  fournir  aux  colons  un  moyen 
plus  facile  pour  moudre  leur  blé,  mais  encore  d'avoir 
par  là  une  redoute  avancée  :  car  le  moulin  devait  servir  à 
ce  double  usage.  On  eut  soin  d'y  pratiquer  des  meur- 
trières pour  se  défendre  en  cas  d'attaque  :  c'est  ce  qui  fait 
dire  à  M.  Dollier  de  Casson  qu'on  le  construisit  «  pour 
narguer  davantage  les  Iroquois,  leur  donnant  par  là  à 
comprendre  que  ce  boulevard  public  (Villemarie),  n'était 
pas  menacé  d'une  ruine  prochaine,  malgré  tous  leurs 
efforts;  &  que,  de  leur  côté,  les  colons  étaient  bien  loin     ,vl  _  ....  ' 

j  W  Collier  de  Cas- 

d  abandonner  aux  Iroquois  ce  champ  de  gloire  (3).  »        son,  1647  à  164?. 


SE  EN  FRANCE  POUR 
LES  AFFAIRES  DE  LA 
COLONIE. 


86  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.   ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

XXVII. 

h.  d'ailleboust  repas-  Lorsque  M.  de  Maisonneuve  était  revenu  de  France, 
en  1647,  il  avait  averti  M.  d'Aillebouft,  son  lieutenant,  de 
se  préparer  à  faire  le  même  voyage,  en  ajoutant  qu  il  re- 
viendrait en  Canada  comme  Gouverneur  général,  en  rem- 

(1)  Doiiïer  de  Cas-  placement  de  M.  de  Montmagny  (1).  Dans  l'automne  de 
son,  1646  à  1647.     cette  annee  ils  étaient  descendus  l'un  &  l'autre  à 

Québec,  pour  les  affaires  générales  du  pays,  &  le  18  oc- 
tobre, M.  de  Maisonneuve  étant  reparti  de  Québec  pour 
Villemarie,  M.  d'Ailleboufi  avait  fait  voile  pour  la  France 

(2)  Journal  des  Jé-  le  21  du  même  mois  (2)  (*).  Nous  avons  raconté  qu'en  1 643 
s  mes,  année  1647.  \a  Compagnie  des  Cent- Associés,  pour  procurer  plus  effi- 
cacement qu'elle  ne  l'avait  fait  jusqu'alors  la  formation 
d'une  vraie  colonie  Française  &  la  conversion  des  sauvages, 
avait  abandonné  la  traite  des  pelleteries  aux  habitants, 
réunis  en  communauté  de  villes,  mais  en  faisant  peser  sur 
eux  seuls  toutes  les  charges  qui  lui  avaient  été  imposées 
à  elle-même  par  l'édit  de  sa  création.  En  exécution  de  ce 
nouvel  arrangement,  on  rédigea,  concernant  le  gouverne- 
ment du  pays,  divers  articles  qui  furent  approuvés  en  1 647, 
par  Un  arrêt  du  Conseil  du  Roi,  peut-être  sans  une  assez 
grande  connaissance  de  cause.  Du  moins  plusieurs  per- 
sonnes, en  Canada  &  en  France,  ne  pouvaient  goûter  ces 
articles,  qui  leur  semblaient  avoir  été  inspirés  par  un  autre 
motif  que  celui  de  l'intérêt  public. 

xxviii. 

M.  DE  MONTMAGNY.  ÉTAIT      D'abord  les  affaires  concernant  la  police,  le  commerce 
le  principal  et  quel-  g,  |a  gUerre  devaient  être  résolues  à  la  pluralité  des  voix, 

QUEFOIS  LE  SEUL  AR-  A^  ■!  J  " 

bitre  des  affaires  &  même  souverainement  par  un  conseil  composé  de  trois 
DU  PAYS-  personnes  :  du  Gouverneur  général,  du  Supérieur  des  Jé- 


(*)  Le  P.  Ducreux  a  écrit,  dans  son  Histoire  du  Canada,  que 
M.  d'Aillebouft  était  Gouverneur  des  Trois-Rivières,  lorsqu'il  lut 
pourvu  du  Gouvernement  général,  &  le  P.  de  Charlevoix  répète  la 
même  assertion,  fondée,  sans  doute,  sur  le  précédent.  C'eft  apparem- 
ment une  confusion  entre  les  Trois-Rivières  &  Villemarie  qui  a 
donné  lieu  à  cette  erreur  :  M.  d'Aillebouft,  comme  on  l'a  vu,  ayant 
été  Gouverneur  de  Villemarie'  en  l'absence  de  M.  de  Maisonneuve. 


2e  GUERRE.   ADMINISTRATION  DE  LA  COLONIE.    1648.  87 

suites  ou  de  l'évèque,  lorsqu'on  aurait  érigé  un  Siège  épis- 
copal  en  Canada  ,  enfin  du  Gouverneur  particulier  de 
Villemarie,  ou  de  son  lieutenant,  en  son  absence.  Mais, 
en  pratique ,  le  Gouverneur  général  pouvait  être  très- 
souvent  le  seul  arbitre  des  affaires  8c  représenter,  au 
fond,  tout  le  conseil;  car  le  Gouverneur  particulier  de 
Villemarie,  faisant  sa  résidence  à  soixante  lieues  de  Qué- 
bec, ne  pouvait  que  difficilement,  dans  l'état  d'alarmes 
continuelles  où  était  alors  sa  petite  colonie,  se  déplacer 
fréquemment  sans  exposer  sa  vie  ni  sans  compromettre 
le  sort  du  polie  qui  lui  était  confié;  6c  de  son  côté,  le  Su- 
périeur des  Jésuites  pouvait  être  obligé  à  des  courses  loin- 
taines pour  le  bien  des  missions.  D'ailleurs,  ce  Religieux 
eût-il  été  présent  à  Québec,  la  voix  du  Gouverneur,  en 
cas  de  conflit,  aurait  toujours  eu  la  prépondérance. 
Il  eft  vrai  que  le  Général  de  la  flotte,  ainsi  que  les  syn- 
dics de  Québec,  de  Villemarie  8c  des  Trois-Rivières  pou- 
vaient entrer  au  conseil;  mais,  dans  ce  cas,  les  syndics 
n'avaient  voix  délibérative  que  pour  les  objets  relatifs  à 
leur  communauté  particulière,  8c  le  Général  de  la  flotte, 
que  pour  ce  qui  regardait  sa  charge.  D'où  il  résultait  que 
le  Gouverneur  général  pouvait  être  lui  seul,  en  bien  des 
circonftances,  l'arbitre  souverain  des  affaires  du  pays. 

xxix. 

D'après  ces  mêmes  articles,  le  Gouverneur  de  Québec  m.demontmagnychar- 
avait  vingt-cinq  mille  livres  d'appointements  par  an,  avec    ge  de  pourvoir  a  la 

U  ,L  .  rr  .  .  SURETE  DU  PAYS. 

privilège  de  faire  venir,  chaque  année,  sans  frais  pour  lui, 
soixante-dix  tonneaux  de  fret  par  les  vaisseaux  de  la  flotte, 
à  la  charge  pour  lui  d'entretenir  le  Fort  de  munitions  8c 
d'armes;  d'avoir,  outre  son  lieutenant  particulier,  un 
autre  lieutenant  aux  Trois-Rivières,  &,  enfin,  soixante-dix 
hommes  de  garnison,  qui  seraient  nourris  aux  frais  du 
magasin,  8c  que  le  Gouverneur  général  repartirait  dans  le 
pays,  selon  qu'il  le  jugerait  plus  utile.  Quant  au  Gouver- 
neur particulier  de  Villemarie,  il  devait  avoir  dix  mille 
livres  d'appointements,  trente  tonneaux  de  fret  8c  entre- 
tenir une  garnison  de  trente  hommes;  enfin  cinq  mille 


88  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


livres  étaient  accordées,  chaque  année,  aux  Jésuites  pour 
(O  Archives  de  leurs  missions  (i).  En  fixant  ainsi  ces  appointements,  on 

l'Empire,  à  Paris  ;  re-  j  ■    ji  •>  <  i       *  ^' 

giitre  des  arrêts  du  ayait  prétendu  pourvoir  d  une  manière  efficace  a  la  surete 
conseil, vol.  1929,  p.  du  pays;  &  cependant,  depuis  que  ces  articles  étaient 
110    SU1V"  censés  être  en  vigueur,  on  n'avait  presque  rien  fait  pour 

le  défendre.  M.  de  Montmagny,  comme  Gouverneur  géné- 
ral, devait  entretenir  un  lieutenant  aux  Trois -Rivières, 
placer  un  commandant  au  Fort  Richelieu,  pourvoir  ces 
portes  d'hommes,  de  munitions  &  de  vivres  ;  &  on  ne  voit 
pas  qu'il  les  ait  secourus  depuis  le  renouvellement  de  la 
guerre,  alors  qu'ils  avaient  tout  à  redouter  de  l'audace  des 
Iroquois.  C'eft  peut-être  ce  qui  explique  pourquoi  M.  de 
Champflour,  qui  avait  commandé  jusqu'alors  aux  Trois- 
Rivières,  repassa  en  France  après  l'arrangement  dont 
nous  parlons,  &  fut  remplacé,  pendant  un  court,  espace  de 
temps,  par  M.  Bourdon,  jusqu'à  ce  que  M.  de  La  Poterie 

(2)  Relationdei668,       A    ,  ,  \       ' ,     .  «  r   n  ,  A 

p  6>  prit  le  commandement  de  ce  polie,  en  1048  (2). 

xxx. 

ji.  de  montmagny  laisse      Ce  fut  peut-être  aussi  pour  le  même  motif  que  M.  de 
Senneterre,  Commandant  au  Fort  Richelieu,  quitta  pareil- 
lement cette  place,  plus  exposée  qu'aucune  autre  aux  at- 
iroquois.  taques  des  Iroquois,  &  repassa  en  France;  du  moins  eft- 

il  certain  que  le  Fort  Richelieu,  confinait  d'abord  à  grands 
frais,  fut  presque  abandonné  par  M.  de  Montmagny,  qui 
n'y  laissa  que  huit  ou  dix  soldats,  selon  la  remarque  du 

(3)  journal  des  Jé-  P.  Jérôme  Lallemant  (3).  Il  paraît  même  que  ce  Fort  fut 
suites,  1645.  entièrement  évacué  au  commencement  de  la  seconde 

guerre  des  Iroquois,  sans  doute  à  cause  de  la  crainte 
qu'avaient  laissée  dans  tous  les  esprits  les  hoftilités  si 
pressantes  &  la  cruauté  de  ces  barbares  contre  ceux  qui 
le  gardaient  auparavant.  C'eft  ce  que  suppose  M.  Dollier 
de  Casson,  en  assurant  qu'au  commencement  de  l'hi- 
ver 1646,  le  Fort  Richelieu  avait  été  laissé  sans  monde,  & 
qu'après  l'avoir  pillé,  les  Iroquois  le  brûlèrent,  afin  de  ne 

(4)  Hiftoire  du  Mont-  pouvoir  être  accusés  de  leur  pillerie  (4);  motif  qui  eût  été 
reai,  1646,  1647.      gans  fonciement,  &  contre  toute  raison,  si  le  Fort  eût  été 

occupé  encore  par  huit  ou  dix  hommes.  On  doit  donc 


SANS  GARNISON  LE 
FORT  RICHELIEU,  QUI 
EST    BRULE    PAR  LES 


2e  GUERRE.   ADMINISTRATION   DE  LA  COLONIE.    1648.  89 

conclure  que  ta  crainte  qu'avaient  laissée  dans  tous  les  es- 
prits les  hostilités  si  brusques  &  si  pressantes  de  ces  bar- 
bares, contre  ceux  qui  les  premiers  s'établirent  à  Riche- 
lieu, ht  juger  plus  expédient  de  l'évacuer  tout  à  fait  que 
d'y  laisser  une  garnison,  qui  serait  infailliblement  exposée 
à  être  taillée  en  pièces.  Peut-être  même  que  M.  de  Mont- 
magny,  qui  montra  tant  d'empressement  pour  aller  cons- 
truire ce  Fort,  afin  de  couper  le  chemin  aux  Iroquois, 
aurait  renoncé  à  cette  entreprise ,  s'il  eût  connu  déjà, 
comme  il  l'apprit  alors  par  expérience,  leur  courage  & 
leur  audace. 

xxxi. 

11  eft  certain  que  les  Français  ne  s'attendaient  pas  à  LA  BRAVOURE  DES  IRO- 
trouver  dans  ces  barbares  tant  de  résolution  &  de  bra-    (1U0IS  INSPIRE  DE  LA 

,  .  .  CRAINTE  AUX  COLONS 

voure.  C  eit  la  remarque  du  P.  Vimont  :  «  Nos  soldats,    ETA  M.  DE  montma- 

«  écrivait-il,  sont  bien  étonnés  de  voir  le  courage  &  la  ré-    GNY  lui-même. 

«  solution  d'un  ennemi  qui  passe,  dans  l'estime  de  ceux 

«  qui  ne  le  connaissent  pas,  pour  timide,  &  qui  fait  des 

«  actions  d'une  très-grande  hardiesse  ;  ne  pensant  pas  que 

«  des  gens  qui  portent  le  nom  de  sauvages  eussent  les  ar- 

«  mes  si  bien  eh  la  main  :  tel  s'avança  pour  mettre  le 

«  pied  dans  une  barque;  d'autres  tirèrent  dans  la  redoute 

«  par  les  meurtrières  mêmes  (i).  »  La  Mère  Marie  de  Tin-    (0  Relation  de  1642, 

carnation  écrivait,  de  son  côté  :  «  Jamais  les  Iroquois  p'  3I* 

«  n'avaient  osé  attaquer  les  Français  dans  leurs  Forts  ;  & 

«  si  M.  de  Montmagny  n'eût  pas  été  sur  le  lieu,  tout  était 

«  perdu  (2).  »  Comme  donc,  après  la  déclaration  de  la    (2)  Lettres  hiitori- 

seconde  guerre,  ce  Gouverneur  ne  doutait  pas  que  le  Fort  queS)  p'  36d' 

ne  fût  attaqué  par  les  Iroquois,  lorsqu'ils  viendraient  à 

descendre  pour  faire  leurs  hostilités  dans  la  colonie,  & 

que  d'ailleurs  il  ne  pouvait  y  mettre  une  garnison  assez 

nombreuse  ou  assez  résolue  pour  leur  faire  tête,  il  prit  le 

parti  de  l'abandonner  tout  à  fait;  ou,  s'il  y  mit  des  hommes, 

ceux-ci  l'évacuèrent.  Cette  conduite  n'a  rien  qui  doive 

surprendre,  si  on  considère  la  crainte  que  le  renouvellement 

de  la  guerre  avait  inspirée,  même  tout  auprès  du  Fort  de 

Québec,  puisque  les  sauvages  de  Sillery  n'osaient  plus  sortir 


Ç0  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


de  chez  eux  pour  la  chasse,  &  que  même  ils  abandonnèrent 
l'enceinte  de  pieux,  dont  nous  avons  parlé,  dans  laquelle 
se  trouvait  la  maison  des  missionnaires.  Enfin,  pour  les 
mettre  à  l'abri  des  insultes  de  l'ennemi  dans  le  temps  de 
leurs  moissons  &  de  leurs  semailles,  on  résolut  de  cons- 
truire un  Fort  au  milieu  de  leurs  champs  ;  &  M.  de  Mont- 
(i)  joumai  des  Je-  magny  alla  lui-même  en  désigner  la  place  (i).  Aussi  ne 

suites,  it>48.  voyons-nous  pas  que  ce  Gouverneur,  malgré  l'emploi  qu'il 

exerçait  dans  la  colonie,  ait  pris  aucune  part  aux  mouve- 
ments de  guerre  qui  agitèrent  l'île  de  Montréal  ;  &  ce  qu'on 
aurait  de  la  peine  à  croire,  s'il  n'était  attefté  par  M.  Dol- 
lier  de  Casson,  &  qui  montre  la  grande  crainte  que  M.  de 
Montmagny  avait  conçue  des  dangers  de  .ce  pofte  avancé, 
il  s'efforçait  d'arrêter  &  de  retenir  à  Québec  tous  ceux  qui 
venaient  de  France  pour  monter  à  Villemarie,  assurant 
(>)HiftoireduMont-  que  ce  lieu  n'était  pas  tenable  (2),  quoique  pourtant  on 

reai,  de  1647  à  1648-.  fut  dariS  une  absolue  nécessité  d'y  envoyer  des  hommes 
si  l'on  voulait  conserver  Québec  &  tout  le  reste  de  la  co- 
lonie. 

xxxn. 

sur  le  refus  de  m.  de        Pour  toutes  les  raisons  que  nous  venons  d'énumérer, 
maisonneuvej  lapla-  plusieurs  personnes,  sincèrement  affectionnées  au  pays, 

CE   DE     GOUVERNEUR      ,  ,    .        .  ,  rAj  .•     i  i  «•  J 

général  est  réser-  désiraient  qu  on  fit  aux  articles  dont  nous  parlions  des 
vée  a  m.  d'aille-  amendements  considérables.  Il  paraît  que  M.  de  Maison- 
neuve  avait  agi  dans  ce  sens  pendant  son  dernier  séjour 
en  France,  &  ses  avis  devaient  inspirer  d'autant  plus  de 
confiance  que  jusqu'alors  il  avait  donné  des  preuves  in- 
contestables de  prudence,  de  zèle  pour  la  colonie,  de  cou- 
rage &  d'un  parfait  désintéressement.  On  lui  offrit  même 
la  place  de  Gouverneur  général,  en  remplacement  de 
M.  de  Montmagny,  qui  allait  être  rappelé  ;  mais  comprenant 
de  quelle  importance  il  était  de  conserver  le  pofte  de  Vil- 
(3)Hiftoh-eduMont-  lemarie,  il  refusa  cette  charge,  par  une  sagesse  (3),  dit 
réai,  de  i  46  a  1647.  jyj _  Dollier  de  Casson ,  qui  sera  mieux  connue  dans 
l'autre  monde  que  dans  celui-ci.  Comme  on  désirait  cepen- 
dant qu'il  y  eût  un  parfait  accord  entre  tous  ceux  qui 
étaient  les  dépositaires  de  l'autorité  royale  en  Canada,  on 


2e  GUERRE.   ADMINISTRATION  DE  LA  COLONIE.    1648.  QI 


convint,  sur  le  refus  de  M.  de  Maisonneuve,  de  nommer 
à  cette  charge  un  autre  associé  de  Montréal,  M.  d'Aille- 
boulf ,  ce  qui  fut  conclu  8c  arrêté  d'une  manière  définitive, 
avant  même  que  M.  de  Maisonneuve  eût  quitté  Paris. 
Nous  devons  ajouter  que,  de  retour  à  Villemarie,  celui- 
ci,  en  annonçant  à  M.  d'Aillebouft,  son  lieutenant,  qu'il 
eût  à  partir  pour  la  France,  &  qu'il  reviendrait  avec  la 
commission  de  Gouverneur  général,  ne  lui  fit  point  con- 
naître, par  une  très-rare  humilité,  qu'il  eût  lui-même  re-  .    ,  „ 

'  t  '   1  (i)  Dollier  de  Cas- 

fusé  cette  place  (i).  son,  ,646-1647. 

XXXIII. 

Tels  furent  les  motifs  du  rappel  de  M.  de  Montma-  justificationdem.de 
gny,  continué  jusqu'alors  de  trois  ans  en  trois  ans  (2)  dans  J^^^^s 
la  charge  de  Gouverneur  de  la  Nouvelle-France.  C'est  là  la  révocation  ds  m. 
cependant  ce  que  M.  de  La  Chesnaye,  dans  un  mémoire    de  montmagny. 

1  ,  .  1  ..  „        (2)  Compléments  des 

tort  peu  exact,  composé  cinquante  ans  plus  tard,  qualifie  ordonnances,  commis- 
une  cabale  ourdie  contre  ce  Gouverneur,  par  cinq  ou  six  sions  &c->  Québec, 
familles,  qui  passèrent,  dit-on,  en  France,  &  firent  nommer  1    '  p' 1 
l'un  d'eux  (3)  (*).  Parlant  sans  doute  ici,  entre  autres,    (3)  Archives  de  la 
de  M.  de  Maisonneuve,  de  M.  d'Aillebouft,  de  M.  des  ;™'de  ïdfk 
Chàtelets,  il  suppose  que  ce  fut  pour  s'enrichir  eux-mêmes  chesnaye,  169,5. 
qu'ils  firent  révoquer  M.  de  Montmagny.  Mais  assuré- 
ment on  ne  peut  attribuer  un  pareil  motif  à  M.  de  Mai- 
sonneuve; son  désintéressement  n'a  jamais  été  contefté 
ni  en  France  ni  en  Canada;  ce  fut  lui  d'ailleurs  qui,  dans 
le  Conseil,  à  Québec,  refusa  de  signer,  comme  contraire 
au  bien  général,  un  certain  article  par  lequel  les  autres 
conseillers  voulaient  s'attribuer  des  gratifications  exorbi- 
tantes, en  sorte  que,  par  son  refus,  cet  article  n'eut  point 
lieu,  malgré  les  intrigues  des  intéressés.  «  Tous  ceux  du 


(*)  Ce  mémoire,  composé  en  1695,  eft  assez  inexact,  pour  ne  rien 
dire  davantage  ;  l'auteur  attribue  même  à  cette  prétendue  intrigue, 
ourdie  en  1647,  l'abandon  fait  aux  habitants  du  commerce  des  pelle- 
teries, qui  avait  eu  lieu  deux  ans  auparavant,  &  qu'il  représente 
comme  un  coup  porté  aux  Cent-Associés,  &  la  ruine  de  leur  Com- 
pagnie. 


92   IIe  PARTIE.   LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Journal  des  Jé- 
suites, 1646.  • 


(2)  Archives  de  la 
marine,  à  Paris  ;  arrêt 
du  conseil  du  5  mars 
1648. 


«  Conseil,  rapporte  le  P.  Lallemant,  se  firent  pùissam- 
«  ment  augmenter  leurs  gages  &  récompenser  de  leurs 
«  services  ;  ce  qui  apporta  une  telle  confusion  qu'on  en 
«  eut  honte ,  &  que,  M.  de  Maisonneuve  n'ayant  point 
«  voulu  signer,  rien  ne  fut  signé  de  ces  gratifications  (i).  » 
On  ne  peut  non  plus  le  soupçonner  d'avoir  voulu  dominer, 
en  sollicitant  la  révocation  de  M.  de  Montmagny,  puisqu'il 
refusa  la  place  de  Gouverneur  général,  lorsqu'elle  lui  était 
offerte.  Quant  à  M.  Louis  d'Ailleboufl,  il  y  aurait  de  Tin- 
justice  à  l'accuser  d'avoir  brigué  cette  charge,  M.  de  Mai- 
sonneuve lui  ayant  annoncé,  en  arrivant  de  France,  qu'elle 
lui  avait  été  réservée  à  son  insu.  On  ne  pourrait  non  plus 
le  soupçonner  d'avoir  voulu  s'enrichir,  puisque,  dans  cette 
occasion,  il  alla  en  France  comme  député  des  habitants, 
ainsi  que  M.  des  Châtelets  (2)  pour  demander,  entre  autres 
choses,  que  les  appointements  du  Gouverneur  général, 
au  lieu  d'être  maintenus  à  la  somme  de  vingt-cinq  mille 
livres,  fussent  réduits  à  celle  de  dix  mille;  ce  qui  fut  ap- 
prouvé par  la  Cour  ainsi  que  les  autres  amendements 
qu'ils  proposèrent  de  faire  à  l'arrêt  de  1647. 


xxxrv. 

TRISTE  ÉTAT  DE  LA  CO- 
LONIE A  LA  FIN"  DU 
GOUVERNEMENT  DE  M. 
DE  MONTMAGNY. 


Au  refte,  la  supplique  des  colons,  qui  servit  de  motifs 
au  nouvel  arrêt  du  conseil  du  5  mars  1648,  fait  assez  con- 
naître le  trifte  état  où  la  colonie  était  réduite  à  la  fin  du 
gouvernement  de  M.  de  Montmagny.  «  L'intention  de  Sa 
Majefté  &  des  rois  ses  prédécesseurs,  disent-ils,  était 
d'accroître  les  colonies  &  de  peupler  le  Canada  de  Fran- 
çais catholiques,  afin  de  disposer  plus  facilement,  par 
leurs  exemples,  les  sauvages  à  la  religion  chrétienne  & 
à  une  vie  civile,  comme  aussi  de  tirer  de  ces  terres 
quelque  commerce  avantageux  &  utile  à  ses  sujets.  Néan- 
moins, au  lieu  de  cela,  le  pays  se  dépeuple  &  le  com- 
merce y  dépérit,  tant  par  défaut  de  police  que  pour  les 
grandes  dettes  qu'on  y  contracte  pour  subvenir  aux  dé- 
penses nécessaires,  comme  aussi  pour  l'inobservation  de 
plusieurs  articles  de  l'Édit  d'établissement  de  la  Compa- 
gnie de  la  Nouvelle-France,  &  même  pour  l'inexécution  de 


2e  GUERRE.   ADMINISTRATION  DE  LA  COLONIE.    1648.  q3 

«  l'arrêt  du  dernier  règlement  de  mars  1647;  mais  princi- 

«  paiement  à  cause  des  incursions  des  Iroquois,  ennemis 

«  communs  de  tout  le  pays,  qui  pillent  &  ravagent 

«  les  habitations  Françaises  &  sauvages  par  eau  8c  par 

«  terre,  sans  qu'on  se  mette  en  devoir  d'y  remédier.  Afin 

»  donc  qu'il  soit  pourvu  par  Sa  Majefté  à  ces  maux,  les 

«  sieurs  d'Aillebouft  8c  des  Chàtelets,  députés  des  habi- 

«  tants  de  la  Nouvelle-France,  supplient  qu'en  inter-     .  .  .  . .  , 

'        r  r       .       1  (  1  )   Archives  de 

«  prêtant  8c  modifiant  le  règlement  dernier,  il  lui  plaise  l'Empire,  regiftresdes 

«  de  leur  accorder  les  articles  énoncés  dans  leur  re-  arré£s  dut  conseil>  5 

«  quête  (1).  » 


mars  1G48. 


Ces  articles,  ayant  été  examinés  au  Conseil  du  Roi,  en 
présence  de  la  Reine  régente,  furent  approuvés  pour  ser- 
vir de  règle  à  l'avenir.  Le  Roi  ordonna  que  le  Conseil  fût 
composé  non  plus  de  trois  membres,  mais  de  cinq:  du 
Gouverneur,  du  Supérieur  ecclésiaftique  &  de  MM.  de 
Chavigny,  Godefroy  de  Québec  8c  Giffard,  ou  même  de 
sept  membres,  lorsque  les  Gouverneurs  particuliers  de 
Montréal  8c  des  Trois-Rivières  se  trouveraient  à  Québec  ; 
enfin  il  déclara  qu'en  l'absence  de  quelques-uns  des  con- 
seillers, il  serait  nécessaire  qu'ils  fussent  au  moins  deux 
pour  délibérer  légitimement  avec  le  Gouverneur,  &  même 
trois,  si  le  Gouverneur  était  continué  dans  sa  charge.  Il 
réduisit  les  appointements  du  Gouverneur  général  à  dix 
mille  livres;  les  soixante-dix  tonneaux  de  fret  à  douze,  8c 
sa  garnison  à  douze  soldats,  8c  régla  que  les  Gouverneurs 
particuliers  de  Montréal  8c  des  Trois-Rivières  recevraient 
trois  mille  livres,  qu'ils  auraient  six  tonneaux  de  fret  8c  six 
soldats  pour  leur  garnison.  Enfin,  quant  aux  dix-neuf 
mille  livres  supprimées  par  cet  arrêt,  &  prises  sur  les  ap- 
pointements assignés  par  celui  de  1647,  le  R°i  ordonne 
qu'elles  soient  employées  à  former,  sans  délai,  un  camp 
volant  de  quarante  soldats,  qui  seront  tirés  des  garnisons 
déjà  exiftantes,  si  l'on  y  trouve  ce  nombre  d'hommes  dis- 
ponibles, ou,  dans  l'autre  cas,  qui  seront  levés  le  plus  tôt 
qu'il  se  pourra.  L'été,  ce  camp  volant  gardera  les  passages 


xxxv. 

CRÉATION  D'UN  NOUVEAU 
CONSEIL  ;  ÉTABLISSE- 
MENT d'un  CAMP  VO- 
LANT POUR  LA  SURETE 
DE  LA  COLONIE. 


94  IIe  PARTIE .  LES  CENTASSOC.  ET  LA  COMP.   DE  MONTRÉAL. 

par  eau  &  par  terre ,  sous  la  conduite  de  celui  que  le 
Gouverneur  général  en  jugera  capable;  &  l'hiver,  il  sera 
départi  dans  les  garnisons  pour  aller  de  là  battre  la  cam- 
pagne &  courir  le  pays.  Le  reste  des  dix-neuf  mille  livres 
sera  employé  en  achat  d'armes,  de  munitions  de  guerre 
&  au  soulagement  des  sauvages,  suivant  les  ordres  du 
Conseil  de  Québec.  Outre  ce  camp  volant,  le  Roi  permet 
de  faire  passer  tous  les  ans  au  pays  des  Huronsune  com- 
pagnie composée  de  ceux  des  habitants  qui  auraient  le 
désir  d'y  aller  à  leurs  frais  pour  servir  d'escorte  tant  aux 
Hurons  qui  seront  venus  à  la  traite  qu'aux  missionnaires, 
qui  ne  peuvent  plus  s'y  rendre  sans  ce  secours.  Et  pour 
donner  à  cette  Compagnie  de  volontaires  le  moyen  de  sub- 
sifter,  le  Roi  leur  permet  le  négoce  des  pelleteries  durant 
(  i  )  Archives  de  leur  voyaëe5  a  la  charge  de  les  rapporter  aux  magasins 
l'Empire,  regiftres  des  du  pays  pour  le  prix  qui  aura  été  fixé  par  le  Conseil  de 
Québec  (i). 


arrêts  du  conseil,  5 
mars  1648. 

XXXVI. 

MURMURES    CONTRE  M 


Les  changements  que  nous  énumérons  ici,  quoique 
d'ailleboust.  mort  tous  dans  l'intérêt  public,  ne  furent  pas  cependant  goûtés 

DEM.  DE  REPENTIGNY.  .  ...  •     1  •        .  1 

par  quelques  particuliers,  qui  devaient  sans  doute  en  re- 
cevoir du  dommage,  en  se  voyant  déçus  de  leurs  préten- 
tions. Quelques-uns  de  ces  derniers,  qui  allaient  retourner 
en  Canada  sur  les  vaisseaux  de  la  flotte,  en  prirent  même 
occasion  de  se  montrer  ouvertement  opposés  à  M.  d:Ail- 
lebouft;  &  il  semble  que  M.  de  Répentigny,  jusqu'alors 
Général  de  cette  flotte,  était  du  nombre  dés  mécontents. 
Du  moins  le  Roi,  informé  des  oppositions  faites  à  M.  d'Ail- 
lebouft,  nomma  celui-ci  Général  de  la  flotte,  pour  ce  voyage 
seulement,  sans  que  sa  nomination  dût  tirer  à  consé- 
quence pour  l'avenir  ;  en  même  temps  il  lui  donna  le  pou- 
voir de  nommer  les  Commandants  de  vaisseaux  qu'il  aurait 
pour  agréables;  &  quant  à  M.  de  Répentigny,  il  déclara 
(2)  Archives  du  mi-  qU'j|  ne  serait  Général  de  la  flotte  qu'au  prochain  retour  en 

ni  stère    des    affaires  J,  .  7-i  ,  \ 

étrangères,  à  Paris,  vo-  France  des  mêmes  vaisseaux  (2).  Cette  mesure  severe,  qui 
lume  Amérique,  foi.  réduisait  M.  de  Répentigny  à  faire  la  traversée,  cette  fois, 

367,  lett.  du  g  mars  .       ,  •      i-  i  ,  „  a  n  . 

l648-  comme  simple  particulier,  était  de  nature  a  1  artecter  beau- 


2e  GUERRE.  M.  d'aILLEBOUST,  GOUV.  GÉNÉRAL.   1 648 .  C)5 


coup.  Il  tomba  malade  dans  la  traversée  &  mourut  même 

avant  que  la  flotte  fût  arrivée  à  Québec  (i).  (0 Relation  de  1648, 

XXXVII. 

Le  20  août,  tète  de  saint  Bernard,  M.  d'Aillebouft  m.  d'ailleboust  suc- 
arriva  devant  ce  polie  (2),  &  fut  reçu  comme  Gouverneur    CÈDE  A  M-  DE  M0NT- 

J  ...  JIAGNY    COMME  GOU- 

général  avec  tout  1  appareil  usité  en  pareille  rencontre,     verneur  général. 
Les  principaux  du  pavs  le  complimentèrent  ;  &  les  sauva-    (2)  Journal  des  jé- 
ges  qui  se  trouvaient  présents  lui  firent  une  petite  harangue,  sultes' !  °4S' 
qui  fut  interprétée  par  un  Religieux  de  la  Compagnie  de 
Jésus.  Le  P.  Lallemant  fait  remarquer  que  M.  de  Mont- 
magnv,  dès  qu'il  eut  connaissance  de  son  rappel,  ne  se 
contenta  pas  de  l'accepter  avec  le  respecl  &  l'honneur  dus 
à  la  volonté  du  Roi  8:  à  celle  de  la  Reine;  mais  que,  de 
plus,  il  fit  paraître  une  généreuse  magnanimité,  en  ordon- 
nant qu'on  disposât  toutes  choses  pour  la  digne  réception 
de  son  successeur  (3).  L'emphase  de  cette  expression    (3) Relation  de  1648, 
semblerait  donner  à  entendre  qu'il  ne  quitta  la  Nouvelle-  p-  2' 
France  qu'à  regret,  8c  que  son  rappel  lui  offrit  la  matière 
d'un  vrai  sacrifice.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  partit  le  23  de  sep- 
tembre suivant,  sur  le  vaisseau  amiral,  qu'il  commanda 
lui-même,  8c  où  était  M.  Godefroy,  qui  fut  amiral  au  re- 
tour (4)  en  remplacement  de  M.  de  Répentigny.  Madame    (4)  Journal  des  Jé- 
d'Aillebouft,  dont  le  mari  devait  résider  à  Québec,  en  sa  suites> 23  sept-  l6^8- 
qualité  de  Gouverneur,  quitta  Villemarie  pour  aller  le 
joindre  ;  8c  à  cette  occasion  mademoiselle  Philippine  de 
Boulongne,  sa  sœur,  qui  l'y  suivit,  exécuta  le  dessein 
qu'elle  avait  conçu  d'embrasser  rinflitut  des  Ursulines, 
au  noviciat  desquelles  elle  entra  le  2  décembre  de  la  même 
année  1648  (5).  Nous  pouvons  remarquer  ici,  en  passant,     (5)  Les  Ursulines  de 
que,  le  19  mars  de  l'année  suivante,  M.  d'Aillebouft  leva  Québec:  in-8°,  Qué- 
des  Fonts  baptismaux  Marie  Morin  (6),  qui  fut  dans  la  ^  Regîffres  de  No- 
suite  Religieuse  hospitalière  à  Villemarie,  8c  l'auteur  des  tre-Dame  de  Québec, 
Annales  de  Y  Hôtel-Dieu  Saint-Joseph ,  citées  plusieurs  ;  4j' 
fois  dans  cette  hiftoire. 

^  "       .  xxxvin. 
Au  printemps,  M.  d'Aillebouft  envoya  à  Villemarie  ARRIVÉE  DU  cmP  vo_ 

le  camp  volant  ordonné  par  le  Roi,  composé  de  quarante    1 ANT  A  villemarie. 


96  if  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Emplois  de  M. 
d'Argenson  ,  manus- 
crit de  la  Bibliothèque 
du  Louvre.,  fol.  28. 

XXXIX. 

ARRIVÉE  DE  M.  d'aILLE- 
BOUST  A  VILLEMARIE. 


(2)  Greffe  de  Mont- 
réal, 3  mai  1 649. 


hommes,  sous  la  conduite  de  M.  Charles  d'Ailleboufl  des 
Musseaux,  son  neveu.  Ce  renfort,  dès  qu'il  parut,  excita 
parmi  tous  les  colons  une  grande  joie,  augmentée  encore 
par  le  nom  &  la  qualité  de  celui  qui  en  avait  le  comman- 
dement. M.  des  Musseaux  venait,  en  effet,  pour  les  aider 
à  repousser  les  Iroquois,  «  ce  qui,  dit  M.  Dollier  de  Cas- 
son,  était  plus  aisé  que  de  les  battre;  car,  à  peine  ces 
barbares  entendaient-ils  le  bruit  des  rames  des  cha- 
loupes du  camp  volant,  qu'ils  s'enfuyaient  tout  aussitôt 
avec  une  telle  vitesse,  qu'il  n'était  pas  facile  de  les 
joindre,  &  par  conséquent  de  les  attaquer.  Si  l'on  avait 
eu  alors,  ajoute-t-il,  l'expérience  que  nous  avons  aujour- 
d'hui, &  la  connaissance  du  pays  de  ces  barbares,  qua- 
rante hommes  bien  commandés  se  seraient  acquis  beau- 
coup de  gloire,  auraient  rendu  des  services  très-signalés 
&  retenu  nos  ennemis  dans  une  grande  crainte,  par  les 
coups  qu'ils  auraient  faits  sur  eux.  Mais  nous  n'avions 
pas  les  lumières  que  nous  avons  aujourd'hui,  &  nous 
étions  moins  habiles  que  nous  ne  le  sommes  mainte- 
nant à  la  navigation  du  canot,  qui  est  l'unique  moyen 
dont  on  doit  user  pour  poursuivre  ces  barbares.  »  D'a- 
près le  règlement  du  Roi,  ce  camp  volant  devait  être  com- 
posé de  quarante  soldats,  &  M.  d'Ailleboufl,  qui  en  com- 
prenait la  nécessité,  l'accrut  encore  de  trente  hommes  en 
i65i  (1). 


Le  nouveau  Gouverneur  monta  lui-même  à  Villemarie, 
au  printemps  de  l'année  1 649,  &  réjouit,  par  sa  présence, 
tous  les  colons,  charmés  de  voir  ainsi  dans  sa  personne 
l'un  des  Associés  de  Montréal  occuper  la  place  de  Gou- 
verneur du  pays  (2).  Les  hoftilités  incessantes  des  Iroquois 
ne  permettaient  guère  de  voyager  alors  sur  le  fleuve  sans 
escorte,  &  nous  voyons  que  M.  d'Ailleboufl,  en  faisant  ce 
voyage,  avait  dans  sa  chaloupe  douze  soldats  armés.  Ce- 
pendant, toute  l'année  1648  &  surtout  la  suivante,  la  plu- 
part des  Iroquois  ayant  été  occupés  à  harceler  les  Hurons 
dans  leur  pays  &  à  y  mettre  tout  à  feu  &  à  sang,  on  n'eut 


2e  GUERRE.   COMP.   DE  MONTRÉAL  ÉBRANLÉE.    164g.  97 

à  repousser  à  Villemarie  que  de  petits  partis  de  ces  bar- 
bares, dont  M.  de  Maisonneuve  vint  aisément  à  bout,  par 
sa  prudence  8c  le  courage  intrépide  de  ses  soldats  (i).  Il    (o  Doiiier  de  Cas- 
ne  perdit  qu'un  seul  homme,  qui  fut  pris  le  3o  mai  (2)  par  son' 1 648"1 649- 
les  IroqLiois,  8c  conduit  sans  doute  dans  leur  pays  :  car  les  suitès^maTie^q6.8  j6" 
regiirres  de  la  paroisse  ne  font  nullement  mention  de  sa 
sépulture.  M.  d'Aillebouft  annonça  à  M.  de  Maisonneuve 
que  la  grande  Compagnie,  voulant  reconnaître  les  bons  8c 
agréables  services  que  le  pays  recevait  de  Villemarie  sous 
son  digne  GoLiverneur,  en  avait  augmenté  la  garnison  de 
six  soldats,  &  qu'au  lieu  de  trois  mille  livres  qui  lui  avaient 
été  assignées  pour  lui  8c  sa  garnison,  il  en  recevrait  à  l'a- 
venir quatre  mille  (3).  Il  apporta  aussi  un  règlement  que    (3)  Doiiier  de  c.s 
les  Associés  de  Montréal  avaient  fait  touchant  l'adminis-  LOn>  l647->648- 
tration  de  THôtel-Dieu.  Entre  autres  choses,  ils  ordon- 
naient que  le  chirurgien  de  cette  maison  servirait  gra- 
tuitement tous  les  habitants  de  l'île,  tant  Français  que 
sauvages,  8c  que,  chaque  année,  l'adminiftration  rendrait  .' 
ses  comptes  au  Gouverneur  de  Villemarie ,  au  Supérieur  minairc^dcJ0  Québec, 
ecclésiaftique  8c  aux  syndics  des  habitants,  qui  signeraient  papiers  de  motei- 
la  copie  de  cet  aéte  qu'on  enverrait  à  Paris  (4).  ^1^6™°™™' 

XL. 

Dans  le  séjour  qu'il  fît  alors  à  Villemarie,  M.  d'Aillé-  SEIGNEURIE  DE  LA  PR\I- 
bouft  mit  les  RR.  PP.  Jésuites  en  possession  de  la  sei 
gneurie  de  la  Prairie  de  la  Magdeleine,  qui  leur  avait     PP.  JÉSUITES 
été  concédée  depuis  deux  ans.  Comme  la  Compagnie 
de  Montréal  refusait  de  faire  aux  gens  de  mainmorte 
d'autres  concessions  que  celles  qu'elle  accordait  aux  habi- 
tants (5),  M.  François  de  Lauson,  conseiller  au  Parlement     (5)  Premierétabliss. 
de  Bordeaux,  avait  donné,  le  ier  avril  1647,  aux  RR.  PP.  Lee^erFoi;  f  le5„P- 
Jésuites,  deux  lieues  de  terre,  sur  quatre  lieues  de  profon-       er  '  P 
deur,  en  face  de  Villemarie,  du  côté  du.  sud,  à  commen- 
cer depuis  l'île  Sainte-Hélène  8c  à  continuer,  en  tirant  de 
là,  vers  le  Saut  Saint-Louis,  jusqu'à  un  quart  de  lieue 
au  delà  d'une  prairie  dite  alors  de  la  Magdeleine  (6) .  Ces    (6)  Pièces  &  docu- 

r»   v  •  i  -i  ments  sur  la  tenure 

Religieiix  n  ayant  pas  encore  ete  mis  en  possession  de  cette  seigneuriaiei  Québec 
seigneurie,  M.  d'Aillebouft,  comme  Gouverneur  général,  iS52,  P,  75. 

TOME  II.  7 


RIE  DE  LA  MADELEINE, 
CONCÉDÉE     AUX  RR. 


98  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  DE  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


les  en  invertit  selon  les  formes  le  3  mai  de  cette  année, 
assifté  de  Jean  Bourdon,  qualifié  ingénieur  arpenteur,  & 
*Sll  Jo"lnal rdelJr  de  François  de  Chavigny,  l'un  des  conseillers  de  Québec. 

suites,  1049.  Grenede  ■>  D   J  ' 

Montréai,aae  de  prise  L'acte  de  cette  prise  de  possession  fut  écrit  &  signé  au 
de  possession  du  3  Fort  de  Villemarie  (i). 

mai  1049.  v  7 

XLI 

nouvelles  affligean-  Il  était  difficile  que  les  changements  arrivés  dans  le 
tes  pour  viLLEMARiE.  gouvernement  du  pays,  provoqués  surtout  par  le  zèle  dé- 
sintéressé des  Associés  de  Montréal,  n'excitassent  pas  contre 
l'œuvre  de  Villemarie  quelque  orage  qui  menaçât  de  la 
ruiner  de  fond  en  comble.  Aussi,  en  arrivant  de  France, 
M.  d'Aillebouft  avait-il  appris  à  M.  de  Maisonneuve  &.  à 
mademoiselle  Mance  une  affligeante  nouvelle,  bien  propre 
à  les  abattre  l'un  &  F  autre,  s'ils  eussent  eu  d'autre  appui 
que  leur  immense  confiance  en  Dieu.  C'est  que  plusieurs 
des  plus  notables  Associés  de  la  Compagnie  de  Montréal 
s'en  étaient  détachés  par  les  conseils  de  quelques  per- 
sonnes, qui  les  avaient  déterminés  à  préférer  les  missions  du 
Levant.  Cette  nouvelle  devait  beaucoup  affliger  les  colons 
de  Villemarie  ;  personne  n'y  fut  plus  sensible  que  ma- 
demoiselle Mance.  Inquiète  sur  le  sort  de  la  Compa- 
gnie de  Montréal,  elle  descendit  à  Québec,  dès  que  l'été 
de  1649  fut  venu,  afin  d'y  recevoir  sans  délai  les  nouvelles 
.  qui  pourraient  arriver  de  France.  Elle  en  apprit,  en  effet, 
mais  des  plus  triftes  qu'elle  pût  recevoir  :  d'abord,  la  mort 
du  P.  Rapin,  son  entremetteur  &  son  protecteur  auprès 
de  madame  de  Bullion  ;  en  second  lieu,  que  la  Compagnie 
de  Montréal  était  presque  dissoute,  &  qu'enfin  M.  de  la 
Dauversière,  ayant  éprouvé  de  fâcheux  contre-temps  dans 
ses  affaires,  on  était  sur  le  point  de  saisir  tout  son  bien,  & 
que  lui-même,  gravement  malade,  était  en  danger  de 
dre  la  vie. 

XLII 

mademoiselle  mance        Pleine  de  confiance   en  Dieu,   quoique  vivement 
passe  en  france  affectée  de  ces  nouvelles,  elle  prit  aussitôt  la  résolution  de 

POUR  LE   BIEN  DE  LA  O  J  ' Jl  11 

colonie.  repasser  en  b  rance.  bon  dessein  était  d  aller  trouver  ma- 

dame de  Bullion,  de  lui  exposer  l'état  des  choses  &  de  faire 


2e  GUERRE.   COMPAG.  DE  MONTRÉAL  AFFERMIE.    164C).  9g 

ensuite  ce  qu'elle  lui  prescrirait.  Sachant  que  les  Asso- 
ciés de  Montréal  étaient,  après  Dieu,  Tunique  soutien  de 
Villemarie,  8c  voulant  faire  tout  ce  qui  serait  en  elle 
pour  conserver  cette  œuvre,  qu'elle  croyait  être  de  Dieu, 
elle  résolut  de  proposer  à  tous  les  membres  qui  compo- 
saient encore  la  Compagnie  de  Montréal  de  cimenter  leur 
Société  par  quelque  acte  public  qui  conftatât  leur  droit  de 
propriété  sur  l'île.  Car  jusqu'alors,  par  un  effet  de  leur 
grand  amour  pour  la  vie  cachée,  les  propriétaires,  si  Ton 
en  excepte  M.  de  la  Dauversière  &  M.  de  Fancamp,  étaient 
tous  légalement  inconnus.  Mademoiselle  Mance  ne  dou- 
tait pas  que  non-seulement  la  conservation  de  T Hôtel- 
Dieu,  mais  encore  celle  de  tout  le  Canada,  dépendaient 
de  la  Habilité  de  cette  Compagnie  charitable,  attendu  que, 
si  Villemarie  venait  une  fois  à  succomber,  il  était  bien  à 
craindre  que  tout  le  refïe  ne  pérît,  n'ayant  plus  ce  boule- 
vard pour  le  défendre.  Cette  année  1649,  tout  le  Canada 
était,  en  effet,  dans  l'épouvante  &  la  confternation,  à 
cause  des  cruautés  exercées  contre  les  Hurons  &  de  l'en- 
tière dehruction  de  leur  pays  par  les  Iroquois,  qui  mena- 
çaient les  Français  d'un  traitement  semblable.  Voyant 
donc  toute  la  colonie  Française  réduite  à  cette  extrémité, 
mademoiselle  Mance,  de  l'avis  de  M.  de  Maisonneuve, 
résolut  de  s'embarquer  au  plus  tôt  pour  la  France,  & 
partit,  en  effet,  de  Québec  le  8  septembre.  M.  de  Maison- 
neuve,  ainsi  que  tous  les  colons  de  Villemarie,  l'accom- 
pagnèrent de  leurs  prières  &  de  leurs  vœux,  &  sa  tra- 
versée fut  heureuse  (1).  ^  Dollier  de  QïS- 

v  '  son,  1648- 164c,. 

Arrivée  à  Paris,  elle  alla  voir  d'abord  madame  de  zélé  persévérant  de 
Bullion,  qui  la  reçut  avec  une  affection  que  leur  longue    madame  de  bullion; 

,  .  -  ,  .  LES  ASSOCIÉS  DE  MONT- 

separation  &  les  périls  qu  avait  courus  mademoiselle    RÉAL  NOm]ÉS  DANS 
Mance  semblaient  avoir  rendue  plus  tendre  &  plus  vive.    UN  ACTE  public. 
Après  avoir  appris  l'état  des  choses,  cette  charitable  &  gé- 
néreuse bienfaitrice  lui  déclara  qu'elle  n'avait  rien  perdu 
de  son  premier  dévouement  envers  l'œuvre  de  Villemarie, 
qu'elle  était  prête  encore  à  faire  toutes  sortes  de  sacri- 


IOO  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  DE  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

fïces  pour  la  soutenir;  &  comme,  dans  l'espérance  d'une 
paix  solide  avec  les  Iroquois,  mademoiselle  Mance  eût 
souhaité  que  l'hôpital  pût  faire  cultiver  des  terres,  afin 
d'attirer  &  de  nourrir  beaucoup  de  sauvages  par  ce 
moyen,  Madame  de  Bullion  lui  donna  une  somme  pour 
qu'elle  l'employât  à  lever  sur-le-champ  &  à  gager  des 
défricheurs.  Les  Associés  de  Montréal  firent,  de  leur  côté, 
l'accueil  le  plus  empressé  à  mademoiselle  Mance';  &,  par 
un  effet  de  la  confiance  que  sa  grande  vertu  &  la  recti- 
tude de  son  esprit  leur  inspiraient  à  tous,  ils  entrèrent  vo- 
lontiers dans  le  dessein  qu'elle  leur  proposa  de  s'unir 
entre  eux  par  un  contrat  authentique,  qui  rendît  public 
&  inconteftable  leur  droit  de  propriété  sur  l'île  de  Mont- 
réal. Déjà,  le  25  mars  1644,  M.  de  Fancamp  &  M.  de  la 
Dauversière  avaient  reconnu,  il  eft  vrai,  par  un  acte  en 
forme,  n'avoir  accepté  cette  île  que  pour  &  au  nom  de 
MM.  les  Associés  de  Montréal,  pour  la  conversion  des 
sauvages  de  la  Nouvelle-France ,  dans  ladite  île  de 
Montréal,  auxquels  parlant,  ils  en  avaient  fait  cession  & 
transport,  n'y  prétendant  pour  eux-mêmes  que  comme 
(i)  Aae  de Pouvert  membres  de  leur  Société  (1).  Mais  aucun  acte  ne  faisait 
&  chaussieres,  no-  connaftFe  \es  noms  de  ces  Messieurs,  &,  en  cas  de  litige, 

taires  a  Pans,  ib  mars  .  ;  .  .  .  A  T. 

,644.  ils  n  auraient  point  eu  de  titre  certain  qui  conftatât  qu  ils 

étaient  réellement  membres  de  cette  Compagnie.  Pour 
rendre  leur  droit  inconteftable,  ils  firent  un  nouvel  acte 
public,  le  21  mars  i65o,  dans  lequel  fut  désigné  par 
son  nom  chacun  des  neuf  Associés  qui  composaient 
alors  la  Société  de  Montréal,  en  y  comprenant  M.  d'Aille- 
boufl  &  M.  de  Maisonneuve.  Les  deux  propriétaires  re- 
cennus  par  les  contrats  de  donation,  MM.  de  Fancamp  & 
de  la  Dauversière,  déclarèrent  donc  que  leurs  coas- 
sociés étaient  messire  Jean- Jacques  Olier,  prêtre,  curé 
de  l'église  Saint-Sulpice  ;  MM.  Alexandre  Le  Ragois  de 
Bretonvilliers,  prêtre;  Nicolas  Barreau,  aussi  prêtre; 
Roger  Duplessis,  seigneur  de  Liancourt;  Henri-Louis 
Habert,  seigneur  de  Montmor,  conseiller  du  Roi  & 
maître  des  requêtes;  Bertrand  Drouart,  écuyer,  &  Louis 


2e  GUERRE.  COMPAG.  DE  MONTRÉAL  AFFERMIE.  1649.  IOI 


Séguier,  sieur  de  Saint-Germain,  qui  tous  acceptèrent  la 
propriété  de  File  de  Montréal,  tant  pour  eux  que  pour 
MM.  d'Ailleboufi  &  Paul  de  Chomedey,  sieur  de  Maison- 
neuve.  En  même  temps  ils  firent  donation  mutuelle,  réci- 
proque 8c  irrévocable,  entre  vifs,  de  la  même  île  aux  sur- 
vivants les  uns  des  autres  &  au  dernier  survivant,  en  (,)  Aae  de  Pomert 
excluant  à  jamais  tous  leurs  héritiers  8c  ayants  cause,  pour  &  Chaussures,  notai- 
quelque  occasion  que  ce  fût  (i). 


res  à  Paris,  21  mars 
i65o. 


XLIV. 

LA  COMPAGNIE  DE  MONT- 
REAL FAVORISE  LE 
DÉFRICHEMENT  DES 
TERRES,  ET  ENCOU- 
RAGE MADEM0ISFI..LF 
MANCE. 


De  plus,  voulant  favoriser  les  généreuses  intentions 
de  madame  de  Bullion,  ils  donnèrent  à  l'Hôtel-Dieu  deux 
cents  arpents  de  terre  :  «  Nous  ayant  été  remontré  par 
mademoiselle  Jeanne  Mance,  disent-ils,  que,  pour 
mettre  l' Hôtel-Dieu  de  Villemarie  en  état  d'asshter  les 
sauvages,  qu'on  espère  y  devoir  venir  en  grand  nombre, 
lorsque  la  paix  sera  faite  avec  les  Iroquois,  il  n'y 
a  point  de  meilleur  moyen  que  de  faire  défricher  des 
terres,  8c  qu'à  cette  intention,  la  personne  quia  fondé 
ledit  Hôtel-Dieu  Saint- Joseph  de  Villemarie  veut  cha- 
ritablement donner,  cette  année,  une  somme  notable, 
afin  d'y  envoyer  des  défricheurs,  nous,  pour  témoigner 
le  désir  que  nous  avons  de  contribuer,  autant  qu'il  nous 
sera  possible,  au  soulagement  des  pauvres  sauvages,  le 
zèle  du  salut  desquels  nous  a  assemblés,  avons  donné, 
par  ces  présentes,  deux  cents  arpents  de  terre,  au  lieu 
qui  sera  trouvé  le  plus  commode,  8c  qui  seront  bornés 
huit  jours  après  l'arrivée  de  mademoiselle  Mance  dans 
la  même  île  (2).  »  Enfin,  pour  que  la  Compagnie  des 
Associés  de  Montréal  pût  procéder  librement  à  toutes  ses 
opérations,  on  en  nomma  les  officiers,  8c  M.  Olier  en  fut 
fait  Directeur,  en  remplacement  de  M.  de  Renty,  décédé 

rie,  8  mars  i65o. 

au  mois  d'avril  de  l'année  précédente  (*).  Mademoiselle 


(2)  Archives  du  sé- 
minaire de  Que'bec. 
Acle  concernant  l'Hô 
tel-Dieu  de  Villema- 


(*)  M-  Dollier  de  Casson  dit  qu'on  nomma  M.  Olier  Directeur,  à 
cause  que  M.  de  Renty  était  du  Conseil  prive.  Cette  assertion  sem- 
blerait supposer  que  M.  Olier  avait  été  nommé  Directeur  avant  le 
mois  d'avril  1649,  où  M.  de  Renty  mourut. 


102  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  DE  LA  COiMP.  DE  MONTRÉAL. 


Mance.,  voyant  dans  tous  ces  Messieurs  les  dispositions 
les  plus  sincères  &  les  plus  généreuses  de  contribuer,  de 
tout  leur  pouvoir,  à  l'œuvre  de  Villemarie,  fut  beaucoup 
consolée  &  remplie  d'une  nouvelle  ardeur,  pour  s'y  dé- 
vouer elle-même.  Elle  eut  des  conférences  particulières  & 
des  communications  intimes  avec  M.  Olier,  qui  l'encou- 
ragea à  se  sacrifier,  jusqu'à  son  dernier  soupir,  pour 
l'œuvre  de  Dieu.  Elle  visita  aussi  M.  de  Bretonvilliers, 
prêtre  du  séminaire  de  Saint-Sulpice,  qui  l'assura  de  son 
généreux  concours,  &  qui,  en  effet,  fut  en  grande  partie  le 
soutien  de  la  colonie  de  Montréal,  par  ses  largesses;  il 
jouissait  d'un  gros  revenu,  &  passait  même  pour  être  l'ec- 
clésiaflique  de  France  le  plus  riche  en  biens  de  patri- 
moine. Enfin  elle  vit,  en  particulier,  chacun  des  autres 
membres  de  la  Compagnie,  qui  tous  lui  témoignèrent  le 
plus  entier  dévouement. 

XLV. 

ZÈLE  DE  LA  COMPAGNIE  Cependant  ,  des  personnes  peu  portées   pour  cette 

œuvre,  voyant  mademoiselle  Mance  a  Paris,  &  n'ignorant 
pas  la  grande  eftime  qu'avaient  pour  elle  tous  les  Associés 
de  Montréal,  l'engagèrent  à  leur  faire  abandonner  ce  des- 
sein, qu'elles  regardaient  toujours  comme  téméraire,  &  la 
pressèrent  de  leur  conseiller  d'employer  plutôt  leurs  lar- 
gesses à  assifter  les  Hurons,  dans  l'état  malheureux  où  ils 
se  trouvaient  alors  réduits.  Quoique  mademoiselle  Mànce 
eût  engagé,  en  1643,  madame  de  Bullion  à  appliquer,  en 
effet,  aux  missions  Huronnes  les  fonds  considérables 
qu'elle  venait  de  donner  alors  pour  l'Hôtel-Dieu  de  Ville- 
marié,  elle  ne  se  sentit  pas  portée  à  entrer  dans  ces  vues, 
&  répondit  que  MM.  de  la  Compagnie  de  Montréal,  mal- 
gré leur  petit  nombre,  étaient  tous  résolus  à  poursuivre 
leur  œuvre,  &  plus  zélés  que  jamais.  Voyant  donc  qu'elle 
se  refusait  à  ce  qu'on  demandait  d'elle,  une  des  personnes 
dont  nous  parlons  ne  laissa  pas  d'aller  trouver  le  Duc  & 
la  Duchesse  de  Liancourt,  pour  leur  faire  à  eux-mêmes 
la  proposition  d'employer  leurs  aumônes  en  faveur  des 
missions  Huronnes.  Mais,  pour  toute  réponse,  ils  lui  di- 


DE  MONTREAL  A  POUR- 
SUIVRE SON  OEUVRE. 


vfllemarie  pour 
l'agriculture. 


2e  GUERRE.   AGRICULTURE.    1649.  103 

rent  qu'ils  travaillaient  à  l'œuvre  de  Montréal  (i).  Ayant  (1)  Dollier  de  Cas  • 
ainsi  obtenu  la  fin  de  son  voyage,  mademoiselle  Mance  se  9Qn>  1649- f65°, 
remit  en  mer  pour  le  Canada,  conduisant  avec  elle  des 
défricheurs  &  quelques  filles  vertueuses.  Au  mois  de  sep- 
tembre, elle  arriva  heureusement  à  Québec,  &  partit  de 
là,  le  2D  du  même  mois,  sur  la  barque  de  Montréal,  qui 
la  conduisit  sans  accident  à  Villemarie. 

XL  VI. 

Son  retour  consola  les  colons,  &  ce  qu'elle  leur  ap-  zèle  des  colons  de 
prit  du  zèle  généreux  des  Associés  &  de  la  résolution  où 
ils  étaient  de  soutenir  le  pays  les  remplit  tous  d'allégresse 
&  de  confiance.  Jusqu'alors  les  hoflilités  des  Iroquois  les 
avaient  obligés  à  refter  presque  tous  enfermés  dans  le  Fort  ; 
mais  se  flattant  qu'on  ferait  prochainement  la  paix  avec 
eux,  &  que,  par  ce  moyen,  un  grand  nombre  de  sauvages 
viendraient  à  Villemarie,  pour  y  résider  &  s'y  faire  infiruire, 
ils  prirent  la  résolution  de  sortir  du  Fort  &  de  s'établir 
sur  des  terres.  Dès  son  arrivée  mademoiselle  Mance  fît 
commencer  des  défrichements  sur  les  deux  cents  arpents 
qui  venaient  d'être  donnés  à  THôtel-Dieu,  sous  le  nom  de 
contrée  Saint-Joseph  ;  &  encouragés  par  cet  exemple,  ils 
demandèrent  à  M.  de  Maisonneuve  des  terres,  pour  les 
défricher  eux-mêmes  &  s'y  conltruire  des  maisons.  Déjà, 
en  1648,  quelques-uns  avaient  commencé  des  défriche- 
ments (*);  mais,  à  partir  de  l'année  i65o  jusqu'en  i652, 
un  grand  nombre  d'autres  demandèrent  des  concessions 
de  terrains  &  se  livrèrent,  comme  à  l'envi,  à  l'agricul- 
ture (**).  Ces  premières  concessions  n'étaient,  presque 


(*)  Entre  autres,  Pierre  Gadois,  Simon  Richomme,  Biaise  Juillet, 
Léonard  Lucault,  dit  Barbot,  François  Godé_,  Godefroy  de  Nor- 
manville. 

(**)  De. ce  nombre  Lambert  Closse,  Auguftin  Le  Ber,  Urbain         Archi  d 

Tessier,  dit  Lavigne,  Louis  Prudhomme,  Gilbert  Barbier,  Jean  de  r  .  rc,  '^f.   u  s.e" 

.      _r                 0     ?                                   *                                   .  mineure  de  Villcriicirie 

Samt-Père,  Jacques  Archambault,  Jacques  Messier,  Antoine  Primot,  Ratification  de  conees- 

Jean  des  Carries,  Jean  Le  Duc,  Nicolas  Godé,  Jean  des  Roches,  sions  faites  à  Paris  le 

Charles  Le  Moyne,  Henri  Perrin,  André  David,  François  Dave  nne  30  mars  i653,  par  la 

&  d'autres  encore  (2).  Compagnie. 


104  IlG  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  DE  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


toutes,  que  de  trente  arpents  seulement,  dans  le  voisi- 
nage du  Fort  &  de  la  brasserie  située  tout  auprès,  afin 
que  les  travailleurs  pussent  y  être  protégés  en  cas  d'at- 
taque; &,  pour  ce  dessein,  elles  avaient  été  prises  sur  rem- 
placement déjà  choisi  pour  bâtir  Villemarie.  Aussi,  comme 
ces  concessions  n'étaient  que  provisoires,  les  hoftilités  des 
Iroquois  ne  permettant  pas  aux  habitants  d'aller  s'établir 
plus  loin,  il  avait  été  ftipulé  que  les  seigneurs,  pour  faci- 
liter la  conltrucriori  de  la  ville,  pourraient  reprendre  ces 
mêmes  terrains  (*). 

XLVII. 

les  colons  de  ville-        Une  particularité  que  nous  devons  remarquer  ici,  & 
marie  se  livrent  a      •  ^  y     propre  à  faire  admirer  le  dévouement  de  ces 

L  AGRICULTURE  POUR      J-  C  t 

contribuer  a  la  con-  généreux  colons,  c'eft  qu'en  exposant  ainsi  leur  vie  pour 
défricher  ces  terrains  &  y  résider,  ils  n'avaient  d'autre 
vue  que  de  faciliter  par  là  la  conversion  des  sauvages  & 
de  contribuer,  selon  leurs  moyens,  à  la  propagation  de  la 
Foi.  C'eft  ce  qui  eft  expressément  déclaré  dans  les  acres 
de  toutes  ces  concessions,  signées  par  les  colons  ou  agréées 
par  eux  lorsqu'ils  n'étaient  pas  en  état  d'écrire.  «  Sui- 
«  vant  les  pouvoirs  à  nous  donnés  par  MM.  les  Associés 
«  pour  la  conversion  des  sauvages  de  la  Nouvelle-France, 


VERSION  DES  SAUVA- 
GES. 


(*)  Il  avait  été  convenu  que  les  seigneurs,  en  reprenant  ces  terrains, 
pourraient  en  donner  deux  arpents  à  chaque  habitant,  à  la  réserve, 
cependant,  de  deux  arpents,  qui  réitéraient  au  concessionnaire,  avec 
sa  maison  principale;  &,  dans  ce  cas,  les  seigneurs  promettaient  de 
donner  à  celui-ci  une  égale  quantité  de  terre  &  de  le  dédommager  de 
tous  les  travaux  qu'il  aurait  faits  sur  cel'e  qu'il  délaisserait  ainsi.  Les 
seigneurs  s'engageaient  pareillement,  dans  le  cas  où  ils  ouvr"  'aient 
des  chemins  sur  ces  terres,  d'indemniser  les  particuliers.  Il  fut  aussi 
convenu  que  chaque  propriétaire  bâtirait  une  maison  &  résiderait  sur 
sa  terre,  ou  qu'au  moins  il  demeurerait  ordinairement  dans  l'île  de 
Montréal,  avec  cette  clause  expresse,  que,  s'il  s'absentait  de  cette  île 
trois  années  consécutives,  sa  terre  serait  vendue  par  le  procureur 
fiscal,  &  que  le  prix  en  serait  remis  au  syndic  des  habitants,  pour 
être  employé  au  profit  de  la  corporation.  Toutefois  les  propriétaires 
pouvaient  vendre  leurs  terres  &  même  résider  ailleurs  que  dans  l'île, 
pourvu  qu'ils  en  eussent  une  permission  signée  du  Gouverneur  de 
Villemarie. 


2f  GUERRE.   AGRICULTURE.    164g.  105 

«  en  l'île  de  Montréal,  dit  M.  de  Maisonneuve  dans  ces 
«  acres,  pour  en  départir  les  terres  à  ceux  qui  auraient 
«  affection  de  s'y  établir  &  d'y  faire  leur  demeure  ordinaire, 
«  afin  de  procurer,  par  ce  moyen,  la  propagation  de  la 
«  Foi  dans  ce  pays  (i).  »>  Il  eft  vrai  qu'on  trouve  des  for-  (0  Greffe  de  Mont- 
mules  d'actes  introduites  &  accréditées  par  l'usage,  qui  ne  ^éa'5  4  'anvier  l648- 

r  .  Concessions  &  autres 

doivent  pas  toujours  être  regardées  comme  l'expression  des  semblables, 
sentiments  de  ceux  pour  qui  elles  ont  été  employées.  Mais 
on  eft  autorisé  à  juger  autrement  des  dispositions  des  co- 
lons de  Villemarie,  qui,  les  premiers,  usèrent  de  la  formule 
dont  nous  parlons  ici,  &  qui,  comme  on  l'a  rapporté  déjà, 
avaient  un  si  ardent  désir  de  contribuer  à  la  conversion 
des  sauvages.  Au  refte,  c'eft  ce  que  prouvent  divers  acres 
de  simples  particuliers  qui,  d'eux-mêmes,  ont  spontané- 
ment déclaré  ce  noble  motif.  Ainsi,  quelques-uns,  qui, 
jouissant  d'une  certaine  aisance,  pouvaient  s'entretenir, 
sans  recourir  à  la  libéralité  des  seigneurs,  ont  cru  devoir 
faire  une  manifeftation  publique  de  leurs  sentiments  reli- 
gieux par  des  actes  notariés,  dont  on  conserve  encore 
les  originaux  à  Villemarie.  Qu'on  nous  permette  de  rap- 
porter ici  la  déclaration  faite  le  3  août  i65o,  par  Jean  de 
Saint-Père,  Gilbert  Barbier  &  Lambert  Closse  :  «  Nous 
«  étant  unis  avec  MM.  de  la  Compagnie  de  Montréal,  afin 
«  de  contribuer,  autant  que  nous  le  pourrions ,  à  la  con- 
«  version  des  sauvages,  nous  avons  cru  qu'il  était  néces- 
«  saire,  pour  cela,  que  chacun  de  nous  fît  en  particulier 
«  quelque  établissement;  &  M.  de  Maisonneuve,  notre 
«  Gouverneur,  qui  a  jugé,  de  son  côté,  que  notre  dessein 
«  serait  utile  au  bien  des  sauvages,  nous  ayant  délivré, 
«  aujourd'hui  même,  des  concessions  de  terre  pour  ce 
«  sujet,  nous  déclarons  ne  prétendre  aucune  récompense 
«  pour  les  services  que  nous  avons  rendus  jusqu'à  ce  jour 

«  à  MM.  de  la  Compagnie  de  Montréal  (2)  (*).  »  (2)  Archives  du  sé- 

minaire de  Villemarie. 

'  ~      Déclaration  du  3  août 

(  *)  Comme  tous  ces  colons  s'étaient  engagés  à  défricher  leur  terre  l65°- 
&  à  y  conftxuire  des  maisons,  &  que  M.  de  Maisonneuve  ne  pouvait 
donner  à  chacun  d'eux,  en  même  temps,  des  défricheurs  &  des  ou- 


IOÔ  IIe  PARTIE.  LES  CENTASSOC.  DELA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

XL  VIII, 

établissement  d'une        Mais,  comme  tous  ces  soldats  devenus  agriculteurs 

COMMUNE    POUR    LES      l  ■  •        1         1       /T  n  VI    ,  •  11 

bestiaux  et  d'un  va-  devaient  avoir  des  beihaux,  &  qu  il  était  nécessaire  de  leur 
cher.  procurer  un  lieu  où  ils  pussent  les  faire  paître  en  assu- 

rance; M.  de  Maisonneuve  leur  donna,  le  2  octobre  i65i, 
une  certaine  étendue  de  terre,  qui  leur  servit  à  tous  de 
commune,  &  dont  il  remit  le  contrat  de  concession  à  Jean 
de  Saint- Père,  leur  syndic.  Pour  prévenir  le  danger  de 
voir  les  animaux  enlevés  ou  tués  par  les  Iroquois,  il  assi- 
gna provisoirement,  eu  égard  à  la  difficulté  des  circons- 
tances, le  terrain  qui  bordait  la  grande  rivière,  à  partir  du 
Fort,  en  suivant  le  cours  de  l'eau.  Cet  espace,  défendu  par 
le  Fort  même  &  enclavé  entre  le  fleuve  Saint-Laurent  & 
les  concessions  qui  étaient  au-dessus,  se  trouvait  par  là  à 
l'abri  des  irruptions  subites  des  barbares,  qui,  du  moins, 
n'auraient  pu  s'en  approcher  sans  être  aperçus  de  loin. 
Cette  première  commune  avait  un  arpent  de  large,  &  con- 
tinuait dans  cette  même  largeur,  le  long  du  fleuve,  jusqu'à 
la  quantité  de  quarante  arpents.  Enfin  on  établit  un  va- 
cher public  pour  garder  le  bétail  dans  ce  lieu  &  prévenir 
toute  surprise.  Mais  cet  ordre  de  choses  n'étant  que  provi- 
soire, il  fut  convenu  également  que,  lorsque  les  temps  de- 
viendraient meilleurs,  les  seigneurs  pourraient  reprendre 
ce  terrain  &  le  donner  à  des  particuliers  pour  y  bâtir  des 


vriers  pour  les  aider,  plusieurs,  par  un  motif  de  charité  fraternelle  & 
de  bien  public,  formaient  ensemble  des  sociétés  pour  s'entr'aider  mu- 
tuellement. Ainsi,  le  18  novembre  i65o,  Jean  des  Carries  &  Jean  Le 
Duc  s'obligèrent,  l'un  envers  l'autre,  à  bâtir,  à  frais  communs,  une 
maison,  d'abord  sur  la  concession  du  premier,  &  d'y  défricher  dix 
arpents  de  terre;  &  ensuite  à  bâtir  une  maison  semblable  sur  la  terre 
du  second,  &  à  y  faire  les  mêmes  défrichements.  Il  fut  ftipulé  que, 
si  l'un  des  deux  venait  à  tomber  malade  avant  l'achèvement  de  ces 
travaux,  l'autre  serait  obligé  à  continuer  l'ouvrage,  sans  prétendre  à 
aucun  dédommagement,  nonobffant  la  maladie  de  son  associé.  Après 
que  ces  travaux  eurent  été  exécutés  sur  la  terre  de  des  Carries,  la 
guerre,  qui  survint,  n'ayant  pas  permis,  apparemment,  de  les  entre- 
prendre sur  la  concession  de  Jean  Le  Duc,  celui-ci  reçut  de  son  com- 
pagnon la  somme  de  cinq  cent  quatre-vingts  livres,  en  dédommage- 
ment de  ses  services. 


2e  GUERRE.   AGRICULTURE.    164g.  IO7 

maisons  8c  s'y  loger;  qu'ils  pourraient  aussi  s'en  servir 
pour  y  faire  des  places  de  marché  ou  y  établir  un  port 
pour  les  barques,  8:  que,  dans  tous  ces  cas,  ils  remplace- 
raient l'espace  qu'ils  prendraient,  en  assignant,  pour  com- 
mune sur  le  bord  du  fleuve  Saint-Laurent,  autant  de  ter- 
rain qu'ils  en  auraient  pris. 

XLIX. 

Tous  ceux  qui  avaient  demandé  ainsi  des  terres  se  récolte  extraordi- 
livrèrent  donc  aux  défrichements ,  quoiqu'ils  se  vissent   NAIRE  A  VILLEMARIE- 
fréquemment  harcelés  par  les  Iroquois  ;  &,  après  avoir 
préparé  ainsi  leurs  champs,  les  ensemencèrent.  On  re- 
marqua avec  étonnement,  par. l'abondance  delà  récolte, 
combien  Dieu  s'était  plu  à  bénir  leurs  travaux;  ce  qui  fait 
dire  au  P.  Ragueneau,  dans  sa  relation  de  1 65 1  :  «  La 
«  récolte  des  blés  a  été,  cette  année,  très-heureuse  par- 
ti tout,  mais  principalement  à  Montréal,  où  les  terres  sont 
«  fort  excellentes  (i).  »  La  Sœur  Morin  nous  fournit  le  (i)Re]ationdei65i, 
commentaire  de  ces  dernières  paroles  par  la  réflexion  ch-  L 
qu'elle  fait  sur  le  même  sujet  :  «  Chacun  des  colons  n'avait 
«  qu'un  fort  petit  champ  à  défricher,  à  cause  de  la  crainte 
«  des  Iroquois,  leurs  ennemis,  qui  ne  permettaient  pas  de 
«  s'écarter  beaucoup  de  son  voisin,  afin  d'en  être  secouru 
«  en  cas  d'attaque.  Mais  Dieu  donnait  tant  de  bénédic- 
«  tions  aux  travaux  de  ce  petit  peuple,  qu'on  recueillait 
«  autant  de  blé  de  la  semence  d'un  seul  minot  que  nous 
«  le  faisons  aujourd'hui  de  vingt-huit  &  même  de  trente; 
«  ce  que  je  dis  sans  exagération  (2).  »  Aussi  un  historio-    (2)Annaies démo- 
graphe de  France,  Charles  Cholmer,  faisant  allusion  à  cette  tel"Dieu  SaintJosePh- 
sorte  de  phénomène,  dit  que  Montréal  reçut  du  ciel  une 
telle  abondance  de  biens,  que  l'on  eût  pris  son  sol  pour 
un  autre  paradis  terreftre  (3).  «  Ce  lieu,  comme  le  faisait     (3)  Le  Nouveau 
«  en  effet  remarquer,  cette  même  année,  le  P.  Rague-  Etienne 1 1  T"p?  2! 
«  neau,  eût  été  un  paradis  terreffre  pour  les  sauvages  & 
«  pour  les  Français,  sans  la  terreur  des  Iroquois,  qui 
«  paraissaient  comme  continuellement  &  le  rendaient 
«  presque  inhabitable;  ce  qui  a  fait,  ajoute-t-il,  que  les  (4)Relationdel65ti 
«  autres  sauvages  s'en  sont  retirés  (4).  »  Quoique  occupés  chap.  1. 


108   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  DE  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

alors  à  désoler  le  pays  des  Hurons,  les  Iroquois  ne  lais- 
saient pas,  en  effet,  d'envoyer  des  partis  de  guerriers 
contre  Villemarie  ;&  nous  voyons  que,  le  23  juin  i65o,  ils 
y  massacrèrent  un  Huron  &  sa  belle-mère,  l'un  &  l'autre 

puhL^dfvniemark^  chrétiens,  à  qui  Ton  rendit,  pour  cela,  les  honneurs  de  la 

23juini65o.  sépulture  ecclésiastique  (i). 


2e  GUERRE.   MISSIONS  HURONNES.  l65o. 


CHAPITRE  VIII 


SUITE  DE  LA  DEUXIEME  GUERRE  DES  IROQUOIS.  RUINE  DES 
HURONS.     M.     DE    MAISONNEUVE    PASSE    EN  FRANCE 
POUR  AMENER  UN  SECOURS  DEVENU  NÉCESSAIRE. 

de  i65o  A  IÔ52. 


OBSTACLE  A  LA  CON- 
VERSION DE  CE  PEUPLE 


Nous  avons  raconté  que  les  Récollets  d'abord ,  &  mœurs  des  hurons,, 
ensuite  le  Pères  Jésuites,  avaient  établi  des  missions  dans 
des  bourgades  Huronnes  &  s'étaient  livrés  à  mille  tra- 
vaux pénibles  pour  amener  les  peuples  de  ces  pays  à  la 
connaissance  du  vrai  Dieu.  Il  serait  difficile  d'imaginer  les 
difficultés  sans  nombre  qu'ils  rencontrèrent,  &  s'il  eût  fallu 
juger  de  l'établissement  de  la  Foi  dans  ce  pays  d'après  les 
vues  de  la  prudence  humaine,  à  peine  aurait-on  pu  trouver 
un  peuple  au  monde  plus  difficile  à  soumettre  à  l'empire 
de  Jésus-Christ.  Les  Hurons  n'avaient  aucun  usage  des 
lettres,  aucun  monument  de  l'hiftoire,  aucune  idée  de  Dieu 
créateur  du  monde,  qui  le  gouverne  par  sa  providence.  Ils 
étaient  d'ailleurs  si  naturellement  indépendants,  que  chez 
eux  les  pères  n'avaient  aucun  pouvoir  sur  leurs  enfants, 
ni  les  lois  du  pays  sur  les  uns  &  les  autres,  qu'autant  qu'il 
plaisait  à  chacun  de  s'y  soumettre  volontairement;  enfin 
il  n'y  avait,  chez  les  Hurons,  aucun  criminel  dont  les 
biens  &  la  vie  ne  fussent  assurés,  eût-il  été  convaincu 
d'avoir  commis  trois  ou  quatre  meurtres,  ou  même  d'avoir 
trahi  sa  patrie.  Ce  n'eft  pas  qu'il  n'y  eût  des  lois  &  des 
punitions  proportionnées  aux  crimes  ;  mais  les  coupables 
ne  portaient  pas  la  peine,  c'était  au  public  à  satisfaire  pour 
les  fautes  des  particuliers,  en  faisant  des  présents  ;  &  en- 
core personne  ne  pouvait  y  être  contraint,  ces  sortes  de 


I  IO  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  DE  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


dédommagements  étant  toujours  fournis  par  ceux  qui 
voulaient  bien  y  contribuer.  Nous  avons  parlé  déjà  de 
rinftabilité  de  leurs  mariages  &  de  la  liberté  qu'ils  croyaient 
avoir  de  les  rompre  &  d'en  contracter  de  nouveaux, 
(OReiatïonde  1645.  comme  aussi  de  leurs  pratiques  superstitieuses  (1),  qui 
p'  4°'41'  s'étendaient  presque  à  toutes  les  actions  de  la  vie,  comme 

à  leurs  divertissements,  leurs  pêches,  leurs  chasses,  leurs 
trafics,  la  culture  de  leurs  champs,  leurs  guerres,  leurs 
conseils,  leurs  remèdes  dans  les  maladies.  De  sorte  que,  la 
superftition  ayant  corrompu  presque  toutes  leurs  actions 
communes,  il  semblait  que,  pour  être  chrétiens,  ils  devaient 
se  priver  des  choses  les  plus  nécessaires  ;  .en  un  mot,  mou- 
(i)ibid.} p.  41.      rir  au  monde  (2). 

l, 

missions huronnes  éta-        Malgré  ces  difficultés,  les  Pères  Jésuites  eurent  la 
bues  par lesrr.  pp.  consolation  de  voir  s'élever,  au  milieu  dé  cette  barbarie, 

JESUITES.  „  '  7 

(3)  Reiationdei645,  sept  petites  églises  (3)  :  la  première,  en  leur  maison  de 
p-  43.  Sainte-Marie,  cinq  autres  dans  les  principales  bourgades 

(4)  ibid.,  p.  5i.      des  Hurons,  &  la  septième,  composée  d'Algonquins  (4). 

Dans  chacune  de  ces  missions  on  avait  conftruit  des  cha- 
pelles, où  l'on  invitait  les  chrétiens  à  se  rendre,  au  son  de 
la  cloche,  tant  pour  la  sainte  Messe,  au  lever  du  soleil, 
que  le  soir  pour  les  prières.  La  plupart  se  confessaient 
toutes  les  semaines,  &  plusieurs  s'approchaient  de  la 
sainte  Table  après  s'y  être  disposés  deux  ou  trois  jours 
(b)ibid.,  P.  56.      auparavant  (5).  Enfin,  en  1646,  quinze  Pères  Jésuites 

(6)  ibid.    -         étaient  employés  à  la  conduite  de  ces  missions  (6).  Mais  le 

plus  grand  de  tous  les  obstacles  qu'ils  rencontraient,  c'était 
la  cruauté  des  Iroquois,  également  armés  contre  la  reli- 
gion &  la  nation  Huronne.  M.  d'Aillebouft,  comme  Gou- 
verneur général,  fit  tout  ce  qu'il  put  pour  secourir  ce 
peuple  malheureux.  Il  y  envoya  soixante  Français  8c  des 

(7)  Relation  de  1649,  munitions  de  guerre  (7);  &  toutefois  ce  secours  n'était 
p"  2'  rien,  eu  égard  aux  masses  d'Iroquois  qui  fondaient  de 

toutes  parts  sur  les  Hurons,  comme  on  le  verra  par  le 
récit  que  nous  allons  faire,  en  peu  de  mots,  de  ces  scènes 
désolantes. 


2fi  GUERRE.   RUINE  DES   HURONS.    l64Q-5o.  III 

III. 

Le  4  juillet  1648,  une  armée  de  ces  barbares  s'étant  HURONS  MASSACRÉS  PAR 
jetée  à  l'improvilte  sur  la  mission  de  Saint-Joseph,  corn-    LES IR00-U0IS-  —  LEs 

c  .   .  -  .  PP.  DANIEL,  BREBEUF 

posée  de  quatre  cents  tamilles,  au  moment  de  cette  inva-    Er  LAllemant  mis  a 
sion  inopinée,  des  Hurons  courent  au  combat,  d'autres    mort  en  haine  de 
prennent  la  fuite;  au  milieu  du  carnage,  le  P.  Daniel,  tVANGILE- 
après  avoir  baptisé  un  grand  nombre  de  catéchumènes, 
par  aspersion,  est  lui-même  blessé  8c  tué  par  les  Iroquois, 
qui  jettent  son  corps  dans  les  flammes  ;  &  pour  tout  dire, 
en  un  mot,  il  y  eut  dans  cette  action  jusqu'à  sept  cents 
Hurons  massacrés  ou  faits  prisonniers  de  guerre  (1).  Le   (0  Relation  de  1649, 
16  mars  de  l'année  suivante,  environ  mille  Iroquois,  la  p--3;-4>5- 
plupart  armés  d'arquebuses,  que  leur  donnaient  les  Hol- 
landais, leurs  amis,  font  irruption,  à  la  pointe  du  jour,  sur 
le  bourg  de  la  mission  de  Saint- Ignace,  dont  ils  s'em- 
parent; 8c,  sans  perdre  eux-mêmes  plus  de  dix  hommes, 
ils  tuent  ou  font  prisonniers  tous  les  Hurons  de  ce  bourg. 
De  là,  ils  vont  attaquer  le  village  de  Saint-Louis,  qu'ils 
livrent  aux  flammes  ;  des  Hurons,  au  nombre  d'environ 
cinq  cents  personnes,  prennent  incontinent  la  fuite,  tan- 
dis que  les  PP.  de  Brebeuf  8c  Gabriel  Lallemant,  qui 
tiennent  ferme  pour  pouvoir  absoudre  ou  baptiser  ceux  qui 
étaient  reliés  au  village,  sont  pris  l'un  8c  l'autre  par  les 
Iroquois  8c  expirent  dans  les  plus  horribles  tourments  (2).     (2)  ibid.,  p.  10,  u, 
La  haine  de  ces  barbares  à  l'égard  des  missionnaires  l3>  I4- 
avait  surtout  la  religion  chrétienne  pour  objet;  compre- 
nant que  ces  deux  Religieux  prononçaient  le  nom  de  Jésus 
dans  leur  supplice,  ils  Aroulurent  les  empêcher  d'invoquer 
ainsi  celui  pour  lequel  ils  mouraient,  8c  en  vinrent  jusqu'à 
leur  mettre,  à  diverses  fois,  des  tisons  enflammés  dans  la 
bouche,  afin  de  leur  griller  la  langue.  Le  P.  de  Brebeuf 
expira  ainsi,  le  16  mars  1649,  8c  le  P.  Gabriel  Lallemant, 
le  lendemain  (3) .  n  (3)  Ibid->  p- 1 5>  1 7' 


L'un  des  Hurons  chrétiens  condamnés  aux  flammes, 
se  voyant  pris  8c  garrotté,  se  mit  à  exhorter  ses  compagnons 
d'infortune,  en  leur  rappelant  les  motifs  de  la  Foi,  8c  leur 
recommandant  de  souffrir  les  tourments  qui  leur  étaient 


25. 

IV. 

MORT    ADMIRABLE  D'UN 
HURON  CHRÉTIEN. 


112  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  DE  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


préparés,  comme  devaient  le  faire  des  enfants  de  Dieu,  à 
qui  le  ciel  était  ouvert.  Les  Iroquois,  irrités  de  ses  discours,, 
lui  défendent  aussitôt  de  prier  Dieu  &  d'animer  ses  com- 
patriotes ;  mais  voyant  qu'il  continuait  toujours,  ils  entrent 
dans  une  sorte  de  rage  &  lui  déclarent  qu'il  sera  tour- 
menté d'une  façon  nouvelle  s'il  ne  cesse  d'invoquer  son 
Dieu.  Insensible  à  leurs  menaces,  ce  jeune  homme  se  rit 
de  leur  fureur  &  remercie  Dieu  de  la  grâce  qu'il  lui  fait 
de  souffrir  comme  chrétien,  &  non  simplement  comme 
Huron.  Il  ne  démentit  jamais  cette  confiance,  au  milieu 
des  douleurs  horribles  de  son  martyre,  qui  dura  trois  jours 
&  trois  nuits,  pendant  lesquels  il  ne  cessa  de  chanter  les 
louanges  de  Dieu,  &  continua  toujours  de  la  sorte,  jusqu'à 

(O  Relation  de  i65o,  ,        .  ■     ;  • 

F.  3K  son  dernier  soupir  (i). 

v. 

catastrophe  d'un  au-  Les  Hurons  de  quinze  autres  bourgs,  apprenant  les 
de ùrons N0MBRE  désaftres  que  n«us  racontons,  prirent  le  parti  d'abandon- 
ner leurs  cabanes  &  d'y  mettre  le  feu,  dans  l'espérance  de 
trouver  leur  salut  au  milieu  des  bois,  ou  en  se  réfugiant 
chez  d'autres  peuples.  Mais  un  grand  nombre,  n'ayant 
pas  de  quoi  vivre,  à  cause  de  la  famine,  plus  cruelle  cette 
année  qu'on  ne  l'avait  vue  depuis  cinquante  ans,  se  virent 
réduits  à  manger  du  gland  ou  à  aller  chercher  dans  les 

f 2)  Relation  de  1 649,  bois  des  racines  pour  soutenir  leur  vie  languissante  (2). 

1  Quelque  dure  que  fût  cette  extrémité,  les  Pères  Jésuites  se 

décidèrent,  le  i5  mai  1649,  à  mettre  eux-mêmes  le  feu  à 
leur  maison  de  Sainte- Marie,  &  allèrent  se  réfugier  dans 
une  île  appelée  par  eux  de  Saint-Joseph,  où  trois  cents  fa- 
milles Huronnes,  la  plupart  chrétiennes,  les  suivirent,  8c 
dont  un  très-grand  nombre  périrent  l'hiver,  la  famine  exer- 
çant alors  plus  cruellement  ses  ravages.  Pour  surcroît  de 
maux,  au  commencement  de  mars  i65o,  ceux  qui  res- 
taient encore  à  Saint-Joseph  partent  pour  aller  chercher 
quelques  glands  dans  les  bois,  &,  lorsqu'ils  traversent  le  lac, 
les  glaces  fondant  sous  leurs  pieds,  les  uns  se  noient  dans 
ces  abîmes,  les  autres  ne  s'en  retirent  que  transis  d'un 
froid  mortel;  &  enfin,  le  25  du  même  mois,  une  armée 


DE  LA  NATION  HU- 
RONNE. 


2e  GUERRE.  RUINE  DES  HURONS.  l65o.  I  1  3 

d'Iroquois  tombe  sur  ces  derniers  &  en  fait  une  cruelle 
boucherie.  Divisant  ensuite  leurs  troupes,  les  vainqueurs 
se  mettent  à  la  poursuite  des  autres;  en  moins  de  deux 
jours,  ils, trouvent  toutes  les  bandes  de  ces  Hurons  disper- 
sées çà  et  là,  éloignées  les  unes  des  autres  de  six  à  huit 
lieues;  &  de  toute  cette  multitude  de  fuyards  un  seul 
homme  s'échappe,  qui  vient  apporter  aux  PP.  Jésuites  (i)Reiationde  1649, 
ces  triftes  nouvelles  (1).  p-  ^ 3o-  *elation 

v  '  de  i65o,  p.  2i,  24. 

VI. 

Le  refte  des  débris  de  la  nation  Huronne ,  qui  put  dispersion  des  restes 
s'échapper,  se  dissipa  de  toutes  parts;  les  uns  se  jetèrent 
dans  la  nation  neutre,  pensant  y  trouver  un  lieu  de  refuge 
par  sa  neutralité,  qui  jusqu'alors  n'avait  point  été  violée 
par  les  Iroquois.  Comme  nous  le  dirons  bientôt,  ils  furent 
trompés  dans  leur  attente.  D'autres  se  dirigèrent  vers  la 
Virginie,  quelques-uns  chez  la  nation  du  Feu,  d'autres  dans 
celle  du  Chat  ;  un  bourg  entier  se  livra  à  la  discrétion  des 
Onnontagués,  l'une  des  cinq  nations  Iroquoises,  &  se  con- 
serva, par  ce  moyen,  vivant  toujours  à  la  Huronne,  &  les 
chrétiens  gardant  ce  qu'ils  pouvaient  de  leur  religion  (2).    (2)  Relation  de  1660, 
Mais  le  gros  de  la  nation  s'étant  réfugié  chez  les  sauvages  chaP- Iy- 
du  Pétun,  les  vainqueurs  allèrent  les  y  poursuivre,  &,  le 
7  décembre  164g,  tombèrent  sur  le  village  de  Saint- Jean, 
composé    de  Hurons  fugitifs,  qu'ils   massacrèrent  ou 
emmenèrent  captifs,  après  avoir  tué  le  P.  Charles  Gar- 
nier,  leur  missionnaire  (3).  Enfin  le  P.  Noël  Chabanel,    (3)  Relation  de  i65o, 
autre  missionnaire,  mourut  aussi  vers  ce  temps,  tué,  dit-  p-  8>  9- 
on,  par  un  Huron  apoftat  (4).  Le  pays  des  Hurons    (4)ibid.,  p.  16, 17. 
nourrissait  trente  ou  trente-cinq  mille  personnes,  sur  une 
étendue  de  dix-sept  à  dix-huit  lieues  seulement  (5),  &   (5)  Reiationdei653, 
cette  nation,  jusqu'alors  la  plus  sédentaire,  devint,  par  les  p-  ?0- 
suites  de  cette  guerre  funefte,  la  plus  errante  de  toutes. 
De  trente  à  quarante  mille  âmes  qu'étaient  les  Hurons, 
ceux  qui  furent  tués  ou  brûlés  par  les  Iroquois  n'en  fai- 
saient que  la  plus  petite  partie  ;  mais  la  famine,  compagne 
ordinaire  de  la  guerre,  en  ayant  fait  périr  une  multitude, 
«  le  nombre  des  morts,  écrivait  le  P.  Ragueneau,  cette 

TOME  II.  S 


I  14  HL'  PARTIE.  LES  CENT.  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Relationde  i65o, 
p.  i. 

VIL 

QUELQUES  HURONS  CHRÉ- 
TIENS DEMANDENT  A 
SE  RETIRER  AUPRES 
DES  FRANÇAIS. 

(2)  Relation  de  it>5o, 
p.  24. 


(3)  Relation  de  1649, 
p.  3o. 


(4)  Relation  de  iû5o, 
p.  2.5,  26. 

VIII. 

SIX  CENTS  HURONS  s'É- 

tablissent  dans 
l'île  d'orléans  près 
de  québec, 

(5)  Relation  de  i65o, 
p.  25,  5i. 

(6)  Ibid.,  p.  2  5. 


«  même  année,  eft  plus  grand  que  celui  des  Hurons  qui 
«  ont  survécu  à  la  ruine  de  leur  pays  (i).  » 

Ceux  qui  étaient  reftés  dans  le  bourg  de  Saint-Joseph, 
craignant  d'être  massacrés  à  leur  tour,  supplièrent  les 
PP.  Jésuites  de  trouver  bon  qu'ils  se  retirassent  près  des 
Français,  pour  y  former  une  bourgade  &  y  pratiquer  en 
assurance  les  exercices  de  la  religion  (2).  Déjà,  Tannée 
précédente,  ils  avaient  conçu  ce  dessein,  &  un  de  leurs 
capitaines  s'était  même  transporté  à  Québec  pour  savoir 
si  les  Français  de  ce  polie  l'auraient  pour  agréable  &  s'ils 
voudraient  les  secourir  (3).  Après  les  scènes  horribles 
que  nous  venons  de  raconter,  les  PP.  Jésuites  de  Saint- 
Joseph,  délibérant  sur  le  parti  qu'il  y  avait  à  prendre, 
conclurent  que  la  proposition  des  Hurons  était  l'unique 
moyen  de  salut.  «  En  quelque  endroit  que  nous  jetas- 
«  sions  notre  vue,  dit  encore  le  P.  Ragueneau,  nous 
«  étions  convaincus  que  la  famine,  d'un  côté,  &  la  guerre, 
«  de  l'autre,  achèveraient  d'exterminer  le  peu  qui  reftait 
«  de  Hurons  chrétiens;  &  ce  fut  un  sentiment  si  général 
«  de  tous  nos  Pères,  que  je  ne  pus  y  résilier.  Le  dessein 
«  en  ayant  été  arrêté,  l'exécution  devait  en  être  prompte, 
«  de  crainte  que  les  Iroquois,  entendant  ces  nouvelles, 
«  n'allassent  nous  tendre  des  embûches  pour  nous  arrêter 
«  en  chemin  (4).  » 

Ils  partirent  donc,  emmenant  avec  eux  trois  ou 
quatre  cents  personnes,  trilles  reftes  de  cette  nombreuse 
nation  (5).  L'intention  de  ces  Pères  était  de  les  conduire  8c 
de  les  établir  auprès  des  Forts  de  Villemarie,  des  Trois- 
Rivières  ou  de  Québec  (6).  Arrivés  à  Villemarie,  ils 
furent  reçus  avec  une  charité  vraiment  chrétienne,  mais 
n'y  séjournèrent  que  deux  jours,  à  cause  de  la  crainte  de 
leurs  ennemis  :  «  C'eft  un  lieu  avantageux  pour  l"habi- 
«  ration  des  sauvages,  ajoute  ce  même  Religieux;  mais 
«  étant  frontière  des  Iroquois,  que  nos  Hurons  fuient  plus 
«  que  la  mort  même,  ils  ne  purent  se  résoudre  à  y  com- 


2e  GUERRE.   RUINE  DES  HERONS.    l65o.  I  1 5 

«  mencer  leur  colonie  (i).  »  Enfin,  après  cinquante  jour-    (i)  Relation  de  i65o, 
nées  d'une  marche  très-pénible,  qui  ne  fut  pas  sans  un  p' 2(5- 
grand  nombre  de  naufrages,  cette  troupe  arriva  à  Québec 
le  26  juillet  de  cette  année  i65o  (2).  On  établit  la  nou-    (2)  ibîd.,  p.  27,  28. 
velle  bourgade  dans  l'île  d'Orléans,  où  ces  Hurons  com- 
mencèrent à  défricher  des  terres  8c  à  se  bâtir  des  cabanes. 
La  première  année,  on  fut  obligé  de  les  nourrir  (3)  &  de    ç3)Reiation  de  16.5.1, 
les  aider  dans  ces  défrichements  ;  mais,  Tannée  suivante,  p-  9" 
i652.  ils  recueillirent  une  assez  bonne  quantité  de  blé 
d'Inde,  quoique  pourtant  tous  n'en  eussent  pas  suffisam- 
ment pour  leur  provision.  On  conltruisit  aussi  une  espèce 
de  Fort,  une  chapelle  &  une  petite  maison,  pour  y  loger 
les  missionnaires  ;  les  cabanes  des  Hurons  étaient  situées 
tout  auprès  de  cette  maison  &  protégées  par  le  Fort.  Dé- 
cidés à  les  défendre  contre  les  Iroquois,  les  Jésuites  em- 
ployèrent à  ces  divers  travaux  les  aumônes  qu'on  leur 
envoyait  de  France,  ne  croyant  pas,  dans  de  telles  circons- 
tances, pouvoir  en  faire  un  usage  plus  utile  au  bien  de  la 
religion  (4).  Enfin  d'autres  Hurons,  ayant  appris  Fêta-    (4)  Relation  de  1 65  2, 
blissement  de  cette  bourgade,  s'y  retirèrent  aussi;  en  sorte  p"  I0' 
qu'elle  se  composa  bientôt  d'environ  six  cents  âmes,  sans 
parler  de  cinq  cents  Hurons  qui  s'étaient  fixés  vers  le  lac    (5)  Hiitoh-e  du  Ca- 

o      ,  •         /ex  nada,  par  M.  de  Bel- 

Supérieur  (5).  mont/ 

IX 

Pendant  toute  cette  année.  i65o,  on  voyait  conftam-  hurons  fugitifs  qui 
ment  arriver  à  Villemarie  des  Hurons,  qui  fuyaient  la    passent  a  villes 

7      *  ■'  .   RIE.  REFLEXIONSDE 

cruauté  des  Iroquois.  Chaque  bande  qui  survenait  appor-  MADEMOISELLE  MANCE 
tait  la  nouvelle  de  quelque  malheur,  d'un  village  pillé, 
incendié,  d'un  Fort  perdu,  ou  d'affreux  massacres  ;  &  la 
vue  de  tous  ces  fuyards,  aussi  bien  que  le  récit  de  tous 
ces  désaftres,  étaient,  pour  les  colons  de  Villemarie,  Tan- 
nonce  certaine  des  attaques  qu'ils  devraient  avoir  à  sou- 
tenir bientôt  eux-mêmes  de  la  part  des  Iroquois.  «  De 
«  quel  air,  dit  M.  Dollier  de  Casson,  pouvaient-ils  consi- 
«  dérer  ces  misérables  fuyards,  les  voyant  ainsi  passer  & 
«  leur  raconter  leurs  désaftres  ?  Ils  pouvaient  bien  se  dire 
«  à  eux-mêmes  :  Si  nous,  qui  ne  sommes  ici  qu'une  poi- 


I  I  6  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Hiftoiredu  Mont- 


gnée  d'Européens,  n'opposons  une  plus  ferme  &  plus 
vigoureuse  résillance  que  ne  Font  faite  trente  mille  Hu- 
rons, détruits  par  les  Iroquois,  il  faut  nous  résoudre  à 
être  brûlés  aussi  nous-mêmes  à  petit  feu,  avec  tous  les 
raffinements  de  la  cruauté  la  plus  inouïe  (i).  Dans  ces 
réai,  par  m.  Doiiierde  circonftances  si  alarmantes  ,  mademoiselle  Mance  était 

Casson,  i65o  à  i65i.  ,  ,  Trll  - 

revenue  de  rrance  a  Villemarie,  comme  nous  lavons  ra- 
conté, &  voyant  passer  les  fuyards,  elle  écrivait  :  «  La 
ruine  des  Hurons  me  fit  adorer  la  Providence  divine, 
qui  n'avait  pas  permis  qu'à  Paris  je  suivisse  le  conseil 
qu'on  me  donnait.  A  mon  retour,  j'appris  que  M.  Le 
Moyne,  qui  avait  été  envoyé  pour  conduire  du  secours 
vers  le  pays  des  Hurons,  avait  été  obligé  de  revenir  sur 
ses  pas,  les  trouvant  qui  descendaient  tous,  du  moins 
autant  qu'il  en  reftait;  car  enfin,  si  les  Associés  de 
Montréal  avaient  tourné  leurs  vues  sur  les  missions 
Huronnes  &  fait  leurs  dépenses  pour  ce  dessein,  à 
quoi  tout  cela  aurait-il  abouti?  L'état  pitoyable  où  j'a- 
vais laissé  les  Hurons,  avant  mon  départ,  me  faisait 
compassion;  mais  le  ciel,  qui  voulait  les  humilier,  n'a 
pas  permis  que  ses  serviteurs  aient  ouvert  leur  bourse 
pour  un  ouvrage  qu'il  ne  voulait  pas  maintenir  ;  il  a 
choisi  Villemarie,  qu'apparemment  il  voulait  rendre 
plus  solide.  Son  saint  nom  soit  béni  à  jamais  (2)!  » 


(2)HiftoireduMont- 
réal,  par  M.  Doiiierde 
Casson,  164g  à  i65o. 

X. 

LES  IROQUOIS  ATTA- 
QUENT LES  FRANÇAIS' 
DES  TROIS-RIVIÈRES. 


(3)Relationde  i65o, 
p,  28.  2g. 


'  «  Les  Iroquois  menacent  toutes  ces  contrées,  écri- 
«  vait  alors  le  P.  Ragueneau.  Ils  font  sentir  partout  leur 
«  barbarie  &  vont  de  plus  en  plus  continuant  leur  rage, 
«  non-seulement  contre  les  reftes  des  Algonquins  &  des 
a  Hurons,  mais  maintenant  ils  tournent  le  poids  de  leur 
«  fureur  contre  nos  habitations  Françaises  (3).  »  On 
comprend  quelles  devaient  être  les  juftes  alarmes  des  co- 
lons de  Villemarie,  alors  que,  les  Hurons  étant  détruits, 
ils  se  voyaient  à  la  veille  d'être  attaqués  eux-mêmes  les 
premiers  &  invertis  de  tous  côtés  par  ces  hordes  de  bar- 
bares. Les  Iroquois  n'avaient  plus,  en  effet,  de  cruautés  à 
exercer  au-dessus  de  cepofte,  tant  parce  qu'ils  ne  voyaient 


2°  GUERRE.   HOSTILITÉS  A  YILLEMARIE .    l65o.  II7 

plus  de  Hurons  à  détruire  que  parce  -que  les  fuyards 
de  cette  nation  s'étaient  retirés  si  avant  dans  les  terres 
qu'ils  ne  pouvaient  les  y  poursuivre,  par  défaut  de  chasse 
dans  ces  pays,  ou  parce  qu'ils  n'étaient  pas  assez  adroits 
à  la  pèche,  pour  y  vivre  par  ce  moyen  (i).  Une  bande  de  (i)Doiiier  de  Gas- 
vingt-cinq  ou  trente  Iroquois,  enflés  par  le  succès  de  son-  lfc5o-I,j5t- 
leurs  victoires  sur  les  Hurons,  eurent  bien  l'audace  d'at- 
taquer, en  plein  jour,  proche  des  Trois-Rivières,  plus  de 
soixante  Français,  dont  ils  tuèrent  quelques-uns,  qui 
étaient  de  nos  meilleurs  soldats,  &  en  blessèrent  griève- 
ment d'autres.  C'eft  que  ces  barbares,  à  demi-corps  dans 
la  boue,  dans  les  marais,  8c  cachés  dans  les  joncs,  firent 
de  là  leurs  décharges,  sans  qu'on  pût  les  aborder.  Mais 
bientôt,  se  voyant  vivement  pressés,  ils  prirent  la  fuite,  & 
firent  leur  retraite  en  bon  ordre,  ayant  pour  leur  conduc- 
teur 8:  leur  chef  un  Hollandais,  ou  plutôt  le  fils  d'un  Hol- 

n     „  c  ..  /x  (2)  Relation  de  i65o, 

landais  hérétique  k  d  une  femme  païenne  (2).  p; ;Q_ 

XI. 

Ce  fut  surtout  vers  Villemarie  qu'ils  tournèrent  la  face,  les  iroquois  atta- 
comme  étant  le  premier  objet  de  leur  fureur;  &  ce  fut  là 
aussi  que  cette  poignée  d'Européens  fit  des  coups  de  va- 
leur héroïques.  Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  les  rap- 
porter tous  en  détail  :  «  La  plupart  de  ces  faits  d'armes, 
«  que  je  devrais  raconter  ici,  dit  M.  Dollier  de  Casson, 
«  étant  effacés  du  souvenir  de  ceux  qui  m'inft misent,  il 
«  faut  que  je  me  contente  de  rappeler  ceux-là  seulement 
«  dont  la  mémoire  s'eft  conservée  jusqu'à  ce  jour,  &  c'eft 
«  la  seule  source  où  je  puisse  puiser  la  matière  de  cette 
«  hiffoire,  qui  n'a  encore  eu  aucun  écrivain  (3).  »  Les  rela-  (3)  Doiiier  de  Cas 
tions  des  PP.  Jésuites  ne  nous  en  ont  pas  appris  les  détails; 
seulement  le  P.  Ragueneau,  dans  celle  de  i65i,  en  parle 
de  cette  manière  générale  :  «  C'eft  une  merveille  que  les 
«  Français  de  Villemarie  n'aient  pas  été  exterminés  par 
«  les  surprises  fréquentes  des  troupes  Iroquoises,  qui  ont 
«  été  fortement  soutenues  &  repoussées  diverses  fois. 
«  M.  de  Maisonneuve  a  maintenu  cette  habitation  par  sa 
«  bonne  conduite;  la  paix  y  a  régné  entre  les  Français  avec 


Q.UENT  SURTOUT  VIL- 
LEMARIE, OU  ILS  SONT 
VIGOUREUSEMENT  RE- 
POUSSÉS. 


son,  i65o-i65i. 


Il8  IIe  PARTIE.  LES  CENTASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(0  Relation  de  i65i,  «  la  crainte  de  Dieu  (i).  »  Cette  même  année,  Marie  de 
p' 2'  Tlncarnation  écrivait  :  «  L'habitation  de  Montréal  a  fort 

(2)  Lettre  44, 3  sept.  «  à  souffrir  (2);  »  &,  de  son  côté,  la  Mère  Juchereau 

ajoute  :  «  La  bravoure  des  Français  de  Villemarie  surprit 
«  terriblement  les  sauvages  en  plusieurs  occasions,  où  il 
«  se  fit  des  actions  de  valeur  surprenantes.  11  se  passa 
«  bien  du  temps  avant  que  Montréal  fût  une  demeure 
«  tranquille;  le  voisinage  des  Iroquois  en  a  troublé  la 
«  paix  pendant  bien  des  années,  &  ces  barbares  ont  fait 
«  souffrir  à  plusieurs  prisonniers  des  tourments  inouïs, 

(3)  Hift.  de  l'Hôtel-  «  que  les  plus  cruels  tyrans  n'avaient  pu  inventer  (3).  » 
DieudeQ.uébec,in-i2;  Qeft  aussi  ce  que  rapp0rte  ie  p.  Le  ciercq,  Récollet  : 

»  Quoique  les  Associés  de  Montréal  n'épargnassent  rien 
«  pour  l'avancement  de  leur  ouvrage,  dit-il,  &  que  M.  de 
«  Maisonneuve  le  pressât  avec  beaucoup  de  soin,  on  ne 
«  peut  exprimer  combien  il  fallut  soutenir  de  travaux, 
«  d'incommodités  &  de  périls,  pour  se  mettre  en  défense 
«  contre  les  incursions  des  sauvages,  durant  les  premiers 

(4)  Premierétabiiss.  "  temPs  &  les  années  suivantes  (4).  »  «  Enfin,  ajoute  la 
de  la  Foi,  1. 11,  p.  Si.    «  sœur  Morin,  on  a  vu  plusieurs  fois  dix  hommes  de  Vil- 

«  lemarie,  &  moins  que  cela,  faire  tête  à  cinquante  &  qua- 

«  tre- vingts  Iroquois,  ce  qui  a  acquis  auxMontréaliftes  une 

«  grande  réputation  dans  tout  le  Canada  &  en  France  ;  & 

«  les  Iroquois  ont  avoué  plusieurs  fois  eux-mêmes  que 

«  trois  hommes  de  Montréal  leur  inspiraient  plus  de 

(5)  Annales  de  l'Hô-  <(  crainte  que  six  autres  d'ailleurs  (5).  » 

tel-Dieu  St-Joseph. 

XU-  L'année  i65o,  les  Iroquois  ne  firent  pas  aux  Français 

'_  une  guerre  aussi  rude  qu'on  avait  eu  sujet  de  l'attendre  : 

tre,  oui  avait  donné  c'eft  qu'ils  portèrent  alors  leurs  armes  &  envoyèrent  la 

asile  a  des  hurons,  piUpart  ç[e  \eurSl  troupes  chez  la  nation  neutre,  où  le  gros 

ET  SE  TOURNENT  EN-     \         '  .  .  ... 

suite  contre  ville-  des  Hurons  s'était  réfugié.  Ayant  enlevé  deux  places,  qui 
étaient  les  frontières  de  cette  nation,  dans  l'une  desquelles 
se  trouvaient  plus  de  seize  cents  hommes,  ils  massacrèrent 
principalement  les  vieillards  &  les  enfants,  qui  n'eussent 
pu  les  suivre,  &  firent  un  si  grand  nombre  de  prisonniers, 
qu'ils  conduisirent  en  captivité,  dans  leur  pays,  presque 


LES   IROQUOIS  DETRUI 
SENT  LA  NATION  NEU 


MARIE. 


2e  GUERRE.  HOSTILITÉS  A  VILLEMARIE.    I  65  I .  IIÇ 


toute  la  nation  neutre  (i).  Cette  catastrophe  causa  la  ruine    (i)Reiatïonde  166c, 

de  toute  la  nation,  les  autres  bourgades  plus  éloignées  chap-ivr- 

avant  pris  la  fuite  &  s'étant  condamnées  à  un  bannissement 

volontaire.  Enfin  la  famine,  qui  poursuivait  partout  ces 

fugitifs,  les  contraignit  de  se  disperser  dans  les  bois,  sur 

les  lacs  &  les  rivières  les  plus  écartés,  afin  d'y  trouver 

quelques  moyens  de  subsiftance  pour  éviter  la  mort  (2).    (->)Reiatk>nde  i65i, 

Cette  guerre,  occupant  ainsi  les  Iroquois  au  loin,  fut  cause  p' 4' 

que  plusieurs  sauvages  des  nations  alliées  s'arrêtèrent  à 

Villemarie  pour  s'y  faire  inûruire  ;  &  nous  voyons  qu'un 

certain  nombre  y  reçurent  le  baptême,  en  i65o  8c  r 65 1  (3).    (3) Regiftredesbap- 

Mais,  dès  le  printemps  de  cette  dernière  année,  les  Iro-  JmvS„de  la  par°'f e 

'  -t  £  \    _  de  Villemarie,  :6:>o- 

quois  l'attaquèrent  avec  tant  de  confiance  8c  d'opiniâtreté,  i65i. 
qu'il  y  avait  peu  de  jours  où  ils  ne  donnassent  aux  co- 
lons quelque  alarme,  &  que,  presque  sans  cesse,  on  les 
avait  sur  les  bras.  Il  eft  vrai  que,  dans  ces  attaques  jour- 
nalières, les  Iroquois  perdirent  bien  des  hommes;  mais, 
comme  leur  nombre  était  incomparablement  plus  grand 
que  celui  des  colons,  &  qu'ils  avaient  toujours  de  nou- 
veaux guerriers  pour  remplacer  ceux  qui  étaient  morts 
dans  les  combats,  leurs  forces  n'en  étaient  pas  affaiblies, 
au  lieu  que  celles  des  autres  diminuaient  de  beaucoup,  à 
mesure  que  les  pertes  réduisaient  de  plus  en  plus  leur 
petit  nombre  (4).  Au  mois  de  mai,  ils  s'approchèrent  de  (4)  Doiiier  de  Cas- 
Villemarie  &  commencèrent  par  attaquer  quelques  mai-  son'  l65°-l6:>1- 
sons  où  des  colons  étaient  logés.  Ils  pillèrent  celle  du 
meunier,  ainsi  qu'une  autre,  &  cela  à  la  vue  &  à  la  portée 
de  la  voix  du  Fort  (5)  ;  ce  qui  arriva,  sans  doute,  à  l'oc- 

j     c  •>  11  (5)  Journal  des  Jé- 

casion  du  fait  que  nous  allons  rapporter.  suites^  mai  l65l_. 

XIII. 

Un  brave  8c  pieux  colon,  Jean  Boudart,  qui,  en  1642,  a  villemarie,  boudakt 
avait  épousé,  à  la  Rochelle,  Catherine  Mercier  (6),  l'un  LES  IROQUOIS  ET  SA 
8c  l'autre  d'une  vertu  solide,  8c  dans  l'usage  de  s'approcher    FEM1î,E  P„RISE- 

'  D  t  r     .  (o)  Greffe  de  Mont- 

tres-souvent  des  sacrements  (7),  furent  les  deux  premières  réai,  14  mai  i65i.in- 
vicfimes  immolées,  en  i65i,  par  la  fureur  de  ces  barbares.  î^^^ï?1*168 
Boudard,  étant  sorti  de  sa  maison  avec  un  nommé  Jean  (7)Regiffredeiapa- 

/^Uî^ni-  Sr   r„  •  roisse  de  Villemarie, 

CriMCOt,  iun  ec  1  autre  se  voient  surpris  tout  a  coup  par  6  mai  l65l 


120  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


huit  ou  dix  Iroquois,  qui  se  mettent  à  les  poursuivre. 
Chicot;  dans  sa  fuite,  se  cache  sous  un  arbre  qu'on  avait 
sans  doute  récemment  abattu,  &  les  Iroquois,  sans  cher- 
cher alors  à  le  retirer  de  là,  courent  à  la  suite  de  Boudart, 
qui  se  dirigeait  à  toutes  jambes  vers  sa  maison.  Arrivant 
assez  près,  il  rencontre  sa  femme  &  lui  demande  si  le 
logis  eft  ouvert.  «  —  Non,  lui  répond-elle,  je  l'ai  fermé.  » 
«  —  Ah!  s'écrie  alors  Boudard,  voilà  notre  mort  à  tous 
«  deux  :  fuyons  promptement.  »  Se  mettant  donc  l'un  & 
l'autre  à  courir  pour  regagner  la  maison ,  la  femme ,  qui 
ne  pouvait  tenir  pied  à  son  mari,  demeura  derrière  lui  & 
fut  prise  par  les  barbares.  Boudard,  déjà  près  de  la  maison 
&  presque  sauvé ,  attendri  par  les  cris  &  la  voix  de  sa 
femme,  revient  aussitôt  sur  ses  pas  pour  la  délivrer.  11 
tombe  sur  les  Iroquois,  si  rudement  à  coups  de  poing,  que 
ces  barbares,  ne  pouvant  se  débarrasser  de  lui  ni  le  faire 
prisonnier,  finissent  par  le  massacrer  sur  le  lieu  même. 
Quant  à  la  femme,  ils  lui  conservèrent  la  vie  afin  de  la 
faire  périr,  au  milieu  des  plus  cruels  supplices,  dans  leur 
pays;  car  c'était  leur  coutume  de  ne  point  tuer  sur-le- 
champ  leurs  prisonniers,  à  moins  qu'ils  ne  s'y  vissent  con- 
traints par  la  nécessité  de  conserver  leur  propre  vie. 

xiv. 

action  hardie  de  trois  Cependant  les  cris  de  Jean  Boudard  &  de  sa  femme 
ayant  donné  l'alarme  aux  colons;  Charles  Le  Moyne, 
Archambault  &  un  autre  accourent  incontinent;  &,  sans 
le  savoir,  tombent  eux-mêmes  dans  une  embuscade  de 
quarante  Iroquois  cachés  derrière  l'hôpital.  Ces  barbares 
veulent  alors  leur  couper  le  chemin;  mais  les  autres,  re- 
venant aussitôt  sur  leurs  pas,  prennent  la  fuite  &  passent 
hardiment  assez  près  de  ces  quarante  hommes,  qui  ne 
manquent  pas  de  faire  sur  eux  de  vives  décharges,  toutefois 
sans  aucun  accident  pour  ces  braves  colons,  sinon  que  le 
bonnet  de  Le  Moyne  fut  percé  d'une  balle.  Échappés  à 
leur  feu,  ils  se  dirigent  tous  trois  vers  la  porte  de  l'hôpital, 
qu'ils  trouvent  heureusement  ouverte;  circonftance  qui 
donna  lieu  d'admirer  les  soins  de  la  Providence  sur  ces 


MONTREALISTES  POUR 
SECOURIR  BOUDART  ET 
SA  FEMME. 


2e  GUERRE.   HOSTILITÉS  A  VILLEMARIE .    1 65  I  .  121 


DE  CHICOT,  QUI  LUI 
SAUVE  LA  VIE. 


généreux  colons.  Ils  auraient  été  pris  infailliblement,  si 
cette  même  porte  eût  été  fermée;  &  de  plus  si,  de  leur  côté, 
les  Iroquois  eussent  passé  les  premiers  devant  l'hôpital 
ainsi  ouvert,  ils  y  fussent  entrés,  eussent  pris  mademoiselle 
Mance,  qui  s'y  trouvait  alors  seule,  &  pillé  &  livré  aux 
flammes  toute  la  maison.  Mais  ces  trois  hommes  y  étant 
entrés  promptement,  &  ayant  fermé  les  portes  sur  eux, 
les  Iroquois  ne  songèrent  pas  à  les  forcer. 

xv. 

Ils  se  retirèrent  incontinent,  emmenant  avec  eux  Ca-  résistance  vigoureuse 
therine  Mercier,  &  se  mirent  à  chercher  Jean  Chicot,  qu'ils 
avaient  vu  se  cacher  sous  l'arbre.  Celui-ci,  ayant  été  dé- 
couvert, se  défendit  avec  tant  de  vigueur  contre  tous  ces 
Iroquois,  quoiqu'il  fût  sans  armes,  &  les  frappa  si  rude- 
ment du  pied  &  du  poing ,  qu'il  leur  fut  impossible  de 
l'entraîner  de  force  avec  eux  &  de  le  prendre.  Craignant 
enfin,  pendant  qu'ils  se  débattaient  ainsi  avec  lui,  d'être 
joints  par  des  Français  qu'ils  voyaient  venir  au  secours 
de  Chicot,  ils  lui  enlevèrent  la  chevelure  avec  un  morceau 
du  crâne  :  ce  qui  pourtant,  chose  assez  remarquable,  ne 
l'empêcha  pas  de  vivre  près  de  quatorze  ans  depuis  ce 
jour,  qui  fut  le  6  du  mois  de  mai  i65 1 .  On  lit  dans  le  journal 
des  PP.  Jésuites  que  Boudart,  appelé  vulgairement 
Grand-Jean,  eut  la  tête  coupée  par  les  Iroquois  qui,  sans 
doute,  l'emportèrent  dans  leur  pays  comme  trophée  de 
guerre  (i)  (*).  Son  corps  fut  inhumé  le  lendemain  7  mai;  (0  Journal  des  Jé- 
&,  le  14  mai  suivant,  Jean  de  Saint-Père,  en  qualité  de  sultcs'  6 mai  i6d" 
greffier  de  la  juftice  de  Villemarie,  procéda  à  l'inventaire 
&  à  la  vente  des  meubles  de  Boudart. 

xvi. 

On  voit,  par  un  autre  acte  du  même  de  Saint-Père,  en  mort  admirable  de  ca- 
date  du  5  juillet  de  cette  année,  que  Catherine  Mercier  vivait    ™^menT  tour- 

encore  alors  &  était  prisonnière  chez  les  Iroquois  (2).  Mais    mentée  par  les  iro- 
quois. 

  (2)  Greffe  de  Ville- 
marie, 14  mai  i65 1. 


(*)  Le  journal  eft  inexact  au  sujet  de  Jean  Chicot,  qu'il  suppose 
avoir  été  un  jeune  garçon  de  quatre  ans. 


122  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)Relationde  i65i, 
p.  2.  Lettre  44  de  Ma- 
rie de  l'Incarnation, 
3  sept.  i65i.  Vie  de 
la  mère  Catherine  de 
Saint-Augustin-,  Reli- 
gieuse de  Québec,  par 
le  P.  Paul  Ragueneau, 
in-8,  p.  57. 


(2)  Relation  dei65i, 

p.  8.       -  ,  . 

XVII. 

LES  IROQUOIS  INVESTIS- 
SENT QUATRE  COLONS 
A  LA  POINTE  SAINT- 
CHARLES.  COURAGE 
AUDACIEUX  DE  LA- 
VIGNE. 


il  paraît  qu'ils  la  rirent  mourir  dans  leurs  supplices  ordi- 
naires ,  durant  Tété  de  la  même  année;  du  moins,  le 
P.  Ragueneau  écrivait  d'elle,  le  28  octobre  suivant  :  «  Une 
«  femme  Française  fut  prise  à  Villemarie,  au  mois  de  mai, 
«  par  une  cinquantaine  d'Iroquois,  tout  à  la  vue  du  Fort, 
«  &  emmenée  captive.  Depuis,  elle  a  été  brûlée  cruelle- 
«  ment  par  ces  barbares,  après  qu'ils  lui  eurent  arraché 
«  les  mamelles,  qu'ils  lui  eurent  coupé  le  nez  &  les  oreilles, 
«  &  qu'ils  eurent  déchargé,  sur  cette  pauvre  brebis  inno- 
«  cente,  le  poids  de  leur  rage,  pour  se  venger  de  la  mort 
«  de  huit  de  leurs  hommes  qui  étaient  demeurés  dans  un 
«  combat  de  cet  été.  Dieu  donna  du  courage  &  de  la  piété 
«  à  cette  pauvre  femme;  au  milieu  des  tourments,  sans 
«  cesse  elle  implorait  son  secours.  Ses  yeux  furent  collés 
«  au  ciel  &  son  cœur  fut  fidèle  à  Dieu  jusqu'à  la  mort. 
«  En  expirant,  elle  avait  encore  à  la  bouche  le  nom  de 
«  Jésus,  qu'elle  invoqua  aussi  longtemps  que  durèrent  ses 
«  peines  (1).  »  C'eft  que,  comme  nous  l'avons  déjà  fait 
remarquer,  la  guerre  des  Iroquois  contre  les  Français 
avait  autant  la  religion  pour  motif  que  la  politique.  Aussi 
la  plupart  des  sauvages  de  la  résidence  des  Trois-Rivières, 
quoique  convertis  depuis  peu  à  la  Foi,  disaient-ils  dans 
ces  mêmes  circonftances  :  «  C'eft  pour  combattre  les  en- 
«  nemis  de  la  prière  que  volontiers  nous  exposons  nos 
«  vies,  si  nous  mourons  en  combattant,  nous  croyons 
«  mourir  pour  la  défense  de  la  Foi  (2).  » 

La  mort  cruelle  de  Boudart,  l'enlèvement  barbare  de 
sa  femme  avaient  eu  lieu  le  6  de  mai;  &  quatre  jours 
après ,  à  deux  heures  après  minuit ,  quarante  Iroquois 
attaquèrent  la  brasserie,  voisine  du  Fort,  &  s'efforcèrent 
de  la  livrer  aux  flammes.  Ils  l'auraient  réduite  en  cendres, 
si  quatre  Français,  qui  y  passaient  la  nuit,  ne  les  eussent 
repoussés  avec  vigueur  &  obligés  de  prendre  la  fuite.  Mais, 
dans  le  même  temps  que  ces  Iroquois  attaquaient  la  bras- 
serie, d'autres  brûlèrent  la  maison  d'Urbain  Tessier  dit 
Lavigne,  &  celle  de  Michel  Chauvin,  appelé  vulgairement 


2e  GUERRE.   HOSTILITÉS  A  YILLEMARIE.    1 65  I  .  123 

Sainte-Suzanne,  du  nom  de  son  pays  (i).  Le  18  du  mois  (0  Journal  des  Jé- 
suivant,  jour  de  dimanche,  à  l'issue  des  deux  messes,  un  SUItes'  lomai  l65l< 
très-grand  nombre  d'Iroquois  attaquèrent  quatre  Français 
entre  le  Fort  6c  la  Pointe  Saint-Charles  :  c'étaient  proba- 
blement des  habitants  qui,  après  l'office  du  matin,  retour- 
naient en  armes  dans  leurs  maisons  nouvellement  cons- 
truites. Surpris  ainsi  à  l'improvifte ,  ces  quatre  hommes 
se  jettent  dans  un  petit  taudis,  appelé  assez  improprement 
Redoute,  qui  se  trouvait  alors  au  milieu  d'une  grande 
quantité  de  bois  abattu,  &  là,  résolus  de  vendre  chère- 
ment leur  vie,  ils  commencent  à  faire  de  vives  décharges 
de  fusils  sur  les  assaillants.  A  ce  bruit,  un  des  plus  anciens 
colons,  Urbain  Tessier,  dit  Lavigne,  que  nous  venons  de 
nommer ,  étant  le  plus  proche  du  lieu  où  se  faisait  l'at- 
taque, y  court  le  premier,  en  toute  hâte,  avec  tant  d'au- 
dace 8c  de  bonheur,  qu'il  passe  sans  accident,  avec  une 
légèreté  8c  une  vitesse  nonpareilles,  par-dessus  tous  ces 
bois  abattus  ;  8c  quoique,  pour  parvenir  jusqu'à  ses  cama- 
rades ,  il  donnât  dans  quatre  embuscades  d'Iroquois,  les 
unes  après  les  autres  8c  essuyât  soixante  ou  quatre-vingts 
coups  de  fusil,  il  arrive  sans  être  blessé  ni  arrêté  dans  sa 
course.  Enfin,  étant  entré  dans  ce  taudis,  il  se  joint  aux 
assiégés  8c  ne  contribue  pas  peu  à  rehausser  leur  cœur 
par  un  tel  acte  de  courage. 

XVIII. 

Le  bruit  de  cette  fusillade  ne  fut  pas  plutôt  entendu  des  action  de  la  pointe 
autres  colons,  toujours  prêts  à  courir  sur  l'ennemi ,  qu'il 
sembla  ranimer  leur  ardeur;  &  sur-le-champ  M.  de  Mai-  iroquois. 
sonneuve  envoie  aux  assiégés  un  secours,  sous  la  conduite 
de  Charles  Le  Moyne  (2).  A  peine  les  Iroquois  virent-ils   (2)  Hiftoh-e  du  Cana- 
ces  auxiliaires  à  la  portée  du  mousquet,  qu'ils  firent  im-  da'  ParM-deBelmont- 
prudemment  sur  eux  une  décharge  générale,  que  les  autres 
eurent  l'adresse  d'éviter;  8c  se  mettant  alors  à  tirer  sur  les 
Iroquois,  ils  en  abattirent  un  grand  nombre,  au  point  que, 
voyant  leurs  hommes  tomber  de  tous  côtés,  ces  barbares, 
qui  n'avaient  pas  le  temps  de  charger  leurs  arquebuses, 
n'eurent  plus  d'autre  moyen  de  salut  que  la  fuite  ;  8c  tou- 


SAINT-CHARLES,  TRES- 
MEURTRIÈRE  POURLES 


124  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Dollier  de  Cas- 
son,  i65o-i65i.  His- 
toire du  Canada,  par 
M.  de  Belmont. 


(2)  Journal  des  Jé- 
suites, 18  juin  1 65  1 . 

(3)  Regiftre  de  la  pa- 
roisse, 20  juin   1 65 1 . 

(4)  Greffe  de  Mont- 
réal, 2  juillet  i65  1 . 

.  XIX. 
m.  de  maisonneuve 
oblige  les  colons 
de  villemar1e  de  se 
retirer  dans  le  fort 
et  tient  garnison  a 
l'hôpital. 

(5)  Dollier  de  Cas- 
son.  j65o-ï65i. 


tefois,  comme  ils  étaient  obligés  de  passer  sous  un  grand 
nombre  de  gros  arbres  abattus,  ils  essuyaient  de  nouvelles 
décharges  à  mesure  qu'ils  se  relevaient  pour  s'enfuir  : 
aussi  laissèrent-ils  morts  sur  la  place  vingt-cinq  ou  trente, 
des  leurs,  indépendamment  des  blessés,  qui  furent  em- 
portés ou  qui  prirent  la  fuite  (1).  Le  Journal  des  Pères 
Jésuites  nous  apprend  qu'il  n'y  eut,  du  côté  des  colons,, 
que  quatre  hommes  de  blessés,  dont  l'un,  Léonard  Lu- 
cault, dit  Barbot,  ne  survécut  que  deux  jours  à  ses  bles- 
sures (2)  (*).  11  mourut,  en  effet,  le  20  du  mois  de  juin,, 
après  avoir  reçu  les  derniers  sacrements,  &  fut  enterré  au 
cimetière  (3).  Le  2  juillet  suivant,  Jean  de  Saint-Père  fit 
l'inventaire  des  meubles  du  défunt,  en  présence  de  M.  de 
Maisonneuve,  de  Pierre  Gadois  &  d'Auguflin  Hébert  (4). 

Au  milieu  de  ces  hoflilités  journalières,  il  n'y  avait  plus 
de  sécurité  pour  personne  à  Villemarie  ;  on  ne  voyait 
partout  que  des  Iroquois,  toujours  prêts  à  surprendre  les 
colons;  &  personne  n'eût  osé  ouvrir  sa  porte  la  nuit,  ni. 
aller,  durant  le  jour,  à  quatre  pas  de  sa  maison,  sans  avoir 
son  épée,  son  piftolet  &  son  arquebuse  (5).  Mademoiselle 
Mance,  dans  un  écrit  qu'elle  composa  dans  la  suite,  parle 
ainsj  de  ces  hoflilités  incessantes  :  «  Après  la  défaite 


(*)  Le  P.  Ragueneau,  dans  sa  Relation  de  1 65  r ,  où  il  a  donné 
(6)  Journal  des  Jé-  un  court  article  sous  ce  titre  :  De  la  Résidence  de  Montréal  (6),  a 
suites,  18  juin  i65i,  oublié  de  parler  de  ce  combat,  que  M.  Dollier  de  Casson  qualifie  le 


p.  9. 


(7)  Hiftoire  du  Ca- 
nada, 1 6  5 1 . 


plus  heureux  que  nous  ayons  eu.  Pareillement,  dans  le  Journal  déjà 
cité,  où  l'on  a  mentionné  les  quatre  Montréaliftes  blessés,  &  notam- 
ment la  mort  de  Léonard  Lucault,  l'un  d'eux,  on  a  oublié  aussi  de 
parler  des  Jroquois  qui  périrent  dans  cette  occasion.  On  y  lit  seule- 
ment :  «  Dans  ce  combat,  les  Français  se  comportèrent  vaillamment, 
«  un  capitaine  Iroquois  étant  demeuré  sur  la  place,  &  plusieurs 
«  blessés.  »  M.  de  Belmont  porte  à  trente  le  nombre  d'Iroquois  qui 
furent  tués,  &  ajoute  que  les  colons  perdirent  deux  hommes  &  en 
eurent  deux  autres  de  blessés  (7).  Il  faudrait  conclure  de  là  qu'indé- 
pendamment de  Lucault,  l'un  des  trois  autres  mourut  de  ses  bles- 
sures, quoique  pourtant  le  regiftre  des  sépultures  n'en  fasse  pas 
mention. 


2e  GUERRE.    HOSTILITÉS  A  VILLEMARIE.    1 65 1 .  125 


<;  des  Hurons,  les  Iroquois,  devenus  beaucoup  plus  or- 

i  gueîlleux  8c  insolents  qu'ils  ne  l'avaient  été  jusqu'alors, 

«  recommencèrent  à  nous  incommoder  si  souvent  &  si 

«  contaminent,  qu'ils  ne  nous  donnaient  point  de  relâche. 

<>  Il  ne  se  passait  presque  point  de  jour  qu'on  ne  décou- 

r  vrit  quelque  embûche  de  leur  part,  ou  qu'ils  ne  nous 

«  donnassent  quelque  alarme.  Ils  environnaient  nos  mai- 

i  sons  8c  nous  tenaient  de  si  près,  qu'ils  avaient  toujours 

«  des  espions  cachés  derrière  quelque  souche;  &  cela  vint 

«  à  une  telle  extrémité,  que  M.  de  Maisonneuve  obligea 

o  tous  les  habitants  à  abandonner  leurs  maisons  8c  à  se 

«  retirer,  avec  toutes  leurs  familles,  dans  le  Fort.  L'hô- 

«  pital  étant  isolé,  éloigné  de  tout  secours,  8c  surtout  ne 

«  pouvant  être  assiflé  la  nuit,  les  Iroquois  l'eussent  sans 

«  doute  pris,  s'ils  avaient  fait  quelque  attaque;  8c,  après 

o  avoir  enlevé  tout  ce  qu'il  renfermait,  ils  l'auraient  livré 

a  aux  flammes,  comme  ils  firent  de  diverses  maisons.  Pour 

«  éviter  ce  désaftre ,  M.  de  Maisonneuve  m'obligea  aussi 

«  moi-même  de  me  retirer  dans  le  Fort;  8c,  afin  de  con- 

b  server  la  maison  de  l'hôpital,  il  y  mit  une  escouade  de 

«  soldats  en  garnison  pour  la  garder.  Dans  ce  dessein,  il 

«  y  fît  mener  deux  pièces  de  canon,  placer  des  pierriers 

'i  aux  fenêtres  des  greniers  8c  pratiquer  des  meurtrières 

«  tout  autour  du  logis,  en  tiaut  8c  en  bas,  8c  même  dans 

«  la  chapelle,  qui  servait  de  magasin  d'artillerie  (i).  »     (i)  Archives  du  sé- 

M.  de  Maisonneuve  désira  d'en  user  de  la  même  sorte,  minaire  de  Q.uebec> 

.  papiers  concernant 

pour  conserver  quelques  redoutes  isolées  qu  il  avait  fait  motel-Dieu  de  viiie- 
conffruire  dans  les  champs,  afin  de  protéger  les  travail-  mane- 
leurs;  8c  aussitôt  des  soldats,  pleins  de  courage  8c  d'intré- 
pidité, allèrent  s'y  établir  en  garnison,  quelque  exposés 
qu'ils  dussent  être  aux  attaques  des  barbares. 

xx. 

L'expérience  juffifia  bientôt  la  sagesse  de  cette  pré-  la  garnison  de  l'uo- 
voyance  :  car,  en  retranchant  ainsi  ses  colons,  partie  dans    PITAL'  ASSIEGEE  PAR 

J  '  ,  .  '   r  DEUX  CENTS  IROQUOIS, 

le  Fort  8c  partie  dans  l'hôpital  8c  ailleurs,  M.  de  Maison-     LES  OBLIGE  A  LA  RE- 
neuve  les  mit  à  même,  malgré  leur  petit  nombre,  de  faire 
tête  aux  Iroquois  8c  de  soutenir  avec  avantage  toutes  leurs 


TRAITE. 


I2Ô  IMPARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

attaques.  Le  26  juillet  suivant,  ceux  qui  étaient  en  garnison 
à  l'hôpital  signalèrent  leur  valeur  dans  un  combat,  dont 
la  sœur  Bourgeoys  nous  a  seule  conservé  le  souvenir  & 
rapporté  les  principales  circonltances  (*).  Deux  cents  Iro- 
quois  s'étaient  cachés  dans  un  fossé  qui,  descendant  de  la 
hauteur,  près  de  l'hôpital,  à  peu  près  dans  l'endroit  où 
eft  aujourd'hui  la  rue  Saint-Jean-Baptifte,  traversait  ce  que 
nous  appelons  la  rue  Saint-Paul.  C'était  apparemment  un 
fossé  de  défense ,  conftruit  autrefois  pour  la  sûreté  de 
l'hôpital.  Tout  à  coup  ces  barbares  fondent  sur  cette  mai- 
son, résolus  de  s'en  emparer  &  d'y  mettre  ensuite  le  feu. 
M.  Lambert  Closse,  major  de  Villemarie  ,  qui  y  avait  été 
mis  par  M.  de  Maisonneuve  pour  la  défendre,  commence 
à  soutenir  leurs  assauts,  n'ayant  avec  lui  que. seize  soldats. 
L'attaque  fut  des  plus  opiniâtres,  &  la  défense  des  plus 
vigoureuses;  &  quoique  les  assiégés  fussent  en  si  petit 
nombre,  contre  deux  cents  ennemis  qui  environnaient 
l'hôpital  de  tous  côtés,  ils  soutinrent  le  combat  depuis  six 
heures  du  matin  jusqu'à  six  heures  du  soir,  sans  éprouver 
d'autres  pertes  que  celle  de  Denis  Archambault,  qui,  en 


(*)  Quand  M.  de  Maisonneuve  alla  en  France  la  première  fois. 
C'eft  la  seule  date  que  la  sœur  Bourgeoys  donne  au  combat  dont 
nous  parlons;  ce  qu'il  faut  entendre  non  pas  du  premier  voyage  que 
nous  avons  mentionné  dans  cette  hiftoire,  mais  du  premier  que  fit 
M.  de  Maisonneuve  immédiatement  avant  l'arrivée  de  la  sœur  Bour- 
geoys à  Villemarie;  car  depuis  ce  temps,  &  lorsque  la  sœur  écrivait, 
M.  de  Maisonneuve  avait  fait  trois  voyages  en  France.  Parle  pre- 
mier, il  faut  donc  entendre  celui  de  i65x,  que  nous  raconterons 
bientôt.  De  Nplus,  ces  paroles  :  Quand  M.  de  Maisonneuve  alla  en 
France,  doivent  être  entendues  dans  ce  sens  :  Un  peu  de  temps  avant 
que  M.  de  Maisonneuve  allât  en  France;  car  il  eft  certain  que  le 
combat  qu'elle  raconte  ici  arriva  le  26  juillet  i65i,  Denis  Archam- 
bault, qui  y  périt,  ayant  été  enterré  ce  jour-là  même,  comme  on  en 
voit  la  preuve  dans  le  regiftre  mortuaire  de  la  paroisse.  Le  Journal  des 

,  Jésuites  donne  aussi  pour  date  de  cette  mort  le  26  juillet.  Il  eft,  d'ail- 

(1)  Greffe  de  Mont-  ,  ,     ,  /.  ,    A,  .  ...  ' ,  ,r., 

>V  .  ,  leurs,  également  certain  que  M.  de  Maisonneuve  était  encore  a  V11- 

real,  contrat  de  ma-  ».  °  .  1  ,       .  _ 

riage  de  Jean  de  Saint-  lemane  au  rnois  de  septembre  de  la  même  année  (i);  oc,  par  conse- 

Père,du  1 8  septembre  quent,  il  n'était  point  encore  parti  pour  la  France  au  moment  où  ce 

1 65 1 .  combat  fut  livré. 


2°  GUERRE.   HOSTILITÉS  A  Y1LLEMARIE.    1 65  I  .        I  27 

mettant  le  feu  pour  la  troisième  fois  à  un  canon  de  fonte, 

fut  tué  sur  le  coup  par  un  éclat  de  cette  pièce,  qui  creva  (i)    (0  Regiftre  des  sé- 

/  \     -¥—1  ,  /-»      i       T  •  pultures,  26  juillet 

&  tua  beaucoup  d  ennemis  (2).  Enfui  les  Iroquois,  con-  l65l> 

traints  d'abandonner  le  siège,  se  retirèrent,       pour  se    (2)  Écrits  aiit6gra_ 

venger  de  la  mort  des  leurs,  ils  incendièrent,  dans  leur  phes  de  la  sœur  Bour- 

retraite,  une  maison  voisine,  qui  fut  toute  la  perte  que  fit  J^S^Jj*" 

la  colonie  dans  cette  action,  après  celle  du  brave  Archam- 

bault  (*).  11  v  eut  encore  d'autres  combats  à  Villemarie, 

mais  nous  en  ignorons  entièrement  les  détails.  On  voit 

seulement  par  le  regiffre  des  sépultures  que,  le  i3  août, 

Jean-Augustin  Hébert  mourut  des  blessures  qu'il  avait 


(*)  Dans  le  récit  qu'elle  fait,  la  sœur  Bourgeoys  s'exprime  .de  la 
sorte  :  «M.  Closse,  avec  seize  hommes,  lui  faisant  le  dix-septième, 
«  car  il  n'y  avait  que  cela  portant  les  armes.  »  Cette  manière  de  par- 
ler nous  avait  d'abord  porté  à  croire  qu'il  n'y  avait  alors  à  Villemarie 
que  dix-sept  hommes  en  état  de  faire  téte  à  l'ennemi,  un  grand  nombre 
d'autres  ayant  été  tués,  &  un  plus  grand  nombre  encore  pouvant  se 
trouver  hors  de  service,  par  suite  de  leurs  blessures.  Mais  un  examen 
plus  réfléchi  des  monuments  contemporains  ne  nous  permet  pas  de 
douter  que  la  sœur  Bourgeovs  ne  parle  ici  que  de  la  garnison  établie 
à  l'hôpital,  pour  veiller  à  la  sûreté  de  cette  maison.  Car  M.  Dollier 
de  Casson,  après  avoir  rapporté  qu'en  1 65 1  tous  les  habitants  furent 
obligés  d'abandonner  leurs  maisons,  ajoute  qu'il  fallut  mettre  des 
garnisons  dans  tous  les  lieux  qu'on  voulut  conserver;  &  il  eft  certain, 
d'ailleurs,  qu'outre  les  soldats  qui  gardaient  le  Fort,  avec  le  refte  des 
habitants  qui  y  étaient  enfermés,  d'autres  soldats  étaient  en  gar- 
nison à  l'hôpital,  où  ils  demeurèrent  quatre  ans  &  demi,  comme  le 
fait  remarquer  mademoiselle  Mance.  il  faut  donc  conclure  que  M.  de 
Maisonneuve,  s'étant  réservé  à  lui-même  la  défense  du  Fort,  avait 
confié  celle  de  l'Hôtel-Dieu  à  M.  Closse,  son  Major,  à  qui  même  il 
donna  des  pouvoirs  de  Gouverneur,  lorsqu'en  1 65 5  il  partit  pour  la 
France.  Au  refte,  s'il  fallait  prendre  à  la  lettre  les  paroles  de  la  sœur 
Bourgeoys,  il  faudrait  en  conclure  que,  pendant  qu'on  se  battait  à  l'Hô- 
tel-Dieu, il  ne  reftait  pas  un  seul  homme  au  Fort  pour  le  défendre,  ce 
qu'on  ne  peut  supposer.  Si  M.  de  Maisonneuve  n'alla  point  au  se- 
cours de  l'Hôtel-Dieu  pendant  ce  combat,  c'eft  qu'apparemment  il  ne 
jugeait  pas  que  l'arrivée  du  renfort  fût  nécessaire  aux  assiégés,  munis 
de  canons  &  de  munitions  comme  ils  l'étaient;  &  que  d'ailleurs, 
dans  ces  circonftances,  eu  égard  au  petit  nombre  de  soldats  qu'il  avait, 
une  sortie  de  leur  part  eût  pu  être  téméraire,  en  les  exposant  à 
quelque  surprise  de  la  part  des  Iroquois,  &  compromettre  ainsi  le  sort 
de  la  colonie. 


128  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Journal  des  Jé- 
suites, août  1 65  i. 

XXI. 

HOSTILITÉS  DESIROQUOIS 
AUX  TROIS-RIVIÈRES. 
PIÉTÉ  DES  COLONS  EN- 
VERS MARIE. 


(2)  Journal  des  Jé- 
suites, août  1 65 1 . 


reçues,  après  avoir  été  muni  des  sacrements  de  l'Église, 
&  qu'il  fut  inhumé  le  lendemain  dans  le  cimetière.  On  lit 
encore  dans  le  Journal  des  Jésuites  que,  huit  jours  après 
l'enterrement  d'Hébert,  c'eft-à-dire  le  16  du  mois  d'août 
i65i,  les  Iroquois  parurent  au  milieu  des  terres  défrichées 
par  les  colons  de  Villemarie,  &  que  ceux-ci  les  mirent  en 
fuite  (1). 

L'habitation  des  Trois-Rivières  eut  aussi  beaucoup  à 
souffrir.  Au  mois  de  mai ,  dix  Iroquois  s'y  étant  rendus 
pour  faire  quelque  coup,  six  d'entre  eux,  cachés  à  l'entrée 
d'un  bois,  tirèrent  sur  deux  Français  qui  allaient  lever  une 
ligne  à  la  vue  du  Fort,  &  les  étendirent  tous  deux  dans 
leur -canot  à  la  deuxième  décharge.  L'un  de  ces  Français, 
Noël  Godin,  reçut  quantité  de  blessures  dont  il  mourut  neuf 
jours  après  ;  l'autre,  nommé  la  Jeunesse,  eut  un  bras  rompu 
&.  une  épaule  transpercée  d'outre  en  outre,  ce  qui  fut 
cause  qu'on  les  fit  partir  le  soir  même,  dans  une  chaloupe, 
pour  l'Hôtel-Dieu  de  Québec,  afin  d'y  être  pansés.  Enfin 
les  quatre  autres  de  ces  Iroquois  étant  allés,  pendant  ce 
temps,  dans  les  champs  des  colons,  y  trouvèrent  un  Huron, 
qu'ils  massacrèrent  (2).  Au  milieu  de  ces  hoftilités ,  le 
pofte  des  Trois-Rivières  reçut,  cette  année,  un  secours  qui 
lui  était  devenu  absolument  nécessaire,  &  sans  lequel  il 
eût  dû  succomber  :  «  A  vrai  dire,  remarque  le  P.  Rague- 
«  neau ,  il  n'a  pu  subsifter  que  par  miracle  ;  aussi  les 
«  habitants  attribuent-ils  leur  conservation  au  recours 
«  extraordinaire  qu'ils  ont  eu  à  la  Sainte  Vierge,  dont  il  y 
«  avait  un  petit  oratoire  en  chaque  maison.  C'était  une 
«  dévotion  ordinaire  à  ces  pauvres  habitants  d'aller  visiter 
«  ces  petits  oratoires  en  divers  jours  de  la  semaine,  prin- 
«  cipalement  les  samedis,  que  le  concours  y  était  plus 
«  grand.  En  chaque  maison,  matin  &  soir,  tout  le  monde 
«  s'y  rassemblait  pour  y  faire  des  prières  en  commun, 
«  l'examen  de  conscience,  &  pour  y  réciter  les  litanies  de 
«  la  Très-Sainte  Vierge,  le  chef  de  la  famille  étant  d'or- 
«  dinaire  celui  qui  faisait  les  prières,  &  auquel  tous  l'es 


2e  GUERRE.   TROIS  RIVIÈRES.    I  65  I .  I  29 

«  autres  répondaient,  femmes,  enfants  &  serviteurs  (i).  »    (0 Ration  de  x 65*, 

xxu. 

On  peut  se  rappeler  qu'en  établissant  Villemarie,  les  VILLEMARIE  ET  LES 
Associés  de  Montréal  s'étaient  proposé,  entre  autres  fins,     trois-rivières  har- 

T  j.        j.  A  CELEES  PAR  LES  IRO- 

de  protéger  par  là  Québec,  quoique  déjà  désigné  pour  être    QUOiS.  crainte  des 
la  capitale  de  la  Nouvelle-France.  C'était  aussi  ce  que  le    colons  de  quédec. 
roi  Louis  XIV  s'était  promis  de  l'œuvre  de  Montréal,  en 
disant  dans  ses  lettres  patentes  du  i3  février  1644,  qu'on 
pourrait  établir  dans  cette  île  quelque  puissante  commu- 
nauté, qui  servirait  à  l'avenir  de  refuge  assuré  aux  sau- 
vages (2).  Au  milieu  des  événements  lamentables  que    (2)  Édits  et  ordon- 
nons racontons  ici,  on  vit  heureusement  les  effets  ré-  na"ces> Québec,  1854, 
pondre  à  ces  espérances  ;  car  toutes  les  hoftilités  avaient 
pour  objet  les  Trois-Rivières  &  surtout  Montréal,  théâtre 
ordinaire  des  combats.  La  mère  de  l'Incarnation,  réélue 
Supérieure  des  Ursulines  de  Québec,  au  mois  de  juin  de 
cette  année  1 65 1  (3),  écrivait  le  3  septembre  suivant  :     (?)  j  ournal  des  Jé- 
«  Les  Iroquois  continuent  leurs  courses,  ils  ont  emmené  sultes'  'uin  i65k 
«  dans  leur  pays  une  femme  Française  de  l'habitation  de 
«  Montréal,  après  avoir  tué  son  mari  ;  cette  habitation  a 
«  fort  à  souffrir,  aussi  bien  que  celle  des  Trois-Rivières. 
«  Tout  eft  néanmoins  en  paix  à  Québec  (4).  »  La  même     (4)  Lettre  44»,  3 
année,  la  mère  Catherine  de  Saint- Auguftin,  Hospitalière  scpt"  i65i>f-457- 
du  même  lieu,  écrivait  de  son  côté  :  «  Les  Iroquois  conti- 
«  nuent  leurs  guerres;  nous  ne  sommes  pas  en  grand 
«  danger  dans  notre  maison  (5).  »  En  effet,  on  était  si    (5)  vie  de  la  mère 
tranquille  alors  à  Québec,  qu'on  y  commença,  cette  année      hen"e  d,e  St-Au" 

*  .  .  -  gustin,  liv.  1,  ch.  vin, 

même,  un  séminaire  ou  une  école  pour  les  enfants  Fran-  P.  57. 
çais,  sous  la  conduite  d'un  homme  vertueux,  qui  leur  ap- 
prenait à  lire  &  à  écrire,  &  leur  enseignait  le  plain-chant. 
«  Ce  séminaire,  lit-on  dans  la  relation  de  cette  année,  eft 
»  proche  de  l'église  &  du  collège,  où  ils  viennent  en  classe 
«  &  se  forment  au  bien.  Sans  cela,  nos  Français  auraient 
«  moins  d'inftrucTion  que  les  sauvages  mêmes.  La  grande 
«  église  de  Québec,  dont  on  commença  la  bâtisse  il  y  a 
»  trois  ans  fen  l'honneur  de  Notre-Dame  de  la  Paix). 
«  n'eft  pas  tout  achevée  encore.  Toutefois,  on  commença 

tome  ir.  9  _ 


l30  II*  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


«  à  y  faire  l'Office  à  Noël,  avec  un  ordre  &  une  majefté 
«  qui  augmentent  la  dévotion.  Il  y  a  huit  enfants  de  chœur, 
(OReiationdei65i,  <(  ç[qS  chantres  &  des  officiers  (i).  »  Toutefois,  les  colons 
p  4'  de  ce  pofte  n'étaient  pas  sans  inquiétude,  sachant  bien  que, 

si  Montréal  était  ruiné,  les  Iroquois  tomberaient  ensuite 
sur  tout  le  refte  de  la  colonie  Française.  «  Nous  ne  nous 
«  pressons  pas  pour  achever  le  refte  de  nos  bâtiments, 
«  écrivait  encore,  en  i65i,  la  mère  Catherine  de  Saint- 
«  Auguftin,  à  cause  de  l'incertitude  où  nous  sommes  si 
«  nous  demeurerons  longtemps  ici.  Il  n'y  a  personne  qui 
«  soit  assuré  d'être  garanti  de  la  fureur  des  Iroquois.  Je 
«  ne  sais  ce  que  Dieu  veut  faire  de  ce  pays;  mais  je  puis 
«  vous  assurer  qu'il  efï  bien  ébranlé  ;  Dieu  veuille,  par  sa 
«  grâce,  que  nous  ne  soyons  pas  dans  la  peine  de  le  quit- 

(2)  vie  de  la  Mère  «  ter  (2).  »  Dans  ces  circonftances  si  alarmantes,  les  per- 
Cathenne  de  Samt-  sonnes  ^e  chaque  maison,  à  Québec  &  aux  habitations 

Augustin,  p.  56,  £7,  .  .  . 

qui  en  dépendaient,  prirent  un  Saint  pour  patron,  firent 
vœu,  chacune,  de  se  confesser  &  de  communier  au  moins 
une  fois  le  mois  ;  &  partout  on  récitait  les  prières  en  com- 

(3)  Relation  de  1 65  1,  1T1U11,  Soir  &  lTiatill  (3) . 
p.  2. 

m.  de  MAisoNNE'UVE        Les  pertes  que  Villemarie  faisait  si  fréquemment, 

résolu  daller  de-  malgré  la  valeur  des  colons,  avaient  réduit  de  beaucoup 

MANDER    A   LA    COM-     1  i  \t  1       i  ».■ 

pagnie  de  Montréal  ^eur  non3kre  •  Nous  avons  dit  que,  pour  conserver  le  bati- 
un  renfort  devenu  ment  de  rHôtel-Dieu,  transformé  en  forteresse,  M.  deMai- 
kecessaire.  soiineuve  n'avait  pu  y  mettre  que  dix-sept  hommes  de 

garnison,  y  compris  le  major  Closse  ;  &,  au  rapport  du 
P.  Ragueneau,  il  ne  reliait  en  tout,  tant  â  l'Hôtel-Dieu 
qu'au  Fort,  qu'environ  cinquante  Français,  cette  année 

(4)  Relation  de  1 65 1,  1 65 1  (4).  «  Ce  trifte  état  ayant  continué  près  de  deux  ans 
p'  °"  «  sans  recevoir  ni  forces,  ni  secours- de  France,  dit  made- 

«  moiselle  Mance,  &  nous  voyant  dans  une  extrême  fai- 
«  blesse,  sans  pouvoir  recevoir  de  renforts  d'aucun  des 
«  autres  poftes  de  ce  pays,  la  crainte  &  l'efrroi  étaient  par- 
ti tout.  On  ne  parlait  que  des  excès  &  des  cruautés  que  les 
«  Iroquois  exerçaient  ici  &  ailleurs,  &  des  ravages  aux- 
«  quels  ils  se  portaient  tous  les  jours,  si  bien  que  tout  le 


2e  GUERRE.    RENFORT  NÉCESSAIRE  A  VILLEMARIE.   1 65  I  .     I  3  I 


«  pays  était  comme  aux  abois.  Tous  voulaient  quitter  le 
«  Canada,  on  ne  s'entretenait  d'autre  chose;  &  on  eût  été 
«  forcé  de  prendre  ce  parti,  si  Dieu  n'eût  remédié  à  nos 
«  maux,  comme  il  le  fit,  en  inspirant  à  M.  de  Maison- 
«  neuve  de  faire  un  voyage  en  France,  pour  demander  du 
«  secours  à  messieurs  de  Montréal.  »  Il  paraît  que  made- 
moiselle Mance  parle  ainsi,  par  un  effet  de  sa  modeftie 
ordinaire,  &  que  ce  fut  elle-même  qui  donna  à  M.  de  Mai- 
sonneuve  ce  salutaire  conseil.  Du  moins,  M.  Dollier  de 
Casson  assure  que  mademoiselle  Mance,  considérant  & 
pesant  l'état  alarmant  des  circonffances,  conseilla  à  M.  de 
Maisonneuve  d'aller  en  France,  pour  en  ramener  un  ren- 
fort devenu  nécessaire  à  la  conservation  du  pays  (2).  (2)HittoireduMont- 
Quoi  qu'il  en  soit,  mademoiselle  Mance  ajoute  ce  qui  suit  : 
«  M.  de  Maisonneuve,  résolu  de  passer  en  France  pour 
«  demander  du  secours  à  messieurs  de  Montréal,  me  dit 
«  que,  s'il  ne  pouvait  obtenir  au  moins  cent  hommes,  il 
«  ne  reviendrait  plus  à  Villemarie  ;  &,  dans  ce  cas,  me 
«1  manderait  de  m'en  retourner  en  France,  avec  tout  ce 
«  que  nous  étions  de  monde,  &  d'abandonner  l'habi- 


réal,  iG5o-i65: 


«  tation. 


XXIV. 

MADEMOISELLE  MANCE 
OFFRE  A  M.  DE  MAI- 
SONNEUVE VINGT- 
DEUX    MILLE  FRANCS 


«  Moi,  faisant  réflexion  sur  notre  état  désolant,  & 
étant  dans  une  grande  peine  &  angoisse  d'esprit,  de 
voir  les  choses  en  une  telle  extrémité,  je  recommandai 
très-humblement  à  Dieu  &  à  la  Très-Sainte  Vierge  cette  DE  l'hôpital,  pour 
habitation  de  Villemarie,  sous  la  protection  de  laquelle  lever  une  recrue. 
elle  eft  placée,  la  suppliant  très-inftamment  d'avoir  pitié 
de  nous  &  de  tout  ce  pauvre  pays  désolé.  Comme  je 
savais  que  vingt-deux  mille  livres  de  la  fondation  de 
l'hôpital  avaient  été  placées  chez  M.  de  Renty,  qui  étaient 
prêtes  à  être  remboursées,  il  me  vint  à  l'esprit  qu'un  bon 
moyen  pour  nous  tirer  de  cet  état  de  faiblesse,  ce  serait 
de  prendre  cette  somme  pour  l'employer  à  nous  ame- 
ner du  renfort;  qu'il  valait  mieux  conserver  de  cette 
sorte  l'habitation  de  Villemarie,  que  de  l'abandonner, 
faute  de  secours,  à  la  merci  &  aux  furies  insolentes  des 


l32  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


«  Iroquois;  que  ces  barbares  prendraient  de  là  sujet  de 
«  se  moquer  de  notre  religion,  &  de  mépriser  notre  Dieu, 
«  disant  qu'il  nous  aurait  ainsi  abandonnés;  &  qu'enfin 
«  ils  seraient  les  maîtres  d'un  lieu  où  il  aurait  été  servi  & 
«  adoré.  Je  voyais  que  ce  serait  une  grande  honte  &  une 
«  confusion  insupportable,  après  ce  que  tant  de  saintes  & 
«  illuftres  personnes  avaient  fait  en  faveur  de  Villemarie, 
«  d'être  ainsi  fruftreés  de  l'espérance  qu'elles  avaient,  que 
«  Dieu  serait  servi  &  honoré  dans  ce  pays;  &  je  crus  que 
«  madame  la  Fondatrice  de  notre  Hôpital,  en  particulier, 
«  en  recevrait  une  afflidion  insupportable  &  non  pareille. 
«  Ainsi,  me  figurant  que  j'étais  en  sa  présence,  je  crus  lui 
:<  faire  un  plaisir  indicible  en  proposant  à  M.  de  Maison- 
«  neuve  de  prendre  cette  somme  de  vingt-deux  mille  livres, 
t  pour  conserver  aux  pauvres  de  ce  lieu  les  deux  autres 
i  tiers  du  bien  dont  elle  les  faisait  jouir,  &  sauver  par  là 
(  un  pays  où  infailliblement  Dieu  serait  beaucoup  honoré, 
(  en  retirant  une  infinité  d'âmes  des  ténèbres  de  l'infidé- 
(  lité.  Qu'enfin,  quand  la  fondation  entière  de  cette  bonne 
:  Dame  ne  servirait  qu'au  seul  bien  d'avoir  conservé  ce 
:  pays,  ce  serait  assez  de  consolation  pour  elle.  Après 
:  avoir  fait  ces  réflexions  en  moi-même,  je  sentis  mon 
esprit  &  mon  cœur  si  assurés  du  consentement  de  notre 
Fondatrice,  &  si  affermis  dans  cette  conviction,  que  je 
ne  pus  avoir  là-dessus  le  moindre  doute.  Aussi,  je  m'en 
allai  incontinent  chez  M.  de  Maisonneuve ,  pour  lui 
faire  cette  même  proposition. 


xxv. 

M.  DE  MAISONNEUVE 
OFFRE  LA  MOITIÉ  DU 
DOMAINE  DES  SEI- 
GNEURS POUR  DÉDOM- 
MAGER L'HOPITAL,  ET 
PART  POUR  LA  FRANCE 


«  Il  me  dit  qu'il  y  réfléchirait;  &  après  y  avoir  pensé 

«  devant  Dieu  &  l'avoir  prié,  il  me  proposa  d'accepter,  en 

«  échange  de  cette  somme,  la  moitié  du  domaine  des 

«  Seigneurs,  qu'il  faisait  cultiver  pour  le  soulagement  des 

«  pauvres.  Je  .l'acceptai,  sans  croire  faire  par  là  un  achat  ; 

«  car  je  n'avais  en  vue  que  de  sauver  le  tout  par  cette 

«  partie,  parce  que  nous  étions  à  la  dernière  extrémité. 

«  Tous  ceux  qui  étaient  alors  ici,  &  qui  sont  encore  vi- 

«  vants,  peuvent  rendre  témoignage  de  l'état  où  se  trou- 


M.  DE  LAUSON,  GOUVERNEUR  GÉNÉRAL.    1 65  I  .        I  33 


«  vait  l'habitation  de  Montréal,  tels  que  le  R.  P.  Pijart, 
«  qui  y  exerçait  la  charge  des  âmes,  avec  feu  le  R.  P. 
«  Simon  Le  Moyne  :  M.  des  Musseaux,  qui  prit  le  gouver- 
«  nement  de  Villemarie  après  le  départ  de  M.  de  Maison- 
«  neuve  ;  enfin  tous  ceux  qui  alors  étaient  retirés  avec 
«  leurs  familles  dans  le  Fort,  &  les  soldats  en  garnison 
«  dans  l'Hôpital,  où  ils  demeurèrent  pendant  quatre  ans  & 
«  demi,  pour  le  conserver.  Il  serait  trop  long  de  les  nom- 
«  mer  ;  plusieurs,  qui  vivent  encore,  peuvent  en  rendre 
«  témoignage  (i).  »  Malgré  les  assurances  réitérées  que    (0  Archives  du  së- 
mademoiselle  Mance  donnait  du  consentement  de  la  bien-  ^"hs^de ^mademoi- 
faïtrice  inconnue,  M.  de  Maisonneuve  désira,  lorsqu'il  seiie  Mance  sur  les 
se  r  ait  à  Paris,  de  faire  part  de  ces  arrangements  à  cette  vin«t-deux  mille  h" 

'  r  °  vres,  &c. 

Dame  elle-même,  &,  sur  la  demande  qu'il  lui  fit  alors  de 
son  nom,  mademoiselle  Mance  la  lui  nomma,  jugeant 
qu'elle  avait  urne  raison  suffisante  pour  lui  découvrir  ce 
secret.  Il  n'y  avait  pas  de  temps  à  perdre  :  M.  de  Maison- 
neuve  quitta  donc  Villemarie,  &  laissa  le  gouvernement 
de  l'île  de  Montréal  à  M.  d'Aillebouft  des  Musseaux,  dont 
il  connaissait  le  courage  8c  la  prudence.  Dans  la  trifte  situa- 
tion où  se  trouvait  alors  ce  porte,  son  départ  eût  rendu 
inconsolables  tous  les  colons  ;  mais  l'espérance  qu'il  leur 
donna  d'un  heureux  retour,  qui,  par  le  renfort  qu'il  pro- 
curerait aui  pays,  changerait  l'état  des  choses,  leur  rendit 
plus  supportable  la  longueur  de  son  absence,  qui  fut  de 
deux  ans. 

xxvi. 

Lorsque  M.  de  Maisonneuve  partit  pour  la  France,  m.  belauson  succède 
M.  de  Lauson,  l'un  des  associés  de  la  Grande-Compagnie,    A  M'  D'AI,LLEB0UST 

...  r     °  EN  QUALITE  DE  COU- 

dont  il  avait  été  premier  intendant,  venait  d'arriver  à  verneur  général. 
Québec,  le  i3  octobre,  comme  Gouverneur  général,  en 

remplacement  de  M.  d'Aillebouft  (2).  Il  avait  reçu  ses  (2)  Relation  de  1 65 1, 

provisions  de  Gouverneur  le  17  janvier  de  cette  année  i65i,  f\1'  JoT,ddf,  ié~ 

1  '  >   suites,  octob.  16S1. 

semblables  à  celles  de  son  prédécesseur:  &,  comme  ces        .  , .     ,  . 

j        .,  r  '       '  (5)  Archives  du  mi- 

dernieres,  elles  ne  devaient  durer  que  trois  années,  à  dater  niftère  des  affaires 
du  jour  où  il  arriverait  à  Québec  (3).  M.  d'Aillebouft  lui  étrangères  à  Paris, 

•    j  1  .  '    ,  vol.   Amérique,  fol, 

remit  donc  le  gouvernement  général,  «  laissant  ainsi  sans  383. 


I  34  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


«  regrets,  dit  le  P.  de  Charlevoix,  une  place  où  il  ne  pou- 
«  vait  être  que  le  témoin  de  la  désolation  de  la  colonie, 
«  dont  on  ne  le  mettait  pas  en  état  de  soutenir  la  di- 
(0  Archives  du  mi-  «  gnité  (i).  »  Il  paraît  pourtant  que  M.  de  Lauson  accepta 
étïngèreï'à  lïris*  avec  Plaisir  cette  même  place,  ou  plutôt  qu'il  s'était  offert 
vol.  Amérique,  foi.  de  lui-même  pour  la  remplir,  quoique,  selon  l'usage,  il  eût 
4l6'  été  présenté  en  première  ligne  au  roi  &  à  la  reine  régente 

par  la  Compagnie,  avec  deux  autres  associés  :  M.  Du 
(2)  ibid.,  foi.  4i6.  Plessis-Kerbodot  &  M.  Robineau-Bécancourt  (2).  C'eft 
que,  sans  doute,  il  voulait  réaliser  enfin  les  projets  d'éta- 
blissement en  Canada  qu'il  avait  formés  autrefois  en  faveur 
de  sa  famille,  spécialement  à  l'égard  de  plusieurs  de  ses 
fils,  qu'il  amena  avec  lui,  &  que  nous  ferons  connaître 
dans  la  suite.  Mais  sa  nomination  ne  procura  pas  à 
Villemarie  tous  les  avantages  qu'il  eût  été  permis  d'en 
désirer. 

XXVII. 

M.  de  MAisoNNEuvE        Le  nouveau  Gouverneur  était  ce  même  Jean  de  Lau- 
nomme  pour  com-  SQn     ■  QnzQ  ans  auparavant,  à  la  prière  du  P.  Charles 

MANDER  A   MONTREAL  L      '  _  *  7  _       .  r 

M.  DES  MUSSEAUX  ET  Lallemant,  Jésuite,  avait  cédé  si  aisément  l'île  de  Montréal 
non  m.  d  aillesoust.  £  ^a  Compagnie  de  ce  nom  (3);  cession  que  les  Cent- Asso- 
tei-Dieuftdere  Québec"  c^s  s'étaient  empressés  de  confirmer,  à  leur  tour,  alors 
p.  ?4.  qu'il  n'y  avait  aucune  apparence  de  pouvoir  y  former  un 

établissement.  Néanmoins,  le  succès  inespéré  de  l'œuvre 
de  Villemarie,  &  le  désintéressement  de  ceux  qui  en 
étaient  les  promoteurs,  avaient  indisposé  contre  eux, 
comme  on  l'a  déjà  dit,  plusieurs  des  membres  de  la  Grande 
Compagnie  ;  &  peut-être  que  M.  Jean  de  Lauson,  par  un 
effet  naturel  de  la  faiblesse  humaine,  n'était  pas  entière- 
ment exempt  de  ces  préventions.  C'était  vraisemblable- 
ment ce  qui  avait  déterminé  M.  de  Maisonneuve,  avant 
son  départ,  à  nommer  Gouverneur  de  Villemarie,  pendant 
son  absence,  M.  des  Musseaux,  &  non  M.  d'Aillebouft 
lui-même.  Ce  dernier,  qui  avait  occupé  déjà  la  place  de 
Gouverneur  de  Montréal,  était  sans  doute  plus  capable  que 
personne  de  remplacer  M.  de  Maisonneuve;  mais,  comme 
M.  de  Lauson  se  proposait  de  suivre,  dans  son  adminis- 


M.   DE  LAUSON,   GOUVERNEUR  GÉNÉRAL. 


l65l. 


l35 


TRE  PEU  BIENVEIL- 
LANT POUR  VILLEMA- 


tration,  un  syftème  différent  de  celui  qu'avait  adopté 
M.  d'Aillebouft ,  lorsqu'il  était  Gouverneur  général,  le 
contact  qu'ils  auraient  eu  ensemble  eût  pu  être  désagréable 
à  l'un  8c  à  l'autre,  8c  donner  même  lieu  à  des  conflits  pé- 
nibles, que  M.  de  Maisonneuve  voulut  sans  doute  préve- 
nir, en  nommant,  comme  il  fit  cette  fois,  M.  des  Mus- 
seaux. 

XXVIII 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  eÛ  certain,  comme  nous  l'apprend  m.  de  lauson  se  uon- 
M.  Dollier  de  Casson,  qu'à  son  arrivée  à  Québec,  le  non 
veau  Gouverneur  traita  peu  favorablement  Villemarie.  Il  rie. 
retrancha  mille  livres  d'appointements,  que  la  Compagnie 
générale  donnait  à  M.  de  Maisonneuve,  tant  pour  lui- 
même  que  pour  sa  garnison,  8c  le  réduisit  à  trois  mille 
livres  ;  8c  cependant  il  fit  augmenter  de  deux  mille  livres 
ses  propres  appointements,  sans  autre  charge  que  d'ac- 
croître sa  garnison  de  trois  soldats;  8c,  enfin,  on  éleva  les 
appointements  du  Gouverneur  des  Trois-Rivières,  allié  de 
M.  de  Lauson,  à  cinq  mille  deux  cent  cinquante  livres.  A 
Québec,  le  Conseil  attribuait  des  pensions  aux  Jésuites, 
aux  Ursulines,  aux  Hospitalières,  à  la  fabrique  de  la  pa-  . 
roisse,  au  chirurgien,  au  boulanger  8c  à  beaucoup  d'autres, 
&  il  n'y  avait,  pour  Villemarie,  que  trois  mille  livres.,  des- 
tinées au  Gouverneur  8c  à  sa  garnison,  &  quatre  cents 
livres  pour  le  garde-magasin  de  la  Compagnie  des  habi- 
tants. Enfin,  en  i652,  M.  de  Lauson,  comme  nous  le  ver- 
rons dans  la  suite,  supprima  le  camp  volant,  qui,  sous 
M.  d'Aillebouft,  avait  été  d'un  si  puissant  secours  pour 
Villemarie  (i).  «  Je  ne  dirai  rien  touchant  cette  conduite,  (0  Emplois  duvi- 
«  remarque  M.  Dollier.  d'autant  que  ie  veux  croire  qu'il  comte    d'A''geun,s?n  ' 

,  *  .  .  .  ...         manuscntde  la  biblio- 

«  a  toujours  eu  de  bonnes  intentions,  quoiqu'elles  lui  aient  thèque  du  Louvre,  in- 
«  été  moins  avantageuses  que  s'il  avait  plus  soutenu,  ce  foL  n°  3z> foL  28- 
«  pofte  avancé  de  Villemarie  (2).»  M.  de  Lauson  avait    (2)  Hiftoire  du  Mont- 
promis,  malgré  lui,  à  M.  de  Maisonneuve,  avant  que  ^  dïclSda^ar 
celui-ci  s'embarquât  pour  la  France,  d'envoyer  dix  soldats  M.  de  Belmont. 
de  renfort  à  Villemarie.  Il  ne  les  fit  partir  qu'au  mois  de 
décembre,  8c  si  mal  vêtus  qu'ils  pensèrent  être  gelés-  dans 


I  36  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


leur  chaloupe  (*).  —  «  On  les  eût  pris,  dit  M.  Dollier, 

«  pour  des  squelettes  vivants,  &  chacun  fut  fort  étonné 

«  de  les  voir  arriver  en  cet  équipage  durant  l'hiver  :  car 

«  ils  abordèrent  ainsi  le  10  du  mois  de  décembre.  Au 

«  refte,  ils  étaient  tous  d'une  assez  faible  conftitution,  & 

«  même  deux  étaient  encore  des  enfants,  l'un  nommé 

«  Saint- Ange  &  l'autre  Lachapelle.  Ils  ne  furent  pas  plutôt 

«  arrivés  qu'on  s'empressa  de  les  réchauffer,  de  leur 

«  donner  des  habits  convenables  &  de  leur  faire  la  meil- 

«  leure  chère  que  l'on  pût,  dans  l'espérance  de  s'en  servir 

(0  Hiitoh-e  du  Ca-  «  ensuite  pour  repousser  les  barbares,  que  nous  avions 

nada,  par  m.  de  Bel-  «  tous  les  jours  sur  les  bras  (i).  » 

mont. 

XXIX. 

hostilités  des  iRo-        Quantité  de  troupes  d'Iroquois  paraissaient,  en  effet, 

QUOIS      CONTRE      LES  ■  tI  ,     ,rn  •        o  rp.     .•      t->  •  ■» 

sauvages  alliés  et  continuellement  a  V îllemane  &  aux  Trois-Rivieres,  mais 
contre  les  français  sans  pouvoir  faire  aucun  coup  ;  ils  se  dédommagèrent 
pourtant  en  tombant  sur  diverses  bandes  de  sauvages 
Algonquins  ou  Hurons.  Le  6  mars  i652,  s'étant  cachés  en 
embuscade  à  la  rivière  de  la  Madeleine,  six  lieues  au-des- 
sus des  Trois-Rivières,  ils  attaquèrent  tout  à  coup  une 
troupe  de  Hurons,  qu'ils  défirent  entièrement,  &  le  io  de 
mai  massacrèrent  le  P.  Jacques  Butteux,  ainsi  qu'un 
Français  qui  l'accompagnait,  nommé  Fontarabie.  Trois 
jours  après,  des  Algonquins  passant  par  le  lieu  où  ce 
Jleligieux  avait  été  massacré,  furent  surpris  &  défaits,  &  un 
jeune  homme,  qui  avait  tué  un  Iroquois  dans  cette  ren- 


EUX-MEMES. 


(*)  M.  Dollier  de  Casson,  exercé  d'abord  à  la  profession  militaire, 
&  dont  les  façons  de  parler  &  d'écrire  se  ressentent  quelquefois  de 
son  premier  état,  dit  ici  :  «  Qu'en  envoyant  ces  soldats  à  Villemarie, 
a  M.  de  Lauson  y  avait  fait  passer  par  avance  leurs  armes.  »  Il  parle 
ainsi  par  antiphrase.  Dans  sa  manière,  parfois  facétieuse  &  enjouée, 
il  veut  dire  que  M.  de  Lauson  ne  fournit  aucune  sorte  d'armes  à  ces 
dix  soldats,  attendu  que  des  soldats  ne  marchent  pas  sans  armes, 
(2)  Hiitoire  du  Ca-  surtout  au  milieu  d'un  pays  ennemi.  C'eft,  au  refte,  ce  que  dit  nette- 
nada,  par  M.  de  Bel-  ment  M.  de  Belmont  dans  son  hiffoire  du  Canada  :  «  M.  de  Lauson 
mont.  «  envoya,  malgré  lui,  dix  soldats  sans  armes  &  sans  vivres  (2).  » 


2''  GUERRE.   HOSTILITÉS.    I  65  I  . 


RIE  CONTRE  LES  SAU- 
VAGES ALLIÉS  ET  CON- 
TRE LES  COLONS. 


contre,  fut  brûlé  au  même  lieu  8c  souffrit  d'horribles 
tourments.  Le  1 6,  les  Algonquins  des  Trois-Rivières  ayant 
appris  cette  défaite  de  leurs  alliés,  &  étant  partis  pour 
attendre  les  Iroquois  au  passage,  tombèrent  dans  un  piège 
semblable  à  celui  qu'ils  voulaient  leur  tendre.  Car  une 
autre  bande  d' Iroquois,  cachés  au  lac  Saint-Pierre,  où  les 
Algonquins  allaient  dresser  leur  embuscade,  les  surprit 
eux-mêmes  8:  les  tailla  en  pièces  pour  la  plupart.  Le  21 
de  mai,  un  soldat  &  un  sauvage,  qui  traversaient  le  fleuve 
en  canot,  furent  attaqués  devant  le  Fort  des  Trois-Rivières 
&  blessés  l'un  8c  l'autre  ;  le  sauvage  mourut  de  ses  bles- 
sures deux  jours  après  (i).  ^  (i)  Relation  de  1 65,, 

XXX. 

Dans  les  environs  de  Villemarie ,  nos  sauvages  n'é-  hostilités  a  villema- 
taient  pas  plus  en  sûreté.  Le  i5  novembre  i65i,  les  Iro- 
quois y  prirent  un  Huron  (2),  8c,  le  1 5  mai  suivant,  une 
femme  Huronne  avec  ses  deux  enfants,  pendant  qu'elle    O-O  Journal  des  ié- 
cultivait  du  blé  d'Inde.  Le  lendemain  de  ce  jour,  il  arriva  sultes'  ec'  V 
à  Villemarie  un  Huron  échappé  des  mains  des  Iroquois  ; 
il  rapporta  que  son  capitaine  avait  été  brûlé,  mais  qu'on 
avait  donné  la  vie  à  ceux  qui  reftaient  de  sa  bande,  afin 
de  grossir  d'autant  les  troupes  Iroquoises  (3).  Les  colons    (3)  Relation dz  i65 2 
de  Villemarie  s'étant  retirés  dans  le  Fort,  ou  à  l'hôpital,  ?"33" 
changé  en  redoute,  la  Commune  n'était  plus  protégée  par 
les  maisons  refiées  sans  habitants  :  ce  qui  fut  cause,  sans 
doute,  que  le  26  mai,  le  vacher,  s'étant  approché  du  co- 
teau Saint-Louis,  fut  tué  par  les  Iroquois,  pendant  qu'il 
gardait  le  bétail  (4).  C'était  Antoine  Roos,  recommandable    (4)  Journal  des  Jé- 
pour  sa  piété  8c  qui,  sept  jours  auparavant,  s'était  appro-  sultes'26mai  l652- 
ché  de  la  Sainte-Table  (5).  Vers  le  même  temps,  M.  de    (5)Regiftrede la pa- 
Lauson,  étant  monté  à  Villemarie,  tint  sur  les  Fonts  bap-  roisse  de  villemane- 

.  ....  t         •     11     Sépultures.    26  mai 

tismaux,  le  2  juin,  conjointement  avec  mademoiselle  r652. 
Mance,  le  fils  d'une  Algonquine  qui,  ayant  échappé  aux 
Iroquois  avec  une  autre  femme  de  la  même  nation,  avait 
mis  cet  enfant  au  monde  dans  sa  fuite  ;  elles  avaient  été 
vingt-cinq  jours  en  chemin.  L'enfant  fut  baptisé  le  jour 
même  de  leur  arrivée,  dix  jours  après  sa  naissance,  8c  reçut 


I  38  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL, 
(i)  Regiftre  des  bap-  . 

têmes,  i3  mai  &  2  le  nom  de  Jean,  qui  était  celui  du  parrain  &  de  la  mar- 

juin  1 652.  Journal  des  j-Qjr}e  ( \  ) 
Jésuites,  2  juin  i6-~2. 
XXXI. 

MADEMOISELLE   MANCE  Le  mois  suivant,  mademoiselle  Mance,  désireuse  de 

descend  a  québec  savoir  des  nouvelles  de  M.  de  Maisonneuve,  dontonatten- 

POUR    Y    APPRENDRE  .      .  .  ...  , 

des  nouvelles  de  dait  impatiemment  le  retour  a  Villemarie,  prit  la  résolu- 
m.  de  maisonneuve.  tion  de  descendre  à  Québec,  &  pria  M.  Closse  de  l'escor- 
ter jusqu'aux  Trois-Rivières,  où  il  y  avait  plus  de  danger 
de  tomber  dans  quelque  embuscade  d'Iroquois  qu'au-des- 
sous de  ce  pofte.  M.  Closse  ne  désirait  pas  avec  moins 
d'ardeur  le  retour  du  Gouverneur;  il  consentit  volon- 
tiers à  la  conduire  ;  mais  étant  arrivés  aux  Trois-Rivières, 
&  attendant  durant  quelques  jours  une  commodité  favo- 
rable pour  Québec,  ils  apprirent,  par  quelques  sauvages 
partis  après  eux  de  Villemarie,  que  les  Iroquois  s'y  mon- 
traient plus  terribles  qu'ils  ne  l'avaient  été  jusqu'alors,  & 
que,  depuis  leur  départ,  les  colons  étaient  si  épouvantés, 
qu'ils  ne  savaient  que  devenir.  A  peine  M.  Closse  a-t-il 
appris  ces  détails  qu'il  remonte  au  plus  vite  à  Villemarie, 
où  il  arrive  heureusement,  &  ranime  le  courage  des  colons 
par  sa  présence.  De  son  côté,  mademoiselle  Mance,  sans 
être  effrayée  par  des  nouvelles  si  alarmantes,  s'embarque 
avec  M'.  Du  Plessis-Kerbodot,  Gouverneur  des  Trois-Ri- 
vières,  qui  se  rendait  à  Québec.  Y  étant  arrivée,  au  lieu 
de  trouver  M.  de  Maisonneuve  comme  elle  l'avait  espéré, 
elle  reçut  de  lui  une  lettre,  par  laquelle  il  annonçait  qu'il 
comptait  revenir,  l'année  suivante,  avec  plus  de  cent 
hommes.  Cette  lettre  la  consola  beaucoup,  parce  qu'elle 
sembla  lui  promettre  le  retour  de  M.  de  Maisonneuve  à 
Villemarie,  ce  qui  auparavant  était  fort  incertain.  Dès 
qu'elle  eut  terminé  quelques  affairés  à  Québec,  elle  re- 
tourna promptement,  pour  faire  part  aux  colons  d'une  si 
heureuse  nouvelle,  bien  propre  à  soutenir  leur  courage 
durant  cette  fâcheuse  année  qui  leur  reftait  encore  à  pas- 
ser, avant  le  retour  de  leur  Gouverneur. 


XXXII. 

A  PARIS,  M.  DE  MAISON  - 


Dans  cette  même  lettre,  M.  de  Maisonneuve  lui  ap- 


2"*  GUERRE.    M.   DE  MAISON  NEUVE  A  PARIS.    l652.     1 3g 


prenait  qu'il  avait  vu  adroitement  la  Fondatrice  de  l'Hô- 
pital,  sans  pourtant  trahir  le  secret.  Comme,  dans  son 
séjour  à  Paris,  il  cherchait  quelque  occasion  de  la  voir, 
pour  s'assurer  par  lui-même  de  son  consentement  sur 
l'emploi  des  vingt-deux  mille  livres  dont  on  a  parlé,  la 
Providence  lui  en  offrit  une  toute  naturelle.  «  Ayant 
«  appris  que  l'une  de  mes  sœurs,  rapporte  M.  de  Maison- 
«  neuve,  était  en  procès  avec  madame  de  Bullion,  je 
«  m'offris  de  lui  donner  la  main  pour  aller  chez  elle  ;  &, 
«  sachant  que  cette  dame  n'ignorait  pas  mon  nom,  à  cause 
«  du  Gouvernement  de  Montréal,  je  me  fis  nommer  en 
«  entrant,  afin  que  mon  nom  lui  renouvelât  le  souvenir 
x  du  Canada.  Dieu  donna  sa  bénédiction  à  ma  ruse;  car, 
«  après  que  je  l'eus  saluée,  8c  que  ma  sœur  lui  eut  parlé 
«  de  ses  affaires,  elle  s'enquit  de  moi,  si  j'étais  le  Gouver- 
«  neur  de  Montréal,  qu'on  disait  être  dans  la  Nouvelle- 
«  France.  Je  lui  répondis  que  c'était  moi-même,  &  que 
r  j'en  étais  revenu  depuis  peu.  —  Apprenez-nous,  me  dit- 
«  elle,  des  nouvelles  de  ce  pays-là  :  quelles  sont  les  per- 
«  sonnes  qui  y  demeurent,  ce  qu'on  y  fait,  comment  on 
«  y  vit.  Dites-le-nous,  s'il  vous  plaît  :  je  suis  curieuse 
«  de  savoir  tout  ce  qui  se  passe  dans  les  pays  étran- 
«  gers. 

«  —  Madame,  lui  dis-je,  je  suis  venu  chercher  du  secours 
«  pour  tâcher  de  délivrer  ce  pays  des  dernières  calamités 
«  où  les  guerres  des  Iroquois  l'ont  réduit,  &  de  tenter  si 
«  je  pourrai  trouver  le  moyen  de  prévenir  sa  ruine.  L'a- 
it veuglement  eft  extrême  parmi  les  sauvages  ;  néanmoins 
«  on  ne  laisse  pas  d'en  gagner  toujours  quelques-uns  à 
«  Dieu.  Ce  pays  eft  grand;  le  Montréal  eft  une  île  fort 
«  avancée  dans  les  terres,  très-propre  pour  en  être  la 
«  frontière  ;  &  ce  nous  sera  une  extrémité  bien  fâcheuse 
«  s'il  faut  abandonner  ces  contrées,  sans  qu'il  y  refte  per- 
«  sonne  pour  annoncer  les  louanges  de  Celui  qui  en  eft  le 
«  créateur.  Au  refte,  cette  terre  eft  un  lieu  de  bénédiction 
«  pour  ceux  qui  vont  l'habiter;  la  solitude,  jointe  au  péril 
«  de  la  mort  où  la  guerre  nous  met  à  tout  moment,  fait 


NEUVE  -VOIT  MADAME 
DE  BULLION  ET  LUI 
PARLE  DE  MONTRÉAL. 


140  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


XXXIII. 

M.  DE  MAISONNEUVE  EX- 
POSE A  MADAME  DE 
BULLION  LA  NÉCESSITE 
D'ABANDONNER  MONT- 
RÉAL s'il  n'y  con- 
duit UN  RENFORT. 


que  les  plus  grands  pécheurs  y  vivent  avec  édification, 
&  sont  des  modèles  de  vertu. 

«  Cependant,  s'il  faut  tout  abandonner,  je  ne  sais  ce 
que  deviendra  cette  colonie,  ni  quel  sera  le  sort  d'une 
bonne  fille,  qu'on  appelle  mademoiselle  Mance,  &  c'eft 
ce  qui  me  fait  le  plus  de  peine.  Si  je  n'ai  un  puissant 
secours  à  amener  dans  cette  colonie,  je  ne  puis  me 
résoudre  à  y  retourner,  d'autant  que  mon  retour  serait 
inutile;  &  si  je  n'y  retourne  pas,  je  ne  sais  ce  que  de- 
viendra cette  bonne  demoiselle,  ni  quel  sera  le  sort 
d'une  certaine  fondation  qu'une  Dame  charitable,  que 
je  ne  connais  point,  y  a  faite  pour  un  hôpital,  dont 
elle  a  établi  cette  bonne  demoiselle  administratrice;  car, 
enfin,  si  je  ne  vas  les  secourir,  il  faut  que  tout  échoue 
&  quitte  le  pays.  A  ces  mots ,  elle  m'interrompit  & 
dit: 

«  —  Comment  s'appelle  cette  Dame  ?  —  Hélas  !  lui  ré- 
pondisse, elle  a  défendu  à  mademoiselle  Mance  de  la 
nommer.  Au  refte,  cette  demoiselle  assure  que  sa  Dame 
eft  si  généreuse,  qu'on  aurait  lieu  de  tout  espérer  d'elle, 
si  elle  pouvait  avoir  l'honneur  de  lui  parler  ;  mais  qu'é- 
tant si  éloignée,  elle  n'a  aucun  moyen  de  lui  exposer 
les  choses.  Qu'autrefois  elle  avait,  près  de  sa  bienfai- 
trice, un  bon  Religieux  qui  les  lui  eût  fait  connaître  & 
eût  bien  négocié  cette  affaire;  mais  que,  maintenant 
que  ce  Religieux  eft  mort,  elle  ne  peut  lui  parler  ni  lui 
faire  parler,  pas  même  lui  écrire,  cette  Dame  lui  ayant 
défendu  de  mettre  son  nom  sur  l'adresse  d'aucune  de 
ses  lettres.  Quand  ce  Religieux  vivait,  elle  lui  envoyait 
ses  lettres,  qu'il  portait  lui-même  â  la  Dame  ;  à  présent, 
elle  ne  peut  plus  lui  écrire  ;  si  elle  mettait  seulement  son 
nom,  pour  servir  d'adresse,  sur  une  lettre,  elle  assure 
qu'elle  tomberait  dans  sa  disgrâce,  &  qu'elle  aime  mieux 
laisser  le  tout  à  la  sainte  Providence,  que  fâcher  une 

(  personne  à  qui  elle  eft  tant  obligée,  elle  &  toute  la  Corn- 

(  pagnie  de  Montréal.  » 


2e  GUERRE.   M.   DE   MAISONNEUVE  A  PARIS.  l652. 


•41 


«  Voilà,  madame,  l'état  où  sont  les  choses.  On  eft 

«  même  si  pressé  de  secours  que  la  demoiselle,  voyant 

t  que  tous  les  desseins  de  sa  fondatrice  sont  prêts  à  être 

»  mis  à  néant,  m'a  donné  pouvoir  de  prendre,  en  échange 

»  de  cent  arpents  de  terres  défrichées  que  la  Compagnie 

>  lui  donne,  vingt-deux  mille  livres  de  la  fondation  de 

n  l'Hôtel-Dieu,  qui  sont  placées  à  Paris.  Il  vaut  mieux, 

«  dit -elle,  qu'une  partie  de  la  fondation  périsse  que  le 

h  total  ;  servez-vous  de  cet  argent  pour  lever  des  hommes, 

«  afin  de  garantir  tout  le  pays  en  sauvant  le  Montréal. 

«  Je  ne  crains  point,  a-t-elle  ajouté,  d'engager  ma  con- 

«  science  ;  je  connais  les  dispositions  de  ma  bonne  Dame  ; 

«  si  elle  savait  les  angoisses  où  nous  sommes,  elle  ne  se 

«  contenterait  pas  de  cela.  Voilà  l'offre  que  m'a  faite  cette 

«  Demoiselle.  J'avais  de  la  peine  à  l'accepter;  mais  enfin, 

«  en  ayant  été  vivement  pressé  par  elle,  qui  m'assurait 

«  toujours  qu'elle  pouvait  hardiment  interpréter  la  volonté 

■  de  sa  bonne  Dame,  en  cette  rencontre,  j'ai  fait  uncon- 

t  cordât  avec  elle,  pour  les  cent  arpents  de  terre,  en 

«  échange  des  vingt-deux  mille  livres,  qu'elle  espère  pou- 

«  voir  beaucoup  aider  à  garantir  le  pays,  &  c'eft  Tunique 

«  vue  de  ce  concordat.  Telle  eft  jdonc,  Madame,  la  situa- 

«  tion  où  nous  sommes  (i).  » 

Après  cet  exposé,  qu'elle  écoutait  avec  l'intérêt  le 
plus  vif,  madame  de  Bullion  pria  M.  de  Maisonneuve  de 
venir  la  revoir,  pour  lui  parler  encore  du  Canada.  Il  le 
lui  promit  volontiers  &  la  visita  plusieurs  fois.  Dans  ces 
visites,  elle  témoignait  toujours  le  même  empressement  à 
l'entendre  ;  elle  prenait  même  plaisir  à  le  faire  entrer  dans 
son  cabinet,  pour  qu'il  pût  l'entretenir  à  loisir  de  toutes  les 
particularités  de  la  colonie  ;  &,  ce  qui  eft  un  bel  éloge  de 
sa  rare  humilité  &  de  la  pureté  de  ses  intentions,  jamais 
elle  ne  lui  découvrit  ni  ne  lui  donna  à  entendre  qu'elle 
fût  elle-même  la  fondatrice  de  l'Hôpital.  Non-seulement 
elle  ne  fit  rien  pour  le  détourner  d'employer  les  vingt-deux 
mille  livres  à  lever  une  nouvelle  recrue;  mais,  pleinement 


xxxiv. 

m.  de  maisonneuve 
fait  connaitre  a 
madame  de  bullion 
l'affaire  des  vingt- 
deux  MILLE  LIVRES. 


(i)  Dollier  de  Cas- 
son,  i652,  1 65 3 . 

XXXV. 
madame  de  bullion 
donne  quarante- 
deux  mille  livres 
pour  secourir  mont- 
RÉAL. 


142  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


informée,  après  ces  entretiens,  du  trifte  état  de  Villema- 
rie,  elle  donna  en  outre  vingt  mille  livres,  pour  que  cette 
somme  servît  à  lever  un  plus  grand  nombre  de  soldats. 
On  eut  lieu  d'admirer  encore  ici  les  saintes  induftries  de 
son  humilité  à  fuir  le  regard  des  hommes.  Pour  pratiquer 
à  la  lettre  le  précepte  de  Notre  Seigneur  :  «  Que,  dans  vos 
«  aumônes,,  votre  main  gauche  ignore  ce  que  fait  votre 

(1)  Évangile  selon  «  main  droite  (1),  »  elle  voulut  que  les  Associés  ne  pussent 

mt  Matthieu,  ch.  vi,  savoir  <-[e  qUj  venait  ce  don,  &  remit  les  vingt  mille  livres 
à  M.  le  Président  de  Lamoignon,  en  lui  disant  qu'une  per- 
sonne de  qualité  faisait  ce  présent  à  messieurs  de  la  Com- 
pagnie de  Montréal,  afin  de  les  aider  à  lever  des  hommes, 
pour  secourir  cette  île,  sous  la  conduite  de  M.  de  Maison- 
neuve.  Enfin,  elle  fit  tout  ce  qu'elle  put  pour  que  M.  de 
Lamoignon  lui-même  demeurât  persuadé  que  ces  fonds 
venaient  d'une  autre  main  que  la  sienne,  quoique  pourtant, 
malgré  les  précautions  qu'elle  prit,  elle  ne  pût  empêcher 

(>)Doiiier  de  Cas-  qu'on  ne  sût  que  c'était  elle-même  qui  faisait  ce  don  (2). 

m,  1602-1633.  Ainsi,  comme  mademoiselle  Mance  l'avait  assuré  à  M.  de 
Maisonneuve,  madame  de  Bullion  donna  beaucoup  plus 
que  la  somme  de  vingt-deux  mille  livres  ;  elle  en  fournit 
elle  seule  quarante-deux  mille  pour  cette  nouvelle  recrue, 
qui  se  composa  d'environ  cent  quinze  hommes  &  coûta  en 
tout  soixante-quinze  mille  livres  à  la  Compagnie,  comme 
nous  le  dirons  après  que  nous  aurons  exposé  la  suite  des 
événements  qui  eurent  lieu  en  Canada  avant  le  retour  de 
M.  de  Maisonneuve. 


2e  GUERRE .   HOSTILITÉS  A  VILLEMARIE.    l652.  143 


CHAPITRE  IX 


SUITE  DE  LA  GUERRE;  PAIX  AVEC  LES  ONNEIOUTS,  &  SUSPEN- 
SION d'armes  AVEC  LES  AGNIERS.  M.  DE  MAISONNEUVE 
ARRIVE   DE   FRANCE   AVEC   UNE   RECRUE   DE  PLUS 
DE  CENT  HOMMES.   DE   l652  A    1 653. 


I. 

MARTINE  MESSIER,  FRAP- 
PÉE A  COUPS  DE  HA- 
CHE PAR  TROIS  IRO- 
QUOIS, SE  DÉLIVRE  DE 


Avant  le  retour  de  M.  de  Maisonneuve  en  Canada, 
qui  n'eut  lieu  que  seize  mois  après  le  voyage  de  made- 
moiselle Mance  à  Québec,  il  y  eut  bien  du  sang  répandu 
à  Villemarie.  M.  Closse,  à  son  arrivée  des  Trois-Rivières,  leurs  mains. 
où  nous  avons  dit  qu'il  était  allé  accompagner  mademoi- 
selle Mance,  apprit  un  trait  de  cruauté,  arrivé  récemment, 
bien  propre  à  glacer  d'effroi  tous  les  cœurs.  Le  29  juillet 
de  cette  année  i652,  une  très-vertueuse  mère  de  famille, 
Martine  Messier,  femme  d'Antoine  Primot,  fut  attaquée 
par  trois  Iroquois,  qui  s'étaient  glissés  dans  les  blés  pour 
tomber  sur  elle  à  l'improvifte  &  la  massacrer  (1).  Ces  (1)  journal  des  jé- 
barbares,  éloignés  seulement  de  deux  portées  de  fusil  du 
Fort,  l'ayant  assaillie  tout  à  coup,  elle  pousse  à  l'inftant 
un  grand  cri;  &,  à  ce  cri,  trois  bandes  d'Iroquois,  cachés 
en  embuscade,  se  lèvent  &  paraissent  en  armes.  Mais  les 
trois  assassins  se  croyant  assez  forts  pour  massacrer  une 
femme  sans  défense,  se  jettent  incontinent  sur  elle,  s'effor- 
çant  de  la  tuer  à  coups  de  hache;  tandis  que,  de  son  côté, 
elle  se  défend  comme  une  lionne,  bien  qu'elle  n'eût  pour 
les  repousser  que  ses  pieds  &  ses  mains.  Après  trois  ou 
quatre  coups  de  hache,  elle  tombe  cependant  par  terre, 
&  alors  un  de  ces  Iroquois,  la  croyant  morte,  se  jette  sur 
elle  pour  lui  enlever  sa  chevelure  &  s'enfuir  avec  cette 


suites,  10  août  i65î 


144  IlP  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 

marque  de  trophée.  Mais  cette  femme,  vraiment  forte,  se 
sentant  saisir,  reprend  tout  à  coup  ses  sens,  se  relève  &, 
plus  furieuse  qu'auparavant,  elle  saisit  cet  assassin  avec 
tant  de  violence  qu'il  ne  peut  se  dégager  de  ses  mains, 
quoiqu'il  continuât,  durant  ce  temps,  de  lui  décharger  des 
coups  de  hache  sur  la  tête.  Enfin,  elle  tombe  de  nouveau 
par  terre  évanouie,  &,  par  sa  chute,  donne  à  son  assassin 
la  liberté  de  s'enfuir,  ce  qu'il  fait  au  plus  vite,  pour  mettre 
sa  propre  vie  en  sûreté,  se  voyant  sur  le  point  d'être  joint 
par  des  colons  qui  accouraient  de  toute  part. 

ii. 

VERTU  ADMIRABLE  DE  Les  Français ,  qui  venaient  au  secours  de  Martine 

martine  messier.  Messier ,  la  voyant  baignée  dans  son  sang,  l'aident  à  se 
relever;  &  dans  ce  moment  même  l'un  d'eux  l'embrasse, 
par  un  sentiment  naturel  de  compassion.  Mais  Cette  femme, 
en  qui  la  vertu  n'était  point  inférieure  au  courage,  reve- 
nant à  soi,  décharge  à  l'inftant  un  rude  soufflet  sur  ce 
charitable  auxiliaire,  bien  qu'il  n'eût  agi  en  cela  que  dans 
de  très-pures  intentions.  Les  autres,  surpris  d'un  accueil 
si  peu  gracieux  :  «  Que  faites-vous  donc?  lui  disent-ils; 
»  cet  homme  vous  témoigne  son  affection  par  esprit  de 
«  compassion  &  de  charité  :  pourquoi  donc  le  frappez- 
«  vous  de  la  sorte?  »  «  — Parmenda,  répond-elle  à 
«  l'inftant,  se  servant  du  patois  de  son  pays,  je  croyais 
«  qu'il  voulait  me  baiser.  »  M.  Dollier  de  Casson,  qui 
nous  a  conservé  ce  beau  trait,  fait,  sur  ce  sujet,  la  réflexion 
suivante  :  «  On  doit  admirer  combien  la  vertu  jette  de 
«  profondes  racines  dans  un  cœur  lorsqu'elle  n'y  ren- 
«  contre  point  d'obffacles.  L'âme  de  cette  héroïne  était 
«  prête  à  se  séparer  de  son  corps,  son  sang  avait  quitté 
«  ses  veines,  &  la  vertu  de  pudeur  était  encore  en  elle  iné- 
«  branlable.  Dieu  bénisse  le  saint  exemple  que,  dans  cette 
»  occasion,  cette  courageuse  femme  a  donné  à  la  colonie 
«  &  à  tout  le  monde  pour  la  conservation  de  cette  vertu. 
«  Madame  Primot,  dont  nous  parlons,  eft  encore  vivante, 
«  ajoute-t-il,  &  on  l'appelle  communément  Parmenda,  à 
«  cause  de  ce  soufflet  qui  surprit  tellement  les  assiflants 


2e  GUERRE.   HOSTILITÉS  AUX  TROIS-RIVIÈRES.    l652.      1 45 


«  6c  tous  ceux  qui  en  eurent  connaissance,  que  ce  surnom 

m  lui  eft  relié  (i).  »  M.  Dollier  a  rapporté  ainsi  toutes  les    (i)Hiftoire duMont- 

circonftances  de  ce  fait,  pour  suppléer,  sans  doute,  au  rea1'  'f51'16^'  Hls' 

toire  du  Canada,  par 

récit  trop  laconique  qu'en  avait  fait  le  P.  Ragueneau  dans  m.  de  Beimont.  Jour- 

la  relation  de  cette  année  1 65  2.  «  Une  femme  Française,  nai  dés  Jésuites,  10 

«  dit  ce  Père,  fut  blessée  de  cinq  ou  six  coups  bien  favo- 

«  rables,  puisqu'elle  n'en  mourut  pas;  son  courage  la  tira 

«  du  danger  (2).  »  La  Mère  Marie  de  l'Incarnation  nous  (2)  Relation  de  1652. 

apprend  que  Martine  Messier  reçut  sept  coups  de  hache. 

«  Elle  n'a  pas  laissé  de  se  défendre  valeureusement, 

«  ajoute-t-elle,  a  jeté  l'un  de  ces  barbares  sous  ses  pieds  8c 

«  s'eft  sauvée;  car,  ses  cris  ayant  été  entendus  du  Fort,        Lettres  de  Marie 

«  on  alla  à  son  secours  &,  par  ce  moyen,  elle  fut  mise  en  de  l'incarnation,  îett. 

«  liberté  (3).  »  45V£'  sept-  1652 

v  y  p.  402. 

Sur  la  fin  de  1  été,  les  Iroquois,  furieux  de  ne  pOUVOir  Se  les  iroquois  tuent  le 
venger  des  coups  qu'ils  recevaient  &  des  pertes  nouvelles    gouverneur  des 

......  -    ,  ,      -r|1  .  ,        ,  .  TROIS-RIVIÈRES,  AINSI 

qu  ils  taisaient  fréquemment  a  Villemane,  résolurent  de    ftUE  QUINZE  colons 
descendre  aux  Trois-Rivières,  dans  l'espérance  de  réussir    DE  CE  LIEU- 
mieux,  ce  qu'ils  firent  malheureusement,  le  19  du  mois 
d'août,  en  tuant  M.  Duplessis-Kerbodot,  Gouverneur,  & 
une  partie  des  plus  braves  habitants  de  ce  lieu  (4).  La    (4)  Hiftoire  du  Mont- 
veille,  quatre  de  ces  colons,  étant  descendus  un  peu  au-  reaI'  l65l-l0:>2- 
dessous  de  cette  habitation,  avaient  été  poursuivis  par  des 
Iroquois  qui,  disait-on,  en  avaient  tué  deux  &  emmené 
les  deux  autres  pour  les  sacrifier  à  leur  rage.  Le  lende- 
main 19,  M.  Duplessis,  irrité  de  cet  échec,  prit  avec  lui 
quarante  ou  cinquante  Français,  dix  ou  douze  sauvages, 
&  les  fit  embarquer  dans  des  chaloupes.  Son  dessein  était, 
en  donnant  la  chasse  à  l'ennemi,  de  recouvrer  les  prison- 
niers, ainsi  que  le  bétail,  que  l'on  croyait  avoir  aussi  été 
enlevé  par  ces  barbares.  Ayant  rôdé  environ  deux  lieues 
au-dessus  du  Fort,  &  apercevant  les  Iroquois  dans  les 
broussailles,  sur  le  bord  d'un  bois,  il  met  pied  à  terre 
dans  un  lieu  malheureusement  plein  de  vase  &  des  plus 
désavantageux  pour  lui.  Quelqu'un  des  siens  ne  manque 
pas  de  lui  en  faire  aussitôt  la  remarque,  en  ajoutant  que 

TOME  h.  10  _ 


146  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


l'ennemi  aurait  le  bois  pour  retraite  assurée.  Mais,  em- 
porté par  la  colère,  &  sans  avoir  égard  à  de  si  juftes  repré- 
sentations, il  passe  outre  &  marche  tète  baissée  contre 
l'ennemi.  Cette  ardeur  inconsidérée  lui  fit  perdre  la  vie, 
ainsi  qu'à  quinze  Français  de  sa  troupe,  &  la  liberté  à  sept 
autres,  qui  furent  emmenés  au  pays  des  Iroquois.  Si  ces 
barbares  eussent  su  profiter  de  leur  victoire,  ils  auraient 
pu  s'emparer  à  l'infïant  des  Trois-Rivières,  la  terreur  s'é- 
tant  jetée  parmi  les  habitants  de  ce  pofte  après  la  perte  de 
leur  chef.  Mais,  contents  de  ce  succès,  ils  se  retirèrent, 
laissant  ainsi  ces  Français  achever  leurs  moissons  &  faire 
leur  récolte  avec  une  liberté  entière. 

IV. 

sept  colons  des  trois-        Quatre  jours  après,  on  alla  visiter  le  lieu  du  combat, 
rivières  pris  pa-r  sans  doute  pour  enlever  les  morts,  &  l'on  trouva  l'inscrip- 

LES  IROQUOIS.  AUTRES       .  .  I  1*  T  ■  HT  ... 

hostilités.  tlon  suivante  sur  un  bouclier  Jroquois  :  «  JNormanville, 

«  Francheville,  Poisson,  Lapalme,  Turgot,  Chailloux, 
«  Saint-Germain.  Onnejochronnons  &  Agnechronnons  ; 
«  je  n  ai  encore  perdu  qu'un  ongle.  »  Normanville,  jeune 
homme  adroit  &  vaillant,  qui  entendait  la  langue  Algon- 
quine  &  l'Iroquoise,  avait  écrit  ces  paroles  avec  du  char- 
bon, pour  donner  à  connaître  que  les  sept  personnes  dont 
on  voyait  les  noms  avaient  été  prises  par  les  Iroquois  des 
nations  d'Onneiout  &  d'Agnier,  &  qu'on  ne  lui  avait  encore 
fait  d'autre  mal  que  de  lui  arracher  un  ongle.  Dans  des 
circonftances  si  alarmantes,  il  n'y  avait  plus  de  sécurité 
pour  personne;  &,  toutefois,  malgré  les  dangers  qu'on 
courait  en  voguant  sur  le  fleuve,  M.  d'Aillebouft  ne  laissa 
pas  de  descendre  en  chaloupe  de  Montréal  à  Québec,  où 

(0  Journal  des  Je-  il  arriva  le  Ier  de  septembre  (i).  Les  Iroquois  ne  cessaient, 
suites,  1"  sept.  i652.  en  effet,  de  rôder  de  toutes  parts,  pour  immoler  à  leur 
fureur  tous  ceux  qu'ils  pouvaient  surprendre,  &  nous 
voyons  que,  le  1 6  du  même  mois,  ils  tuèrent  un  des  colons 
de  Villemarie,  appelé  André  David  &  surnommé  Mingrey. 
Nous  ne  connaissons  point  les  circonflances  de  l'action 
dans  laquelle  il  périt,  aucun  monument  n'ayant  fait  men  - 
tion de  cette  mort.  Elle  n'eft  relatée  que  dans  le  regifire 


2'GUERRE.   HOSTILITÉS  AVILLEMARIE.    1 652.  lâf] 


mortuaire,  où  nous  lisons  seulement  qu'André  David  s'était 
confessé  1*  veille  du  jour  où  il  fut  tué  par  les  Iroquois. 

Mais  voici  la  narration  circonftanciée  d'une  fort  belle 
action  de  valeur,  qui  eut  lieu  le  14  octobre  suivant,  dont 
M.  Dollier  de  Casson  a  eu  soin  de  recueillir  les  détails.  Ce 
jour-là  on  connut  par  l'aboiement  des  chiens  qu'il  y  avait 
des  Iroquois  en  embuscade,  du  côté  que  ces,animaux  regar- 
daient. Le  Major  Lambert  Closse,  toujours  prêt  à  voler, 
en  toute  occasion,  au  lieu  du  péril,  reçut  ordre  de  M.  des 
Musseaux  d'aiier  à  la  découverte  de  l'ennemi  &  partit 
aussitôt  avec  vingt-quatre  soldats,  se  dirigeant  vers  le  lieu 
que  les  chiens  avaient  indiqué.  Mais,  en  homme  prudent, 
il  détache  trois  de  ses  soldats,  Etienne  Thibault,  surnommé 
La  Lochetière,  Bafton  (ou  Baftoin)  &  un  autre,  &  les  fait 
marcher  devant,  à  la  portée  du  fusil,  avec  ordre  de  ne 
s'avancer  que  jusqu'à  un  certain  lieu  qu'il  leur  désigne. 
La  Lochetière,  emporté  par  son  ardeur,  pousse  un  peu 
plus  avant;  &,  pour  découvrir  plus  aisément  l'ennemi, 
monte  sur  un  arbre,  où  il  se  place  en  sentinelle,  dans  l'in- 
tention de  plonger  de  là  dans  un  fond  qui  était  devant  lui, 
où  il  soupçonnait  que  des  Iroquois  pouvaient  être  ca- 
chés. Mais,  sans  qu'il  s'en  doutât,  il  y  avait  tout  près 
de  cet  arbre  des  ennemis  en  embuscade  qui,  dès  qu'il 
y  fut  monté,  poussèrent  leur  huée  ordinaire  &  se  mirent 
en  devoir  de  tirer  sur  lui.  Non  moins  adroit  que  brave, 
'  La  Lochetière,  saisissant  incontinent  son  arquebuse,  tire 
avec  tant  de  juftesse  sur  celui  des  Iroquois  qui  le  met- 
tait en  joue,  qu'il  tue  son  meurtrier,  alors  qu'instan- 
tanément celui-ci  le  tue  lui-même.  Les  deux  autres  éc'lai- 
reurs,  entendant  ces  détonations  &  les  huées  des  Iro- 
quois, cherchent  à  se  retirer  ;  &  à  l'inftant  ils  sont  assaillis 
&  invertis  par  un  grand  nombre  d'Iroquois,  qui  font  sur 
eux  de  furieuses  décharges.  La  Providence  les  préserva 
cependant  l'un  &  l'autre.  Bafton,  ne  pouvant  rejoindre 
ses  camarades,  parvint  à  se  jeter  dans  une  chétive  maison 
de  terre,  qui  fut  son  salut  (1). 


v. 

E  MAJOR  CLOSSE  VA. 
ATTAQUER  LES  IRO- 
QUOIS. MORT  DE  LA 
LOCHETIÈRE,  QUI  TUE 
SON  MEURTRIER. 


(1  )  Hifloire  du  Mont- 
réal, par  M.  Doitier  de 
Casson,  iC53  à  i653. 


GRAND  NOMBRE  D  IRO- 
QUOIS. 


I48  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

VI. 

le  major  se  retire        Le  Major  met  aussitôt  ses  gens  en  état  de  défense  ;  il 
avec  les  siens  dans  t-ent  ferme  penclant  quelque  temps,  sans  s'apercevoir  que 

UNE  MAISON  DETERRE  ,  ^  T.  1  r    ?  JT^  J. 

d'où  ILS  TUENT  UN  les  Iroquois,  au  nombre  de  deux  cents,  étaient  tous  en 
mouvement  pour  1'inveftir  de  toute  part,  lui  &  sa  troupe. 
Un  brave  habitant  de  Villemarie,  Louis  Prudhomme,  qui 
voyait  le  péril,  &  qui  se  trouvait  dans  la  maisonnette  où 
Bafton  venait  d'entrer,  crie  de  là  au  Major  de  se  retirer  au 
plus  vite,  &  qu'il  eft  inverti.  Celui-ci,  tournant  aussitôt  la 
tête,  voit,  en  effet,  une  nuée  d'Iroquois  environner  déjà  sa 
petite  troupe,  &  même  la  maison  où  Prudhomme  était 
renfermé.  A  l'inftant  il  commande  à  ses  gens  de  forcer  ces 
barbares,  pour  entrer  dans  cette  bicoque,  à  quelque  prix 
que  ce  soit  ;  &  cet  ordre  eft  aussitôt  exécuté,  avec  autant 
de  succès  que  d'audace.  A  peine  le  Major  &  les*siens  sont- 
ils  entrés,  que  tous,  s'étant  mis  à  percer  des  meurtrières, 
commencent  à  faire  grand  feu  sur  l'ennemi.  Dans  cette 
troupe  de  braves,  il  y  eut  cependant  un  lâche,  indigne 
d'en  faire  partie,  qui,  saisi  de  frayeur,  se  coucha  par  terre 
sans  que  ,  les  menaces  ni  les  coups  pussent  le  faire  lever. 
Mais  il  n'y  avait  pas  de  temps  à  perdre,  &,  sans  presser 
davantage  celui-ci,  chacun  se  met  à  sa  meurtrière  &  fait 
feu  sur  l'ennemi.  Les  Iroquois  environnaient  en  effet  la 
maison  de  toute  part,  &  tiraient  même  si  rudement,  que 
leurs  balles  passaient  au  travers  de  cette  baraque,  en  si 
mauvais  état  &  conftruite  si  légèrement,  qu'une  balle, 
après  l'avoir  percée,  blessa  l'un  des  assiégés,  le  brave 
Laviolette,  &  le  mit  hors  de  combat.  Cet  accident,  dans 
une  circonlîance  si  périlleuse,  fut  vivement  senti  par  tous 
ces  intrépides  colons  ;  car  Laviolette,  l'un  des  plus  beaux 
soldats  de  Villemarie,  s'était  montré  conlramment  des  plus 
courageux  &  des  plus  invincibles,  ce.  qui  l'avait  fait  choisir 
plusieurs  fois  pour  être  chargé  de  commandements  diffi- 
ciles, dont  il  s'était  toujours  acquitté  avec  autant  de  cou- 
rage que  d'honneur.  Malgré  ce  contre-temps,  les  autres 
ne  laissent  pas  de  faire  sur  l'ennemi  de  vives  décharges 
qui,  dès  les  premières,  renversent  par  terre  bon  nombre 
d 'Iroquois  ;  &  ce  feu  si  meurtrier  met  ces  barbares  dans  un 


2e  GUERRE.    HOSTILITÉS  A  VILLEMARIE.    l652.         1 49 

embarras  extrême.  Selon  leur  coutume,  ils  ne  voulaient 
pas  abandonner  leurs  morts,  de  peur  que  les  Français 
n'en  fissent  trophée;  8:  toutefois  ils  ne  savaient  comment 
les  enlever,  chacun  de  ceux  qui  s'approchaient  pour  em- 
porter les  corps  ne  manquant  pas  d'être  assailli  lui-même 
par  de  furieuses  décharges.  Le  feu  continua  avec  cette 
même  vigueur  tant  que  les  assiégés  eurent  de  la  poudre  ; 
mais,  comme  on  ne  s'était  pas  pourvu  pour  soutenir  (i)Hiftoire  du  Mont- 
un  siège,  on  s'aperçut  que  les  munitions  manqueraient  réal>  ParM- DoiHerde 

.  .       A    ,  '  Casson,   de    i652  à 

bientôt  (i).  l653. 

VII. 

Que  faire,  dans  une  extrémité  si  désespérante  pour  baston  passe  au  ai- 
des braves?  Il  n'y  avait,  ce  semble,  que  deux  partis  à    L!EU  BES  FEUX,DE 

J  '  .  L  ENNEMI    ET  AMENE 

prendre  :  se  rendre  à  discrétion  aux  Iroquois,  ou  se  pré-  un  renfort  qui  as- 
cipiter  au  milieu  d'eux  les  armes  à  la  main,  pour  mourir  SURE  LA  VICTOlRE- 
en  les  taillant  en  pièces.  Le  courage  audacieux  du  Major 
trouve  un  autre  moyen  de  salut,  ou  plutôt  un  expédient 
hardi,  qui  lui  assure  une  complète  victoire.  Il  propose 
d'envoyer  au  Fort  quelqu'un  de  sa  troupe,  pour  faire  ap- 
porter au  plus  tôt  des  munitions.  Bafton,  dont  nous  avons 
parlé,  très-lefte  à  la  course,  l'entendant  exprimer  ce  désir, 
s'offre  aussitôt  de  lui-même  pour  amener  ce  secours  né- 
cessaire au  salut  de  tous.  Le  Major,  transporté  de  joie 
d'un  tel  acte  de  dévouement,  donne  aussitôt  à  Bafton  toutes 
sortes  de  témoignages  d'amitié  ;  &,  après  avoir  fait  ouvrir 
la  porte,  il  ordonne  des  redoublements  de  décharges  pour 
favoriser  sa  sortie.  Bafton  passe  au  travers  des  feux  des 
Iroquois  sans  recevoir  aucune  blessure,  arrive  au  Fort,  & 
retourne  immédiatement  avec  dix  hommes  (2)  conduisant  (2)  Hiftoire  du  Ca- 
deux  petites  pièces  de  campagne,  chargées  de  cartouches  nada'  Par  M-  de  Bel~ 
&  prêtes  à  être  tirées.  Ces  dix  soldats  furent  tout  ce  que 
M.  des  Musseaux  put  envoyer  de  secours  aux  assiégés,  à 
cause  du  petit  nombre  d'hommes  qui  reftaient  à  Villemarie 
&  de  la  nécessité  où  il  se  voyait  de  ne  pas  évacuer  la  place. 
Heureusement,  à  partir  du  Fort  jusqu'à  la  maison  atta- 
quée, se  trouvait  un  rideau  de  verdure,  qui  facilita  l'arri- 
vée du  renfort,  sans  que  les  Iroquois  en  eussent  connais^ 


I 


l50   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


sance.  Dès  qu'il  eft  parvenu  à .  l'extrémité  du  rideau, 
tout  à  coup  on  décharge  les  deux  pièces  de  canon  sur 
les  barbares.  Le  Major  sort  dans  ce  moment  avec 
tout  son  monde ,  pour  favoriser  l'entrée  du  renfort; 
&,  à  peine  eft-il  entré,  qu'aussitôt  les  décharges  redou- 
blent &  le  feu  recommence  avec  plus  d'ardeur  qu'aupa- 
ravant. 

VIII. 

retraite  des  iroquois.         Les  ennemis  jugeant  alors  qu'en  vain  ils  s'efforce- 
leurs  pertes  dans  raient     continuer  un  siège  qui  devenait  si  meurtrier  pour 

CETTE  ACTION.  .  •      ï       i  ■  ... 

eux,  prirent  le  parti  de  battre  en  retraite  :  ce  qu  ils  ne 
purent  faire  sans  être  assaillis  par  de  nouvelles  décharges 
qui  blessèrent  ou  tuèrent  plusieurs  des  leurs.  M.  Dollier 
de  Casson  ne  détermine  pas  le  nombre  des  Iroquois  reftés 
sur  la  place  ;  il  dit  seulement  qu'ils  perdirent  beaucoup 
de  guerriers  en  cette  occasion,  mais  qu'ils  les  emportèrent 
presque  tous,  selon  leur  coutume.  «  Quoique  ces  bar- 
«  bares,  remarque-t-il,  ne  soient  pas  très-forts,  ils  ont 
«  cependant  une  force  étonnante  pour  porter  des  fardeaux, 
«  chacun  pouvant  avoir  sur  ses  épaules  la  charge  d'un 
«  mulet  &  s'enfuir  ainsi  avec  un  mort  ou  un  blessé, 
«  comme  s'il  ne  portait  presque  rien.  Aussi  ne  faut-il  pas 
«  s'étonner  si,  après  les  combats  les  plus  sanglants  &  les 
«  plus  meurtriers,  on  trouve  peu  de  leurs  morts  sur  le 
«  champ  de  bataille.  D'ordinaire  ils  s'efforcent  de  dissi- 
«  muler  le  nombre  de  leurs  hommes  tués,  mais  ils  n'ont 
«  pu  le  taire  absolument  dans  cette  circonftance  ;  &,  exa- 
«  gérant  même  leurs  pertes,  ils  ont  dit  de  ce  combat: 
«  Nous  y  sommes  tous  morts.  Quant  au  nombre  des 
«  blessés,  on  ne  le  connaît  pas;  seulement  les  Iroquois 
«  avouèrent  dans  la  suite  aux  Français  qu'ils  avaient 
«  chez  eux  trente-sept  guerriers   entièrement  eftropiés 
«  par  suite  de  cette  action.  »  M.  de  Belmont  porte  cepen- 
dant à  plus  de  cinquante  le  nombre  de  ceux  qui  demeu- 
rèrent eftropiés  de  bras  ou  de  jambes,  &  ajoute  qu'en 
outre  il  y  eut  vingt  Iroquois  tués.  Ainsi  cette  action  mémo- 
rable, si  funefte  aux  Iroquois,  ne  fit  perdre  qu'un  seul 


2e  GUERRE.   HOSTILITÉS  A  YTLLEMARIE .  l652. 


1 5 1 


CLOSSE.  SON  ADRESSE 
AU     MAMFMENT  DES 


homme  à  Villemarie,  La  Lochetière,  qui  fut  enterré  au 
cimetière  le  lendemain  i5  octobre  i652;  &;  ce  qui  eft  admi- 
rable, parmi  ces  trente-quatre  braves,  il  n'y  eut  de  blessé 
que  Laviolette,  dont  la  plaie,  quoique  considérable,  ne  fut 
pas  mortelle. 

IX. 

Nous  devons  rendre  ici  un  témoignage  particulier  à  la  bravoure  du  major 
bravoure  du  Major  Closse,  qui  s'eft  acquis  tant  de  gloire 
en  combattant  les  Iroquois.  Il  était  né  au  diocèse  de  armes 
Trêves,  dans  la  paroisse  de  Saint-Denis  de  Mourgues,  & 
s'était  joint  à  M.  de  Maisonneuve,  dans  la  fondation  de 
Villemarie,  uniquement  en  vue  d'y  verser  son  sang  pour 
y  établir  la  foi  catholique.  «  C'était  un  homme  tout  de 
«  cœur,  intrépide  ck  généreux,  comparable  à  un  lion  dans 
«  les  combats,  dit  M.  Dollier  de  Casson.  Si  Ton  avait  eu 
«  le  soin  d'écrire,  chaque  année,  toutes  les  belles  actions 
«  qui  se  sont  faites  &  passées  autrefois  à  Villemarie,  nous 
«  aurions  bien  des  éloges  à  faire  de  lui  :  car  il  était  partout, 
«  8c  partout  il  faisait  merveille.  Mais,  par  défaut  de  mo- 
»  numents  écrits,  je  suis  obligé  de  les  passer  sous  silence, 
«  aussi  bien  que  les  faits  héroïques  de  plusieurs  autres, 
«  qui  ne  se  proposaient  pareillement  pour  fin  que  la  gloire 
«  de  Dieu.  Non,  on  ne  saurait  raconter  dignement  les 
«  services  que  cet  excellent  Major  a  rendus  à  Villema- 
«  rie  (i).  »  Il  se  montrait  partout  l'ami  des  braves  &  le  (0  Doiiier  de  Cas- 
fléau  des  poltrons,  &  exerçait  fréquemment  ses  soldats  au  son'  l652"If553- 
maniement  des  armes,  afin  de  les  rendre  plus  propres  à 
la  guerre.  Lui-même  était  singulièrement  habile  à  manier 
le  mousquet,  &  son  adresse  à  se  servir  de  cet  arme  pou- 
vait le  faire  comparer,  en  un  sens,  à  ces  guerriers  dont  il 
eft  dit  dans  la  Bible  qu'avec  leurs  frondes  ils  auraient 
atteint  infailliblement  jusqu'à  un  cheveu,  sans  donner  ni 
à  droite  ni  à  gauche  (2).  Il  paraît  même  qu'il  exerçait  les  (2)  Livre  des  juges, 
siens  non-seulement  à  tirer  jufte,  mais  à  tirer  toujours  en  ch-xx'v- l6- 
face  d'eux-mêmes,  de  manière  à  tuer  plus  d'ennemis,  en 
tirant  chacun  sur  le  sien.  Voici  un  trait  fort  surpre- 
nant, &  peut-être  unique  dans  ce  genre,  rapporté  par  la 


l52    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


Mère  Juchereau ,  dans  son  Hifloire  de  V Hôtel-Dieu  de 
Québec. 


COUP  MEMORABLE  DU 
MAJOR  ET  DE  SES  SOL- 
DATS. 


«  Une  fois  entre  autres,  dit-elle,  une  armée  formidable 
d'Iroquois  assiégea  une  de  ces  redoutes  qui  étaient  à  la 
pointe  Saint-Charles,  &  dans  laquelle  il  n'y  avait  que 
quatre  soldats  pour  la  garder.  M.  de  Maisonneuve  s'é- 
tant  informé  où  étaient  ces  quatre  hommes,  demanda  à 
ceux  du  Fort  s'ils  laisseraient  donc  périr  leurs  cama- 
rades; &,  en  même  temps,  vingt  d'entre  eux  s'offrent 
pour  aller  les  délivrer  de  cette  multitude  de  barbares 
qui  environnent  la  redoute.  Après  avoir  tous  reçu  l'ab- 
solution, ils  partent,  sous  la  conduite  de  M.  Closse,  & 
prennent  un  chemin  détourné  pour  arriver  sans  être 
aperçus  ;  mais  ils  ne  purent  si  bien  faire  que  les  enne- 
mis ne  les  découvrissent  :  ce  qu'ils  marquèrent  aussitôt 
par  des  huées  &  des  cris  bien  propres  à  effrayer  les  plus 
intrépides.  Sans  être  alarmés  de  ces  cris,  ils  s'encou- 
ragent mutuellement  à  vendre  leur  vie  bien  cher  ;  &, 
afin  de  se  battre  à  la  manière  des  sauvages,  chacun 
choisit  un  arbre  pour  se  cacher  &  essuyer  le  feu  des  en- 
nemis. Durant  ce  temps,  les  Iroquois,  les  voyant  à  la 
portée  du  mousquet,  font  tous  ensemble  leur  décharge 
&  tuent  quatre  de  ces  Français.  Aussitôt  M.  Closse 
exhorte  les  seize  qui  refiaient  à  demeurer  fermes  &  à 
tirer  leur  coup  si  jufte  qu'ils  jetassent  par  terre  seize 
Iroquois.  Ils  tirent  &  abattent  seize  hommes.  Inconti- 
nent, prenant  le  piftolet  qu'ils  avaient  à  leur  ceinture,  ils 
ront  une  seconde  décharge,  &  seize  autres  Iroquois 
tombent  à  rinftant.  Étonnés  de  voir  trente-deux  des  leurs 
tués  en  si  peu  de  temps,  les  Iroquois  sont  comme  décon- 
certés; &  les  autres,  profitant  de  cet  avantage,  sans 
donner  aux  ennemis  le  temps  de  recharger  leurs  mous- 
quets, mettent  promptement  l'épée  à  la  main  ck  les 
obligent  à  prendre  la  fuite.  Ils  les  poursuivirent  ainsi 
jusqu'au  fleuve  Saint-Laurent,  où  les  Iroquois  entrèrent 
précipitamment  dans  l'eau  &  s'y 


BLE  DES  COLONS  DE 
VILLEMARIE. 


2°  GUERRE.   HOSTILITÉS  A  VILLEMARIE.    1 653.        ï  53 

b  cou  pour  se  sauver.  Ainsi  ces  seize  colons  victorieux 

h  ramenèrent  dans  le  Fort,  à  la  vue  des  sauvages  trem-    (0  ffiftoire  de  i*hô- 

«  blants,  les  quatre  soldats  de  la  redoute  (i)  (*).  »  ^  Québec' 

XI. 

Le  P.  le  Mercier,  dans  sa  relation  de  i653,  parle  autre  action  mémora- 
d'une  autre  action  de  valeur,  dont  les  circonftances  nous 
sont  inconnues,  mais  qui  montre  de  plus  en  plus  l'habileté 
des  hommes  de  Villemarie  dans  le  maniement  des  armes. 
La  protection  de  la  Reine  des  hommes  &  des  Anges 
sur  ce  polie,  dit-il,  parut  dans  une  certaine  rencontre 
d'une  façon  toute  particulière.  Vingt-six  Français,  se 
trouvant  renfermés  au  milieu  de  deux  cents  Iroquois, 
auraient  dû  perdre  la  vie  sans  le  secours  de  cette  Prin- 
cesse. Ces  barbares  firent  une  décharge  sur  eux,  d'un 
lieu  fort  proche,  8c  tirèrent  deux  cents  coups  sans  tuer 
ni  blesser  personne.  Ce  n'eft  pas  qu'ils  ne  manient  très- 
bien  leurs  armes;  mais  c'eft  que  Dieu  voulait,  dans 
cette  attaque,  faire  paraître  visiblement  la  puissance  de 
sa  Mère  sur  ceux  qu'elle  a  en  sa  sauvegarde.  Il  écarta 


(*)  Quoiqu'on  trouve  dans  le  regiftre  mortuaire  de  Villemarie 
les  noms  de  plusieurs  colons  tués  isolément  par  les  Iroquois,  sans 
que  nous  connaissions  les  circonftances  particulières  de  leur  mort,  il 
n'y  eft  fait  aucune  mention  de  l'inhumation  de  quatre  soldats  tués 
le  même  jour,  desquels  parle  ici  la  Mère  Juchereau.  Comme,  en  gé- 
néral, elle  paraît  toujours  assez  bien  inftruite  des  événements  qu'elle 
raconte,  ce  silence  ne  doit  pas  infirmer,  par  lui-même,  la  vérité  de 
son  récit.  Il  faut  seulement  en  conclure  que  les  quatre  corps  ou  au 
moins  trois  de  ces  corps  furent  emportés  par  les  Iroquois  «Se  jetés  à 
l'eau  ou  consumés  par  les  flammes.  Nous  avons  fait  remarquer  déjà 
que  les  PP.  Jésuites,  qui  tenaient  alors  le  regiftre  mortuaire  de  Vil- 
lemarie, n'y  mentionnaient  que  les  noms  de  ceux  aux  corps  desquels 
ils  avaient  donné  la  sépulture  ecclésiaftique,  sans"  parler  des  autres, 
dont  on  ne  put  retrouver  les  corps,  ou  qui  périrent  en  captivité  chez 
ces  barbares.  On  peut  donc  conclure,  avec  fondement,  de  ce  silence, 
que  le  combat  dont  parle  ici  la  Mère  Juchereau  eut  lieu  avant  l'ar- 
rivée des  prêtres  de  Saint-Sulpice  à  Villemarie,  ceux-ci  ayant  tou- 
jours eu  soin  de  faire  mention  des  colons  qui  avaient  péri  ou  qui 
avaient  été  conduits  en  captivité. 


I  54   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


«  les  balles  des  ennemis,  &  dirigea  si  bien  celles  des 

«  Français,  qu'ils  renversèrent  quantité  d' Iroquois,  & 

«  mirent  en  fuite  ceux  qui  échappèrent  à  la  mort  ou  à  des 

«  blessures  notables.  J'ai  lu,  dans  une  lettre,  que  les  che- 

«  mins  par  où  ils  passèrent  en  s' enfuyant  furent  trouvés 

«  tout  couverts  de  leur  sang;  &  qu'assez  longtemps  après 

«  leur  départ,  les  chiens  rapportaient  des  lambeaux  de 

(  0  Relation  de  1 65  3,  «  corps  humains  à  l'habitation  de  Villemarie  (i).  »  Le 
.  3, 4.  HiftonaCana-  p  (ju  çreux   qui  rapporte  aussi,  de  son  côté,  cet  événe- 

iensis  a  Creuxio,  lib.  i  i        ■  i  •  i 

{j  p. 663.  ment  mémorable,  ajoute  que  les  Jroquois,  rendus  plus 

furieux,  plutôt  qu'effrayés,  d'un  si  rude  échec,  résolurent, 

(2)  ibid.,  p.  664.     pour  s'en  venger,  d'aller  tomber  sur  les  Trois-Rivières  (2), 

l'hiver  de  i652  à  i653,  &  de  rassembler  pour  cela  toutes 
leurs  forces. 

XII. 

es  iroquois vont  pour  Mais,  sur  ces  entrefaites,  les  Agniers  ayant  demandé 
attaquer  les  trois-  ^u  secours  aux  iroquois  de  Sonnontouan,  ceux-ci  leur 

RIVIERES  ET  SE  RETI-  ,  1  ... 

rent  ensuite.  répondirent  que  si,  de  leur  côté,  ils  voulaient  les  aider 
d'abord  à  détruire  des  ennemis  qu'ils  avaient  alors  à  com- 
battre, ils  se  joindraient  ensuite  à  eux  pour  exterminer  les 
Français.  Les  Agniers  acceptèrent  la  condition,  &  joi- 
gnant leurs  troupes  à  celles  des  Sonnontouans,  détrui- 
sirent, de  concert,  les  refies  de  la  nation  Neutre,  leur 
voisine,  où  nous  avons  vu  que  des  Hurons  s'étaient  réfu- 
giés. Après  cette  victoire,  les  Iroquois  de  Sonnontouan  se 
virent  donc  obligés  de  se  joindre  aux  Agniers,  dans  l'expé- 
dition que  ceux-ci  méditaient  contre  les  habitations  Fran- 

(3)  Reiationdei652,  çaises  ;  &,  pour  préparer  l'exécution  de  ce  dessein,  une 
■ 35' 3'6,  petite  armée  d' Agniers  alla  prendre  son  quartier  d'hiver  à 

trois  lieues  environ  de  l'habitation  des  Trois-Rivières, 
dans  le  fond  des  bois.  Ils  croyaient  par  là  surprendre  les 
Français,  lorsque  les  neiges  &  les  grands  froids  invite- 
raient ces  derniers  au  repos  plutôt  qu'à  la  guerre  ;  mais  la 
Providence  voulut  qu'on  découvrît  les  piftes  de  leurs 
espions,  qui  s'étaient  avancés  jusqu'à  une  lieue  des  Trois- 
Rivières.  On  se  mit  donc  alors  sur  la  défensive,  on  for- 
tifia les  basions  &  les  courtines  du  Fort,  on  redoubla  les 


2e  GUERRE.  HOSTILITÉS  AUX  TROIS  RIVIERES.    1 65 3 .      J  5  5 


gardes,  on  multiplia  les  sentinelles.  Enfin  on  se  tint  si 
bien  à  couvert,  que  ces  Iroquois,  ne  trouvant  plus  de 
chasse  aux  environs  d'un  Fort  qu'ils  avaient  dressé  pour 
leur  propre  sûreté,  furent  contraints  de  s'éloigner  pour 
aller  chercher  des  vivres  (i). 


(i)Relationde  i653r 
p.  5. 

XIII. 


DES  IROQUOIS  AUX 
TROiS  RIVIÈRES  ET  A, 
VILLEMARIE. 


Cependant,  le  printemps  suivant,  M.  de  Lauson  monta  nouvelles  hostilités 
aux  Trois-Rivières,  où  il  arriva  le  3  de  mai,  &,  pendant 
qu'on  tirait  le  canon  pour  le  saluer,  quatre  ou  cinq  labou- 
reurs, qui  conduisaient  leur  charrue  dans  la  campagne 
voisine,  furent  tout  à  coup  invertis  par  une  troupe  d'Iro- 
quois,  qui  en  laissèrent  deux  sur  la  place.  Le  8  du  même 
mois ,  ces  barbares  tuèrent  un  petit  enfant  Français , 
presque  à  une  portée  de  fusil  du  Fort  ;  le  canonnier,  voyant 
qu'il  n'y  avait  personne  pour  les  poursuivre,  &  voulant 
donner  le  signal  d'alarme,  mit  feu  à  une  pièce  de  canon. 
Elle  creva  &  rompit  une  jambe  à  cet  homme,  qui  mourut 
de  sa  blessure  peu  de  jours  après.  Cette  même  bande 
d'Iroquois  surprit,  le  3o  mai,  un  jeune  Huron,  que  quel- 
ques travailleurs  avaient  placé  en  sentinelle,  sur  le  bord 
du  bois,  pendant  qu'ils  labouraient  la  terre;  &  ensuite, 
l'ayant  conduit  à  environ  une  demi-lieue  du  Fort,  ils  le 
firent  asseoir,  pour  savoir  de  lui  dans  quel  état  se  trou- 
vait l'habitation  des  Trois-Rivières.  Ce  Huron,  fort  adroit, 
les  entretint  &  les  retint  si  longtemps  dans  ce  lieu,  qu'enfin 
une  bande  de  Hurons  survenant  ne  le  délivra  pas  seule- 
ment des  mains  des  Iroquois,  mais  prit  encore  plusieurs 
de  ces  barbares,  qui  furent  conduits  au  Fort  comme 
captifs  (2).  A  Villemarie,  on  eut  bien  des  attaques  à  sou- 
tenir. «  Il  ne  s'eft  passé  aucun  mois  de  l'année,  écrivait  le  p<  6- 
«  P.  le  Mercier,  que  les  Iroquois  n'aient  visité,  à  la  sour- 
«  dine,  Villemarie,  tâchant  de  la  surprendre  ;  mais  ils  n'y 
«  eurent  pas  de  grands  succès.  Les  colons  se  secouraient 
«  mutuellement  avec  tant  de  résolution  &  de  courage, 
«  qu'aussitôt  qu'une  décharge  de  fusil  se  faisait  entendre 
«  quelque  part,  on  y  courait  à  toutes  jambes,  sans  aucune 
«  crainte  des  périls  (3).  »  (3)  ibid.,p.  4. 


(2)  Relation  de  1 65  : 


IDO    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

XLV. 

dangers  imminents  que        Au  printemps  de  cette  année  1 653  (i),  M.  de  Lauson 
courait  la  colonie  env0ya  une  barque  à  Villemarie,  avec  ordre  au  comman- 

DE  VILLEMARIE.  .  . 

(OHiitoireduMont-  dant  qu'il  en  avait  chargé,  de  ne  pas  approcher  du  Fort, 
réai,  de  i652  à  i653.  s'il  n'y  voyait  des  preuves  certaines  qu'il  y  eût  encore  des 
Français;  ajoutant  que,  s'il  n'en  voyait  aucune,  il  s'en 
revînt  à  Québec,  dans  la  crainte  que  les  Iroquois,  ayant 
pris  Villemarie,  ne  s'y  tinssent  en  embuscade  pour  les  y 
attendre.  Cet  ordre  fut  exécuté  à  la  lettre.  La  barque  s'a- 
vança proche  du  Fort;  mais,  comme  de  là  on  ne  pouvait 
la  diltinguer  nettement,  à  cause  d'un  brouillard  épais, 
on  ne  fit  aucun  signe.  Les  colons,  apercevant  cependant 
quelque  chose ,  sans  savoir  au  jufte  que  c'était  une 
barque,  se  mirent  à  contefter  entre  eux  sur  ce  que  ce 
pouvait  être ,  les  uns  assurant  qu'il  y  avait  là  une 
barque,  &  les  autres  soutenant  le  contraire.  Enfin  les 
hommes  de  la  barque,  qui  d'abord  avaient  jeté  l'ancre, 
lassés  d'attendre  qu'on  leur  fît  quelque  signal,  &  ferme- 
ment persuadés  qu'il  n'y  avait  plus  personne  au  Fort,  se 
décidèrent  à  s'en  retourner  &  descendirent  ainsi  à  Qué- 
bec, où  ils  annoncèrent,  en  effet,  qu'il  ne  reftait  plus  de 
Français  à  Villemarie.  Peu  après  leur  départ,  le  brouil- 
lard se  dissipa  &  le  temps  redevint  serein.  Alors  ceux  du 
Fort,  qui  avaient  soutenu  qu'il  n'y  avait  point  eu  de 
barque ,  crurent  trouver  dans  le  changement  de  temps 
survenu  une  preuve  victorieuse  de  leur  sentiment ;.&  les 
autres,  de  leur  côté,  affirmant  toujours  que  ce  qu'ils 
avaient  vu  présentait  certainement  l'apparence  d'une 
barque,  chacun  demeura  ainsi  dans  son  opinion,  jusqu'à 
ce  qu'enfin  les  premières  nouvelles  arrivées  de  Québec 
apprirent  à  ceux  de  Villemarie  que  réellement  il  y  était 
monté  une  barque.  Cette  particularité,  quelque  légère 
qu'elle  puisse  paraître,  montre  l'idée  qu'on  s'était  formé,  à 
Québec,  des  dangers  imminents  que  couraient  les  colons 
de  Villemarie,  toujours  exposés  à  être  taillés  en  pièces 
par  les  Iroquois.  Aussi,  toutes  les  fois  qu'on  y  abordait, 
était-on  dans  de  grandes  appréhensions  que  la  colonie 
n'eût  été  exterminée  ;  ce  qui  était  cause  qu'on  ne  s'en  ap- 


2e  GUERRE.  VILLE  MARIE  EN   DANGER.    1 653.  \5j 

prochait  qu'avec  beaucoup  de  circonspection,  par  la 
crainte  de  n'y  rencontrer  que  des  ennemis  au  lieu  des 
compatriotes  qu'on  allait  y  voir.  Ordinairement  on  était 
obligé  d'envoyer  des  hommes  aux  barques  que  Ton  aper- 
cevait, pour  rassurer  ceux  qui  y  étaient,  en  leur  donnant 
avis  de  l'état  du  porte.  La  prudence  ne  permettait  guère 
d'en  user  autrement  ;  &,  sans  cette  précaution,  les  barques 
s'en  fussent  allées,  aussi  bien  que  celle  dont  nous  venons 
de  parler,  pour  ne  pas  tomber  dans  quelque  embus-    ,    •  ,  .    ,  „ 

r  '    r  r  x        L  (i)  Hiltoire  du  Mont 

Cade  (i).  .  réal,  de  i652  à  i653. 

XY. 

Au  milieu  de  tant  de  dangers,  on  ne  put  méconnaître  recours  des  mont- 
l'assiftance  de  Dieu  sur  cette  petite  colonie,  &  l'efficacité  sawt^erg^Teur 
de  la  confiance  des  colons  au  secours  de  Marie,  leur  patronne. 
puissante  patronne.  Les  Iroquois,  cherchant  sans  cesse  à 
s'emparer  de  ce  porte,  faisaient  continuellement  des  courses 
dans  l'île,  dressaient  à  toute  heure  des  embuscades,  & 
tenaient  les  colons  si  étroitement  assiégés,  quë  ceux-ci 
n'auraient  pu  s'écarter  tant  soit  peu  sans  un  danger  évi- 
dent de  perdre  la  vie;  ce  qui,  dans  ces  circonrtances,  arriva 
malheureusement  à  l'un  d'eux,  qui,  pour  n'avoir  pas 
suivi  les  ordres  qu'on  lui  avait  donnés,  tomba  dans  les 
mains  de  ces  barbares.  Les  deux  PP.  Jésuites  qui  rési- 
daient alors  à  Villemarie,  voyant  les  colons  dans  des 
extrémités  si  pressantes,  les  portèrent  à  recourir  à  la  très- 
sainte  Vierge,  par  de  nouvelles  pratiques  de  dévotion. 
On  fit  des  jeûnes  &  des  aumônes  à  cette  intention,  on 
inrtitua  l'Oraison  des  Quarante-Heures,  on  offrit  plusieurs 
Communions,  enfin  on  fit  le  vœu  solennel  de  célébrer  pu- 
bliquement la  Présentation  de  Marie  au  Temple,  que 
M.  Olier  venait  de  donner  comme  fête  patronale  aux 
prêtres  de  sa  Compagnie.  La  fin  de  ce  vœu  était  d'obtenir, 
par  l'entremise  de  cette  puissante  protectrice,  ou  que  Dieu 
arrêtât  la  fureur  de  ces  barbares,  ou  qu'il  les  exterminât, 
s'il  prévoyait  qu'ils  ne  voulussent  pas  se  rendre  à  la  raison, 
ni  se  convertir  à  la  foi  chrétienne.  «  Chose  bien  remar- 
«  quable,  dit  à  ce  sujet  le  P.  le  Mercier,  depuis  ce  temps, 


I  5 8    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


TAE  DEMANDENT 
PAIX  A  VILLEMARIE. 


«  non-seulement  les  Iroquois  n'ont  eu  sur  nous  aucun 
«  avantage,  mais  ils  ont  perdu  beaucoup  de  monde  dans 
«  leurs  attaques,  &  à  la  fin  Dieu  les  a  touchés  si  fortement 

(  i  )  Relation  de  1 653,  ,M  i  i       1  -     /  \ 

_  3  «  qu  ils  sont  venus  nous  demander  la  paix  (i).  » 

xvr. 

les  iroquois  d'onnon-  En  effet,  le  26  juin  i653,  soixante  Iroquois  de  la 
nation  d'Onnontaé  parurent  à  la  vue  du  Fort  de  Ville- 
marie,  criant  qu'ils  étaient  envoyés  de  toute  leur  nation, 
pour  savoir  si  les  Français  auraient  le  cœur  disposé  à  la 
paix,  &  demandant  de  loin,  pour  quelques-uns  d'entre 
eux,  un  sauf-conduit.  Quoique  ces  barbares  eussent  trahi 
les  Français  autant  de  fois  qu'ils  avaient  traité  avec  eux 
&  ne  méritassent  aucune  confiance  dans  leurs  promesses; 
&  quoique  d'ailleurs  les  colons  de  Villemarie  eussent  eu 
d'abord  la  pensée  de  faire  main  basse  sur .  ces  perfides, 
toutefois,  quand  ils  les  virent  s'avancer  sans  armes  &  sans 
défense,  cette  franchise  amollit  leurs  cœurs  &  leur  fit 
croire  que  Dieu  avait  exaucé  leurs  prières  pour  la  paix. 
Sur  la  parole  qu'on  leur  donna,  ces  barbares  s'avancèrent 
donc  vers  le  Fort  ;  &,  y  étant  entrés,  exposèrent  les  pen- 
sées &  les  désirs  de  leur  nation.  Dès  ce  moment  on  ne 
parla  plus  que  de  paix  &  de  bienveillance,  &  on  agit  de 
part  &  d'autre  comme  si  jamais  on  ne  s'était  fait  la  guerre, 
&  qu'on  fût  dans  la  disposition  de  ne  jamais  la  rallumer. 
Toutefois,  par  prudence,  les  hommes  de  Villemarie  étaient 
durant  ce  temps  sous  les  armes  &  tout  prêts  à  combattre, 
quoique  les  Iroquois  fussent  au  milieu  d'eux  sans  verges 
ni  bâtons,  se  contentant,  pour  toute  défense,  de  la  parole 
qu'on  leur  avait  donnée.  On  les  traita  avec  affection;  on 
reçut  les  présents  qu'ils  offrirent  pour  cimenter  la  paix,  & 
on  y  répondit  par  d'autres  présents.  Enfin,  après  une  ré- 
jouissance publique,  commune  aux  colons  &  aux  Iroquois, 
ces  derniers  retournèrent  dans  leur  pays,  ravis  de  joie 
d'avoir  trouvé  des  esprits  &  des  cœurs  si  bien  disposés  à 
la  paix.  A  leur  retour,  passant  par  le  bourg  d'Onneiout, 
ils  déployèrent  devant  les  habitants  de  cette  bourgade  les 
présents  qu'on  venait  de  leur  faire,  donnant  mille  marques 


1ROQU01S   QUI  DEMANDENT  LA  PAIX.    1 65 3 . 


XVII. 

d'on- 

neiout  demandent 
la  paix  a  villema- 

RIE. 


d'eitime  aux  Français  de  Villemarie.  «  Ce  sont,  disaient- 
«  ils,  des  démons  quand  on  les  attaque,  mais  les  plus 
«  doux,  les  plus  courtois  8c  les  plus  affables  qui  soient  au 
«  monde  quand  on  les  traite  en  amis;  »  et  ils  protégèrent 
qu'ils  allaient  contracter  avec  eux  une  alliance  étroite  & 
solide. 

Touchés  de  ces  discours,  les  Iroquois  d'Onneiout  LES  IROQUOIS 
veulent  entrer  eux-mêmes  dans  cette  alliance  &  envoient 
une  ambassade  à  Villemarie,  avec  un  grand  collier  de 
porcelaine,  pour  témoigner  que  toute  leur  nation  voulait 
contracter  aussi  le  même  traité  de  paix  ;  8c,  afin  de  don- 
ner une  marque  certaine  de  la  sincérité  de  leur  parole, 
ces  nouveaux  ambassadeurs  annoncèrent  aux  colons  que 
six  cents  Iroquois  Agniers  étaient  partis  de  leur  pays,  dans 
le  dessein  d'enlever  le  bourg  des  Français  bâti  aux  Trois- 
Rivières,  ce  qui  se  trouva  véritable.  «  Il  faut  confesser, 
«  dit  à  ce  sujet  le  P.  le  Mercier,  que  Dieu,  ce  grand  ou- 
«  vrier,  fait  pour  les  hommes,  en  un  jour,  ce  que  les 
«  hommes  n'oseraient  quasi  espérer  en  trente  ans.  Les 
u  Iroquois  étaient  remplis  contre  nous  de  fureur  &  de 
«  rage  :  on  prie,  on  jeûne,  on  a  recours  à  la  sainte  Vierge 
«  8c  à  son  cher  époux  saint  Joseph,  tant  à  Québec  qu'aux 
«  Trois-Rivières  8c  à  Montréal,  &  ces  barbares  sont  chan- 
«  gés  au  moment  même.  »  Les  Iroquois  qui  avaient  en- 
voyé des  députés  à  Villemarie  pour  traiter  de  la  paix 
étaient  ceux  d'Onnontaé  8c  d'Onneiout;  mais  les  trois 
autres  nations  Iroquoises,  celles  d'Agnié,  de  Sonnontouan 
8c  de  Goyog8in,  n'étaient  point  entrées  dans  cette  alliance. 
Quoique  liées  entre  elles  par  l'intérêt  commun  de  leur 
nationalité,  les  cinq  nations  Iroquoises  n'agissaient  pas 
toujours  de  concert,  à  cause  de  leur  indépendance  natu- 
relle, qu'ils  regardaient  comme  un  droit  inaliénable  pour 
chaque  nation,  8c  même  pour  chaque  sauvage  en  particu- 
lier. Aussi,,  trois  semaines  seulement  après  la  paix  conclue 
avec  ceux  d'Onnontaé,  les  six  cents  guerriers  d'Agnié, 
dont  les  Iroquois  d'Onneiout  avaient  annoncé  le  départ, 


1ÔO    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


marchaient  en  effet  sur  Villemarie;  résolus  de  l'attaquer 
,  &  de  la  détruire. 

xvm. 

six  cents  agniers  at-         L'arrivée  de  cette  armée  répandit  partout  la  terreur. 
taquent  villemarie  ((  Les  Agniers  sont  venus  en  si  grand  nombre,  écrivait,  le 

ET   SONT  CONTRAINTS  /- r  o     1       n  <r  .        .  ... 

de  se  retirer.        (<  6  septembre  de  cette  année  1 65    la  Mere  Marie  de  1  In- 
«  carnation,  que  nous  aurions  été  enveloppés  dans  un 
«  même  carnage,  si  la  bonté  divine  ne  nous  eût  préservés 
(0  Lettres  de  Mane  «  par  une  voie  toute  miraculeuse  (i ).  »  Ils  attaquèrent  en 
de rincarnation,  lettre  effet  Villemarie  ;  mais  ils  furent  vigoureusement  repoussés 

49e,  p.  5o5.  7  V  c 

&  n'eurent  d'autre  avantage  que  de  prendre  quelques 
sauvages  &  quelques  Français  qui  se  trouvaient  à  l'é- 

(2)  ibiâ.,  p.  507.     cart  (2).  Nous  ne  connaissons  pas  les  circonftances  de 

leurs  attaques,  ni  les  noms  de  ceux  qu'ils  firent  prison- 
niers ;  nous  voyons  seulement,  par  le  regifrre  mortuaire, 
qu'ils  tuèrent  l'un  des  colons,  nommé  Michel  Noila,  le  20 

(3)  Registre  des  se-  du  mois  de  juillet  (3).  Cependant,  comme  cette  armée  for- 
puitures,  20  juillet  m^bie  fut  contrainte  de  se  retirer,  se  voyant  repousser 

1 65 3 .  Journal  des  Je-  .  1 

suites,  août  1653.  vaillamment,  on  peut  croire,  avec  quelque  fondement, 
que  l'action  de  valeur  racontée  par  la  Mère  Juchereau, 
rapportée  plus  haut,  arriva  dans  cette  circonlfance  ;  du 
moins  elle  suppose  que  cette  armée  d'Iroquois  se  com- 
posait d'environ  huit  cents  hommes,  nombre  peut-être 
exagéré,  mais  qu'elle  pouvait  avoir  employé  pour  désigner 
les  six  cents  barbares  qui  fondirent,  cette  année,  sur  Ville- 
marie. Quoi  qu'il  en  soit,  ils  se  retirèrent  incontinent,  réso- 
lus d'aller  aux  Trois-Rivières,  de  s'emparer  de  ce  poire  8c 
de  s'y  établir,  selon  leur  premier  dessein. 

xix. 

MADEMOISELLE   MANCE  Immédiatement  avant  qu'il  y  descendissent,  &  lors- 

québec,  qu'on  ignorait  encore,  à  Villemarie,  leur  nouveau  plan  de 
campagne,  mademoiselle  Mance  eut  la  pensée  d'aller  à 
Québec  pour  y  attendre  M.  de  Maisonneuve,  ou  du  moins 
pour  y  recevoir  quelque  nouvelle  de  son  retour,  si  ardem- 
(4)Hiftoire duMont-  ment  désiré  par  tous  les  colons  (4).  Comme  il  ne  parais- 
reaide  i652  a  i653.  sajt  pas^  maigré  les  assurances  qu'il  avait  données,  &  que 
d'ailleurs  Villemarie  était  sans  cesse  exposée  à  la  bouche- 


DESCEND  A 
OU  L'ARRIVÉE  PRO- 
CHAINE DE  M.  DE  MAI- 
SONNEUVE FAIT  RE- 
NAITRE LA  CONFIANCE. 


IROQUOIS  QUI  DEMANDENT  LA  PAIX.    1  65 3 .  l6l 

rie  des  barbares,  quelques-uns  de  ses  soldats,  qui  déses- 
péraient de  le  voir  revenir,  voulurent  descendre  à  Québec, 
pour  repasser  de  là  en  France,  s'ils  ne  devaient  plus 
compter  sur  lui;  8c  mademoiselle  Mance  profita  de  cette 
occasion  pour  être  escortée  par  eux  dans  le  voyage  (i).    (0  Écrits  autogra- 
Mais  l'empressement  même  quelle  mit  à  se  rendre  alors  p^s gde la Sœur Bour" 
à  Québec,  quoiqu'il  n'y  eût  pas  d'apparence  que  des 
vaisseaux  y  eussent  déjà  abordé,  fut  regardé  comme  un 
trait  visible  de  la  Providence  sur  elle.  A  peine  avait-elle 
passé  les  Trois-Rivières,  que  les  six  cents  Iroquois  arri- 
vèrent devant  cette  place;  &  il  elf  bien  probable  que,  si 
son  départ  de  Villemarie  eût  été  différé  de  quelques  jours, 
elle  eût  donné  infailliblement  dans  ce  blocus,  &  que, 
n'ayant  pu  descendre  en  chaloupe,  mais  seulement  en 
canot,  elle  eût  été  prise  par  ces  barbares  8c  fût  devenue 
la  victime  de  leurs  cruautés  (2).  A  Québec,  elle  apprit  par    ^ffiftoire  dû  Mont-. 
M.  du  Hérisson,  qui  arrivait  de  France,  que  M.  de  Mai-  réal'de  1652  à  l653' 
sonneuve  était  en  mer  avec  plus  de  cent  hommes.  Cette 
nouvelle  la  combla  de  joie  &  fit  renaître  la  confiance  dans 
les  cœurs  de  tous  les  colons  de  Québec  8c  des  environs, 
jusqu'alors  abattus  par  la  crainte.  Dès  ce  moment  on  ne 
cessa  d'offrir  des  vœux  à  Dieu  pour  l'heureuse  arrivée  de 
M.  de  Maisonneuve ,  que  chacun  nommait  à  l'envi  le 
libérateur  du  pays;  8c,  comme  cette  heureuse  nouvelle 
devait  produire  la  même  allégresse  à  Villemarie,  made- 
moiselle Mance  supplia  M.  de  Lauson  de  vouloir  bien  l'y 
faire  parvenir  sans  délai.  11  ne  put  se  refuser  à  une  si  jufte 
demande,  8c  dépêcha  aussitôt  une  chaloupe  pour  Ville- 
marie. Mais  la  divine  Providence,  qui  voulait  préserver 
de  la  mort  ces  envoyés,  excita  un  vent  contraire,  qui  em- 
pêcha la  chaloupe  d'aller  jusqu'au  blocus,  dont  ces  hommes 
n'avaient  encore  aucune  connaissance  lorsqu'ils  étaient 
partis  de  Québec  (3).  0)iHd. 

xx. 

Si  l'armée  des  Iroquois  avait  résolu  de  s'emparer  de  LES  AGNIERS  RESOLUS 
l'habitation  des  Trois-Rivières  8c  de  s'établir  dans  ce  pavs,    de  surprendrez  de 

.  .  .  RUINER     LES  TROIS- 

c  était  pour  tirer  vengeance  de  la  mort  d'un  de  leurs"  capi-  rivières. 

tomk  r.  I  [ 


IÔ2    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL- 


taines  Aontariafti,  que,  Tannée  précédente,  les  sauvages 
de  ce  lieu  avaient  pris  &  brûlé.  Ce  chef  fut  si  regretté  de 
tous  les  cantons  Iroquois  que,  dès  qu'ils  eurent  appris  la 
nouvelle  de  sa  mort,  ils  firent  une  ligue  générale  pour  en 
tirer  une  vengeance  sanglante  &  cruelle.  Le  massacre  de 
M.  Duplessis-Kerbodot,  Gouverneur  des  Trois-Rivières,  & 
celui  de  quantité  des  principaux  de  ce  bourg,  n'assou- 
virent point  leur  rage,  non  plus  que  les  tourments  hor- 
ribles qu'ils  firent  souffrir  à  tous  leurs  prisonniers,  tant 
sauvages  que  Français.  Tout  cela  leur  parut  peu  de  chose; 
il  fallait,  pour  les  consoler  de  la  perte  d'un  capitaine  si 
renommé  parmi  eux,  enlever  la  bourgade  des  Trois- 
Rivières  &  mettre  à  feu  &  à  sang  tout  ce  qu'ils  y  rencon- 
treraient de  Français  &  de  sauvages.  Pour  exécuter  ce 
dessein,  plutôt  par  surprise  que  par  force,  ils  détachèrent 
de  leur  armée  quelques  petits  corps  de  troupes,  formant 
environ  cent  hommes,  qu'ils  envoyèrent,  les  uns  à  Ville- 
marie,  les  autres  vers  Québec.  Leur  dessein  était  de  tenir 
en  haleine  les  colons  de  ces  deux  poftes,  en  les  harcelant, 
&,  par  là,  de  les  empêcher  de  secourir  les  Trois-Rivières, 
où  le  gros  de  l'armée,  composé  de  cinq  cents  Iroquois,  alla 
se  mettre  en  embuscade  dans  une  anse  fort  voisine  de  ce 

<ORelatïondei653,  bourg 

xxi. 

a  ville  m  a  rie  j  les        Toutefois  le  détachement  envoyé  à  Villemarie  n'eut 
pas  le  succès  que  les  Iroquois  s'en  étaient  promis,  ou  plutôt 
il  fut  cause  que  la  tentative  sur  les  Trois-Rivières  fut  ren- 
sonmers.  due  tout  à  fait  infructueuse,  à  l'occasion  que  nous  allons 

raconter.  Cette  troupe  d'Agniers  s'étant  jetée  dans  l'île  de 
Montréal  pour  molefter  les  Français,  une  escouade  de 
Hurons  chrétiens  découvrit  leurs  pilles,  sur  les  avis  qu'elle 
reçut  des  colons.  Des  Agniers,  au'  nombre  de  dix-sept, 
avaient  aperçu  des  Français  qui  fauchaient  dans  une  prai- 
rie &  s'étaient  mis  en  embuscade  derrière  l'île  Sainte- 
Hélène  pour  les  surprendre;  mais,  à  leur  tour,  ils  furent 
prévenus,  le  jour  de  la  fête  de  l'Assomption,  i5  août  de 
cette  année  i653,  par  la  troupe  Huronne  dont  nous  par- 


AGNIERS  SONT  BATTUS 
PAR  DES  HURONS,  QUI 
FONT  PLUSIEURS  PRI- 


2e  GUERRE.    IROQUOIS  PRIS  A  VILLEMARIE.    l653.      1 63 


Ions.  Elle  leur  donna  la  chasse  si  vivement,  qu'elle  prit 
leur  capitaine,  avec  quatre  des  principaux  de  sa  suite,  & 
mit  tout  le  refte  en  déroute  (i).  De  ces  cinq  prisonniers,  (i)Reiationdei653, 
quatre  étaient  Agniers,  le  cinquième  Huron  apoftat;  en  p-5-2-0»21- 
outre,  il  refta  un  Iroquois  sur  la  place  ;  &,  de  leur  côté, 
les  Hurons  perdirent  deux  hommes  &  en  eurent  deux 
autres  grièvement  blessés  (2).  Ces  détails  nous  sont  fournis  (2)  Journal  des  Jé- 
par  la  relation  &  par  le  Journal  des  PP.  Jésuites.  M.  Dol-  suites'  l5  août  Ib53- 
lier  de  Casson  rapporte,  de  son  côté,  un  coup  de  valeur 
de  ces  mêmes  Hurons,  qui  semble  être  différent  de  celui- 
ci.  «  Ces  sauvages  alliés,  qui  faisaient  la  guerre  aux  Iro- 
quois, à  l'abri  du  Fort  de  Villemarie,  aperçurent  un 
jour  la  pifte  des  ennemis  &  allèrent  incontinent  en  don- 
ner avis  aux  Français.  Ces  Hurons  avaient,  à  leur  tête, 
le  brave  capitaine  Annontaha,  &,  se  divisant  en  deux 
bandes,  ils  invertirent  l'ennemi.  Les  Iroquois,  quoique 
en  petit  nombre,  étaient  des  plus  braves  de  leur  nation, 
&  d'ailleurs  protégés  par  de  grands  abattis  d'arbres  ; 
aussi  vendirent-ils  chèrement  leur  vie,  combattant  avec 
un  courage  &  une  ardeur  extraordinaires.  Mais  enfin  la 
plus  grande  partie  d'entre  eux  ayant  été  tués,  le  refte  fut 
contraint  de  se  rendre,  à  l'exception  de  quelques-uns  qui 
prirent  la  fuite.  Après  ce  combat,  les  Hurons  condui- 
sirent au  Fort  de  Villemarie  tous  les  captifs.,  qui  étaient 
des  plus  considérables.  » 


XXII. 

PRÈS    DE    QUÉBEC,  LES 


A  Québec,  où  l'on  n'était  pas  sans  craintes,  quoiqu'on 
fût  loin  du  théâtre  de  la  guerre,  on  se  livrait,  durant  ce    agniers  prennent 

,      1  •  ,  •    •  T  r  a.-  J      11  A  LEP-  PONCET  ET  SON 

temps,  a  des  exercices  religieux.  Le  io  août,  jour  de  1  As-  compagnon. 

somption  de  cette  même  année,  on  publia  à  la  grand'- 

messe  un  mandement  de  Jubilé  donné  par  l'archevêque 

de  Rouen;  &  au  milieu  d'un  grand  concours  de  peuple, 

en  présence  de  M.  de  Lauson,  Gouverneur  général,  on    (3)  Journal  des  Jé- 

déclara  que  ce  prélat  était  le  propre  pafteur  de  la  Nou-  su;tes>  16  foût  l653- 

,,  r     r       r  _  Emplois  du  vi- 

velle-France  (3).  Comme  l'on  avait  pourtant  tout  à  craindre  comte  d'Argenson , 
delà  part  des  Iroquois,  M.  de  Lauson  venait  de  rétablir  m£inusc-  de  laBibiïo- 

1  "  1  ,.,  .  ,  x     thèque   du  Louvre, 

le  camp  volant  qu  il  avait  supprime  1  année  précédente  (4;;  f0i.  28. 


164   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


&  nous  voyons  qu'au  mois  de  juillet  de  cette  année  ce 
corps  de  sûreté,  composé  de  cinquante  hommes  comman- 
dés par  Euftache  Lambert,  partit  de  Sillery  pour  battre  la 
(1)  Journal  des  Je-  campagne  (1).  Cependant  la  bande  d'Iroquois  envoyée 
suites,  16  .  ^ans  jes  envjrons  c(e  Québec  se  mit  à  y  faire  le  dégât,  &, 

malgré  la  sécurité  que  pouvaient  inspirer  aux  Français  les 
mouvements  du  camp  volant,  l'un  des  Jésuites  résidant  à 
Québec,  le  P.  Poncet,  qui  s'était  avancé  jusqu'au  Cap 
Rouge,  suivi  d'un  Français,  fut  pris  par  les  Iroquois,  ainsi 
que  son  compagnon,  le  20  du  mois  d'août  de  cette  année. 
Poussé  par  un  mouvement  de  charité,  ce  Religieux  était  allé 
au  Cap  dans  l'intention  d'y  trouver  un  travailleur  qui 

(2)  Reiationdei653  aidât  une  pauvre  veuve  à  faire  sa  récolte  (2)  ;  &  comme 
p'8'9'  I9-  il  était  très-aimé  à  Québec,  dès  qu'on  y  eut  appris  son 

enlèvement,  trente  ou  quarante  Français  partirent  en  canot 
avec  quelques  sauvages,  résolus  de  le  délivrer  des  mains 
des  Iroquois. 

XXIII. 

LESTRois-RiviÈRESBLo-        Mais,  venant  à  rencontrer  les  cinq  cents  Agniers  qui 
quees  par  les  agniers  bloquaient  les  Trois-Rivières,  ils  se  virent  dans  la  néces- 
sité de  renoncer  à  leur  premier  dessein,  &  se  joignirent  à 

(3)  Reiationde  1653,  .ceux  de  cette  place  pour  les  secourir  (3).  Avant  d'arriver  au 
p" 8' I0'  blocus,  ils  avaient  rencontré  la  chaloupe  envoyée  par 

M.  de  Lauson  à  Villemarie,  pour  y  porter  la  nouvelle  de 
la  venue  prochaine  de  M.  de  Maisonneuve,  &  l'avaient 
laissée  derrière  eux,  retenue  qu'elle  était  par  un  vent' con- 
traire. Cependant,  dès  qu'ils  eurent  appris  qu'il  y  avait 
aux  Trois-Rivières  cinq  cents  Iroquois,  ils  en  donnèrent 
promptement  avis  à  ceux  qui  conduisaient  la  chaloupe,  en 
leur  recommandant  de  descendre,  sans  délai,  à  Québec, 
pour  porter  cette  nouvelle  au  Gouverneur.  Lorsqu'on  sut, 
dans  ce  porte,  le  péril  où  étaient  lès  Trois-Rivières,  la 
confternation  fut  générale.  On  redoubla  les  prières  &  les 
vœux  pour  l'arrivée  de  M.  de  Maisonneuve,  qu'on  croyait 
seul  capable  de  dégager  les  assiégés,  avec  sa  nombreuse 
recrue.  Il  était  encore  fort  éloigné  de  la  Nouvelle-France; 
&  toutefois,  au  défaut  de  M.  de  Maisonneuve,  la  Provi- 


2e  GUERRE.   LES  IROQUOIS  ACCEPTENT  LA  PAIX.    1 653 .     1 65 


dence  voulut  se  servir  de  Villemarie  pour  procurer  la  dé- 
livrance des  Trois-Rivières  &  la  sécurité  momentanée  de 
tout  le  pays.  Les  cinq  cents  Iroquois,  après  avoir  fait  ca- 
cher de  leurs  gens  dans  les  environs  de  cette  dernière 
place,  avaient  attaqué  le  Fort,  le  23  août,  8c  voyant  qu'on 
les  recevait  à  coups  de  canon,  s'étaient  jetés  sur  les  bes- 
tiaux &  avaient  mis  le  feu  aux  blés  des  campagnes  voi- 
sines. Dans  ces  circonflances  mêmes,  où  Ton  se  voyait  à 
la  veille  des  derniers  malheurs,  l'arrivée  du  brave  Annon- 
taha,  envoyé  par  Villemarie  pour  traiter  de  la  paix,  chan- 
gea tout  à  coup  les  dispositions  des  Iroquois,  jusqu'alors 
si  intraitables. 

XXIV. 

Nous  avons  dit  que  ce  capitaine  Huron,  étant  tombé  villemarie  fait  pro- 
sur  la  bande  d'Iroquois  envoyés  pour  harceler  Villemarie,     P0SER  LA  PAIX  ,AUX 

i  ...  IROQUOIS,    QUI  LAC- 

les  avait  taillés  enpièces  ou  faits  prisonniers  pour  la  plupart;  ceptent. 
&  nous  ajouterons  ici  que,  lorsque  ces  captifs  eurent  été 
conduits  au  Fort  Villemarie,  ils  déclarèrent  à  M.  des  Mus- 
seaux,  Gouverneur  en  l'absence  de  M.  de  Maisonneuve, 
qu'une  grande  armée  de  leurs  gens  venait  de  se  porter  aux 
Trois-Rivières  pour  ravager  le  pays  &  mettre  tout  en 
rombuftion  dans  les  habitations  Françaises.  M.  des  Mus- 
seaux,  sachant  que  les  prisonniers  qu'il  tenait  dans  les  fers 
étaient  en  grande  considération  chez  les  Iroquois,  réunit 
en  conseil  les  hommes  les  plus  judicieux  de  Villemarie 
pour  délibérer  sur  le  parti  qu'il  convenait  de  prendre  ;  & 
le  sentiment  commun  fut  que  Charles  le  Moyne,  comme 
interprète,  persuaderait  à  Annontaha  d'aller  parlementer 
avec  l'armée  Iroquoise,  pour  sauver  ainsi  tout  le  pays,  s'il 
le  pouvait,  et  nommément  les  Trois-Rivières.  A  cette 
proposition,  le  brave  Annontaha  consent  généreusement 
à  exposer  sa  vie  pour  le  bien  public,  descend  incontinent 
dans  un  canot  leftement  équipé  &  part  pour  les  Trois- 
Rivières.  Y  étant  arrivé  le  24  août,  &  s'étant  placé  sur 
un  lieu  élevé,  il  crie  aux  Iroquois  de  s'approcher  &  de 
l'entendre;  &  après  que  ceux-ci  sont  assez  près  de  lui 
pour  l'ouïr,  il  leur  dit  d'une  voix  forte  &  assurée  :  «  Ne 


I  66    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


«  vous  avisez  pas  de  faire  de  mal  aux  Français;  je  viens 
«  de  Montréal,  nous  y  avons  pris  tel  &  tel  de  vos  capitaines, 
«  que  vous  y  aviez  envoyés.  Ils  sont  maintenant  à  notre 
«  discrétion;  &  si  vous  voulez  leur  sauver  la  vie,  il  faut 
«  faire  la  paix.  »  Les  Iroquois,  entendant  nommer  ces 
capitaines,  &  apprenant  qu'ils  avaient  été  faits  prisonniers, 
s'approchent  de  plus  près  &  répondent  sur-le-champ  que 
volontiers  ils  feront  la  paix,  pourvu  qu'on  leur  rende  leurs 
braves.  Cette  réponse,  interprétée  aux  assiégés  (*),  fit 
renaître  la  joie  dans  tous  les  cœurs.  Ce  fut  sans  doute 
après  ce  pourparler  qu'on  vit  paraître  sur  le  fleuve  Saint- 
Laurent,  comme  on  le  lit  dans  la  relation,  dix  ou  douze 
Iroquois,  avec  un  drapeau  blanc,  qui,  s'approchant  du 
Fort,  crièrent  qu'ils  venaient  parlementer  avec  les  Français. 
On  leur  envoya  incontinent  quelqu'un  pour  écouter  leurs 
propositions,  qui  étaient  toutes  de  paix;  mais,  comme  on 
doutait  de  la  sincérité  de  ces  barbares,  on  insifta  en  disant 
que  si  les  Iroquois  étaient  vraiment  portés  à  la  paix,  ils 
devaient  rendre  aussi  le  P.  Poncet  &  son  compagnon,  pris 
depuis  peu  aux  environs  de  Québec.  Le  capitaine  Iroquois 
qui  portait  la  parole  fut  surpris  à  cette  nouvelle.  «  Je  n'ai 
«  pas  su,  repartit-il,  qu'on  ait  pris  des  Français;  mais  je 
«  vais  présentement  envoyer  deux  canots  en  diligence 
«  dans  notre  pays,  afin  d'empêcher  qu'on  ne  leur  fasse 
(0  Relation  de  1 6  53,  "  aucun  mal,  &  je  vous  donne  parole  que,  s'ils  sont  encore 
p-  20.  a  vivants,  vous  les  verrez  bientôt  arriver  (i). 

xxv. 

incident  inopiné  qui        La  joie  universelle  que  le  pourparler  d'Annontaha 

PENSE  FAIRE  ÉVA- 
NOUIR l'espérance 

de  la  paix,  ^       p  Lemercier,  dans  sa  relation  de  x 653 ,  a  oublié  de  parler 

de  ce  pourparler,  &  c'eft,  sans  doute,  pour  sùppléer  à  cette  omission 
que  Dollier  de  Casson  a  cru  devoir  le  rapporter  dans  son  Histoire  du 
Montréal.  L'auteur  de  la  relation  dit  seulement  :  «  Le  24e  d'août, 
«  nos  Hurons,  qui  avaient  une  grande  passion  de  savoir  des  nou- 
«  velles  de  leurs  parents  pris  en  guerre,  s'approchèrent  doucement 
«  des  Iroquois  pour  leur  parler.  La  confiance  se  glissa  de  part  & 
«  d'autre,  si  bien  que  ce  ne  furent  plus  que  conférences  &  entretiens 
«  d'Iroquois  avec  les  Hurons;  cela  continua  quelques  jours,  en  sorte 
«  qu'on  eût  dit  que  jamais  on  ne  s'était  battu.  » 


2e  GUERRE.   LES  IROQUOIS  ACCEPTENT  LA  PAIX.    I  65 3  .     I  67 

venait  d'exciter  pensa  cependant  être  changée  tout  à  coup 
en  triftesse,  par  l'incident  que  nous  allons  raconter.  Les 
Hurons  reftés  à  Yillemarie  avec  les  prisonniers  Iroquois, 
impatients  de  les  conduire  aux  Trois-Rivières  8:  à  Québec 
pour  procurer  la  paix,  partirent  imprudemment  avec  eux, 
sans  attendre  qu'on  leur  eût  fourni  aucune  escorte  de 
chaloupes.  Ignorant  sans  doute  le  blocus  de  la  première  de 
ces  places,  ils  descendaient  paisiblement  le  fleuve,  lors- 
qu'ils virent  de  loin  l'armée  Iroquoise  &  s'aperçurent  qu'ils 
allaient  tomber  entre  les  mains  de  leurs  ennemis.  Une 
partie  des  Hurons  gagna  la  terre  incontinent  &  se  sauva  au 
plus  tôt  dans  les  bois.  Les  autres,  ne  voulant  pas  reculer, 
furent  sur  le  point  de  massacrer  les  captifs,  pour  mourir 
dans  le  sang  de  leurs  ennemis,  selon  leur  préjugé  barbare  ; 
mais  Dieu  ne  permit  pas  ce  malheur.  Aoucaté,  capitaine 
des  Hurons,  s'adressant  au  capitaine  Iroquois,  son  captif, 
nommé  Atonhiciarha,  lui  dit  :  «  Mon  neveu,  »  c'était  un 
terme  d'amitié  usité  parmi  ces  peuples,  «  ta  vie  eft  entre 
«  mes  mains;  je  puis  te  tuer  &  me  sauver  aussi  bien  que 
«  tous  les  autres,  ou  me  jeter  au  milieu  de  tes  gens,  pour 
«  en  massacrer  autant  qu'il  me  serait  possible.  Mais  ton 
«  sang  ni  celui  des  tiens  ne  nous  retirerait  pas  des  mal- 
«  heurs  où  vos  armes  nous  ont  jetés.  Nous  avons  parlé 
«  d'alliance,  &  puisque  la  paix  eft  plus  précieuse  que  ma 
«  vie,  j'aime  mieux  la  risquer,  dans  le  dessein  de  procurer 
«  un  si  grand  bien  à  mes  petits  neveux,  que  de  venger, 
«  par  l'effusion  de  ton  sang,  la  mort  de  mes  ancêtres.  Et 
«  toi,  si  tu  me  laisses  massacrer  par  tes  parents,  pouvant 
«  l'empêcher,  tu  passeras  le  refte  de  tes  jours  dans  le 
«  déshonneur;  tu  seras  tenu  pour  un  lâche  d'avoir  souf- 
«  fert  qu'on  mît  à  mort  celui  qui  venait  de  te  donner  la 
«  vie.  »  Le  capitaine  Iroquois,  l'entendant  parler  de  la 
sorte,  lui  dit  à  son  tour  :  «  Mon  oncle,  tes  pensées  sont 
«  droites;  il  eft  vrai  que  tu  peux  m'ôter  la  vie;  mais  donne- 
«  la-moi  pour  te  la  conserver.  La  gloire  que  j'ai  acquise 
»  à  ma  nation,  par  mes  victoires,  ne  me  rend  pas  si  peu 
«  considérable  dans  l'esprit  de  mes  compatriotes,  que  je 


I  68    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

«  ne  puisse  t'assurer  de  la  vie,  toi  &  tes  gens.  Si  les  miens 
«  te  veulent  attaquer,  mon  corps  te  servira  de  bouclier.  Je 
'i  souffrirais  plutôt  qu'ils  me  brûlassent  à  petit  feu  que  de 
«  me  rendre  méprisable  jusqu'à  ce  point,  de  ne  pas 
«  honorer  votre  bienfait  &  mon  retour  par  votre  déli- 
te vrance.  » 

XXVI. 

Les  iroquois  protes-         Pendant  ce  discours  ils  avaient  fait  halte,  &  poussant 
tent  qu'ils  veulent  ensuite  leur  canot  vers  l'armée,  ils  se  voient  invertis,  en 

SINCÈREMENT  LA  PAIX  .  , 

avec  les  français  un  moment,  par  dix-huit  grands  canots  d  Iroquois  qui 
et  les  HURQNs.       viennent  au-devant  d'eux.  Aoucaté,  capitaine  Huron,  étant 
ainsi  au  milieu  de  ses  ennemis,  dont  les  témoignages  de 
bienveillance  lui  paraissaient  des  marques  de  trahison,  se 
lève,  &,  pour  s'animer  aux  souffrances,  chante  d'un  ton 
martial  ses  anciennes  prouesses  :  il  rapporte  le  nombre 
d'Iroquois  qu'il  a  tués,  les  cruautés  qu'il  a  exercées  sur  eux 
&  celles  par  lesquelles  il  espère  que  ses  neveux  vengeront 
un  jour  les  tourments  qu'il  va  souffrir.  —  «  Tu  n'es  ni 
«  captif  ni  en  danger  de  mort,  lui  répondent  les  Iroquois; 
«  tu  es  au  milieu  de  tes  frères,  &  tu  sauras  que  le  Français, 
«  le  Huron  et  l'Iroquois  n'ont  plus  de  guerre  ensemble; 
«  quitte  donc  ta  chanson  de  guerre  &  entonne  une  chan- 
«  son  de  paix.  »  Ils  furent  longtemps  à  discuter  ensemble, 
le  Huron  ne  pouvant  croire  ce  qu'il  voyait,  &  les  Iroquois 
ne  pouvant  lui  persuader  que  leurs  pensées  de  paix  étaient 
sincères.  On  lui  rendit  cependant  tout  son  bagage  &  celui 
de  ses  gens,  à  la  réserve  de  son  arquebuse  qui  s'était  égarée . 
Le  capitaine  Huron,  ne  pensant  pas  encore  être  en  assu- 
rance, s'écrie  :  «  Quoi  donc?  ôte-t-on  les  armes  à  un 
«  homme  qui  se  trouve  seul  entre  cinq  cents?...  »  En 
même  temps  on  jette  à  ses  pieds  cent  arquebuses  pour 
qu'il  en  choisisse  une  à  la  place  de  la  sienne.  Cela  fait,  il 
s'embarque  avec  le  peu  de  gens  qui  lui  reftaient  &  vogue 
droit  aux  Trois-Rivières,  doutant  toujours  de  la  sincérité 
-    des  Iroquois,  &  ne  croyant  avoir  la  vie  sauve  que  lorsqu'il 
(i)  Relation  de  1 653,  se  vit  hors  de  la  portée  de  leurs  mousquets  (i).  Les  Iro- 
p.  21,  22,  23,.  quois,  comme  ils  l'avaient  promis,  envoyèrent  prompte- 


2e  GUERRE.   LES  IROQUOIS  ACCEPTENT  LA  PAIX.    I  65 3 .     I  69 


AGNIERS  PRES  DE  QUE- 
BEC  POUR  CONCLURE 
LA  PAIX. 


ment  deux  canots  dans  leur  pays,  pour  empêcher  qu'on  ne 
fît  aucun  mal  au  P.  Poncet  ni  à  son  compagnon,  si  on  les 
trouvait  encore  en  vie.  Ils  rirent  plus  encore:  les  principaux 
d'entre  eux,  après  avoir  renvoyé  tous  les  Hurons  venus 
de  Villemarie,  allèrent  visiter  les  Français,  entrant  &  cou- 
chant aux  Trois-Rivières,  avec  autant  de  témoignages 
d'assurance  que  s'ils  eussent  été  leurs  plus  fidèles  &  plus 
confiants  amis.  Enfin  ils  laissèrent  quatre  ou  cinq  de  leurs 
gens  en  otage,  en  proteftant  qu'ils  ramèneraient  le  P.  Pon- 
cet sous  peu  de  jours  &  viendraient  traiter  avec  les  Fran- 
çais une  paix  solide.  En  attendant,  ils  promirent  une  trêve 

»  .    .  .  z-jvi      v  1  1      /  s  (i)Relationde  i653, 

de  quarante  jours  &  lurent  fidèles  a  la  garder  (i).  p.  9. 

XXVII. 

Un  capitaine  Agnier  se  rendit  en  effet  à  Québec,  pour  pourparler  des 
traiter  de  la  paix.  La  première  assemblée  se  fit  dans  l'île 
d'Orléans,  à  la  bourgade  même  des  Hurons;  &  parmi  les 
présents  qu'il  offrit  alors,  l'un  d'eux  avait  pour  fin  de 
demander  qu'on  fît  au  pays  des  Iroquois  une  habitation 
Française.  M.  de  Lauson  fit  aussi  ses  présents,  par  son 
interprète,  &  le  sixième  eut  pour  objet  le  P.  Poncet,  dont 
il  demanda  qu'on  rompît  les  liens  (2).  Dans  cette  circons-  (2)Reiatkmdei653, 
tance,  M.  de  Lauson  fit  dire  qu'il  n'avait  point  encore  pris  ?'2i' I9' 
les  armes  contre  les  Iroquois  ;  mais  que,  s'il  eût  donné  à 
ses  gens  la  liberté  de  les  attaquer,  il  y  aurait  longtemps 
que  leurs  bourgades  seraient  réduites  en  cendres.  Qu'ils 
avaient  fait  très-sagement  de  rechercher  son  alliance, 
parce  qu'il  se  lassait  de  crier  si  souvent  :  La  paix  !  la 
paix  !  Mais  que,  si  présentement  on  ne  la  faisait  pas  avec 
une  intention  sincère,  les  perfides  éprouveraient  la  colère 
des  Français.  Qu'au  relie,  M.  de  Maisonneuve,  Gouverneur 
de  Montréal,  allait  arriver  au  plus  tôt  &  qu'il  amenait 
quantité  de  braves  pour  ranger  nos  ennemis  à  leur  devoir. 
Enfin  un  capitaine  Huron  conclut  le  conseil  en  disant 
que,  pour  marque  de  la  sincérité  de  leurs  sentiments,  il 
fallait  que  les  Iroquois  renvoyassent  le  P.  Poncet,  &  que 
la  délivrance  d'un  tel  personnage  rendrait  la  paix  invio- 
lable du  côté  des  Hurons  (3).  Toutes  ces  assemblées  eurent    (3)  ibià.,  p.  24. 


iyO    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ETLACOMP.  DE  MONTRÉAL. 


XXVIII. 

TOURMENTS  DU  PERE 
PONCET.  ON  LE  RA- 
MÈNE A  QUÉBEC. 


(i)  Mémoires  de  M. 
d'Allet. 


(2)Relationde  1 653, 
p.  10,  14  &  suiv. 


(3)  Lettre  5o%  24 
sept.  1654,  p.  5oS. 

XXIX. 

INQUIÉTUDE  QU'ON 


lieu  au  mois  de  septembre  1 653.  Le  P.  Poncet  cependant 
n'était  pas  encore  de  retour,  mais  on  avait  l'espérance  de 
le  voir  arriver,  sachant  qu'il  était  encore  en  vie,  quoique 
les  Iroquois  l'eussent  fait  cruellement  souffrir. 

En  arrivant  chez  eux,  il  avait  été  accueilli  par  cinq  ou 
six  cents  de  ces  barbares,  rangés  en  haie,  qui  lui  avaient 
donné,  par  trois  fois,  la  salve  la  plus  rude  &  la  plus  bru- 
tale. Ils  lui  avaient  ensuite  arraché  tous  les  ongles  avec 
leurs  dents,  &  coupé  l'index  de  la  main  droite.  Après 
qu'ils  lui  eurent  enlevé  pendant  plusieurs  jours  des  lanières 
de  chair  &  de  peau,  ils  brûlèrent  cruellement  en  sa  pré- 
sence &  sous  ses  yeux  son  compagnon  d'infortune,  ainsi 
qu'un  autre  Français,  &  le  feu  était  déjà  allumé  pour  le 
brûler  lui-même,  lorsqu'on  le  détacha  (i)  &  qu'on  le  donna 
heureusement  à  une  vieille  femme,  en  remplacement  d'un 
Iroquois  qui  avait  été  tué.  Cette  femme  était  la  propre 
sœur  du  capitaine  parti  des  Trois-Rivières  pour  rendre 


la  liberté  à  ce  Religieux, 


s'il  vivait  encore  ;  &  comme  du 


retour  du  P.  Poncet  dépendait  la  reftitution  des  prison- 
niers, les  Iroquois  tinrent  entre  eux  plusieurs  Conseils. 
Durant  ce  temps,  on  conduisit  ce  Religieux  au  Fort 
d'Orange,  occupé  par  les  Hollandais,  où  le  Gouverneur  le 
reçut  assez  froidement.  De  là  le  P.  Poncet  alla  loger 
chez  un  sauvage  qui  lui  fit  accueil,  où  il  fut  pansé  de  ses 
plaies  &  partit  enfin,  conduit  par  quelques  Iroquois,  le 
24  octobre.  Après  avoir  failli  périr  au  Saut  Saint-Louis, 
il  entra  à  Villemarie,  habillé  en  Hollandais,  &  de  là  arriva 
à  Québec,  le  5  du  mois  de  novembre,  portant  sur  son 
corps  les  marques  des  tourments  cruels  qu'il  avait  endurés 
pour  la  foi  (2).  «  Il  nous  a  paru,  par  tout  ce  qu'il  s'eft 
«  passé,  écrivait  la  Mère  de  l'Incarnation,  que  Dieu  s'eft 
«  contenté  de  l'offre  que  ce  bon  Père  lui  a  faite  de  mourir 
«  comme  victime,  afin  de  l'apaiser  &  de  donner  par  sa 
«  mort  la  paix  à  tout  le  pays  (3).  » 

Mais  comme  on  ne  comptait  guère  sur  la  durée  de 


M.    DE  MAI  SON  NEUVE  ATTENDU.    1 653. 


cette  paix,  que  les  Iroquois  ne  tirent,  en  effet,  que  dans    éprouve  a  québec 

...  .  ,  .         |  -| — i  •  J   M  •  DE  NE  PAS  VOIR  AR- 

1  intention  de  surprendre  les  b  rançais  quand  ils  en  auraient  RIVER  M  DE  MAIS0N. 
l'occasion  favorable  (i),  tout  le  monde  à  Québec  était  dans  neuve  et  sa  recrue. 
une  grande  anxiété  de  ne  pas  voir  arriver  M.  de  Maison-  C^H^toire^du Mont- 
neuve.  On  avait  lieu  de  craindre  les  derniers  malheurs,  s'il 
ne  paraissait  pas  cette  année;  &  dans  ces  circonltances, 
la  Mère  de  •rincarnation  écrivait  :  «  Les  Iroquois  ont 
«  tant  fait  de  ravages  en  ces  quartiers ,  qu'on  a  cru 
«  quelque  temps  qu'il  fallait  repasser  en  France.  L'habi- 
«  tation  de  Montréal  leur  a  puissamment  résifté  &  donné  la 
«  chasse  avec  perte  de  leurs  gens.  Maintenant  on  fait  les 
«  récoltes,  qui  sont  belles  ;  outre  cela,  il  nous  vient  du 
«  secours  de  France  :  ce  qui  console  tout  le  pays.  C'eût 
«  été  une  chose  déplorable,  s'il  eût  fallu  venir  à  cette  extré- 
«  mité  que  d'abandonner  le  pays  ;  &,  de  plus,  les  sauvages 
«  (chrétiens),  n'ayant  pas  assez  de  forces  pour  résilier  aux 
s  Iroquois,  eussent  été  dans  des  hasards  continuels  de 
«  perdre  la  vie  &  peut-être  la  foi.  Mais  enfin  nous  atten- 
«  dons  du  secours  que  M.  de  Maisonneuve,  Gouverneur 
«  de  Montréal,  amène  de  France,  où  il  eft  allé  exprès  (2).  »  00  Lettre  48c,  12 
Cette  Religieuse  s'exprimait  de  la  sorte  le  12  août;  &  aoutI  'p'  °4' 
comme  M.  de  Maisonneuve  tardait  toujours  d'arriver,  on 
multiplia  les  prières  &  les  exercices  religieux,  pour  obtenir 
son  prompt  retour  (*),  qui  n'eut  lieu  enfin  que  le  22  de 
septembre.  Ce  grand  retard  vint  d'abord  de  la  difficulté  de 
former  sa  nouvelle  recrue,  &  ensuite  des  avaries  qu'il 
essuya  sur  la  mer. 


(*)  On  fit  pour  cela  une  Procession  à  Québec,  le  8  septembre,  où 
marchaient  quatre  cents  mousquetaires  bien  armés,  qui  firent  di- 
verses décharges,  &  on  ajoute  qu'ils  donnèrent  par  là  de  l'épouvante 
aux  Iroquois,  qui  se  trouvaient  alors  à  Québec  pour  la  paix  (3).  On  (3)  Relation  de  i653, 
doit  supposer  que  la  plupart  des  hommes  armés  de  la  sorte  étaient  p.  18. 
des  sauvages  de  Sillery  ou  de  l'île  d'Orléans,  &  que  ces  quatre  cents 
mousquetaires  n'étaient  pas  capables  d'inspirer  une  grande  terreur, 
puisque  les  cent  hommes  que  M.  de  Maisonneuve  conduisait  étaient 
regardés  &  furent,  en  effet,  comme  les  sauveurs  du  pays,  ainsi  que 
la  suite  le  montrera. 


I72    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

XXX. 

nombre,  qualités  et  Le  dessein  de  M.  de  Maisonneuve  étant  de  repousser 
mThommesSroSs  les  Iroquois  &  d'établir  solidement  la  colonie  de  Ville- 
par  m.  de  maison  -  marie,  il  ne  voulut  conduire  avec  lui  que  des  hommes 
jeunes,  robuftes  &  courageux,  tous  propres  au  métier  des 
armes,  exercés  chacun  dans  quelque  profession  nécessaire 
ou  utile  au  nouvel  établissement,  &  tous  sincèrement  ca- 
tholiques. Il  exigea  de  plus  qu'ils  fussent  gens  de  bien  & 
de  mœurs  irréprochables,  afin  qu  ils  ne  gâtassent  pas  le 
refte  du  troupeau,  en  quoi,  dit  la  Sœur  Morin,  il  a  parfai- 
(0  Annales  de  l'iiô-  tement  réussi  (1).  Pour  s'aider  dans  ce  choix,  il  se  servit 
Morin!"'  a  de  M.  de  la  Dauversière  ;  &  l'un  &  l'antre  levèrent  ainsi 
des  hommes,  dans  la  Picardie,  la  Champagne,  la  Nor- 
mandie, l'Ile-de-France,  la  Touraine,  la  Bourgogne,  mais 
principalement  dans  le  Maine  &  l'Anjou,  surtout  aux  en- 
virons de  la  Flèche,  d'où  M.  de  la  Dauversière  les  tira 
presque  tous.  Dans  le  courant  des  mois  de  mars,  avril  & 
mai  1 653,  ces  hommes  passèrent,  par-devant  des  notaires, 
leurs  actes  d'engagement  avec  la  Compagnie  de  Montréal; 
&  ceux  qui  s'engagèrent  de  cette  manière  à  la  Flèche  furent 
au  nombre  de  cent  dix-huit,  ainsi  que  le  montrent  encore 
aujourd'hui  leurs  acles  d'engagement,  conservés  en  origi- 
nal dans  les  minutes  du  notaire  de  Lafousse,  qui  les 
écrivit.  En  outre,  trente-six  autres  passèrent  aussi  ailleurs 
des  contrats  semblables,  en  sorte  que  le  nombre  total  de 
ces  hommes,  tous  propres  à  porter  les  armes,  s'éleva  à 
cent  cinquante-quatre.  Nous  en  donnerons  le  rôle  détaillé 
à  la  fin  de  ce  volume,  en  désignant  les  pays  d'où  la  plu- 
part furent  tirés.  Quelques-uns  cependant  se  désirèrent; 
d'autres  moururent  dans  la  traversée;  &,  au  témoignage 
de  M.  de  Belmont,  il  n'en  arriva  que  cent  cinq  à  Ville- 
marie. 


xxxi. 

actes  d'engagement 
des  hommes  de  la 
recrue    de   m.  de 


Leurs  actes  d'engagement  sont  semblables  les  uns  aux 
autres,  &  ne  varient  guère  que  pour  le  nom  des  engagés 
maisonneuve.        &  jes  sommes  que  leur  assurait  à  chacun  la  Compagnie  de 
Montréal.  Celui  d'Étienne  Bouchard,  que  nous  rapporte- 
rons ici,  fera  connaître  tous  les  autres.  «  Paul  de  Cho- 


RECRUE  DE   M.   DE  MAISON  NEUVE.    1 653 .  I  j3 

«  medey,  sieur  de  Maisonneuve,  Gouverneur  de  l'île  & 
«  Fort  de  Montréal  &  terres  en  dépendant  ;  noble  homme 
«  Jérôme  le  Royer,  sieur  de  la  Dauversière,  procureur 
«  de  la  Compagnie  des  Associés  pour  la  conversion  des 
«  sauvages  en  ladite  île ,  &  Etienne  Bouchard,  maître 
»  chirurgien,  natif  de  la  ville  de  Paris,  paroisse  Saint- 
«  Paul,  ont  fait  entre  eux  l'accord  qui  suit  :  Ledit  Bou- 
«  chard  s'eft  obligé  d'aller  servir  de  son  art  de  chirurgie 
«  en  nie  de  Montréal,  sous  le  commandement  du  sieur 
«  de  Maisonneuve,  pendant  cinq  années  entières  &  con- 
«  sécutives,  à  commencer  du  jour  où  il  entrera  dans  cette 
a  île;  pour  cet  effet,  il  a  promis  de  se  rendre  dans  la 
«  ville  de  Nantes  le  quinzième  jour  de  ce  mois,  pour 
b  s'embarquer.  Au  moyen  de  quoi,  les  sieurs  de  Maison- 
b  neuve  &  de  la  Dauversière  ont  promis,  au  nom  des 
m  Associés  de  Montréal,  de  le  nourrir,  loger  &  coucher, 
«  tant  pendant  le  voyage  que  durant  les  cinq  années  de 

<  son  service,  comme  aussi  de  lui  fournir  tous  les  inirru- 
«  ments  nécessaires  pour  exercer  son  art  de  chirurgie  ;  en 

<  outre  de  lui  payer,  chaque  année,  la  somme  de  cent 
«  cinquante  livres  de  gages,  &  enfin,  les  cinq  années  finies, 
«  de  le  faire  reconduire  en  France,  à  leurs  frais  &  dépens, 
«  sans  qu'il  en  coûte  rien  audit  Bouchard.  »  Comme  on 
le  voit  par  cet  acte,  la  Compagnie  de  Montréal  transpor- 
tait ces  hommes  dans  son  île,  les  nourrissait  &  les  logeait 
à  ses  propres  frais  pendant  cinq  ans,  &  leur  fournissait  les 
outils  &  la  matière  nécessaires  à  l'exercice  de  leur  art  ou 
de  leur  profession  particulière.  Elle  ne  se  chargeait  pas  de 
les  vêtir;  mais,  pour  qu'ils  pussent  se  pourvoir  eux- 
mêmes  de  linge  &  d'habits,  elle  assurait  à  chacun  des 
gages  proportionnés  à  l'importance  des  services  qu'il  pou- 
vait rendre,  par  le  métier  ou  l'art  qu'il  avait  à  exercer. 
Plusieurs  n'étant  pas  assez  fournis  de  hardes  &  d'autres 
objets  qu'ils  étaient  bien  aises  d'emporter  de  France,  elle 
fit  des  avances  sur  leurs  gages  à  cent  trois  d'entre  eux,  & 
leur  donna  ainsi,  avant  leur  départ,  plus  de  onze  mille 
livres,  quoique  les  gages  de  ceux  qui  partirent  ne  dussent 


174   116  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

pas  s'élever  au-dessus  de  la  somme  de  sept  mille  cinq  cents 
livres  par  an. 

XXXII. 

mademoiselle   bour-     Avant  le  départ,  fixé  au  20  du  mois  de  juin  de  cette 

GEOYS.  DÉSIR  QU'ELLE  g  553      M       ^   Mais0nneUve   désira    $ &  TrOVeS 

EPROUVE    DE    PASSER  '  _  J 

a  villemarie.  pour  y  saluer  ses  parents ,  spécialement  sa  sœur,  Reli- 
gieuse de  la  Congrégation  de  Notre-Dame,  qu'il  avait 
toujours  visitée  dans  ses  autres  voyages;  &  nous  ne  pou- 
vons nous  dispenser  de  raconter  ici  comment  cette  visite 
fut  l'occasion  qui  procura  à  Villemarie  un  secours  non 
moins  avantageux  que  celui  de  la  recrue,  quoique  d'un 
genre  différent.  Chaque  fois  que  M.  de  Maisonneuve  pa- 
raissait à  Troyes,  les  Religieuses  de  la  Congrégation  le  sup- 
pliaient avec  inftances  de  conduire  quelques-unes  d'elles  à 
Villemarie,  pour  qu'elles  s'y  livrassent  à  l'inflruction  chré- 
tienne des  enfants.  Jusqu'alors  il  avait  persiflé  à  refuser 
leurs  services,  en  leur  représentant  que  sa  petite  colonie 
n'était  pas  encore  assez  formée,  &  que  d'ailleurs  des  Reli- 
gieuses cloîtrées,  telles  qu'étaient  celles  de  la  Congrégation 
de  Notre-Dame,  seraient  d'un  trop  faible  avantage  pour 
un  pays  nouveau.  Une  jeune  personne,  membre  de  la 
Congrégation  externe  que  ces  Dames  dirigeaient  à  Troyes, 
ayant  entendu  parler  depuis  plusieurs  années  de  la  fonda- 
tion de  Villemarie,  avait  elle-même  conçu  le  dessein  d'y 
aller  &  de  s'y  consacrer  à  l'éducation  de  l'enfance.  C'était 
mademoiselle  Marguerite  Bourgeoys,  singulièrement  favo- 
risée de  la  grâce,  &  toute  consumée  du  désir  de  faire  con- 
naître &  aimer  l'augufte  Mère  de  Dieu,  envers  laquelle 
elle  faisait  profession  d'un  entier  dévouement  ;  &  comme 
le  zèle  qui  l'animait  était  toujours  dirigé  par  la  prudence, 
il  l'avait  portée  à  faire  part  de  ce  désir  à  la  Sœur  Louise 
de  Sainte-Marie,  sœur  de  M.  de  Maisonneuve,  pour  savoir 
d'elle  ce  qu'elle  devait  en  penser.  Cette  Religieuse  &  ses 
compagnes  connaissaient  mieux  que  personne  le  mérite 
&  les  vertus  solides  de  ce  rare  sujet,  le  modèle  &  la  règle 
vivante  de  leur  Congrégation  externe;  &  ne  doutant  pas 
que  son  désir  ne  fût  un  attrait  divin,  elles  l'engagèrent  à  le 


VOCATION  DE  LA  SŒUR  BOURGEOVS.  l653. 


r75 


nourrir  soigneusement,  8c  lui  offrirent  même  de  la  recevoir 
dans  leur  inftitut,  lorsqu'elles  iraient  s'établir  à  Villemarie, 
comme  déjà  elles  en  avaient  formé  le  projet.  La  jeune  per- 
sonne accepta  de  grand  cœur  la  propositicn,  &  leur  promit 
que,  lorsqu'elles  seraient  prêtes  à  partir,  elle  serait  elle- 
même  du  voyage. 

XXXIII. 

Peu  de  jours  avant  que  M.  de  Maisonneuve  se  pré-  mademoiselle  bour- 
sentàt  chez  ces  Religieuses,  cette  année  ]  653 ,  mademoi-    GE0YS  REC0NNAIT  M- 

u  .  DE  MAISONNEUVE, 

selle  Bourgeoys,  alors  âgée  de  trente-trois  ans,  eut  un  QU'ELLE  AVAIT  VU  EN 
songe  qui  la  frappa  beaucoup.  Il  lui  sembla  voir  un  homme  songe. 
grave  &  vénérable,  dont  l'habit  simple  &  de  couleur 
brune  ressemblait  assez  à  celui  que  portaient  alors  les 
prêtres  lorsqu'ils  allaient  à  la  campagne,  &  crut  com- 
prendre qu'un  jour  elle  aurait  avec  lui  des  rapports  parti- 
culiers, que  Dieu  ferait  naître  pour  sa  gloire.  Vivement 
touchée  de  ce  songe,  elle  en  fit  part,  le  lendemain,  à 
quelques  personnes  en  qui  elle  avait  une  confiance  parti- 
culière, sans  savoir  encore  ce  qu'il  signifiait.  Deux  ou  trois 
jours  après,  M.  de  Maisonneuve  arrivant  à  Troyes  pour 
prendre  congé  de  sa  sœur  &  des  Religieuses  de  la  Congré- 
gation de  Notre-Dame,  elles  ne  manquent  pas  de  lui  réité- 
rer leurs  inftances;  &  comme  sans  doute  il  objectait  leur 
clôture,  elles  lui  parlent  de  cette  jeune  personne,  en  lui 
faisant  connaître  son  mérite  &  sa  rare  vertu.  Bien  plus, 
elles  l'envoient  chercher  à  Finfiant  même,  pour  la  pré- 
senter à  M.  de  Maisonneuve,  &  pour  qu'elle  vienne,  de 
son  côté,  prendre  part  à  une  conversation  qui  ne  pou- 
vait manquer  de  lui  procurer  quelque  agrément.  Mais, 
à  peine  mademoiselle  Bourgeoys  eft-elle  entrée  dans  le 
parloir,  qu'elle  s'écrie,  par  un  premier  mouvement  d'é- 
tonnement  &  de  surprise  :  «  Voici  mon  prêtre,  voici 
«  celui  que  j'ai  vu  dans  mon  sommeil.  »  C'était  la 
première  fois  qu'elle  voyait  M.  de  Maisonneuve  :  aussi 
ces  Religieuses,  surprises  d'une  exclamation  si  singu- 
lière, la  prient  toutes,  à  l'envi,  de  raconter  le  songe 
qu'elle  avait  eu;  &,  sans  attendre  qu'on  la  pressât  da- 


I76   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


VEUT  CONDUIRE  MA- 
DEMOISELLE BOUR- 
GEOYS  A  VILLEMARIE. 


vantage,  elle  en  fait  aussitôt  le  récit  avec  simplicité  & 
candeur. 

xxxiv. 

m.  de  maisonneuve  Ce  songe  ne  fut  d'abord,  pour  toute  la  compagnie, 
qu'une  agréable  récréation  ;  mais  bientôt  la  chose  devint 
plus  sérieuse  qu'on  ne  l'avait  cru  d'abord;  car  M.  de 
Maisonneuve,  adressant  la  parole  à  la  jeune  personne,  lui 
demande  si  elle  serait  disposée  à  le  suivre  à  Villemarie, 
pour  y  faire  l'école  &  élever  chrétiennement  les  enfants  ; 
à  quoi  elle  répond  avec  modeftie  &  assurance  qu'elle  eft 
prête  à  partir,  si  elle  obtient  l'approbation  de  ses  supé- 
rieurs ecclésiaftiques.  A  ce  dénoûment  inattendu,  les 
Religieuses  se  récrient  &  lui  disent  qu'elle  ne  doit  y  aller 
que  dans  leur  compagnie,  conformément  à  la  promesse 
qu'on  lui  a  faite  de  l'y  conduire.  Elle,  de  son  côté,  prenant 
un  air  enjoué,  leur  répond  que,  sans  doute,  elle  a  promis 
d'être  de  la  partie  lorsqu'elles  iront  à  Villemarie,  mais 
qu'elle  ne  s'eft  pas  engagée,  si  elles  tardaient  trop,  à  ne 
pas  y  aller  sans  elles.  Cependant,  malgré  les  témoignages 
si  avantageux  que  les  Religieuses  lui  avaient  donnés  de  la 
vertu  de  cette  jeune  personne,  M.  de  Maisonneuve,  par 
un  effet  de  sa  prudence  ordinaire,  va  trouver  le  confes- 
seur qui  la  dirigeait,  &  dont  il  honorait  lui-même  les  lu- 
mières &  la  vertu,  pour  savoir  son  sentiment  sur  ce 
voyage.  Le  confesseur,  déjàinftruit  du  songe,  répond  que, 
si  la  chose  dépendait  de  lui,  il  donnerait  volontiers  les 
mains  au  départ  de  la  jeune  personne,  étant  tout  à  fait 
convaincu,  par  la  parfaite  connaissance  qu'il  a  de  toute 
sa  vie,  que  le  dessein  de  ce  voyage  vient  de  Dieu.  De  son 
côté,  Marguerite  Bourgeoys,  voyant  que  M.  de  Maison- 
neuve  songeait  sérieusement  à  la  conduire  avec  lui,  va 
consulter  le  confesseur,  puis  un  autre  prêtre,  &  enfin  le 
Grand- Vicaire  de  Troyes  ;  &  tous,  après  avoir  pris  chacun 
trois  jours  pour  réfléchir,  lui  font  la  même  réponse. 


XXXV.' 

MADEMOISELLE 


,.        Etonnée  elle-même  de  ce  parfait  accord,  elle  repré- 
geoys  fixée  dans  sa  sente  à  son  confesseur  la  peine  qu'elle  éprouve  de  s'aban- 


VOCATION  POUR  VIL' 


VOCATION   DE  LA  SŒUR  BOURGEOYS.    1 65  3 .  {77 

donner  ainsi  à  la  conduite  d'un  gentilhomme  qu'elle  n'a 
jamais  vu  que  dans  cette  occasion.  Le  confesseur,  qui  lemarie. 
connaissait  à  fond  le  caractère  &  la  vertu  solide  de  M.  de 
Maisonneuve,  lui  répond  avec  assurance  :  «  Mettez-vous 
«  entre  ses  mains  comme  entre  celles  d'un  des  premiers 
«  chevaliers  de  la  Reine  des  Anges.  »  Il  parut  que  cette 
réponse  avait  été  inspirée  de  Dieu  à  ce  bon  prêtre  :  car  sa 
pénitente,  ne  laissant  pas,  malgré  ces  assurances,  d'avoir 
encore  des  doutes  sur  la  réalité  d'une  vocation  si  extraor- 
dinaire, crut  être  honorée  d'une  faveur  célelte  qui  con- 
firma cette  réponse,  &  la  fixa  elle-même  tout  à  fait.  Elle 
la  rapporte  en  ces  termes  :  «  Un  matin,  étant  bien  éveillée, 
«  je  vois  devant  moi  une  grande  dame,  vêtue  d'une  robe 
«  comme  de  serge  blanche,  qui  me  dit  :  Va!  je  ne  t'aban- 
«  donnerai  point  ;  &  je  connus  que  c'était  la  sainte  Vierge, 
«  quoique  je  ne  visse  pas  son  visage,  ce  qui  me  rassura  & 
«  me  donna  beaucoup  de  courage  ;  &  même  je  ne  trouvai 
«  plus  rien  de  difficile,  quoique  pourtant  je  craignisse  les 
«  illusions  (1).  »  Pour  les  éviter  sûrement,  elle  se  dépouilla    ,^  Lettre  autogra- 
de tout  ce  qu'elle  possédait,  &  distribua  même  aux  Phe  de  la  sœur  Bour 
pauvres  le  peu  d'argent  qui  lui  reliait  encore.  «  Je  pensai  ge°ysaM-  ronson- 
«  que  si  cela  était  de  Dieu,  ajoute-t-elle,  je  n'avais  que 
«  faire  de  rien  porter  pour  mon  voyage.  Je  dis  en  moi- 
«  même  :  Si  c'eft  la  volonté  de  Dieu  que  j'aille  à  Ville- 
«  marie,  je  n'ai  besoin  d'aucune  chose  ;  &  je  partis,  sans 
«  deniers  ni  mailles,  n'ayant  qu'un  petit  paquet/ que  je 
«  pouvais  porter  sous  le  bras.  »  Arrivée  à  Saint-Nazaire, 
près  de  Nantes,  pour  l'embarquement,  &  pensant  qu'elle 
serait  seule  de  son  sexe  sur  le  navire,  la  Sœur  Bourgeoys 
(car  c'eft  ainsi  que  nous  la  désignerons  dans  la  suite)  fut 
agréablement  surprise  d'y  trouver  plusieurs  vertueuses 
compagnes,  qui  s'y  étaient  rendues  aussi,  de  leur  côté, 
pour  le  départ.  «  M.  de  la  Dauversière,  dit-elle,  envoya 
«  pour   l'embarquement   Marie-Marthe   Pinson  de  la 
«  Flèche,  qui  fut  ensuite  la  femme  de  Jean  Millot  ;  Marie 
«  du  Mans,  une  autre  femme  avec  son  mari  &  quelques 
«  filles.  » 


TOME  II 


I  2 


I78    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 
XXXVI.  .  . 

départ,  la  recrue  est  Toutefois  cette  satisfaction  fut  tempérée  par  bien  des 
obligée  de  rela-  accidents  durant  le  cours  de  la  traversée.  Le  vaisseau, 
appelé  le  Saint-Nicolas-de-Nantes,  qui  portait  la  recrue 
sous  la  conduite  du  capitaine  le  Besson,  étant  parti  le 
20  juin,  on  s'aperçut  bientôt  qu'il  était  pourri  &  faisait  eau 
de  toutes  parts.  Comme  cependant  on  était  fort  en  bras, 
ayant,  outre  l'équipage  ordinaire,  plus  de  cent  hommes 
pour  Villemarie,  on  espéra  qu'on  pourrait  étancher  le 
navire.  Mais,  quoique  les  gens  fussent  aux  pompes  jour  & 
nuit,  il  leur  était  impossible  d'en  venir  à  bout;  &  l'eau 
commençait  déjà  à  gagner  &  à  endommager  les  provisions, 
lorsqu'enfm,  après  avoir  fait  trois  cent  cinquante  lieues 
en  mer,  on  fut  contraint  de  revenir  à  terre,  &  de  relâcher 
à  Saint-Nazaire,  d'où  l'on  était  parti.  «  En  approchant  de 
«  terre,  dit  la  Sœur  Bourgeoys,  nous  périssions,  sans  le 
«  secours  que,  par  la  grâce  de  Dieu,  nous  reçûmes  des 
«  habitants  de  ce  lieu-là.  J'étais  fort  en  peine  de  nous  voir 
«  dans  ce  danger;  nous  étions  près  de  cent  &  vingt  passa- 
«  gers  sans  prêtres,  &  nos  gens  étaient  mal  préparés  pour 
«  mourir,  aussi  bien  que  tout  le  refïe.  M.  de  Maisonneuve 
«  fit  mettre  tous  ses  soldats  dans  une  île  d'où  l'on  ne  pou- 
«  vait  s'échapper  :  car  autrement  il  n'en  serait  pas  demeuré 
«  un  seul.  Il  y  en  eut  même  qui  se  jetèrent  à  la  nage,  pour 
«  se  sauver  ;  ils  étaient  devenus  comme  furieux  &  croyaient 
«  qu'on  les  menait  à  la  perdition.  Il  fallut  bien  du  temps 
«  pour  trouver  &  préparer  un  autre  navire,  &  pourvoir 
«  aux  autres  besoins,  en  sorte  que  l'on  ne  fit  voile  que  le 
«  jour  de  la  Sainte-Marguerite,  20  juillet,  après  avoir  en- 
ce  tendu  la  sainte  Messe.  » 

XXXVII 

la  maladie  se  met  Mais  comme  l'œuvre  de  Villemarie,  à  laquelle  cette 
dans  la  recrue.  recrue  devait  se  dévouer  avec  tant  de  résolution  &  de  cou- 
rage, était  une  œuvre  sainte,  pour  laquelle  un  grand 
nombre  d'entre  eux  eurent,  dans  la  suite,  le  bonheur  de 
verser  leur  sang,  il  plut  à  Dieu  de  les  préparer  tous  à  leur 
sacrifice  par  de  nouvelles  épreuves,  &  de  prendre  même 
déjà  pour  lui  les  prémices  de  cette  troupe  choisie.  La  ma- 


LA  RECRUE  A  QUÉBEC.  l653. 


]79 


ïadie  s'étant  bientôt  déclarée  sur  le  vaisseau,  il  y  eut  un 
grand  nombre  de  malades,  &  des  cent  treize  hommes  que 
AI.  de  Maisonneuve  conduisait  aux  frais  de  la  Compagnie 
il  en  mourut  huit  en  mer.  Ce  fut  pour  la  Sœur  Bourgeoys 
une  occasion  de  déployer  sa  charité,  en  leur  prodiguant  à 
tous  les  services  qu'elle  pouvait  leur  rendre,  &  en  les  pré- 
parant à  mourir  saintement.  Jour  8c  nuit,  elle  était  auprès 
d'eux,  elle  les  consolait  dans  leurs  maux,  &  leur  diftribuait 
généreusement  tout  ce  qu'elle  recevait  de  la  charité  du 
capitaine  &  de  celle  de  M.  de  Maisonneuve.  Celui-ci  lui 
envoyait  de  sa  table,  à  laquelle  elle  ne  voulut  jamais 
prendre  place,  tous  les  aliments  convenables;  &,  de  son 
côté,  elle  ne  les  acceptait  qu'afin  de  les  donner  aux  ma- 
lades, se  contentant  pour  elle-même  de  la  nourriture  ordi- 
naire de  l'équipage,  &  même  de  la  plus  modique  ration. 
Enfin  son  séjour  dans  le  navire  fut  une  véritable  &  con- 
tinuelle mission.  Elle  inftruisait  avec  soin  les  malades  & 
les  soldats,  leur  faisait  exactement  le  catéchisme,  récitait 
elle-même  les  prières  du  matin  &  du  soir,  &  faisait  souvent 
des  lectures  spirituelles  &  d'autres  exercices  de  piété,  sans 
que  les  incommodités  ordinaires  à  ceux  qui  ne  sont  pas 
accoutumés  à  la  navigation  ralentissent  jamais  l'ardeur  de 
sa  charité  ni  la  persévérance  de  son  zèle. 

„     ,  ,  ,    .  ,  XXXVIII. 

Pendant  que  la  recrue  était  en  mer,  les  colons  de  L,ARRIVÉE  DE  LA  RE_ 

Québec,  des  Trois-Rivières  &  ceux  de  Villemarie,  en    crue  a  québec  fait 

proie  aux  plus  vives  inquiétudes  pour  eux-mêmes,  se 

voyaient  comme  sans  défense,  exposés  à  toute  la  fureur 

des  Iroquois,  malgré  la  paix  qu'on  avait  commencé  de 

faire  avec  ces  barbares,  sur  la  durée  de  laquelle  on  ne 

comptait  pas.  Comme  on  ignorait  que  M.  de  Maisonneuve 

avait  été  obligé  de  relâcher  à  Saint-Nazaire,  ce  qui  l'avait 

retardé  de  quarante  jours,  &  qu'on  ne  le  voyait  pas  venir, 

ce  retard  fit  naître  les  plus  mortelles  angoisses.  «  Et  à  la 

«  fin,  dit  la  Sœur  Bourgeoys,  on  n'avait  guère  plus  d'es- 

«  pérance  que  nous  dussions  arriver.  »  Pour  hâter  donc  la 

venue  d'un  secours  si  ardemment  désiré  &  si  nécessaire, 


RENAITRE 
FIANCE. 


I  8C    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Ecrits  autogra- 
phes de  la  Sœur  Bour- 
geoys. 

(2)  Relation  de  i65'3, 
p.  3. 

(3)  Hiftoire  du  Mont- 
réal, 1 65a-i  65  3. 

XXXIX. 

ÉTAT  DE  FAIBLESSE  OU 
(  LA  GRANDE  COMPA- 
GNIE AVAIT  LAISSÉ 
QUÉBEC. 


les  habitants  de  Québec  firent  des  prières  publiques  & 
exposèrent  même,  pendant  plusieurs  jours,  le  Très-Saint- 
Sacrement,  jusqu'à  ce  qu'enfin,  touché  de  leur  ferveur, 
Dieu  daigna  les  exaucer.  «  Nous  arrivâmes  le  jour  de 
«  Saint-Maurice  (22  septembre)  (*),  dit  la  Sœur  Bourgeoys; 
«  mais  on  ne  prit  point  garde  à  une  arête  qui  s'enfonça 
«  tellement  dans  le  navire,  en  arrivant  devant  Québec,  que 
«  les  grandes  marées  ne  purent  le  relever,  &  qu'il  fallut  le 
«  brûler  sur  la  place.  Notre  arrivée,  ajoute-t-elle,  redonna 
«  de  la  joie  à  tout  le  monde  (1).  »  C'eft  ce  que  le  P.  Le- 
mercier  dit  aussi  dans  sa  relation  :  «  Le  secours  extraor- 
«  dinaire  qu'on  a  envoyé  par  le  dernier  embarquement  a 
<i  donné  de  la  joie  à  tout  le  pays  (2).  »  Aussi  en  rendit-on 
à  Dieu  des  aclions  de  grâces  solennelles,  en  chantant,  à 
cette  occasion,  le  Te  Deum  dans  l'église  de  Québec  (3), 

L'allégresse  qui  éclata  à  l'arrivée  de  cette  recrue  fait 
assez  comprendre  quelle  devait  être  alors  la  faiblesse  de 
Québec,  malgré  les  engagements  que  la  grande  Compa- 
gnie avait  pris  depuis  longtemps  de  l'accroître  &  de  lui 
donner  de  la  consiflance.  On  voit  aussi  par  là  rinsuffi- 
sance  de  la  mesure  que  cette  Compagnie  avait  prise  pour 
augmenter  la  colonie,  lorsque  huit  ans  auparavant  elle 
avait  cédé  aux  habitants  la  traite  des  pelleteries.  Car  cette 
cession,  en  la  dispensant  de  faire  elle-même  aucune  dé- 
pense, avait  laissé  toutes  les  charges  aux  habitants,  réduits 
par  là  à  leurs  propres  ressources  :  ce  qui  était  devenu,  à 
cause  des  guerres  continuelles,  un  fardeau  accablant  qui 
écrasait  le  pays.  Québec  se  voyait,  en  effet,  dans  une  en- 
tière impuissance  d'augmenter  le  nombre  des  colons, 
n'ayant  à  offrir,  à  ceux  qui  eussent,  eu  le  désir  de  s'établir 


("*)  La  remarque  que  fait  ici  la  Sœur  Bourgeoys  en  disant  qu'on 
arriva  à  Québec  le  jour  de  Saint-Maurice  montre  nettement  que  ce 
jour  fut  le  22  septembre  &  que,  par  conséquent,  !a  date  du  27, 
qu'on  trouve  dans  le  manuscrit  de  M.  Dollier,  eft  une  aberration  de 
l'écrivain. 


LA  RECRUE  A  QUÉBEC.    I  65  3 .  I  8 1 

dans  la  Nouvelle-France,  que  les  privations  inséparables 

de  l1  extrême  pauvreté  qu'on  y  endurait,  &  les  alarmes 

auxquelles  on  était  exposé  sans  cesse.  «  Le  magasin  de 

«  Montréal,  dit  le  P.  Lemercier,  n'a  pas  acheté  un  seul 

«  cartor  depuis  un  an.  Aux  Trois-Rivières,  le  produit  du 

«  peu  qu'on  en  a  reçu  a  été  employé  pour  fortifier  la  place, 

«  où  Ton  attendait  l'ennemi.  Dans  le  magasin  de  Québec, 

«  ce  n'eft  que  pauvreté.  Ainsi  tout  le  monde  a  sujet  d'être 

«  mécontent,  n'y  ayant  pas  de  quoi  fournir  aux  payements 

«  de  ceux  à  qui  il  eft  dû,  ni  même  de  quoi  supporter  une 

h  partie  des  charges  du  pays,  les  plus  indispensables.  Si 

«  Dieu  bénit  nos  espérances  de  la  paix  avec  les  Iroquois, 

<(  on  fera  bonne  guerre  aux  caftors  ;  &  ils  trouveront  le 

«  chemin  des  magasins  de  Montréal,  des  Trois-Rivières 

«  6c  de  Québec,  qu'ils  ont  oublié  depuis  ces  dernières 

»  années,  (i).  »  Au  refte,  rien  ne  peint  mieux  l'abandon  (i)  Reiatkmde  i653, 

où  était  alors  Québec,  que  ce  que  la  Sœur  Bourgeoys  p- a8, 

rapporte  de  la  surprise  qu'elle  éprouva  en  y  arrivant  : 

«  Il  n'y  avait  alors  à  la  Haute-Ville,  dit-elle,  que  cinq  ou 

«  six  maisons,  &  dans  la  Basse-Ville  que  le  magasin  des 

«  PP.  Jésuites  &  celui  de  Montréal.  Les  Hospitalières 

«  étaient  habillées  de  gris;  enfin  tout  était  si  pauvre,  que    (2)  Écrits  autogra- 

«  cela  faisait  pitié  (2).  »  PhcsdelaSœurBour 

r         v  '  geoys. 

Cet  état  de  faiblesse  où  il  se  voyait  alors  réduit  porta  M.  DE  lauson  essaye, 
même  M.  de  Lauson  à  faire  toutes  sortes  d'efforts  pour  MAIS  EN  VAIN>  DE  RE_ 
retenir  à  Québec  la  nouvelle  recrue,  &  il  l'aurait  empê- 
chée de  passer  outre,  si  M.  de  Maisonneuve  ne  lui  eût 
déclaré,  avec  une  modefte  fermeté,  qu'ayant  à  défendre 
un  porte  si  dangereux  que  l'était  celui  de  Villemarie,  il 
voulait  absolument  y  conduire  tous  ses  hommes;  &  qu'au 
refte  ils  avaient  trop  coûté  à  la  Compagnie  de  Montréal 
pour  qu'il  pût  en  laisser  un  seul  après  lui.  S'il  parla  avec 
cette  assurance,  &  si  M.  de  Lauson  n'insirta  pas  davan- 
tage, c'eft  que  M.  de  Maisonneuve  était  muni  d'une  lettre 
de  cachet  qui  lui  donnait  toute  autorité  pour  le  Gouverne- 
ment de  Villemarie.  Par  l'arrêt  de  1648,  le  Roi  avait  dé- 


TENIR  LA  RECRUE 
QUÉBEC, 


l82   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


claré  que  le  Gouverneur  général  n'exercerait  cette  charge 
que  pendant  trois  ans,  du  moins  qu'il  ne  pourrait  y  être 
promu  de  nouveau  qu'une  seule  fois.  Mais  comme  M.  de 
Maisonneuve  était  Gouverneur  particulier  de  File  de  Mont- 
réal depuis  près  de  douze  ans,  les  Associés,  ses  confrères, 
avaient  eu  quelque  sujet  de  craindre  que  M.  de  Lauson, 
pour  lui  susciter  de  nouveaux  embarras,  ne  lui  conteftât 
son  titre  de  Gouverneur  ;  &,  afin  de  prévenir  ces  difficultés, 
ils  avaient  obtenu  du  Roi  une  lettre  de  cachet,  en  date  du 
8  avril  i653,  qui  avait  été  adressée  à  M.  de  Maisonneuve 
lui-même,  avant  son  départ  de  France.  Par  cette  lettre, 
Louis  XIV  approuvait  de  nouveau  le  choix  que  les  sei- 
gneurs de  Montréal  avait  fait  de  la  personne  de  M.  de 
Maisonneuve  pour  la  charge  de  Gouverneur  de  cette  île, 
&  donnait  à  celui-ci  toute  autorité  pour  travailler  à  l'éta- 
(0  Archives  du  sé-  bîissement  de  la  colonie  de  Villemarie  (i).  M.  de  Lauson 
minaire  deViiiemane.  ne  renouvela  plus  ses  infïances  ;  mais,  lorsque  M.  de  Mai- 

lnyentaire  de  Pans.  r  .  \t-it 

sonneuve  voulut  faire  monter  sa  recrue  à  villemarie,  on 
lui  refusa  des  barques,  que  pourtant  on  était  tenu  de  lui 
fournir;  &,  par  suite  de  ce  refus,  presque  tous  les  soldats 
de  la  recrue  furent  obligés  de  séjourner  un  temps  consi- 
dérable à  Québec,  en  attendant  que  M.  de  Maisonneuve 
pût  se  procurer  d'autres  moyens  de  transport. 

XLI. 

m.  de  maisonneuv-e  En  arrivant  il  avait  trouvé  mademoiselle  Mance  qui 
l'attendait,  &  il  s'était  empressé  de  lui  faire  connaître  le 
caractère  &  les  vertus  de  la  Sœur  Bourgeoys.  «  J'amène, 
«  lui  dit-il,  une  excellente  fîlle,  personne  de  bon  sens  & 
«  d'un  esprit  droit,  dont  la  vertu  eft  un  trésor,  qui  sera 
<(  d'un  puissant  secours  pour  Montréal.  »  Puis,  faisant 
allusion  au  pays  d'où  lui-même  était  originaire,  aussi  bien 
que  mademoiselle  Mance  &  la  famille  d'Aillëbouft,  il 
ajouta  :  «  Au  refte,  c'eft  encore  un  fruit  de  notre  Cham- 
«  pagne,  qui  semble  vouloir  donner  à  ce  lieu  plus  que 
«  toutes  les  autres  provinces  ensemble.  »  Il  lui  fit  aussi 
connaître  les  circonftances  de  la  vocation  de  la  Sœur 
Bourgeoys,  &  les  espérances  qu'il  avait  conçues  de  sa 


PRESENTE  LA  SŒTJR 
BOURGEOYS  A  MADE- 
MOISELLE MANCE. 


LA  RECRUE  A  QUÉBEC.    1 653. 


i83 


ferveur  pour  l'inltriKtion  &  la  sanctification  des  jeunes 
personnes  de  Villemarie.  Dès  ce  moment  mademoiselle 
Mance  lui  donna  sa  plus  entière  confiance,  la  considérant 
comme  une  compagne  8c  une  sœur  que  Dieu  lui  associait, 
pour  travailler  de  concert,  quoique  d'une  manière  diffé- 
rente, à  la  formation  8c  à  la  sanctification  de  la  colonie. 
Ces  deux  saintes  âmes  n'eurent  pas  cependant  alors  la 
satisfaction  de  se  communiquer  leurs  pensées  &  leurs 
vues  aussi  librement  quelles  l'auraient  désiré.  Made- 
moiselle Mance,  retenue  depuis  longtemps  à  Québec, 
retourna  promptement  à  Villemarie  pour  y  annoncer 
enfin  l'arrivée  de  M.  de  Maisonneuve  8c  celle  de  la  nou- 
velle recrue  ;  8c  la  Sœur  Bourgeoys  refla  à  Québec,  où 
sa  présence  était  nécessaire  au  service  journalier  des 
soldats. 


XLII. 


Elle  devait  y  donner  des  soins  à  ceux  qui  n'étaient  changement  remar- 


pas  entièrement  guéris  de  la  maladie  dont  on  a  parlé,  & 
difiribuer  aux  autres  les  provisions  de  bouche,  comme 
l'avait  fait,  en  1641,  mademoiselle  Mance  à  l'égard  de  la 
première  recrue.  Dans  cet  exercice  de  charité,  elle  eut 
occasion  de  se  convaincre  par  elle-même  du  changement 
merveilleux  que  la  grâce  opérait  sur  la  plupart  de  ceux  qui 
se  dévouaient  à  l'œuvre  de  Villemarie,  comme  déjà  le 
révérend  P.  Vimont  l'avait  fait  remarquer  dans  sa  relation 
de  l'année  i6q3  (1).  Quoiqu'on  eût  pris  toutes  les  précau- 
tions désirables  pour  former  cette  dernière  recrue  d'hom- 
mes vertueux  8c  intègres,  la  Sœur,  ainsi  qu'on  l'a  raconté, 
ne  jugeait  pas  qu'ils  fussent  tous  disposés  à  mourir  sain- 
tement, lorsqu'en  relâchant  à  Saint-Nazaire  le  navire 
avait  été  sur  le  point  de  faire  naufrage.  Mais,  après  la 
maladie,  8c  surtout  après  qu'ils  eurent  mis  le  pied  sur  la 
terre  de  Canada,  ils  semblèrent  être  transformés  en  des 
hommes  nouveaux.  «  Peu  de  temps  après  leur  arrivée  à 
«  Québec,  »  dit  la  Sœur  elle-même,  dans  l'énergique  sim- 
plicité de  son  langage,  «  ces  cent  hommes  étaient  changés 
«  comme  le  linge  qu'on  a  mis  à  la  lessive.  » 


QUABLE  DANS  PLU- 
SIEURS DES  HOMMES 
DE   LA  RECRUE. 


(r)  Ch.  i,  p.  2. 


XLIII. 

OCCUPATION       DE  LA 
SOEUR   BOURGEOYS  A 


184   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


Obligée  de  demeurer  avec  Je  plus  grand  nombre  au 
Québec,"  en""atten-  magasin  de  Montréal,  où  se  trouvaient  les  denrées  qu'elle 
dant  le  départ  de  avait  à  diftribuer  chaque  jour,  elle  ne  laissa  pas  d'aller 
saluer  les  deux  communautés  établies  à  Québec,  celle  des 
Hospitalières  &  celle  des  Ursulines.  Ces  dernières,  sachant 
que  les  Associés  de  Montréal  avaient  formé  le  dessein 
d'établir  des  Religieuses  à  Villemarie  pour  l'inftruction  des 
enfants,  désiraient  d'y  envoyer  quelques-unes  d'entre  elles, 
comme  les  Religieuses  de  la  Congrégation  de  Troyes  l'es- 
péraient aussi  pour  elles-mêmes;  &  c'était  l'un  des  motifs 
qui  avaient  retenu  autrefois  madame  de  la  Pelterie  à 
Villemarie,  malgré  les  inftances  qui  lui  étaient  faites  pour 
qu'elle  retournât  à  Québec.  «  Le  sujet  qui  la  retient  à 
«  Montréal,  écrivait,  en  1642,  la  Mère  de  l'Incarnation, 
«  eft  qu'elle  y  cherche  le  moyen  d'y  faire  un  second  éta- 
«  blissement  de  notre  Ordre,  au  cas  qu'elle  rentre  dans 
«  la  jouissance  de  son  bien;  mais  je  n'y  vois  nulle  appa- 
«  rence,  &  le  danger  où  elle  eft  de  sa  personne  me  touche 
ci)  Lettre  26%  29  «  plus  que  toutes  les  promesses  qu'elle  me  fait  (i).  »  De 
sept.  1642,  P.  372.     jeur  côté,  les  Ursulines  seraient  volontiers  entrées  dans 
les  vues  de  madame  de  la  Pelterie,  pour  avoir  ainsi  l'oc- 
casion d'exercer  leur  zèle  à  Villemarie,  si  elles  y  eussent 
eu  une  fondation  qui  pourvût  à  leur  subsiftance.  «  Mais 
,  «  on  ne  trouve  rien  de  fait  en  ce  pays,  écrivait  en  1654  la 
«  même  Religieuse,  &  l'on  n'y  peut  rien  faire  qu'avec  des 
(z)  ibid.,  p.  3:3.        frais  immenses  (2).  »  Sachant  donc  que  la  Sœur  Bour- 
geoys  devait  y  aller  pour  inftruire  les  petites  filles,  & 
ignorant  alors  que  Dieu  voulait  se  servir  d'elle  pour  donner 
naissance  à  un  nouvel  Inftitut,  ces  Religieuses  lui  offrirent 
obligeamment  de  la  recevoir  dans  le  leur,  comme  déjà, 
de  leur  côté,  plusieurs  autres  communautés  l'avaient  fait 
en  France,  afin  de  lui  fournir  par  là  plus  de  moyens 
d'utiliser  son  zèle  apoftolique  &  ses  rares  talents.  Son 
entrée  dans  la  communauté  des  Ursulines  eût  rendu  d'ail- 
leurs plus  facile  l'établissement  de  celles-ci  à  Villemarie, 
la  Sœur  Bourgeoys  ayant  déjà  été  choisie  pour  y  élever 
la  jeunesse.  Mais,  quelque  honorable  que  fût  cette  propo- 


LA  RECRUE  A  QUÉBEC.  l653. 


185 


sition,  elle  ne  crut  pas  devoir  l'accepter,  comme  étant 
incompatible  avec  le  désir  qu'elle  avait  d'aller  immédiate- 
ment 8c  de  vivre  à  Villemarie,  ainsi  qu'elle-même  nous 
l'apprend.  «  Mademoiselle  Mance  retourna  à  Montréal, 
«  dit-elle,  &  je  restai  seule  à  Québec  pour  faire  fournir 
«  les  provisions  aux  soldats.  Ils  étaient  doux  comme  de 
«  vrais  Religieux,  ce  qui  me  donnait  bien  de  la  joie  d'aller 
«  à  Villemarie  ;  les  Ursulines  me  firent  la  grâce  de  m'offrir 
«  leur  maison,  mais  ce  n'était  pas  où  je  désirais  demeu-    (0  Lettres  autogra- 

rer  (l)f*)  phesdelaSceurBour- 
\   '  V  /"  geoys. 

XLIV. 

M.  de  Maisonneuve,  arrivé  avec  sa  recrue  à  Québec  arrivée  de  la  recrue 
le  22  septembre,  y  fut  retenu  tout  le  mois  d'ofïobre  par  a- villemarie. 
la  difficulté  de  trouver  des  barques;  s'en  étant  enfin  pro- 
curé, il  partit  avec  tout  son  monde,  qu'il  fit  marcher 
devant  lui,  voulant  aller  le  dernier  pour  être  assuré  de  ne 
laisser  personne.  Ce  fut  une  joie  inexprimable  à  Ville- 
marie de  le  voir  arriver  avec  cette  recrue  de  plus  de  cent 
hommes;  &,  de  toutes  parts,  ce  n'étaient  qu'adions  de 
grâces  qu'on  rendait  à  Marie,  la  patronne  du  pays,  aux 
prières  de  laquelle  on  avait  attribué  jusque-là,  avec  tant 
de  raison,  la  conservation  si  providentielle  de  cette  colonie 

fondée  pour  Sa  gloire  (2).  (2)  Annales  de  l'Hô- 

tel-Dieu Saint-Joseph, 

 —   par  la  Sœur  Morin. 

(*)  Dans  la  Vie  de  la  Sœur  Bour geoys,  ces  paroles  ont  été  divi- 
sées &  rapportées  en  deux  endroits  différents,  à  cause  du  double 
objet  qu'elles  énoncent.  Nous  donnons  ici  le  texte  entier  &  suivi,  tel 
qu'on  le  lit  dans  les  manuscrits  originaux  de  la  Sœur,  conservés  en- 
core à  Villemarie. 


1 86    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


CHAPITRE  X 


PREMIERE   ORGANISATION  DE  LA  COLONIE  DE  VILLEMARIE. 


I.  t 

villemarie  ne  prend        Avant  de  reprendre  la  suite  des  faits  que  nous  avons 
la  forme  d'une  co-  £  raconter,  il  eft  nécessaire  défaire  ici  une  digression 

lonie  qu'en  i 653.  .  t    _  i  * 

&  d  interrompre  le  récit  des  événements  de  la  guerre, 
pour  considérer  les  moyens  que  la  sagesse  de  M.  de  Mai- 
sonneuve  employa  dans  la  première  organisation  de  Ville- 
marie;  car  l'arrivée  de  la  recrue  de  1 653,  la  plus  nom- 
breuse &  la  mieux  composée  qu'on  y  eût  vue  jusqu'alors, 
fut,  à  proprement  parler,  le  commencement  de  l'établis- 
sement solide  de  cette  colonie.  Jusqu'à  ce  moment,  on  n'y 
avait  eu  qu'un  porte  militaire,  le  Fort  étant  la  demeure 
ordinaire  de  tous  les  habitants  du  lieu;  &  si,  après  le 
voyage  de  mademoiselle  Mance  en  France,  ils  avaient 
essayé  de  sortir  de  ce  réduit  pour  s'établir  sur  des  terres, 
ils  s'étaient  vus  bientôt  contraints  d'y  rentrer,  ainsi  que 
dans  le  bâtiment  de  l'hôpital,  transformé  en  une  sorte  de 
redoute,  &  gardé,  aussi  bien  que  le  Fort,  par  une  garni- 
son. Il  en  avait  été  de  même  à  Québec;  cette  année  1 653, 
on  ne  voyait  encore  autre  chose,  ainsi  qu'il  vient  d'être 
dit,  que  le  Fort  &  cinq  ou  six  maisons,  ce  qui  donne  assez 
à  entendre  que,  comme  à  Villemarie,  le  Fort  de  Québec 
était  la  demeure  habituelle  de  presque  tous  les  Français 
de  ce  lieu.  Enfin,  aux  Trois-Rivières,  on  était  dans  la 
même  nécessité,  pour  se  prémunir  contre  les  attaques  si 
fréquentes  des  barbares.  Ces  réunions  de  Français,  en 
Canada,  ressemblaient  moins  à  des  colonies  qu'à  des 
corps  de  troupes  retranchés  dans  des  portes  de  défense; 
c'étaient  plutôt  des  hommes  qui  préparaient  les  voies  à 


YILLEMARIE   FORMÉE  EN   COLONIE.    1 65 3 .  1 87 


l'établissement  de  colonies,  que  des  colonies  proprement 
dites,  c'elt-à-dire,  des  corps  de  cité  composés  de  divers 
membres,  qui  se  prêtassent  un  mutuel  secours  &  se  pro- 
curassent, les  uns  aux  autres,  les  choses  nécessaires  à 
la  vie. 


n. 


de  Maisonneuve  venait  «•  de  maisonneuve  as- 
sure des  avantages- 


ToUS  ces  soldats,  que  M 
d'amener  de  France,  ne  s'étaient  engagés,  la  plupart,  à 
servir  la  Compagnie  de  Montréal  &  à  demeurer  dans  le 
pars,  que  l'espace  de  cinq  ans.  Néanmoins,  touchés  des 
bons  procédés  de  leur  Gouverneur,  &  heureux  de  se 
trouver  dans  une  réunion  de  personnes  si  cordialement 
unies  entre  elles,  si  zélées  pour  l'établissement  de  la  reli- 
gion, plusieurs  désirèrent  de  se  fixer  à  Villemarie  &  d'y 
demeurer  jusqu'à  la  fin  de  leurs  jours;  &  M.  de  Maison- 
neuve,  qui  les  y  avait  conduits  dans  cette  espérance,  con- 
naissant leur  désir,  fit  publier  par  deux  fois,  au  prône,  en 
décembre  1 653,  que  tous  ceux  qui  voudraient  se  fixer 
pour  toujours  dans  l'île  allassent  le  trouver.  Son  intention 
était  de  leur  abandonner,  pour  cette  fin,  les  sommes  qui 
leur  avaient  été  avancées,  tant  en  France  que  depuis  leur 
arrivée  en  Canada,  &  de  donner  à  chacun  des  terres  en 
propre,  afin  qu'ils  les  cultivassent,  ainsi  qu'un  arpent  dans 
le  lieu  désigné  pour  la  ville,  où  ils  se  conftruisissent  des 
maisons.  Il  se  proposait  enfin  de  les  gratifier  d'une  somme 
d'argent  qui  facilitât  à  chacun  les  moyens  de  s'établir  à 
Villemarie,  à  la  charge  pour  eux  de  rendre  cette  dernière 
somme,  s'ils  quittaient  un  jour  l'île  de  Montréal  :  à  moins 
que,  par  force  majeure  ou  autrement,  les  Français  ne  vins- 
sent à  l'abandonner  tout  à  fait.  Le  premier  qui  se  présenta 
&  accepta  ces  conditions  fut  André  Demers.  Le  premier 
jour  de  l'an  1654,  il  reçut  quatre  cents  livres,  en  promettant 
de  rendre  cette  somme,  s'il  allait  faire  sa  demeure  ordi- 
naire hors  de  l'île  de  Montréal;  &,  deux  jours  après,  Jean 
des  Carryes  &  Jean  le  Duc  reçurent  la  somme  de  neuf 
cents  livres,  &  firent  la  même  promesse.  Le  22,  Antoine 
Primot,  Jacques  Messier  &  Charles  le  Moyne  firent  aussi 


A  tous  ceux  qui  veu- 
lent se  fixer  dans 
l'île. 


I  88    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


leur  déclaration,  &  le  Moyne,  déjà  pourvu  de  la  place  de 
garde-magasin,  reçut  quatre  cents  livres.  Le  lendemain, 
Jean  Lemercher,  Mathurin  Langevin,  Ives  Baftard,  Si- 
mon Galbrun,  Pierre  Vilain,  Toussaint  Huneault,  Jacques 
Mousseaux,  Bertrand  de  Rennes  &  Simon  Desprès  firent 
la  même  déclaration,  après  avoir  reçu  chacun  une  gratifi- 
cation de  cinq  cents  livres.  Sans  poursuivre  ici  ce  détail, 
nous  dirons  qu'un  grand  nombre  d'autres  chefs  de  famille 
prirent  le  même  engagement,  &  reçurent  une  gratification 
de  cinq  ou  six  cents  livres  chacun  (*). 

m. 

GRATiFicvnoNs  hono-        Quelque  modiques  que  puissent  paraître  aujourd'hui 

RABLES    FAITES    AUX     „„„„  >  j  1  1  I  

ces  sommes,  a  cause  du  changement  survenu  dans  la  va- 

•PREMIERSCOLONSPAR  %-      3  Q 

LA  COMPAGNIE  DE  leur  relative  du  numéraire,  elles  étaient  suffisantes  alors 
montreal.  pour  conffruire  une  maison,  la  fournir  des  meubles  né- 


(*)  Le  23  janvier  1654,  Jacques  Picot,  Jean  Aubuchon,  &  le 
2  février  René  Bondy,  Pierre  Godin  &  Marin  Janot  promirent,  à 
leur  tour,  de  se  fixer  dans  l'île  de  Montréal,  aux  mêmes  conditions 
que  les 'précédents  :  ce  que  firent  aussi,  le  lendemain,  Michel  Talmi, 
Sébaftien  Audeau  &  Nicolas  Godet,  qui,  chacun,  reçurent  six  cents 
livres.  Le  4  février,  Jean  de  Saint-Pèr*  reçut  six  cents  livres,  &  Jean 
des  Roches  quatre  cents,  &  dans  leur  a£te  d'engagement  il  fut  expres- 
sément ftipulé  que  l'obligation  de  demeurer  toujours  dans  l'île  était 
personnelle  aux  contractants,  &  ne  s'étendrait  pas  à  leurs  enfants  ni 
à  leurs  ayants  cause.  Le  1 5  du  même  mois,  Jacques  Archambault  & 
Urbain  Tcissier,  dit  Lavigne,  s'engagèrent  aussi,  &  d'autres  dans  le 
courant  de  la  même  année,  entre  autres  Julien  Dobigeon,  Louis 
Loisel,  qui  reçut  mille  livres  tournois,  Louis  Guertin,  Etienne  Lair, 
Jean  Frenot,  Pierre  Chauvin,  Giles  Lauson,  Jean  Olivier,  André 
Hurtebise,  Marin  Hurtebise,  Louis  de  la  Soudraie,  Olivier,  dit  le 
petit  Breton,  qui,  chacun,  reçurent  cinq  cents  livres,  indépendam- 
ment des  sommes  qui  leur  avaient  été  avancées,  ainsi  que  Fiacre  Du- 
charme,  Jean  Vallets  &  Pierre  Piron.  L'année  suivante,  Paul  Benoît, 
Simon  Leroi,  Pierre  Bruzé,  Pierre  Papin,  Mathurin  Jousset,  Nicolas 
Duval,  Zacharie  Desorsons,  Jean  Gaftau  &  Pierre  Hardy  contrac- 
tèrent le  même  engagement,  après  avoir  reçu  chacun  cinq  cents 
livres.  Enfin,  outre  les  chefs  de  famille  qu'on  vient  d'énumérer, 
d'autres  étaient  déjà  établis  à  Villemarie,  tels  que  Gilbert  Barbier, 
Louis  Prudhomme,  François  Godet,  fils  de  Nicolas,  Jean  Loisel. 
Mathurin  Monnier. 


YII.LEMARIE   FORMÉE  EN   COLONIE.    1 653 . 


cessaires  8c  mettre  des  hommes,  amis  de  la  simplicité,  en 
état  de  se  suffire  par  leur  travail  L'on  en  sera  convaincu, 
si  Ton  compare  ces  gratifications  pécuniaires  avec  celles 
que  Louis  XIV  rit  lui-même,  environ  douze  ans  après,  aux 
soldats,  aux  sergents  et  aux  officiers  de  ses  troupes,  pour  les 
déterminer  à  s'établir  en  Canada.  Aux  soldats  il  donna 
cent  livres,  ou  cinquante  livres  &  des  vivres  pour  un  an  ; 
aux  sergents,  cent  cinquante  livres,  ou  cent  livres  avec  des 
vivres  pour  l'année  (i).  Les  colons  de  Villemarie,  en  re- 
cevant cinq  ou  six  cents  livres,  furent  donc  traités  avec 
bien  plus  d'avantages,  &  à  peu  près  comme  le  roi  traita  les 
officiers  des  troupes  pour  les  établir  dans  le  pays.  Ainsi 
nous  verrons  qu'aux  capitaines,  aux  lieutenants  &  aux 
enseignes  de  quatre  compagnies,  formant  en  tout  douze 
officiers,  il  donna  six  mille  livres  (2)  à  partager  entre  eux, 
&  qu'à  M.  de  Contrecœur  il  donna  six  cents  livres  (3).  On 
peut  encore  comparer  les  sommes  dont  M.  de  Maison- 
neuve  gratifia  les  colons,  avec  celles  qui  étaient  ordinaire- 
ment stipulées  dans  les  contrats  de  mariage  des  personnes 
du  pays  les  plus  aisées  &  les  plus  honorables.  Le  futur 
époux  assurait  pour  douaire  à  sa  fiancée  une  rente  via- 
gère de  cinquante  ou  soixante  livres,  avec  son  logement 
dans  sa  maison  principale  (4),  &  la  fiancée  lui  apportait 
en  dot  la  somme  de  cinq  cents  livres,  &  quelquefois  des 
effets  mobiliers. 

Par  le  contrat  de  mariage  de  Louis  Prudhomme  avec 
Roberte  Gadois,  le  s:eur  Gadois  père  donne  à  sa  fille, 
outre  la  somme  de  cinq  cents  livres,  un  lit  complet,  cin- 
quante aunes  de  toile,  une  vache  avec  son  veau,  six  plats, 
six  assiettes,  un  pot  d'étain;  &,  dans  un  pays  nouveau, 
tel  qu'était  alors  le  Canada,  ces  objets  mobiliers,  qu'on  ne 
pouvait  se  procurer  qu'avec  beaucoup  de  peine,  étaient 
considérés,  à  cause  de  la  sévérité  des  mœurs  primitives, 
comme  une  sorte  de  luxe,  qui  ne  pouvait  être  le  partage 
que  d'un  très -petit  nombre  de  colons.  On  se  formerait 
une  très-fausse  idée  de  l'aisance  domeftique  de  ces  pre- 


(1)  Relation  de  1668, 
P.  3. 


(2)  Archives  de  la 
marine,  regiftre  des 
expéditions  concer- 
nant les  colonies  des 
Indes,  1670,  fol.  27. 

(3)  Regiftre  des  dé- 
pêches de  Colbert, 
1671,  fol.  ig. 

(4)  Greffé  de  Ville- 
marie, contrats  de  ma- 
riage de  Louis  Pru- 
dhomme, 3  nov.  i65o; 
de  Gilbert  Barbier, 
du  14  nov.  i65o;  de 
Jean  de  Saint-Père, 
i65i,  &c. 

IV. 

SÉVÉRITÉ  DES  MOEURS 
PRIMITIVES  DE  LA  CO- 
LONIE. 


IQO   IM  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


miers  temps  de  la  colonie,  si  on  la  comparait  avec  les  dé- 
licatesses excessives,  que  le  luxe  moderne  de  l'Angleterre  y 
a  introduites  de  nos  jours;  &,  pour  en  juger  plus  saine- 
ment, il  faudrait  mettre  en  parallèle  cette  ancienne  ma- 
nière de  vivre  des  Canadiens  Français,  avec  celle  qui  était 
alors  usitée  en  Angleterre  (*).  Au  refte,  rien  n'était  plus 
avantageux,  ni  même  plus  nécessaire  au  solide  établisse- 
ment &  au  bien  moral  du  pays,  que  cette  simplicité  aus- 
tère, puisque  les  plus  habiles  politiques  ont  reconnu  que 
le  luxe,  quand  il  gagne  toutes  les  conditions,  eft  la  ruine 
des  empires,  &  que  les  plus  sages  n'ont  pas  craint  de  faire 
des  lois  pour  en  réprimer  les  excès.  Jean  II,  roi  de  Por- 
tugal, surnommé  le  Parfait,  ayant  rendu  des  ordonnances 
pour  arrêter  les  progrès  du  luxe  dans  ses  États,  ses  mi- 
nières lui  objectèrent  qu'elles  seraient  préjudiciables  au 
commerce.  «  Vous  vous  trompez,  leur  répondit-il;  il  suffit 
«  que  la  moitié  de  mes  sujets  donne  dans  le  luxe  pour 
(i)  L'An  de  vérifier  «  fournir  de  l'occupation  à  l'autre  (i)  &  maintenir  ainsi 
s  dates,  t.  i,  legne  ((  pharmonj;e  dans  ia  société.  »  Voici  comment,  d'après 

;  Jean  H,  p.  76 r.  _  _  >  r 

ces  principes,  M.  de  Maisonneuve  pourvut  à  l'établisse- 
ment des  premiers  colons. 


(*)  Avant  le  commencement  du  dix-septième  siècle,  tous  les 
meubles  des  Anglais  &  leurs  uftensiles  étaient  de  bois;  l'usage  des 
couteaux  ne  fut  introduit  chez  eux  qu'en  1 563;  &  il  n'y  avait  presque 
de  vin  que  chez  les  apothicaires,  ou  il  était  compté  parmi  les  remèdes. 
A  Londres  &  dans  les  autres  grandes  villes  du  royaume,  il  y  avait 
très-peu  de  cheminées  :  on  faisait  le  feu  au  coin  d'un  des  murs,  &  la 
fumée  sortait  par  le  toit,  par  la  porte  ou  par  la  fenêtre;  les  habitants 
dormaient  sur  des  bottes  de  paille,  un  rouleau  de  bois  leur  servait 
de  coussin.  Les  personnes  de  la  Cour  se  ressentaient  elles-mêmes  de 
cette  sévérité  dans  les  mœurs;  ainsi  la  reine  Elisabeth,  qui  mourut 
au  commencement  du  dix-septième  siècle,  reçut  en  présent,  la  troi- 
sième année  de  son  règne,  une  paire  de  bas  de  soie  noirs  tricotés, 
chose  inouïe  jusqu'alors  en  Angleterre;  &  depuis  ce  temps  elle  ne 


(2)  L'Art  de  vcnher  p0rt:a  ^\us             je  ia;nej  comme  elle  faisait  auparavant.  Avant 

ks dates,  1. 1,  dermere  panne-e  T5g8,  cette  princesse  paraissait  dans  les  cérémonies  publi- 

cdition  des  Benedic-  ,                J       ,      .  ,J             ,       .                               *  * 

Q,  .   p  .  .  t  ques  montée  en  croupe  derrière  son  chambellan;  car  ce  ne  rut  qua 

tins,  170.5,  în-rol.  t.  1,  1                                  r                                 r  .  * 

rim^  pi'tfiicoV.Atv,  „  partir  de  cette  année  qu  on  commença  à  taire  usage  de  carrosses  en 


règne  d'Elisabeth,  p.  Pai"tir  de  cette  annee  ^u 
826.  Angleterre  (2). 


VILLEMARIE  FORMÉE  EN  COLONIE.    1 65  3 .  I  g  I 

V. 

Par  suite  de  leur  engagement,  il  donna  à  chacun  construction  de  mai- 
d'eux  trente  arpents  de  terre,  qu'ils  devaient  cultiver,  si-    S0NS  A  VILLEMARIE- 
tués  le  plus  souvent  au  coteau  Saint-Louis  ou  à  la  contrée 
Saint-Joseph,  <k,  en  outre,  un  arpent  ou  un  demi-arpent 
dans  le  lieu  désigné  pour  la  ville,  sur  lequel,  comme  nous 
l'avons  dit,  chacun  devait  se  conftruire  une  maison  pour 
l'habiter.  Dès  l'arrivée  de  la  dernière  recrue,  on  se  mit 
donc  à  abattre  des  arbres  &  à  préparer  des  pièces  de  bois, 
afin  d'élever,  sans  délai,  des  bâtiments  de  charpente.  «  Les 
«  défricheurs,  les  charpentiers,  les  menuisiers,  les  maçons 
»  préparaient  les  matériaux  nécessaires,  dit  la  Sœur  Mo- 
»  rin;  ils  se  portaient  à  l'ouvrage  avec  zèle  &  ardeur,  & 
«  les  mieux  accommodés  des  habitants  se  firent  alors  de 
«  petites  maisons  de  bois,  où  ils  se  retirèrent  (i).  »  En  vue    (i)  Annales  de  niô- 
de  hâter  ces  conftructions,  plusieurs  s'associaient  ensemble  tel-^ie"  Samt-Joseph 

7  £  _  parla  Sœur  Morin. 

8c  travaillaient  conjointement.  Ainsi,  cette  année  1654, 
Jacques  Picot  6c  Jean  Aubuchon,  de  l'agrément  de  M.  de 
Maisonneuve,  s'engagèrent  à  bâtir,  sur  la  concession  du 
premier,  une  maison  de  trente  pieds  &  à  défricher  huit  ou 
dix  arpents  de  terre,  avec  promesse  d'en  jouir  en  com- 
mun, jusqu'à  ce  qu'ils  eussent  confirait  une  seconde  mai- 
son &  défriché  le  même  nombre  d'arpents  sur  une  autre 
terre,  que  M.  de  Maisonneuve  donnerait  à  Aubuchon  (2).  (2)  Aftedu  24  jan- 
Pareillement,  cette  même  année,  Fiacre  Ducharme  &  vl£r  l654' 
Jean  Vallets  s'engagèrent  à  bâtir,  pour  leur  usage  com- 
mun, une  maison  sur  un  arpent  de  terre,  dans  l'enclos 
désigné  pour  la  ville,  avec  promesse  de  défricher  des  terres 
lorsqu'ils  pourraient  le  faire  sans  avoir  à  redouter  les  em- 
buscades des  Iroquois  (3).  d^iesT*  **"  " 

VI. 

La  contraction  des  bâtiments  &  la  culture  des  terres  LES  COLONS  DE  VILLE - 
ne  firent  cependant  pas  négliger  les  précautions  à  prendre .  MARIE  S0RTENT  DU 

1  A  T       -17-11  •  '  •  %-     ,,    .  FORT     ET  HABITENT 

pour  la  sûreté  de  Villemane.  Des  son  arrivée,  M.  de  Mai-    DES  musons  de  dé- 
sonneuve  avait  augmenté  les  bâtiments  de  l'hôpital;  &,  FENSE- 
afin  de  les  garantir  des  insultes  des  Iroquois,  il  avait  fait 
conftruire,  tout  auprès,  deux  redoutes,  où  Ton  plaça  deux 
pièces  de  fonte  &  toutes  les  autres  munitions  nécessaires 


IÇ2   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


en  cas  d'attaque.  L'arrivée  de  cette  nombreuse  recrue  & 
les  travaux  de  défense  que  les  colons  exécutaient  inspirè- 
rent de  la  crainte  aux  Troquois  ;  ce  qui  fut  cause  qu'au  prin- 
temps de  1654,  mademoiselle  Mance  quitta  le  Fort  &  rentra 
à  l'hôpital,  d'où  elle  ne  sortit  plus  dans  la  suite.  De  leur 
côté,  à  mesure  qu'ils  avaient  confinait  des  maisons  pour 
leur  usage,  les  colons  quittaient  aussi  le  Fort  &  allaient 
les  habiter.  Ces  maisons,  en  i65g,  étaient  au  nombre 
d'environ  quarante,  toutes  isolées  &  situées  les  unes  en 
face  des  autres,  de  manière  à  se  protéger  8c  à  se  défendre 
(0  Emplois  du  vî-  mutuellement  (1)  :  car  dans  chacune  on  avait  eu  soin  de 
comte    d'Argenson.  pratiquer  des  meurtrières  d'où  l'on  pût  en  assurance  faire 

Manuscntdela  Bibho-  r         *-  .  r 

thèque  du  Louvre.  feu  sur  les  assaillants.  Ainsi  transformées  en  autant  de 
redoutes  &  habitées  par  des  soldats  armés,  ces  maisons 
devinrent  un  moyen  &  tout  à  la  fois  un  motif  des  plus 
efficaces  pour  exciter  ceux  à  qui  elles  appartenaient  à  dé- 
fendre vigoureusement  le  pays,  en  défendant  ainsi  leurs 
propres  foyers.  Aussi  rendirent-elles  comme  inutile  le 
Fort  de  Villemarie,  dont  on  cessa  alors  de  réparer  les 
baftions,  que  les  glaces  du  fleuve  endommageaient  fré- 
quemment; &  il  ne  refla  plus  dans  le  Fort  que  M.  de  Mai- 
sonneuve,  la  famille  d'Aillebouft,  le  Major  avec  la  garni- 
son ordinaire ,  &  quelques  autres  personnes ,  parmi  les 
quelles  la  Sœur  Bourgeoys. 

VII. 

REDOUTES  CONSTRUITES  La  plus  grande  partie  des  terres  qu'on  défrichait  alors 

était  située  au  coteau  Saint-Louis  ;  &,  comme  les  travailleurs 
pouvaient  y  être  attaqués  à  l'improvifle  par  les  Iroquois, 
M.  de  Maisonneuve  avait  eu  la  précaution  de  faire  cons- 
truire, au-dessous  du  coteau,  une  redoute,  qui  leur  servît 
de  retraite  et  de  lieu  de  défense.  Elle  avait  vingt  pieds  en 
carré  dans  œuvre,  seize  de  hauteur,  &  était  accompagnée 
d'une  cheminée,  que  le  froid  excessif  du  pays  rendait  né- 
cessaire. Mais,  dès  le  mois  de  février  1654,  les  défriche- 
ments s'étendant  plus  loin  de  ce  côté,  il  fit  conftruire  une 
seconde  redoute,  au-dessus  du  coteau  Saint-Louis,  sem- 
blable à  la  première;  &  comme  ce  nouveau  moyen  de 


AU  MILIEU  DES  CHAMPS 
POUR  PROTÉGER  LES 
TRAVAILLEURS. 


VILLEMARIE   FORMÉE  EN   COLONIE.    1 65  3. 


193 


SAIRES  A  TOUTE  SO 
CIÉTÉ  CIVILE. 


défense  était  nécessaire  à  la  sûreté  des  colons,  il  voulut 

qu'on  y  travaillât  sans  délai,  &  qu'on  poussât  l'ouvrage 

avec  vigueur.  Dans  cette  vue,  il  fit  transporter  lui-même, 

sur  le  coteau,  tout  le  bois  nécessaire,  fournit  des  scieurs 

de  long  pour  aider  les  entrepreneurs  tout  le  temps  de  leur    (l)  Contràt  du  2  ié 

travail,  et  donna  à  ces  derniers  une  gratification  de  trois  vrier  1054.  Archive 

t»  /  \  du  séminaire  de  Vil 

cents  livres  (1).  lemarie. 

VIII. 

Mais,  pour  conlfituer  le  noyau  de  la  nation  Cana-  les  artisans  néces 
dienne,  ce  n'était  pas  assez  d'avoir  des  militaires  capables 
de  faire  tête  à  l'ennemi,  &  des  agriculteurs  appliqués  à  la 
culture  des  terres  ;  il  fallait  encore  des  artisans  de  diverses 
sortes  de  profession,  qui,  parleur  secours  mutuel,  s'entr1- 
aidassent  8c  fissent  servir  leur  induftrie  particulière  à 
l'utilité  de  chacun.  C'elt  ainsi  qu'ont  commencé  toutes  les 
grandes  nations,  &  Ton  sait  que  Numa,  en  jetant  les  fon- 
dements de  Rome,  organisa  en  compagnies  les  divers  ou- 
vriers essentiellement  nécessaires  à  toute  société  civile. 
«  Dieu,  dit  M.  Olier,  n'a  soumis  les  hommes,  après  le 
«  péché,  à  plus  de  besoins  qu'aucune  autre  créature 
«  vivante,  que  pour  les  obliger  de  vivre  ensemble,  eux 
«  qui  avaient  été  créés  pour  être  unis.  Les  oiseaux  se  font 
«  des  logements  avec  leur  bec  &  leurs  ailes,  les  renards 
«  fouissent  leur  tanière,  8c  l'homme  n'a  pas  où  se  mettre 
«  en  repos.  Pour  son  logement,  il  dépend  du  charpentier, 
m  du  maçon,  du  menuisier,  du  serrurier;  pour  son  vivre, 
»  du  boulanger,  du  boucher,  du  fruitier  de  l'épicier,  du 
«  cuisinier.  Après,  pour  son  habillement,  il  dépend  du 
«  tailleur,  du  cordonnier,  du  chapelier,  du  mercier,  du 
»  linger,  8c  de  vingt  autres  métiers  divers  qui  remplissent 
«  la  ville.  Et,  entre  les  artisans,  celui  qui  prête  son  secours 
«  à  l'un  pour  le  vêtir,  retire  de  l'autre  l'assiftance  pour 
«  son  vivre  :  celui  qui  prête  à  l'un  le  moyen  de  lui  couvrir 
«  la  tète,  recevra  de  l'autre  le  secours  pour  se  chausser, 
«  8c  celui  qui  prépare  le  fer  pour  la  commodité  de  son 
«  prochain,  dépend  de  lui  pour  l'ouvrage  du  bois  ;  en  un 
«  mot,  chacun  prête  8c  reçoit,  chacun  donne  8c  rend, 

TOME   It.  I  3 


194    H°  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


SE  COMPOSA  LA  RE' 
CRUE  DE  l653. 


«  selon  ce  que  Dieu  le  fait  être  &  le  juge  utile  au  bien  de 
«  la  société.  Il  Ta  voulu  ainsi,  afin  de  rallier,  par  besoin 
«  &  par  cette  nécessité,  les  hommes,  qui  autrement  se 
«  fussent  séparés  &  divisés  par  avarice  &  par  amour- 
(0  Écrits  autogra-  «  propre  (i).  »  Aussi  le  prophète  Isaïe,  entre  ses  menaces 
^is^îch.m'v.  3.  contre  Jérusalem,  prédit-il  que  Dieu  lui  ôtera  les  hom- 
(3)  Livre  des  Rois,  mes  savants  dans  les  arts  (2);  &  quand  elle  fut  prise, 
chap.  x^ix,  v.  i4.  il  eft  dit  plusieurs  fois  qu'on  lui  enleva  jusqu'aux  arti- 

Fleury,    Mœurs   des  1 
Israélites.  Sans  W> 

IX. 

artisans  divers  EoxT        Pour  former  donc  une  vraie  colonie  &  la  conftituer 
en  corps  de  société,  il  fallait  réunir  ensemble  des  artisans 
de  divers  métiers,  qui  pussent  subvenir  aux  besoins  les 
uns  des  autres;  &  ce  fut  ce  que  se  proposa  la  compagnie 
de  Montréal,  par  la  recrue  envoyée  en  1 653  à  Ville- 
marie.  Tous  ces  hommes,  outre  qu'ils  étaient  propres 
à  la  guerre,  avaient  appris  chacun  un  métier,  nécessaire 
ou  très-utile  à  la  vie;  &  si  M.  de  Maisonneuve  mit  tant 
de  temps  à  les  recruter,  c'eft  qu'il  voulait  prendre,  dans 
les   diverses   professions,   le    nombre    d'ouvriers  que 
demanderaient  les  besoins,  afin  que  tous  fussent  utiles 
&  contribuassent  au  bien  public  par  leurs  services  per- 
sonnels. D'après  les  contrats  d'engagement  qu'il  passa 
avec  eux,  on  voit  qu'il  se  trouvait,  parmi  les  soldats, 
trois  chirurgiens,  trois  meuniers,  deux  boulangers,  un 
brasseur  de  bière,  un  tonnelier,  un  chaudronnier,  un 
pâtissier,  quatre   tisserands,   un  tailleur   d'habits,  un 
chapelier,  trois  cordonniers,  un   sabotier,   un  coute- 
lier,   deux  armuriers,   trois  maçons,   un  tailleur  de 
pierres,  quatre  couvreurs,  neuf  charpentiers,  deux  me- 
nuisiers, un  taillandier,  un  cloutier,  un  serrurier,  un 
paveur,  deux  jardiniers,  soixante  défricheurs  ou  bêcheurs, 
dont  plusieurs  étaient  scieurs  de  long,  un  maréchal.  Ce 
dernier,  ainsi  que  plusieurs  de  ceux  qu'on  vient  d'énumé- 
rer,  étaient  aussi  défricheurs,  &  pouvaient  se  rendre  utiles 
dans  cette  dernière  profession,  à  défaut  d'ouvrage  dans  la 
leur  propre.  Jusqu'alors,  on  n'avait  rien  vu  de  semblable 


VILLEMARIE  FORMÉE  EN   COLONIE.    1 653 .  ig5 

en  Canada  (*),  ce  qui  fait  dire  au  P.  Lemercier,  dans  sa 
relation  de  cette  année  1 653  :  «  Quelques  personnes  de 
«  mérite  &  de  vertu,  qui  aiment  mieux  être  connues  de 
«  Dieu  que  des  hommes,  ont  donné  de  quoi  lever  une 
«  bonne  escouade  d'ouvriers,  semblables  à  ceux  qui  rebâ- 
ti tissaient  jadis  le  temple  de  Jérusalem,  maniant  la  truelle 
e  d'une  main  &  l'épée  de  l'autre.  Ils  sont  plus  d'une  cen- 
«  taine  de  braves  artisans,  tous  savants  dans  les  métiers 
«  qu'ils  professent,  8c  tous  gens  de  cœur  pour  la  guerre. 
«  Dieu  bénisse  au  centuple  ceux  qui  ont  commencé  cet  ou- 
vrage, &  leur  donne  la  gloire  d'une  sainte  persévérance 

t  (i ) Relation  de  i653, 

«  a  1  achever  (i).  »  p.  3. 

x. 

Si  les  ouvriers  sont  le  fondement  nécessaire  de  toute  so-  le  travail  des  mains 
ciété  civile,  il  faut  conclure  que  le  travail  manuel  dut  être  en    EN  H0NNEUR  CHEZ  LES 

*  ....  ANCIENS. 

grand  honneur  dans  l'antiquité.  Ainsi,  malgré  toutes  leurs 
richesses,  les  patriarches  étaient  fort  laborieux,  &  leurs 
domeftiques  servaient  à  les  aider,  non  pas  à  les  dispenser 
du  travail.  Abraham,  qui  avait  tant  de  serviteurs,  apporte 
lui-même  de  l'eau  pour  laver  les  pieds  de  ses  hôtes;  il  va 
presser  Sara,  son  épouse,  de  leur  faire  du  pain;  lui-même 
va  choisir  la  viande  la  meilleure  &  revient  les  servir 
debout.  C'était  la  même  simplicité  de  mœurs  chez  les 
Grecs,  dont  nous  eftimons,  avec  tant  de  raison,  la  poli- 
tesse ;  toutes  leurs  poésies  paftorales  n'ont  pas  d'autre 
fondement.  Les  héros  d'Homère  se  servaient  eux-mêmes 
pour  les  besoins  ordinaires  de  la  vie,  &  il  y  avait  peu  de 
choses  véritablement  nécessaires  qu'ils  ne  sussent  faire  de 
leurs  mains.  Les  femmes  faisaient  le  pain;  elles  prépa- 


(*)  La  grande  Compagnie,  peu  jalouse  de  former  à  Québec  une 
vraie  colonie,  n'avait  pas  pris  les  mêmes  précautions.  Aussi  voyons- 
nous  que  Jean  Bourdon  y  était  tout  à  la  fois  ingénieur  en  chef  (2), 
a-rpenteur,  boulanger  &  canonnier  du  Fort;  &,  ce  qui  eft  bien  éton- 
nant, il  exerçait  encore  ces  professions  après  qu'il  eut  été  établi  Pro- 
cureur Général  au  Conseil  de  Québec,  ainsi  que  l'assure  Péronne  du 
Mesnil  (3). 


(2)  Relation  des  Jé- 
suites, t.  III,  table,, 
p.  7. 

(J)  Archives  de  la 
marine.  Mémoire  de 
Péronne  Du  Mesnil. 


I96    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


ÎIIERS  COLONS  DE  VIL- 
3LEMARIE  AU  TRAVAIL. 


raient  à  manger,  elles  filaient  la  laine,  fabriquaient  les 
étoffes  &  confectionnaient  les  habits.  Les  hommes  faisaient 
le  refte.  Homère  rapporte  qu'Eumée  se  faisait  à  lui-même 
des  souliers,  &  qu'il  avait  bâti  les  étables  des  troupeaux 
qu'il  nourrissait.  Ulysse  avait  bâti  sa  maison,  &,  quand  il 
partit  de  chez  Calypso,  ce  fut  lui  seul  qui  conftruisit  & 
(1)  Fieury.  Mœurs  équipa  son  navire  (1).  11  dut  en  être  ainsi  au  commencé- 
es Israélites.  ment  ^  toutes  jes  sociétés,  &  c'efï  ce  que  Ton  vit  pra- 
tiquer universellement  à  Villemarie. 

XL 

application  des  pre-  Les  travaux  y  étaient  considérés  comme  très-hono- 
rables, parce  que  tous  s'y  livraient  à  l'envi,  quel  que  fût 
leur  rang  ou  leur  condition.  Sans  parler  de  M.  Louis 
d'Aillebouft,  qui  procura  que  Ton  semât,  pour  la  première 
fois,  en  Canada,  du  blé  de  France,  ni  de  M.  de  Maison- 
neuve,  qui  aimait  à  se  mêler  aux  défricheurs  &  aux  char- 
pentiers, Lambert  Closse,  Major  de  la  garnison,  &  Charles 
le  Moyne,  garde-magasin  &  interprète,  ne  dédaignaient 
pas,  dans  l'occasion,  de  mettre  la  main  à  la  charrue.  Jean 
de  Saint-Père,  premier  notaire  de  Villemarie,  également 
remarquable  pour  la  vivacité  de  son  esprit,  la  rectitude 
de  son  jugement  &  la  solidité  de  sa  vertu,  bâtit  lui-même 
&  couvrit  sa  propre  maison.  Gilbert  Barbier,  procureur 
fiscal  &  assesseur  de  juftice,  très-habile  charpentier,  non 
moins  que  brave  militaire,  conffruisit  presque  toutes  les 
maisons  de  l'île  de  Montréal,  par  ses  mains  ou  par  celles 
(2)HifloireduMont-  des  ouvriers  qu'il  forma  (2).  De  leur  côté,  les  femmes  se 
rea^i 641-1642,  i657-  jivraient  a  {0US  jes  travaux  qui  pouvaient  convenir  à  leur 

sexe,  &  les  Religieuses  elles-mêmes  ne  s'en  dispensaient 
pas.  Nous  remarquerons  ici,  en  passant,  qu'une  des  filles 
de  Gilbert  Barbier,  la  première  Canadienne  que  la  sœur 
Bourgeoys  reçut  dans  la  Congrégation  de  Notre-Dame, 
Marie  Barbier,  revêtue  de  l'habit  de  cet  Institut  où  elle 
était  entrée  dès  l'âge  de  quinze  ans,  conduisait  le  matin 
les  vaches  au  pâturage,  allait  les  chercher  le  soir,  à  une 
demi-lieue  de  Villemarie,  &  portait  quelquefois,  sur  son 
cou,  le  blé  au  moulin,  d"où  elle  en  rapportait  de  même  la 


VILLEMARIE  FORMÉE  EN  COLONIE.    l654-  1 97 


farine  (i).  Rien  ne  retraçait  mieux  la  simplicité  des  pre- 
miers âges  du  monde.  On  sait  que  Rebecca  allait  assez 
loin  pour  puiser  de  l'eau  8c  s'en  chargeait  les  épaules,  8c 
que  Rachel  conduisait  elle-même  le  troupeau  :  leur  no- 
blesse &  leur  beauté,  dit  Fleury,  ne  les  rendant  pas  plus 
délicates  (2).  Ce  que  nous  rapportons  ici  de  la  Sœur  Bar- 
bier n'était  pas  particulier  à  elle  seule;  il  en  était  de 
même  de  la  Sœur  Crolo,  chargée  du  ménage  de  la  cam- 
pagne. On  la  voyait  lavant  les  lessives  le  jour,  après  les 
avoir  coulées  la  nuit,  cuisant  le  pain  8c  se  livrant  à  toutes 
sortes  de  travaux  pénibles.  Le  travail  des  mains  était  l'oc- 
cupation ordinaire  des  premières  compagnes  de  la  Sœur 
Beourgeovs,  qui,  au  rapport  de  la  Sœur  Morin,  travail- 
laient nuit  8c  jour  à  coudre  8c  à  tailler,  pour  habiller  les 
femmes  8c  pour  vêtir  les  sauvages,  tout  en  faisant  l'école 
aux  enfants  (3). 

Cette  nécessité,  où  étaient  les  colons,  de  se  procurer  à 
eux-mêmes  les  objets  indispensables  à  la  vie,  contribuait 
à  les  rendre  indultrieux,  adroits  8c  habiles  à  faire  de  leurs 
mains  une  multitude  de  choses  pour  leur  propre  usage; 
8c  il  n'eft  pas  rare  de  trouver  encore  aujourd'hui,  surtout 
dans  les  campagnes,  des  descendants  de  ces  premiers  co- 
lons, qui,  tout  en  vaquant  aux  travaux  de  la  terre,  se  font 
à  eux-mêmes  des  chaussures,  des  habits,  des  meubles, 
des  inftruments  d'agriculture,  réparent  leurs  maisons,  8c 
cela  avec  autant  d'habileté  que  pourrait  le  faire  le  commun 
des  hommes  qui  s'exercent,  par  profession,  à  ces  sortes 
d'ouvrages.  C'eft  un  refte  précieux  de  la  simplicité  si  ho- 
norable des  premiers  temps  de  la  colonie,  tout  à  fait  con- 
forme d'ailleurs  aux  mœurs  de  la  belle  antiquité.  Chez  les 
Grecs,  c'était  un  honneur  de  savoir  faire  soi-même  toutes 
les  choses  utiles  à  la  vie,  de  ne  dépendre  de  personne;  8c 
c'eft  ce  qu'Homère  appelle  le  plus  souvent  science  8c  sa- 
gesse, comme  on  l'a  fait  remarquer  avant  nous  (4). 

Par  leurs  contrats  passés  en  France,  tous  ces  colons 


(1)  Vie  de  la  Sœur 
Bourgeoys,  t.  lf  p- 
200, 201. 


(2)  Mœurs  des  Is- 
raélites. 


(3)  Hiftoire  de  l'Hô- 
tel-Dieu  Saint-Joseph. 
Vie  de  la  sœur  Bour- 
geoys, t.  I,  p.  199. 

XII. 

ADRESSE  POUR  LES  OU- 
VRAGES DE  MAINS,  HÉ- 
RÉDITAIRE CHEZ  LES 
CANADIENS. 


(4)  Mœurs  des  Is- 
raélites, par  Fleury. 

XIII. 

LES    COLONS  TRAVAIL- 


I98    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


lent  chacun  pour  s'étaient  obligés  à  travailler  pendant  cinq  ans,  chacun 
son  propre  compte.  seion  sa  profession,  sous  les  ordres  de  M.  de  Maison- 
neuve,,  &  au  profit  de  la  Compagnie  de  Montréal,  qui, 
comme  nous  l'avons  vu,  avait  pris  l'obligation  de  les 
nourrir  &  de  leur  payer  des  gages.  Mais,  par  leurs  nou- 
velles conventions,  &  au  moyen  des  sommes  &  des  terres 
qu'ils  avaient  reçues,  ils  devaient  s'entretenir  eux-mêmes 
&  travailler  chacun  pour  son  intérêt  propre.  Par  là,  la 
Compagnie  était  dans  l'obligation  de  leur  payer  elle-même 
un  jufte  salaire,  toutes  les  fois  qu'elle  les  employait  à 
quelque  ouvrage  pour  ses  besoins;  &  c'était  un  moyen 
efficace  de  provoquer  de  plus  en  plus  leur  application  au 
travail  &  d'exciter  leur  induftrie.  Ainsi  voyons-nous  que, 
le  21  décembre  de  cette  année  1654,  Fiacre  Ducharme, 
qui  était  maître  menuisier,  &  son  associé  Jean  Vallets 
s'obligèrent  par  contrat,  envers  la  Compagnie,  de  monter 
les  fusils  dont  M.  de  Maisonneuve  aurait  besoin,  à  raison 
de  trois  livres  dix  sous,  &  les  piftolets  au  prix  de  deux 

(1)  Archives  du  sé-  ^vres  (0-  Jusqu'alors  cette  Compagnie  avait  procuré  gra- 
mmaire de  Montréal,  tuitement  aux  colons  les  services  d'un  ou  de  plusieurs  chi- 
rurgiens. Se  trouvant  déchargée  de  cette  obligation  par  les 
nouveaux  contrats,  il  fut  convenu,  en  présence  de  M.  de 
Maisonneuve,  qu'Étienne  Bouchard,  chirurgien,  serait 
tenu  de  panser  &  de  médicamenter  chaque  famille,  le 
mari,  la  femme  &  les  enfants,  nés  ou  à  naître,  moyennant 
cent  sous,  qu'il  recevrait  tous  les  ans  du  chef  de  la  mai- 
son, avec  cette  clause  toutefois  que  Bouchard,  aussi  bien 
que  chaque  famille,  pourrait  rompre  l'abonnement  à  vo- 
lonté. Le  3o  mars  i655,  où  fut  passé  ce  compromis,  vingt- 
six  familles  s'abonnèrent,  auxquelles  d'autres  s'adjoi- 
gnirent bientôt,  au  nombre  de  quarante -six  familles  en 

(2)  Greffe  de  ville-  tout  :  parmi  elles,  celles  de  Demers,  Archambault,  des 
dr'sai^Pèï/lo  Carryes,  Hurtebise,  Godin,  Langevin,  Huneault,  Picot, 
mars  i655.  Leduc,  Juillé  dit  Avignon  (2). 


contrat  du  21  décem 
bre  1654 


XIV. 

DES  PROCUREURS  -  SYN- 
DICS, ET  DE  LEURS 
ATTRIBUTIONS. 


Jusqu'en  1672,  les  colons  de  Villemarie  furent  dans 
l'usage  d'élire  chaque  année  quelqu'un  d'entre  eux,  à  la 


VILLEMAR1E  FORMÉE  EN   COLONIE     1 654- 


l99 


pluralité  des  voix,  pour  remplir  la  place  de  procureur-syn- 
dic, afin  qu'il  pût,  en  cette  qualité,  agir  au  nom  de  tous  & 
gérer  leurs  intérêts  communs.  Il  paraît  qu'ils  commen- 
cèrent d'en  user  de  la  sorte  depuis  Tannée  1644,  lorsque 
Louis  XIV  donna  aux  Associés  de  Montréal  le  droit  d'éri- 
ger à  Villemarie  un  Corps  de  ville  ou  communauté.  Par 
l'arrêt  du  conseil  d'Etat  du  mois  de  mars  1647,  le  syndic 
de  Villemarie  ne  pouvait  être  élu  à  cette  charge  plus  de 
trois  ans  consécutifs;  il  en  était  de  même  à  Québec  &  aux 
Trois-Rivières.  Le  conseil  établi  pour  gérer  les  affaires  du 
Canada  devait  se  composer,  ainsi  qu'il  a  été  dit,  du  Gou- 
verneur général,  du  Supérieur  ecclésiaftique,  &,  en  outre, 
de  deux  conseillers,  ou  même  de  trois,  en  l'absence  de 
l'ancien  Gouverneur.  Ces  conseillers  étaient  élus  tous  les 
trois  ans,  &  les  syndics  en  exercice  à  Québec,  aux  Trois- 
Rivières  &  à  Villemarie,  avaient  droit  de  concourir  à  cette 
élection,  comme  aussi  de  représenter,  à  ce  même  conseil, 
les  intérêts  de  leur  corporation,  &  d'y  avoir  voix  délibéra- 
tive  dans  ces  mêmes  matières.  Mais  parce  que,  agissant 
au  nom  de  la  corporation  qui  les  avait  élus,  les  syndics 
auraient  pu  la  grever  en  contractant  mal  à  propos  des 
dettes  pour  elle,  le  Roi,  en  vue  de  sauvegarder  les  intérêts 
des  particuliers,  avait  défendu  aux  syndics,  par  l'arrêt  de 
1 648,  d'emprunter  aucune  somme,  au  nom  de  leur  corpo- 
ration, sans  l'autorisation  expresse  du  conseil  de  Québec, 
à  peine  de  nullité  des  contrats  &  de  tous  dépens,  dom- 
mages &  intérêts  contre  les  syndics  qui  auraient  fait  des 
emprunts  sans  cette  précaution  préalable. 

xv. 

La  place  de  syndic,  purement  honorifique  &  sans  pri-  élection  du  procureur 
viléges  personnels  pour  celui  qui  en  était  pourvu,  n'exci-  syndic. 
tait  pas  les  ambitions  privées  &  ne  donnait  jamais  lieu  aux 
brigues  ni  aux  cabales.  Rien  de  plus  pacifique  que  cette 
élection,  &  rien  aussi  de  plus  simple  que  la  manière  d'y 
procéder  à  Villemarie.  On  demandait  d'abord  l'agrément 
du  Gouverneur  particulier  avant  de  se  réunir,  &  le  greffier 
des  seigneurs,  comme  officier  public,  devait  se  trouver 


200    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


présent  à  l'élection,  pour  en  dresser  un  acre  en  forme. 
Les  citoyens  étant  ainsi  réunis,  le  greffier  commençait  son 
procès-verbal,  &,  après  y  avoir  énoncé  le  motif  de  l'as- 
semblée générale  &  mentionné  l'agrément  préalable  du 
Gouverneur,  il  écrivait,  les  uns  au-dessous  des  autres,  les 
noms  de  tous  ceux  des  citoyens  qui  semblaient  être  plus 
propres  à  remplir  la  place  de  syndic.  Chacun  donnait  en- 
suite son  suffrage  à  l'un  d'eux,  &  pour  cela  faisait  ou  fai- 
sait faire,  sur  le  procès-verbal  même,  une  marque  d'un 
trait  de  plume  à  côté  du  nom  de  celui  qu'il  préférait  aux 
autres.  Lorsque  tous  avaient  ainsi  donné  successivement 
leurs  suffrages,  on  comptait  les  marques  ou  les  voix,  & 
celui  qui  en  avait  obtenu  un  plus  grand  nombre  était  élu 
syndic.  Son  élection  ne  lui  imposait  pas  cependant  l'obli- 
gation d'accepter  le  syndicat;  mais,  en  l'acceptant,  comme 
il  arrivait  toujours,  il  promettait  à  l'assemblée  de  remplir 
fidèlement  sa  charge.  Le  dernier  des  syndics  remettait  alors 
au  nouveau  les  papiers  de  la  corporation,  s'il  en  exiftait, 
tels  que  les  ordonnances  des  Gouverneurs  particuliers,  les 
contrats  de  propriétés  ou  autres  titres  de  la  communauté 
des  habitants.  Ainsi,  à  Villemarie,  on  lui  remettait  tou- 
jours, depuis  i65i,  le  contrat  du  2  octobre  de  cette  année, 
par  lequel  M.  de  Maisonneuve  leur  avait  accordé,  au  nom 
des  seigneurs,  quarante  arpents  de  terre  pour  servir  de 
Commune. 

xvi.    ,  - 

établissement  d\n  re-  Jusqu'alors  la  colonie  de  Villemarie  avait  eu  pour 
»ecteurETdes  \™î-  église  la  chapelle  du  Fort.  Après  l'arrivée  de  la  recrue, 
mentb  pour  la  cons-  cette  église  était  devenue  insuffisante  &  se  trouvait,  d'ail- 
leurs, un  peu  écartée  de  la  plupart  des  maisons  récemment 
conffruites  &  habitées  par  les  colons.  Comme  c'eft  aux 
corporations  à  bâtir  des  églises  pour  leur  usage  &  à  les 
entretenir,  M.  de  Maisonneuve  proposa,  cette  année  1654, 
aux  citoyens  de  Villemarie,  de  contribuer  à  la  conftruction 
d'une  nouvelle  église  paroissiale,  plus  vafte  &  plus  com- 
mode, &  pour  cela  de  recueillir  les  fonds  qui  seraient  vo- 
lontairement offerts;  ce  qu'ils  agréèrent  tous  avec  une  vive 


TlîUCTION  D  UNE  EGLI- 
SE PAROISSIALE. 


VILLE-MARIE  FORMÉE  EN   COLONIE.    1 654- 


201 


satisfaction.  En  conséquence,  le  2g  juin,  fête  de  saint 
Pierre  et  de  saint  Paul,  le  syndic  réunit  les  colons  en  as- 
semblée générale,  8c,  en  présence  de  M.  de  Maisonneuve, 
on  élut,  à  la  pluralité  des  voix,  Jean  de  Saint-Père  pour 
receveur  des.  aumônes  qui  seraient  faites  en  faveur  de  la 
confrruction  de  l'église  projetée.  On  arrêta,  dans  cette  as- 
semblée, que  le  receveur  tiendrait  un  regiftre  de  sa  recette, 
où  il  marquerait  les  sommes  qu'il  aurait  reçues  8c  les 
noms  des  donateurs,  &  que  tous  les  trois  mois  il  donne- 
rait un  état  de  sa  recette  au  Gouverneur  de  Villemarie.  On 
régla  aussi  que  les  aumônes  faites  en  grains,  ou  en  autres 
denrées  sujettes  à  se  détériorer,  seraient  vendues  par  le 
receveur  au  plus  offrant  &  dernier  enchérisseur,  pourvu 
que,  trois  jours  auparavant,  il  eût  fait  publier  &  afficher 
l'enchère  à  la  grande  porte  du  Fort;  qu'enfin  le  receveur 
serait  obligé  de  livrer  les  sommes  dont  il  serait  dépositaire, 
suivant  les  ordres  du  directeur  du  bâtiment  de  l'église,  élu 
par  les  citoyens  en  présence  du  Gouverneur,  quand  il  en 
serait  besoin  (i).  Divers  particuliers  firent,  en  effet,  des  (0  Greffe  de  vnie- 
offrandes  pour  le  bâtiment,  et  M.  de  Maisonneuve,  de  son  marie' 29,uin  l654' 
côté,  comme  chargé  de  rendre  la  juftice,  appliquait  à  la 
même  delhnation  les  amendes  auxquelles  étaient  condam- 
nés des  particuliers,  comme  nous  le  dirons  ailleurs. 

'  ■  ■  ne,  '  XVII. 

Toutes  ces  petites  sommes  ne  pouvant  suffire  à  la  dé-  construction  d'une 
pense  nécessaire,  les  seigneurs,  en  1 656,  firent  conftruire,  nouvelle  église  pa- 
en  grande  partie  à  leurs  frais,  la  nouvelle  église  parois- 
siale. Ils  la  joignirent  à  l'hôpital,  afin  qu'elle  servît  tout  à 
la  fois  aux  citoyens  &  aux  malades,  en  attendant  que  les 
circonftances  permissent  d'en  conflruire  une  autre  séparée 
&  deftinée  au  seul  usage  des  paroissiens  ;  &  comme  cette 
église  devait  servir  plus  tard  à  l'hôpital  seul,  on  la  dédia, 
pour  cela,  sous  le  vocable  de  Saint-Joseph,  patron  de  cet 
établissement.  Dans  les  fondements  8c  sous  la  porte  d'en- 
trée, on  déposa,  avec  la  première  pierre,  l'inscription  sui- 
vante, gravée  sur  une  plaque  de  plomb  :  Cette  première 
pierre  a  été  posée,  en  l'honneur  de  saint  Joseph,  l'an  i656, 


ROKSIALE. 


202    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


le  28  août.  Jésus,  Maria,  Joseph.  Le  bâtiment  dont  nous 
parlons,  qui  servit,  pendant  plus  de  vingt  ans,  d'église  pa- 

(1)  Annales  de  ijhô-  roissiale  (1)  à  la  colonie,  était  situé  sur  la  rue  formée  peu 
MrUS^Ma  '  après  par  les  premières  maisons  conftruites  à  Villemarie 

&  appelée  Saint-Paul,  &  se  trouvait  presque  à  l'angle 
d'une  autre  rue,  qui,  du  nom  de  l'église,  fut  appelée  rue 
Saint- Joseph. 

XVIII. 

nouveau  cimetière  L'année  1 654,  M.  de  Maisonneuve  donna  à  la  cor- 
etabj.i.  poration  un  terrain  pour  servir  à  un  nouveau  cimetière, 
avec  cette  clause,  que,  s'il  était  changé  de  place,  ce  terrain 
reviendrait  aux  seigneurs.  L'ancien  cimetière,  dont  on 
s'était  servi  jusqu'alors,  était  situé.,  comme  on  l'a  dit,  à 
côté  même  du  Fort  &  offrait  un  triangle,  formé  des  deux 
autres  côtés  par  la  petite  rivière  &  le  fleuve  Saint-Laurent. 
Mais  ce  terrain  étant  quelquefois  inondé  par  les  grandes 
crues  du  fleuve,  on  était  alors  dans  la  nécessité  d'inhumer 
ailleurs  les  défunts,  comme  il  était  arrivé  le  i5  janvier  de 

(2)  Regiftre  des  sé-  cette  année  même  (2).  On  établit  donc  un  nouveau  cime- 

pultures  de  la  paroisse   .  •  «  t      -,  o   •    .   t  i      j  i 

de  villemarie  1 5  jan-  tiere  sur  *a  hauteur,  rue  Saint- J  oseph,  dans  un  emplace- 
vier  1654.  ment  occupé  aujourd'hui  en  partie  par  la  place  d'Armes; 

&  comme  il  se  trouvait  dans  le  voisinage  de  l'hôpital 
Saint-Joseph,  pour  cela,  dans  un  acle  de  décès  du  1 1  dé- 
cembre de  cette  année  1654,  il  eft  appelé  nouveau  cime- 
tière de  l'hôpital.  Tous  les  travaux  de  l'établissement  de 
ce  cimetière  furent  exécutés  aux  frais  des  paroissiens,  & 
l'on  voit,  par  les  comptes  des  ouvriers  employés,  soit  à 
préparer  les  pieux  de  la  clôture,  soit  à  les  transporter  ou 
à  les  planter,  que  chacun  d'eux  reçut  son  jufte  salaire, 
jusqu'à  Gilbert  Barbier,  chargé,  comme  charpentier,  d'en 
faire  la  croix,  dont  cependant  il  céda  la  moitié  du  prix  à 

(0  Greffe  de  Mont-      ,  -„   ;    M.  ,    '  r  1  r 

réal,  i655.  1  église  (3). 

XIX. 

PREMIERS  MARIAGES  A  Il  était  nécessaire,  pour  donner  à  la  colonie  un  fon- 

dement solide  &  pourvoir  à  son  accroissement,  d'en  mul- 
tiplier les  ménages,  ce  que,  jusqu'alors,  les  seigneurs  de 
Montréal  avaient  cru  devoir  différer,  pour  ne  pas  la  char- 


VII.LEMARIE. 


YILLEMARIE  FORMÉE  EN  COLONIE.  iGb^. 


203 


ger  de  personnes  impropres  au  métier  des  armes.  Avant 
Vannée  1654,  il  n'y  avait  eu  encore,  à  Villemarie,  que  dix 
mariages  contractés  entre  Français,  &  encore  le  premier 
n'eut-il  lieu  qu'au  mois  de  novembre  1647,  après  que 
M.  de  Maisonneuve  fut  retourné  de  France,  d'où  il  paraît 
qu'il  avait  amené  pour  cela,  avec  lui,  quelques  vertueuses 
filles  (*).  Lorsque  mademoiselle  Mance  fut  revenue  de 
France,  en  i65o,  on  célébra  encore  quelques  nouveaux 
mariages,  ce  qui  donne  à  penser  qu'elle  avait  amené  avec 
elle  ces  jeunes  personnes  pour  les  établir  (**),  comme  le 
rit  M.  de  Maisonneuve  en  conduisant  sa  recrue  de  1 653 . 
Aussi,  dans  la  seule  année  1654,  célébra-t-on  jusqu'à 


(*)  L'une,  Françoise  Faffart,  de  la  paroisse  d'Argense,  près  de 
Caen,  en  Normandie,  fut  mariée  le  3  novembre  à  Mathurin  Mon- 
nier,  de  la  paroisse  de  Clermont,  près  de  la  Flèche,  en  Anjou;  l'autre, 
Marie  Chariot,  épousa,  le  3  janvier  1648,  Jean  Loisel,  de  la  paroisse 
de  Saint-Germain,  près  de  Caen.  Une  autre  vertueuse  fille,  Françoise 
Godet,  de  la  paroisse  de  Saint-Martin-Digé,  près  de  Belesme,  dont 
le  père,  Nicolas  Godet,  &  la  mère,  Françoise  Gadois,  étaient  déjà 
établis  à  Montréal,  avait  épousé,  le  18  novembre  1647,  Jean  Desro- 
ches, de  la  paroisse  de  Sainte-Lucie,  près  d'Autun.  En  1648,  Léo- 
nard Lucault,  de  la  province  de  Limousin,  avait  épousé,  le  12  octo- 
bre, Barbe  Poisson  de  la  paroisse  de  Saint-Jean  de  Mortagne,  dans  le 
Perche;  &,  le  11  janvier  suivant,  François  Godet,  fils  de  Nicolas, 
épousa  Françoise  Buniori. 

(**)  Au  mois  de  novembre  de  cette  année,  Louis  Prudhomme,  de 
la  paroisse  de  Pomponne,  proche  de  Lagny-sur-Marne,  Ile-de-France, 
épousa  Roberte  Gadois;  &,  dans  le  même  mois,  Gilbert  Barbier,  de 
la  paroisse  de  Saint-Aré  de  Dézile-sur-Loire,  pays  de  Nivernais, 
épousa  Catherine  de  Lavaux,  de  la  paroisse  d'Ailnes,  proche  de 
Nancy,  en  Lorraine.  L'année  suivante,  i65i,  eut  lieu  le  mariage  de 
Jean  de  Saint-Père,  de  la  paroisse  de  Dormes,  en  Gâtinois,  proche 
Montreau,  avec  Mathurine  Godet,  fille  de  Nicolas.  Jean  de  Saint- 
Père  avait  montré  conftamment  un  dévouement  héroïque  pour  l'éta- 
blissement de  la  colonie;  aussi  lisons-nous  dans  son  contrat  de 
mariage  que ,  pour  le  récompenser  de  ses  bons  &  fidèles  services 
rendus  pendant  huit  ans,  M.  de  Maisonneuve,  outre  quarante  arpents 
de  terre  qu'il  lui  donna,  promit  de  lui  en  faire  défricher  six,  &,  en 
attendant,  lui  céda  la  jouissance  de  six  autres  arpents  déjà  défrichés, 
situés  près  du  Fort. 


204    116  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


primot.  charles  le 
moyne  s'oblige  a 
l'épouser. 


treize  mariages  à  Villemarie  (*).  Le  plus  remarquable  fut, 
sans  contredit,  celui  de  Charles  le  Moyne  avec  Catherine 
Primot,  mariage  qui  fit  beaucoup  d'honneur  à  la  colonie 
par  les  onze  enfants  qu'il  lui  donna,  à  la  tête  desquels  on 
doit  placer,  aA^ec  raison,  le  célèbre  d'Iberville,  comme 
ayant  surpassé  en  gloire  tous  ses  frères;  &  c'elt  ce  qui 
nous  engage  à  donner  ici  quelque  éclaircissement  sur  la 
mère  de  ces  illultres  citoyens. 

xx. 

origine  de  Catherine  Quoiqu'elle  fût  connue  sous  le  nom  de  Catherine 
Primot,  &  qu'on  la  trouve  toujours  ainsi  appelée  dans  les 
actes  du  temps,  son  vrai  nom  était  Catherine  Thierry, 
étant  fille  de  Guillaume  Thierry  &  d'Elisabeth  Messier,  de 
Saint-Denis-le-Petit,  bourg  au  diocèse  de  Rouen.  Vers 
Tan  1642,  Antoine  Primot  &  Martine  Messier,  son  épouse, 


(*)  Comme  la  plupart  de  ces  mariages  ont  été  la  source  de  fa- 
milles encore  subsiftantes  à  Villemarie  ou  dans  les  pays  voisins,  nous 
les  ferons  ici  connaître,  en  détail,  afin  d'apprendre  à  chacun  la  pro- 
vince &  le  lieu  de  son  origine.  Toussaint  Huneault,  de  la  paroisse  de 
(1)  Voyez  le  rôle  de  Saint-Pierre-aux-Champs  (1),  épousa  Marie  Lorgueil,  de  la  ville  de 
la  recrue  de  -1 653  ,  Cognac;  André  Demers,  de  la  paroisse  de  Saint-Jacques  de  Dieppe, 
place  à  la  fin  de  ce  en  Normandie,  âgé  d'environ  vingt-cinq  ans,  épousa  Marie  Chede- 
ville,  native  de  Villars,  en  Picardie;  Jean  Demers,  frère  du  précé- 
dent, âgé  de  vingt-quatre  ans,  épousa  Jeanne  Vedille,  de  la  paroisse 
de  Saint-Germain,  diocèse  d'Angers;  Pierre  Godin,  de  la  paroisse  de 
Saint-Vol,  diocèse  de  Langres,  épousa  Jeanne  Roussillon,  née  à 
Morse,  diocèse  de  Saintes;  Jacques  Beauvais,  natif  d'Igé,  diocèse  de 
Séez,  en  Normandie,  épousa  Jeanne  Soldé,  de  la  Flèche,  en  Anjou; 
Robert  le  Cavelier,  dit  des  Lauriers,  de  la  ville  de  Cherbourg,  en 
Normandie,  âgé  de  vingt-huit  ans,  épousa  Adrienne  Duvivier,  de  la 
paroisse  de  Corbeny,  proche  de  Laon;  Éloi  Jarry,  dit  Lahaie,  de 
Saint-Martin  d'Igny,  épousa  Jeanne  Maré,  de  la  paroisse  de  Saint- 
Michel  de  Poitiers;  Jean  Milot,  né  à  Vermanton,  dans  l'Auxerrois, 
épousa  Marthe  Pinson,  de  la  Flèche;  Pierre  Villain,  de  la  paroisse 
de  Grossès,  diocèse  de  Luçon,  épousa  Catherine  Lorion,  de  la  pa- 
roisse de  Saint-Saoûl,  diocèse  de  la  Rochelle;  Jean  Lemerché,  de  la 
paroisse  de  Saint-Laurent  à  Paris,  épousa  Catherine  Hureau,  de  la 
Flèche;  André  Charli,  dit  sieur  de  Saint-Anges,  de  la  paroisse  de 
Saint-Gervais  à  Paris,  âgé  de  vingt-trois  ans,  épousa  Marie  Du- 
mesnil,  de  la  Flèche. 


volume. 


V1LLEMARIE  FORMÉE  EN   COLONIE.    1 654-  205 

se  voyant  sans  enfants  &  étant  résolus  de  passer  l'un  & 
l'autre  en  Canada,  pour  se  dévouer  à  l'œuvre  de  Mont- 
réal, désirèrent  de  l'avoir  avec  eux,  &  obtinrent  de  ses 
père  8c  mère  de  la  conduire  à  Villemarie,  afin  de  l'élever 
comme  si  elle  était  leur  propre  fille,  &  de  laisser  ainsi  une 
héritière  dans  la  personne  de  cette  enfant.  Catherine 
n'avait  alors  qu'environ  un  an,  &  comme  ses  parents 
adoptifs  prirent  un  très-grand  soin  de  son  éducation  dès 
le  bas  âge,  &  eurent  toujours  pour  elle  une  affection  de 
père  8:  de  mère,  elle  fut  considérée,  dans  la  colonie, 
comme  étant  leur  propre  fille  &  appelée,  de  leur  nom, 
Catherine  Primot.  Sa  mère  adoptive,  cette  femme  forte, 
en  qui  le  courage  égalait  la  vertu,  car  c'était  la  même  que 
nous  avons  vue  surnommer  Parmanda,  s'appliqua  à  for- 
mer l'esprit  &  le  cœur  de  l'enfant,  &  eut  la  joie  de  voir  se 
développer,  comme  à  vue  d'œil,  les  heureuses  disposi- 
tions, aussi  bien  que  les  belles  qualités  naturelles  dont  le 
Ciel  l'avait  douée.  A  l'âge  de  quatorze  ans,  Catherine  an- 
nonçait déjà  ce  qu'elle  serait  un  jour,  une  mère  de  famille 
accomplie  &  un  modèle  achevé  de  vertu  pour  toute  la  co- 
lonie. Charles  le  Moyne,  qui  songeait  alors  à  s'établir, 
frappé  de  la  modeftie,  de  la  solide  piété  &  de  la  droiture 
d'esprit  de  cette  jeune  personne,  en  qui  la  sagesse  sem- 
blait devancer  les  années,  désira  d'obtenir  sa  main,  &  ce 
choix  seul,  de  la  part  d'un  homme  si  grave,  si  judicieux 
&  si  chrétien,  eft  le  plus  bel  éloge  qu'on  puisse  faire  de  la 
jeunesse  de  Catherine.  Il  la  demanda  donc  en  mariage  à 
ses  parents,  &,  pour  être  préféré  à  tout  autre,  il  passa  un 
compromis  avec  eux,  le  10  décembre  i653,  par  lequel  il 
s'engageait  à  l'épouser  prochainement,  sous  peine  de  leur 
donner  six  cents  livres  en  cas  de  dédit  de  sa  part.  De  leur 
côté,  ils  ne  désiraient  pas  moins  vivement  ce  mariage; 
aussi  s'obligèrent-ils  à  compter  la  même  somme  à  Charles 
le  Moynè  s'ils  manquaient  à  la  parole  qu'ils  lui  donnèrent 
réciproquement.  Ces  conventions  furent  faites  au  Fort  de 
Villemarie,  en  présence  de  M.  de  Maisonneuve,  de  ma  - 
demoiselle Mance,  de  Michel  Messier  8c  d'autres  témoins, 


206    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


qui  les  signèrent,  parmi  lesquels  on  trouve  un  David  le 
Moyne,  qui  appartenait  sans  doute  à  la  famille  de  Char- 
les (*). 

XXI. 

m.  de  maisonneuve,  au        Le  mariage  fut  célébré  le  28  mai  suivant  1654,  & 
nom  des  seigneurs,  ^  je  Maisonneuve ,  qui  désirait  de  contribuer  au  bien  des 

FAVORISE  LE  MARIAGE  '  i- 

de  le  moyne.  deux  époux,  leur  donna,  de  la  part  des  seigneurs,  au 
quartier  dès  lors  appelé  la  pointe  Saint- Charles,  proche  la 
grande  anse,  une  terre  située  entre  le  fleuve  Saint-Lau- 
rent &  celle  de  Jean  de  Saint-Père,  à  condition  qu'Antoine 
Primot  &  Martine  Messier,  son  épouse,  jouiraient  pen- 
dant leur  vie  de  la  moitié  de  la  terre  donnée.  Par  une  dis- 
tinction particulière,  qui  fait  assez  connaître  l'intérêt  qu'il 
portait  aux  nouveaux  époux,  il  leur  accorda  quatre-vingt- 
dix  arpents  de  terre,  ce  qui  était  alors  sans  exemple  dans 
l'île  de  Montréal.  En  outre,  il  leur  donna  le  privilège  de 
chasse  &  de  pêche,  avec  le  droit  d'usage  sur  la  prairie 
Saint-Pierre,  ainsi  que  le  droit  de  prendre  du  bois  dans  la 
Commune  pour  leur  chauffage,  lorsque  les  quatre-vingt- 
dix  arpents  auraient  été  entièrement  défrichés,  ou,  au  dé- 
faut de  la  Commune,  d'en  prendre  sur  le  domaine  des  sei- 
gneurs. Il  leur  accorda  enfin,  dans  le  lieu  désigné  pour  la 
ville,  un  arpent  de  terre,  sur  lequel  Charles  le  Moyne  avait 

(1)  Greffe  de  Mont-  déjà  fait  construire  une  maison  proche  de  l'Hôpital  (i\ 
réd  aae  du  23 juillet  Antoine  primot  &  son  épouse,  ayant  toujours  traité  & 

chéri  Catherine  Thierry  comme  si  elle  eût  été  leur  propre 
enfant,  l'avaient  donnée  de  bonne  foi  à  Charles  le  Moyne, 
sans  déclarer,  dans  le  contrat  civil,  ni  dans  l'acte  ecclé- 


(*)  Charles  le  Moyne  eut  un  frère  du  nom  de  David,  fils  de 
Pierre  le  Moyne  &  de  Judith  Duchesne,  baptisé  à  la  paroisse  de 
(2)  Etat  civil  de  Saint-Jacques  de  Dieppe,  le  6  juin  1634(2),  mais  qui  pouvait  être 
Dieppe.  Regiftres  de  différent  de  celui  qui  assifta  à  ce  compromis;  nous  trouvons,  en  effet, 
Saint-Jacques,  6  juin  u^  autre  Dayid  {q  baptise-  à  la  paroisse  de  Saint-Remy,  le 

1  (3)  Ibid  Regiftres  16  !u'n  l638,  né  de  Pierre  le  Moyne,  autre  que  le  père  de  Charles 
de  Saint-Remy,  16  &  de  Marguerite  Fontaine.  Ce  David  fut  nommé  de  la  sorte  par  son 
juin  i638.  parrain,  noble  homme,  David  Gally,  Procureur  du  Roi  (3). 


PERI  DANS  LES  GUER- 
RES. 


VILLEMAR1E  FORMÉE  EN   COLONIE.    1654.  207 

siaihque  de  mariage,  qu'elle  n'était  que  leur  fille  adoptive, 
&  Charles  le  Moyne,  en  l'épousant,  avait  cru  s'allier,  en 
effet,  à  la  famille  Primot.  Mais,  six  ans  après,  Antoine 
Primot  &  son  épouse,  considérant  qu'il  n'exiilait  aucune 
déclaration  juridique  de  cette  adoption,  &  que,  faute  d'un 
pareil  acte,  les  droits  de  Catherine  à  leur  succession  pour- 
raient un  jour  lui  être  conteftés,  ils  se  présentèrent  devant 
M.  de  Maisonneuve,  comme  chargé  par  les  seigneurs  de 
rendre  la  juitice,  &  déclarèrent  qu'ils  adoptaient  Cathe- 
rine Thierry  pour  leur  fille  &  leur  héritière,  à  la  charge 
qu'elle  retiendrait  toujours  le  nom  de  Catherine  Primot  (i).  ^mJstflT 

XXII. 

En  procurant  ainsi  l'établissement  de  nouvelles  fa-  SOLLICITUDE  DE  M.  DE 
milles,  M.  de  Maisonneuve  avait  plus  de  sollicitude  en-    M-"S0NNEUVE  ENVERS 

'  .  .  1      1-  1  LES  ORPHELINS  DONT 

core  pour  assurer  l'avenir  des  orphelins,  dont  les  pères  LES  pères  avaient 
avaient  été  massacrés  par  les  Iroquois  pour  la  défense  de 
la  colonie.  Le  nombre  de  ces  enfants  était  peu  considé- 
rable, attendu  que,  pendant  plusieurs  années,  il  n'y  avait 
guère  eu  que  des  célibataires  à  Villemarie,  &  que  les  pre- 
miers enfants  nés  dans  le  pays  étaient  morts  peu  de  temps 
après  leur  baptême  (2).  Il  en  refrait  cependant  quelques-  CO  Écrits  autogra 
uns,  dont  les  pères  avaient  péri  dans  les  combats,  &  voici  phes  delaSœurBour 

*  -  tr  r  >  geoys. 

comment  M.  de  Maisonneuve  pourvut  à  leur  subsiftance. 
Jean-Auguffin  Hébert,  dit  Joli-Cœur,  tué  par  les  Iroquois, 
avait  laissé  trois  enfants  en  bas  âge,  issus  de  son  mariage 
avec  Adrienne  Duvivier.  Celle-ci  s'étant  remariée,  cette 
année  1654,  à  Robert  le  Cavelier,  M.  de  Maisonneuve 
donna  aux  époux  quarante  arpents  de  terre,  proche  du 
Fort,  aux  conditions  suivantes  :  d'abord  que,  pour  faci- 
liter la  conflru&ion  de  la  ville,  les  seigneurs  pourraient 
reprendre  la  terre,  moyennant  deux  cents  livres  pour 
chaque  arpent;  en  second  lieu,  qu' Adrienne  Duvivier  re- 
noncerait à  son  douaire  &  à  toutes  prétentions  quelconques 
sur  la  succession  de  son  premier  mari;  &' qu'enfin  elle, 
aussi  bien  que  Robert  le  Cavelier,  son  époux,  seraient 
obligés  de  nourrir  &  d'entretenir  à  leurs  frais  les  trois  en- 
fants d'Hébert,  jusqu'à  ce  que  chacun  d'eux  eût  atteint  sa 


208    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Greffe  de  Ville-  douzième  année  (i).  Léonard  Lucault,  dit  Barbeau,  tué 
mr.ne,  24  oct.  i654.   auss\  par  ies  Iroquois,  avait  laissé  de  Barbe  Poisson,  son 

épouse,  une  fille,  nommée  Marie,  née  en  i65o.  Sa  veuve 
s'étant  remariée,  Tannée  suivante,  à  Gabriel  le  Sel,  dit  le 
Clos,  M.  de  Maisonneuve  leur  donna,  en  1654,  une  terre 
proche  du  Fort,  de  la  contenance  de  trente  arpents,  à 
condition  qu'ils  nourriraient  &  entretiendraient  Marie  Lu- 
cault  jusqu'à  ce  qu'elle  fût  en  âge  d'être  pourvue  par  ma- 
riage ou  autrement;  qu'alors  ils  lui  compteraient  la  somme 
de  quatre  cents  livres  tournois  &  la  fourniraient,  en  outre, 

(2)  Greffe  de  Ville- 

marie,  12  fév.  1654.  de  hardes  ou  de  meubles  pour  la  valeur  de  cent  livres  (2). 

XXIII. 

'.candale  arrivé  a  vil-        Cette  même  année,  M.  de  Maisonneuve  fit  paraître 
lemarie,  découvert  k  même  s0Hicitude  envers  Charlotte  Chauvin  &  Anne 

PAR  LOUIS  PRUDHOMME 

Archambault,  sa  mère,  dont  il  eft  à  propos  de  parler  ici. 
Quelque  précaution  qu'on  eût  apportée  dans  le  choix  des 
colons  deftinés  pour  Villemarie,  M.  de  la  Dauversière,  en 
1644,  en  avait  engagé  un  sans  le  connaître  assez,  ou  qui, 
du  moins,  démentit  dans  la  suite  les  promesses  qu'il  avait 
pu  lui  faire,  &  donna  à  la  colonie  un  scandale  à  peu  près 
semblable  à  celui  de  l'incestueux  de  Corinthe,  dont  parle 
saint  Paul.  Michel  Chauvin,  dit  Sainte-Suzanne,  du  nom 
de  sa  paroisse  dans  le  Maine,  après  avoir  servi  trois  ans  la 
Compagnie  de  Montréal,  s'était  marié,  en  1647,  à  Québec, 
en  face  de  l'église,  sans  qu'on  eût  pris  apparemment  toutes 
les  précautions  requises,  &  avait  épousé  Anne  Archam- 
bault, de  la  paroisse  de  Dampierre,  pays  d'Aulnis,  à  la  fa- 
mille de  laquelle  il  n'était  pas  digne  de  s'allier.  Au  bout  de 
trois  ans,  en  l'année  i65o,  Louis  Prudhomme,  déjà  nommé 
dans  cette  hiftoire,  ayant  fait  un  voyage  en  France,  apprit 
à  la  Flèche,  en  Anjou,  que  Chauvin  avait  déjà  été  marié 
avant  d'aller  en  Canada;  que  sa  femme  vivait  encore  & 
demeurait  à  dix  lieues  de  là,  dans  le  village  de  Voutré, 
proche  de  Sainte-Suzanne.  Surpris  &  affligé  de  ce  récit, 
Prudhomme  voulut  en  connaître  la  vérité  par  lui-même, 
afin  d  oter  le  scandale  dès  qu'il  serait  de  retour  à  Ville- 
marie. Il  se  rend  donc  en  personne  au  village  indiqué. 


YILLEM ARIE  FORMÉE  EN   COLONIE.    1 654. 


«  Aussitôt  que  j'y  fus  arrivé,  rapporte-t-il,  une  femme, 
«  âgée  d'environ  soixante  ans,  vint  me  trouver  à  l'hôtel- 
»  lerie  &  me  demanda  des  nouvelles  de  Michel  Chauvin. 
«  Je  lui  répondis  qu'il  se  portait  fort  bien  &  qu'il  s'était 
«  marié  à  Montréal.  Sur  quoi  elle  répliqua  que  c'était  m  Greffe  de  vnie- 
t  un  méchant  homme,  qu'il  était  son  mari  &  qu'avant  marie.  Déclaration  de 
d'aller  en  Canada  il  lui  avait  dissipé  tout  son  bien  (i).  »  Prudhomme>  7  fe- 

r  \  /         vner  1 65 1 . 

XXIV. 

Prudhomme,  s'étant  ensuite  embarqué  pour  repasser  LE  COUPABLE  CONVAINCU 
en  Canada,  s'empressa,  dès  son  arrivée  à  Québec,  d'in-  REPASSE  EN  FRANCE- 
former  du  fait  le  père  &  la  mère  d'Anne  Archambault, 
qui,  le  10  septembre  de  cette  même  année  i65o,  présen- 
tèrent requête;  &  enfin,  revenu  à  Villemarie,  il  fit  encore 
à  M.  de  Maisonneuve  le  rapport  de  ce  qu'il  avait  appris. 
Chauvin,  invité  à  comparaître,  le  8  octobre  suivant,  de- 
vant Jean  de  Saint-Père,  greffier  de  la  jufhce,  reconnut  & 
confessa,  de  sa  pure  &  franche  volonté,  sans  aucune  force 
ni  contrainte,  en  présence  du  P.  Pijart,  exerçant  alors  les 
fonctions  curiales,  de  M.  de  Maisonneuve  &  de  Gilbert 
Barbier,  qu'en  effet  il  avait  épousé.,  en  France,  Louise 
Delisle,  sept  ans  avant  qu'il  partît  pour  le  Canada  (2).    (2)  Greffe  de  Viiie- 

1  t  >  •  1      .     1      •    n  •     marie.  Déclaration  de 

Mais,  après  cet  aveu,  craignant  sans  doute  la  julte  ani-  Chauvin  8  oSt  lC5a 
madversion  de  M.  de  Maisonneuve  &  celle  de  tous  les 
colons  de  Villemarie,  qu'il  avait  ainsi  déshonorés,  il  se 
rendit  incontinent  à  Québec  &  profita  du  retour  des  vais- 
seaux, qui  allaient  mettre  à  la  voile,  pour  repasser  en 
France.  Un  scandale  si  inouï  &  si  atroce  remplit  tous  les 
cœurs  d'indignation.  Plus  cette  conduite  de  Chauvin  était 
infâme,  plus  aussi  excita-t-elle  les  regrets,  la  commiséra- 
tion &  l'intérêt  bienveillant  de  tous  envers  Anne  Archam- 
bault, respectée  universellement  dans  la  colonie  pour  sa 
piété,  sa  sagesse  &  sa  parfaite  intégrité. 

xxv. 

Elle  avait  eu  de  Chauvin  un  premier  enfant,  dont  RÉPARATIONS  ENVERS 
M.  de  Maisonneuve  avait  bien  voulu  être  le-  parrain,  &    ANNE  ARCHAMBAULT- 
qui  était  mort  peu  de  jours  après  sa  naissance;  &,  au 
commencement  de  i65i,  elle  se  trouvait  enceinte  d'un 
t.  11.  14 


210    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


second.  Avant  que  ce  dernier  vînt  au  monde,  M.  de  Mai- 
sonneuve, par  sentence  du  8  février  de  cette  même  année, 
adjugea  à  Anne  Archambault  la  somme  de  quinze  cents 
livres  tournois,  à  prendre  sur  les  biens  présents  ou  à  venir 
de  Chauvin,  en  quelque  lieu  qu'ils  pussent  se  trouver, 
sans  préjudice  néanmoins  des  autres  prétentions  qu'elle 
pourrait  avoir  contre  lui  pour  Y  enfant  qu'elle  portait  dans 
son  sein.  En  exécution  de  cette  sentence,  il  fit  procéder  à 
la  vente  des  biens  que  Chauvin  avait  laissés  à  Villemarie, 
&,  après  qu'on  eut  payé  toutes  les  dettes  qu'il  avait  con- 
tractées, il  revint  à  Anne  Archambault  sept  cent  soixante- 
quatre  livres,  qui  lui  furent  remises  en  à-compte  de  la 
somme  adjugée.  Étant  parvenue  à  son  terme,  elle  mit  au 
monde  une  fille,  le  5  avril  suivant;  &  comme  les  per- 
sonnes les  plus  qualifiées  de  la  colonie  s'efforçaient  d'effa- 
cer, autant  qu'il  était  en  elles,  l'affront  qu'elle  avait  reçu 
avec  tant  d'injuftice,  mademoiselle  Mance  &  M.  d'Aille- 
bouft  des  Musseaux  voulurent  bien  tenir  l'enfant  sur  les 
Fonts  de  baptême,  &  ce  dernier  lui  imposa  même  le  nom  de 
Charlotte,,  de  celui  de  Charles  qu'il  portait.  Ces  procédés, 
commandés  par  la  juffice,  &  ces  sages  attentions,  inspirées 
par  une  bienveillance  délicate,  produisirent  de  très-heu- 
reux effets,  en  sorte  que  la  réputation  d'honneur  dont 
avait  joui  jusque-là  Anne  Archambault  ne  reçut,  du  scan- 
dale dont  nous  venons  de  parler,  aucune  sorte  d'atteinte 
dans  l'efhme  publique. 

xxvi. 

>an  gervaise  épouse  H  arriva  même  que  M.  de  Maisonneuve,  étant  revenu 
anne  archambault.  fa  France,  deux  ans  après,  avec  sa  recrue,  l'un  des  prin- 
cipaux colons  qu'il  amena,  Jean  Gervaise,  de  la  paroisse 
de  Souvigné,  près  d'Auzon,  diocèse  d'Angers,  homme 
grave  &  sensé,  que  nous  verrons,  dans  la  suite,  marguil- 
lier  en  charge,  subftitut  du  juge  8c  procureur  fiscal,  crut 
s'honorer  lui-même  en  la  prenant  pour  épouse.  Il  eif 
à  remarquer  que  M.  de  Maisonneuve  avait  amené  à  Ville- 
marié  de  très-vertueuses  filles  pour  les  établir,  &  que  le 
mariage  de  Gervaise  avec  Anne  Archambault  eut  lieu  le 


V1LLEMARIE  FORMÉE  EN  COLONIE.    1 654. 


21  I 


3  février  1654,  c'eft-à-dire,  qu'il  fut  le  quatrième  des  treize 
mariages  qui  eurent  lieu  cette  année  à  Villemarie,  preuve  de 
la  grande  e  frime  dont  Anne  Archamhault  jouissait  dans  le 
public.  M.  de  Maisonneuve  en  donna  bientôt  lui-même  un 
nouveau  témoignage.  Jean  Gervaise,  étant  alors  attaché  au 
service  des  seigneurs,  recevait  des  gages  tous  les  ans,  & 
M.  de  Maisonneuve,  le  jour  de  l'Annonciation,  25  mars 
suivant,  promit,  par  contrat,  de  donner  à  Anne  Archam- 
hault les  mêmes  gages  que  touchait  son  mari  &  de  nourrir 
Charlotte  Chauvin,  sa  fille,  tout  le  temps  qu'ils  seraient 
l'un  8c  l'autre  au  service  des  seigneurs  (i).  Anne  Archam- 
hault ayant  mis  au  monde  une  fille,  le  parrain  fut  M.  de 
Maisonneuve  8c  la  marraine  la  Sœur  Bourgeoys,  qui  im- 
posa à  l'enfant  le  nom  de  Marguerite,  qu'elle  portait  elle- 
même  (2).  Enfin,  quelque  temps  après,  elle  eut  une  autre 
fille,  8c  celle-ci  fut  tenue  sur  les  Fonts  de  baptême  par 
M.  Lambert  Closse  8c  par  madame  d'Aillebouft  (3). s 

Le  choix  si  sage  8c  si  chrétien  de  Jean  Gervaise,  en 
donnant  à  Anne  Archamhault  la  préférence  sur  toutes  les 
jeunes  personnes  venues  à  Villemarie  pour  s'établir, 
édifia  autant  la  colonie,  que  la  conduite  criminelle  de 
Chauvin  l'avait  scandalisée,  8c  fut  béni  de  Dieu  dans  les 
enfants  issus  de  ce  mariage.  Ceft  le  témoignage  que  ren- 
dait, en  1672,  M.  Dollier  de  Casson,  dans  son  His- 
toire du  Montréal,  où,  faisant  trifrement  allusion  à  ce 
fait,  il  s'exprime  en  ces  termes  :  «  Le  sieur  Gervaise  donna, 
«  par  le  mariage  qu'il  contracta,  un  bon  8c  heureux 
«  exemple.  Aujourd'hui  il  a  une  famille  fort  nombreuse, 
«  qui  jouit  du  privilège  d'unir  avec  le  jeune  âge  la  vieil- 
«  lesse  des  mœurs.  Ceft  une  famille  de  condition  &  de 
«  bonne  odeur  à  tout  ce  pays,  où  la  richesse  de  la  vertu  pré- 
«  vaut  à  celle  des  biens  de  ce  monde.  »  Nous  ajouterons 
que  Charlotte  Chauvin  n'excita  pas  moins  vivement  l'in- 
térêt de  toute  la  colonie  que  ne  l'avait  fait  sa  vertueuse 
mère  Anne  Archamhault.  A  l'âge  de  douze  ans  &  demi, 
elle  fut  mariée  à  Jean  Baudoin,  le  19  novembre  i663, 


fi)  Greffe  de  Ville- 
marie,  25  mars  1654. 


(2)  Regiftre  des  bap- 
têmes, 26o<3:.  1654. 

(3)  Ibid.,  3o  janv. 
16P4. 

XXVII. 

ESTIME  DONT  JOUrr  LA 
FAMILLE  GERVAISS. 
CHARLOTTE  CHAUVIN» 


212    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


COLONS  DE  VILLEMA- 
JUE. 


&  dans  cette  circonfïance  tout  ce  qu'il  y  avait  de  plus 
honorable  dans  la  colonie ,  le  clergé,  les  Religieux,  les 
officiers  de  juftice,  les  militaires,  la  noblesse  &  les  plus 
notables  des  citoyens,  se  firent  un  plaisir  d'assifîer  à  son 
contrat  de  mariage  à  titre  d'amis  (i):  en  sorte  que,  jus- 

(i)  Greffe  de  Ville-        ,   ,  .,     ,  .  ^  i         ,    .....    ^     .  ' 

marie,  ades  de  Basset,  qu  alors,  il  n  y  avait  eu  aucun  mariage  a  Villemane  qui 
19  novembre  i663.  eût  été  honoré  par  un  concours  si  universel  de  personnes 

Concession  du  1 3  juin  •  1  ,  11 

lC,3  considérables. 

XXVIII. 

charité  et  piété  des  En  parlant  ici  de  la  première  organisation  de  là 
colonie,  nous  ne  pouvons  nous  dispenser  de  rappeler  la 
sainteté  des  mœurs  qui  régnait  alors.  Villemarie  était  tou- 
jours, comme  nous  Pavons  vue  dès  son  commencement, 
une  image  de  la  primitive  Église,  surtout  par  la  charité, 
qui  en  faisait  le  caractère  diffinctif.  Voici  ce  que  rapporte, 
sur  ce  sujet,  la  Sœur  Morin  :  «  Rien  ne  fermait  à  clef  en 
«  ce  temps-là,  ni  les  maisons,  ni  les  coffres,  ni  les  caves; 
«  tout  demeurait  ouvert,  sans  que  personne  eût  à  se 
«  repentir  de  sa  confiance.  Ceux  qui  jouissaient  de  quelque 
«  aisance  s'empressaient  d'aider  les  autres,  &  leur  don- 
«  naient  spontanément,  sans  attendre  qu'ils  réclamassent 
«  leurs  secours,  se  faisant,  au  contraire,  un  plaisir  de  les 
«  prévenir  &  de  leur  donner  cette  marque  d'affection  & 
«  d'eftime.  »  La  piété  de  ces  fervents  colons  n'était  pas 
moins  remarquable  que  leur  charité.  Comme  il  y  avait 
alors  à  Villemarie  deux  Pères  Jésuites,  on  célébrait  ordi- 
nairement deux  messes  :  la  première,  avant  le  jour  en 
hiver,  &  à  quatre  heures  en  été,  était  pour  les  hommes. 
Ils  y  assiftaient  tous.  Celui  qui  y  eût  manqué  un  jour  de 
travail,  dit  encore  la  Sœur  Morin,  se  serait  regardé  comme 
excommunié  de  la  société  des  autres;  &,  pour  s'abftenir 
d'y  assiffer  ces  jours-là,  il  fallait  avoir  des  motifs  d'empê- 
chement aussi  forts  que  ceux  qu'on  exige  aujourd'hui  pour 
s'en  dispenser  les  fêtes  d'obligation  &  les  dimanches. 
«  C'était  un  spectacle  bien  édifiant,  ajoute-t-elle,  de  voir 
«  tous  ces  hommes  aussi  modefïes  &  aussi  recueillis,  pen- 
«  dant  le  saint  Sacrifice,  que  pourraient  l'être  les  plus  dévots 


VILLEMAR1E 


FORMÉE 


EN  COLONIE. 


2l3 


Religieux .  »  La  seconde  Messe  se  célébrait  à  huit  heures,  & 

celle-ci  était  pour  les  femmes,  qui  ne  le  cédaient  pas  à    (0  Annales  de  thô- 

..  .  /  \  tel-Dieu  Saint-Joseph, 

leurs  maris  en  dévotion  ni  en  vertu  (  i).  par  la  Sœur  Morin.. 

XXIX. 

Lorsqu'ils  avaient  quelque  devoir  à  remplir  ou  quelque  confrérie  militaire  de 

.  >  1  .    n  1      11  •  Ji  LA  TRÈS-SAINTE  VIER- 

honneur  a  rendre,  a  1  occasion  de  1  arrivée  d  une  personne  GE  ÉTABLIE  PAR  M 
de  marque  ou  de  quelque  fête  publique,  on  les  conduisait  de  maison-neuve. 
à  l'église  pour  y  rendre  d'abord  cet  honneur  à  Dieu;  ils  y 
faisaient  leurs  dévotions  &  récitaient  diverses  prières,  tou- 
jours avec  beaucoup  de  satisfaction  pour  eux  (a).  Pareil-  /2)  ^f1*?  aut°sra- 

r  x  N  '  phes  de  la  bœur  Bour- 

lement,  quand  ils  avaient  à  faire  la  garde  contre  les  Iro-  ge0ys. 
quois,  elle  devenait  pour  eux  une  occasion  &  un  exercice 
de  prières.  Cette  garde,  nécessaire  à  la  conservation  des 
travailleurs,  était  un  privilège  réservé  à  soixante-trois 
colons,  que  M.  de  Maisonneuve  avait  choisis  pour  former 
entre  eux  une  confrérie  militaire.  Il  l'avait  composée  de 
soixante-trois  hommes,  afin  d'honorer,  par  ce  nombre, 
celui  des  années  que  la  très-sainte  Vierge  a  passées  sur  la 
terre,  ainsi  qu'on  le  tient  pieusement;  &  comme  tous  ces 
braves  étaient  toujours  prêts  à  sacrifier  leur  vie,  tant  pour 
conserver  celle  de  leurs  frères  que  pour  défendre  Ville- 
marie  &  tout  ce  pays  consacré  à  l'augufte  Mère  de  Dieu, 
pour  cela  on  les  appelait  :  les  soldats  de  la  très-sainte 
Vierge.  M.  de  Maisonneuve  se  faisait  gloire  d'être  lui- 
même  le  premier  de  ces  soldats;  tous  les  dimanches,  il 
en  désignait  un  pour  chacun  des  jours  de  la  semaine,  & 
leur  faisait  à  tous  une  allocution  chaleureuse,  pour  qu'ils    '    .     ,    ,  „„„ 

7  r  1  (.->)  Annales  de  I  Ho- 

s  acquittassent  religieusement  &  courageusement  de  leurs  tel-Dieu  Saint-Joseph , 
devoirs  (3).  Par  la  sœur  Morin- 

•  ...  xxx- 

Chacun  de  ces  soldats  devait,  le  jour  qui  lui  avait  été  fidélité  desconfrères 

assigné,  faire  continuellement  la  ronde  autour  des  champs    A  FA1RE  LA  GARDE  AU~ 

X  TOUR    DES  TRAVAIL— 

ou  se  trouvaient  les  travailleurs,  &  les  avertir  prompte- 
ment  dès  qu'il  apercevait  les  Iroquois,  ou  qu'il  venait  à 
découvrir  leurs  traces.  Celui  qui  était  ainsi  de  garde  se 
tenait  prêt  à  mourir  ce  jour  même,  &  pour  cela  il  avait 
eu  soin  de  se  confesser  la  veille  &  de  communier  le  matin, 


LEURS. 


214    H6  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Annales  de  l'Hô- 
tel-Dieu Saint-Joseph, 
par  la  Sœur  Morin. 

XXXI. 

DÉSINTÉRESSEMENT  PAR- 
FAIT DE  M.  DE  MAI- 
SONNEUVE. 


à  la  première  Messe,  en  esprit  de  viatique.  «  C'est  ce  qu'ils 
faisaient  très-poncluellement,  sans  y  manquer  jamais 
qu'en  cas  de  maladie,  dit  la  Sœur  Morin.  Plusieurs, 
ajoute-t-elle,  sont  morts  dans  cet  exercice  de  la  plus 
parfaite  charité  :  ce  qui  pourtant  ne  rebutait  pas  les 
autres  &  ne  les  empêchait  pas  de  s'exposer  au  hasard 
d'être  tués  à  leur  tour.  C'eft  qu'ayant  l'honneur  d'être 
soldats  de  la  sainte  Vierge,  ils  avaient  la  confiance  que, 
s'ils  mouraient  dans  l'exercice  de  cet  emploi^  elle  por- 
terait leurs  âmes  en  paradis.  Cette  confrérie  a  duré,  à 
ce  qu'il  me  paraît,  jusqu'au  retour  définitif  de  M.  de 
Maisonneuve  en  France,  qui  eut  lieu  en  1 665  ;  car  je 
me  souviens,  moi  qui  suis  venue  dans  cette  maison  de 
l'Hôtel-Dieu  en  1662,  d'avoir  vu  pratiquer  cette  louable 
dévotion  plusieurs  années,  ces  bons  soldats  de  la  sainte 
Vierge  venant  communier  à  la  première  Messe  dans  notre 
église,  qui  servait  alors  de  paroisse  &  en  a  servi  long- 
temps après.  Aussi  tous  les  colons  vivaient-ils  comme 
des  Saints,  dans  une  parfaite  unité  de  volonté  &  de  sen- 
timent, une  piété,  une  dévotion  &  une  religion  sincères 
envers  Dieu,  &  tels  que  sont  maintenant  les  bons  Reli- 
gieux. On  n'entendait  pas  seulement  parler  du  vice  dés- 
honnête,  duquel  tous  avaient  horreur,  même  les  hommes 
en  apparence  les  moins  dévots;  enfin  c'était  une  image 
de  la  primitive  Église  que  ce  cher  Montréal,  dans  son 
commencement  &  dans  son  progrès,  ce  qui  a  duré  en- 
viron trente-deux  ans  (1).  » 

Cette  innocence  dans  les  mœurs,  ce  courage  chré- 
tien, qui  faisaient  braver  la  mort  pour  la  conservation  de 
la  colonie,  cette  piété  si  sincère  &  si  confiante,  étaient  en 
grande  partie  l'effet  des  exemples  frappants  de  vertu,  de 
courage,  de  bonté  &  de  religion,  que  M.  de  Maisonneuve 
donnait  à  tous.  Comme  premier  soldat  de  cette  confrérie 
militaire,  il  était  aussi  le  premier  à  s'exposer  généreuse- 
ment à  la  mort,  en  courant  partout  où  il  y  avait  quelque 
péril.  Sa  bonté,  jointe  à  sa  valeur,  lui  donnait  tout  pou- 


M.   DE  MAISON  NEUVE.    1 654- 


2l5 


voir  sur  le  cœur  des  siens;  aussi  les  voyait-on  s'associer 
toujours  volontiers  à  toutes  ses  dévotions,  non  moins  qu'à 
ses  actions  hardies  de  courage.  «  Ce  brave  &  incompa- 
«  rahle  Gouverneur  a  fait  paraître  en  sa  personne,  dit 
«  M.  Dollier  de  Casson,  un  détachement  universel  &  non 
«  pareil,  un  cœur  exempt  de  toute  autre  crainte  que  de 
«  celle  de  son  Dieu  8c  une  prudence  admirable.  Mais, 
«  entre  autres  rares  qualités,  on  a  vu  en  lui  une  généro 
«  sité  sans  exemple  à  récompenser  les  bonnes  actions  de 
«  ses  soldats.  Plusieurs  fois,  pour  leur  donner  des  vivres, 
«  il  s'en  eft  privé  lui-même,  leur  diftribuant  jusqu'aux 
«  mets  de  sa  propre  table.  Il  n'épargnait  rien  pour  leur 
«  procurer  quelque  petit  bénéfice,  quand  les  sauvages 
«  venaient  en  traite  dans  ce  lieu.  Je  sais  même  qu'une 
«  fois,  remarquant  une  extrême  triftesse  dans  l'un  de  ses 
«  soldats,  qui  avait  fait  preuve  de  cœur  dans  plusieurs 
«  actions  contre  l'ennemi,  il  l'interrogea  &  apprit  de  lui 
"  que  le  sujet  de  sa  triftesse  était  qu'il  n'avait  rien  pour 
«  traiter  avec  les  Outaouais,  qui  étaient  alors  ici.  Là- 
«  dessus  il  le  conduit  dans  sa  chambre,  &,  comme  ce 
«  jeune  homme  était  tailleur  d'habits,  il  lui  remet  tout  ce 
«  qu'il  trouve  d'étoffes,  jusqu'aux  rideaux  de  son  lit,  pour 
«  qu'il  les  mette  en  hardes,  afin  de  les  leur  vendre,  & 
«  ainsi  il  le  renvoya  content.  Il  en  usait  de  la  sorte, 
«  non  pour  retirer  aucun  lucre,  mais  par  une  pure  &  cor- 
«  diale  générosité,  qui  le  rendait  digne  de  louange  & 
«  d'amour  (i).  »  Il  ne  se  souciait  non  plus  d'argent  que  de  (i)Hiftoire du  Mont- 
ci  fumier,  ajoute  la  Sœur  Morin;  ce  qui  a  paru  visiblement  réa1'  l64°->64i- 
«  à  tout  le  monde.  S'il  eût  voulu  négocier,  il  aurait  amassé 
«  de  grandes  richesses  par  la  traite  des  pelleteries,  le 
«  caftor  valant,  en  ce  temps-là,  jusqu'à  dix  &  douze  livres, 
«  &  il  aurait  pu  l'avoir  facilement  &  à  volonté,  par  un 
«  commerce  licite  &  honnête;  mais  l'amour  de  la  pau- 
«  vreté  évangélique,  qui  était  dans  son  cœur,  en  fermait 
«  la  porte  à  tout  désir  de  posséder  des  biens  périssables; 
«  &  il  était  entretenu  &  fortifié  dans  ce  sentiment  par 
«  mademoiselle  Mance  &  par  la  Sœur  Bourgeoys,  qui 


2l6    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Annalesde  l'Hô- 
tel-Dieu  Saint-Joseph, 
par  la  Sœur  Morin. 

XXXII. 

SIMPLICITÉ  DE  M.  DE 
MAISONNEUVE  DANS 
SES  VÊTEMENTS.  SA 
FRUGALITÉ. 


(2)  Ibid. 


XXXIII. 

BAPPORTS  DE  LA  SOEUR 
BOURGEOYS  AVEC  H. 
DE  MAISONNEUVE. 


«  avaient  les  mêmes  attraits  que  lui  pour  ce  détachement 
«  parfait  de  toutes  choses  (i).  » 

Quoique,  dans  les  occasions  où  il  devait  paraître 
comme  Gouverneur,  il  fût  toujours  vêtu  ainsi  que  le  de- 
mandait son  rang,  &  montrât  beaucoup  de  dignité  dans 
toute  sa  personne,  son  habit  ordinaire  était  le  même  que 
celui  des  simples  habitants,  un  capot  de  serge  grise  à  la 
mode  du  pays.  On  appelle  ainsi  une  espèce  de  vêtement, 
avec  capuchon,  que  les  gens  de  mer  mettent  par-dessus 
leur  habit  ordinaire,  pour  se  garantir  du  mauvais  temps. 
Dans  le  dernier  séjour  de  M.  de  Maisonneuve  en  France, 
l'une  de  ses  sœurs,  madame  de  Chuly,  avait  eu  soin  de 
faire  pour  lui  une  très-riche  provision  de  linge  fin  &  de 
dentelles  de  prix,  dont  les  hommes  de  sa  condition  usaient 
alors.  Peu  de  jours  après  rembarquement  il  arriva  que, 
la  Sœur  Bourgeoys  ayant  fait  un  paquet  de  tous  ces  ob- 
jets, ce  paquet,  emporté  apparemment  par  la  violence  des 
vents,  tomba  dans  la  mer,  au  grand  déplaisir  de  la  Sœur, 
qui,  malgré  tous  les  mouvements  qu'elle  se  donna,  ne  put 
le  recouvrer.  Ne  connaissant  pas  encore  le  caractère  gé- 
néreux et  élevé  de  M.  de  Maisonneuve,  elle  craignit  qu'en 
homme  du  monde  il  ne  fût  très-sensible  à  cette  perte,  qui 
ne  pouvait  être  réparée  en  Canada.  Mais  il  ne  fit  que  rire 
en  l'apprenant,  &  dit  à  la  Sœur  qu'il  était  bien  aise  de  cet 
accident,  puisque  lui  &  elle  se  trouvaient  débarrassés  par 
là  du  soin  importun  de  ces  ornements  de  vanité.  Sa  table 
était  aussi  frugale  que  son  vêtement  était  simple;  il  n'avait 
qu'un  seul  serviteur,  qui  lui  servait  tout  à  la  fois  de  cuisi- 
nier; &  on  a  remarqué  qu'il  ne  lui  fit  jamais  aucune  plainte 
sur  sa  manière  de  le  traiter,  la  cuisine  étant  toujours  à 
son  goût.  Enfin  il  observait  très-exactement  les  jeûnes  de 
l'Église,  &  d'autres  encore  qu'il  s'imposait  à  lui  même  par 
dévotion,  quoiqu'il  en  souffrît  toujours  beaucoup  (2). 

En  conduisant  la  Sœur  Bourgeoys  à  Villemarie,  il 
avait  espéré  qu'elle  pourrait  y  inftruire  des  enfants  au 


M.    DE  M A1S0NNEUVE-    1 654- 


bout  de  quelques  années;  car,  jusqu'alors,  presque  tous 
ceux  qui  avaient  vu  le  jour  dans  ce  pays,  étaient  morts  en 
bas  âge.  «  On  a  été  environ  huit  ans,  dit  cette  Sœur,  sans 
«  pouvoir  garder  d'enfants  à  Montréal;  ce  qui  donnait 
«  bonne  espérance,  puisque  Dieu  prenait  les  prémices.  La 
«  première  qui  eft  reftée  vivante  fut  Jeanne  Loisel,  que 
«  Ton  me  donna  âgée  de  quatre  ans  &  demi,  &  qui  a  été 
«  élevée  &  a  demeuré  à  la  maison  jusqu'à  son  mariage. 
«  Jean  Desroches  eft  venu  après  (i).  »  Jeanne  Loisel  était  (o  Écrits  autogra- 
née  le  21  juillet  1649  (2);  d'où  Ton  voit  qu'en  arrivant  à  phes.de  la  Sœur  Bour- 
Montréal,  la  Sœur  Bourgeoys  n'eut  à  former  que  cette  (2)SRegiftredesbap- 
seule  élève,  particularité  qui  montre  la  sagesse  des  Asso-  têmes  de  la  paroisse 
ciés  de  Montréal,  en  différant  comme  ils  firent  d'établir  à  de  Villemarie'  l640- 
Villemarie  la  communauté  qu'ils  avaient  résolu  d'y  former 
pour  l'éducation  des  jeunes  filles.  En  attendant  que  la 
Sœur  pût  y  exercer  son  zèle  à  l'égard  des  enfants  qui  naî- 
traient, M.  de  Maisonneuve  lui  donna  le  soin  de  sa  mai- 
son &  tout  le  maniement  de  ses  intérêts  domeftiques;  & 
ainsi,  durant  les  quatre  premières  années  de  son  séjour  à 
Villemarie,  elle  demeura  dans  le  Fort,  où  M.  de  Maison- 
neuve  résida  conftamment.  Quoiqu'elle  fût  occupée  alors 
aux  affaires  du  ménage,  il  la  considérait,  non  comme  une 
servante,  mais  comme  une  personne  d'une  éminente  vertu, 
que  Dieu  lui  avait  donnée  pour  l'aider  à  la  pratique  des 
maximes  de  la  perfection  chrétienne;  &  ce  fut  en  effet 
par  les  sages  avis  de  la  Sœur  que,  pour  ne  mettre  aucune 
borne  à  son  avancement  spirituel,  il  voua  à  Dieu  une 
chafteté  perpétuelle. 

xxxiv. 

Auparavant,  ayant  eu  quelques  peines  d'esprit,  il  s'en  m.  de  maisonneuve  al- 
était  ouvert  à  l'un  des  Pères  Jésuites  qui  desservaient  Ville-    LIE  ENSEMBLE  LE  ME" 

.  TIER    DES   ARMES  ET 

marie,  &  qui  lui  conseilla  de  se  marier.  M.  de  Maison-  LA  PERFECTION  CHRÉ- 
neuve  éprouvait  pour  le  mariage  des  répugnances  insur- 
montables; il  fit  part  de  son  embarras  à  la  Sœur,  qui  lui 
conseilla,  au  contraire,  de  faire  le  vœu  perpétuel  de  chas- 
teté. Le  P.  Jérôme  Lalemant,  qu'il  allait  voir  tous  les  ans 
à  Québec  pour  la  direction  de  sa  conscience,  &  qu'il  con- 


TIENNE. 


2l8    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


sulta  là-dessus,  approuva  lui-même  l'avis  de  la  Sœur,  & 
M.  de  Maisonneuve,  ayant  en  effet  prononcé  ce  vœu;  se 
trouva  depuis  délivré  de  toutes  ses  peines.  Ce  trait  montre 
à  quelle  haute  vertu  il  aspirait  dans  la  profession  des 
armes,  quelque  dissipante  qu'elle  puisse  paraître.  En  ap- 
parence homme  du  monde,  il  était  en  réalité  un  vrai  Reli- 
gieux, par  sa  délicatesse  de  conscience,  qui  le  rendait  pur 
comme  un  ange,  &  par  son  humilité  sincère  &  profonde, 
qui  lui  faisait  cacher  en  tout  le  bien  qu'il  faisait.  Quand  il 
ne  pouvait  en  dérober  la  connaissance  aux  hommes,  il 
avait  alors  de  saintes  adresses  pour  leur  donner  à  penser 
qu'en  faisant  le  bien  il  cédait  à  l'exigence  des  circonflances, 
quoiqu'il  lui  fût  toujours  inspiré  par  son  amour  pour 
Dieu  &  par  le  désir  de  ne -plaire  qu'à  lui  seul.  C'était  un 
homme  de  grande  oraison,  intimement  convaincu  &  pra- 
tiquement pénétré  des  maximes  de  l'Évangile  les  plus  par- 
faites &  les  plus  sublimes  ;  &  cette  conviction,  jointe  à  sa 
force  d'âme  naturelle,  le  rendait  sans  pareil  en  confiance 
dans  l'adversité.  Sachant,  par  la  lumière  de  la  foi,  que  les 
contradictions,  les  disgrâces  temporelles,  sont  autant  d'oc- 
casions de  mérites  pour  le  Ciel,  il  se  réjouissait  lorsqu'il 
plaisait  à  Dieu  de  le  gratifier  de  quelque  faveur  de  ce 
genre  :  ce  qui  lui  arriva  souvent  dans  l'exercice  du  Gouver- 
nement de  l'île  de  Montréal.  Le  mauvais  vouloir  des 
hommes  &  leurs  procédés  blessants,  qui,  pour  d'autres, 
auraient  été  autant  de  sujets  de  se  laisser  abattre  par  la 
triftesse  ou  emporter  par  la  colère,  semblaient  n'être  pour 
lui  que  matière  enjouée  de  divertissement;  aussi  ne  s'aper- 
•  cevait-on  jamais  qu'il  eût  dans  le  cœur  quelque  sentiment 
de  peine.  Il  parlait  de  ses  disgrâces  à  la  Sœur  Bourgeoys 
d'un  air  riant  &  joyeux;  &  comme,  de  son  côté,  elle  se  ré- 
"ouissait  de  le  voir  comblé  de  ces  sortes  de  faveurs,  cette 
disposition  dans  la  Sœur,  qui  lui  était]  à  lui-même  très- 
(i)  Annales  de  l'Ho-  ao-réable,  l'affermissait  de  plus  en  plus  dans  des  sentiments 

tel-Dieu  Saint-Joseph,     .     ,        .         .  r  r 

par  la  sœur  Morin.      SI  chrétiens  (i). 

xxxv. 

la  sœur  bourgeoys        Pendant  sa  dernière  traversée  de  France  en  Canada, 


LA  SŒUR  BOURGEOYS.    1 654- 


2I9 


il  lui  avait  souvent  parlé  de  la  croix  qu'il  avait  portée  lui-  rétablit  la  croix  a 
même  8c  fait  planter  sur  la  montagne,  en  1643,  &  lui  avait  LAM0NTAGNE- 
promis  de  Yy  faire  conduire  lorsqu'ils  seraient  arrivés  à 
Villemarie.  Il  s'acquitta,  en  effet,  de  sa  promesse,  &  fit 
accompagner  la  Sœur  par  une  escorte  de  trente  hommes 
armés.  Mais  on  ne  trouva  plus  la  croix;  les  Iroquois 
l'avaient  enlevée  &  détruite,  dans  la  guerre  précédente. 
Affligée  de  ne  point  voir  ce  monument  de  piété,  elle  pria 
M.  de  Maisonneuve  de  le  rétablir,  ce  qu'il  fit  volontiers, 
en  chargeant  la  Sœur  elle-même  de  diriger  cette  entre- 
prise. «  Je  fus  deltinée  pour  cela,  dit-elle;  j'y  menai  Gil- 
«  bert  Barbier,  dit  Minime,  avec  quelques  autres  hommes, 
«  Nous  y  fûmes  trois  jours  de  suite,  &  la  croix  fut  plantée, 
«  ainsi  qu'une  palissade  de  pieux  pour  la  clore  »  (1).  Le    W  Ecnts  autosra- 

.  ■   ~  *     ■»«■■■  '  11^  pbesde  la  SœurBour- 

cnoix  que  fit  M.  de  Maisonneuve  de  la  Sœur  Bourgeoys  ge0ys. 
pour  présider  au  rétablissement  de  ce  monument,  &  l'em- 
pressement des  pieux  colons  à  exécuter  les  désirs  de  cette 
sainte  fille,  montrent  assez  la  grande  considération  dont 
elle  jouissait  dans  la  colonie  &  l'ascendant  que  sa  vertu  lui 
donnait  sur  tous.  Il  eût  été  difficile,  en  effet,  qu'il  en  fût 
autrement  à  l'égard  de  la  Sœur  Bourgeoys.  Sa  charité,  qui 
semblait  la  multiplier  elle-même,  la  faisait  être  toute  à 
tous,  pour  les  gagner  tous  à  Jésus-Chrift,  &  l'on  était  sûr 
de  la  trouver  partout  où  il  y  avait  quelque  service  à 
rendre. 

xxx  VI. 

On  la  voyait  visiter  8c  servir  les  malades,  consoler  les  CHARITÉ  héroïque  de 

.     -      .        ,  1  1         1  •      1      1  •  LA  soeur  bourgeoys. 

affligés,  mftruire  les  ignorants,  blanchir  le  linge  et  rac- 
commoder gratuitement  les  hardes  des  pauvres  8c  des 
soldats,  ensevelir  les  morts  8c  se  dépouiller,  en  faveur  des 
nécessiteux,  des  choses  qui  lui  étaient  le  plus  nécessaires. 
Au  moment  de  l'embarquement,  on  avait  voulu  lui  donner 
un  lit  pour  son  usage;  elle  ne  le  conserva  pas  longtemps, 
8c  sembla  ne  l'avoir  accepté  que  pour  en  disposer  elle- 
même  en  faveur  des  autres.  Durant  un  hiver  très-rude,  un 
soldat,  tout  transi  de  froid,  vint  implorer  sa  charité,  en 
lui  représentant  qu'il  n'avait  pas  sur  quoi  se  coucher  pour 


220    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


se  garantir  du  froid  pendant  la  nuit.  La  Sœur  Bourgeoys, 
accoutumée  à  regarder  comme  un  fardeau  insupportable 
tout  ce  qu'elle  avait  en  propre,  ne  balance  pas  un  infiant; 
elle  va  chercher  son  matelas  &  le  lui  donne  aussitôt.  Peu 
de  temps  après,  un  autre  soldat,  désireux  de  partager  la 
bonne  fortune  de  son  camarade,  vint  trouver  aussi  la  Sœur 
pour  lui  exposer  sa  misère;  celui-ci  obtint  la  paillasse. 
Deux  autres,  sans  savoir  qu'elle  se  dépouillait  ainsi  elle- 
même,  étant  venus,  à  leur  tour,  pour  implorer  sa  charité, 
elle  leur  donna  les  deux  couvertures.  Personne,  dit-on,  ne 
se  présenta  pour  avoir  l'oreiller;  elle  l'eût  donné  volon- 
tiers, sachant  se  passer  de  tout  &  se  croyant  bien  dédom- 
magée lorsqu'à  ce  prix  elle  pouvait  soulager  le  prochain. 
Enfin  elle  était  comme  une  mère  commune  à  l'égard  de 
tous,  la  consolation  de  l'affligé,  le  soutien  du  faible  &  de 
l'indigent. 

XXXVII. 

efficacité  des  EXEM-        Malgré  sa  vie  auft ère,  la  Sœur  Bourgeoys  n'avait  rien 
ples  et  des  prières  qUe  d'aimable  dans  son  extérieur,  aussi  bien  que  dans  sa 

DE  LA   SOEUR   BOUR-      *  .  .  .       .  ,  ni 

geovs.  conversation,  qui  attiraient  doucement  les  ames  &  les  ga- 

gnaient au  service  de  Dieu.  La  vue  seule  de  sa  personne 
portait  saintement  à  Lui,  ainsi  que  l'expérimentaient  heu- 
reusement les  personnes  de  tous  les  états.  Après  avoir 
rappelé  les  services  que  cette  fille  de  grâce  rendait  à  la 
colonie,  la  Sœur  Morin  ajoutait  :  «  Voilà  ce  qu'a  fait  te 
«  Sœur  Bourgeoys,  animée  de  l'amour  de  Dieu  &  du  zèle 
«  pour  sa  gloire;  elle  vit  encore  aujourd'hui  en  odeur  de 
«  sainteté,  si  humble,  si  rabaissée,  qu'elle  inspire  l'amour 

(1)  Annaiesde i'hô-  *  de  l'humilité  rien  qu'à  la  voir  (i).  »  «  Nous  l'avons 
tei-Dieu saint- Joseph.  ((  connuej  écrivait  le  P.  le  Clercq,  Récollet,  pleine  de  l'es- 

«  prit  de  D.ie-u,  de  sagesse  &  d'expérience,  d'une  cons- 
«  tance  invincible  à  surmonter  tous  les  obftacles  qu'elle 

(2)  Premier  établis-  «  atrouvés  à  son  dessein  (2).  »  Et  le  R.  P.  Bouvard,  supé- 
sement  de  la  Foi,  t.  il  rieur  des  Jésuites  de  Québec,  lui  a  rendu  aussi  ce  beau 

témoignage  :  «  Je  ne  crois  pas  avoir  jamais  vu  de  fille 
«  aussi  vertueuse  que  la  Sœur  Bourgeoys,  tant  j'ai  re- 
«  marqué  en  elle  de  grandeur  d'âme,  de  foi,  de  confiance 


LA  SŒUR  BOURGEOYS.    1 654- 


221 


«  en  Dieu,  de  dévotion,  d'humilité,  de  mortification,  de 

s  zèle  (i).  »  Ce  serait  ici  le  cas  de  parler  des  exemples    (i)  Vie  de  la  Sœur 

admirables  que  mademoiselle  Mance  &  madame  d'Aillé-  B°urse°>'s>  l8l8>  p- 

1  .  175-176. 

boufi  donnaient,  de  leur  côté,  à  la  colonie.  Qu'il  nous  suffise 

de  dire  que  les  personnes  choisies  par  la  divine  Providence 
pour  influer  sur  l'esprit  &  les  mœurs  des  colons,  offraient 
une  réunion  digne  des  plus  beaux  temps  de  l'Eglise.  M.  de 
Maisonneuve  avait  fait  vœu  de  chafteté  perpétuelle,  comme 
on  vient  de  le  voir;  mademoiselle  Mance  &  la  Sœur  Bour- 
geoys  s'étaient  également  consacrées  à  Dieu  par  le  vœu 
de  virginité,  ainsi  que  M.  &  madame  d'Aillebouft,  malgré 
leur  mariage;  &  toutes  ces  âmes  d'élite  étaient  comme  un 
sel  de  sagesse  qui  contribuait  très-efficacement  à  inspirer 
l'amour  de  la  vertu  &  à  préserver  de  la  corruption  du  vice 
tout  le  refte  de  la  colonie.  Elles  ne  contribuaient  pas  moins 
à  attirer,  par  leurs  ferventes  prières  auprès  de  Dieu,  sa 
protection  sur  les  armes  des  colons,  dans  tant  de  circons- 
tances périlleuses  où  se  trouvait  continuellement  exposé  le 
pays.  Ainsi,  par  exemple,  la  sœur  Bourgeoys  était  presque 
toujours  dans  une  oraison  continuelle,  &  Ton  aurait  pu 
dire  d'elle,  comme  du  grand  Saint  Martin  de  Tours,  que 
sans  cesse  elle  était  en  prière  pour  cette  nouvelle  Église. 
Aussi  M.  Souart,  dont  nous  parlerons  bientôt,  &  qui  la 
dirigea  pendant  plusieurs  années,  convaincu  du  grand 
crédit  de  cette  sainte  fille  pour  négocier  les  intérêts  du 
pays  auprès  de  Dieu,  aimait  à  la  considérer  comme  la 
petite  Sainte  Geneviève  du  Canada  :  c'était  son  expression; 
&  il  était  persuadé  que,  quelques  efforts  que  fissent  les 
ennemis  de  la  religion  &  ceux  de  l'État,  la  colonie  ne  souf- 
frirait aucun  mal  considérable  de  leur  part,  étant  soute- 
nue «par  les  prières  de  cette  sainte  âme  (2).  Nous  avons    (2)  vie  de  ia  Sœur 
raconté  qu'elle  avait  procuré  l'élévation  d'une  nouvelle  Bourge°ys,  18 18,  p. 
croix  sur  la  montagne  de  Montréal;  &  l'intention  des  17/'1?S' 
colons,  en  rétablissant  ce  pieux  pèlerinage,  était  de  s'y 
rendre,  comme  auparavant,  pour  attirer  les  bénédictions 
de  Dieu  sur  leurs  armes  &  obtenir  la  conversion  des  sau- 
vages. «  Mais,  après  que  la  croix  fut  plantée,  il  n'y  eut 


222    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

«  plus  de  sécurité  de  retourner  à  la  montagne  ;  il  survint, 
«  dit  la  Sœur  Bourgeoys,  des  empêchements  de  la  part 
«  des  Iroquois,  nos  ennemis,  qui  se  cachaient  dans  le  bois 
«  pour  surprendre  nos  travailleurs.  »  C  est  ce  que  nous 
allons  exposer,  en  reprenant  la  suite  de  notre  hiftoire. 


PROP  OSITION 


CHAPITRE  XI 


TROISIEME  GUERRE;  PAIX  CONCLUE. 
A  LA  FAVEUR  DE   CETTE  PAIX,    LES  IROQUOIS   EXIGENT  QUE 
DES  FRANÇAIS  AILLENT    S1  ÉTABLIR  A  ONNONTAGLÉ; 
ils  s'efforcent  DE  DÉTRUIRE  LES  HURONS 
DE  L'iLE  D'ORLÉANS. 


Nous  avons  raconté,  que  le  P.  Poncet  était  arrivé  à 


AGNIERS  ET  DES  ON-  Québec  le  5  novembre  i653,  conduit  par  quelques  Iro- 
nontagués .aux  hu-  qUOis  d'Agnié.  Ceux-ci,  qui  étaient  au  nombre  de  sept, 

RONS  DE  L'ILE  D  OR-  f 

léans  pour  les  dé-  avaient  annoncé  alors  que  des  députés  de  leur'  nation 
TRUIRE-  reviendraient  au  printemps,  pour  traiter  de  la  paix  géné- 

(0 Relation  de  1 653,  raie  (i).  Mais  il  paraît  que  l'intention  secrète  de  ces  bar- 
p' 24*  bares,  en  feignant  ainsi  des  négociations,  était  de  chercher 

quelque  occasion  de  détruire  les  Hurons  de  l'île  d'Or- 
léans &  de  tomber  ensuite  sur  les  Français  eux-mêmes. 
La  dernière  nuit  de  leurs  pourparlers,  ils  avaient  avoué 
secrètement  aux  Hurons  qu'en  descendant  à  Québec  leur 
dessein  était  de  les  inviter  à  se  détacher  des  Français,  &  à 
aller  se  réunir  aux  Hurons  captifs  chez  les  nations  Iro- 
quoises.  Ils  avaient  même  ajouté  que  leurs  négociations 
pour  la  paix  avec  les  Français  n'étaient  qu'un  prétexte 


PROPOSITIONS  DES  IROQUOIS  AUX  HURONS,    l654.  223 


pour  pouvoir  leur  parler  ainsi  à  eux-mêmes  en  assurance, 
&;  là-dessus  les  Iroquois  leur  avaient  donné  trois  grands 
colliers  (i).  Ce  dessein  perfide  ne  fut  point  particulier  à  ceux  (0  Relation  de  1654, 
de  la  nation  d'Agnié.  Les  Iroquois  d'Onnontagué,  venus  au  p" 3' 
mois  de  février  1 654,  après  avoir  fait  aussi  leurs  présents  pour 
la  paix  avec  les  Français,  allèrent  pareillement  découvrir 
aux  Hurons  leurs  intentions  secrètes.  Us  leur  conseillèrent, 
lorsque  le  printemps  serait  venu,  de  témoigner  aux  Fran- 
çais le  désir  de  quitter  l'île  d'Orléans,  pour  aller  s'établir 
à  Villemarie  avec  leurs  femmes  &  leur  enfants  ;  &  leur  pro- 
mirent que,  lorsqu'ils  seraient  arrivés  entre  Montréal  &  les 
Trois-Rivières,  ils  trouveraient  trois  ou  quatre  cents  Iro- 
quois qui,  à  dessein,  iraient  à  leur  rencontre.  Ils  ajoutèrent 
que  ceux  des  Hurons  qui  seraient  dans  le  secret,  découvrant 
alors  leurs  projets  aux  autres,  ce  serait  une  nécessité  pour 
ces  derniers  de  suivre  le  parti  des  plus  forts;  qu'étant  ainsi 
arrivés  près  de  File  de  Montréal,  ils  remonteraient  par  la 
rivière  des  Prairies,  au  lieu  de  suivre  le  fleuve  Saint-Lau- 
rent, afin  d'éviter  par  ce  moyen  Villemarie,  &  qu'au-dessus 
de  l'île  ils  trouveraient  cinq  cents  Iroquois  qui  les  condui- 
raient. L'ambassadeur  d'Onnontagué  parla  ainsi,  durant 
la  nuit,  aux  chefs  de  la  bourgade  Huronne,  &  fit  pour  cela 
quatre  présents  (2).  &  Re,ation  de  l654' 

...  n. 
Les  Hurons,  que  la  crainte  des  Iroquois  suivait  par-  réponse  des  hurons 

tout,  effrayés  de  ce  discours,  qui  tendait  à  les  conduire 
tous  à  la  boucherie,  jugèrent  qu'ils  pouvaient  à  leur  tour 
user  de  ruse  avec  ces  perfides.  Ils  répondirent  à  l'ambas- 
sadeur que  ce  dessein  ne  pourrait  que  réussir,  attendu  que 
les  Français  leur  proposaient  eux-mêmes  d'aller  établir 
une  nouvelle  habitation  Huronne  sur  le  grand  lac  des  Iro- 
quois; qu'il  ne  présentait  donc  aucun  inconvénient,  & 
qu'il  serait  même  bon  de  communiquer  aux  Français  ce 
projet  de  transmigration  avant  de  l'exécuter.  L'ambassa- 
deur y  consentit.  Là-dessus  on  tint  un  conseil,  où  se 
trouva  M.  de  Lauson,  Gouverneur  général.  Les  Hurons, 
voulant  éviter  le  piège  qu'on  leur  tendait,  demandèrent 


POUR  EVITER  CE  PIEGE. 


224    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

que  ce  dessein  fût  différé  d'un  an,  &  qu'en  attendant  ce 
terme  les  Iroquois,  qui  avaient  demandé  la  formation  d'un 
établissement  Français  dans  leur  pays,  y  bâtissent  une 
maison  pour  les  robes  noires,  ajoutant  que,  si  les  mission- 
naires allaient  s'y  établir,  eux-mêmes  les  suivraient  volon- 
tiers. De  son  côté,  M.  de  Lauson,  qui  donna  aussi  des 
présents,  demanda  qu'on  ne  pressât  pas  ceux  des  Hurons 
qui  ne  seraient  pas  encore  disposés  à  ce  voyage,  &  qu'on 
leur  laissât  à  tous  la  liberté  de  retourner  dans  leur  ancien 
pays,  ou  d'aller  chez  les  Iroquois,  ou  enfin  de  demeurer 
parmi  les  Français.  Toutes  ces  demandes  tendaient  à  ren- 
verser le  dessein  des  Iroquois,  &  ceux-ci  durent  bien  le 
comprendre. 

Cependant,  embarrassé  sans  doute  d'avoir  à  répon- 
dre sur  ces  propositions  captieuses,  dont  les  conséquen- 
ces pouvaient  être  si  graves,  M.  de  Lauson,  qui  d'ailleurs 
n'était  pas  homme  de  guerre,  finit  par  dire  aux  Iroquois 
«  qu'ils  pourraient  s'adresser  pour  la  paix  à  M.  de  Mai- 
«  sonneuve  avec  autant  de  confiance  qu'à  lui-même, 
«  &  que,  pour  en  traiter  avec  eux,  il  lui  donnait  tous 
«  ses  pouvoirs.  »  Par  un  de  leurs  présents,  les  Iroquois 
avaient  voulu  faire  entendre  qu'ils  plantaient  un  mai  de- 
vant Québec,  comme  pour  être  le  lieu  des  conseils  ou 
des  pourparlers;  &  M.  de  Lauson,  qui  apparemment  ne 
désirait  pas  de  traiter  avec  eux,  donna  un  autre .  présent, 
afin  que  ce  mai  fût  censé  être  transporté  à  Villemarie, 
qui,  étant  une  place  frontière,  serait  pour  eux  d'un  plus 
facile  accès.  Cet  expédient,  de  la  part  de  M.  de  Lauson, 
eft  un  éloge  de  l'habileté  de  M.  de  Maisonneuve  à  traiter 
avec  ces  barbares,  &  à  se  tirer  avec  avantage  des  affaires 
les  plus  embarrassantes  ou  les  plus  désespérées.  C'ell: 
qu'en  effet  ce  dernier  ne  se  montrait  pas  seulement  plein 
de  résolution  &  de  courage  dans  les  combats;  il  déployait 
encore  dans  les  conseils  la  dextérité  d'un  diplomate  con- 
sommé, à  cause  de  sa  perspicacité  naturelle,  de  sa  modé- 
ration &  de  sa  rare  prudence.  Quoiqu'il  eût  conduit  à  Vil- 


3'  GUERRE  DES   IROQU01S.    1 654. 


225 


lemarie  la  nouvelle  recrue  avec  laquelle  il  croyait  pouvoir 
sauver  le  pays,  il  évitait  pourtant  tout  ce  qui  aurait  pu 
tourner  contre  lui  les  armes  Iroquoises.  Ainsi,  au  mois  de 
décembre  1 653 ^  peu  après  son  retour  de  France,  sept  Iro- 
quois  étant  arrivés  à  Villemarie  pour  descendre  plus  loin, 
il  s'efforça  de  les  arrêter,  en  leur  disant  qu'Onontio  était 
partout,  pour  les  faire  renoncer  à  un  plus  long  voyage, 
il  leur  donna  en  présent  deux  grandes  chaudières.  C'eft 
qu'il  craignait  qu'on  ne  les  tuât  s'ils  descendaient  plus 
avant  le  fleuve  8c  que  leur  mort  n'attirât  les  Iroquois  sur 
Villemarie.  Enfin,  voyant  qu'ils  persiflaient  toujours  à  vou- 
loir aller  à  Québec,  il  demanda,  par  un  présent  de  deux 
couvertures  qu'il  leur  donna,  que  deux  d'entre  ces  Iro- 
quois retournassent  dans  leur  pays  pour  assurer,  de  sa 
part,  leurs  compatriotes  de  l'amitié  des  Montréaliftes, 
quelque  accident  qui  pût  arriver  en  chemin  à  ceux  qui 
descendraient  à  Québec  (i).  (i)  Journal  des  Jc- 


suiies,  .io  jany.  1014. 
IV. 

MALGRÉ    LA    PAIX,  LES 


SOXNIER  UN  CHIRUR- 
GIEN DE  VILLEMARIE. 


La  suite  montra  combien  peu  il  fallait  compter  sur 
les  promesses  de  ces  perfides.  Après  toutes  les  assurances  iroquois  font  pri- 
que  les  Iroquois  avaient  données  de  la  paix,  les  Français 
se  rendirent  à  Villemarie  pour  la  traite,  lorsque  le  prin- 
temps de  1654  fut  venu.  Un  jeune  chirurgien  de  cette  ha- 
bitation ayant  tendu,  durant  le  mois  d'avril,  ses  pièges 
pour  la  chasse  des  caftors,  en  des  lieux  écartés,  une  bande 
d'Iroquois  d'Onneiout,  venus  de  leur  côté  à  la  chasse  des 
hommes,  le  surprirent  à  l'improvilfe  &  le  jetèrent  dans  leur 
canot,  sans  laisser  aucune  marque  de  leur  venue.  On  eût 
ignoré  ce  malheur,  si  un  Huron,  qu'ils  avaient  laissé  au  lieu 
de  leur  débarquement  pour  y  garder  leur  bagage,  ne  se  fût 
échappé  &  n'en  eût  promptement  donné  avis  à  Villemarie, 
en  ajoutant  qu'une  troupe  de  douze  Iroquois  d'Onneiout, 
n'ayant  que  des  pensées  de  guerre  &  de  carnage,  étaient 
en  embuscade  aux  environs,  &  que  chacun  eût  à  se  tenir 
sur  ses  gardes.  Aussitôt  on  tire  le  canon  pour  signal  de  re- 
traite, 0:1  fait  l'appel,  &  il  se  trouve  que  le  chirurgien  efl 
absent.  On  craint  qu'il  n'ait  été  tué  sur  la  place  ou  qu'au 

TOME  II.  1 5 


226    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


moins  les  Iroquois  ne  raient  emmené  captif,  &  sur-le- 
champ  on  dépêche  des  hommes  aux  Trois-Rivières  &  à 
Québec  pour  donner  avis  d'une  conduite  si  infâme.  «  Nous 
«  voilà,  dit  sur  ce  sujet  le  P.  Lemercier,  dans  les  ter- 
«  reurs  d'une  nouvelle  guerre  &  dans  l'attente  d'une  ar- 
«  mée  ennemie,  le  Huron  échappé  nous  assurant  qu'elle 
«  était  proche,  &  que  tout  n'était  que  trahison  dans 
«  les  assurances  de  paix,  que  nous  donnaient  les  Iro- 

0  )  Relation  de  1 654,  •    /  \ 

p  ^  «  quois  (i).  )) 

V. 

des  onnontagués  en-        Il  parut  cependant  par  l'événement  que  Dieu  n'avait 
trent  au  fort  de  permis  \a  prise  du  chirurgien  que  pour  donner  la  paix  à 

VILLEMARIE   ET   PRO-     1  £  .  . 

mettent  de  rendre  VilleiTiarie  &  aux  autres  habitations  Françaises,  à  l'occa- 
le  chirurgien.  sion  mêm.é  de  cet  accident.  Au  commencement  du  mois 
de  mai,  une  bande  d'Iroquois  d'Onnontagué,  qui  ne  sa- 
vaient rien  encore  de  cet  ade  de  perfidie  &  d'hoftilité,  se 
présentent  à  Villemarie.  Aussitôt  on  leur  ouvre  la  porte 
du  Fort,  sans  témoigner  aucune  défiance,  on  leur  fait 
même  le  plus  favorable  accueil;  mais,  après  toutes  ces 
civilités,  on  leur  parle  enfin  de  la  prise  du  Français  em- 
mené captif.  Surpris  à  cette  nouvelle,  ils  tremblent,  ils  pâ- 
lissent, pensant  qu'on  voulait  se  venger  sur  eux  de  la  mort 
du  chirurgien.  On  leur  parle  avec  douceur,  on  les  rassure 
&  on  leur  fait  entendre  que  les  Français  n'ont  pas  cou- 
tume de  confondre  l'innocent  avec  le  coupable,  ni  de 
faire  d'un  ami  un  ennemi,  s'il  ne  le  veut  être  lui-même. 
Dans  cette  bande  d'Iroquois  se  trouvait  un  capitaine,  le 
plus  renommé  &  le  plus  considérable  de  sa  nation;  pre- 
nant alors  la  parole,  il  dit  aux  Français  :  «  Non,  non, 
«  votre  bonté  sera  toujours  victorieuse  &  ne  pourra 
«  être  éteinte  par  nos  malices  &  nos  fourberies.  Malheur 
«  à  ceux  qui  en  abuseront  jamais!  Je  veux  moi-même 
«  demeurer  votre  prisonnier  &  votre  otage  jusqu'à  ce 
«  qu'on  ait  délivré  le  Français  emmené  captif.  Ma  vie  ré- 
«  pondra  pour  la  sienne,  &  si  ceux  de  ma  nation  ont  du 
«  respect  &  de  l'amour  pour  moi,  le  Français  vivra,  &  sa 
«  vie  sera  la  mienne.  »  A  l'heure  même,  il  députe  un  ca- 


3e  GUERRE  DES  IROQUOIS.    1 654- 


2  2  y 


not  pour  porter  ces  nouvelles  à  Onnontagué,  dont  il  était 
capitaine,  8c  pour  ramener  le  chirurgien  (i). 

Avant  le  retour  de  ce  canot,  &  lorsqu'à  Villemarie  on 
flottait  entre  la  crainte  8c  l'espérance,  sans  savoir  ou  elle  issue 
aurait  cette  négociation,  ni  même  si  le  chirurgien  n'avait 
pas  expiré  déjà  dans  les  tourments,  une  flotte  parut  au 
loin  qui  descendait  les  chutes  d"eau  du  fleuve,  au-dessus 
du  Fort.  On  craignit  d'abord  que  ce  ne  fût  une  armée 
ennemie  ;  mais,  à  mesure  que  la  flotte  approchait,  on  re- 
connut des  amis  qui  venaient  en  traite.  C'étaient  des  sau- 
vages de  la  nation  du  Pétun,  qui,  après  la  cataftrophe  des 
Hurons,  avaient  abandonné  leur  ancien  pays,  ne  pensant 
être  assurés  contre  les  Iroquois  qu'en  se  retirant  dans 
des  contrées  très-éloignées  des  terres  de  ces  barbares.  Ceux 
qui  venaient  ainsi  à  Villemarie,  au  nombre  d'environ  cent 
vingt,  avaient  rencontré  en  chemin  quelques  Iroquois 
d'Onnontagué  8c  quelques  autres  de  la  nation  du  Loup, 
alliée  des  Agniers,  qui  se  livraient  à  la  chasse;  8c,  les  ayant 
attaqués,  ils  en  avaient  pris  treize,  sans  pourtant  leur  faire 
endurer  aucune  des  cruautés  ordinaires  en  pareille  ren- 
contre, ni  même  sans  leur  lier  les  bras  8c  les  mains.  Cette 
troupe  ainsi  victorieuse,  étant  arrivée  heureusement  à 
Villemarie  &  voyant  la  disposition  des  esprits,  qui  tous 
tendaient  à  la  paix,  fit  présent  de  ses  treize  captifs  au  ca- 
pitaine d'Onnontagué,  qui  était  demeuré  pour  otage  en 
attendant  le  retour  du  chirurgien;  8c,  dans  l'espérance 
qu'on  avait  de  voir  bientôt  reparaître  ce  dernier,  ce  ne 
furent  que  feffins  8c  que  chants  de  réjouissance  (2). 

Cette  joie  fut  bientôt  juftifiée  par  l'événement.  Le 
canot  envoyé  par  le  capitaine  étant  arrivé  à  Onaontagué, 
on  y  avait  pris  l'affaire  à  cœur  8c  envoyé  une  ambassade 
à  Onneiout,  nation  de  ceux  qui  avaient  fait  le  coup,  pour 
leur  demander  le  captif,  au  moyen  de  présents  qu'on  leur 
offrit.  Le  succès  répondit  à  l'attente  du  capitaine,  8c  le 
jeune  chirurgien  fut  heureusement  surpris  de  voir  ses 


(1)  Relation  de  i65_l, 

p.  7,  8. 

VI. 

SAUVAGES  DU  PÉTUN  QUI 
AMÈNENT  A  VILLEMA- 
RIE TREIZE  PRISON- 
NIERS IROQUOIS. 


(2)  Relation  de  1 664, 
p.  9,  10. 

vii. 

LE  CHIRURGIEN  RAMENÉ 
A  VILLEMARIE.  LES 
ONNONTAGUÉS  PRO- 
TESTENT DE  VOULOIR 
GARDER  LA  PAIX. 


228    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

liens  rompus  en  un  moment,  &  qu'à  Onneiout  même  on 
n'eût  plus  pour  lui  que  des  procédés  de  douceur,  ses  en- 
nemis étant  devenus  ses  amis.  Mais,  à  Montréal,  la  joie 
fut  à  son  comble,  lorsqu'il  apporta  lui-même  la  nouvelle 
de  sa  délivrance  &  l'assurance  de  la  paix  avec  toutes  les 
nations  des  Iroquois.  Ceux  d'Onnontagué  qui  l'avaient 
ramené  de  la  sorte,  voyant  tous  les  colons  de  Villemarie 
assemblés,  offrirent  vingt  colliers  de  porcelaine  pour  ac- 
compagner le  principal  de  leurs  présents,  qui  était  le  chi- 
rurgien remis  en  liberté.  Le  premier  de  ces  colliers' fut 
pour  affermir  le  mai  que  M.  de  Lauson  avait  transporté 
à  Villemarie;  le  second,  pour  remettre  en  meilleure  hu- 
meur M.  de  Maisonneuve,  juftement  indigné  pour  cette 
capture  illégitime  d'un  homme  qui  lui  était  cher.  Par  un 
autre,  la  nation  d'Onnontagué  brisait  Téchafaud  où  le 
captif  avait  été  exposé;  par  un  autre  collier,  le  capitaine 
Iroquois  faisait  des  vœux  pour  voir  résider  dans  son  pays 
l'un  des  missionnaires,  qui  avaient  enseigné  aux  Hurons  à 
honorer  Dieu.  Par  d'autres  colliers,  on  promettait  de 
respecter  la  personne  du  missionnaire,  de  recevoir  avec 
amour  ses  inûrudions  &  de  vouloir  adorer  le  Maître  de 
la  vie.  Enfin  ils  proteftèrent  que  le  Français  &  l'Onnon- 
tagué  n'étaient  plus  qu'un  peuple;  que  leurs  bras  étaient 
enchaînés  les  uns  aux  autres  par  un  lien  d'amour,  &  que 
quiconque  voudrait  couper  ce  lien  deviendrait  Tennemi  de 
f;;,Reiaiion ,j.c  i65.|,  l'un  &  de  l'autre  (i).  Par  le  seizième  de  ces  colliers,  ils 
apprirent  aux  Français,  qu  il  était  survenu  aux  Iroquois 
une  nouvelle  guerre  qui  les  jetait  tous  dans  la  crainte; 
c'était  que  les  sauvages  de  la  nation  du.  Chat  (*),  après 
avoir  poursuivi  une  armée  Iroquoise  qui  revenait  victo- 
rieuse, du  côté  du  grand  lac  des  Hurons,  avaient  mis  le 
feu  à  une  bourgade  de  Sonnonthoé,'  taillé  en  pièces  l'ar- 


(*)  Cette  nation  était  ainsi  appelée,  parce  qu'il  y  avait,  dans  le 
pays  qu'elle  habitait,  une  quantité  prodigieuse  de  chats  sauvages, 
deux  ou  trois  fois  plus  grands  que  nos  chats  domeltiques,  &  d'ua 
poil  précieux. 


UNE  DE  NOS  SENTI- 
NELLES. 


3e  GUERRE   DES  IROQUOIS.    l654-  229 

rière- garde  des  Iroquois,  composée  de  quatre-vingts 
hommes  d'élite,  &  emmené  même  en  captivité  un  de  leurs 
plus  grands  capitaines  ;  qu'enfin  tout  était  en  feu  chez  les 
quatre  nations  des  Iroquois  supérieurs;  qu'elles  se  liguaient 
8c  s'armaient  pour  repousser  cet  ennemi,  &  que  l'extré- 
mité où  elles  se  voyaient  ainsi  réduites  les  obligeait  à  vou- 
loir faire  sincèrement  la  paix  avec  les  Français,  quand 
même  elles  n'en  auraient  pas  eu  la  pensée  jusqu'a- 
lors (  i)  (1  )Relation  de  165-j, 

p.  10. 

n  VIII. 

Malgré  tous  ces  colliers  8c  toutes  ces  proteftations,  on  UALGRÉ  LA  PAIX;  Lrs 
ne  pouvait  compter  sur  la  fidélité  des  Iroquois,  qui,  divi-  iroquois  enlèvent 
sés  en  cinq  nations,  agissaient  souvent  sans  concert  entre 
eux,  quelquefois  même  d'une  manière  opposée  les  uns 
aux  autres;  8c  ils  en  donnèrent  une  étrange  preuve  avant 
la  fin  de  cette  même  année,  en  venant  attaquer  comme  ils 
firent  les  colons  de  Villemarie.  Durant  l'automne,  lorsque 
ceux-ci  étaient  encore  occupés  aux  travaux  de  la  cam- 
pagne, une  bande  de  ces  oarbares  se  mit  en  embuscade 
dans  des  terres  qu'on  avait  commencé  à  défricher,  chacun 
d'eux  se  cachant  à  l'ombre  de  quelqu'une  des  souches  qui 
y  étaient  en  grand  nombre.  Quoique  la  paix  nouvellement 
conclue  semblât  donner  toute  assurance  aux  colons,  ils  ne 
laissaient  pas  d'être  toujours  sur  leurs  gardes  comme  au- 
paravant, 8c  ne  négligeaient  aucune  des  précautions  ac- 
coutumées, surtout  celle  de  placer,  durant  le  travail,  l'un 
d'eux  en  sentinelle,  du  côté  où  ils  avaient  le  plus  à  craindre 
l'ennemi.  Un  jour  que  la  sentinelle  était  montée  sur  une 
de  ces  souches,  afin  de  porter  de  là  sa  vue  plus  loin  8c 
d'être  mieux  en  état  de  découvrir  ces  barbares,  8c  qu'elle 
se  tournait  tantôt  d'un  côté,  tantôt  de  l'autre  :  il  arriva 
qu'un  Iroquois,  qu'elle  n'avait  pas  aperçu,  s'approcha 
d'elle  à  la  sourdine  pour  la  saisir  8c  l'enlever.  Dès  que  la 
sentinelle  tournait  la  tète  du  côté  opposé  à  l'Iroquois  dont 
nous  parlons,  celui-ci,  profitant  de  ce  moment,  s'avançait 
aussitôt,  allait  se  cacher  derrière  une  autre  souche,  8c 
là  il  restait  immobile  tant  qu'il  voyait  la  sentinelle  tournée 


230    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


QUE  EST  BLESSE  ET 
PRIS. 


vers  lui.  Regardait-elle  ailleurs,  il  s'avançait  incontinent; 
&,  allant  ainsi  de  souche  en  souche,  il  s'approche  de  si  près 
qu'enfin,  se  relevant  tout  à  coup,  il  saisit  le  Français  par 
les  jambes,  le  charge  sur  ses  épaules  &  s'enfuit.  L'autre  se 
met  à  crier  &  à  se  débattre  d'une  étrange  sorte;  mais, 
(i)HiftoireduMont-  après  s'être  bien  débattu,  voyant  que  ce  sauvage  était  plus 
réai,  parM.Doiiierde  fort  que  lui,  il  cessa  de  résider  plus  longtemps  &  se  laissa 

Casson,  de    1 6 5a  à  ,   ,     ,         ,  ,  . 

l655>  porter  a  la  boucherie  (i). 

IX. 

le  capitaine  la  barri-  \\  serait  difficile  d'exprimer  l'étonnement  des  colons 
lorsqu'ils  entendent  les  cris  de  leur  camarade,  &  qu'ils  le 
voient  ainsi  emporter  sous  leurs  yeux.  Se  mettant  incon- 
tinent en  devoir  de  le  délivrer,  ils  prennent  leurs  armes  '& 
courent  à  la  poursuite  du  ravisseur;  mais  le  capitaine 
Iroquois  se  présente  tout  à  coup  à  eux  avec  ses  gens,  les 
arrête  en  chemin  &  les  oblige  à  se  tenir  eux-mêmes  sur  la 
défensive;  les  colons  eussent  même  été  battus  &  défaits, 
si  le  Major  Closse  ne  fût  accouru  promptement  à  leur  se- 
cours. Ce  capitaine  Iroquois,  appelé  la  Barrique,,  à  cause 
de  sa  large  corpulence,  était  le  principal  soutien  &  comme 
l'âme  de  cette  troupe  d'ennemis.  Le  major  Closse  l'ayant 
reconnu  &  voyant  bien  qu'il  était  la  force  de  ces  barbares, 
dit  à  un  fort  bon  tireur  qui  se  trouvait  là  :  «  Va  percer  au 
«  plus  vite  ce  tonneau,  afin  que  nos  ennemis  ne  puissent 
«  en  user  plus  longtemps  pour  se  fortifier  &  s'enhardir 
«  contre  nous.  »  A  l'inftant  cet  homme  se  détache  de  ses 
camarades,  s'approche  des  Iroquois  &  s'avance  peu  à  peu 
jusqu'à  ce  qu'il  soit  arrivé  à  la  portée  du  mousquet.  Du- 
rant ce  temps,  la  Barrique,  monté  sur  une  souche,  ha- 
ranguait les  siens  &  leur  donnait  ses  ordres  sur  ce  qu'ils 
avaient  à  faire  dans  le  combat  qu'il  allait  livrer  aux  colons. 
Le  tireur,  étant  parvenu  à  la  difîance  convenable  sans 
avoir  été  aperçu,  le  met  en  joue,  décharge  à  l'inffant  sur 
lui  son  arquebuse  &  le  frappe  avec  tant  de  juftesse  &  si 
rudement,  que  l'orateur  tombe  par  terre,  baigné  dans  son 
sang  :  car  le  fusil  était  chargé  de  gros  plomb,  &  la  Barrique 
l'avait-  reçu  presque  tout  dans  le  corps.  A  la  vue  de  la  chute 


3e  GUERRE  DES  IROQUOIS.    1 654- 


2M 


si  brusque  8c  si  inopinée  de  leur  chef,  les  Iroquois,  pensant 
qu'il  lut  mort,  sont  tous  frappés  d'une  si  étrange  terreur 
que,  sans  songer  même  à  enlever  son  corps,  ils  s'enfuient 
aussitôt,  laissant  ainsi  les  colons  maîtres  du  champ  de  ba- 
taille. Ceux-ci  courent  à  limitant  sur  la  Barrique,  le 
chargent  sur  leurs  épaules  &  remportent  pour  le  faire 
panser  (i). 

Mademoiselle  Mance,  les  chirurgiens  &  toutes  les 
autres  personnes  employées  au  service  des  malades,  ne 
négligèrent  rien  pour  le  guérir  de  ses  blessures,  &,  par  les 
soins  qu'on  lui  prodigua,  on  parvint  à  le  rétablir  autant 
que  l'art  pouvait  le  permettre,  quoiqu'il  demeurât  grave- 
ment eftropié  le  refte  de  ses  jours.  Mais,  dans  sa  maladie 
&  sa  convalescence,  il  reçut  tant  de  témoignages  empressés 
de  bienveillance  &  de  sincère  affection,  il  fut  traité  avec 
tant  de  douceur,  que,  touché  de  reconnaissance,  cet 
homme  changea  entièrement  de  sentiments  à  l'égard  des 
colons  de  Villemarie,  étant  convaincu  qu'ils  avaient  tenté 
tous  les  moyens  pour  le  guérir  entièrement  de  ses  bles- 
sures, &  que  personne  au  monde  n'avait  jamais  eu  pour 
lui  une  si  pure  &  si  cordiale  amitié.  Aussi,  depuis  ce  mo- 
ment, eut-il  fortement  à  cœur  de  leur  donner  à  eux-mêmes 
des  témoignages  sincères  de  la  sienne  &  de  prendre  leurs 
intérêts  en  toute  occasion.  Le  changement  opéré  dans 
l'esprit  &  le  cœur  de  ce  barbare  n'empêcha  pas  pourtant 
que  les  Iroquois,  qui  le  croyaient  mort,  ne  fissent  aux 
colons  une  cruelle  guerre  pour  s'en  venger.  Son  frère  sur- 
tout était  animé  contre  eux  d'une  si  furieuse  colère,  qu'il 
leur  donnait  des  alarmes  &  des  attaques  tous  les  jours,  & 
que  sans  cesse  ils  l'avaient  sur  les  bras.  Il  arriva  même 
que,  dans  une  seule  journée,  il  fit  contre  eux  quatre  diffé- 
rentes attaques.  La  Barrique,  informé  de  ces  hofïilités, 
en  conçut  lui-même  une  vive  affliction;  &,  dans  l'espé- 
rance de  calmer  la  fureur  de  son  frère,  il  se  fit  porter 
sur  le  champ  de  bataille,  à  la  dernière  des  attaques  dont 
nous  parlons  (2). 


(1)  Hiftoire  du  Mont- 
réal, de  1654  à  i655. 

X 

LA  BARRIQUE,  GAGNÉ 
PAR  LES  SOINS  QU'ON 
PREND  DE  LUI,  CHANGE 
DE  SENTIMENTS  A  L'e- 
GARD  DES  COLONS. 


(2)  Hiftoire  du  Mont- 
réal, de  1654  à  1 65  5 


XI. 

I.E  FRÈRE  DE  LA  BARRI- 
QUE, TOUCHÉ  A  SON 
TOUR,      DEVIENT  LE 


2û2    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


Là,  il  se  met  à  lui  adresser  la  parole;  son  frère,  étonné 
au  delà  de  tout  ce  qu'on  peut  dire,  d'entendre  la  voix  de  la 
médiateur  de  la  Barrique,  qu'il  croyait  n'être  plus  du  nombre  des  vi- 
vants, s'approche  aussitôt  &  lui  crie  :  «  Eft-ce  toi,  mon 
«  frère?  Es-tu  encore  en  vie?  —  Oui,  lui  répond  l'autre, 
«  c'eft  moi-même.  »  Et  il  ajoute  d'une  voix  plaintive  : 
«  Eh  quoi  !  tu  fais  la  guerre  aux  Français  de  Montréal?Tu 
«  veux  donc  tuer  mes  meilleurs  amis?  »  A  ces  mots,  son 
frère,  touché  &  attèndri,  s'approche,  vient  jusqu'à  lui  doux 
comme  un  agneau.  Gagné  à  son  tour  par  la  charité  que 
les  colons  ont  exercée  envers  la  Barrique,  il  promet  de 
ne  jamais  plus  leur  faire  la  guerre,  ajoutant  qu'il  va 
promptement  partir  pour  son  pays,  d'où  il  ramènera  tous 
les  prisonniers  Français  qui  s'y  trouvent,  &  qu'après  avoir 
négocié  la  paix  avec  ceux  de  sa  nation,  il  reviendra  la 
conclure  au  bout  d'un  certain  temps,  qu'il  fixa.  Ses  pro- 
teftations  étaient  sincères,  &  il  exécuta  fidèlement  tout  ce 
qu'il  avait  promis  ;  seulement  il  ne  put  descendre  à  Ville- 
marie  au  temps  qu'il  avait  marqué,  à  cause  des  grandes 
difficultés  que  lui  faisaient  les  siens  pour  se  dessaisir  des 
captifs.  Mais,  pendant  ce  délai,  il  survint  un  événement 
qui  rendit  ces  barbares  beaucoup  plus  faciles,  &  les  fit  con- 
sentir à  tout  ce  que  le  frère  de  la  Barrique  demandait, 
ainsi  que  nous  allons  le  raconter  en  reprenant  les  choses 
de  plus  haut. 

XII. 

hostilités  des  iRo-         Les  Iroquois,  dans  les  combats  qu'ils  venaient  de 

QUOIS  DANS  L'ILE  AUX     ,.  .  T  rM1  .  ,  T-i  ■ 

oies  livrer  aux  français,  tant  a  Villemane  qu  aux   1  rois- 

Rivières,  ayant  été  si  malmenés  &  repoussés  avec  tant 
de  vigueur,  résolurent  d'aller  porter  ailleurs  leurs  armes, 
se  disant  entre  eux  :  «  N'allons  plus  là,  ce  sont  des 
démons.  »  Le  grand  nombre  d'hommes  qu'ils  avaient 
perdus  dans  leurs  diverses  attaques  ne  leur  permit  pas 
de  marcher  sur  les  habitations  Françaises,  &,  pour  tirer 
vengeance  de  leurs  pertes,  ils  résolurent  de  faire  main 
basse  sur  quelques  familles  écartées.  Le  coup  le  plus 
funefte  qu'ils  firent   eut  lieu  à  l'île  aux  Oies,  sous 


3e  GUERRE  DES  IROQUOIS.    1 655 . 


233 


Québec  (*),  dans  laquelle  plusieurs  Français  étaient 
établis.  M.  de  Montmagny  avait  obtenu  autrefois  cette 
île  de  la  Compagnie  des  Cent -Associés  (i)  &  y  avait 
fait  commencer  quelques  défrichements;  8c  nous  voyons    (0  Pièces  &  docu- 

,       j       -~    , ,  .     ments  sur  la  tenure 

que,  s  y  étant  rendu  de  Québec  en  1043,  il  y  avait  seigneuriale,  P.  37o. 

conduit  M.  Nicolet,  prêtre,  pour  ne  pas  être  privé 

des  sacrements  dans  ce  pays  encore  désert  (2).  Plus    (2)  Journal  des  JéT 

-         t         ,f  11  •         1    o   -       xt-         suites  25  o£t.  1645. 

tard,  le  sieur  Jean  Moyen,  de  la  paroisse  de  Samt-Nico- 
las-des- Champs  à  Paris,  &  qualifié  sieur  Des  Granges, 
devenu  possesseur  d'une  partie  de  cette  île,  s'y  était  établi 
avec  Élisabeth  le  Brest,  son  épouse,  &  toute  leur  fa- 
mille (3);  &  ils  y  faisaient  leur  résidence  lorsqu'ils  furent    (3)  Regiftre  des  ma- 

.       T  ,  ii-ii      riaees  de  Villemarie. 

surpris  par  les  lroquois  dont  nous  parlons,  le  jour  de  la  I2  avril 
fête  du  Saint-Sacrement  de  cette  année  1 65 5 .  Les  gens  de 
service  se  trouvant  alors  à  l'écart,  M.  &  madame  Moyen, 
qui  ne  purent  être  secourus,  furent  pris  &  cruellement 
massacrés  par  ces  barbares;  &  ailleurs,  ils  mirent  aussi  à 
mort  quatre  travailleurs  au  service  de  M.  Denis,  bour- 
geois de  Tours,  établi  dans  la  Nouvelle-France.  La  nou- 
velle de  ces  massacres  porta  l'épouvante  à  Québec  :  «  On 
«  a  eu  toutes  les  peines  imaginables  à  faire  les  semences 
«  pour  cette  année,  écrivait  la  Mère  Marie  de  l'Incarna- 
«  tion,  chacun  étant  si  effrayé,  surtout  de  ce  qui  eft  arrivé  à 
«  M.  Moyen,  que  Ton  n'avait  ni  vigueur  ni  courage  (**)  (4).»    (4)  Lettres  hiftori- 

cjlics.  Lettre  52e^  1 2 
o£t,  1 65  5,  p.  5 17. 


(*)  L'île  aux  Oies,  qui  était  couverte  d'herbes,  comme  une  prairie, 
avait  été  ainsi  nommée  de  la  multitude  prodigieuse  de  canards,  d'ou- 
tardes &  surtout  d'oies  qu'on  y  voyait,  &  qui  faisaient  retentir  de 
leurs  cris  tous  les  lieux  circonvoisins  (3).  (5)  Relation  de  i66.->, 

(**)  On  ne  voit  pas  que  M.  de  Lauson  ait  pris  aucune  mesure  P-  261 
pour  tirer  vengeance  de  si  horribles  cruautés,  ni  même  pour  donner 
la  chasse  aux  lroquois;  c'eft  que  Québec,  n'étant  pas  le  siège  ordi- 
naire des  combats,  ses  habitants  étaient  moins  exercés  que  ceux  de 
Villemarie  au  métier  des  armes.  Les  guerres  continuelles  dont  Ville- 
marie était  agitée,  &,  au  contraire,  le  calme  dont  on  jouissait  ordi- 
nairement à  Québec,  devaient  influer  naturellement  sur  le  caractère 
&  les  habitudes  morales  des  habitants  de  ces  deux  poftes.  Ceux  de 
Villemarie,  toujours  prêts  à  voler  aux  armes,  inspiraient  de  la  terreur 
aux  lroquois  par  leur  intrépidité  &  leur  bravoure;  &  les  femmes 


234    IlC  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


DES  IROQUOIS  A  "VILLE- 
MARIE. 


Enfin,  après  avoir  ainsi  tué  tous  ceux  qu'ils  purent  prendre, 
à  l'exception  pourtant  des  enfants  de  M.  Moyen  &  de  ceux 
d'un  honnête  habitant,  M.  Macart,  une  partie  de  ces  bar- 
bares retournèrent  incontinent  dans  leur  pays,  où  ils  con- 

ria?  "Î^DoiHeTdê  Nuisirent  les  prisonniers,  tandis  que  le  refte  alla  porter  de 

Casson,  1654,  i655.    nouveau  la  guerre  à  Villemarie  (i). 

XIII. 

nouvelles  hostilités  Us  donnèrent  plusieurs  attaques  aux  colons,  mais 
sans  succès,  &  n'eurent  d'autre  avantage  que  de  massa- 
crer un  Français  de  la  dernière  recrue,  nommé  Dobigeon, 
le  3i  mai  1 65 5  ;  il  fut  inhumé  le  même  jour.  L'acte  de  son 
décès  nous  apprend  qu'il  était  dans  la  pieuse  pratique  de 
s'approcher  fréquemment  des  sacrements  de  Pénitence  & 
d'Euchariftie,  &  il  paraît  même  qu'on  eut  le  temps  de  lui 
(2)  Regiitre  des  se-  réitérer  l'absolution  avant  qu'il  expirât  (2).  Le  capitaine 
puitures,  1  mars  ^  Barrique,  témoin  de  ces  hoftilités  journalières  &  affligé 
de  voir  l'obflination  &  la  furenr  des  siens  à  vouloir  dé- 
truire les  colons  de  Villemarie,  se  faisait  porter,  comme 
nous  l'avons  dit,  dans  les  lieux  des  combats,  afin  de  les 
adoucir  &  de  les  amener  à  des  sentiments  de  paix.  Tous 
ses  efforts  furent  inutiles;  jamais  il  ne  put  adoucir  la  du- 
reté &  la  férocité  de  leurs  cœurs.  Au  contraire,  ils  cher- 
chaient sans  cesse  l'occasion  de  faire  quelque  coup  de  leur 
façon  contre  les  Français,  &  cependant  toutes  leurs  ten- 
tatives ne  leur  réussirent  guère.  «  Il  eft  vrai,  ajoute 
«  M.  Dollier  de  Casson,  que,  pendant  tout  le  temps  qu'ils 
«  furent  ici  à  nous  dresser  des  embûches,  Dieu  nous  as- 
«  sifta  puissamment.  »  Se  voyant  donc  rudement  repous- 
sés par  les  colons,  ils  eurent  recours  au  flratagème  pour 
les  surprendre.  Peu  après  le  meurtre  de  Dobigeon,  ils 


elles-mêmes  semblaient  se  sentir  de  cette  humeur  martiale,  comme 
on  l'a  vu  par  l'exemple  de  Martine  Messier,  &  comme  la  suite  le 
montrera  encore.  Les  hommes,  surtout,  se  montraient  si  audacieux 
&  si  terribles  dans  les  combats,  que  les  Iroquois  eux-mêmes,  ainsi 
qu'on  l'a  vu,  les  comparaient  à  des  démons  ;  &  c'eft  sans  doute  ce 
qui  a  donné  lieu  à  ce  dicton,  passé  en  proverbe  :  Les  loups  de 
Montréal. 


• 


* 


3e  GUERRE  DES   IROQUOIS.    1 65 5  .  235 

passèrent  de  l'autre  côté  du  fleuve  Saint-Laurent,  feignant 
d'appartenir  à  quelqu'une  des  nations  qui  n'avaient  jamais 
eu  de  démêlés  avec  Villemarie,  &  envoyèrent  quelques- 
uns  d'entre  eux  pour  demander  à  parlementer;  ce  qui  était 
une  ruse  assez  ordinaire  aux  Iroquois  (i),  ainsi  que  nous  (i)HiftoireduMont- 

«  réal  de  165a  à  i655. 

1  avons  de) a  vu. 

xiv. 

Charles  le  Moyne,  qui  revenait  alors  de  Québec,  DEUX  IROQUOIS  PRIS  ET 
comprit  leur  dessein,  8c  étant  allé  trouver  M.  de  Maison-     conduits  au  fort  de 

.  .  A  .  VILLEMARIE. 

neuve  :  «  Ces  gens,  lui  dit-il,  sont  les  mêmes  qui  sont 
«  tombés  sur  l'île  aux  Oies  8c  qui  ont  tué  Dobigeon;  ils 
«  veulent  de  plus  vous  trahir.  11  faut  donc  les  prendre  : 
«  car  ce  sont  des  fourbes  8c  d'insignes  menteurs.  »  M.  de 
Maisonneuve,  entrant  dans  les  vues  de  le  Moyne,  fit  crier 
à  ces  sauvages  qu'ils  vinssent  le  lendemain  pour  parle- 
menter; 8c,  après  cette  réponse,  ils  se  retirèrent  inconti- 
nent de  l'autre  côté  du  fleuve.  Le  lendemain,  deux  Iro- 
quois paraissent  dans  un  canot,  ayant  au  milieu  d'eux  un 
petit  Anglais,  8c,  se  dirigeant  vers  le  Fort;,  s'arrêtent  sur 
une  batture,  un  peu  hors  de  la  portée  du  mousquet.  M.  de 
Maisonneuve  voulait  d'abord  leur  envoyer  plusieurs  de 
ses  gens  pour  les  saisir;  mais  Charles  le  Moyne  l'en  em- 
pêcha, l'assurant  que  ces  hommes  s'enfuiraient  si  plu- 
sieurs des  nôtres  allaient  à  eux.  Il  ajouta  que,  s'il  voulait 
le  lui  permettre,  il  irait  seul  dans  un  petit  canot  de  bois, 
au  fond  duquel  il  cacherait  deux  piftolets;  que,  se  diri- 
geant ainsi  vers  la  batture  même  où  ils'  étaient,  ces  Iro- 
quois, qui  le  verraient  venir  seul  &  sans  armes,  le  laisse- 
raient arriver  sans  défiance;  qu'enfin,  étant  sur  eux,  il  se 
lèverait  tout  à  coup  avec  ses  piftolets,  les  obligerait 
malgré  eux  à  se  rembarquer  8c  à  prendre  le  courant  qui 
vient  vers  le  Fort,  8c  qu'une  fois  qu'ils  seraient  ainsi  en- 
gagés dans  ce  courant,  on  en  serait  facilement  les  maîtres. 
La  proposition  était  hardie;  mais  M.  de  Maisonneuve, 
qui  avait  déjà  fait  tant  de  fois  l'expérience  de  la  bravoure 
&  de  l'adresse  de  le  Moyne,  crut  ne  devoir  pas  la  refuser; 
8c,  pour  en  favoriser  l'exécution,  il  fit  placer  secrètement 


I 


236    IIP  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

des  mousquetaires  le  long  de  l'eau,  dans  les  broussailles, 
jusqu'en  face  de  l'endroit  où  ces  sauvages  se  trouvaient. 
Ces  mousquetaires  s'étant  ainsi  glissés  dans  ces  broussailles 
ne  devaient  se  montrer  que  quand  le  moment  de  faire  leur 
coup  serait  venu.  Le  ftratagème  de  le  Moyne  eut  tout  le 
succès  qu'il  s'en  était  promis;  car  les  deux  Iroquois  qui 
l'avaient  laissé  venir,  reconnaissant  enfin  qu'il  était  armé 
de  deux  piftolets,  se  jettent  précipitamment  dans  leur 
■  "''„.       ,      canot,  &,  emportés  par  le  courant  auprès  du  Fort,  ils  sont 

(i)  HiftoireduMont-        .  r  r      .  r 

tréai,de  iG54à  1 655.  pris  l'un  &  l'autre  &  mis  aux  fers  (i). 
xv. 

le  capitaine  la  plume        Comme  ils  jouissaient  de  quelque  considération  parmi 
menace  les^  mont-  j     Iroquois,  un  de  leurs  capitaines,  nommé  la  Plume, 

REALISTES      S  ILS     NE  T.  "  ï  '  ' 

rendent  les  prison-  témoin  de  cette  prise,  parut  aussitôt,  en  menaçant  les 
NIERS"  Français  de  sa  vengeance,  si  on  ne  lui  rendait  au  plus  tôt 

les  deux  prisonniers.  On  lui  répond  qu'ils  sont  en  bon 
état  &  bien  traités,  &  que,  s'il  veut  aller  s'en  assurer  par 
lui-même,  il  peut  venir  les  voir.  A  ces  paroles,  reprenant 
le  ton  de  la  menace,  il  réplique  avec  colère  qu'il  ira  les 
voir,  mais  d'une  toute  autre  manière  que  celle  qu'on  lui 
propose  ;  &  là-dessus  il  se  retire  de  l'autre  côté  du  fleuve 
Saint-Laurent.  Encouragés  par  cette  prise,  les  Français 
de  Villemarie  résolurent  d'aller  attaquer  les  Iroquois  la 
nuit  suivante  ;  &  M.  de  Maisonneuve,  à  qui  ils  firent  con- 
naître ce  dessein,  l'approuva.  Cependant  un  capitaine 
Iroquois,  qui  ne  participait  en  rien  à  la  trahison  des  autres, 
&  qui  se  .trouvait  alors  au  Fort,  voyant  les  préparatifs 
qu'on  faisait  pour  cette  attaque,  supplia  M.  de  Maisonneuve 
de  la  différer,  s'ofïrant  d'aller  lui-même  de  l'autre  côté  du 
fleuve,  pour  négocier  la  paix  avec  les  Iroquois.  Ce  capitaine 
était  aimé  des  Français  &  leur  inspirait  quelque  confiance; 
on  consentit  donc  sans  peine  à  ce  qu'il  proposait.  Le  len- 
demain, il  alla  en  effet  de  l'autre  côté  de  l'eau,  s'aboucha 
avec  la  Plume  &  les  autres,  &  leur  demanda  tous  les  pri- 
sonniers Français  pour  condition  de  la  paix,  dont  il  était 
le  médiateur  ;  mais  la  condition  fut  refusée,  quelques  ins- 
tances qu'il  pût  faire. 


3*  GUERRE  DES  IROQUOIS.  l655. 


237 


A  peine  la  nouvelle  de  ce  refus  eût-elle  été  apportée 
au  Fort,  que  tous  ces  Iroquois,  montant  sur  leurs  canots, 
traversent,  en  plein  midi,  le  fleuve  Saint-Laurent,  à  la 
vue  des  Français,  dans  le  dessein  de  les  attaquer  de  vive 
force,  pour  recouvrer  leurs  prisonniers.  M.  de  Maison- 
neuve,  qui  ne  pouvait  douter  de  leur  dessein,  ne  leur 
donna  pas  le  temps  de  l'exécuter.  Il  commanda  aussitôt  au 
major  Closse  d'aller,  avec  une  escouade,  les  charger  sur 
le  rivage,  où  ils  étaient  sur  le  point  d'aborder;  &  cet  ordre 
efl  exécuté  si  heureusement  &  avec  tant  d'adresse,  que  les 
Iroquois  n'aperçoivent  ces  soldats  que  lorsqu'ils  sont  sur 
la  bouche  de  leurs  mousquets.  Se  voyant  donc  couchés 
en  joue  les  premiers,  &  craignant  d'être  prévenus  par  les 
balles  des  colons,  s'ils  faisaient  mine  de  tirer  sur  eux,  ils 
prennent  précipitamment  le  large,  &,  dans  leur  déroute 
inopinée,  cinq  des  leurs  sont  pris  &  amenés  au  Fort;  de 
ce  nombre,  le  capitaine  la  Plume  lui-même.  Charles  le 
Moyne,  qui  accompagnait  le  Major  en  sa  qualité  d'inter- 
prète, se  diftingua  beaucoup  dans  cette  occasion  (i). 

Voyant  que  leur  capitaine  était  prisonnier,  ces  barbares 
se  mirent  à  parlementer  de  nouveau,  mais  en  proteftant 
cette  fois  qu'ils  voulaient  faire  une  paix  sincère  &  solide; 
&  M.  de  Maisonneuve  chargea  l'autre  capitaine  Iroquois 
dont  on  a  parlé,  qui  était  au  Fort,  de  leur  faire  agréer 
la  condition  qu'il  y  mettait  absolument,  savoir  :  la  liberté 
de  tous  les  captifs.  Ce  capitaine  lui  dit  alors  qu'un  chef 
Agnier,  nommé  la  Grande  Armée,  célèbre  chez  les 
Cinq  Nations,  venait  en  guerre,  qu'il  irait  incontinent  à 
sa  rencontre,  &  qu'aussitôt  qu'il  lui  aurait  nommé  les 
capitaines  pris  &  détenus  dans  les  fers,  à  Villemarie,  il  le 
ferait  consentir  à  la  condition  exigée.  Il  partit  en  effet  & 
rencontra  la  Grande  Armée  avec  un  corps  d'Iroquois 
Agniers,  les  plus  leftes  &  les  mieux  faits  qu'on  eût  vus 
encore.  Dès  qu'il  l'eut  abordé  :  «"Vous  allez  donc  en 
«  guerre?  lui  dit-il.  Vous  ignorez  sans  doute  que  tel  &  tel 
«  de  nos  capitaines  sont  captifs  à  Villemarie;  &,  si  vous 


XVI. 

.E  CAPITAINE  LA  PLUME 
EST  PRIS  LUI-MÊME 
AVEC  QUATRE  DES 
SIENS. 


(î)  Hiitoire  du  Mont- 
réal, de  1654  à  1 55 5. 

XVII. 

LE  CAPITAINE  LA  GRANDS 
ARMÉE  ARRIVE  A  VIL- 
LEMARIE ET  DEMANDE 
LA  PAIX. 


238    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)Hiftoire du  Mont- 
réal, de  1654  à  i655. 

XVIII. 

LES  CAPTIFS  RENDUS  DE 
PART  ET  D'AUTRE. 
LES  DEMOISELLES 
MOYEN  ET  MACART. 


(2)  Hiftoîre  du  Ca- 
nada, par  M.  de  Bel- 
mont, 


(3)  Lettres  de  Ma- 
rie de  l'Incarnation, 
lettre  52°,  12  octobre 
i655,  p.  5i8. 


«  faites  quelque  coup,  vous  serez  cause  qu'ils  seront  tués 
«  par  les  Français.  »  A  cette  nouvelle,  la  Grande  Armée 
renonce  aussitôt  à  son  plan  de  campagne  ;  il  n'eft  plus 
occupé  que  des  moyens  d'obtenir  la  paix  avec  Villemarie, 
pour  délivrer  les  siens  ;  &  l'autre,  profitant  de  cette  dispo- 
sition, Tassure  qu'il  l'obtiendra  facilement  s'il  va  la  de- 
mander aux  Français,  naturellement  portés  à  la  bonté  &  à 
la  clémence.  Incontinent,  la  Grande  Armée  fait  faire  un 
pavillon  blanc,  qu'il  arbore  à  l'extrémité  de  son  canot, 
passe  en  plein  jour  devant  le  Fort,  met  pied  à  terre  un  peu 
au-dessus,  s'avance  &  demande  à  parlementer.  Mais,  avant 
de  faire  aucune  proposition ,  il  veut  s'assurer  de  la  prise 
des  siens  &  demande  à  les  voir.  On  fait  aussitôt  venir  les 
prisonniers,  &,  dès  qu'il  les  a  vus,  il  propose  lui-même  la 
paix,  à  condition  qu'on  romprait  leurs  liens.  On  lui  ré- 
pond qu'on  acceptera  la  paix,  pourvu  qu'il  ramène  aupa- 
ravant tous  les  prisonniers  Français  détenus  au  pays  des 
Iroquois,  &  qu'à  cette  condition  on  lui  rendra  récipro- 
quement tous  les  captifs.  C'était  ainsi  que  l'entendait  le 
capitaine;  aussi  promit-il,  de  son  côté,  de  les  ramener 
dans  un  certain  temps  qu'il  fixa,  &  fut  très-fidèle  à  sa 
promesse  (i). 

Les  Iroquois  qui  ramenèrent  les  captifs  étaient  si  em- 
pressés &  si  désireux  de  recouvrer  les  leurs,  qu'ils  mirent  ces 
prisonniers  Français  en  liberté,  sur  la  grève,  sans  attendre 
qu'on  leur  rendît  les  leurs  propres,  ni  même  sans  les  de- 
mander, voulant  témoigner  par  cette  confiance,  que  c'était 
avec  une  sincérité  entière  qu'ils  recherchaient  l'alliance 
des  Français.  On  leur  rendit  donc  réciproquement  tous 
leurs  gens,  au  nombre  desquels  étaient  six  capitaines  (2). 
Enfin  les  autres  nations  Iroquoises  qui  avaient  été  fidèles 
à  la  paix  envoyèrent  aussi  des  ambassadeurs  pour  pro- 
tefter  qu'elles  avaient  toujours  vécu  en  amies  avec  les 
Français,  &  s'étaient  abftenues  de  tout  acte  d'hoftilité 
contre  eux  depuis  le  traité  de  l'automne  (3).  Parmi  les 
captifs  qu'ils  ramenèrent,  on  diftingua  surtout  les  deux  de- 


PAIX  AVEC  LES  IROQOUIS.    1 655.  23g 

moiselles  Moyen,  dont  la  plus  jeune  n'avait  alors  que  huit 
ans,  les  deux  filles  de  M.  Macart,  Michel  Messier,  sieur  de 
Saint-Michel,  Gilles  Trottier,  interprète  de  Villemarie,  & 
le  nommé  la  Perle,  pris  aux  Trois-Rivières,  du  retour 
duquel  on  n'avait  plus  d'espoir.  Mademoiselle  Mance 
reçut  à  THôtel-Dieu  les  demoiselles  Macart  &  Moyen,  8: 
leur  témoigna  l'affection  &  la  sollicitude  d'une  mère.  Elle 
prit  soin  surtout  de  l'éducation  des  deux  premières,  & 
développa  heureusement  les  belles  qualités  &  les  germes 
de  vertu  qui  les  mirent,  par  la  suite,  en  recommandation 
dans  la  Nouvelle-France.  Ce  qui  fait  dire  à  M.  Dollier  de 
Casson  :  «  La  reftitution  de  ces  prisonniers  fut  un  grand 
«  bienfait  que  Villemarie  procura  au  Canada,  spécialement 
«  celle  des  enfants  de  MM.  Moyen  &  Macart,  comme  il  a 
«  paru  par  les  alliances  que  ces  jeunes  personnes  ont 

r  •  t  1  j       j         •     11       nir  ,     r-if  (i)  Regiitre  des  m;v 

»  faites.  »  L  une  des  demoiselles  Moyen,  nommée  Llisa-  riages  de  la  paroisse 

beth,  épousa,  en  1657,  le  Major  de  Villemarie,  Lambert  de viiiemane,  12  août 

Closse  (1);  l'autre,  Marie  Moyen,  après  être  reftée  plus  de  1 6^ Archives de Q_ue-_ 

douze  ans  auprès  de  mademoiselle  Mance  (2),  épousa  bec,  regiitre  des  juge- 

M.  Sidrac  Du  Gué,  sieur  de  Boisbriant,  capitaine  de  mé-  ments  d?  Co»seiIsu- 

'  ■    .  peneur,  fol.  75,  verso. 

rite  8c  de  condition  (3).  L'aînée  des  demoiselles  Macart  (3)  Greffe  de  vme- 
épousa  M.  Basire,  l'un  des  plus  riches  particuliers  du  Ca-  mane>  irJ  nov-  l667- 

1  1  1  Regiftres   de  la  pa- 

nada,  8c  l'autre  un  brave  gentilhomme,  M.  de  Villiers.        roisse,  7  nov.  1667. 

xix. 

La  paix  fut  donc  conclue  avec  les  nations  Iroquoises,  a  la  faveur  de  la  paix, 
8c,  cette  année  i655,  les  colons  de  Villemarie  profitèrent    CEUX  DE  VILLEMARIE 

'  '  £       _  SE     FORTIFIENT  ET 

de  ce  temps  de  calme  pour  avancer  les  conftructions  de     S  AVANCENT  DANS  LES 
leurs  maisons,  commencées  l'année  précédente,  8c  les  pous 
sèrent  avec  beaucoup  d'aclivité.  Il  paraît  même  que  l'em 
pressement  de  les  voir  bientôt  achevées,  fit  négliger  à  plu- 
sieurs les  moyens  ordinaires  de  prudence  dans  ces  sortes 
de  travaux  ;  du  moins,  lisons-nous  que  deux  colons,  Pierre 
Vilain  8c  Simon  Richehomme  furent  écrasés  en  abattant    (4)  Regiftres  de  ia 
des  arbres  (4),  8c  que,  l'année  suivante,  deux  autres  se  paroisse  de  villemarie, 

j         in  n   •       t  •/-■      1      t-,  19  janvier  &  8  février 

noyèrent  dans  le  fleuve  Saint-Laurent  :  Chnltophe  Roger  ^55. 

8c  Jean  Simon  (5).  Ils  étaient  tous  très-pieux,  s'approchant    (5)  Md.,  25  juin  & 

fréquemment  des  sacrements  de  Pénitence  8c  d'Eucha-  24noy- l65G- 


BOIS  POUR  SE  PREPA- 
RER A  LA  GUERRE. 


24O    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Regiftres  de  la  ristie  (i);  &  comme  ils  moururent  en  travaillant  pour 
paroisse  de  Viiiemane.  l'établissement  du  pays,  ils  eurent  sans  doute  la  même  ré- 

25  juin  &  2  4.  novem-  ,  ±_.  .  . 

bre  i656.  compense  devant  Dieu  que  ceux  qui  avaient  pen  par  les 

armes  des  barbares.  Quoique  les  colons  ne  comptassent 
pas  sur  la  durée  de  la  paix  &  s'attendissent  à  la  voir 
rompre,  ils  étaient  néanmoins  assurés  que  les  Iroquois  ne 
les  attaqueraient  pas,  s'ils  voyaient  qu'ils  fussent  sur  leurs 
gardes.  Ainsi,  outre  qu'ils  exécutaient  des  travaux  de  dé- 
fense, en  se  bâtissant  des  maisons  fortifiées ,  ils  allaient 
hardiment,  quoique  en  petit  nombre,  mais  toujours  armés, 
dans  des  endroits  voisins  de  Villemarie,  où  ils  n'eussent 
osé  paraître  auparavant  qu'avec  des  forces  considérables, 
&  profitaient  de  toutes  ces  paix  fourrées  pour  faire  des 
découvertes  aux  environs,  afin  de  se  servir  de  cette  con- 
naissance quand  le  temps  de  la  guerre  serait  venu. 


xx. 

GÉNÉROSITÉ  DE  MONT- 
RÉAL DANS  LES  GUER- 
RES, PEU  APPRÉCIÉE 
PAR  M.  DE  LAUSON. 


Si  Villemarie  était  ainsi  l'occasion  ou  l'inftrument  des 
pourparlers,  des  trêves  &  des  traités  de  paix  avec  les  na- 
tions Iroquoises,  c'était,  dit  M.  Dollier  de  Casson,  toujours 
à  ses  propres  dépens,  non-seulement  en  exposant  la  vie 
des  siens,  mais  encore  en  s'imposant  des  dépenses  consi- 
dérables, pour  tant  de  voyages,  tant  de  présents  &  d'autres 
frais  exigés  par  les  circonffances.  «  Dans  ces  premiers 
«  temps,  ajoute-t-ii,  les  Gouverneurs  généraux  résidant  à 
«  Québec  se  réservaient  toujours  les  présents,  quand  il 
«  y  en  avait  quelqu'un  à  recevoir  ;  &,  s'il  fallait  en  faire, 
«  c'était  à  MM.  les  Associés  de  Montréal  d'en  supporter 
«  la  dépense;  jusque-là  que,  si  on  en  recevait  quelqu'un, 
«  on  ne  pouvait  rien  en  retenir,  &  il  fallait  l'envoyer  au 
«  Gouverneur  général.  Ainsi,  on  a  toujours  eu  ici  la  gloire 
«  de  servir  le  pays,  en  toutes  manières  &  avec  un  entier 
(o)HistoireduMont-  l<  &  parfait  détachement  (2) .  »  Malgré  tous  ces  importants 
réai,  par  m.  Doiiier  services  qu'elle  rendait  avec  tant  de  générosité  &  de  dé- 
de  casson,  de  1634  vouement  Villemarie  fut  toujours  traitée  par  M.  de  Lau- 
son  avec  assez  peu  de  bienveillance;  &,  s  il  était  permis 
d'expliquer  cette  conduite,  on  pourrait  peut-être  en  trouver 
le  principe  dans  le  désir  excessif  qu'il  eut  toujours  d'éta- 


M.   DE   LAUSON   GOUVERNEUR  GÉNÉRAL. 


241 


blir  avantageusement  sa  famille  en  Canada.  Nous  avons 
vu  que,  dès  Tannée  i636,  il  s'était  fait  attribuer  à  lui-même, 
ou  avait  obtenu  pour  l'un  de  ses  fils  encore  en  bas  âge, 
de  très-vaftes  possessions  ;  8:  ce  fut  sans  doute  l'étendue 
immense  de  tant  de  propriétés  qui  le  rendit  si  facile, 
en  1640,  à  céder,  sans  la  connaître,  File  de  Montréal  à  la 
Compagnie  qui  venait  de  se  former  alors  par  les  soins  de 
M.  Olier  (*). 

XXI. 

Avant  donc  conçu,  depuis  ce  temps,  le  dessein  de  TERRES  ET  charges 

J  -        -     1  x  ,  ..  ,  .  DONT   M.  DE  LAUSON 

créer  pour  ses  fils  des  espèces  de  principautés  en  Canada,  pourvoit  ses  fils  en 
il  désira,  en  i65 1 ,  lorsqu'il  les  vit  en  âge  de  s'établir,  d'être  canada. 
chargé  du  Gouvernement  général  de  ce  pays  &  de  les  y 
conduire  pour  les  pourvoir  avantageusement,  en  usant, 
en  leur  faveur,  de  toute  l'autorité  attachée  à  cette  charge. 
Il  décora  en  effet  Jean  de  Lauson,  alors  âgé  de  dix-sept 
ans(i) ,  du  titre  de  grand  Sénéchal  de  la  Nouvel  le-F 'ronce  (2),  (ij  Hiitoh-e  du  Ca- 
le fit  son  lieutenant  au  Gouvernement  général  du  pays,  &  nada'  p3r  M-  de  Be!; 

•        •    1   t           /on  a  t     •    j   t  mont-  Memoires  & 

lui  céda  sa  seigneurie  de  Lauson  (à).  A  Louis  de  Lauson,  documents  par  îaSo- 

autre  de  ses  fils,  il  donna  la  seigneurie  de  la  Citière  (4),  ciété  hiftorique  d« 
dont  ce  dernier  porta  depuis  le  nom,  &  encore  celle  de  (2)  Hiiioirede  i'Hô- 
Godarville,  qu'il  avait  ainsi  appelée  de  Marie  Godart,  sa  tel-Dieu  de  Québec, 
femme  (5),  déjà  décédée,  dont  il  voulut  faire  revivre  p'(3)' Aud0uart  n<?- 
le  nom  en  Canada.  Charles  de  Lauson,  qui  arriva  à  Qué-  taire  à  Québec,  21  oe- 
bec  l'année  d'après,  eut  pour  sa  part,  avec  le  titre  de  tolff  '! .    „  , 

r        '  r  r        '  (4)  Mémoires  &  do- 

cuments par  la  Société 

 :  hiftorique  de  Mont- 
réal, p.  72. 
(5)  Audouart  no 

(*)  Avec  l'île  de  Montréal,  M.  de  Lauson  céda  aussi  à  cette  Com-  taire  à  Québec,  21  o&- 
pagnie,  en  qualité  d'adminiftrateur  des  biens  de  son  fils  François  de  tobre  i65r. 
Lauson,  sieur  de  Lyrée,  le  droit  de  pêche  dans  le  fleuve  Saint-Lau- 
rent, jusqu'à  deux   lieues  autour  de  Pile  (6).  Rien  ne  montre     ^jaoût  1640  XStt 
mieux  que  ce  privilège  chimérique,  l'ignorance  où  était  alors  M.  de  je  courdon  notaire  à 
Lauson  père,  touchant  les  immenses  propriétés  de  sa  famille,  puisque  Vienne  en  Dauphiri& 
l'île  de  Montréal,  au  lieu  d'être  dans  le  golfe  ou  dans  quelque  bras  de 
mer,  se  trouve  au  milieu  des  terres,  étant  bornée  d'un  côté  par 
le  fie  uve  Saint-Laurent,  qui  a  moins  de  trois  kilomètres,  &  de 
l'autre  par  la  rivière  des  Prairies,  qui  n'a  pas  cinq  cents  mètres  de 
largeur. 

tome  11.  16 


242    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


Grand  Maître  des  eaux  &   forêts  de  la  Noupelle- 
(!)  Mémoires  &  do-  France,  la  seigneurie  de  Charny,  dans  file  d'Orléans  (1): 

cuments  publiés  par  £  .  ,  .  J 

la  Société  hiftorique  &  enfin,  comme  si  toutes  ces  grandes  propriétés  ne  leur 
de  Montréal,  i85g,  eussent  pas  suffi,  M.  de  Lauson,  après  son  arrivée  en 
p' 8l'  Canada,  avait  fait  encore  à  ses  fils  d'autres  concessions  de 

(2)  Pièces  &  docu-  terres  dans  le  voisinage  de  Québec  (2).  De  là  cette  ré- 
"reuriaierTsL/p.  flexion  de  l'honorable  la  Fontaine  :  «  Il  résulte,  de  tout 
383, 384.  «  ce  qui  vient  d'être  relaté,  que  M.  de  Lauson,  qui  voulait 

«  établir  ses  enfants  dans  la  Nouvelle-France,  n'avait  pas 
«  négligé  les  moyens  de  parvenir  à  ce  but;  &  il  faut  con- 

(3)  Mémoires  &  do-  ((  venir  qu'il  avait  su  faire  à  sa  famille  une  part  assez  belle 

cuments,  &c,  p.  82,  •      ^        j  /on 

84_  «  des  terres  du  Canada  (J).  » 

xxii  -  '  " 

Il  eft  vrai  qu'en  s'attribuant  ces  varies  concessions, 

NI    M.    DE    LAUSON,    NI  J.  _  , 

ses  fils  n'attirent  lui  &  ses  fils  s'étaient  obligés  à  y  faire  passer  des  familles 
des  colons  pour  Francaises  pour  les  mettre  en  culture,  &  que,  même  en 

DÉFRICHER         LEURS  J  A  _  1 

terres.  accordant  à  Louis  de  la  Citière,  son  fils,  une  étendue  de 

terre  considérable,  le  8  février  i652,  au  nom  de  la  Com- 
pagnie de  la  Nouvelle-France,  il  exprimait  lui-même,  dans 
ses  lettres,  cette  condition  :  «  Sur  la  certitude  que  nous 
«  avons  que  Louis  de  Lauson,  seigneur  de  la  Citière  & 
«  de  Godarville,  aurait  volonté,  avec  le  temps,  de  faire 
«  défricher  des  terres  &  habiter  le  plus  de  familles  qu'il 
riik  Ten38r3e  seigneu"  «  lui  serait  possible,  afin  de  fortifier  le  pays  (4).  »  Mais, 
ni  M.  de  Lauson,  ni  ses  fils  n'étaient  en  état  d'attirer  & 
d'établir  des  colons  pour  mettre  en  valeur  de  si  vaites  do- 
maines, &  l'on  pourrait  peut-être  dire  d'eux,  à  certains 
égards,  ce  que  le  P.  Biard  faisait  observer  au  sujet  des 
projets  ambitieux  de  Poutrincourt  sur  Port-Royal  : 
«  Quelques-uns  se  sont  imaginés,  contre  toute  raison, 
«  qu'il  n'y  avait  d'autres  dépenses  à  faire,  pour  s'établir 
«  dans  la  Nouvelle-France,  que  d'y  porter  &  d'y  loger  de 
«  nos  gens,  eftimant  qu'ils  y  trouveront  assez  de  quoi  s'en- 
«  tretenir,  soit  par  le  trafic,  soit  autrement.  C'elt  une 
«  grande  folie  à  de  petits  compagnons,  que  de  s'imaginer 
«  des  baronnies  &  je  ne  sais  quels  grands  fiefs  &  tène- 
«  ments  en  ces  terres,  pour  trois  ou  quatre  mille  écus  qu'ils 


M.   DE  LAUSON   GOUVERNEUR  GÉNÉRAL. 

«  auront  à  y  foncer  ;  &  le  pis  serait,  quand  cette  folle  va- 
«  nité  arriverait  à  des  gens  qui  fuient  la  ruine  de  leur 
«  maison  en  France  (i).  » 

Nous  ne  dirons  pas  que  M.  de  Lauson  fut  lui-même 
du  nombre  de  ces  derniers,  quoique  les  alliances  que  con- 
tractèrent ses  fils,  dès  leur  arrivée  à  Québec,  pussent  au- 
toriser à  le  penser.  Jean  de  Lauson,  grand  Sénéchal, 
épousa,  dix  jours  après  son  arrivée,  Anne  Desprès  (2) ; 
Charles  de  Lauson-Charny,  son  frère,  épousa,  moins 
de  deux  mois  après  son  débarquement,  Marie- Louise 
Giffard  (3),  fille  de  Robert  Giffard,  dont  on  a  parlé  ;  & 
Louis  de  Lauson  de  la  Citière  épousa  Catherine  Nau  (4), 
envoyée  pour  être  Religieuse  hospitalière  (5),  qui  n'avait 
pour  tout  bien  que  trois  mille  livres,  lesquelles  proba- 
blement formaient  la  dot  même  que  la  duchesse  d'Aguil- 
lon  lui  avait  donnée  pour  son  entrée  en  religion  (6).  On 
pourrait  donc  penser  que,  si  les  fils  de  M.  de  Lauson 
n'avaient  point  contracté  de  mariage  en  France,  c'eft  que 
l'état  de  leur  fortune  ne  leur  eût  pas  permis  de  s'y  établir 
d'une  manière  convenable  à  leur  naissance,  &  qu'ils  avaient 
l'espérance  de  relever  leurs  affaires  en  Canada,  au  moyen 
de  leurs  grandes  seigneuries  &  des  emplois  qu'ils  auraient 
à  exercer.  Au  refte,  nous  verrons  fréquemment,  dans  la 
suite,  des  gentilshommes  ruinés  arriver  en  Canada  pour 
occuper  divers  poftes,  afin  de  rétablir,  par  ce  moyen,  leur 
fortune;  &  ces  nobles  induflriels,  qui  n'y  furent  qu'en  trop 
grand  nombre,  ne  nuisirent  pas  moins  que  les  guerres 
cruelles  des  Iroquois  à  l'avancement  de  la  Colonie,  qu'ils 
laissèrent  dans  un  état  de  faiblesse  extrême,  uniquement 
jaloux  de  leurs  intérêts  privés.  Il  ne  paraît  pas  que  M.  de 
Lauson  y  fût  venu  pour  contribuer,  par  des  largesses,  au 
bien  &  à  l'établissement  du  pays.  Il  était  même  peu  aimé 
des  colons  de  Québec,  parce  qu'ils  lui  reprochaient,  au 
contraire,  de  ne  pas  faire  les  dépenses  nécessaires  pour  sou- 
tenir sa  dignité.  Mais,  ce  qui  excita  surtout  contre  lui  les 
mécontentements,  c'eft  qu'il  défendit  à  la  Communauté  des 


(1)  Relation  de  la 
Nouvelle-France ,  du 
P.  Biard,  Lyon.  1616, 
p.  99  &  102. 

XXIII. 

la  famille  de  lauson 
semble  n'être  venue 
en  canada  que  pour 
rétablir  ses  af- 
FAIRES. 

(2)  Mémoires  par  la 
Société  hiftorique  de 
Montréal. 

(3)  Ibid. 

(4)  Regiftres  des  ma- 
riages de  la  paroisse 
de  Québec,  5  oclo- 
bre  1 655. 

(5)  Hiftoirede  l'Hô- 
tel-Dieu  de  Québec, 
p.  92. 

(6)  Mariage  de  Ca- 
therine Nau,  i5  juillet 
i65g.  Audouart,  no- 
taire à  Québec. 


244    116  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


MONTREAL. 


habitants,  nonobrtant  le  règlement  de  1 648,  de  faire  aucun 
trafic  du  côté  de  Tadoussac,  où  il  avait  établi  une  ferme 
0)  Cours  d'iiifloire  particulière  de  traite,  dont  les  produits  servaient  à  payer 
du  Canada,  par  m.  Fer-  ses  propres  appointements  &  ceux  de  divers  autres  em- 

b.nd,  liv.  III,  ch.  xi,      i       ,     /  \ 

P.  4*3.  ployes(i). 

'    XXIV.  . 

prétentions  injustes         II  eût  été  difficile  qu'il  fût  plus  aimé  à  Villemarie. 
de  m.  de  lauson  a  Nous  ayons  yu  ^  en  i.653  il  fit  tous  ses  efforts  pour  re- 

L  EGARD  DES  ASSOCIES  X  r 

et  des  colons  de  tenir  la  dernière  recrue  &  l'empêcher  de  se  rendre  à  ce 
porte.  C'eft  apparemment  qu'ayant  autrefois  donné  l'île 
de  Montréal  à  la  Compagnie  de  ce  nom,  sous  la  condition 
générale  d'y  faire  passer  des  hommes,  il  prétendait  qu  elle 
devait  en  envoyer  aussi  pour  cultiver  ses  propres  terres  & 
fortifier  Québec  &  les  environs;  du  moins  blâmait-il  les 
Associés  de  Montréal  de  n'en  pas  envoyer  de  France 
un  plus  grand  nombre.  De  plus,  il  s'attribuait  le  droit  de 
lever  un  tribut  sur  les  vivres,  les  hardes  &  les  munitions 
qui  passaient  devant  Québec  pour  monter  à  Villemarie  ; 
&  c'était  vraisemblablement  sur  sa  qualité  de  Gouverneur 
général  qu'il  fondait  cette  prétention.  Il  n'aurait  pu,  en 
effet,  l'établir  sur  le  privilège  abusif  qu'il  avait  accordé 
autrefois  à  François  de  Lauson,  son  fils,  d'un  droit  ex- 
clusif de  navigation  sur  le  fleuve,  puisque,  par  un  acre  en 
forme,  il  avait  accordé  à  la  Compagnie  de  Montréal,  tant 
en  son  nom  propre  que  comme  légitime  administrateur 
des  biens  de  son  fils,  le  droit  de  navigation  &  de  passage 
(2)  7  avrd  1640.  dans  l'étendue  du  fleuve  Saint-Laurent  (2).  Enfin  il  trou- 

Acte  deCourdon.no-        ■',  .         , .   Tr-ii  •    i        \  •>  - 

nire  à  Vienne  enbaù-  vait  mauvais  qu  a  Villemarie  les  Associes  eussent  un  ma- 
phïné.  gasin  pour  y  garder  les  hardes,  les  vivres  &  les  munitions 

nécessaires  aux  colons  &  à  la  défense  du  pays,  prétendant 
apparemment  qu'ils  auraient  dû  se  procurer  tous  ces  objets 
à  Québec  même;  &  c'eft  peut-être  pour  tous  ces  motifs 
ou  d'autres  semblables  que  M.  de  Belmont  dit,  dans  son 
Histoire  du  Canada,  que  M.  de  Lauson  persécuta  le  Mont- 
réal. Quoi  qu'il  en  soit,  Louis  XIV,  informé  de  ces  abus 
de  pouvoir,  voulut  bien  les  empêcher  à  l'avenir  par  des 
lettres  du  8  mars  i655,  qu'il  adressa  à  M.  de  Lauson  lui- 


M.   DE  LAUSON  GOUVERNEUR  GÉNÉRAL. 


245 


même,  comme  nous  avons  vu  qu'il  en  avait  écrit  d'autres 
semblables  à  M.  de  Montmagny,  en  faveur  de  Villemarie. 
Ces  lettres  sont  conçues  en  ces  termes  : 


«  Monsieur  de  Lauson , 

«  Comme  la  principale  chose  que  je  considère 

«  dans  la  Nouvelle-France,  c'eft  la  gloire  de  Dieu  & 

«  la  propagation  de  la  religion  catholique  parmi  ces 

«  peuples  barbares,  je  vous  demande  d'avoir  un  soin  très- 

«  particulier  de  tout  ce  qui  peut  y  contribuer,  &  d'ap- 

«  puyer,  de  toute  votre  autorité,  tous  ceux  qui  s'y  em- 

«  ploient.  C'en1  ce  qui  me  porte  à  avoir  une  singulière 

«  affection  pour  la  Compagnie  de  Montréal,  qui  eft  com- 

«  posée  de  personnes  de  condition  &  de  piété,  lesquelles 

«  n'ont  d'autre  intérêt  que  celui  du  salut  des  âmes  &  de  la 

«  prédication  de  l'Évangile.  Je  vous  ai  déjà  témoigné  com- 

«  bien  je  l'affectionnais,  &  je  vous  fais  encore,  pour  le 

«  même  sujet,  la  présente  lettre.  Aussi,  je  vous  recom- 

«  mande,  de  plus  en  plus,  de  tenir  la  main  à  l'avancement 

«  de  l'établissement  de  cette  île,  &  de  favoriser,  en  tout 

«  ce  qui  dépend  de  votre  charge,  les  habitants  de  cette 

«  colonie  &  tous  ceux  qui  en  ont  le  soin.  J'ai  jugé  à  pro- 

«  pos  qu'il  y  ait  dorénavant,  dans  cette  île,  un  magasin, 

«  aux  dépens  de  la  Compagnie  &  des  habitants  de  Mont- 

«  réal,  pour  y  mettre  tous  les  vivres,  munitions,  hardes 

«  &  autres  marchandises  qu'ils  jugeront  nécessaires.  J'ai 

h  jugé  aussi  à  propos  qu'ils  puissent  faire  venir  de  France 

«  tous  ces  objets,  sans  qu'il  soit  permis  à  personne  de  les 

«  en  empêcher,  ni  d'en  retenir  aucune  chose,  à  la  charge, 

«  néanmoins,  pour  eux,  de  vous  présenter  un  extrait,  ou 

«  dénombrement  des  tonneaux  &  des  ballots  dans  les- 

«  quels  seront  ces  marchandises,  en  la  manière  accou- 

«  tumée.  De  plus,  je  ne  désire  pas  que  lesdits  sieurs  de 

«  Montréal  soient  obligés  de  faire  passer  de  France  un 

«  plus  grand  nombre  d'hommes  que  celui  qu'ils  jugeront 

«  à  propos  d'y  envoyer. 


xxv.  . 

LETTRE  DU  ROI  POUR 
FAIRE  CESSER  LES  PRÉ- 
TENTIONS  DE    51.  DE 

lauson  A  l'égard  des 

ASSOCIÉS  ET  DES  CO- 
LONS DE  MONTRÉAL. 


246    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


(1)  Archives  du  sé- 
minaire de  Villema- 
rie,  8  mars  1 65 5. 

XXVI. 

M.  DE  LAUSON  INQUIÈTE 
LES  ASSOCIÉS  DE  MONT- 
RÉAL SUR  LA  PRO- 
PRIETE DE  LEUR  MA- 
GASIN DE  QUÉBEC. 


«  La  présente  n'étant  à  autre  fin,  je  prie  Dieu,  Mon- 
«  sieur  de  Lauson,  qu'il  vous  ait  en  sa  sainte  garde. 
«  Écrit  à  Paris,  le  huitième  jour  de  mars  1 655 . 

«  LOUIS 
«  De  Lomenie  (i).  » 

Outre  le  magasin  établi  à  Villemarie,  la  Compagnie  de 
Montréal  en  possédait  un  autre  à  Québec.  Ce  dernier 
avait  été  confirait  en  1641  &  1642,  aux  frais  de  cette  Com- 
pagnie, sur  un  terrain  accordé  pour  cette  fin  par  les  Cent- 
Associés,  &  dont  M.  de  Montmagny  l'avait  mise  en  posses- 
sion, en  déterminant  lui-même  le  lieu  particulier  où  le 
magasin  fut  bâti.  Il  paraît  que  la  propriété  de  ce  même 
terrain,  quoique  établie  sur  des  titres  si  légitimes,  devint 
aussi,  sous  M.  de  Lauson,  un  autre  sujet  de  débats.  Cette 
année  i655,  où  Louis  XIV  écrivit  la  lettre  qu'on  vient  de 
rapporter,  Louis  Couillard,  allié  de  M.  de  Lauson,  comme 
beau-frère  du  Sénéchal  son  fils  (*),  prétendit  que  ce  terrain 
lui  appartenait;  &,  le  19  octobre,  M.  de  Lauson,  à  qui  il 
avait  présenté  requête,  rendit  une  ordonnance  portant  que 
Couillard  &  M.  de  Maisonneuve  produiraient  chacun  leurs 
titres  particuliers  de  concession.  Louis  Couillard  produisit  le 
sien,  qui,  sans  doute,  devait  être  d'assez  fraîche  date,  puis- 
qu'il ne  pouvait  l'avoir  obtenu  ni  de  M.  de  Montmagny,  qui 
avait  mis  en  possession  de  ce  terrain  M.  de  Maisonneuve, 
ni  de  M.  d'Aillebouft,  associé  de  Montréal,  &  par  consé- 
quent l'un  des  propriétaires  de  ce  même  terrain  (**).  Quoi 


(*)  Jean  de  Lauson,  Sénéchal,  avait  épousé,  le  23  octobre  i65i, 
Anne  Desprès,  sœur  de  Geneviève,  qui,  le  19  avril  i653,  épousa 
Louis  Couillard.  L'une  &  l'autre  étaient  sœurs  d'Etiennette  Desprès, 
(2)  Mémoires  &  do-  qui  avait  épousé  M.  Duplessis-Kerbodot  (2). 
cuments  par  la  So-         (**}  \[  semblerait  de  là  que  le  titre  de  Couillard  aurait  pu  lui 
cieté    hiftonque^  de  avojr  ^té  donné  par  M.  de  Lauson  lui-même;  &  quelque  étrange  que 
Montréal,  p.  78,  0.     ^  cette  SUppOSition,  elle  ne  serait  pas  dénuée  de  toute  vraisemblance, 
si  l'on  considérait  que  M.  d'Avangour,  l'un  des  successeurs  de  M.  de 
Lauson,  donna,  le  29  mars  i663,  à  un  particulier,  un  titre  sem- 


M.    DE  LAUSON   GOUVERNEUR  GÉNÉRAL. 


247 


FRANÇAISE. 


qu'il  en  soit,  M.  de  Maisonneuve  ne  put  produire  le  sien,  & 
il  était  difficile  qu'il  en  fût  autrement,  ce  titre  ayant  été  remis 
par  mademoiselle  Mance  entre  les  mains  de  M.  de  Lauson 
lui-même  pour  qu'il  le  ratifiât  ;  &  celui-ci,  comme  le  fit 
observer  plus  tard  M.  Chartier  aux  membres  du  Conseil 
de  Québec,  l'ayant  retenu  ou  perdu.  La  conclusion  fut 
néanmoins  que  les  pièces  seraient  mises  sous  les  yeux  de 
M.  de  Lauson,  qui  prononcerait  selon  le  droit.  Mais  les 
événements  plus  sérieux  qui  survinrent,  &  dont  nous 
allons  parler,  firent  différer  la  conclusion  de  ce  litige. 

XXVII. 

Nous  pouvons  remarquer  ici  que  la  conduite  de  M.  de  m-  de  lauson,  en  af- 
Lauson  à  l'égard  de  Villemarie,  qu'il  ne  soutint  pas  &    FAIBU5sXnt  ville' 

°  5       1  r  MARIE,      NUISIT  AU 

qu'il  chercha  plutôt  à  affaiblir,  fut  malheureusement  mil-  RESTE  DE  LA  COLONIE 
sible  à  Québec  &  à  toute  la  Colonie  Française.  «  S'il  eût 
«  plus  soutenu  ce  pofte  avancé,  dit  M.  Dollier  de  Casson, 
«  les  inondations  Iroquoises  n'auraient  pas  pris  leur 
«  cours  vers  Québec,  &  n'y  auraient  pas  fait  les  dégâts 
«  qu'elles  y  ont  commis,  sans  respecter  même  toujours  la 
«  famille  de  ce  Gouverneur  (1).  »  Quoique  M.  de  Lauson  (i)Hhtoire  du  Mont 
n'eût  jamais  été  homme  de  guerre  &  qu'il  fût  peu  propre  à 
remplir  une  place  oû  il  avait  à  faire  tête  à  des  ennemis 
toujours  en  campagne,  il  se  fit  néanmoins  continuer  dans 
la  charge  de  Gouverneur  général,  après  son  premier  trien- 
nat,  dans  l'espérance,  sans  doute,  de  procurer  de  plus  en 
plus  l'avancement  de  sa  famille.  Mais,  avant  qu'il  eût 
achevé  le  second,  voyant  l'état  critique  des  affaires,  l'au- 
dace des  Iroquois,  qui  augmentait  de  jour  en  jour,  l'im- 
puissance où  il  était  de  les  réprimer,  &  enfin  le  méconten- 
tement général  de  la  colonie,  il  prit  le  parti  d'abandonner 


réal,  i65r-i652. 


blable  pour  une  portion  du  même  terrain;  &  qu'enfin  M.  de  Mézy, 
successeur  de  M.  d'Avangour,  ratifia  ce  même  titre,  malgré  la  pos- 
session publique  &  confiante  des  seigneurs  de  Montréal,  qui  fut  (2)  Archives  de  Qué- 
cause  qu'en  1667  le  Conseil  souverain  les  maintint  dans  leur  droit,  bec.JugementduCon- 
sans  avoir  égard  à  ces  titres  poftérieurs  &  subreptices  (2).  se;i  supérieur,  fol.  75.  * 


248    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


P>  «5 


son  porte,  en  anticipant  son  rappel,  à  l'occasion  des  triftes 
événements  dont  nous  allons  faire  le  récit. 

XXVIII. 

zes  iROQuois  veulent        a  l'occasion  de  la  paix  faite  précédemment,  les  Iro- 

QU'ON  FASSE  UNE  HA-  .  •  w       •  -     11        .         r  1 

bitation  française  quois,  qui  ne  s  étaient  propose  d  autre  fin  que  de  trouver  un 
chez  eux,  pour  y  at-  moyen  pour  détruire  les  reftes  des  Hurons  réfugiés  dans 
IeTd-twjiHreR°NS  ET  ^e  dOrléans,  les  avaient  invités  à  aller  s'établir  parmi 
eux;  &,  de  leur  côté,  les  Hurons  leur  avaient  donné  à 
entendre  qu'ils  prendraient  ce  parti,  pourvu  qu'on  formât 
dans  le  pays  des  Iroquois  un  établissement  de  mission- 
naires. Les  Iroquois,  qui  désiraient  passionnément  de  les 
y  attirer,  avaient  eu  soin,  au  mois  d'août  1654,  de  deman- 
der eux-mêmes,  dans  le  conseil  général  de  leurs  nations, 
pour  les  préliminaires  de  la  paix,  qu'on  formât  chez  eux 
un  établissement  Français,  &  qu'on  leur  envoyât  des  mis- 
(OReiationde  1G54,  sionnaires  pour  lesinftruire  dans  la  religion  (1).  Ils  avaient 
même  si  fort  à  cœur  le  succès  de  cette  demande,  que,  le 
P.  le  Moyne  ayant  été  envoyé  à  Onnontagué  pour  ce 
même  conseil,  ils  l'avaient  conduit  sur  le  lieu  qu'ils  desti- 
naient pour  l'habitation  des  Français  &  pour  la  résidence 
(2:1  ibid.,  P.  18.  cjes  missionnaires  (2).  Toutefois,  ils  ne  pressèrent  pas 
alors  l'exécution,  à  cause  de  la  guerre  qu'ils  eurent  sur 
(?)  ibid.,  p.  10.  ces  entrefaites  avec  ceux  de  la  nation  du  Chat  (3).  Mais, 
cette  guerre  s'étant  terminée  à  leur  avantage,  ils  revinrent 
à  la  charge  &  trouvèrent,  dans  le  succès  même  qu'ils 
avaient  obtenu  sur  leurs  ennemis,  un  motif  pour  insifter 
de  nouveau  &  forcer  la  main  à  M.  de  Lauson. 

xxix. 

après  leur  guerre        Le  sujet  de  la  guerre  dont  nous  parlons  était  venu  de 

contre  la  NATION  DU  1  j,  j  '  ,   11  J 

chat,  les  .Roouo.s  ce  ^u  un  sauvage  de  la  nation  du  Chat,  ayant  tue  1  un  des 
pressent  m.  de  lau.  Iroquois  Sonnontouans,  ceux-ci  avaient  massacré,  à  leur 
son  de  former  chez  tQ      trente  ambassadeurs  envoyés  pour  confirmer  l'ai- 

EUX    CET    ETABLISSE-  ... 

ment.  liance  qui  était  entre  ces  deux  peuples  (4).  Après  ce  mas- 

{4)  Relation  de  i656,  sacre,  les  Iroquois  s'étaient  mis  en  campagne.  Ils  avaient 
TT"*0,  compté  d'abord  être  au  nombre  de  dix-huit  cents  guer- 

riers; mais  il  paraît  qu'ils  n'eurent  que  douze  cents  hom- 
mes effectifs  :  ce  qui  les  remplit  de  crainte,  sachant  qu'ils 


M.   DE  LAUSON   GOUVERNEUR  GÉNÉRAL.  249 

auraient  à  combattre  une  armée  beaucoup  plus  considé- 
rable. On  tient  que  ceux  de  la  nation  du  Chat  avaient,  en 
effet,  trois  8c  même  quatre  mille  hommes  sous  les  armes, 
ou  du  moins  deux  mille  bien  aguerris.  Il  eft  vrai  qu'ils  ne 
se  servaient  pas  encore  d'armes  à  feu,  comme  le  faisaient 
les  Iroquois  ;  ils  ne  laissaient  pas  néanmoins  d'être  re- 
doutés par  eux  dans  leur  tactique  militaire.  Après  avoir 
essuyé  courageusement  la  première  décharge  de  leurs  en- 
nemis, ils  fondaient  sur  eux  &  leur  lançaient  une  grêle  de 
flèches  empoisonnées,  qu'ils  tiraient  huit  &  dix  fois  avant 
qu'on  eût  eu  le  temps  de  recharger  une  arquebuse  (ï).  (0  Relation  de  i654, 
Les  Iroquois,  craignant  donc  d'être  battus,  avaient  promis,  p' I0' 
dit-on,  que,  s'ils  retournaient  victorieux,  ils  embrasse- 
raient la  foi  chrétienne.  Ils  triomphèrent  en  effet,  &  de- 
mandèrent plusieurs  fois  des  missionnaires  à  M.  de  Lau- 

SOll  (2).  ^Relation  de  i656, 

XXX. 

Contraint  de  céder  à  leurs  poursuites,  à  leurs  infiances  les  iroquois  MENACENT 
8c  à  leurs  présents,  ce  Gouverneur  leur  promit  enfin  qu'au 
printemps  de  1 65 5  on  ferait  chez  eux  une  habitation  Fran- 
çaise, &  qu'on  leur  enverrait  des  robes  noires  (3).  Il 
nomma  même  un  commandant  pour  ce  nouveau  porte,    (3)  Relation  de  1654, 
&  plusieurs  Français  se  présentèrent  dans  la  résolution  p'  '9' 
d'aller  s'y  établir.  Cependant  le  printemps  s'écoula,  & 
malgré  ces  promesses  rien  ne  se  fit  (4).  Enfin,  l'hiver  sui-    (4)  ibid.,p.  20. 
vant,  voulant  leur  donner  quelque  satisfaction,  on  envoya  à 
Onnontagué  deux  missionnaires  seulement  :  les  PP.  Chau- 
monot  &  Dablon,  qui  arrivèrent  le  5  novembre  de  cette 
année  1 655  &  commencèrent  à  faire  le  catéchisme  (5).    (5)  Relation  de  i656, 
Les  Iroquois  de  cette  nation,  voyant  qu'on  leur  manquait 
ainsi  de  parole,  tinrent  un  conseil  le  29  février  suivant,  se 
plaignirent  amèrement  de  ce  que  les  Français,  depuis 
trois  ans,  n'avaient  pas  commencé  encore  l'établissement 
promis,  &  déclarèrent  que,  s'il  ne  se  faisait  pas  sans  délai, 
il  n'aurait  jamais  lieu;  que  même  ils  rompraient  la  paix 
avec  les  habitations  Françaises.   Le  P.  Dablon,  parti 
aussitôt  pour  porter  cette  nouvelle  à  M.  de  Lauson,  arriva 


DE  ROMPRE  LA  PAIX 
SI  M.  DE  LAUSON  n'aC- 
COMPLIT  SES  PROMES- 
SES. 


I  2. 


250    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


à  Villemarie  le  3o  mars  1 656  &  descendit  de  là  à  Québec, 
où  il  exposa  au  Gouverneur  le  sujet  de  son  voyage. 

xxx  r. 

embarras  de  m.  de        Quoique  le  Père  parlât  avantageusement  de  la  bonne 

LAUSON,  QUI  CONSENT  ,  ;      j  T  ■  i  /Y>  J       11  J 

a  former  l'établis-  volonté  des  Iroquois,  il  ne  put  effacer  de  1  esprit  des  au- 

sement  exigé.  très  Jésuites,  ses  confrères,  les  défiances  qu'ils  avaient 
conçues  avec  tant  de  raison  contre  ces  barbares,  «  si 
«  bien,  dit  le  P.  Paul  Le  Jeune,  que,  lorsqu'il  fallut, 
«  comme  on  dit,  fondre  la  cloche  &  conclure  l'établisse- 
«  ment  d'une  mission  &  d'une  demeure  en  ce  pays,  nous 
«  nous  trouvâmes  merveilleusement  en  peine,  aussi  bien 
«  que  M.  notre   Gouverneur,  duquel   dépendait  l'af- 

(0 Relation  de  i657,  ((  faire  en  dernier  ressort  (i).  »  Les  Hurons  assuraient, 
en  effet,  que  les  Iroquois,  en  attirant  le  plus  qu'ils  pour- 
raient de  Hurons  &  de  Français  dans  leur  propre  pays, 
n'avaient  d'autre  dessein  que  d'en  faire  un  massacre  géné- 
ral. D'autre  part,  les  Agniers,  sachant  le  projet  d'un  éta- 
blissement à  Onnontagué,  en  faisaient  paraître  une  jalousie 
qui  allait  presque  jusqu'à  la  rage  :  ils  craignaient  que  leur 
commerce  ne  fût  ruiné,  si  les  Iroquois  des  pays  supérieurs 
n'étaient  plus  obligés  de  repasser  par  celui  d'Agnié  pour 
se  pourvoir  de  marchandises,  comme  il  devait  arriver 
s'ils  en  trouvaient  chez  eux.  Malgré  tous  ces  sujets  d'alar- 
mes, qui  inspiraient  aux  Jésuites  une  grande  &  jufte  ter- 
reur, M.  de  Lauson  se  vit  dans  la  nécessité,  eu  égard  à  la 
faiblesse  où  la  colonie  était  réduite,  d'accéder  à  la  demande 
des  Iroquois  d'Onnontagué,  se  fondant  sur  ce  principe, 
«  qu'il  fallait  périr  pour  ne  pas  périr,  &  s'exposer  à  toutes 
«  sortes  de  dangers  pour  éviter  tous  les  dangers.  »  Sa  pen- 
sée était  qu'il  valait  mieux  exposer  à  la  mort  une  escouade 
de  Français,  que  de  voir  toute  la  colonie  exterminée  par 
ces  barbares  réunis  contre  elle,  comme  il  était  à  craindre 

(2)  Relation  de  i657,  g-  Qn  j£s  rebutait  par  un  refus  ç2).  On  résolut  donc  de 

xxxii.  Partir- 

concession  de  terres 

au  pays  des  iroquois        Toutefois,  malgré  ces  inquiétudes  mortelles,  &  nonob- 

FAITE     PAR      M.     DE  ....  .  . 

lauson,  stant  l'avenir  si  incertain  d'un  établissement  entrepris  par 


EXPÉDITION  DES  AGNIERS  A  LILE  D'ORLÉANS.    1 656.      25 1 


contrainte,  au  milieu  d'un  pays  ennemi,  M.  de  Lauson, 
accoutumé  déjà  à  disposer  largement  des  terres  de  la  Nou- 
velle-France, pour  créer  des  principautés  imaginaires  en 
faveur  de  ses  amis,  donna  aux  PP.  Jésuites,  le  12  avril 
i656,  un  titre  de  concession,  par  lequel  il  leur  attribua,  à 
perpétuité,  en  tout  droit  de  propriété,  jufïice  &  seigneurie, 
cent  lieues  de  terre,  en  superficie,  au  pays  des  Iroquois 
supérieurs,  dix  lieues  de  front  sur  dix  lieues  de  profon- 
deur, soit  à  Onnontagué  même  ou  auprès  de  ce  bourg, 
soit  en  tout  autre  lieu  que  les  concessionnaires  jugeraient 
plus  commode  (1).  On  a  de  la  peine  à  comprendre  corn-  (0  Archives  du  dé- 
ment ce  Gouverneur,  à  qui  les  Iroquois  faisaient  alors  la  Part{;ment  des  terres 

'       f  1  .  de    la    Couronne  a 

loi,  ait  osé,  malgré  sa  faiblesse,  disposer  ainsi  en  Souve-  Québec.  Concession 
rain  des  terres  de  ces  barbares,  quoique  adonnés  eux-  p°^  Onnontagué. 
mêmes  à  la  culture  des  champs  :  attribution  qui,  s'ils  en 
eussent  eu  connaissance,  aurait  pu  leur  fournir  un  jufte 
motif  de  déclarer  de  nouveau  la  guerre  aux  Français.  Mais 
ils  l'ignorèrent  toujours,  &  ce  titre  ne  profita  à  per- 
sonne. 

XXXIK. 

On  fit  donc  les  préparatifs  pour  partir  au  plus  tôt.  des  français  partent 
Deux  Pères  Jésuites,  ainsi  que  deux  Frères,  se  joignirent  enfindequébecavec 

7  *  7        >     P  des  iroquois  onnon- 

au  P.  Dablon,  &  une  cinquantaine  de  Français  s'offri-  TAGUÉS  ET  D'AUTRES 
rent  pour  aller  avec  eux,  sous  la  conduite  de  M.  Dupuis,  S0NNpNt0UANS- 
commandant  du  fort  de  Québec.  Outre  ces  Français,  des 
Iroquois  d' Onnontagué,  d'autres  de  Sonnontouan  &  des 
Hurons  firent  partie  du  convoi,  qui  remplissait  deux  gran- 
des chaloupes  &  une  douzaine  de  canots.  Tous  ces  Fran- 
çais partirent  ainsi  de  Québec,  le  17  de  mai  i656,  «  avec 
«  un  zèle  &  une  ferveur  non  pareils,  dit  la  Mère  Marie  de 
«  l'Incarnation.  Parmi  eux,  il  y  avait  quelques  soldats  de 
«  la  garnison  (de  Québec)  que  M.  Dupuis,  honnête  gentil- 
«  homme  s'était  offert  de  conduire.  Lorsqu'il  me  fit  l'hon- 
«  neur  de  me  dire  adieu,  il  m'assura,  avec  une  ferveur 
«  qui  ne  ressentait  point  son  homme  de  guerre,  qu'il  ex- 
«  posait  volontiers  sa  vie  &  qu'il  s'eftimerait  heureux  de    (2)  Le,tres  hiftori- 

.     ,     -  !         .      ,  N        t^,  ques,  lettre  54,  ib56; 

«  mourir  pour  un  si  glorieux  dessein  (2).  »  D  autres  que  p.  sii. 


252    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Relation  de  i  C5 7, 
p.  3. 

XXXIV. 

LES  AGNIERS,  POUR  EM- 
PÊCHER CET  ÉTABLIS- 
SEMENT, VONT TOMBER 
SUR  LES  HURONS  DE 
L'iLE  d' ORLÉANS. 

(2)  Relation  de  1 65 7, 
P.  3. 


M.  Dupuis  avaient  conçu  la  même  idée  de  ce  voyage. 

«  Sortant  du  port,  dit  le  P.  Le  Jeune,  nous  fûmes  suivis 

«  des  acclamations  de  quantité  de  peuples  différents,  qui 

«  bordaient  le  rivage,  dont  plusieurs  nous  regardaient  d'un 

«  œil  de  compassion  &  d'un"  cœur  tremblant,  nous  consi- 

«  dérant  comme  autant  de  victimes  deftinées  au  feu  &  à 

«  la  rage  des  Iroquois  (i).  » 

Les  Agniers,  qui  voulaient  à  tout  prix  empêcher 
rétablissement  des  Français  à  Onnontagué  &  l'union  de 
ceux-ci  avec  les  autres  nations  Iroquoises(2),  s'étaient  déjà 
mis  en  marche,  au  nombre  de  trois  cents,  &  se  dirigeaient 
vers  l'île  d'Orléans,  résolus  de  tomber  sur  la  colonie  Hu- 
ronne.  A  leur  passage  aux  Trois-Rivières,  on  employa 
tous  les  moyens  pour  les  détourner  de  cette  expédition, 
&  les  engager  à  retourner  dans  leur  pays;  &,  afin  de  pré- 
venir la  cataftrophe,  on  dépêcha  promptement  quelques 
Hurons  à  Québec,  pour  donner  avis  de  la  marche  des 
Agniers.  Ces  envoyés  descendirent  avec  une  vitesse  ex- 
trême, faisant  même  trente  lieues  en  un  jour,  &  avec  tant 
de  bonheur,  qu'ils  trompèrent  toutes  les  diligences  des 
Agniers,  quoique  ceux-ci  eussent  pofté  partout  des  hommes 
pour  fermer  lepassage(3).  Dès  qu'on  apprit  cette  nouvelle  à 
Québec,  on  envoya  aussitôt  le  P.  Simon  Le  Moyne,  avec 
dix  présents,  pour  arrêter  les  Agniers  en  chemin  &  les 
engager  à  retourner  sur  leurs  pas.  Ils  reçurent  volontiers 
les  présents,  ils  promirent  tout  ce  que  le  Père  demanda, 
&  cette  nouvelle  trompeuse,  portée  à  Québec,  donna  mal 
à  propos  de  la  joie  à  tout  le  monde  &  une  sorte  de  sécu- 
rité aux  Hurons.  Les  Agniers,  habitués  à  se  jouer  de  leurs 
promesses,  &  résolus  de  suivre  leurs  plans  de  campagne 
jusqu'au  bout,  se  rembarquent  dans  leurs  canots  &  con- 
tinuent leur  marche  comme  s'ils  n'avaient  rien  promis. 

xxxv.  .  . 

les  agniers,  chemin        Bien  plus,  le  18  mai,  arrivés  proche  d'un  lieu  appelé 
faisant,    tombent  \a  Pointe  Sainte-Croix,  à  dix  ou  douze  lieues  au-dessus  de 

SUR  LE  CONVOI.  ✓"s   ",1  •!  i  1  1  1       •         n  •  11- 

Québec,  ils  se  cachent  dans  les  bois,  &  aperçoivent  de  la 


(3)  Ibid.,  p.  4,  5. 


EXPÉDITION  DES  AGN1ERS  A  L  ILE  D'ORLÉANS.    1 656.  253 


le  convoi  des  Français  &  des  sauvages,  partis  de  Québec 
la  veille  pour  se  rendre  à  Onnontagué.  Us  laissent  d'abord 
passer  les  chaloupes,  &  sortant  ensuite  de  leur  embus- 
cade, se  jettent  sur  les  canots  qui  marchaient  derrière,  en 
renversent  un  dans  le  fleuve,  blessent  légèrement  un  frère 
Jésuite  de  deux  coups  de  fusil,  garrottent  des  Hurons,  8c 
maltraitent  les  Iroquois  d"Onnontagué  eux-mêmes,  dont  ils 
ne  pouvaient  supporter  l'alliance  avec  les  Français.  Tou- 
tefois, ces  derniers  &  ceux  d'Onnontagué,  les  menaçant  de 
tirer  vengeance  d'un  procédé  si  injufte  &  si  atroce,  les 
Agniers,  dans  la  crainte  d'une  guerre  avec  eux,  ont  alors 
recours  à  la  ruse.  Ils  font  semblant  de  s'être  mépris  (i),  (i)  Relation  de  1 65;, 
s'arrêtent  tout  à  coup,  &  feignant  d'être  étonnés  :  «  Hé  P  9'  IC- 
«  quoi  !  disent-ils  à  ceux  qu'ils  maltraitaient  de  la  sorte, 
«  c'est  donc  vous?  Hélas!  vous  êtes  nos  frères,  &  nous 
«  pensions  qu'il  n'y  avait  ici  que  des  Hurons  (2).  »  Pour  (2)  Marie  de  rincar- 
colorer  ensuite  leur  fourberie,  ils  mirent  tous  ces  hommes  natl0n>  p-  5ji»  5j2- 
en  liberté,  sans  en  excepter  les  Hurons  eux-mêmes,  mais 
à  condition  qu'ils  poursuivraient  leur  route  &  que  pas  un 
d'eux  ne  descendrait  à  Québec.  Cette  noire  perfidie  fut 
cause  qu'à  deux  lieues  au-dessus  de  Villemarie,  le  convoi 
des  Français  ayant  rencontré  une  escouade  d'Agniers, 
ceux  d'Onnontagué  se  jetèrent,  à  leur  tour,  sur  les  canots 
de  ces  sauvages,  pillèrent  leurs  armes  &  prirent  ce  qu'ils 
avaient  de  meilleur,  «  usant,  disaient-ils,  de  représailles, 
«  puisqu'ils  avaient  été  pillés  eux-mêmes,  peu  de  jours 

1  1    1         a  /o\  (3)  Relation  de  i65t. 

«  auparavant,  par  des  guerriers  de  la  même  nation  (J).  »  ' 

xxxvi. 

Les  Agniers,  en  rendant  les  Hurons,  qu'ils  avaient  d'à-  DANS  L'iLE  D'ORLÉANS 
bord  liés  &  garrottés  comme  captifs,  exigèrent,  disions-    LE3  AGN'IERS  ENLE- 

.  VENT  OUATRE-VINGT- 

nous,  qu'aucun  des  hommes  du  convoi  ne  descendrait  à  cinq,  hurons  et  en 
Québec;  &  ils  firent  cette  défense,  afin  de  pouvoir  tomber 
impunément  sur  les  Hurons  de  l'île  d'Orléans  avant  qu'à 
Québec  on  fût  informé  de  leur  dessein.  Ils  prirent,  en 
effet,  si  bien  leurs  mesures,  que,  dans  la  nuit  du  19  au 
20  de  mai,  qui  fut  très-obscure,  ils  descendirent  sans  bruit, 
passèrent  devant  Québec,  où  personne  ne  les  aperçut,  & 


TUENT  SIX  AUTRES. 


254    II<;  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


abordèrent,  avant  le  jour,  au-dessous  de  la  bourgade  Hu- 
ronne.  Là,  ayant  caché  leurs  canots  dans  les  bois,  ils  se 
(0  Relation  de  1657,  répandirent  de  tous  côtés  (r)  dans  les  champs,  se  jetèrent 
p' 5'  sur  les  hommes,  les  femmes  &  les  enfants  qui  semaient 

leur  blé  d'Inde,  en  tuèrent  six  &  enlevèrent  tous  les  autres 
au  nombre  de  quatre-vingt-cinq.  Ils  auraient  même  pu 
faire  une  bien  plus  grande  capture,  s'ils  eussent  différé  de 
cinq  ou  six  heures  leur  irruption,  puisqu'ils  auraient  trouvé 
trois  ou  quatre  cents  Hurons,  qui  étaient  allés  entendre 
la  Messe  &  devaient  ensuite  retourner  dans  leurs  champs. 
Ceux-ci,  apprenant  des  fugitifs  ce  qui  venait  de  se  pas- 
ser, se  retirèrent  incontinent  dans  leur  Fort,  deftiné  pour 

(2)  Relation  de  i657,  ieur  servir  de  lieu  de  refuge  dans  de  semblables  ren- 

p.  6.  Marie  de  l'Incar-  ,  „ 

nation,  p.  532.  Contres  (2). 

XXXVII. 

les  agniers  passent        Ces  massacres  &  ces  enlèvements  eurent  lieu  sans 
victorieux  dèvant      Q  personne  en  eût  connaissance  à  Québec.  Bien  plus, 

QUEBEC,      SANS      QUE      -Lr  .  ■-.  .  . 

M.  DE  LAUSON  LEUR  ce  même  jour  20  de  mai,  qui  fut  un  samedi,  les  Agniers 
dispute  le  passage,  victorieux,  se  retirant  vers  l'heure  de  midi,  eurent  bien 
l'audace  de  passer  sous  les  canons  du  Fort  de  Québec,  avec 

(3)  Relation  de  1 65 7,  environ  quarante  canots  (3)  conduisant  ainsi  leurs  captifs, 
p*6-  sans  que  M.  de  Lauson  essayât  de  leur  disputer  le  pas- 
sage :  ce  que  d'ailleurs  il  n'aurait  pu  faire  aisément,  se 
voyant  sans  force,  &  la  terreur  ayant  gagné  la  plupart  des 
habitants.  «  Nous  fûmes  tous  surpris  de  voir  le  fleuve  cou- 
«  vert  de  canots  qui  venaient  vers  Québec,  dit  la  Mère 
«  Marie  de  l'Incarnation,  surtout  quand  on  sut  que  c'étaient 
«  des  Agniers,  ce  qui  fit  croire  qu'ils  étaient  aussi  bien 
«  ennemis  des  Français  que  des  sauvages.  C'est  pour- 
«  quoi  les  maisons  écartées  demeurèrent  désertes,  chacun 
«  se  retirant  à  Québec,  où  néanmoins  il  n'y  avait  pas  de 
«  forces.  Ils  passèrent  devant  le  Fort,  &  l'on  crut  qu'ils 
«  allaient  aborder;  mais,  faisant  signe  qu'ils  étaient  des 
«  amis,  ils  passèrent  outre  &  continuèrent  leur  chemin, 
«  jusqu'à  ce  qu'ayant  vu  des  maisons  abandonnées,  ils 
«  crurent  qu'on  s'était  retiré  par  la  défiance  qu'on  avait 
«  d'eux  :  ce  qui  les  choqua  tellement,  qu'ils  enfoncèrent  les 


MORT  DU   P.   GARREAU.    1 656. 


255 


RIR  PAR  LE  FEU  SIX 
DES     HURONS  CHRÉ- 


«  portes  &  pillèrent  tout  ce  qu'ils  y  rencontrèrent  (i).  »     (i)  Marie  de  rincar- 
Ils  en  usèrent  cependant  d'une  autre  manière  dans  les  natlon>  p-  532- 
maisons  qu'ils  trouvèrent  habitées,  même  par  desimpies    ,  Relationde  l65 
femmes,  8c  s'y  comportèrent  avec  modération  (2).  P.  6. 

xxxvm. 

Arrivés  ainsi  dans  leur  pays,  les  Agniers  donnèrent  la  les  agniers  font  pé 
vie  aux  captifs,  excepté  à  six  des  principaux  chrétiens, 
qu'ils  firent  périr  par  le  feu.  L'un  de  ceux-ci  fut  plus  tiens 
cruellement  torturé  que  les  autres,  parce  que  les  Agniers 
remarquèrent  en  lui  une  piété  plus  ardente  ;  &  pour  cela 
ils  lui  firent  souffrir  le  tourment  du  feu  trois  jours  entiers, 
pendant  lesquels  il  invoqua  sans  cesse  le  saint  nom  de 
Jésus,  &  ne  cessa  d'exhorter  les  compagnons  de  son  sup- 
plice. Un  Huron  chrétien,  qui  s'était  sauvé  du  feu  &  avait 
pris  la  fuite  à  demi  brûlé,  après  avoir  perdu  deux  doigts, 
porta  lui-même  la  nouvelle  de  cette  scène  d'horreur  (3).  (3)  Lettres  hiftori- 
Les  Algonquins  Outawas,  quoique  alliés  aussi  des  Fran-  q'ues  de  Marie  de  rin- 

,  .     .  .     -  ,  itt  carnation,  lettre  54e, 

çais,  n  étaient  pas  moins  exposes  que  les  Hurons  a  la  p.  532j  533. 

cruauté  des  Iroquois  ;  &,  cette  même  année,  le  3o  du  mois 
1,     .,  ,     .     .  „  (4)  Hiitoire  du  Mont- 

ci  avril,  les  Agniers  en  firent  un  épouvantable  massacre,  réai,  par  m.  Doiiier  de 
près  de  Villemarie  (4).  Casson,  1655  à  i656. 

xxxix. 

Vers  la  fin  de  ce  mois,  il  était  arrivé  à  Québec  cinquante  des  français  qui  al- 
canots  d'Outawas,  avec  deux  jeunes  Français,  qui  avaient    LAIENT  HIVERNER 

'  '  1  .  CHEZ   LES  OUTAWAS, 

suivi  ces  sauvages  deux  ans  auparavant,  &  qui  revenaient    se  désistent  par  la 

alors,  après  cette  longue  absence.  Ces  canots  étant  char-    crainte  des  agniers. 

gés  de  fourrures  causèrent  une  joie  universelle  à  Québec. 

On  les  reçut  au  bruit  du  canon,  &  les  capitaines  montèrent 

ensuite  au  Fort  Saint-Louis,  où  ils  firent  deux  présents  à 

M.  de  Lauson.  Par  l'un,  ils  demandaient  que  des  Français 

allassent  hiverner  dans  leur  pays  ;  &,  par  l'autre,  qu'on 

leur  donnât  des  missionnaires  (5).  Trente  jeunes  Français    (5)  Relation  de  i656, 

s'équipèrent  incontinent  pour  les  suivre  ;  on  désigna  les  p' 38# 

PP.  Garreau  &  Dreulliette,  comme  missionnaires,  & 

tous  partirent  au  bruit  du  canon.  A  peine  ces  voyageurs, 

montés  sur  soixante  canots,  avaient-ils  vogué  une  journée, 

que  deux  soldats,  envoyés  par  le  Gouverneur  des  Trois- 


256    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


Rivières,  vinrent  à  eux  &  leur  apprirent  que  des  Agniers, 
ennemis  des  Algonquins  &  des  Hurons,  étaient  en  campa- 
gne. Ces  Agniers  les  attendaient,  en  effet,  cachés  derrière 
une  pointe,  pour  les  surprendre  au  passage.  Mais  les 
autres,  à  la  faveur  de  la  nuit,  passèrent  si  leftement,  qu'ils 
ne  furent  pas  aperçus  &  arrivèrent  ainsi  aux  Trois-Ri- 
vières.  Là,  les  Français  qui  faisaient  partie  du  convoi, 
sachant  qu'il  y  avait  des  ennemis  dans  le  voisinage,  se 
désiftèrent  &  remirent  le  voyage  au  printemps  de  Tannée 
suivante  ;  les  deux  Pères  Jésuites,  un  Frère  &  trois  Fran- 
çais consentirent  néanmoins  à  poursuivre  leur  route. 


XL. 

UN    CONVOI  D'OUTAWAS 
EST  DÉFAIT    PAR  LES 


Les  sauvages  qui  composaient  ce  convoi  étaient  au 
AGNIERS.  LE  PERE  nombre  de  deux  cent  cinquante,  &  les  Agniers,  qui  cher- 
gahreau  blessé  mor-  chaient  à  tomber  sur  eux,  ne  faisaient  que  cent  vingt 

TELLEMENT.  ,  .      ,  .  .  . 

hommes  :  ce  qui  était  cause  que  ces  derniers,  pour  sur- 
prendre les  autres,  marchaient  la  nuit  &  se  cachaient  le 
jour  dans  les  bois.  Enfin,  ils  firent  si  bien,  qu'ils  prirent 
les  devants,  à  l'insu  de  ceux  même  qu'ils  voulaient  sur- 
prendre, se  retranchèrent  avec  des  arbres,  au  bord  du 
fleuve  Saint-Laurent,  sur  une  petite  éminence  au  pied  de 
laquelle  les  Outawas  devaient  passer,  &  placèrent  bon 
nombre  d'arquebusiers  dans  les  joncs  &  les  herbes  pour 
les  attendre.  Six  canots  Hurons  &  quelques  autres  Algon- 
quins, qui  s'étaient  joints  au  convoi,  tombèrent,  sans  le 
savoir,  dans  cette  embuscade,  le  3o  du  mois  d'août.  Arrivés 
à  la  portée  du  mousquet,  ils  essuient  tout  à  coup  une  dé- 
charge si  prompte  &  si  rude,  que  plusieurs  sont  tués  sur 
la  place;  &  incontinent  les  Iroquois,  se  jetant  sur  ceux  qui 
étaient  encore  en  vie,  les  entraînent  de  force  dans  leur  re- 
(0 Rdationde i656,  tranchement  (i).  Le  P.  Garreau  fut  atteint  d'une  balle, 
p- 4I-  qui  lui  rompit  l'épine  dorsale,  &  le  renversa  dans  le  canot 

qui  le  portait.  Ils  le  traînèrent  aussi  dans  leur  Fort,  le 
dépouillèrent  de  tous  ses  habits,  à  la  réserve  d'un  petit 
caleçon,  &  le  laissèrent  trois  jours  sur  la  plate  terre,  baigné 
dans  son  sang.  Les  Outawas,  qui  suivaient,  accoururent 
aussitôt;  mais,  à  leur  grande  surprise,  trouvant  dans  ce 


M.   DE  LAUSON   REPASSE  EN  FRANCE.    1 656.  25  J 

lieu  même  un  Fort  d'où  Ton  faisait  feu  sur  eux  de  tous 
côtés,  ils  essayent  vainement  de  forcer  les  Iroquois  d'en 
sortir,  &  sont  obligés  de  prendre  la  fuite. 

XLI. 

Cette  défaite  avait  eu  lieu  le  mercredi;  le  samedi  SUl-  MORT  DU  PÈRE  CARREAU 
vant  2  septembre,  ces  mêmes  Iroquois  apportèrent  le      A  VILLEMARIE- 
P.  Garreau  à  Villemarie,  où  il  mourut  de  sa  blessure, 
le  même  jour,  à  onze  heures  de  la  nuit,  muni  des  derniers 
sacrements,  &  assifté  par  le  P.  Pijart.  En  l'apportant 
ainsi,  ils  jetèrent  deux  petits  présents,  l'un  pour  dire  qu'ils 
étaient  marris  de  l'accident  qui  était  arrivé,  l'autre  pour 
essuyer  les  larmes  des  Français  (i).  Ceci  peut  expliquer   (i;  Relation  de  t656, 
ce  que  rapporte  M.  de  Belmont,  que  ce  Religieux  fut  assas-  p-  42, 
siné  par  un  Français  apoftat  (2).  C'eft  peut-être  ce  qui    (2)  Hiftoire  du  ca- 
fait  dire  à  l'auteur  de  la  relation  de  cette  année,  &  au  P.  Pi-  nada-  par  M-  de  Be!' 

'  mont. 

jart,  dans  le  procès-verbal  de  l'inhumation,  que  le  P.  Gar- 
reau avait  été  tué  par  les  Iroquois,  ce  Français  apostat 
s'étant  donné  à  ces  barbares.  La  relation  semble  dési- 
gner ce  misérable,  en  disant  que,  lorsque  le  P.  Garreau 
eut  été  traîné  dans  le  Fort,  il  jeta  les  yeux  sur  un  jeune 
Français  qui,  par  un  esprit  de  rage  &  de  trahison,  s'était 
jeté  parmi  les  Iroquois,  lui  fit  voir  l'énormité  de  son  crime, 
tira  des  regrets  &  des  larmes  de  ce  perfide,  &  lui  donna 
l'absolution,  le  disposant  à  la  mort,  que  l'autre  ne  croyait 
pas  si  voisine.  C'elt  qu'en  effet,  un  Iroquois  l'ayant  dé- 
couvert aux  Français  de  Villemarie,  cet  assassin  fut  pris, 
conduit  à  Québec  &  condamné  au  dernier  supplice,  qu'il 
endura  chrétiennement  (3).  (3)  Relation  de  1 65,3, 

XLII. 

Ce  fut  sans  doute  peu  de  temps  après  ce  massacre  DE  LAUSON  QUITTE 
que  M.  de  Lauson,  à  qui  la  charge  de  Gouverneur  général 
n'offrait  que  des  sujets  d'humiliation  &  d'amertume,  & 
devenait  un  fardeau  insupportable,  prit  le  parti  de  quitter 
le  Canada.  M.  de  Maisonneuve  venait  de  repasser  momen- 
tanément en  Europe,  comme  nous  le  dirons  bientôt,  & 
M.  de  Lauson,  ne  pouvant  plus  se  reposer,  comme  aupa- 
ravant, sur  lui,  pour  faire  tête  aux  Iroquois  &  parlementer 

TOME  II.  17 


LE  CANADA  ET  SIEURJ- 
EN  FRANCE. 


258    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

avec  eux,  quitta  enfin  Québec  &  s'embarqua  pour  la 
France  dans  l'été  de  1 656.  Il  se  retira  à  Paris,  au  cloître 
Notre-Dame,  chez  l'un  de  ses  fils,  chanoine  de  cette 
église,  où  il  put  se  reposer  de  ses  fâcheuses  &  inutiles  sol- 
licitudes, &  mourut  le  1 6  février  1 666,  âgé  de  quatre-vingt  - 

(1)  vie  de  la  Mère  deux  ans  (i),  après  avoir  vu  sa  famille  presque  éteinte  & 
Augustin6,  par  kPèrë  toutes  ses  espérances  déçues.  En  effet,  Tannée  i65q,  Louis 
Ragueneau,  îiv.  v,  de  la  Citière,  son  fils,  revenant  en  canot  de  file  d'Orléans, 
ehap.  v,  p.  320,  32i.  ge  nQya  /2\  ie  5  ma;    &  moumt  sans  poftérité  (3).  Jean 

(2)  Hiftoire  de  1  Ho-  J      w  -  \  ,       r  w  . 

tel-Dieu  de  Québec,  de  Lauson,  grand  benecnal,  fut  tue  par  les  Iroquois,  le 

p-  o2>93-  22  juin  1661,  comme  nous  le  raconterons  dans  la  suite;  & 

w  Ibld'  Charles  de  Lauson-Charny,  dont  nous  allons  parler,  étant 
devenu  veuf  au  mois  d'ocrobre  i656,  renonça  au  monde 

(4)  ibid.,  p.  104,  &  embrassa  l'état  ecclésiafiique  (4);  en  sorte  qu'il  ne  relia 
I0~'  I2?'  plus,  après  celui-ci,  aucun  héritier  du  nom  de  Lauson  en 

(5)  Mémoires  de  la  Canada  (5);  &  qu'enfin  la  plupart  des  grandes  concessions 
société  hjftonque  de  •  ava}ent  appartenu  à  cette  famille,  telles  que  les  îles  du 

Montréal,  p.  92,  g3.      t-  rr  _  7  ^ 

fleuve  Saint-Laurent  &  la  Citière,  furent  réunies  au  do- 

(6)  ibid.,  p.  69.  maine  du  Roi  (6).  les  conditions  prescrites  n'ayant  pas  été 

Queftions  seigneuria-  *  r 

jes,  vol.  a,  p. 87.  remplies. 

XLIII. 

M.  DE  LAUSON-CHARNY  Avant  de  quitter  le   Canada,   M.  de  Lauson  avait 

nommé,  pour  commander  en  sa  place,  celui  de  ses  trois 
fils  qu'il  croyait  le  plus  propre  à  procurer  le  bien  du 

(7)  Hiftoire  du  Ca-  pays  (7).  Jean  de  Lauson,  qu'il  avait  fait  son  lieutenant 
nada  par  m.  de  Bel-  au  Gouvernement  général  du  pays  &  décoré  du  titre  de 

grand  Sénéchal  de  la  Nouvelle-France,  avait  servi  dans 

(8)  Hiftoire  de  l'Hô-  le  régiment  de  Navarre  &  dans  celui  de  Picardie  (8);  & 
tei-Dieu  de  Québec,  qUOiqUe  son  expérience  dans  le  métier  des  armes  eût  pu 

le  faire  préférer  aux  autres,  son  père  avait  donné  cepen- 
dant la  place  de  Gouverneur  général  à  Charles  de  Lauson- 
Charny,  étranger  à  la  guerre,  mais  qui,  sans  doute,  pa- 
raissait offrir,  sous  d'autres  rapports,  plus  de  garanties  pour 
s'acquitter  dignement  de  cet  emploi  (*).  Toutefois,  l'admi- 


OCCUPE  PROVISOIRE- 
MENT LA  PLACE  D3 
GOUVERNEUR. 


(*)  La  Mère  Juchereau,  dans  son  Histoire  de  V Hôtel-Dieu  de 
Québec,  écrit  cependant  «  que  M.  de  Lauson,  en  repassant  en  France, 


M.   DE  LAUSON-CHARNY  GOUVERNEUR.    1 656.  25g 

niïtration  du  fils  ne  fut  pas  plus  heureuse  que  ne  l'avait 
été  celle  du  père  ;  8c  on  conçoit  que,  dans  l'état  si  désolant 
de  faiblesse  où  celui-ci  laissait  la  Colonie,  il  était  difficile 
que  l'autre  put  la  relever  du  mépris  où  elle  était  tombée 
dans  femme  des  barbares,  comme  la  suite  le  fit  voir. 

Les  Hurons  de -file  d'Orléans,  qui  ne  se  croyaient 
plus  en  sûreté,  s'étaient  tous  réfugiés  à  Québec  (i);  8c, 
se  voyant  abandonnés  des  Français,  avaient,  dans  un  mo- 
ment de  dépit,  envoyé  secrètement  des  députés  aux  Agniers, 
pour  leur  demander  de  les  recevoir  dans  leur  canton,  afin 
de  ne  plus  faire  avec  eux  qu'un  seul  peuple  (2).  L'automne 


XLIV. 

LES  AGNIERS  SOMMENT 
M.  D"E  LAUSON-CHARNY 
DE  LEUR  LIVRER  LES 
HURONS. 

(1)  Lettres  hiflori- 
ques  de  Marie  de  l'In- 
carnation, lettre  54, 
p.  533. 

(2)  Hiïtoire  de  La 


de  cette  même  année  i656,  ces  barbares  accordèrent  la  Nouvelle -France  par 
paix  aux  Hurons,  mais  à  condition  que,  le  printemps  îfvPyne .  ^vllevQlx" 
suivant,  ceux-ci  monteraient  tous  à  Agnié,  pour  n'habiter 
dorénavant  qu'une  même  terre  avec  eux.  Le  temps  déter- 
miné étant  venu,  une  troupe  de  cent  jeunes  guerriers  bien 
résolus  partit  de  ce  pays  ;  &  descendant  le  fleuve  Saint- 
Laurent,  s'arrêta  à  trois  ou  quatre  journées  de  Québec, 
où  trente  se  détachèrent  des  autres,  pour  aller  se  présen- 
ter aux  Hurons  &  les  sommer  de  tenir  la  parole  qu'ils 
leur  avaient  donnée.  Le  capitaine  de  cette  escouade,  le 
lendemain  de  son  arrivée,  demanda  audience,  &  exposa 
nettement,  dans  l'assemblée  des  Français  &  des  Hurons, 


«  en  i656,  avait  laissé  le  Sénéchal,  son  fils,  commandant  pour  une 
«  année,  en  attendant  l'arrivée  du  nouveau  Gouverneur,  qui  fut 
a  M.  d'Argenson  (?).  »  C'efî  ici  une  aberration  de  l'écrivain.  M.  de 
Belmont,  dans  son  Histoire  du  Canada,  sous  l'année  1 657,  dit  expres- 
sément :  «  Cette  année,  M.  de  Charny  commanda  à  la  place  de  M.  de 
«  Lauson,  son  père,  &  lui  (M.  de  Charny)  s'en  étant  allé,  M.  d'Ail- 
«  lebouft  reprit  le  gouvernement  (4).  »  Le  journal  des  Jésuites  & 
d'autres  documents  (5)  supposent  en  effet  que  M.  de  Charny  com- 
mandait dans  le  pays  après  le  retour  de  son  père  en  France.  Enfin,  deux 
a£tes  publics,  passés  à  Québec  en  1657,  l'un  du  26  du  mois  de  juin, 
qualifie  M.  de  Charny  commandant  de  la  Nouvelle-France  (6);  & 
l'autre,  du  i3  septembre  suivant,  l'appelle  Gouverneur  du  pays  [y), 
titre  qu'il  conserva  jusqu'au  18  du  même  mois,  où  il  partit  pour  la 
France,  &  fut  remplacé  par  M.  d'Aillebouft. 


(3)  p.  110. 

(4)  Hiftoire  du  Ca- 
nada, 1657. 

(5)  Archives  de  la 
Propagande  à  Rome,- 
vol.  America  3.  Ca- 
nada, folio  1 1,  art.  49. 

(6)  Rouer,  notaire, 
26  juin  1657.  Regiftre 
des  informations,  i5 
janvier  i658. 

(7)  Audouart,  no- 
taire, 1  3  sept.  1657. 


2Ô0    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


le  sujet  de  son  ambassade,  déclarant  qu'il  venait  chercher 
ces  derniers,  &  menaçant  même  M.  de  Charny,  qui  était 
présent,  s'il  s'opposait  à  leur  départ.  «  Onnontio,  »  lui  dit-il 
«  d'un  ton  plein  de  colère,  en  s'adressant  à  lui  personnel- 
«  lement,  «  Onnontio,  ouvre  tes  bras  &  laisse  aller  tes  en- 
«  fants  de  ton  sein.  Si  tu  les  tiens  plus  longtemps  si  serrés, 
«  il  eft  à  craindre  qu'on  ne  te  blesse,  quand  nous  vou- 
«  drons  les  frapper;  &  puisque  nous  n'avons  pas  assez 
«  de  canots  pour  emmener  tant  de  monde,  prête-nous  tes 

(i)  Relation  cie  ib5  j,         ,    ,  ,  « 

pUo.  «  chaloupes  (i).  ». 

XLV. 

M.  de  lausox-charny        On  aura,  sans  doute,  de  la  peine  à  comprendre,  dit 
consent  A  laisser  à  ce     .     j    p   de  charlevoix   ce  qui  obligea  M.  de 

CONDUIRE  LES  HURONS  >  .  . 

j  CHES  LES  AGNIERS.      Lauson  (Charny)  à  souffrir  cette  insolence,  dans  un  temps 
où  il  n'avait  point  d'autres  ennemis  sur  les  bras  que  le 
seul  canton  d'Agnié;  &  il  eft  certain,  ajoute-t-il,  qu'il  ne 
témoigna  aux  Agniers  aucun  ressentiment  (*)  des  discours 
(2)  Histoire  de  la  hautains  de  leur  orateur  (2).  Bien  plus,  dans  sa  réponse, 

Nouvelle-France    par        ^    y  fit    jnterpréter  par  ]e  p.  Le  Moine,  il  leur  dit, 

le  P.  de  Charlevoix,    *■  r  i  ;  > 

11V.  VII,  p.  33o. 


V 


(*)  Il  eft  difficile  de  concilier  ce  que  dit  ici  le  P.  de  Charlevoix 
avec  ce  que  suppose  un  écrivain  moderne,  savoir  :  «  Que  M.  de 
«.  Charny,  bien  qu'il  ne  fût  pas  homme  de  guerre,  était  jeune,  actif 
«  &  brave;  qu'il  payait  de  sa  personne,  &  ne  manquait  point  de 
«  courir,  au  premier  signal,  aux  lieux  que  les  Agniers  menaçaient.  » 
Nous  ne  connaissons  aucune  de  ces  occasions  où  M.  de  Charny  ait 
ainsi  montré  son  courage,  spécialement  contre  les  Agniers;  &  ce  qui 
eut  lieu  à  l'occasion  de  l'enlèvement  des  Hurons  montre  mani- 
feftement  le  contraire.  Au  refte,  nous  faisons  ici  cette  remarque  pour 
juftifier  la  vérité  de  ce  que  nous  racontons  du  gouvernement  de 
M.  de  Lauson  &  de  celui  de  M.  de  Charny,  sous  lesquels  les  Agniers 
n'éprouvèrent,  de  leur  part,  presque  aucune  résiftance  sérieuse,  & 
devinrent  de  plus  en  plus  insolents  à  l'égard  des  Français.  Le  P.  Le- 
mercier  écrivait  en  effet,  le  6  juin  1 65 6,  aù  P.  Cellot,  Provincial  de 
Paris  :  «  Depuis  la  deftruclion  du  pays  des  Hurons,  les  Iroquois  ont 
a  toujours  avancé  leurs  conquêtes,  &  se  sont  rendus  si  redoutables 
«  dans  ce  pays,  que  tout  plie  sous  leurs  armes.  Ils  ont  encore  la  force 
«  en  mains,  &  il  ne  tenait  qu'à  eux  de  massacrer  le  refte  de  la  Co- 
/l} Relation  de  iCt-t  11  lonie  Française,  ne  trouvant  presque  point  de  résiftance,  ni  du 
«  côté  des  Français,  ni  du  côti  des  sauvages  nos  confédérés  (3).  » 


HURONS  ENLEVÉS  ET  MASSACRÉS.    l65j.  2Ôl 

le  lendemain  :  «  Onnontio  aime  les  Hurons;  mais  ce  sont 
«  des  enfants  qui  ne  sont  plus  au  maillot,  ils  sont  assez 
«  grands  pour  être  hors  de  tutelle.  Ils  peuvent  aller  où  ils 
«  voudront,  sans  qu1  Onnontio  y  mette  aucun  empêche- 
«  ment,  &  il  ouvre  ses  bras  pour  les  laisser  aller  (i).  »  On  (0  Relation  de  i657, 
ne  fournit  pas  cependant  aux  Iroquois  les  chaloupes  qu'ils  p" 
avaient  demandées  :  ce  qui  les  obligea  à  conftruire  des 
canots;  &  ils  mirent  tant  d'activité  dans  ce  travail,  qu'en 
moins  de  cinq  ou  six  jours  ils  en  eurent  suffisamment, 
pour  embarquer  les  Hurons  qui  s'étaient  donnés  à  eux, 
c'est-à-dire  ceux  de  la  nation  de  l'Ours,  l'une  des  trois 
tribus  dont  se  composait  la  Colonie  Huronne.  La  nation 
de  la  Corde  refusa  de  quitter  Québec  &  les  Français, 
tandis  que  ceux  de  la  nation  du  Rocher  résolurent  de  se 
donner  aux  Iroquois  d'Onnontagué,  au  nombre  de  cin- 
quante, tant  hommes  que  femmes  &  enfants  (2).  ^(a)Reiationdei657, 

XLV. 

Ceux  du  Rocher,  après  avoir  fait  leurs  adieux  à  les  hurons  du  rocher 
M.  de  Charny,  aux  Pères  Jésuites  &  aux  sauvages  qui 
reliaient  encore  à  Québec,  s'embarquèrent  le  16  juin  1 65 

7>  CONDUISAIENT 

avec  des  coloris  &  le  P.  Ragueneau,  dans  trois  cha- 
loupes Françaises  qui  les  transportèrent  à  Villemarie.  Là 
ils  attendirent  les  Onnontagués,  qui  avaient  promis  d'aller 
les  y  chercher,  pour  les  conduire  ensuite  dans  leur 
pays  (3).  Ils  vinrent,  en  effet,  les  y  trouver,  &  se  mirent  (3)  Relation  de  1657, 
en  marche  avec  eux  le  26  juillet  1657.  Chemin  faisant,  on  p' 23' 24' 
craignait  la  rencontre  des  Agniers,  partis,  disait-on,  au 
nombre  de  cent,  pour  s'emparer  de  ces  mêmes  Hurons 
&  les  conduire  en  captivité  chez  eux;  mais  le  malheur  de 
ces  derniers  vint  de  la  part  de  ceux-là  mêmes  qui  les  con- 
duisaient, &  qui  leur  avaient  promis  une  fidélité  si  invio- 
lable par  tant  de  pourparlers,  tant  d'ambassades,  tant  de 
présents  solennels.  Le  3  du  mois  d'août,  sur  les  quatre 
ou  cinq  heures  du  soir,  un  capitaine  Onnontagué,  homme 
impudique,  s'étant  vu  repoussé  durant  quatre  jours  par 
une  femme  Huronne,  commença  enfin  le  premier  acle 
d'une  cruelle  tragédie,  en  fendant  d'un  coup  de  hache  la 


MASSACRÉS  PAR  LES 
ONNONTAGUÉS QUI  LES 


2Ô2    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)Relationde  1657, 
P-  H,  55. 

XLVI. 

AUTRES  HURONS  CON- 
DUITS A  AGNIÉ.  ON- 
NONTAGUÉS  QUI  HI- 
VERNENT A  QUÉBEC 
POUR  EMMENER  LE 
RESTE  DES  HURONS. 


(2)  Relation  de  i658, 
p.  9. 


tête  à  cette  femme.  Les  Onnontagués  se  mettent  aussitôt 
sous  les  armes,  &  tombent  sur  les  Hurons,  qu'ils  massa- 
crent à  la  vue  de  leurs  femmes  &  de  leurs  enfants.  Il  y 
eut  sept  chrétiens  tués  à  coup  de  hache  &  de  couteau  ;  les 
femmes  &  les  enfants  furent  faits  captifs  &  dépouillés  de 
tout  leur  bagage,  même  des  aumônes  qu'on  leur  avait  faites 
à  Québec.  Les  Français  du  convoi  n'étaient  pas  en  force 
pour  s'opposer  à  ces  cruautés;  ils  eurent  la  douleur  d'en 
être  les  témoins  &  de  garder,  malgré  eux,  une  trille  neu- 
tralité entre  les  assassins  &  les  victimes.  Mais  le  P.  Ra- 
gueneau  ayant  ensuite  reproché  aux  Onnontagués  une 
si  noire  perfidie,  le  capitaine  dont  nous  parlons  eut  bien 
l'impudence  de  lui  répondre  publiquement  que  M.  de 
Lauson-Charny  &  d'autres  lui  avaient  donné  commission 
d'en  user  ainsi  envers  les  Hurons  (i). 

Quoique  M.  de  Charny  n'eût  pas  connaissance  d'une  si 
atroce  trahison,  il  désirait  vivement,  à  son  tour,  de  se  dé- 
charger d'une  adminiftration  devenue  aussi  insupportable 
pour  lui  qu'elle  l'avait  été  pour  son  père,  &  attendait 
avec  impatience  l'arrivée  de  M.  d'Argenson,  nommé  Gou- 
verneur au  mois  de  janvier  de  cette  année  1657.  Un  évé- 
nement, qui  eut  lieu  le  g  du  mois  d'août  suivant,  était  bien 
propre  à  la  lui  faire  désirer  avec  plus  d'ardeur  encore. 
Des  Agniers,  au  nombre  de  vingt,  se  présentèrent  à  Qué- 
bec pour  entraîner  le  refte  des  Hurons;  ceux-ci  n'étant 
pas  soutenus,  quelques-uns  d'entre  eux  s'embarquèrent, 
le  21,  avec  ces  Iroquois,  pour  aller  se  fixer  à  Agnié; 
&  le  26,  le  P,  Le  Moyne  les  y  suivit  avec  quelques  autres 
Hurons  (2).  Bien  plus,  cinquante  Onnontagués,  demeurés 
auprès  de  Québec  pour  emmener  ce  qui  reliait  encore, 
envoyèrent  à  ces  Hurons,  le  3  septembre,  deux  ambas- 
sadeurs pour  les  presser  de  se  retirer  à  Onnontagué; 
&  comme  les  Hurons  se  voyaient  deftitués  de  tout  appui, 
M.  de  Charny  les  abandonnant  à  eux-mêmes,  tout  ce  qu'ils 
purent,  dans  ces  circonftances,  fut  de  traîner  en  longueur 
&  de  renvoyer  leur  transmigration  au  printemps  suivant. 


m.  d'ailleboust  gouverneur.  1657. 


263 


quitte  le  canada; 
m.  d'ailleboust  le 


Heureusement,  les  Iroquois  agréèrent  ce  délai  ;  mais,  pour 
que  les  Hurons  ne  leur  échappassent  pas,  ils  résolurent 
de  passer,  6c  passèrent,  en  effet,  l'hiver  auprès  des  Fran- 
çais de  Québec  (1).  C'est  que,  depuis  que  les  Onnontagués  (0  Relation  de  1 658, 
avaient  chez  eux  des  Français  &  des  Jésuites,  ils  en  étaient  p'  9* 
devenus  plus  audacieux  &  plus  insolents.  Ils  pillaient  même 
les  maisons  écartées,  en  tuaient  ou  en  enlevaient  le  bétail; 
8c  ce  qui  excitait  les  juftes  plaintes  des  habitants,  c'efï  que 
personne  ne  les  mettait  à  couvert  de  ces  brigandages. 

XLVII. 

On  conçoit  que,  dans  une  si  trifïe  situation,  M.  de  m.  de  lauson-charny 
Charny  avait  les  motifs  les  plus  pressants  &  les  plus  im 
périeux  pour  désirer  l'arrivée  du  nouveau  Gouverneur,  remplace. 
Mais,  le  20  du  mois  d'août,  apprenant  que  celui-ci  avait  été 
obligé  de  relâcher  en  France  après  être  parti  de  ce 
pays  (2),  &  qu'il  ne  viendrait  en  Canada  que  l'année  (2)  Journal  des  Jé- 
d'après,  il  résolut  de  se  démettre  de  sa  place,  sans  l'atten-  sultes' 20aout  1  _7" 
dre  plus  longtemps  ;  &,  au  lieu  de  laisser  le  commande- 
ment à  son  frère  le  Sénéchal,  il  jugea  sans  doute  qu'il 
n'avait  rien  de  mieux  à  faire,  dans  des  circonftances  si 
orageuses,  que  de  le  donner  à  M.  d'Ailleboult,  revenu  de 
France,  le  29  juillet  de  cette  année  1637,  avec  M.  de  Mai- 
sonneuve,  comme  nous  le  dirons  bientôt.  Sur  ces  entre- 
faites, le  P.  Poncet  partit  de  Québec  pour  Villemarie, 
dans  le  dessein  de  se  rendre  de  là  à  Onnontagué;  &  M.  de 
Charny,  profitant  de  cette  occasion,  écrivit  à  M.  d'Aille- 
bouft  pour  le  prier  de  se  charger  du  Gouvernement  en  sa 
place.  Il  paraît  même  qu'il  se  démit  par  la  lettre  qu'il  lui 
écrivit  alors;  du  moins,  M.  d'Aillebouft,  étant  arrivé  à 

z-\    /,        1  -1        »  1     •    1  i         •    /o\       r  (3)  Journal  des  Jé- 

Quebec  le  12  septembre  a  huit  heures  du  soir  (3),  y  nt  ce  su-nes>  I2  sepiembre 
jour-là  même  un  acte  de  sa  nouvelle  charge  (4)  ;  &  six  jours  i657. 
après,  M.  de  Charny  partit  de  Québec  sur  le  navire  du  J^^H^^ 
capitaine  Poulet  (5).  Etant  alors  veuf  &  dégoûté  des  vains  regïftre  Ursuiines, 
honneurs  du  monde,  il  résolut  de  se  consacrer  à  Dieu  p"^\      ,'.  T- 

/  _  (5)  Journal  des  Je 

dans  l'état  ecclésiaftique  (6)  ;  &  après  avoir  reçu  les  saints  suites,  1657. 
Ordres,  il  revint  en  Canada  pour  y  exercer  le  saint  mi-    (6)  Hiïton-e  de  i'hô- 

.  1  tel-Dieu  de  Québec, 

niltere,  comme  nous  le  raconterons  plus  tard.  P.  ï0^  I05. 


TAGUES  RESTES  A 
QUÉBEC. 


264    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

XLV1IL 

insolence  des  oNNON-        Le  6  octobre  suivant,  on  apprit  enfin  à  Québec  le 
massacre  des  Hurons,  arrivé  le  3  août;  &,  à  cette  nouvelle, 
ceux  de  cette  nation  qui  reliaient  encore  dans  ce  pofte 
eurent  lieu  de  s'applaudir  d'avoir  échappé  à  la  mort,  par 
(0 Relation  de  1 658,  le  délai  qu'ils  avaient  mis  à  leur  départ  (i).  Toutefois, 
p" I(D"  quoique  la  nouvelle  de  ce  massacre  fût  publique,  les  cin- 

quante Onnontagués,  dont  nous  venons  de  parler,  ne  lais- 
sèrent pas  de  demeurer  toujours  à  Québec,  pour  attendre 
le  retour  du  printemps,  dans  l'espérance  &  la  résolution 
arrêtée  de  conduire  avec  eux  les  derniers  débris  de  la 
nation  Huronne;  &  cette  audace,  qui  les  retint  près  de 
Québec,  sauva  la  vie  aux  Jésuites  &  aux  Français  d'On- 
{î)lbù.t  p.  9.  nontagué,  comme  nous  le  dirons  en  son  lieu  (2).  Mais 
ce  qui  montre  de  plus  en  plus  l'insolence  des  Onnonta- 
gués, &  le  mépris  où  était  tombée  dans  leur  esprit  la 
Colonie  Française,  c'efc  que  les  Iroquois  de  cette  nation, 
à  l'occasion  du  massacre  qu'ils  venaient  de  faire  des 
Hurons,  eurent  l'impudence  d'envoyer  deux  présents  au 
Gouverneur  général,  qu'ils  croyaient  être  encore  M.  de 
Charny,  pour  lui  dire,  par  le  premier  :  qu'ils  ne  consen- 
taient pas  au  meurtre  fait  en  chemin  par  leur  jeunesse  ;  &, 
par  le  second,  qu'ils  payaient  les  torts  qu'elle  avait  faits 
aux  habitations  françaises  par  des  pillages  &  des  tueries 

(3^  Journal  des  Je-    ,  >  r  r 

suites,  200a.  i657.    des  beitiaux  (3). 

XLIX. 

m.  d'ailleboust  prend        M.  d' Ailiebouft,  indigné  d'une  trahison  si  infâme  &  si 
des  moyens  pour        ij    &  voulant  d'ailleurs  mettre  un  terme  aux  brigan- 

PROTEGER     LES     HU-  >  ° 

rons  et  les  fran-  dages  exercés  impunément  par  les  Onnontagués  dans  les 
environs  de  Québec,  tint  un  conseil  avec  les  Français  de 
ce  pofte  le  21  octobre  1657,  &  pour  en  venir  à  des  réso- 
lutions efficaces,  il  déclara  :  i°  que,  sans  aller  attaquer 
ces  barbares,  on  pourrait  repousser-  leurs  insultes  par  la 
force;  20  qu'on  traiterait  toujours  en  amis  les  Hurons  & 
les  Algonquins;  3°  enfin,  qu'on  empêcherait  les  Iroquois 
de  leur  faire  aucun  tort  à  la  vue  des  habitations  Fran- 
çaises. Bien  plus,  ce  même  jour,  il  assembla  les  Hurons 
&  les  Algonquins,  leur  promit  aide  &  protection  dans  toute 


CAIS. 


m.  d'ailleboust  gouverneur.  1657. 


265 


Tétendue  du  pays  qui  était  à  la  vue  des  habitations 
Françaises,  &:  leur  déclara  en  même  temps  qu'ils  pou- 
vaient attaquer  &  combattre  les  Iroquois,  pourvu  qu'ils  le 
rissent  hors  de  cette  étendue  (1).  Enfin,  pour  ne  pas  les    (i)Reiationde  i65S, 
laisser  plus  longtemps  exposés  à  la  fureur  des  Iroquois,  p* I0, 
il  leur  fit  bâtir  un  Fort  au  sein  même  de  Québec  (2),  &   (2;  Relation  de  :6ôo, 
l'établit  sur  la  hauteur,  à  côté  du  château  Saint-Louis,  afin  F'  *4' 
qu'ils  fussent  protégés  &  mis  à  couvert  par  l'artillerie,  & 
qu'en  cas  de  besoin  ils  pussent  même  se  réfugier  dans  le 
château  (3).  Ce  réduit  était  de  forme  carrée,  d'environ    (3)  Dépôtdes Coio- 
cent  cinquante  pieds  sur  chaque  face,  avec  deux  entrées  oluébec^iTts/1^  de 
au  milieu,  l'une  au  nord,  l'autre  au  midi  :  &  comme  il  se 
trouvait  entre  le  château  Saint-Louis  &  la  grande  église  de 
Notre-Dame,  il  donnait  aux  sauvages  chrétiens  la  facilité 
de  se  rendre  à  l'église  sans  danger.  C'eft  ce  qui  faisait 
dire  au  P.  Jérôme  Lallemant  :  «  Quelques-uns  de  nos 
«  Pères  s'occupent  à  cultiver  les  deux  Églises  Algonquine 
«  &  Huronne,  que  la  crainte  des  ennemis  resserre  auprès 
«  de  nous,  leur  donnant  la  commodité  de  s'acquitter 
«  de  tous  les  devoirs  des  meilleurs  chrétiens.  Si  ceux 
«  qui  sont  obligés  de  s'écarter  dans  les  terres,  pour 
«  la  chasse,  pouvaient  mener  avec  eux  quelque  Père  qui 
«  les  réconciliât  avec  Dieu  dans  le  danger,  ils  s'y  tien- 
«  draient  avec  bien  plus  d'assurance  (4).  »  M.  d'Aillé-   (4)  Relation  de  1 65  9, 
bouft  fit  plus  encore.  Pour  protéger  aussi  les  habitants  de  p' 
la  campagne,  exposés  jusqu'alors  aux  insultes  des  Iro- 
quois,  il  ordonna  de  conftruire  quelques  redoutes  écartées, 
où  ils  pussent  se  retirer,  en  cas  d'attaque;  &,  non  content 
d'avoir  donné  ces  ordres,  il  allait  lui-même  en  per- 
sonne pour  visiter  les  travaux.  Ainsi  voyons-nous  que, 
le  23  mars  suivant,  il  se  rendit  dans  ce  dessein  à  la  côte 
de  Beaupré,  où  il  avait  ordonné  de  conftruire  une  de  ces 

redoutes  (5).  '  (5)  Journal  des  Jé- 

suites, 23  mars  i658. 

L'attitude  que,  sous  le  gouvernement  de  MM.  de 
Lauson,  les  Iroquois  avaient  prise  à  l'égard  des  Français 
faisait  assez  comprendre  que  ces  barbares  ne  tarderaient 


2Ô6    11e  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

pas  à  leur  déclarer  de  nouveau  la  guerre,  dès  qu'ils  croi- 
raient en  avoir  une  occasion  favorable,  comme  ils  rirent 
vers  la  fin  de  Tannée  1657.  Mais,  avant  d'entreprendre  le 
récit  de  cette  quatrième  &  cruelle  guerre,  il  elt  nécessaire 
d'exposer  ici  divers  événements  politiques  ou  religieux 
arrivés  dans  cet  intervalle  de  temps,  depuis  la  paix  faite  en 
1 655 .  Nous  avons  voulu  les  raconter  à  part,  afin  de 
mettre  plus  de  clarté  &  de  liaison  dans  les  récits  que 
nous  allons  en  faire. 


CHAPITRE  XII 


evenements  politiques  ou  religieux  antérieurs  a 
l'arrivée  du  vicaire  apostolique  en  canada, 
de  1 655  a  1659. 


I. 

sage  prévoyance  de        Quoique  M.  de  Maisonneuve  ne  comptât  pas  sur  la 
m.  de  maisonneuve,  durée  de  la     •     y  résojut  de  pronter  de  ce  calme  passa- 

AVANT     SON    DEPART  . 

pour  la  france.  ger  pour  faire  un  nouveau  voyage  en  France,  alors  que 
sa  présence  semblait  devoir  être  moins  nécessaire  à  Ville- 
marie;  &  comme  les  Iroquois  pouvaient  reprendre  les 
armes  durant  son  absence,  &  recommencer  les  holtilités, 
sa  prudence  lui  inspira,  avant  son  départ,  une  très-sage 
mesure,  qui  eut  son  effet.  La  plupart  des  colons  se  livraient, 
comme  nous  l'avons  dit,  au  défrichement  des  terres  qui 
leur  avaient  été  données  l'année  précédente  ;  &  ces  terres 
étaient  trop  éloignées  du  Fort  de  Villemarie  pour  qu'ils 
pussent  y  travailler  en  assurance,  si  la  guerre  venait  à  se 
rallumer.  Il  était  cependant  nécessaire  qu'ils  s'appliquassent 


M.  DE   MAISONNEUVE   EN  FRANCE. 


i 655- i 656. 


267 


à  l'agriculture,  afin  de  subsifter  par  ce  moyen.  Pour  leur 
procurer  donc  des  terres  où  ils  pussent  travailler  avec 
moins  de  danger,  M.  de  Maisonneuve,  au  nom  des  Asso- 
ciés, permit,  le  23  août  i655,  à  tous  les  colons,  de  défri- 
cher sur  le  domaine  des  seigneurs"  autant  de  terre  qu'il 
leur  plairait,  soit  sur  les  terres  où  le  bois  était  encore  de- 
bout, soit  sur  celles  où  il  était  simplement  abattu  &  non 
débité;  avec  promesse  de  les  en  laisser  jouir  jusqu'à  ce 
qu'il  leur  eût  fait  défricher  une  quantité  égale  de  terre  sur 
leurs  propres  concessions  ou  ailleurs.  En  même  temps  il 
donna  à  M.  Closse  le  pouvoir  de  leur  diftribuer  lui-même 
ces  terres,  avec  ordre  de  délivrer  à  chacun  une  recon- 
naissance signée  de  lui,  qui  lui  serait  représentée  à  lui- 
même  après  son  retour  (1). 

Jusqu'alors  M.  de  Maisonneuve  avait  heureusement 
commencé  d'exécuter  les  desseins  de  la  Compagnie  de 
Montréal.  Il  s'était  établi  dans  cette  île,  &  s'y  était  main- 
tenu malgré  les  fréquentes  attaques  des  Iroquois;  il  avait 
formé  le  noyau  d'une  colonie  digne  du  nom  Français  &  de 
la  religion  catholique,  qu'elle  faisait  respecter  &  aimer  des 
sauvages.  Cette  colonie  avait  été  la  sûreté  du  pays;  &  la 
dernière  recrue,  dont  il  venait  de  la  grossir,  faisait  espérer 
que  Villemarie  continuerait  d'être,  comme  par  le  passé, 
un  avant-pofte  assuré  &  un  boulevard  pour  toute  la  colo- 
nie Française.  Enfin  l'agriculture,  à  laquelle  chacun  se 
livrait  à  l'envi,  les  ouvriers  des  professions  mécaniques 
les  plus  utiles,  dont  Villemarie  était  pourvue,  l'établisse- 
sement  d'un  certain  nombre  de  vertueux  ménages,  subsis- 
tant par  leur  propre  travail  :  tous  ces  avantages  semblaient 
assurer  l'avenir  prospère  de  cette  colonie.  Mais  il  lui  man- 
quait encore  un  secours  essentiel  à  toute  société  catho- 
lique :  un  clergé  &  un  évêque,  comme  la  Compagnie  de 
Montréal  s'était  proposé  de  l'en  doter  dès  le  commence- 
ment. M.  de  Maisonneuve  s'était  occupé  activement  de  ce 
dessein  dans  son  voyage  de  1646,  &  ce  fut  encore  ce  motif 
qui,  à  la  fin  de  l'année  1 655,  le  conduisit  de  nouveau  dans 


(i)  Archives  du  se 
minaire  de  Villemarie,. 
île  de  Montréal,  n°  544, 
25  août  1 65  5 . 

II. 

M.  DE  MAISONNEUVE  SE 
PROPOSE  D'AMENER 
DE  FRANCE  DES  PRÊ- 
TRES ET  DES  HOSPI- 
TALIÈRES POUR  VILLE- 
MARIE. 


2Ô8    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


VEUT  PRESSER  M. 
OLIER  D'ENVOYER  DE 
SES  PRÊTRES  A  VILLE- 


lancienne  France.  Il  se  proposait  de  demander  l'érection 
d'un  siège  épiscopal  en  Canada;  de  presser  M.  Olier,  qui 
avait  déjà  établi  la  Compagnie  de  Saint-Sulpice,  formée  en 
vue  de  Villemarie,  d'y  envoyer  de  ses  prêtres,  qui  fussent 
attachés,  d'une  manière  fixe,  au  service  de  la  colonie; 
enfin  de  procurer  qu'on  donnât  la  conduite  de  l'Hôtel-Dieu 
à  des  Sœurs  du  nouvel  Inflitut  de  Saint-Joseph,  formé  de- 
puis peu  par  M.  de  la  Dauversière,  également  en  vue  de 
Villemarie  :  trois  objets  que  la  Compagnie  de  Montréal 
s'était  proposés  au  commencement,  &  qui  avaient  été  re- 
tardés jusqu'alors  par  un  concours  de  circonftances  indé- 
pendantes de  la  volonté  des  Associés. 

m.  de  maisonneuve        On  a  vu  que ,  s'ils  avaient  entretenu  jusqu'alors,  à 
Villemarie,  deux  Pères  Jésuites  (i),  ce  n'était  qu'en  atten- 
dant l'arrivée  des  prêtres  dont  nous  parlons.  Plusieurs 
marie.  fois  ces  Religieux  avaient  eux-mêmes  témoigné  le  désir 

fil  Premier  établiss.  .         ,       ,  ,  ,  . 

deiaFoi,t.ii,P.5i-52.  d  être  décharges  de  cette  œuvre,  étrangère  a  leurs  mis- 

(2)  Hiftoire  du  Ca-  sions  (2);  &,  dans  l'impuissance  où  ils  se  voyaient  de  suf- 
mont  ^  M' de  Bel"  fire  à  tout,  il  arrivait  que,  par  intervalles,  Villemarie  se 

trouvait  sans  missionnaires.  De  là  M.  de  Maisonneuve, 
M.  &  madame  d'Aillebouft,  mademoiselle  Mance  &  plu- 

(3)  Regiitrè  des  as-  sieurs  autres  avaient-ils  souvent  écrit  à  M.  Olier  (3),  pour 
semblées  du  semi-  j  presser  de  remplir  ses  anciennes  promesses,  en  leur  en- 

naire  de  Saint-Sulpice        r  *  .... 

de  Paris,  3i  mars  voyant  des  prêtres  formés  de  sa  main.  Enfin  celui-ci  étant 
i6ôi-  tombé  en  paralysie,  M.  de  Maisonneuve,  qui  craignait 

qu'il  ne  mourût  sans  en  avoir  envoyé  aucun,  résolut,  pour 
l'y  déterminer  efficacement,  de  faire  ce  nouveau  voyage 
en  France,  de  concert  avec  M.  d'Aillebouft  &  M.  Des- 
musseaux.  Après  s'en  être  ouvert  confidemment  à  made- 
moiselle Mance,  qui  le  fortifia  encore  dans  l'exécution  de 
ce  dessein,  il  annonça  son  départ  aux  colons  de  Villema- 
rie, en  les  assurant  que  ce  voyage  procurerait  le  bien  de 
tous,  quoiqu'il  ne  leur  en  fît  pas  connaître  l'objet;  & 
comme  l'expérience  leur  avait  heureusement  appris  que 
toutes  ses  absences  tournaient  à  leur  grand  avantage,  ils 
se  consolèrent  par  l'espérance  de  quelque  secours  nou- 


M.   DE   M  Al  SON  NEUVE  EN  FRANCE.    1 656.  269 


LA  FLECHE. 


veau.  Il  se  disposa  donc  au  départ.,  avant  de  quitter 
Villemarie,  nomma,  pour  y  commander  en  son  absence, 
M.  Gosse,  son  Major,  bien  propre  à  le  remplacer,  tant  à 
cause  de  l'expérience  qu'il  s'était  acquise  dans  la  profes- 
sion des  armes,  que  du  grand  ascendant  "que  ses  exploits 
militaires  lui  donnaient  sur  tous  les  soldats.  Lui  ayant 
communiqué  ses  ordres,  il  quitta  Villemarie  vers  la  fin  de 
l'année  i655,  8c  arriva  heureusement  en  France,  où  les 
affaires  qu'il  allait  négocier  le  retinrent  près  de  deux 

,  s  (i)HiftoireduMont- 
ans  \Y)'  rëal,  i655  à  iG56. 

IV. 

11  ne  lui  fut  pas  difficile  de  faire  entrer  les  Associés  de  compromis  entre-  les 
Montréal  dans  le  dessein  de  donner  aux  filles  de  Saint-    A£S0C1É3  DE  M0Nr~ 

REAL   ET  LES  FILLES 

Joseph  la  conduite  de  l'Hôtel-Dieu.  C'était  ce  qu'ils  d  éSl-  DE  SAINT  JOSEPH  DE 
raient  tous,  &  ce  qu'ils  s'étaient  toujours  promis  depuis 
leur  entrée  dans  cette  Compagnie  ;  &,  pour  en  venir  enfin 
à  l'exécution,  ils  se  réunirent  le  3i  du  mois  de  mars  1 656, 
&  firent  un  compromis  avec  les  Hospitalières  de  Saint- 
Joseph,  de  Ja  Flèche.  Par  cet  acte,  ils  s'engagèrent,  au  nom 
de  la  personne  fondatrice  qui  ne  voulait  être  connue,  à 
recevoir  à  l'Hôtel-Dieu  de  Villemarie,  sous  le  bon  plaisir 
du  Roi  &  de  l'agrément  de  l'évèque  d'Angers,  trois  ou 
quatre  de  ces  Hospitalières,  comme  aussi  à  leur  en  donner 
la  propriété,  ainsi  que  celle  des  bâtiments  qu'ils  y  feraient 
conftruire  pour  elles,  &  enfin  telle  quantité  de  terres  que 
M.  de  Maisonneuve,  mademoiselle  Mance  &  les  Hospita- 
lières elles-mêmes  détermineraient  d'un  commun  accord. 
Le  tout  fut  attribué  à  la  communauté  que  ces  filles  forme- 
raient à  Villemarie,  avec  cette  clause  expresse,  que  leurs 
biens  seraient  séparés  de  ceux  qui  avaient  été,  ou  qui  se- 
raient donnés  pour  traiter  dans  cette  maison  les  malades 
pauvres.  De  leur  côté,  les  Hospitalières  de  la  Flèche  s'en- 
gagèrent à  envoyer  trois  ou  quatre  de  leurs  Sœurs,  dès  que 
les  logements  deftinés  pour  elles  seraient  en  état  de  les 
recevoir,  &  de  fournir  pour  chacune  une  pension  annuelle 
de  cinquante  écus  au  moins,  avec  tous  les  meubles  néces- 
saires à  leur  propre  usage.  Il  fut  aussi  convenu  que,  si  les 


27O    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


colons  de  Montréal  étaient  contraints  d'abandonner  co 
pays,  les  Hospitalières  de  Villemarie  seraient  reçues  dans 
la  maison  de  la  Flèche,  qui  jouirait  alors  de  leur  revenu 
jusqu'à  ce  qu'elles  pussent  retourner  en  Canada  (*). 

v. 

sur  les  instances  des  M.  de  Maisoniieuve  n'agit  pas  avec  moins  de  succès 
des°gne\uatreTc-  Pour  procurer  un  clergé  séculier  à  Villemarie.  Les  Asso- 
clésiastiques  pour  ciés  de  Montréal  n'avaient  jamais  eu  en  vue  que  les  ecclé- 
villemarte.  siaftiques  du  séminaire  de  Saint-Sulpice,  &  s'en  étaient 

ouverts  déjà  à  M.  de  Maisonneuve  lui-même,  dans  ses 
voyages  précédents.  Arrivé  donc  à  Paris,  il  déclara  aux 
associés  que  le  temps  du  départ  de  ces  Ecclésiastiques  était 
venu,  &  que  c'était  pour  les  conduire  lui-même  qu'il  avait 
entrepris  ce  voyage.  De  leur  côté,  les  Associés  jugeant  qu'il 
fallait  presser  fortement  M.  Olier,  M.  de  Maisonneuve  alla 
le  trouver  de  leur  part,  pour  lui  faire  connaître  leurs  désirs 
&  leurs  inftances;  &  dans  l'une  de  ses  visites  le  pria  de  se 
ressouvenir  d'une  letlre  que  mademoiselle  Mance  lui  avait 
écrite  l'année  précédente.  Dans  cette  lettre,  elle  l'avertis- 
sait qu'il  était  temps,  pour  lui,  d'exécuter  les  beaux  projets 
qu'il  avait  toujours  formés  pour  le  Montréal,  &  de  ne  pas 


(*)  On  voit,  par  l'aèle  dont  nous  parlons,  que  le  nombre  des 
Associés  de  Montréal  s'était  accru,  depuis  le  voyage  que  mademoiselle 
Mance  avait  entrepris,  pour  affermir  leur  Compagnie,  menacée  alors 
d'une  ruine  prochaine.  Les  signataires  sont  :  M.  Olier,  directeur  de 
la  Compagnie;  M.  Alexandre  le  Ragois  de  Bretonvilliers,  curé  de 
Saint-Sulpice;  M.  Antoine  Barillon  de  Morangis,  conseillerdu  roi  en  ses 
conseils  &  directeur  de  ses  finances;  M.  Duplessis,  baron  de  Montbar; 
M.  Pierre  Chevrier,  baron  de  Faucamp;  M.  Bertrand  Drouart,  gen- 
tilhomme du  duc  d'Orléans;  M.  Louis  Séguier  de  Saint- Firmin ; 
M.  Roger  Duplessis,  duc  de  Liancourt;  M.  Jérôme  Rover  de  la  Dau- 
versière,  &  Paul  Chomedey  de  Maisonneuve,  auxquels  il  faut  ajouter 
encore  M.  Lcuis  d'Aillebouft.  Comme  ces  messieurs  poursuivaient 
toujours  le  dessein  de  procurer  un  Siège  épiscopal  à  là  Nouvelle- 
France,  &  qu'ils  espéraient  bientôt  de  le  voir  ériger,  ils  déclarèrent 
qu'à  la  fin  de  chaque  année  les  Hospitalières  rendraient  compte  du 

'  ~    ,   _,,  bien  des  pauvres  à  Mer  l'évêque  du  lieu  &  au  Gouverneur  de  l'île 
(0  Acte  de  Chaus-  .  .   .   r         0  s  1     1  11        ?„_  -„ 

.  .    .  D  •  conjointement,  &  qu  a  regard  de  leur  propre  revenu  elles  n  en  se- 
siere,  notaire  a  Pans,        J  ,  \ 

"1  mirs  iG56  raient  comptables  qu  a  l  eveque  1. 


M.    DE  MAISONNEUVE  EN   FRANCE.     1 656. 


27I 


tarder  davantage  d'y  envoyer  des  prêtres  de  son  sémi- 
naire (1).  M.  Olier,  qui  eût  désiré  d'aller  finir  ses  jours  à 
Villemarie  (2),  avait  prié  beaucoup  pour  connaître  la  vo- 
lonté de  Dieu  sur  la  part  que  ses  ecclésiaftiques  devaient 
prendre  à  cet  établissement  (3).  Il  jugea  aussi  lui-même 
que  le  moment  d'accomplir  les  desseins  de  Dieu  était  ar- 
rivé, &  promit  de  choisir  quelques  ecclésiaftiques  de  sa 
Compagnie  qu'il  croirait  les  plus  propres  à  cette  œuvre 
apoftolique.  Dès  qu'ils  eurent  connaissance  de  son  dessein, 
tous  s'offrirent  à  lui  comme  de  concert;  l'un  d'eux,  M.  Le- 
maitre,  voulant  lui  témoigner  son  zèle,  se  mit  à  dire  qu'une 
fois  en  Canada  il  courrait  de  toutes  parts,  pour  chercher 
des  sauvages,  &  irait  même  les  trouver  dans  leur  pays. 
«  Vous  n'en  aurez  pas  la  peine,  reprit  M.  Olier,  ils  vien- 
a  dront  bien  vous  chercher  eux-mêmes,  &  vous  vous 
«  trouverez  tellement  environné  par  eux,  que  vous  ne 
«  pourrez  vous  échapper  de  leurs  mains  (4)  ;  »  prédiction 
qui  fut  jufïifiée  à  la  lettre,  le  29  août  1661,  comme  nous 
le  raconterons  dans  la  suite.  Toutefois,  M.  Lemaître  ne 
fut  pas  du  nombre  des  quatre  ecclésiaftiques  que  M.  Olier 
désigna  pour  Villemarie.  Il  choisit  M.  Gabriel  de  Queylus, 
qu'il  nomma  leur  supérieur;  M.  Gabriel  Souart,  prêtre 
de  Paris,  bachelier  en  droit  canon,  &  qui,  étant  neveu  du 
P.  le  Caron,  Récollet,  fut  ravi  de  reprendre  ainsi  en 
quelque  sorte  l'ouvrage  interrompu  de  son  oncle  (5); 
M.  Dominique  Galinier,  prêtre  de  Mirepoix,  &  M.  d'Allet, 
diacre  de  Paris. 

L'envoi  de  prêtres  séculiers  à  Villemarie  devait  ré- 
veiller dans  les  Associés  de  Montréal  le  dessein  qu'ils 
avaient  toujours  eu  de  faire  ériger  un  Siège  épiscopal  en 
Canada,  avantage  qu'ils  n'avaient  cessé  de  demander  à 
Dieu  par  leurs  prières.  Ils  jugeaient  qu'indépendamment 
des  secours  que  les  Français  en  retireraient,  la  présence 
d  un  évêque  en  Canada  serait  un  moyen  plus  efficace  pour 
procurer,  comme  ils  s'exprimaient  pieusement  eux-mêmes 
dans  leurs  motifs,  «  la  régénération  d'un  peuple  nouveau, 


(1)  Hiftoire  du  Mont- 
réal, de i656  à  1657. 

(2)  Ecrits  autogra- 
phes de  M.  Olier. 

(3)  Regiftre  des  as- 
sembléesdu  séminaire 
de  Paris,  3 1  mars 
i663. 


(4)  Galliacliristiana, 
t.  VII,  col.  1018. 


(5)  Premier  éta- 
blissement de  la  Foi, 
par  le  R.  P.  Le  Clercq, 
t.  II,  p.  55,  56. 

VI. 

LES  ASSOCIÉS  DE  MONT- 
RÉAL  PENSENT  DE 
NOUVEAU  A  FAIRE 
ÉRIGER  UN  ÉVÊCHÉ 
AU  CANADA,  ET  DÉSI- 
GNENT M.  DE  QUEY- 
LUS. 


272    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Les  véritables 
motifs,  in-40,  164?, 
p.  1  5.  —  Luc  X,  2. 


(  2  )  Mémoires  de 
M."  d'Aller. 

VII. 

QUALITÉS    ET  TRAVAUX 
DE  M.  DE  QUEYLUS. 

(3)  Premier  établis- 
sement de  la  Foi,  t.  II, 

p.  19.  ; 

(4)  Biblioth.  Maza- 
rine,  manuscrit  1882, 
in-fol .  intitulé  :  Mai- 
son de  Queylus. 

(5)  Archevêché  de 
Rouen,  lettre  "du  22 
avril  1657,  regiftre  in- 
fol.,  fol.  7. 


(6)  Vie  de  M.  de 
Queylus,  par  Grandet. 


«  sous  la  conduite  de  quelque  homme  apofïolique ,  qui 
«  les  mènerait  dans  les  pâturages  de  la  grâce,  avec  le 
«  bâton  pafloral  :  bienfait  autant  attendu,  ajoutaient-ils, 
«  qu'il  eft  retardé  par  notre  froideur  à  prier  le  Seigneur 
«  de  cette  moisson,  qui  veut  en  être  pressé,  ainsi  qu'il  Fa 
«  recommandé  à  ses  disciples  (i).  »  Pour  lever  donc  tous 
les  obftacles,  ils  s'engagèrent  de  nouveau  à  faire  les  frais 
d'établissement  &  de  dotation  de  l'évêque  &  de  son  Cha- 
pitre, &  à  présenter  même  un  sujet  pour  un  tel  porte,  qui 
n'offrait  alors  que  des  privations  de  tout  genre  &  des  dan- 
gers toujours  renaissants.  Ils  avaient  proposé  autrefois 
M.  Legauffre;  ils  jetèrent  cette  fois  les  yeux  sur  un  autre 
de  leurs  confrères,  M.  de  Queylus,  qu'ils  jugeaient  très- 
propre  à  remplir  ce  nouveau  Siège  (2). 

M.  Gabriel  deThubière  de  Levy  Queylus  était,  dit  le  P.  le 
Clercq,  illuftre  par  sa  piété,  sa  docrrine&  son  grand  zèle  (3). 
Issu  d'une  ancienne  famille  du  Rouergue,  &  abbé  de 
Loc-Dieu  (4),  il  s'était  appliqué  de  bonne  heure  à  l'étude, 
avait  pris  le  bonnet  de  docteur  en  théologie  (5),  &  s'était 
joint  à  M.  Olier,  à  Vaugirard,  pour  s'exercer  aux  vertus 
de  son  état  &  travailler  sous  ses  ordres  à  la  réforme  du 
clergé  de  France.  Quoiqu'il  eût  joui,  dès  son  enfance,  d'un 
revenu  considérable,  il  pratiquait  d'une  manière  peu  com- 
mune parmi  les  hommes  de  sa  condition  le  renoncement 
aux  biens  de  ce  monde;  &  devenu  ensuite  supérieur  de 
la  communauté  de  la  paroisse  de  Saint-Sulpice  à  Paris,  il 
porta,  par  l'efficacité  seule  de  son  exemple,  les  membres 
de  cette  communauté  naissante,  à  se  contenter  de  la  nour- 
riture &  du  vêtement,  pratique  qui  a  persévéré  jusqu'à  ce 
jour  (6).  Il  ne  travailla  pas  avec  moins  de  succès  à  la  ré- 
forme des  ecclésiaftiques  dans  plusieurs  diocèses  de  Lan- 
guedoc, spécialement  dans  celui  de  Viviers,  où  il  établit  le 
séminaire  diocésain,  dont  il  fut  le  soutien  par  ses  libéra- 
lités pendant  six  ou  sept  ans,  c'eft-à-dire  jusqu'à  son  départ 
pour  la  Nouvelle-France.  On  sait  enfin  les  bénédictions 
singulières  dont  fut  couronné  son  zèle,  lorsque,  devenu 


DESSEIN   D'UN   ÉVÊCHÉ  EN   CANADA.    1 656. 


273 


CHE  POIS  LE  CANADA 


curé  de  la  ville  de  Privas,  en  Vivarais,  Tune  des  métro- 
poles du  parti  huguenot,  il  entreprit  avec  tant  de  succès 
la  conversion  des  hérétiques  de  cette  province  (i).  Les  (0  vie  de  m.  oiiet, 
Associés  de  Montréal,  jugeant  donc  que  M.  de  Queylus,  par  '  '  LV'  'c 
entré  vers  ce  temps  dans  leur  Compagnie,  serait  très- 
propre  à  être  évêque  du  Canada,  le  proposèrent  à  rassem- 
blée générale  du  clergé,  réunie  alors  à  Paris,  pour  qu'elle- 
même  le  présentât  au  monarque. 

vm. 

M8'  Godeau,  évêque  de  Vence,  qu'ils  avaient  chargé  l'assemblée  générale 
de  nouveau  d'exprimer  leurs  désirs,  rappela  aux  évêques,  frInc^demlande 
dans  la  séance  du  9  août  i656,  les  mouvements  que  l'As-  l'érection  d'un évê- 
semblée  précédente  du  clergé  s'était  donnés  pour  faire 
réussir  le  même  dessein.  «  Depuis  ce  temps,  dit-il,  les 
«  guerres  arrivées  entre  les  Hurons  &les  Iroquois,  jointes 
«  aux  troubles  de  la  France,  en  ont  empêché  l'exécution. 
«  Maintenant  que  la  paix  eit  faite  dans  le  Canada  entre 
«  ces  nations,  quelques  personnes  de  condition  &  de 
«  piété  de  cette  ville  ont  repris  la  pensée  de  l'établissement 
«  d'un  évêque,  d'autant  plus  nécessaire  aujourd'hui,  que 
«  le  nombre  des  chétiens,  tant  Français  que  sauvages, 
«  étant  devenu  fort  grand,  ils  se  trouvent  privés  des  sacre- 
«  ments  que  l'évêque  seul  peut  conférer,  &  des  autres 
«  bénédictions  que  Dieu  répand  sur  les  peuples,  lorsque 
«  l'Église  eft  parfaitement  formée  :  ce  qui  ne  peut  être  que 
«  par  l'établissement  d'un  évêque.  Pour  faire  solidement 
«  cette  fondation  &  celle  d'un  Chapitre,  ces  personnes 
«  pieuses  &  de  qualité  donnent  la  moitié  de  l'île  de 
-<  Montréal,  avec  tous  les  droits  seigneuriaux,  ce  qui,  dans 
«  quelques  années,  produira  un  revenu  considérable  : 
«  cette  île  étant  au  centre  du  pays,  sous  un  ciel  tempéré, 
«  la  terre  y  étant  fort  fertile,  &  y  ayant  auprès  des  habi- 
«  tations  beaucoup  de  terres  défrichées,  dont  l'évêque 
«  pourrait  jouir  dès  à  présent.  »  Mgr  Godeau  conclut  que, 
pour  l'accomplissement  de  ce  dessein,  il  ne  reftait  plus 
qu'à  obtenir  l'agrément  du  roi,  touchant  l'érection  du 
Siège,  &  la  nomination  d'un  abbé  commendataire,  qui 
tome  r.  18 


274  H0'  PARTIE.  LES  CENT.  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


voulait  bien  le  remplir  &  aller  sacrifier,  parmi  ces  sauva- 
ges, son  bien  &  sa  personne.  «  Je  ne  puis  encore  le  nom- 
«  mer,  ajouta-t-il,  mais  j'ose  assurer  la  Compagnie  qu'il  a 
«  toutes  les  conditions,  soit  de  zèle,  soit  de  prudence,  soit 
«  de  doctrine,  nécessaires  dans  un  homme  qui  va  fonder 
«  une  nouvelle  Église  parmi  les  infidèles.  Depuis  plu- 
«  sieurs  années,  il  travaille  dans  les  diocèses  de  quelques- 
«  uns  de  NN.  SS.  les  évêques  de  Languedoc  avec  un  très- 
«  grand  fruit;  &  il  y  a  tout  lieu  d'espérer  que  Dieu  bénira 
«  ses  travaux  dans  la  Nouvelle-France.  »  L'assemblée 
jugea  que  rétablissement  d'un  évêque  en  Canada  était 
absolument  nécessaire;  approuva  unanimement  la  proposi- 
tion; &,  pour  en  venir  à  l'exécution,  chargea  l'évêque  de 

i'A(slmbïe"Vgénéraie  Vence  lui"même  de  faire;  conjointement  avec  les  Agents 
du  clergé  de  France  du  clergé,  toutes  les  démarches  nécessaires  auprès  du 
de  i655  9  aoûti656,  pape  ^  Roi  &  ^u  cardinal  Mazarin,  miniffre  d'État  Ci). 

p.  62g,  63 1  .  r  1  *  ' 

IX 

le  cardinal  mazarin         Le  mercredi  io  janvier  1657,  ce  cardinal  étant  entré 
à  l'Assemblée  &  présidant  lui-même  la  séance,  l'évêque 
de  Vence  profita  de  la  circonlïance,  pour  lui  représenter 
de  nouveau  l'affaire  de  l'établissement  d'un  évêque  en 
Canada,  comme  très-importante  au  salut  d'une  grande 
nation,  &  très-glorieuse  à  l'Église  de  France.  Il  lui  apprit 
que  les  membres  de  la  petite  Compagnie  de  Montréal 
avaient  déjà  fait  un  contrat,  par  lequel  ils  donnaient,  pour 
la  fondation  de  l'évêché  &  du  Chapitre,  la  moitié. de  cette 
île  &  tous  les  droits  qui  leur  appartenaient;  ajoutant  que  ce 
revenu  n'était  pas,  à  la  vérité,  considérable,  mais  qu'il 
pouvait  s'accroître  avec  le  temps,  &  produire  une  somme 
suffisante  à  l'entretien  de  l'évêque  &  à  celui  de  ses  cha- 
noines. Enfin,  il  fit  connaître  par  son  nom  le  sujet  que  les 
Associés  de  Montréal  présentaient  au  Roi  pour  remplir  ce 
nouveau  siège  :  M.  l'abbé  de  Queylus.  «  C'eft  un  homme, 
«  dit-il,  dont  tous  messeigneurs  les  évêques  de  Langue- 
«  doc  connaissent  la  probité,  la  capacité  &  le  zèle,  qui 
«  possède  une  abbaye  assez  considérable.  Il  veut  bien 
«  aller  se  sacrifier  dans  ce  nouvel  épiscopat,  en  un  pays 


PROMET  DE  CONTRI- 
BUER   a  l'érection 

DE  CE  NOUVEAU  SIÉGÉ. 


DESSEIN  D'UN   ÉVÊCHÉ  EN  CANADA.    1 65 6. 


275 


s  barbare,  si  éloigné  de  toute  consolation;  &  sa  personne 
«  eft  agréable  aux  Pères  Jésuites,  avec  lesquels  il  faut 
«  qu'un  évêque  soit  de  bonne  intelligence  pour  l'avan- 
«  cément  de  l'Évangile  en  ces  quartiers-là.  »  Le  cardinal 
Mazarin  répondit  qu'il  contribuerait  volontiers  auprès  du 
Roi,  pour  faire  réussir  un  projet  si  utile  à  la  Nouvelle- 
France;  qu'il  désirait  d'examiner  lui-même  le  contrat  de 
fondation  de  l'évèché;  qu'il  donnerait  à  l'Assemblée,  dans 
cette  occasion,  toute  la  satisfaction  qu'elle  pouvait  attendre; 
&  qu'il  était  toujours  disposé  à  fournir,  pour  le  futur 
évèque,  la  pension  annuelle  de  douze  cents  écus  qu'il 
avait  promise  dans  l'Assemblée  précédente.  Conformé-  (i)pr0cès-verbaide 
ment  à  ce  désir,  l'Assemblée  chargea  l'évêque  de  Vence  de  l'Assemblée  générale, 
porter  lui-même  au  cardinal  le  contrat  de  fondation (i).     Hô^Toôi  l65?'  ?' 

x. 

D'après  ce  qui  vient  d'être  dit,  il  paraît  que  les  Pères  LES  RR.  PP.  JÉSUITES 
Jésuites  avaient  d'abord  agréé  la  personne  de  M.  de    proposent  m.  de  la- 

v         .  1  VAL   POUR  LE  FUTUR 

Queylus  ;  mais  peu  après,  jugeant  avec  raison  qu  il  serait  évêché. 

plus  avantageux  au  succès  de  leurs  missions  &  au  libre 

exercice  de  leur  zèle,  d'avoir  un  évêque  qui  fût  de  leur 

propre  choix,  ils  songèrent  à  proposer  eux-mêmes  un 

sujet  à  la  reine  régente  (2).  Ils  avaient,  sans  doute,  autant    (2)  Archives  de  la 

de  droits  que  la  Compagnie  de  Montréal  à  en  présenter  marme  à  Pans> lettre 

■     V-a-  1  a  t->  du  mmiltre  à  M.  de 

un  qui  leur  fut  agréable;  ou  plutôt,  ces  Pères  composant  Tracy,  i5  nov.  1664. 
alors  presque  tout  le  clergé  du  Canada,  il  était  conforme  —  Mémoire  du  Roi 

,  ,  o    >  1-  J     rr  ri  i  pour  M.  Talon,  i665, 

a  la  coutume     a  1  esprit  de  1  Eglise  qu  on  ne  leur  impo-  reg-  des  ordres  du 
sât  pas  un  pafteur  malgré  eux.  Aussi  le  cardinal  Mazarin,  Roi,  foi.  75.  —  Mé- 
quoiqu'il  eût  agréé  déjà  la  personne  de  M.  de  Queylus,  "  p. 
jugea  qu'il  était  plus  expédient  de  se  conformer,  dans  cette  10,  m. 
occasion,  au  désir  des  Pères  Jésuites,  qui,  d'ailleurs, 
seuls  missionnaires  dans  le  Canada,  &  possédant  les 
langues  des  nations  sauvages,  étaient  devenus  comme  né- 
cessaires à  la  Colonie  Française  dans  ce  pays.  En  consé-  (3)  Musée  britai-.- 
quence,  ils  proposèrent  M.  François  de  Laval  de  Monti-  ^^^û^^iiâi- 
gny,  que  le  Roi  présenta,  en  effet,  au  Pape,  par  les  lettres  kiane,  coi.'-'séguier, 
qu'il  lui  écrivit  en  janvier  ou  au  commencement  de  fé-  LXIV'     lettres  de 

rC     /ox  '       ...  .        „,      n.         ,,  ,    .  M.  Gueffier  au  comte 

vner  1037  (â),  pour  solliciter  1  érection  dun  siège  episco-  de  Brienne  P  43. 


276  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


pal  en  Canada,  comme  nous  le  raconterons  plus  en  détail 
dans  la  suite. 

xi. 

les  associés  pressent        Le  dessein  d'élever  M.  de  Queylus  à  l'épiscopat  étant 
le  départ  des  pre-  donc  rompu,  les  associés  de  Montréal  ne  laissèrent  pas 

TRES    DE   SAINT-SUL-  .  .  .  .  • 

pice  et  veulent  les  de  vouloir  toujours  établir  un  clergé  séculier  à  Ville- 
charger  de  l'oeuvre  marie ,  &  de  presser  le  départ  des  quatre  ecclésiafhques 

DE  MONTRÉAL.  ,  -  ,       „  ..     A  1  .  .  , 

deja  nommes  par  M.  Oher.  Ln  proposant  de  donner  la 
moitié  de  l'île  pour  fonder  révêché  &  le  Chapitre,  ils 
avaient  déjà  pris  la  résolution  de  se  démettre  du  refte  de 
File  en  faveur  du  séminaire  de  Saint-Sulpice  de  Paris, 
étant  convaincus  que  leur  œuvre  pour  la  conversion  des 
sauvages  ne  pourrait  se  soutenir  longtemps,  ni  atteindre 
son  but,  à  moins  qu'une  communauté  d'ecclésiaffiques 
séculiers,  en  état  de  soutenir  la  dépense,  n'en  fût  chargée 
à  perpétuité.  Ils  disposèrent  donc  M.  Olier  &  les  siens  à 
prendre  eux  seuls  la  propriété  &  la  conduite  de  l'île  de 
Montréal,  pour  le  temporel  aussi  bien  que  pour  le  spiri- 
tuel; &  quoique  cette  cession  n'ait  été  effectuée  dans  les 
formes  qu'en  i663,  la  résolution  en  fut  prise  en  l'année 
1657,  à  l'occasion  du  départ  des  premiers  ecclésiafhques 
(0  Premier  établis-  séculiers  pour  Villemarie  (i).  On  dit  que  M.  Olier  douta 
ienpnLedci1earcq0it  P?  d1abord      accepterait  la  propriété  de  l'île,  &  se  charge- 
p.  54.  Mémoires  de  rait  seul  de  l'œuvre  de  Montréal;  mais  que  son  grand 
m.  d'Aiiet.  désir  du  salut  des  âmes,  son  affection  pour  Villemarie,  le 

poids  des  raisons  que  les  Associés  lui  alléguèrent,  le  déter- 
minèrent enfin,  après  beaucoup  de  prières  qu'il  avait  faites 
pour  ce  dessein;  &  qu'il  consentit  même  volontiers  à  se 
charger  de  cette  œuvre,  Dieu  lui  ayant  fait  connaître  que 
(2)  Annales  de l'Hd-  telle  était  sa  volonté  sur  lui  (*)  (2).  Ceft  ce  qui  explique 

tel-Dieu  Saint-Joseph, 
par  la  Sœur  Morin.  — 
Régi  lire    des  assem- 
blées du  séminaire  à  „  .,  ..  .  , 
Paris  3i  mars  i663          w  ^n  conçoit  qu  en  1007  il  pouvait,  sans  être  téméraire,  porter 
ce  jugement,  puisque,  comme  il  a  été  dit,  le  Canada,  avant  même  la 
fondation  de  Villemarie,  avait  été  le  premier  objet  qui  lui  fut  montré, 
en  1 636,  touchant  sa  vocation  ;  &  que  la  Compagnie  de  Saint-Sul- 
pice, qu'il  devait  former  pour  être  consacrée  à  cette  œuvre,  avait 
heureusement  pris  naissance  en  1642,  &  commencé  même  déjà  divers 


PRÊTRES  DE  SAINT-SULPICE.  lÔDJ. 


pourquoi  M.  Olier,  apprenant  que  le  dessein  de  Févêché 
n'aurait  pas  lieu,  fut  d'avis  que  ses  ecclésiaftiques  par- 
tissent néanmoins  pour  Villemarie  ;  &  que,  peu  de  temps 
avant  sa  mort,  il  déclara  même  que  Ton  devait  continuer 
ce  voyage,  &  que  telle  était  la  volonté  de  Dieu(i).  Cette  (O  Mémoires  &s 
recommandation  fut  cause  qu'on  le  poursuivit  en  effet,  &  e  ' 

peut-être  que  sans  elle  on  y  eût  renoncé  pour  toujours. 
Car  M.  de  Quevlus  &  ses  trois  confrères,  s'étant  rendus  à 
Nantes  pour  rembarquement,  durant  le  carême  de  cette 
année  i65y,  apprirent  dans  cette  ville  que  M.  Olier  venait 
de  mourir  à  Paris,  le  lundi  de  Pâques,  2  avril  ;  &  quoique 
cette  nouvelle  les  affligeât  beaucoup,  la  recommandation 
qu'il  avait  faite  avant  sa  mort  les  empêcha  d'abandonner 
l'entreprise  pour  laquelle  il  les  avait  lui-même  choisis  (*). 


établissements.  «  Se  voyant  fruftré  du  désir  de  faire  connaître  Dieu 
«  aux  nations  privées  de  la  lumière  de  l'Évangile,  dit  son  successeur, 
«  M.  de  Bretonvilliers,  cette  sainte  ardeur,  qui  brûlait  toujours  dans 
«  son  cœur,  faisait  qu'il  priait  incessamment  la  divine  Majefté  que, 
«  s'il  n'était  pas  digne  d'y  aller  lui-même,  il  lui  plût  lui  faire  la 
«  grâce  d'y  envoyer  de  ses  enfants,  qui  fissent  ee  qu'il  désirait  faire  : 
«  &  c'eft  de  quoi,  ajoute-t-il,  Notre  Seigneur  a  eu  la  bonté  de  lui 
«  donner  quelque  vue  particulière  (2).  »  M.  Tronson,  successeur  de     (2)  Mémoires  his- 
M.  de  Bretonvilliers,  rappelait>en  1687,  ces  lumières  communiquées  toriques  sur  M.  Olier, 
à  M.  Olier,  lorsqu'il  écrivait  à  M.  Souart,  dont  on  a  parlé  :  «  Tout  t,  II.  Son  amour  pour 
«  ce  que  vous  m'écrivez  me  comble  de  joie,  &  me  fait  espérer  que  l'Eglise, 
a  Montréal,  cette  œuvre  de  Dieu,  se  perfectionnera,  selon  les  vues  & 
«  les  désirs  de  M.  Olier,  notre  très-honoré  Père  (3).  »  Et  c'eft  aussi      (3)  Lettre  de  M. 
ce  qui  fait  dire  à  la  Sœur  Morin,  parlant  de  Villemarie  :  «  Cette  co-  Tronson  au  séminaire 
«  lonie,  promise  de  Dieu  à  M.  Olier,  qu'il  a  aimée  &  eftimée  comme  de  Montréal, mai  1687. 
«  un  lieu  où  Dieu  devait  être  servi  particulièrement,  &  la  très-sainte 
«  Vierge  honorée  (4).  »  _  ;.  (4)  Annales  de  l'HÔ- 

(*)  Ainsi  s'accomplit  d'abord,  en  la  personne  de  ces  ecclésias-  tel-Dieu  Saint- Joseph., 
tiques,  la  vue  montrée  à  M.  Olier  en  1642,  &  qu'il  rapportait  en  par  la  Sœur  Morin, 
ces  termes,  écrivant  à  son  direfleur  :  «  Notre  Seigneur  nous  appellera 
«  pour  le  servir  utilement,  parmi  les  gentils  &  les  peuples  infidèles, 
■«  selon  qu'un  jour  ce  bon  maître  me  dit  :  II faut  que  tu  sois  lumière 
*  pour  la  révélation  des  gentils  ;  lumen  ad  revelationem  gentium. 
«.  C'eft  là  où  j'espère  aller,  après  avoir  travaillé  à  l'imitation  de  notre  . 
«  maître,  qui  lui-même  travailla  l'espace  de  trois  ans  &  demi.  Après 
<c  notre  travail,  il  nous  fera  cette  grâce  d'aller  dans  la  dispersion  des 
«  gentils,  comme  lui-même  le  fit  après  sa  mort.  Par  le  très-saint  Sa- 


NADA. 


278  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

XII. 

l'archevêque  de        L'embarquement  de  M.  de  Queylus  &  de  ses  con- 
rouen  nomme  m.  de  fr^res  mt  cependant  différé  par  divers  incidents,  qui  les 

queylus  grand  vi-  r  r  >  tl 

caire  pour  le  ca-  retinrent  à  Nantes  jusqu'au  milieu  du  mois  de  mai;  &, 
dans  cet  intervalle  de  temps,  la  Compagnie  de  Montréal 
s'efforça  de  leur  procurer  les  pouvoirs  spirituels  néces- 
saires à  la  mission  qu'ils  allaient  remplir.  Le  Souverain 
Pontife,  en  1643,  n'ayant  point  répondu  à  la  demande 
qu'ils  lui  avaient  faite,  d'autoriser  le  nonce  apoftolique  de 
France  à  donner  la  juridiction  aux  missionnaires  qu'ils 
voulaient  dès  lors  envoyer  à  Villemarie,  les  Associés 
durent  s'adresser  à  l'archevêque  de  Rouen,  de  qui  les 
Pères  Jésuites  recevaient  eux-mêmes  celle  qu'ils  exer- 
çaient dans  la  Nouvelle-France.  Ils  eurent  donc  recours  à 
ce  prélat  qui,  par  ses  lettres  du  22  avril,  donna  à  MM.  de 
Queylus,  Souart  &  Galinier  le  pouvoir  de  prêcher,  d'ad- 


«  crement  de  l'autel,  il  se  rendait  présent  partout  où  étaient  les  Apô- 
1  très,  pour  publier  la  gloire  de  son  Père.  Ainsi,  notre  bon  Dieu  me 
a  donne  plusieurs  frères,  qui  sont  actuellement  au  même  nombre  que 
a  les  Apôtres;  ils  serviront  la  paroisse  de  Saint-Sulpice,  pendant  que 
«  j'y  serai;  mais,  après,  ils  iront  ailleurs  prêcher  le  nom  de  Jésus- 
«  Chrift  &  la  gloire  de  Dieu,  lorsqu'il  nous  aura  appelés,  pour  le 

(1)  Mémoires  auto-   «  servir,  parmi  les  peuples  infidèles  (1).  » 

graphes  de  M.  Olier,  Parlant  du  départ  de  M.  de  Queylus  &  de  ses  confrères,  qui 
t.  II,  p.  441.  coïncida  avec  la  mort  de  M.  Olier,  M.  Dollier  de  Casson  fait  ces 

réflexions  pieuses  :  «  Dieu,  qui  veillait  sur  M.  Olier,  son  serviteur, 
«  exécuta  tous  ses  desseins.  Jusqu'alors  il  avait  reçu  ses  services  dans 
«  toute  la  France;  mais,  pour  dilater  son  cœur  davantage,  &  donner 
a  des  espaces  à  l'excès  de  son  amour,  il  voulut  le  porter,  par  ses  en- 
ce  fants,  jusque  dans  des  pays  étrangers.  Il  ne  lui  fit  cette  grâce  qu'à 
ce  la  mort,  parce  qu'il  voulait  que  l'arrivée  de  ces  quatre  ecclésias- 
c  tiques  fût  un  témoignage  authentique,  au  Montréal,  de  l'intime 
«  amour  que  lui  portait  son  serviteur,  par  le  legs  pieux  qu'il  lui  fai- 

(2)  Dollier  de  Casson,  «  sait  de  ses  enfants,  pour  le  servir  après  lui  (2).  Que  la  Providence 
i65'6,  1657.  «  divine  eft  admirable  !  Elle  avait  choisi  cè  lieu  pour  être  le  sépulcre 

«  de  plusieurs  des  enfants  de  ce  digne  fondateur,  pour  les  y  faire 
«  mourir  aux  douceurs  de  l'Europe  &  les  y  inhumer  à  ce  monde;  & 
«  pour  cela,  dès  l'année  1640,  nous  avons  vu  qu'elle  fit  acheter  à 
«  M.  Olier,  dans  cette  île  même,  un  droit  de  sépulture  par  ces  cent 

(3)  ZWrf.,i655,i656.   8  louis  d'or  (3)  qui  furent  les  prémices  de  l'argent  donné  pour  le 

a  Montréal,  comme  autrefois  Abraham  acheta  quarante  cycles  un 
«  tombeau  des  Éthéens  pour  toute  sa  lignée.  » 


PRETRES  DE  SAINT-SULPICE.  ï65j. 


miniirrer  les  Sacrements,  d'absoudre  des  cas  réservés  à 
l'archevêque,  en  un  mot,  tous  les  pouvoirs  qu'il  avait 

coutume  d'accorder  aux  missionnaires  dans  le  Canada  (i).  (  i  )  Archevêché  de 

Il  paraît  que  les  Associés  ne  lui  avaient  demandé  que  cette  Rouen»  re§-  ïn-foi., 

.  •  h  î  i     depuis    le   20  mars 

sorte  de  pouvoirs.  Du  moins,  par  d  autres  lettres  datées  du  ^57,  foi.  7. 
même  jour,  qu'il  dit  avoir  écrites  de  son  propre  mouvement, 
l'archevêque  nomma  M.  de  Quevlus  son  officiai  8c  son  grand 
vicaire  pour  toute  la  Nouvelle-France,  en  lui  donnant  ses 
propres  pouvoirs  sur  toutes  les  personnes  ecclésiaffiques, 
quelles  qu'elles  fussent,  avec  faculté  de  les  approuver 
pour  la  prédication  8c  l'adminiirration  des  Sacrements  (2).  (■•)  /«<*.,  toi.  6. 
Ces  lettres  mettaient  ainsi  tous  les  missionnaires,  8c  même 
le  supérieur  des  Jésuites  de  Québec,  sous  la  juridiction 
immédiate  de  M.  de  Queylus;  8c  tout  porte  à  croire  que, 
si  M.  Olier  eût  vécu  encore,  il  eût  prié  l'archevêque  de 
Rouen  de  borner  ces  pouvoirs  de  grand  vicaire  à  l'île  de 
Montréal,  8c  de  laisser  le  refte  du  Canada  sous  la  juridic- 
tion du  supérieur  des  Jésuites,  comme  il  l'avait  été  depuis 
que  les  Français  étaient  rentrés  en  possession  de  ce  pays. 
Aussi  M.  de  Queylus,  qui  reçut  ces  lettres  à  Nantes,  prit- 
il  dès  lors  la  résolution  de  n'en  point  user  à  Québec  (3),  (3)Hiiton-e  duMont- 
8c  de  reftreindre  ses  pouvoirs  cà  l'île  de  Montréal.  réal>  de  1(556  à  l65?* 

M.  d'Aillebouft,  qui  s'était  rendu  à  Nantes  avec  M.  d'AILleboust  pro- 
M.  de  Maisonneuve  pour  le  départ,  voulut,  de  son  côté,     CURE  DES  reliques 

j  11  r  •    •  11  ,     ,,.„  •  A     VILLEMARIE  :  SES 

procurer  de  nouvelles  faveurs  spirituelles  a  Villemane.  impositions  testa- 
Ce  fut  d'enrichir  l'église  paroissiale  d'un  grand  nombre  mentaires  avant 
de  précieuses  reliques,  entre  autres  de  saint  Denis,  apôtre 
de  la  France,  &  de  ses  compagnons,  de  sainte  Clotilde,  de 
saint  Remy  de  Reims,  de  saint  Benoît  8c  de  beaucoup 
d'autres,  au  nombre  de  plus  de  quarante.  Ces  reliques 
lui  avaient  été  données  depuis  peu  par  sa  sœur,  Religieuse 
à  l'abbaye  de  Saint-Pierre  de  Reims,  la  Mère  Catherine 
d'Aillebouft,  dite  de  Sainte-Gertrude,  qui,  en  mettant  ces 
Saints  en  honneur  dans  la  Nouvelle-France,  voulait  té*- 
moigner  de  son  zèle  pour  la  propagation  de  l'Eglise  catho-    C4)  Archives  de  Par- 

V  /xt         a         -,      j     w  ■        ,   1  chevêche  de  Québec, 

lique  en  ce  pays  (4).  Les  Associes  de  Montréal,  ainsi  res  a  p  i43 


L  EMBARQUEMENT. 


280  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


qu'on  l'a  vu,  s'étaient  fait  donation  de  l'île  les  uns  aux 
autres,  en  excluant  tous  leurs  héritiers;  &  comme 
M.  d'Aillebouft  avait  reçu  diverses  concessions  de  terre 
qu'il  faisait  cultiver,  connues  alors  sous  les  noms  de  Cou- 
longes,  Argentenai  &  autres,  il  eut  la  précaution,  le 
16  mai,  veille  de  l'embarquement,  de  les  rétrocéder  en 
son  nom  &  en  celui  de  madame  d'Aillebouft,  son  épouse, 
aux  Associés  de  Montréal,  ses  confrères,  de  peur  que,  s'il 
venait  à  mourir  dans  la  traversée,  ces  terres  ne  pussent 
être  revendiquées  par  ses  héritiers  naturels.  Il  leur  donna, 
en  outre,  tous  les  beftiaux,  meubles  &  bâtiments  qui  se 

(1)  Archives  du  se'-  .  ,~  »    «    ■  a 

minairedeviiiemarie.  trouvaient  sur  ces  terres,  ne  s  en  reservant  a  lui-même 

Inventaire   de  Paris,  que  l'usufruit  { l). 
16  mai  i  G 5 7 . 

arrivée  SI'  prêtres  Enfin;  tout  étant  Prêt  Pour  le  départ,  M.  de  Maison- 

de  saint-sulpice  en  neuve,  charmé  du  succès  de  son  voyage,  fit  embarquer  à 

CANAlM-  la  rade  de  Saint-Nazaire  les  quatre  missionnaires  avec 
M.  d'Aillebouft  &  d'autres  passagers,  &,  le  17  mai,  on  mit 

(2)  Premier  établis-  à  la  voile  (2).  La  traversée  fut  très-orageuse;  on  courut 
cément  de  la  Foi,  même  plusieurs  fois  de  grands  &  imminents  dangers  de 

p.  56.  —  Mémoires  de  A  .  .  . 

m.  d'Aiiet.  faire  naufrage.  Néanmoins  le  navire  arriva  sans  accident 

aux  terres  du  Canada,  &  entra  enfin  dans  le  fleuve  Saint- 
Laurent  pour  remonter  jusqu'à  Québec.  Comme  M.  de 
Queylus  &  ses  confrères  étaient  résolus  de  ne  pas  s'arrêter 
dans  ce  pofte  &  de  se  rendre  directement  à  Villemarie,  ils 
firent  halte,  ainsi  que  M.  de  Maisonneuve,  dans  l'île  d'Or- 
léans, deux  lieues  avant  d'arriver  à  Québec,  le  29  juillet, 
afin  de  s'embarquer  ensuite  de  cette  île  pour  le  lieu  de 
leur  deftination.  Leur  vaisseau  s'avança  cependant  vers 
Québec,  où  il  arriva  à  dix  heures  du  matin,  conduisant 
M.  d'Aillebouft,  qui  annonça  l'arrivée  des  quatre  mission- 
naires. Le  P.  Dequen,  supérieur  des  Jésuites,  partit  aus- 
sitôt, se  rendit  dans  le  lieu  de  l'île  d'Orléans  où  ils  s'é- 
taient arrêtés,  &  les  combla  de  témoignages  si  particuliers 
d'intérêt  &  de  bienveillance,  que,  pour  répondre  à  ses 
politesses,  ils  crurent  être  obligés  de  s'arrêter  à  Qué- 
bec, malgré  la  résolution  qu'ils  avaient  prise  de  passer 


PRÊTRES  DE  SAINT-SULPICE.  l65j. 


28l 


outre  (1)  (*).  Ils  s'y  rendirent  en  effet,  &,  quelques  jours  (1)  Hifioh-e  duMont- 
après,  visitèrent  à  leur  tour  les  Pères  Jésuites.  1  • 


Dans  le  court  séjour  qu'ils  rirent  alors  à  Québec,  il 
parait  qu'ils  visitèrent  la  mission  de  Sillery  ;  du  moins  ils 
étaient  à  une  lieue  au-dessus  de  Québec,  lorsque  le  P.  De- 
quen  les  visita  de  nouveau,  accompagné  du  P.  Poncet,  qui 
faisait  alors  les  fonctions  curiales,  &  l'un  &  l'autre  com- 
plimentèrent M.  de  Queylus  sur  ses  lettres  de  grand  vi- 
caire de  l'archevêque  de  Rouen.  M.  de  Queylus  promit 
au  P.  Dequen  de  lui  en  donner  connaissance,  &  récipro- 
quement ce  Père  l'assura  qu'il  lui  communiquerait  celles 
qu'il  avait  reçues  autrefois  ;  &  tout  se  passa  avec  beaucoup 
d'honnêteté  de  part  &  d'autre.  Les  lettres  de  grand  vicaire 
du  recteur  de  Québec  portaient  cette  clause  expresse  que, 
dès  qu'il  y  aurait  en  Canada  des  ecclésiaftiques  séculiers 
munis  des  mêmes  pouvoirs,  le  rect eur  ne  ferait  plus  aucun 
usage  des  siens;  aussi,  dès  que  le  P.  Dequen  eut  pris  con- 
naissance des  lettres  de  M.  de  Queylus,  il  le  reconnut 
pour  légitime  &  seul  grand  vicaire,  &  protelta  qu'il  n'agi- 


xv. 

m.  de  queylus  pressé 
d'exercer  ses  pou- 
voirs DE  GRAND  VI- 
CAIRE A  QUÉBEC. 


(*)  M.  Dollier  de  Casson  rapporte  que  le  P.  Dequen  &  M.  d'Ail- 
lebouft allèrent  complimenter  M.  de  Queylus  dans  l'île  d'Orléans. 
C'eft  sans  doute  ici  une  méprise,  &  tout  porte  à  croire  que  celui  qui 
accompagna  le  P.  Dequen  fut  le  nouveau  Gouverneur  général,  qui 
était  alors  M.  de  Charny,  dont  M.  d'Aillebouft  ne  prit  la  place 
que  le  18  septembre  suivant.  On  ne  comprendrait  pas  comment 
M.  d'Aillebouft,  qui  avait  fait  la  traversée  avec  les  missionnaires  & 
les  conduisait  à  Villemarie,  eût  montré  tant  d'empressement  pour 
aller  les  féliciter  sur  leur  arrivée,  &  les  retrouver  dans  l'île  d'Or- 
léans, quelques  heures  après  les  avoir  quittés;  &  qu'enfin  lui,  qui, 
depuis  plus  de  deux  mois,  s'était  conftamment  trouvé  avec  eux  sur 
le  vaisseau,  fût  allé  leur  donner  alors  des  témoignages  si  empressés 
d'intérêt  &  de  bienveillance.  M.  Dollier  de  Casson  savait  sans  doute 
que  le  Gouverneur  les  avait  visités  dans  l'île  d'Orléans,  &  pensant 
que  M.  d'Aillebouft  exerçait  alors  cet  emploi,  il  aura  conclu  qu'il  les 
avait  complimentés.  Au  refte,  il  a  complètement  ignoré  le  voyage  que 
M.  d'Aillebouft  venait  de  faire  en  France;  ce  qui  n'a  rien  d'étonnant, 
celui-ci  étant  mort  en  1660,  &  M.  Dollier  n'étant  venu  en  Canada 
que  plusieurs  années  plus  tard. 


NENT  LA 
DE  LA  PAROISSE. 


282   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

(  1  )  Mémoires  de  rait  à  l'avenir  qu'autant  qu'il  voudrait  bien  l'y  autoriser  (1). 

M'  d'Allet-  M.  de  Queylus  lui  répondit  qu'il  n'avait  point  intention 

d'exercer  ses  pouvoirs  à  Québec,  &  se  bornerait  à  l'île  de 
Montréal,  où  il  allait  faire  sa  résidence.  Les  Jésuites  insis- 
tèrent; l'un  d'eux  surtout  le  pressa  beaucoup.  A  la  fin,  il 

(2)  Hiftoiredu  Mont-  céda  à  leurs  inftances  (2)  &  visita  la  paroisse  de  Québec, 

reai,  i656  1657.  Q^  -j  ^t  cjiarm^  &  édifié  du  bel  ordre  que  le  P.  Poncet  y 
avait  établi.  Il  confirma  ce  Religieux  dans  l'adminiftration 
de  la  Cure,  lui  remit  une  bulle  d'indulgence  accordée  par 
Alexandre  VII,  à  l'occasion  de  son  exaltation  au  Pontificat, 

M.  d'Allet' m°ireS   Ê  &  Partit  de  Québec  pour  Villemarie  (3). 
xvi. 

A  VILLEMARIE  LES  PRÉ-  LeS  habitants  de  ce  dernier  pofte,  qui  avaient  désiré 

très  de  saint-sul-  gj  ardemment  &  si  longtemps  d'avoir  un  clergé  attaché  à 

PICE     SE    LOGENT    A  .  .  „ . 

l'hôpital  et  pren-  leur  église,  témoignèrent  une  vive  satisfaction  en  voyant 
conduite  arriver,  pour  demeurer  avec  eux,  les  quatre  ecclésiafliques 
que  M.  Olier  avait  choisis  avant  sa  mort,  &  surtout  en 
apprenant  que  l'un  d'eux,  M.  de  Queylus,  membre  de  la 
Compagnie  de  Montréal,  était  en  état,  par  sa  fortune,  de 
contribuer  beaucoup  au  bien  de  la  colonie.  Mademoiselle 
Mance  n'avait  cessé  de  faire  des  inftances  pour  les  attirer 
à  Villemarie;  elle  s'empressa  de  les  recevoir  &  de  les  loger 
à  l'hôpital  le  mieux  qu'elle  put,  &  leur  céda  l'usage  d'une 
grande  chambre,  conftruite  en  bois,  contiguë  à  celle  des 
malades.  Cette  chambre,  le  seul  appartement  dont  elle  pût 
disposer  alors,  leur  servit  tout  à  la  fois  de  salle  d'exer- 
cices, de  réfectoire,  de  cuisine,  de  dortoir,  &  ce  fut  là 
qu'ils  demeurèrent  conflamment,  jusqu'à  ce  qu'ils  eussent 
fait  conftruire  pour  leur  usage  une  maison  en  pierre  ap- 
pelée le  Séminaire,  ce  qui  n'eut  lieu  que  plusieurs  années 
(4)  Annales  de  l'Hô-  après  (4).  Depuis  quinze  ans,  l'église  de  Villemarie  avait 
tel-Dieu samt-joseph,  ^  desservie  par  un  grand  nombre  de  Pères  Jésuites,  qui 

par  la  Sœur  Monn.  .  r  0  .... 

s'étaient  succédé  les  uns  aux  autres,  &  dont  plusieurs  y 
avaient  eu  un  minifrère  assez  court.  Ceux  dont  on  trouve 
les  noms  sur  les  regiûres  de  la  paroisse  sont  :  les  révérends 
PP.  Poncet,  Dujubon,  Dupéron,  Dreuilliette,  Butteux, 
Le  Jeune,  Daran,  Dequen,  Albanel,  Richard,  Le  Moyne, 


PAROISSE  DE  VILLEMARIE. 


i657. 


283 


d'Andemare,  Bailloquet,  enfin  le  P.  Pijart,  qui  cessa  d'y 
exercer  les  fondions  paftorales  le  12  août  1657,  &  fut 
remplacé  par  M.  Gabriel  Souart,  que  M.  de  Queylus 
chargea  de  la  Cure  (*). 

Jusqu'alors  Villemarie  avait  été  considérée  plutôt 
comme  une  mission  que  comme  une  paroisse  proprement 
dite.  Étant  enfin  pourvue  d'un  Curé  &  de  plusieurs  autres 
ecclésiaftiques  deftinés  à  la  desservir,  on  jugea  que  le 
moment  était  venu  de  lui  donner  des  marguilliers.  Le 
21  novembre  1657,  jour  de  la  Présentation,  fête  solennelle 
pour  le  pays.,  les  habitants  se  réunirent  en  assemblée  gé- 
nérale &  procédèrent,  pour  la  première  fois,  à  l'élection 
de  trois  marguilliers,  en  présence  de  M.  Souart  &  de  M.  de 
Maisonneuve  (M.  de  Queylus  étant  alors  à  Québec).  La 
pluralité  des  voix  désigna  pour  cette  charge  trois  colons 
des  plus  honorables,  qui  s'étaient  juftement  acquis  refume 
de  tous  par  leurs  vertus,  leur  piété  &  leur  zèle  à  procurer 


XVII. 

VILLEMARIE  ,  PRE- 
MIERE ÉLECTION  DE 
MARGUILLIERS.  DONS 
FAITS  A  LA  PAROISSE. 


(*)  Jusqu'alors  la  difficulté  de  se  procurer  de  l'huile  a  brûler 
n'avait  pas  permis  de  tenir  une  lampe  allumée  devant  le  très-saint  , 
Sacrement;  &  nous  avons  vu  que,  pour  y  suppléer,  on  suspendit, 
dès  les  premiers  temps,  une  fiole  de  verre  blanc,  ou  un  réseau  ren- 
fermant des  mouches  luisantes.  M.  Souart,  étant  devenu  curé,  signala 
la  générosité  de  son  zèle  par  l'engagement  qu'il  prit  alors  de  faire 
brûler  de  l'huile  d'olive,  nuit  &  jour,  à  ses  propres  frais,  en  attendant 
qu'il  pût  acheter  un  fond  de  terre,  qui  assurât  à  l'Église  une  rente  per- 
pétuelle deftinée  à  cet  usage  (1).  Quoique  M.  Souart  fît  les  fonctions  Regiftre  de  la  * 
curiales,  M.  de  Queylus  ne  laissait  pas  d'officier  à  l'église,  dans  cer-  paroisse  de  Villema- 
taines  occasions.  Ainsi,  peu  après  son  arrivée,  le  29  du  mois  d'août,  rie,  10  juin  i685. 
ce  fut  lui  qui  célébra  le  service  solennel  pour  le  repos  de  l'âme  d'un 
vertueux  colon,  mort  victime  de  sa  charité  &  de  son  zèle.  Jean  Da- 
vouft,  de  Clermont  en  Anjou,  étant  allé  conduire  en  canot  le  P.  Du- 
péron,  qui  montait  à  Onnontagué,  s'était  noyé,  la  veille,  au  Sault 
Saint-Louis,  en  revenant.  Quoiqu'on  n'eût  pas  retrouvé  son  corps, 
on  célébra  pour  lui  un  service  solennel,  le  lendemain,  dans  l'église 
de  la  paroisse.  On  le  retrouva  enfin,  le  i5  septembre  suivant,  à  la 
seconde  île  Percé,  où  on  l'inhuma,  en  élevant  une  grande  croix  sur 
sa  fosse;  &  il  refta  dans  cetieu  jusqu'à  ce  que  M.  Souart  fît  exhumer 
ses  reftes,  qui  furent  transportés  à  Villemarie  &  inhumés  dans  le     r2\  Regiftre  des  sé- 
cimetière  avec  honneur  (2).                                                              puItures,28août  i657 


284  II"  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


le  bien  de  la  colonie  :  Louis  Prudhomme,  Jean  Gervaise 
&  Gilbert  Barbier;  &  ce  fut  par  l'acte  même  de  leur  élec- 
tion que  commença  le  premier  regiftre  des  délibérations 
(1)  Regiftres  de  la  de  la  Fabrique  de  Villemarie  (1).  La  joie  universelle  que 
parois.se  de viiiemane.  causa  aux  p[eux  colons  cette  première  organisation  de  la 

Acte  du  21  nov.  16-17.  r  r  o 

paroisse  parut  assez  par  les  dons  qu'ils  offrirent  alors  à 
F  église,  en  reconnaissance  de  la  protection  de  leur  puis- 
sante patronne,  dont  ils  avaient  si  heureusement  expéri- 
menté les  effets  dans  les  guerres  précédentes;  car,  ce 
même  jour  de  sa  Présentation  au  temple,  ils  donnèrent 
spontanément  à  l'église  de  Notre-Dame  plus  de  onze  cents 
livres.  Le  Major  Lambert  Closse  en  donna  deux  cent  cin- 
quante, &,  en  outre,  trois  cent  vingt-cinq  quelques  jours 
après;  enfin,  au  mois  suivant,  le  lendemain  de  la  fête  de  la 
Conception,  les  colons  firent  un  nouveau  don  de  plus  de 
sept  cents  livres. 

XVIII. 

m.   de  maisonneuve        M.  de  Maisonneuve,  après  avoir  conduit  un  clergé 
donne  a  la  soeur  sécuiier  a  Villemarie,  s'occupa  des  moyens  de  préparer  les 

BOURGEOVS  UNE  MAI-  _  _  '  Ç  J  . 

son pourles  écoles,  voies  à  l'établissement  de  l'inftitut  de  la  Congrégation  de 
Notre-Dame,  non  moins  nécessaire  au  bien  du  pays. 
Nous  avons  vu  que,  par  les  articles  qu'ils  avaient  promis 
à  la  grande  Compagnie  d'observer,  les  Associés  de  Mont- 
réal s'étaient  engagés,  en  1 640,  à  établir  une  communauté 
chargée  d'élever  les  jeunes  filles  Françaises  &  sauvages, 
&  que,  dans  son  voyage  de  i653,  M.  de  Maisonneuve 
avait  amené  lajSœur  Marguerite  Bourgeoys  à  Villemarie, 
comme  très-propre  à  exécuter  ce  dessein.  Depuis  ce  temps, 
elle  avait  exercé  son  zèle  à  l'égard  d'un  très-petit  nombre 
d'enfants,  les  seuls  qu'il  y  eût  encore  dans  la  colonie;  mais 
d'autres  étant  nés  &  la  population  devant  se  multiplier 
d'année  en  année,  M.  de  Maisonneuve  jugea  qu'il  ne  devait 
pas  différer  davantage  de  procurer  à  la  Sœur  Bourgeoys 
le  moyen  de  commencer  une  inftitution  si  nécessaire  au 
bonheur  des  familles,  &  de  lui  donner,  au  nom  des  As- 
sociés de  Montréal,  un  bâtiment  où  elle  pût  se  loger  &  y 
recevoir  les  enfants.  Il  n'en  eut  d'autre  à  lui  offrir  alors 


CONGRÉGATION   DE  N.-D.   A  VILLEMARIE.    1 658.  285 


qu'une  maison  en  pierre,  de  trente-six  pieds  de  long  sur 
dix-huit  de  large,  située  proche  de  l'hôpital,  avec  un  ter- 
rain contigu  de  quarante-huit  perches,  pour  servir  aux  ré- 
créations des  maîtresses  &  des  enfants.  Il  ne  doutait  pas 
que  la  Sœur  Bourgeoys  ne  donnât  naissance  à  une  société 
de  filles,  qui  continueraient  après  elle  la  même  œuvre;  &, 
pour  cela,  il  mit  cette  clause  dans  le  contrat  de  donation  : 
«  La  présente  concession  faite  pour  servir  à  Hnltrucrion 
«  des  filles  de  Montréal  audit  Villemarie,  tant  du  vivant 
«  de  ladite  Marguerite  Bourgeoys  qu'après  son  décès,  à 
«  perpétuité  (i).  »  Cet  acre  eft  du  22  janvier  1 658.  Le 
même  jour,  la  Sœur  Bourgeoys,  alors  âgée  de  trente-huit 
ans,  accepta  la  donation  par-devant  Bénigne  Basset,  gref- 
fier de  la  juftice  des  seigneurs,  &  en  présence  de  tous  les 
officiers  de  la  colonie,  qui  confirmèrent  l'acceptation  en  y 
apposant  leurs  signatures.  Ce  furent  M.  Souart,  curé; 
M.  Galinier,  vicaire;  Louis  Prudhomme,  Jean  Gervaise  & 
Gilbert  Barbier,  marguilliers;  Marin  Jannot,  syndic  des 
habitants;  Lambert  Closse,  Major  de  l'île;  mademoiselle 
Mance,  adminiftratrice  de  l'hôpital  Saint-Joseph,  &  Charles 
Le  Moyne  (2) . 

Rien  de  plus  modefte  que  les  commencements  de 
cette  inftitution,  que  nous  voyons  répandue  aujourd'hui 
dans  tant  de  paroisses,  au  grand  avantage  de  la  religion  & 
de  la  société.  Elle  prit  naissance  dans  une  maison  qui  mé- 
ritait à  peine  ce  nom  &  ressemblait  plutôt  au  lieu  de  Beth- 
léem, où  le  Sauveur  du  monde  voulut  naître.  La  Sœur 
Bourgeoys  en  fait  ainsi  elle-même  la  description  :  «  Quatre 
«  ans  après  mon  arrivée,  M.  de  Maisonneuve  voulut  me 
«  donner  une  étable  de  pierre  pour  en  faire  une  maison  & 
.<  y  loger  les  personnes  qui  feraient  l'école .  Cette  étable  avait 
«  servi  de  colombier  &  de  loge  pour  les  bêtes  à  cornes.  Il 
«  y  avait  un  grenier  au-dessus,  où  il  fallait  monter  par  une 
«  échelle  par  dehors  pour  y  coucher.  Je  la  fis  nettoyer, 
«  j'y  fis  faire  une  cheminée  &  tout  ce  qui  était  nécessaire 
«  pour  loger  les  enfants.  J'y  entrai  le  jour  de  sainte  Cathe- 


(1)  Archives  de  l'Hô- 
tel Dieu  Saint-Joseph. 
Acr.e  du  22  janvier 
i658. 


(2)  Archives  de  la 
Congrégation,  22  jan- 
vier 1 658,  pièces  trans- 
crites de  la  main  de  la 
Sœur  Bourgeoys. 

XIX. 

COMMENCEMENT  DE  LA 
CONGRÉGATION  DE 
NOTRE-DAME  A  VIL- 
LEMARIE. 


286  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


«  rine  de  Sienne  (3o  avril  i658)  (*).  Ma  sœur  Marguerite 
«  Picaut  (qui  a  été  ensuite  madame  Lamontagne)  demeu- 
«  rait  alors  avec  moi,  &  là  je  tâchai  de  recorder  le  peu  de 
«  filles  &  de  garçons  capables  d'apprendre.  »  Il  y  avait  à 
Villemarie  quelques  filles  qui  n'étaient  plus  en  âge  d'aller 
à  l'école;  la  Sœur  Bourgeoys  voulut  étendre  aussi  sur  elles 
sa  charité,  en  les  réunissant  dans  cette  maison  pour  les 
animer  toutes  à  la  piété  &  les  exciter  à  la  ferveur.  Dans  ce 
dessein  elle  établit,  sur  le  modèle  de  ce  qu'elle  avait  vu 
pratiquer  à  Troyes,  la  Congrégation  externe,  qu'elle  com- 
mença le  jour  de  la  Visitation,  2  juillet  i658,  ce  qui  insen- 
siblement fit  appeler  du  nom  de  Congrégation  la  maison 
de  l'école,  où  ces  filles  se  réunissaient  ainsi.  Cette  Con- 
grégation externe,  qui  persévère  encore  aujourd'hui  sous 
le  nom  de  Demoiselles  de  la  Congrégation,  a  été  jusqu'à 
ce  jour  une  source  de  bénédictions  confiantes  pour  Vil- 
lemarie. 

xx. 

premières  filles  sau-        Les  Associés  de  Montréal,  en  attribuant  cette  maison  à 
vages  instruites  et  la  communauté  de  la  Sœur  Bourgeoys,  désiraient  qu'elle 

FORMEES      PAR       LA  ... 

soeur  bourgeoys.  servît,  pour  y  donner  l'inftruciion  chrétienne,  non-seule- 
ment aux  filles  Françaises,  mais  aussi  aux  filles  sauvages, 
ainsi  qu'on  le  lit  dans  l'acte  de  la  donation;  &,  cette  même 
année,  nous  voyons  que  M.  de  Maisonneuve  confia,  en 
effet,  à  la  Sœur  une  petite  Iroquoise  qui  eut  le  bonheur 


(*)  Dans  la  Vie  de  la  Sœur  Bourgeoys,  nous  avons  dit,  tome  l'T, 
page  93,  d'après  un  extrait  incomplet  de  ses  manuscrits,  qu'elle  était 
entrée  dans  cette  maison  le  jour  de  sainte  Catherine,  &  nous  avions 
conjecturé  que  ce  jour  devait  être  le  25  novembre  1 65 8  ;  mais  ayant 
eu  occasion  d'examiner,  par  nous-même,  les  écrits  autographes  de  la 
Sœur  Bourgeoys,  nous  y  avons  vu  qu'elle  ajoute  au  nom  de  sainte 
Catherine  celui  de  Sienne,  qu'on  avait  négligé  de  transcrire  dans 
l'extrait  dont  nous  parlons.  C'eft  donc  le  3o  avril,  &  non  le  25  no- 
vembre qu'ont  commencé  les  écoles  de  la  Congrégation  à  Villemarie. 
Dans  la  même  Vie,  page  94,  il  s'eft  glissé  une  faute  d'impression 
touchant  la  date  de  la  donation  de  cette  maison,  qui  fut  le  22  janvier, 
&  non  le  28  de  ce  mois. 


CONGRÉGATION  DE   N.-D.   A  VILLEMARIE.    1 658.  287 


d'apprendre,  dans  cette  maison,  à  connaître  Dieu,  à  l'aimer 

6c  à  le  servir.  «  Dans  le  temps  où  je  commençai  la  Congré- 

«  gation  séculière,  rapporte  la  Sœur  Bourgeoys,  une  femme 

«  Iroquoise  avait  une  petite  fille  d'environ  neuf  mois, 

«  qu'elle  négligeait  assez.  Marguerite  Picaut  me  pressait 

«  de  la  demander,  ce  qui  paraissait  impossible  d'obte- 

«  nir  (1);  mais,  M.  Souart  ayant  offert  à  la  mère  un  col-    (0  Ecrits  autogra- 

«  lier  de  porcelaine  de  trente  francs  &  quelques  autres  Phesdela  SœurBour- 

■t  11  geoys. 

«  objets,  elle  consentit  à  céder  sa  fille  (2).  »  Elle  la  donna,    (2)  ibid, 
en  effet,  à  M.  de  Maisonneuve,  qui  l'accepta  &  promit 
de  la  traiter  comme  si  elle  eût  été  sa  propre  enfant.  Il 
voulut  même  être  son  parrain,  &.  conjointement  avec 
Élisabeth  Moyen,  femme  du  Major  Closse,  qui  fut  la  mar- 
raine, il  lui  donna  le  nom  de  Marie  des  Neiges,  à  cause 
de  la  fête  de  Notre-Dame  des  Neiges,  4  août  i658,  jour 
où  elle  fut  baptisée  (3).  «  Le  Père  le  Moyne  a  assuré,  (3)Regïïiredesbâp- 
«  rapporte  la  Sœur  Bourgeoys,  que  c'était  la  première  ^wiemarie^ïoût 
«  baptisée  des  Iroquois,  &  cette  enfant  eft  morte  à  six  ans,  i658. 
«  dans  notre  maison.  »  M.  Dollier  de  Casson  fait,  à  cette 
occasion,  les  réflexions  suivantes  :  «  La  petite  sauvagesse, 
«  nommée  Marie  des  Neiges,  qui  promettait  beaucoup, 
«  mourut  à  la  Congrégation,  chez  la  Sœur  Bourgeoys,  qui 
«  l'avait  élevée  avec  des  soins  &  des  peines  bien  considé- 
«  rables,  dont  elle  a  été  payée  par  la  satisfaction  que 
«  l'enfant  lui  donna.  A  cause  de  l'amitié  qu'on  lui  portait, 
«  on  a  voulu  ressusciter  son  nom  par  une  autre  petite 
«  sauvagesse,  à  laquelle  on  a  donné  le  même  nom  au 
«  baptême.  Cette  deuxième  étant  aussi  décédée,  on  en  a 
«  pris  une  troisième,  à  laquelle  on  a  encore  donné  le  nom 
«  de  Marie  des  Neiges.  Si  celle-ci  ne  meurt  pas  plus  cri- 
«  minelle  que  les  deux  autres,  toutes  trois,  après  avoir 
«  demeuré  ici-bas  dans  la  Congrégation  de  Montréal, 
«  auront  le  bonheur,  j'espère,  d'être  au  ciel  pour  toute   (4) Hiftoire  du Mont- 
«  l'éternité,  dans  cette  Congrégation,  qui  suit  l'Agneau  réai,  de  1662  à  i663. 
«  Immaculé,  avec  des  prérogatives  toutes  spéciales  (4) .  »  ^0p10CIyypï>e'  ih'  XIV' 

XXI. 

Indépendamment  de  la  sanctification  de  l'enfance,  LA  soeur  bourgeoys 


288  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


A  VILLEMARIE. 


FAIT  JETER  LES  FON-  objet  propre  de  sa  vocation,  la  Sœur  Bourgeoys  étendait 
déments  delà  en  a-  SQr]  zèk  à  tQute  la  colonie .  &  le  désir  le  plus  ardentqu  elle 

PELLE      DE     NOTRE-  ,  '  r  T- 

CAME  DE  IÎON'-SECOURS  éprouvait  était  d'y  accroître  toujours  davantage  la  dévo- 
tion envers  Marie.  Déjà,  avant  l'arrivée  des  prêtres  de 
Saint-Sulpice,  elle  avait  formé  le  dessein  d'élever,  en 
Thonneur  de  cette  puissante  patronne,  à  une  petite  dis- 
tance de  Villemarie,  une  chapelle  qui  fût  tout  à  la  fois  un 
lieu  de  pèlerinage  &  une  sauvegarde  pour  le  pays.  Au 
printemps  de  1657,  ayant  obtenu  pour  cela  l'autorisation 
du  P.  Pijart,  qui  desservait  alors  la  paroisse,  «  j'excitai, 
«  écrit-elle,  le  peu  de  personnes  qu'il  y  avait  alors  ici  à 
«  amasser  des  pierres  pour  la  chapelle,  8c  je  demandai 
«  quelques  journées  à  ceux  pour  qui  je  faisais  quelque 
«  travail  (d'aiguille) .  On  charriait  du  sable,  &  les  maçons 
«  s'offrirent.  Le  Père  Pijart  nomma  la  chapelle  Notre- 
«  Dame  de  Bon-Secours  ;  le  P.  Le  Moyne  mit  la  pre- 
«  mière  pierre,  &  M.  Closse  (qui  tenait  la  place  de  Gou- 
«  verneur  en  l'absence  de  M.  de  Maisonneuve)  fit  graver 
«  sur  une  lame  de  cuivre  l'inscription  nécessaire.  Enfin, 
«  les  maçons  commencèrent  &  posèrent  les  fonde- 
(1)  Ecrits  autogi-a-  «  ments  (i).  »  L'année  suivante,  lorsque  le  temps  de  la 
reprise  des  travaux  fut  venu,  la  Sœur  Bourgeoys  excita  de 
nouveau  le  zèle  des  colons,  &  M.  de  Maisonneuve,  jaloux 
de  contribuer  de  sa  part  à  une  si  religieuse  entreprise, 
«  fit  abattre  des  arbres  pour  la  charpente,  &  aidait  lui- 
ibid.  «  même  à  les  traîner  hors  du  bois  (2) .  » 

xxii.  .  . 

la  construction  de  Toutefois,  la  Sœur,  qui  aurait  pu  s'autoriser  de  la 
notre-dame  de  bon-  permission  donnée  déjà  par  le  P.  Pijart,  voulut  avoir 
aussi  celle  de  M.  de  Queylus,  &  lui  écrivit  pour  cela. 
11  se  trouvait  alors  à  Québec  &  se  proposait  lui-même  de 
faire  conffruire  aussi  à  Villemarie  une  église  de  pierre, 
dont  M.  de  Bretonvilliers,  son  supérieur,  voulait  faire  tous 
les  frais.  Pour  concerter  donc  ce  dessein  avec  celui  de  la 
Sœur  Bourgeoys,  &  rendre  les  deux  édifices  projetés  plus 
utiles  à  la  colonie,  il  lui  répondit  de  suspendre  l'ouvrage 
jusqu'à  son  retour  à  Villemarie.  Mais,  avant  son  retour, 


hes  de  la  Sœur  Bour- 
geoys 


secours  est  suspen- 
due. 


CHAPELLE  DE   N.-D.   DE  BON   SECOURS.    l657"58.  289 

qui  fut  retardé  jusqu'au  mois  d'août  i658,  la  Sœur  eut  un 
autre  motif  pour  interrompre  les  travaux  commencés.  Se 
voyant  en  possession  du  terrain  &  de  la  maison  donnés 
à  perpétuité  pour  les  écoles,  &  considérant  qu'elle  n'avait 
que  Marie  Picaut  pour  la  seconder,  elle  résolut  d'aller  à 
Troyes,  afin  de  chercher,  parmi  ses  anciennes  com- 
pagnes, des  filles  zélées  qui  l'aidassent  à  inftruire  les  en- 
fants; &  comme  mademoiselle  Mance  était  alors  sur  le 
point  de  faire  un  voyage  en  France,  &  qu'elle  avait  besoin 
d'une  compagne,  la  Sœur  Bourgeois  s'offrit  à  elle  &  fut 
charmée  de  profiter  de  cette  circonftance  pour  effectuer 
son  dessein.  Ce  voyage  eut  les  plus  heureux  résultats  pour 
la  colonie  ;  mais,  avant  d'en  faire  le  récit,  nous  parlerons 
du  séjour  que  M.  de  Queylus  fit  à  Québec,  &  des  motifs 
qui  l'y  retinrent  pendant  près  d'une  année  entière. 

xxm. 

Quelque  fâcheux  que  soient  les  détails  dans  lesquels  le  p.  poncé*  remet 
nous  allons  entrer,  la  vérité  &  l'intégrité  de  l'hiftoire  ne  A 

^  .  CLEFS  DE  LA  PAROISSE 

nous  permettent  pas  de  les  passer  sous  silence  (*);  ils     DE  QUÉBEC, 
feront  sentir  d'ailleurs  le  besoin  pressant  que  le  Canada 
avait  alors  d'un  évêque,  &  j unifieront  de  plus  en  plus 
les  inltances  de  la  Compagnie  de  Montréal  pour  l'obtenir. 


(*)  Dans  la  Vie  de  M.  Olier  (1),  nous  avions  fait  remarquer  que  (1)  Tome  II,  édition 
l'éloge  de  M.  de  Queylus,  fait  en  présence  de  l'assemblée  générale  du  de  1 853,  p.  5o6. 
clergé  de  France,  &  les  autres  témoignages  si  honorables  que  Colbert, 
M.  Talon  &  d'autres  grands  magiftrats  de  cette  époque  (sans  parler 
de  Louis  XIV  lui-même)  rendirent,  dans  la  suite,  à  son  désintéres- 
sement, à  sa  piété  &  à  son  zèle,  pouvaient  difficilement  se  concilier 
avec  le  portrait  qu'on  a  fait  de  lui  dans  quelques  écrits  composés 
récemment,  d'après  certains  documents  isolés.  Nous  avions  ajouté 
que,  pour  juger  avec  connaissance  de  ces  appréciations  si  différentes, 
il  serait  nécessaire  de  voir  exposée,  avec  tous  ses  détails,  l'hiffoire  de 
ces  premiers  temps  de  la  colonie;  &  qu'à  l'aide  d'un  grand  nombre 
de  monuments  inédits  ,  que  les  écrivains  modernes  dont  nous 
parlons  n'ont  pas  connus,  on  pourrait  mettre  le  lecleur  en  état  de 
porter  sûrement  son  jugement'  sur  M.  de  Queylus.  C'elï  ce  qui 
nous  détermine  à  exposer  ici,  en  détail,  les  circonstances  de  son  séjour 
à  Québec  &  celles  de  sa  retraite  à  Villemarie. 


TOME  11. 


T9 


29O    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

Après  toutes  les  pressantes  sollicitations  qu'elle  avait 
faites,  on  demeura  persuadé,  comme  il  a  été  dit,  que  réta- 
blissement d'un  Siège  épiscopal  était  devenu  nécessaire  au 
bien  de  la  colonie  ;  seulement,  la  Cour  désirait,  avec 
raison,  que  le  sujet  deftiné  pour  le  remplir  fût  choisi  par 
les  Jésuites;  &  ces  Pères  présentèrent,  en  effet,  à  la  Reine, 
M.  François  de  Laval,  qui  fut  nommé  par  le  Roi,  plu- 
sieurs mois  avant  que  M.  de  Queylus  eût  quitté  la  France. 
La  nouvelle  de  cette  nomination,  portée  bientôt  à  Québec, 
fut  peut-être  le  motif  qui  rendit  le  P.  Dequen  moins 
délicat  sur  la  juridiction  de  l'archevêque  de  Rouen,  qu'il 
avait  exercée  jusqu'alors,  &  qui  allait  s'éteindre  par  l'inffi- 
tution  de  l'évêque  titulaire.  Du  moins  le  P.  Poncet,  que 
M.  de  Queylus  avait  confirmé  dans  le  gouvernement  de 
la  paroisse  de  Québec,  &  à  qui  il  avait  remis  la  bulle  d'in- 
dulgence d'Alexandre  VII,  ayant  -publié  cette  bulle  au 

(1)  Journal  des  Jé-  prône  &  annoncé  l'ouverture  du  Jubilé  pourle  i2d'août(i), 
suites,  12  août  i657.  je  p  j)eqUenj  son  supérieur,  qui  ignorait  apparemment 

l'arrivée  de  cette  bulle,  parut  être  surpris  que  le  P.  Pon- 
cet l'eût  publiée  sans  sa  permission.  Accoutumé  jus- 
qu'alors à  réunir  en  sa  personne  &  à  exercer  simultané- 
ment les  pouvoirs  de  grand  vicaire  &  ceux  de  supérieur 
de  sa  communauté,  comme  l'avaient  pratiqué  ses  prédé- 
cesseurs, il  jugea  sans  doute  à  propos  d'éprouver,  par 
quelque  humiliation,  le  P.  Poncet,  dont  il  connaissait 
parfaitement  la  vertu  solide;  &,  sans  réfléchir  assez  sur  la 

(2)  Mémoires  de  namre  de  \a  correction,  il  lui  ordonna  de  lui  rendre  les 

M.  d'Allet.  —  Abrégé  .'.    .   j  /  \ 

de  l'Hiitoire  ecdésias-  clefs  de  1  église  paroissiale  de  Québec  (2).  Depuis  ce 
tique,  1754,  t.  xii,  moment  le  P.  Poncet  ne  fit  plus,  en  effet,  aucune  des  fonc- 

n    233  — .  Le  Frcrc  , 

Léonard  de  Sainte-  ùons  curiales,  &  le  P.  Pi j art,  revenu  de  Villemane  le 
Catherine  de  sienne,  3  septembre,  fut  chargé  par  le  P.  Dequen  d'adminiftrer  la 

Auguftin  Déchaussé,  ,  /os  (*\ 

manuscrit  de  la  Biblio-  CUrc  el1  Sa  PlaCe  \ô)  \  h 
thèque  royale  à  Paris, 

supp.  français,  1628,  ' 

m~(3)  Re' iftre  de  la  (*)  Le  Mémoire  de  M.  d'Allet  sur  le  premier  séjour  de  M.  de 

paroisse  ^à.T  Notre-  Queylus  en  Canada,  que  nous  citons  dans  cette  hiftoire,  n'a  été  donné 

Dame    de    Québec,  au  public  que  par  Antoine  Arnault,  qui  l'a  inséré  à  ses  oeuvres  • 

i657.  cet  écrivain  eft  du  moins  le  premier  &  le  seul  qui  l'ait  reproduit  dans 


PAROISSE  DE  QUÉBEC.    l65j.  2gi 

XXIV. 

On  était  alors  en  trêve  avec  les  Iroquois.  Quatre  sau-  m.  de  queylus  admi- 

,  •  y.  J  J  4.       C    '4.  N1STRE  LUI-MÊME 

vages  de  cette  nation  étant  descendus,  sur  ces  entrefaites,  comme  curé  la  h- 

à  Québec,  on  fut  d'avis  d'envoyer  le  P.  Poncet  avec  eux  roisse  de  québec. 
à  Onnontagué,  où  nous  avons  dit  que  les  Jésuites  avaient 
été  contraints  de  commencer  une  mission  Tannée  précé- 


son  entier.  C'eft  de  lui  que  plusieurs  l'ont  cité  dans  leurs  ouvrages, 
&  nous  l'avons  cité  nous-même  dans  la  Vie  de  la  Sœur  Bourgeois, 
en  ayant  soin  d'indiquer  la  source  où  nous  puisions.  Quelques  lec- 
teurs, ayant  vu  que  nous  y  citions  à  la  marge  le  XXXIVe  volume 
des  œuvres  d'Arnault,  &  n'ayant  pas  sous  la  main  ce  volume,  se  sont 
imaginé  que  nous  citions  Arnault  lui-même  pour  garant  des  faits 
que  nous  avancions,  &  nous  ont  blâmé,  comme  ayant  puisé  à  une 
source  suspecte.  Ils  se  seraient  abftenus  de  porter  ce  jugement,  s'ils 
avaient  ouvert  le  volume  que  nous  citions.  Ils  y  auraient  vu  qu'Ar- 
naultne  se  donne  que  comme  simple  éditeur  d'une  pièce  originale  de 
M.  d'Allet  lui-même,  &  qu'il  assure,  de  plus,  que  les  prêtres  de  Saint- 
Sulpice,  dont  il  était  le  grand  adversaire,  ne  pourraient  pas  en  désa- 
vouer la  vérité. 

Assurément  ce  serait  poser  d'étranges  règles  de  critique,  que  de 
condamner,  sans  examen  &  comme  faux,  tous  les  faits  hiftoriques  rap- 
portés par  des  écrivains  hétérodoxes  ou  mécréants.  Ce  n'eft  pas  ainsi 
qu'en  jugent  les  théologiens  les  plus  catholiques  à  l'égard  de  ce  même 
Arnault,  dans  les  faits,  d'ailleurs  inconteftables ,  dont  il  eft  le  seul 
rapporteur.  Ainsi  voyons-nous  que  les  témoignages  célèbres  des 
Eglises  schismatiques  d'Orient,  touchant  la  vérité  de  la  présence 
réelle  de  Jésus-Chrift  dans  PEuchariftie,  qu'il  a  rapportés  dans  sa 
Perpétuité  de  la  Foi,  sont  cités  par  les  théologiens  les  plus  ortho- 
doxes, sans  que  personne  se  soit  jamais  avisé  de  les  blâmer.  Nous 
pourrions  nommer,  entre  autres,  le  célèbre  J.  Perronne,  qui  occupe 
aujourd'hui,  avec  tant  d'applaudissements,  l'une  des  chaires  de  théo- 
logie du  collège  romain  (1).  C'eft  qu'en  effet  un  théologien  peut  prendre 
son  bien  partout  où  il  le  trouve  ;&  il  faut  en  dire  autant  d'un  hiftorien, 
lorsque  les  faits  rapportés  par  les  hérétiques  sont  d'ailleurs  incon- 
teftables. C'eft  le  jugement  qu'on  doit  porter  du  Mémoire  de  M,  d'Al- 
let, témoin  lui-même  de  tout  ce  qu'il  raconte,  &  qui  ne  diffère  pas, 
quant  à  la  subftance,  de  ce  qu'on  lit  dans  l'Histoire  du  Montréal 
par  M.  Dollier,  ni  dans  celle  du  Canada  par  M.  de  Belmont.  Ce 
Mémoire  eft  même  juftifié,  de  point  en  point,  à  bien  des  égards,  par 
les  registres  de  la  paroisse  &  par  d'autres  documents  conservés  en- 
core aux  archives  de  la  Fabrique  de  Québec.  Enfin,  il  se  rapporte  par- 
faitement, pour  les  dates,  les  personnes  &  les  faits,  avec  le  Journal 
des  Jésuites,  qui  leur  eft  exactement  parallèle,  &  auquel  il  pourrait 
servir  au  besoin  de  justification  &  d'éclaircissement. 


(1)  De  Eucharisties 
Sacramento ,  Migne, 
i852,  cap.  1,  note  A, 
p.  1 55,  ma  Propos,  se- 
cunda,  p.  1 85,  nqte  C. 
p.  1191,  pote  B,  &c, 


292    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


dente,  &  les  Français  un  petit  établissement.  Ce  Père 

(1)  Journal  des  je'-  partit  aussitôt  avec  ces  Iroquois,  le  28  août(i);  &  arrivé 
suites,  28  août  i  7.  ^  Villemarie,  il  informa  M.  de  Queylus  de  ce  qui  était 

arrivé  au  sujet  de  la  Cure.  Celui-ci,  après  l'avoir  entendu, 
le  pria  de  suspendre  le  voyage  d'Onnontagué  8:  de  re- 
tourner avec  lui  à  Québec,  où  ils  arrivèrent  en  chaloupe 
avec  M.  d'Allet,  le  12  septembre,  &  avec  M.  d'Aillebouft, 

(2)  ibid.,  12  sept,  qui,  ce  jour-là,  remplaça  M.  de  Lauson-Charny  (2).  Là,  au 
l65?'  lieu  de  confirmer  le  P.  Pijart  dans  l'adminiitration  de  la 

paroisse,  comme  il  aurait  pu  le  faire  absolument,  M.  de 
Queylus  jugea  à  propos  d'en  prendre  lui-même  la  con- 
duite, &  par  là  demeura,  malgré  lui,  éloigné  de  Villemarie 

(3)  Mémoire  de  &  de  ses  autres  confrères  l'espace  d'environ  un  an  (3).  Si 
la  'froisse'28  Notre-  cette  nouvelle  adminiftration  put  occasionner  d'abord 
Dame  de  Québec ,  quelque  froissement  entre  les  ouvriers  évangéliques,  mal- 
\65l'^'  ~~  Annales  gré  les  intentions  pures  dont  les  uns  &  les  autres  étaient 

de  1  Hotel-Dieu  ,  par  "   .  .  r  . 

la  SœurMorin.        animés,  il  efl:  certain  que,  de  part  &  d'autre,  ils  s'efforcè- 
rent d'entretenir  entre  eux  la  bonne  harmonie;  &  nous 
voyons  le  Supérieur  des  Jésuites  &  M.  de  Queylus  se  pré- 
,  ^  ,      ,       -  venir  &  se  visiter  mutuellement,  pour  cimenter  entre  eux 

(4)  Journal  des  Je-  ...  £ 

suites,  oà.  i657.  l'union  &  la  paix  (4). 
xxv. 

chapelains  q.ui  se  joi-  Ces  Religieux  se  bornèrent  donc  à  célébrer  dans  la 

gnent  a  m.  de  quey-  chapelle  de  leur  maison,  &  M.  de  Queylus  remplit  toutes 

LUS;  SON  UNION  AVEC  r_  '  .  ..  .... 

LES  RR.  PP.  JÉSUITES,  les  fondions  de  curé  dans  l'église  paroissiale,  où  il  faisait 
l'office '&  le  prône  tous  les  dimanches  &  les  fêtes  de  l'année. 
Comme  M.  d'Allet,  son  secrétaire,  n'était  que  diacre  &  ne 
pouvait,  en  cette  qualité,  l'aider  beaucoup  dans  l'exercice 
de  ses  fonctions,  M.  de  Queylus  trouva  des  auxiliaires 
(5>  Hiftoire  de  l'Hô-  zélés  dans  le  chapelain  des  Ursulines,  M.  Guillaume  Vi- 
tei-Dieu  de  Québec,  gnal,  &  dans  celui  de  l'Hôtel-Dieu,  M.  Jean  Lebey  (5), 
pariaMèreJuchereau,      •  s'attachèrent  à  lui  &  le  suppléèrent,  dans  l'occasion, 

p.  104. —  Archives  de    1  .  .  '  .  . 

la  marine,  à  Paris.  comme  vicaires  ou  subftituts  (6)  ;  ce  qui  ne  l'empêchait 
.  (r,)  Notariat  de  ;G46,  pas  d'inviter,  par  honneur,  les  Pères  Jésuites  à  officier 

Guillaume  Audouarr,    ,  ,  •  ^•      •         ,*\     n  ir      r  « 

foi.  22,  29.  —  Régis-  dans  les  occasions  extraordinaires  (  ).  M.  dArgenson, 

tre  de  la  paroisse  de  .   „ 

Québec, ->,8  déc.  1657, 

19  mai  i65S,  14  juin.         (*)  M.  de  Queylus  étant  tombé  malade  le  vendredi  saint  i658, 


M.   DE  QUEYLUS  GRAND  VICAIRE.    1 657~58 . 


293 


qui  arriva  Tannée  suivante,  comme  nous  le  raconterons 
ailleurs,  charmé  8c  édifié  de  cette  bonne  entente,  écrivait, 
le  5  de  septembre  1 658  :  «  11  faut  que  je  commence  par 
«  l'état  ecclésiastique,  que  j'ai  trouvé  en  paix  (1).  J'ai  été     (0  Emplois,  &c, 

v  ■  1      /        -r^  \  1       lettre  du  5  sept.  1 658, 

»  un  peu  surpris,  après  avoir  entendu  (en  b  rance)  les  foK  36< 

«  petites  contrariétés  qui  s'étaient  passées  entre  les  Révé- 

»  rends  Pères  Jésuites  &  M.  l'abbé  de  Queylus,  de  voir 

«  l'union  entre  eux  &  l'Église  entièrement  paisible;  de 

«  trouver  des  églises  bien  remplies,  chacun  accomplissant 

«  son  miniftère  avec  beaucoup  de  douceur  &  de  déférence 

«  de  part  8c  d'autre  (2)  ;  la  paroisse  fort  bien  servie,     c2)  Ibid->  le»>-e  à 

j  101  r  M.  deMorangis,  5  sep. 

«  remplie  de  beaucoup  de  peuple,  ex  les  confessionnaux  r658  fol<  3g_  v 

«  des  Pères  fort  fréquentés.  Voilà  comment  les  choses 

«  ont  été  jusqu'au  départ  de  M.  l'abbé  de  Queylus  (3)  (*) .  »     (3)  Ibid-> fo1-  45. 

xxvi. 

Outre  les  fonctions  de  curé  de  Québec,  M.  de  Queylus  m.  de  queylus  exerce 
exerçait  aussi  celles  de  grand  vicaire,  &  il  paraît  que  son 
adminiftration  était  assez  généralement  eftimée  &  aimée,  caire 
La  Mère  Juchereau  en  parle  ainsi  dans  son  Hifloire  de 
l' Hôtel-Dieu  :  «  L'archevêque  de  Rouen,  de  qui  le  Canada 
«  relevait  alors,  envoya,  cette  année  1637,  un  de  ses 
«  grands  vicaires ,  M.  l'abbé  de  Queylus,  qui  fut  reçu 
«  avec  de  grands  honneurs.  Il  voulut  bien  présider  à  toutes 
«  les  cérémonies  qui  se  firent  chez  nous,  &  commença 
«  par  donner  l'habit  à  une  de  nos  poflulantes.  Il  reçut  les 


A  QUEBEC  LES  FONC- 
TIONS DE  GRAND  VI- 


&  ayant  été  visité,  ce  jour-là,  par  l'un  des  PP.  Jésuites,  il  invita  le 
P.  Vimont  à  chanter  la  grand'messe  en  sa  place,  à  la  paroisse,  le 
jour  de  Pâques,  ce  qui  eut  lieu  (4).  Le  26  juin,  jour  de  la  Féte-  (4)  Journal  des  Jé- 
Dieu,  M.  de  Queylus  porta  le  très-saint  Sacrement,  &  la  procession  fit  suites,  19  avril  i658. 
uneftationchezlesJésuites.  Deux  deces  Pères, qui  étaient  allés  recevoir 
le  très-saint  Sacrement  à  une  certaine  diftance  de  leur  église,  l'ac- 
compagnèrent ensuite,  l'encensant  continuellement,  &  le  recondui- 
sirent, de  la  même  manière,  à  l'église  paroissiale,  ayant  à  leurs  côtés 
quatre  enfants  en  surplis,  dont  deux  jetaient  des  rieurs  &  deux  autres 
portaient  de  l'encens  pour  en  fournir  aux  prêtres  (5).  (5)  Journal  des  Jé~ 

(*)  Voyez  la  note  à  la  fin  de  ce  volume  :  Litige  au  sujet  du  près-  suites,  i658. 
bytèrc  de  Québec. 


2Ç4    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


p.  23 


«  vœux  d'une  novice,  qui  fit  sa  profession  le  3o  avril  i658, 
«  &  les  prêcha  toutes  les  deux.  Il  se  trouva  aussi  à  nos 
«  élections,  le  12  mai  de  la  même  année.  Enfin,  nos  bâti- 
«  ments  étant  achevés  après  bien  des  soins  &  des  peines, 
«  il  bénit  notre  église  le  10  août  i658,  &  le  P.  Dequen 
«  y  célébra  pour  la  première  fois  la  sainte  Messe.  M.  de 
«  Queylus,  homme  de  qualité,  d'une  rare  vertu  &  d'un 
«  mérite  diftingué,  nous  honore  d'une  singulière  affection 
«  &  nous  a  toujours  donné  des  témoignages  de  bienveil- 
(0  Hiftoirede  l'Hô-  «  lance  (1).  »  Nous  ajouterons  que,  pendant  son  adminis- 
tei-Dieu  de  Québec,  tration  comme  grand  vicaire,  il  reçut  à  la  profession,  dans 

parla  MereJuchereau,  °  .  . 

F.  no,  iiïi  cette  communauté,  la  première  fille  sauvage  qui  ait  em- 

brassé la  vie  religieuse  en  Canada.  C'était  une  jeune  Hu- 
ronne,  nommée  Geneviève,  âgée  de  quinze  ans,  la  même 
dont  la  mort  édifiante  eft  rapportée  dans  la  relation  de 
(à)Rèiationdei658,  Tannée  1 658  (2).  Atteinte  d'une  maladie  mortelle,  &  dési- 
rant de  mourir  revêtue  de  l'habit  religieux,  elle  demanda 
qu'on  avançât  pour  elle  le  temps  de  la  vêture,  ce  qui  lui 
fut  accordé.  Le  jour  de  la  Toussaint  1657,  auquel  eut  lieu 
cette  cérémonie,  Geneviève  fit  à  M.  de  Queylus  toutes  les 
demandes  d'usage,  avec  une  présence  d'esprit  qui,  eu  égard 
à  sa  grande  faiblesse,  surprit  tous  les  assiftanfs;  après 
quoi  il  la  revêtit  de  l'habit  &  lui  donna  le  saint  Viatique. 
Le  jour  des  Morts,  il  lui  adminiftra  l'Extrême-Onction;  & 
enfin,  le  lendemain  3  novembre,  il  reçut  ses  vœux  de  reli- 
gion, qu'elle  prononça  peu  de  temps  avant  d'expirer.  Il 
officia  encore  à  la  cérémonie  de  l'inhumation,  le  lende- 
main; &  comme  c'était  un  jour  de  dimanche,  les  sauvages 
vinrent  en  foule  à  l'hôpital,  pour  voir  inhumer,  avec  l'ha- 
bit religieux,  le  corps  d'une  jeune  personne  de  leur  na- 
tion, ce  qui  leur  fit  éprouver  à  tous  une  consolation  extra- 
ordinaire, mêlée  d'une  joie  aussi  douce  qu'elle  était  nou- 

(3)  Journal  des  Je-  velle  pOUr  eUX  (i)  (*). 
suites,  3  nov.  i65y. 

Relation  de  i658,  p.   . 

26,  27. 

(*)  M.  de  Queylus  fut  probablement  le  premier  qui,  dans  la 
Nouvelle- France,  fulmina  l'excommunication  ecclésiaftique,  en  vertu 


M.   DE  QUEYLUS  GRAND  VICAIRE.    l65y-58.  2g5 

XXVII. 

M.  de  Quevlus  s'efforça  de  mettre  en  honneur  diverses  m.  de  queylus  donne 

j  d  -     i   M  1.  1  1  •  «.  COMMENCEMENT  A  L.V 

pratiques  de  pieté,  dont  il  avait  vu  les  salutaires  effets    CHAPELLE  DE  SAINTE. 

dans  la  paroisse  de  Saint-Sulpice  à  Paris  (*),  notamment    anne  de  beaupré. 

la  dévotion  envers  sainte  Anne.  Le  grand  éloignement  où 

les  habitants  de  la  côte  de  Beaupré  se  trouvaient  de  l'église 

paroissiale  de  Québec  leur  faisait  désirer  depuis  longtemps 

d'avoir  dans  leur  voisinage  quelque  chapelle  où  ils  pussent 

recevoir  les  sacrements  &  assifter  au  service  divin.  L'un 

d'eux,  Etienne  de  Lessart,  homme  honorable,  touché  de 

leur  dévotion,  offrit  en  1 658,  à  M.  de  Queylus,  une  terre 

de  deux  arpents  de  front  &  d'une  lieue  &  demie  de  pro- 


de  pouvoirs  spéciaux  qu'il  avait  reçus  de  l'archevêque  de  Rouen,  & 
toutefois  sans  aliéner  de  lui  les  esprits,  ni  rendre  l'Église  odieuse. 
Quelques  individus,  indignes  de  faire  partie  de  la  colonie  Française, 
étaient  tombés  dans  cet  excès  de  malice  &  de  fureur,  que  d'avoir  osé 
incendier  la  maison  d'un  des  plus  respectables  citoyens  de  Québec, 
M.  Denis,  dont  on  a  parlé  (i).  Jugeant  qu'il  était  de  son  devoir  d'em-     (i)  Annales  de  l'Hô- 
ployer  les  armes  de  l'Église,  pour  contraindre  les  incendiaires  à  con-  tel-Dieu,  par  la  Sœur 
fesser  leur  crime  &  à  réparer  le  dégât  commis,  M.  de  Queylus  publia  Morin. 
contre  eux  un  monitoire,  trois  dimanches  consécutifs,  pendant  la 
grand'messe,  &  les  frappa  enfin  d'excommunication  (2),  comme  en    (2)  Journal  aes  Jé- 
avait  usé  autrefois  saint  Paul  à  l'égard  de  Pinceftueux  de  Corinthe.  suites,  28  od.  1657. 
Ce  fut  lui  aussi  qui,  selon  toutes  les  apparences,  introduisit  à  Québec 
l'usage  de  publier  &  d'afficher  des  mandements  ;  &  cela  pour  notifier, 
par  ce  moyen,  aux  PP.  Jésuites  &  à  ceux  qui  fréquentaient  leur  église 
quelques  pratiques  de  dévotion  qu'il  avait  ordonnées  à  cause  du  mal- 
heur des  temps.  «  Le  jour  de  Pâques,  21  avril  1 65 8,  disent  ces  Pères 
«  dans  leur  Journal,  fut  affiché,  à  la  porte  de  notre  église,  un  mande- 
«  ment  de  M.  l'abbé  de  Queylus,  qui  portait  que  tous  les  prêtres 
«  séculiers  &  réguliers,  les  Religieux  &  les  Religieuses  eussent  à  dire 
«  à  la  fin  de  la  messe,  jusqu'à  la  Saint-Jean,  les  litanies  du  nom  de 
«  Jésus,  pour  les  nécessités  du  pavs  (3).  »  Nous  avons  sous  les  yeux     (3)  Journal  des  Jé- 
un  autre  mandement  de  M.  de  Queylus,  joint  à  la  bulle  d'Alexan-  suites, avril  i658. 
dre  VII,  adressé,  le  7  février,  à  M.  Souart  ou  à  son  vicaire,  en  faveur 
de  la  colonie  de  Villemarie,  «  afin,  dit-il,  de  communiquer  aux  chères 
«  âmes  de  votre  habitation  les  bénédictions  apoftoliques  (4).  »  (4)  Archives  du  sé- 

(*)  A.  l'exemple  de  M.  Olier,  qui  avait  introduit,  dans  sa  pa-  minaire  de  Villemarie. 
roisse,  l'usage  des  Saluts  du  très-saint  Sacrement,  réservés  jusqu'alors  Pièces  autographes, 
à  l'oéfave  de  la  Fête-Dieu,  M.  de  Queylus  annonça,  dans  son  prône, 
le  25  novembre  1637,  qu'il  donnerait  désormais  le  Salut,  dansl'église 
paroissiale,  tous  les  jeudis  de  l'année,  &,  en  outre,  tous  les  samedis     (5)  j0Urnal  des  Jé- 
de  l'Avent,  en  l'honneur  de  la  très-sainte  Vierge  (5).  suites,  2.5  nov.  1657. 


296    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Arch.  de  l'Eglise 
Sainte^Anne ,  contrat 
du  8  mars  1 658. 


(2)  Mémoires 
M.  d'Allet. 


de 


(3)  Archives  du  sé- 
minaire de  Québec, 
vol.  Affaires  &  diffi- 
cultés avant  1720. 

(4)  Journal  des  Jé- 
suites, 23  mars  i658. 

XXVIII. 

LA  CHAPELLE  DE  SAINTE- 
ANNE  DEVIENT  UN  LIEU 
DE  PÈLERINAGE  POUR 
TOUTE  LA  COLONIE. 


(5)  Recueil  de  M. 
Morel,  1668. 


fondeur,  située  sur  sa  concession  au  Petit-Cap,  &  ne  mit 
d'autre  condition  à  cette  offrande,  sinon  que,  dans  la  pré- 
sente année,  on  commencerait  sans  délai  &  qu'on  conti- 
nuerait ensuite  de  bâtir  une  chapelle  dans  le  lieu  de  ce 
terrain,  que  M.  de  Queylus  trouverait  le  plus  commode. 
Celui-ci  accepta  la  proposition  le  8  mars  (i),  alla  peu  après, 
avec  un  maçon,  sur  la  terre  indiquée,  &  marqua  lui-même, 
au  bord  du  fleuve  Saint-Laurent,  la  place  pour  la  future 
église  (2),  voulant  quelle  fût  dédiée  à  sainte  Anne  &  qu'elle 
en  portât  le  nom.  Enfin,  le  23  suivant,  il  délégua  M.  Vi- 
gnal,  particulièrement  dévoué  à  sainte  Anne  (3),  qui  bénit 
la  place  de  l'église,  &  la  première  pierre  en  fut  posée  par 
M.  d'Aillebouff,  exerçant  alors  les  fondions  de  Gouverneur 
général  (4)  (*). 

Lorsqu'on  commençait  cette  conftrudion,  un  habi- 
tant de  la  côte  de  Beaupré,  nommé  Louis  Guimont,  affligé 
de  douleurs  de  reins,  mit,  par  un  motif  de  dévotion,  trois 
pierres  dans  les  fondements,  &  soudain  se  trouva  guéri. 
Cette  guérison  devint  l'occasion  d'une  autre  plus  frappante 
encore.  Marie-Esther  Ramage,  femme  d'Élie  Godin,  était 
atteinte  d'une  infirmité  qui  la  tenait  toute  courbée  de- 
puis huit  mois,  &  l'obligeait  de  se  traîner  péniblement  à 
l'aide  d'un  bâton,  sans  espérance  de  jamais  recouvrer  la 
santé  par  aucun  remède  humain.  Sur  le  récit  que  lui  avait 
fait  son  mari  de  la  guérison  de  Guimont,  elle  se  mit  à  in- 
voquer sainte  Anne;  &  au  même  inftant  elle  se  trouva  sur 
ses  pieds,  parfaitement  droite,  &  aussi  libre -de  l'usage  de 
tous  ses  membres  qu'elle  l'avait  jamais  été  dans  sa  meil- 
leure santé.  Ces  guérisons  furent  suivies  de  beaucoup 
d'autres  non  moins  remarquables,  opérées  subitement  dans 
la  nouvelle  église  (5),  &  devinrent  l'heureuse  occasion  qui 
accrédita  la  dévotion  envers  sainte  Anne,  &  rendit  cé- 


(*)  Voyez  à  la  fin  du  volume  la  note  sur  l'origine  de  cette 
chapelle. 


M.   DE  QUEYLUS  GRAND  VICAIRE.  l65y-58. 


297 


lèbre  ce  lieu  de  pèlerinage  dans  tout  le  Canada.  On  y 
accourut  bientôt  de  tous  côtés,  &  l'affluence  était  même 
si  grande  durant  le  refte  du  dix-septième  siècle ,  que ,  le 
jour  de  la  fête,  on  y  voyait  réunis  jusqu'à  mille  &  douze 
cents  communiants  ,  sans  parler  d'un  très-grand  nombre 
de  pèlerins  qui,  dans  le  relie  de  Tannée,  s'y  rendaient  de 
toutes  parts  (1).  Ces  guérisons  furent  accompagnées  de 
circonstances  tout  à  fait  frappantes,  en  sorte  qu'en  1668, 
dix  ans  seulement  après  la  fondation  de  l'église,  M.  Tho- 
mas Morel,  qui  en  était  curé,  composa  son  recueil  des 
Miracles  de  sainte  Anne  (2),  que,  dans  la  suite,  M.  de 
Laval,  devenu  premier  Evêque  de  Québec,  examina  & 
déclara  conformes  à  la  vérité.  Ce  prélat  ajoutait  à  son  ju- 
gement ces  paroles  remarquables  :  «  Nous  le  confessons, 
«  rien  ne  nous  a  aidé  plus  efficacement  à  soutenir  le 
«  poids  de  la  charge  paftorale  de  cette  Eglise  naissante, 
«  que  la  dévotion  spéciale  que  portent  à  sainte  Anne 
«  tous  les  habitants  de  ce  pays,  dévotion  qui,  nous  l'as- 
ti surons  avec  certitude,  les  diitingue  de  tous  les  autres 
«  peuples  (3).  » 

L'année  i658,  M.  de  Queylus  posa  la  première  pierre 
d'une  autre  nouvelle  église,  à  la  côte  de  Beaupré,  qu'il 
dédia  à  la  très-sainte  Vierge  sous  le  titre  de  sa  Visitation, 
au  lieu  appelé  leChâteau-Richer.  Elle  fut  commencée  dans 
l'été  &  achevée  l'année  suivante.  Les  églises  de  Sainte- 
Anne  &  du  Château  furent  ainsi  les  premières  qu'il  y  eut 
dans  toute  l'étendue  de  cette  côte  :  celle  de  l'Ange-Gardien 
n'aj^ant  été  bâtie  la  première  fois  que  vers  l'an  1667,  & 
celle  de  Saint-Joachim,  du  cap  de  Tourmente,  qu'en  1 685 
&  1686  (4).  Ces  fondations  &  la  facilité  que  M.  de  Queylus 
trouvait  partout  dans  l'exercice  de  ses  fondions  de  curé  & 
de  grand  vicaire,  donnent  assez  à  connaître  l'eftime  &  la 
considération  dont  il  jouissait  à  Québec.  Il  eût  été  difficile 
qu'il  en  fût  autrement  d'un  homme  qui,  a  la  dignité  d'abbé 
de  Loc-Dieu  &  à  celle  de  premier  supérieur  ecclésiaftique, 
joignait  une  naissance  illuftre ,  une  fortune  considérable, 


(1)  Arch.  de  Sainte- 
Anne.  Atteftations  de 
miracles. 


(2)  Archives  du  sé- 
minaire de  Québec. 
Miracles  de  Sainte- 
Anne.  —  Relation  de 
1667,  p.  29  &  suiv. 


(3)  Archives  du  sé- 
minaire. Ibid.,  ap- 
probation du  25  juin 
1680. 

XXIX. 

ESTIME  ET  CONSIDÉRA- 
TION DONT  M.  DE 
QUEYLUS  JOUISSAIT  A 
QUÉBEC. 


(4)  Archives  du  sé- 
minaire de  Québec. 
Lettre  à  M.  des  Maize- 
rets,  1686. 


298  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


surtout  une  charité  généreuse  &  une  affabilité  qui  jusqu'a- 
lors lui  avait  partout  gagné  tous  les  cœurs.  Il  suffit  de  se 
rappeler  qu'à  Privas,  en  Vivarais,  qui  comptait  à  peine 
quarante  catholiques,  M.  de  Queylus,  ayant  bien  voulu, 
par  zèle  pour  le  salut  des  hérétiques  de  ce  pays,  accepter 
la  charge  de  curé,  sut  mériter  leur  confiance  à  un  si  haut 
degré,  qu'il  eut  le  bonheur  d'en  ramener  à  l'Église  un 
très-grand  nombre,  non-seulement  à  Privas,  où  peu  après 
on  comptait  plus  de  trois  cents  catholiques,  mais  encore 
dans  près  de  quinze  autres  paroisses  qu'il  évangélisa  suc- 

(1)  vie  de  m.  oiier,  cessivement  dans  le  voisinage  de  cette  ville  (1).  A  Québec, 
part,  m,  hv.v,  1. 11.       ge  fajsajt  aimer  non-seulement  des  personnes  de  consi- 

(2)  Journal  des  Jé-  dération ,  mais  aussi  du  peuple  (2) ,  envers  lequel  il  se 
suites,  zi  oa.  i657.   montrait  libéral,  dans  ce  temps  surtout  où  la  misère  pu- 

(3)  Lettres  de  Marie  blique  se  faisait  plus  vivement  sentir  (3).  Quoique  l'un  des 
de  l'incarnation,  1 658,  Associés  de  Montréal  &  sincèrement  dévoué  à  cette  œuvre, 

Lettres  de  M.  d  Ar-  . 

genson,  bibliothèque  il  fut  toujours  exempt  de  toute  partialité  qui  eût  pu  tourner 
du  Louvre.  au  désavantage  ou  qui  n'eût  pas  procuré  le  plus  grand  bien 

de  Québec.  La  Mère  Juchereau  en  rapporte  un  exemple 
remarquable,  dans  la  résolution  qu'il  prit  de  donner  aux 
Hospitalières  de  ce  lieu  la  conduite  de  l'hôpital  de  Ville- 
marie  :  «  Comme  M.  l'abbé  de  Queylus  aimait  beaucoup 
«  notre  communauté,  dit-elle,  il  jugea  que  ce  serait  un 
«  avantage  pour  nous  &  pour  tout  le  pays  s'il  n'y  avait  à 
«  Québec  &  à  Villemarie  qu'un  même  Inftitut,  parce  que 
«  cela  entretiendrait  mieux  la  paix  qui  doit  être  entre  les 
«  maisons  religieuses.  C'eft  pourquoi,  nous  ayant  proposé 
«  l'affaire  &  déclaré  ses  vues,  il  nous  pressa  tant  que  nous 
«  y  consentîmes;  &on  crut  devoir  garder  un  grand  secret, 
«  jusqu'à  ce  que  l'on  eût  gagné  ceux  de  qui  dépendait 

(4)  Hiftoire  de l'Hô-  «  cette  fondation  (4) .  »  Mais,  ce  projet  n'ayant  pas  réussi, 
tel  Dieu  de  Québec,  ty[  ^e  Queylus  voulut  donner  aux  Hospitalières  de  Qué- 

par  la  Mère  Juchereau,  .  n-  oj 

p.  ,,4)  „5.  bec  un  témoignage  perpétuel  de  son  eltime  &  de  sa  bien- 

veillance, en  fondant  en  l'honneur  du  Verbe  Incarné  une 
place  d'Hospitalière ,  afin  qu  il  y  eût  toujours  dans  cette 
maison  une  Sœur  qui  lui  fût  redevable  de  son  entrée  en 
religion.  Pour  cette  fondation,  il  donna  la  somme  de  six 


M.   DE  QUEYLUS  GRAND  VICAIRE.    1 657-58.  299 


mille  livres ,  quelles  employèrent  à  l'acquisition  d'un  fief    (i)  Hiftoire  de  l'Hô- 

,  1        •    /   \  tel-Dieu  de  Québec. 

noble  que  leur  communauté  posséda  depuis  (i).  Jbidm 

xxx. 

M.  de  Queylus  exerçait  ainsi  les  pouvoirs  de  grand  arrivée  a  québec  de 

v   ^    ,t         j        •         v     j     j"  -1  •  M.  d'argenson,  gou- 

vicaire  a  Québec  depuis  près  de  dix  mois ,  lorsque  arriva  VERNEUR  GENEBAL. 
enfin  M.  d'Argenson,  attendu  depuis  Tannée  précédente. 
Pierre  de  Voyer,  vicomte  d'Argenson,  après  avoir  fait  la 
traversée  de  France  à  l'île  Percé  en  trente-cinq  jours,  fut 
obligé  d'attendre  un  mois  entier  pour  qu'il  se  présentât 
quelque  navire  qui  le  conduisit  à  Québec,  &  profita  enfin 
de  celui  du  sieur  Gaigneur,  appelé  le  vaisseau  le  Prince 
d'Orange,  qui  l'y  mena  en  dix-sept  jours.  Il  arriva  à  Qué- 
bec le  1 1  juillet,  sans  être  alors  attendu  &  sans  avoir  fait 
donner  aucune  nouvelle  de  son  approche  que  cinq  heures 
avant  son  débarquement  (2)  (*).  A  peine  le  vaisseau  eut-il  t  0)  Lettre  de  M- 
jeté  l'ancre,  que  M.  d'Aillebouft  alla  saluer  le  Gouverneur  ^ss^^'  Sep.  ' 
sur  son  bord,  pendant  que  les  habitants  de  Québec  l'at- 
tendaient en  armes  sur  le  rivage.  Étant  ensuite  revenu 
vers  eux,  M.  d'Aillebouft  se  mit  à  leur  tête  &  reçut  le  Gou- 
verneur, qu'on  conduisit  au  Fort,  dont  on  lui  présenta  les 
clefs  au  bruit  de  l'artillerie.  Après  qu'il  eût  pris  possession 
de  la  place,  ses  premières  visites  furent  au  très-saint  Sa- 
crement, d'abord  dans  l'église  paroissiale,  de  là  dans  la 
chapelle  des  Jésuites,  enfin  dans  celles  de  l'Hôpital  et  des  (3)Relationcie  i658 
Religieuses  Ursulines  (3).  p.  17. 

XXXI. 

L'arrivée  de  M.  d'Argenson  à  Québec  fut  bientôt  *«  de  queylus  cesse 


D  EXERCER  LES  POU- 
VOIRS DE  GRAND  VI- 
CAIRE A  QUÉBEC. 


(*)  Dans  une  lettre  du  5  septembre  1 658,  M.  d'Argenson  fixe 

la  date  de  son  arrivée  à  Québec  au  10  juillet  de  cette  année  (4);  &  (4)  Emplois,  &c , 

dans  une  autre  du  même  jour,  adressée  au  P.  Lallemant,  il  la  met  au  fo1-  44- 

6  de  ce  mois  (5).  On  peut  croire  que,  n'étant  pas  accoutumé  à  re-  r5)  ïbid.,  fol. 40. 
marquer  les  dates  avec  soin,  il  s'elt  mépris  en  assignant  tant  l'une 
que  l'autre.  Le  Journal  des  Jésuites  assigne  expressément  le  1 1  juillet, 
en  ajoutant  que  le  vaisseau  qui  amena  le  Gouverneur  fut  le  premier 

arrivé  de  cette  année,  &  qu'il  jeta  l'ancre  devant  Québec  à  deux  ,çs  journai  des  Jé- 

heures  après  midi  (6).  Dans  la  Relation  de  1 65 8,  on  fixe  aussi  son  suites,  n  juillet  iG58. 

arrivée  à  Québec  au  1 1  du  même  mois  (7),  &  c'eft  ce  qui  nous  dé-  (7)  Relation  de  1 658, 

termine  à  suivre  cette  date.  p.  i7. 


300  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


suivie  du  départ  de  M.  de  Queylus  de  cette  ville,  occa- 
sionné par  la  cessation  de  ses  pouvoirs  de  grand  vicaire 
dans  ce  lieu.  Quoique  les  Pères  Jésuites  l'eussent  d'abord 
invité  &  pressé  eux-mêmes  d'y  exercer  ces  pouvoirs  contre 
sa  propre  résolution,  ils  comprirent  bientôt  qu'il  eût  été 
plus  naturel  de  borner  sa  juridiction  à  l'île  de  Montréal  & 
de  laisser  ailleurs  les  choses  sur  le  pied  où  elles  avaient 
été  jusqu'alors.  Ils  en  écrivirent  à  l'archevêque  de  Rouen, 
qui  se  rendit  à  leur  jufte  demande.  Par  de  nouvelles  lettres 
du  3o  mars  i658,  écrites  en  français,  il  déclara  que  désor- 
mais M.  de  Queylus  exercerait  dans  l'île  de  Montréal  seu- 
lement tous  les  pouvoirs  de  grand  vicaire,  &  que  le  supé- 
rieur des  Jésuites  de  la  maison  de  Québec  continuerait  à 
faire  usage  de  ceux  qu'il  lui  avait  accordés  auparavant.  Il 
ajoutait  qu'aucun  des  deux  ne  pourrait  rien  entreprendre 
dans  le  territoire  de  l'autre,  sans  le  consentement  de  celui- 
ci,  à  la  charge  pourtant  d'adminiltrer,  chacun  dans  le  lieu 
de  sa  juridiction,  les  sacrements  aux  fidèles  qui  iraient  de 

(1)  Archevêché  de  Québec  à  Montréal  ou  de  Montréal  à  Québec  (i).  M.  de 
Rouen,  3o  mars  1 658,  Queyjus  ne  fUf  informé  de  ce  nouvel  arrangement  que 

lorsque  le  P.  Dequen  lui  fit  signifier  juridiquement  ses 

(2)  journal  des  Jé-  lettres  de  grand  vicaire,  le  8  du  mois  d'août  (2);  ce  qui 
suites,  8  aouti65S.    mt  cause  que^  dans  \e  premier  moment,  il  eut  le  tort  d'y 

objecter  quelque  prétendu  défaut  de  forme;  mais  M.  d'Ar- 
genson  l'ayant  assuré  que  la  Compagnie  de  Montréal  était 
informée  de  cette  nouvelle  disposition  &  qu'elle  l'avait 

(3)  LettredeM.d'Ar-  expressément  agréée,  M.  de  Queylus  l'agréa  aussitôt,  & 

foTTe^VXi6.58' tout  se  Passa  avec  douceur  (3)- 

XXXII. 

m.  de  oueylus  re-  Il  partit  de  Québec  le  21  août,  accompagné  de  M.  & 
tourne  a villemarie.  maciame  d'Aillebouft  (4),  dont  la  présence  n'était  plus  né- 
suitLJTiToût?G58~  cessaire  dans  cette  ville  après  l'arrivée  de  M.  d'Argenson. 

Il  alla,  dit  M.  Dollier  de  Casson,  «  consoler  le  Montréal 
«  par  sa  présence  &  y  demeurer,  au  grand  contentement 
«  de  tous,  surtout  à  la  vive  satisfaction  de  MM.  Souart  et 
«  Galinier,  qui  ne  craignirent  pas  de  s'avancer  bien  avant 
«  dans  les  bois,  sans  appréhender  les  Iroquois,  afin  d'aller 


RETOUR  DE  M.   DE   QUEYLUS  A  VILLEMARIE.    1 65 S .  3oi 

«  au-devant  de  sa  barque  pour  lui  témoigner  la  joie  qu'ils 
«  avaient  de  son  retour  (i).  »  Lorsqu'il  partit  de  Québec,   (o  Hiftoire  du  Mont- 
il  fut  suivi  de  soixante  personnes,  qui  remplissaient  trois  rea1'  de  1657  a  l658- 
chaloupes,  6c  montèrent  avec  lui  à  Montréal'.  L'état  d'hos- 
tilité où  était  alors  le  pays  rendait  quelque  escorte  néces- 
saire pour  un  pareil  voyage;  mais  il  semble  que  la  plupart 
de  ceux  qui  se  joignirent  ainsi  à  lui  l'accompagnèrent  par 
honneur  (*).  M.  d'Argenson  lui-même  se  serait  joint  vo- 
lontiers à  lui,  s'il  n'en  eût  été  empêché.  «  Revenant  d'une 
«  petite  course  où  je  pensais  trouver  les  ennemis,  écri- 
«  vait-il,  je  rencontrai  M.  l'abbé  de  Queylus  qui  montait 
«  la  rivière  pour  Montréal.  J'ai  eu  beaucoup  de  déplaisir 
m  de  ne  pouvoir  raccompagner,  mais  nos  ennemis  &  les 
«  récoltes  en  sont  la  cause  (2).  »  Il  pourrait  même  se  faire    (2)  Lettre  à  m.  de 
que  plusieurs  eussent  ainsi  accompagné  M.  de  Queylus  bancamP> foL  4'2- 
dans  l'intention  d'aller  s'établir  à  Villemarie,  par  affection 
pour  lui.  Du  moins  M.  d'Argenson  écrivait,  le  3  septem- 
bre :  «  Le  départ  de  M.  l'abbé  de  Queylus  a  un  peu  alarmé 
a  notre  pays,  d'autant  que  ce  qu'il  y  avait  de  prêtres  sé- 
«  culiers  ont  quitté,  à  la  réserve  de  deux  autres;  »  & 
comme  ceux-ci  étaient  peu  propres  à  exercer  le  saint  mi- 
nifrère (3),  il  écrivait  au  P.  Lallemant  :  «  Les  chapelains    (3)  md.,  foi.  45. 
«  des  deux  maisons  religieuses  ont  quitté  pour  passer  en 
«  France,  tellement  qu'il  n'y  a  plus  que  vos  Pères  qui 
h  fassent  ici  toutes  les  fondions  (4).  »  Le  chapelain  des    (4)ibid.,  foi.  40. 
Ursulines,  M.  Vignal,  avait  rendu  de  très-signalés  services 


(*)  Quoique  le  vaisseau  appelé  Tadounieau,  chargé  en  partie  de 
marchandises  &  d'effets  pour  Villemarie,  vînt  d'arriver  alors  à  Qué- 
bec (5),  il  ne  paraît  pas  qu'il  eût  amené  tant  de  monde  pour  Ville-  (S)LettredeM.dAr- 
marie.  M.  Dollier  de  Casson  nous  apprend,  au  contraire,  que,  les  genson,fol.4o,42,44. 
années  i65j  &  i658,  les  ecclésiastiques  de  Saint-Sulpice,  sur  l'assu- 
rance que  M.  de  la  Dauversière  leur  avait  donnée  de  trouver  un  grand 
nombre  d'hommes  à  Montréal,  avaient  employé  tous  leurs  fonds  à 
acheter  des  denrées  &  des  étoffes,  &  qu'ils  ne  firent  venir  quantité 
d'ouvriers  que  les  années  suivantes  (6).  Il  eft  donc  probable  qu'une    (6)  Hiftoire  du  Mont- 
partie  de  cette  compagnie  allait  ainsi  de  Québec  à  Villemarie,  par  réal,  de  i658  à  i65o. 
honneur  pour  M.  de  Queylus. 


302  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Lettres  de  Marie  à  ces  Religieuses  (i)  en  travaillant  à  leur  sanctification,  & 
de  l'incarnation,  iet-  tétait  même  dépouillé  en  leur  faveur,  le  3o  septembre 

tre  62,  10  août  166a,  .  1  .  .     .  *  , 

p.  569.  1 65  5 ,  d  un  arpent  de  terre  qui  tait  encore  partie  de  1  enclos 

(2)  Archives  du  sé-  de  leur  couvent  (2).  Par  eftime  pour  M.  de  Queylus,  il 
minaire  de  Québec,  résolut  de  s'attacher  au  séminaire  de  Villemarie  ;  &,  après 

reg.  Ursuhnes,  p.  94.  .  ^    ,u  '  ,      -,  ■ 

avoir  quitte  Québec  cette  année,  il  se  rendit  au  séminaire 
de  Saint-Sulpice  à  Paris,  pour  y  faire  son  année  d'épreuves, 
d'où  nous  le  verrons  revenir,  Tannée  suivante,  avec  un 
autre  prêtre  de  cette  maison. 

XXXIII. 

nécessité  d'un  évêque  A  Québec,  où  les  Jésuites  rentraient  ainsi  dans  l'ad- 
en  canada.  miniffration  de  la  paroisse,  il  paraît  que  le  départ  de  M.  de 
Queylus  fit  même  naître,  quoique  sans  raison,  des  inquié- 
tudes de  conscience,  &  douter  si  Ton  pouvait  s'adresser  à 
eux  pour  l'admininration  des  sacrements.  Du  moins  plu- 
sieurs profitèrent  des  derniers  jours  qu'il  tint  la  cure  de 
Québec  pour  faire  baptiser  leurs  enfants;  &  d'autres,  à 
qui  il  en  naquit  dans  ces  circonftances,  notamment  après 
son  départ  de  Québec,  ne  voulurent  pas  d'abord  les  porter 
à  l'église  paroissiale,  quoique  ce  fût  alors  la  plus  belle  sai- 
son de  l'année,  &  les  ondoyèrent  dans  leurs  maisons.  Il  y 
en  eut  jusqu'à  dix  qu'on  baptisa  de  la  sorte,  &  à  qui  on 
ne  suppléa  les  cérémonies  du  baptême,  dans  l'église  pa- 
roissiale, que  trois  semaines,  un  mois,  un  mois  &  demi 
Ci)  Registres  de  la  &  même  deux  mois  &  demi  après  leur  naissance  (3).  Rien 

paroisse  de  Notre-  ne  montrait  mieux  qUe  ces  troubles  de  conscience ,  quoi- 

Dame    de    Québec,  ~  . , 

i658.  qu'ils  n'eussent  aucun  fondement,  la  sagesse  des  Associés 

de  Montréal  en  demandant  avec  tant  d'inftances  l'érection 
d'un  Siège  épiscopal  en  Canada;  &  c'était  aussi  le  jugement 
que  portaient  alors  dans  le  pays  les  personnes  les  plus 
éclairées  &les  plus  sages.  «  Je  ne  puis  pas  bien  vous  dire, 
«  écrivait  M.  d'Argenson,  ce  qu'on  pourrait  faire  pour 
«  dissiper  les  inquiétudes  de  conscience  qu'on  s'est  ima- 
«  ginées,  si  ce  n'eft  d'avoir  ici  des  prêtres  (séculiers)  pour 
«  servir  la  cure ,  &  les  révérends  Pères  pour  faire  leurs 
«  missions  &  leurs  fondions,  sans  dépendance  les  uns  des 
«  autres;  à  moins  aussi  qu'il  ne  vienne  un  évêque,  auquel 


RETOUR  DE  M.   DE   QUEYLUS  A  VILLEMARIE.    1 65 8.  3o3 


«  cas  je  crois  qu'il  eft  facile  d'ajufter  toutes  choses,  puisque 
«  nous  voyons  qu'il  eft  désiré  de  tous  (i)  ;  chacun  eft  bien 
a  disposé  à  le  recevoir;  pour  moi,  je  le  crois  très-avan- 
«  tageux  au  pays  (2).  »  La  Mère  de  ^'Incarnation  elle- 
même,  qui,  en  1646,  jugeait  que  le- pays  n'était  pas  en- 
core asseç  fait  pour  demander  la  présence  d'un  évêque  (3), 
écrivait,  trois  jours  après  le  départ  de  M.  de  Queylus  pour 
Villemarie  :  «  M.  de  Bernières  me  mande,  &  le  R.  P.  Lal- 
«  lemant  me  confirme,  que  Ton  veut  nous  envoyer  pour 
0  évêque  M.  l'abbé  (de  Laval)  de  Montigny,  qu'on  dit  être 
»  un  grand  serviteur  de  Dieu.  Ce  serait  un  grand  bien 
»  pour  ce  pays  d'avoir  un  Supérieur  permanent  ;  &  il  eft 
«  temps  que  cela  soit,  pourvu  qu'il  soit  uni,  pour  le  zèle 
g  de  la  religion,  avec  les  RR.  PP.  Jésuites  :  ils  ont  seuls 
»  la  conduite  des  âmes,  &  sous  eux  on  vit  dans  une  sainte 
«  liberté.  Il  pourrait  bien  néanmoins  arriver  de  certains 
»  cas  où  l'on  aurait  besoin  de  recourir  à  d'autres  ;  8c  c'eft 
«  pour  cela  que  l'on  souhaite  ici  un  évêque  (1).  » 

Lorsque  M.  de  Queylus  retourna  à  Villemarie,  à  la 
fin  du  mois  d'août  de  cette  année  1 658,  mademoiselle  Mance 
se  disposait,  comme  il  a  été  dit,  à  faire  le  voyage  de  France, 
dans  l'intention  d'attirer  à  Villemarie  quelques  Hospita- 
lières de  Saint-Joseph  de  la  Flèche,  &  de  leur  remettre  la 
conduite  de  l'Hôtel-Dieu,  que  la  Compagnie  de  Montréal 
leur  avait  déjà  assurée.  Les  prêtres  de  Saint-Sulpice ,  à 
leur  arrivée,  l'année  précédente  1657,  lui  avaient  annoncé 
que  ces  filles  étaient  toutes  résolues  de  partir,  &  qu'elles 
se  mettraient  en  mer  dès  qu'on  aurait  élevé  les  bâtiments 
deftinés  pour  leur  usage  (5);  &  quoique  depuis  on  n'eût 
pu  encore  les  conftruire,  mademoiselle  Mance  jugea  qu'elle 
devait  passer  en  France  pour  hâter  leur  départ,  étant  alors 
elle-même  absolument  incapable  de  rendre  .aucun  service 
aux  malades,  par  suite  d'un  accident  grave  qui  lui  était 
survenu.  Le  28  janvier  1657,  à  huit  heures  du  matin,  elle 
était  tombée  sur  la  glace,  &  dans  sa  chute,  qui  avait  été 
très^rude,  s'était  rompu  Tavant-bras  droit  &  démis  le  poi- 


(1)  Lettres  de  M. 
d'Argenson,  5  sept. 
i6b$,  fol.  45,  57. 

(2)  Ibid.,  14  o£l., 
fol.  61. 

(3)  Lettres  spiri- 
tuelles de  Marie  de 
l'Incarnation,  let.  42, 
p.  80. 


(4)  Lettre  87%  p. 
197,  198. 

XXXIV. 

MADEMOISELLE  MANCE 
SE  DISPOSE  A  PASSER 
EN  FRANCE  POUR  AME- 
NER DES  HOSPITA- 
LIÈRES DE  LA  FLÈCHE 
A  VILLEMARIE. 


(5)  Annales  de  l'Hô- 
tel-Dieu Saint-Joseph, 
par  la  Sœur  Monn. 


304  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


gnet.  Le  chirurgien,  Étienne  Bouchard,  en  la  traitant  pour 
rétablir  l'avant-bras,  dont  les  deux  os  étaient  fracturés,  ne 
s'aperçut  de  la  dislocation  du  poignet  que  six  mois  après 
l'accident,  c'eft-àgiire  lorsqu'il  n'y  eut  plus  de  remède 
humain  à  ce  mal.  Le  lieutenant  des  chirurgiens  du  Ca- 
nada, Jean  Madry,  venu  de  Québec  pour  la  traiter,  n'avait 
pas,  remarqué  non  plus  cette  dislocation;  en  sorte  que  le 
bras  de  mademoiselle  Mance  était  tombé  dans  un  état 
d'amaigrissement  excessif,  quoique  entièrement  guéri  de 
la  f raclure.  «  Je  demeurai  tout  à  fait  privée  de  l'usage  de 
«  la  main,  écrivait-elle  dans  la  suite,  &  de  plus  j'en  souf- 
«  frais  beaucoup,  étant  obligée  de  porter  toujours  mon 
«  bras  en  écharpe,  &  ne  pouvant  le  soutenir  autrement 
«  ou  sans  quelque  autre  appui.  Enfin,  depuis  le  moment 
«  de  ma  fracture,  je  ne  pus  m'aider  ni  me  servir  de  ma 
«  main  en  aucune  manière;  en  sorte  qu'il,  fallait  qu'on 
(0  Archives  du  sé-  «  m'habillât  &  me  servît  comme  une  enfant  (i).  »  Dans 
minaire  de  St-Suipice     t  ét  t  ^infirmité,  Se  voyant  inutile  à  l'hôpital,  dont  elle 

a  Pans.  Atteftation  de  .    .  .  . 

guérison.  Déclaration  était  cependant  adminiftratrice  par  l'acre  de  fondation, 
de  mademoiselle  Man-  ei|e  désirait  ardemment  d'en  donner  la  conduite  aux  Filles 

ce,  i3  fév.  1659.  '•    "  ..  iTTxinii  -vi  i  1 

de  Saint-Joseph.  Un  obltacle  s  opposait  a  leur  départ  :  le 
manque  de  fonds  pour  subsifter  à  Villemarie.  Car  elles 
étaient  obligées  d'y  servir  les  •pauvres  gratuitement ,  de 

(2)  Ade  de  chaus-  s'entretenir  de  leurs  revenus  propres  (2);  &  les  cinquante 
sières,  notaire  à  Pans,  é      ^  pension  quelles  devaient  avoir  chacune  en  Canada, 

17  mars  1640.  r  t.  _ 

(3)  ibid.,  3i  mars  d'après  les  termes  du  compromis  de  i656  (3),  n'étaient 
l656-  pas  suffisants  pour  les  y  faire  subsifter,  dans  ce  temps  où 

tout  se  vendait  à  un  prix  excessif.  Mademoiselle  Mance 
désirait  donc  d'aller  trouver  madame  de  Bullion,  dans 
l'espérance  d'obtenir  de  sa  grande  &  inépuisable  charité 
une  fondation  pour  ces  Filles,  &  de  les  amener  avec  elle 
à  Villemarie. 

xxxv. 

m.  de  queylus  ap-        Sur  ces  entrefaites,  M.  de  Queylus  étant  revenu  de 
prouve  le  voyage  0uébec  elle  s'ouvrit  à  lui  de  son  dessein,  &  le  lui  exposa 

de      mademoiselle     -  '  .  .  . 

mance  en  france.    en  ces  termes  :  «  Monsieur,  voilà  que  mon  mal  empire  au 
«  lieu  de  guérir;  mon  bras  eft  quasi  tout  desséché,  &  me 


RETOUR  DE  M.   DE   QUEYLUS  A  V1LLEMARIE.    1 658 .  3o5 


fi  laisse  le  reste  du  corps  en  danger  de  quelque  para- 
it lvsie.  Je  ne  le  puis  aucunement  remuer,  &  même  on  ne 
«  peut  y  toucher  sans  me  causer  les  plus  vi\'es  douleurs. 
«  Cet  état  me  met  dans  un  embarras  extrême,  étant 
«  chargée  d'un  hôpital  auquel  je  ne  puis  subvenir,  &  me 
«  YO)rant  obligée  de  demeurer  ainsi  inutile  le  refte  de  mes 
«  jours.  Cela  étant,  voyez  ce  qu'il  eft  à  propos  que  je 
«  fasse.  Ne  serait-il  pas  bon  que  j'allasse  en  France  trou- 
«  ver  la  fondatrice,  pendant  qu'elle  eft  encore  Y'ivante, 
«  afin  d'obtenir  d'elle,  s'il  se  peut,  un  fonds  pour  des  Re- 
«  ligieuses,  &  que  je  parlasse  aussi  à  MM.  les  Associés 
«  de  Montréal  ?  La  Compagnie  n'eft  pas  présentement  en 
«  état  de  faire  elle-même  cette  fondation,  ayant  à  fournir 
«  à  tant  d'autres  dépenses  pour  la  colonie;  &  moi,  de  mon 
«  côté,  je  ne  puis  plus  soigner  les  malades.  Si  je  réussis, 
«  je  tâcherai  d'amener  ces  bonnes  Hospitalières  de  la 
«  Flèche,  avec  lesquelles  feu  M.  Olier  &  les  autres  Asso- 
«  ciés  ont,  il  y  a  déjà  longtemps,  passé  contrat  pour  le 
«  même  dessein.  Que  pensez-vous,  Monsieur,  de  mon 
«  projet  (i)?  »  M.  de  Queylus,  lorsqu'il  était  parti  de  (i)ffiftoire  du  Mont- 
France,  après  avoir  travaillé  depuis  sept  ou  huit  ans  à  la  rea1'  l6°7-5b- 
réformation  du  clergé  &  à  la  conversion  des  calvinifïes 
dans  le  Vivarais,  ignorait  entièrement  Tordre  que  M.  de 
la  Dauversière  croyait  avoir  reçu  de  Dieu,  de  former  un 
Inftitut  de  Filles  de  Saint-Joseph,  &  d'en  envoyer  quelques- 
unes  dans  l'île  de  Montréal,  après  qu'il  y  aurait  formé  une 
colonie  Française.  Pendant  son  séjour  à  Québec,  sachant 
que  les  Filles  de  Saint-Joseph  ne  pourraient  subsifler  à 
THôtel-Dieu  de  Villemarie,  il  avait  concerté,  avec  les 
PP.  Jésuites,  le  dessein  d'en  donner  la  conduite  aux  Hos- 
pitalières de  Québec,  comme  nous  l'avons  dit.  Il  répondit 
donc  à  mademoiselle  Mance  qu'elle  ferait  très-sagement 
d'entreprendre  ce  voyage,  6c  que,  pour  lui,  il  y  donnait 
volontiers  son  approbation. 


xxxvi. 

M.  DE  QUEYLUS  APPELLE 


Jugeant  même  que  ce  départ  serait  une  occasion  très- 
favorable  pour  faire  venir  à  Villemarie  les  Hospitalières    A  villemarie  deux 

TOME  [I.  20 


3o6  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


ITALIERES  DE 
JÉBEC. 


(i)  Hift.  de  l'Hôtel- 
Dieu  de  Québec,  par 
la  Mère  Juchereau,  p. 
1 14..  Annales  de  l'Hô- 
tel-Dieu  Saint-Joseph, 
par  la  Sœur  Morin, 
p.  140. 


(2)Hiftoire  du  Mont- 
réal, de  1657  à  i658. 

XXXVII. 

A  PARIS,  ON  JUGE  QUE 
LE  MAL  DE  MADEMOI- 
SELLE MANCE  EST  IN- 
CURABLE, 

(3)  Ecrits  autogra- 
phes de  la  sœur  Bour- 
geoys. 


de  Québec,  il  profita  de  la  circonftance  pour  en  appeler 
deux,  sous  prétexte  de  changer  d'air,  mais  dans  l'intention 
secrète  de  leur  confier  le  gouvernement  de  la  maison. 
Mademoiselle  Mance,  à  qui  elles  se  présentèrent  deux  jours 
avant  son  départ,  les  reçut  avec  beaucoup  d'honnêteté; 
comme  néanmoins  elle  était  établie  adminifïratrice  de 
l'Hôpital  jusqu'à  la  fin  de  ses  jours,  &  n'avait  jamais  eu  en 
vue  que  les  Filles  de  Saint-Joseph,  elle  donna  l'adminis- 
tration de  l'établissement,  pendant  son  absence,  non  aux 
deux  Hospitalières  dont  nous  parlons,  mais  à  une  pieuse 
personne,  mademoiselle  de  la  Bardillière,  qui,  avec  l'aide 
de  quelques  servantes,  sut  en  effet  pourvoir  à  tout,  &  mé- 
rita l'approbation  de  toute  la  colonie,  spécialement  celle 
des  deux  Hospitalières  venues  de  Québec  (1);  de  sorte 
que  ces  Religieuses  semblèrent  n'être  venues  à  Villemarie 
que  pour  remplacer  momentanément  la  Sœur  Bourgeoys. 
Celle-ci,  qui  allait  passer  en  France  pour  y  chercher  des 
coopératrices  dans  la  formation  de  son  Inftitut,  pria  les 
deux  Hospitalières  de  faire  l'école  aux  enfants  pendant  son 
absence,  &  elles  acceptèrent  volontiers  ce  charitable  em- 
ploi, de  l'avis  de  M.  de  Queylus  (2) . 

Mademoiselle  Mance  partit  de  Villemarie,  avec  la 
Sœur  Bourgeoys,  le  29  septembre  (3),  &  s'embarqua  à 
Québec,  sur  un  vaisseau  marchand  (*) ,  le  14  du  mois 


(*)  «  Le  navire  e'tait  tout  rempli  de  Huguenots,  rapporte  la^Sœur 
«  Bourgeoys,  &  il  n'y  avait  que  cinq  ou  six  hommes  de  catholiques, 
«  outre  mademoiselle  Mance  &  moi.  Nous  ne  sortions  presque  point 
«  de  la  chambre  aux  canons.  Ces  Huguenots  chantaient  leurs  prières 
«  soir  &  matin,  &  dans  d'autres  temps.  Mais  quand  nous  fûmes 
«  sous  la  ligne,  mademoiselle  Mance  les  pria  de  ne  point  chanter 
«  comme  de  coutume,  leur  représentant  qu'elle  était  obligée  de  ren- 
te dre  compte  de  tout  ce  qui  se  faisait  sur  le  navire.  »  Nous  rappor- 
tons ici  cette  particularité  pour  montrer  le  grand  ascendant  que  don- 
naient, comme  naturellement  partout,  à  cette  demoiselle,  sa  vertu  & 
son  rare  mérite.  Car  cette  seule  observation,  quoique  faite  par  une 
fille  infirme  &  incapable  de  se  remuer,  eut  tout  l'effet  qu'elle  s'en 


MADEMOISELLE  MANCE  EN  FRANCE.    I  65q. 


d'octobre  (i).  En  arrivant  à  la  Rochelle,  elle  éprouva  des  (0  Journal  des  Jé- 

douleurs  si  vives  &  si  aiguës,  qu'il'  lui  fut  impossible  de  sultes'  14  °a- l658, 

supporter  le  mouvement  de  la  voiture ,  &  que ,  pour  se 

rendre  de  là  à  la  Flèche,  où  elle  voulait  d'abord  visiter 

M.  de  la  Dauversière,  elle  fut  obligée  de  s'y  faire  porter 

sur  un  brancard  (2),  toujours  accompagnée  de  la  Sœur  (2)HiftoireduMont- 

Bourçeovs  (3).  De  la  Flèche  elles  allèrent  à  Paris.  Là  «ai,  de  r657  à  i658. 

1         -  11 <    \*  ,  a  1  (3)  Annales  de  l'Ho- 

mademoiselle  Mance  représenta  aux  Associes  de  Mont-  tel-Dieu  saint-Joseph 
réal  l'impossibilité  où  elle  était  de  rendre  elle-même  aucun  Parla  Sœur  Morin- 
service  à  l'Hôtel-Dieu,  &  la  nécessité  urgente  d'y  envoyer 
des  Filles  de  M.  de  la  Dauversière,  que  M.  Olier,  avant 
sa  mort,  &  toute  la  Compagnie,  avaient  déjà  choisies  pour 
en  avoir  le  soin.  Touchés  de  l'état  d'infirmité  où  elle  était 
réduite,  ils  voulurent  consulter  sur  son  mal  les  plus  ha- 
biles médecins  8c  chirurgiens  de  la  capitale;  &  l'un  des 
Associés,  M.  le  baron  de  Montbar,  la  fit  conduire  dans 
son  carrosse,  par  sa  propre  sœur,  chez  les  plus  célèbres 
qu'on  venait  de  nommer.  Tous  ces  docleurs,  après  avoir 
examiné  l'état  du  bras,  répondirent  d'un  commun  accord 
que  le  mal  était  trop  invétéré  &  la  personne  trop  avancée 
en  âge  pour  qu'on  pût  jamais  obtenir  de  guérison;  que 
d'ailleurs  la  peau  du  bras  étant  déjà  dans  le  même  état  de 
sécheresse  où  serait  un  cuir  à  demi  préparé,  &  la  main, 
ainsi  que  le  bras,  demeurant  sans  mouvement,  presque 
sans  vie  &  sans  chaleur,  il  y  avait  tout  lieu  de  craindre  que 
le  mal  ne  se  communiquât  à  tout  le  côté  droit  du  corps, 
&  ne  le  fît  tomber  en  paralysie  (4) .  Voyant  donc  qu'il  n'y  (4)  Hiftoire  du  Mont- 
avait  pour  elle  aucune  espérance  de  guérison,  &  que  même  réal>  1657-58. 
ces  dodeurs  lui  avaient  interdit  toute  espèce  de  remèdes, 
de  peur  qu'elle  ne  devînt  paralytique  de  la  moitié  du  corps, 
elle  ne  songea  plus  qu'au  moyen  de  trouver  une  fondation 
pour  des  Filles  de  M.  de  la  Dauversière. 


était  promis.  «  Ces  hérétiques,  ajoute  la  Sœur  Bourgeoys,  cessèrent 

«  aussitôt  leurs  chants  (5).  »  Ce  trait  montre  aussi  la  facilité  qu'on  (5)  Écrits  autogra- 

laissait  aux  Huguenots  d'aller  trafiquer  en  Canada,  quoiqu'il  leur  phes  de  la  sœur  Bour 

fût  défendu  de  s'y  établir.  geoys. 


XXXVIII. 

MADEMOISELLE  ilAVCE 
VISITE  LE  TOMBEAU 
DE  M.  OLIER. 


(i)  Archives  du  sé- 
minaire de  St-Sulpice. 
Atteftation  de  guéri- 
son.  Déclaration  de 
mademoiselle  Mance. 

■  XXXIX. 

MADEMOISELLE  M  AN"  CE 
EST  GUÉRIE  INSTAN- 
TANÉMENT PAR  L'AT- 
TOUCHEMENT DU 
COEUR  DE  M.  OLIER. 


3û8  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

Sur  ces  entrefaites,  elle  eut  la  pensée  d'aller  vénérer 
le  corps  de  M.  Olier*  conservé  en  dépôt  dans  la  chapelle 
du  séminaire  de  Saint-Sulpice  :  «  J'avais  désiré,  dit-elle, 
de  voir  son  cercueil,  non  pas  dans  la  vue  de  mon  sou- 
lagement, mais  dans  1  intention  de  l'honorer,  l'efïimant 
un  très-grand  serviteur  de  Dieu.  J'eus  (de  M.  de  Bre- 
tonvilliers)  la  permission  de  le  voir  le  jour  de  la  Purifi- 
cation de  la  Sainte  Vierge  ;  je  savais  qu'il  avait  pendant 
sa  vie  grande  dévotion  à  ce  jour.  Comme  je  fus  sur  le 
point  d'entrer  dans  la  chapelle  où  repose  son  corps, 
la  pensée  me  vint  de  demander  à  Dieu,  par  les  mérites 
de  son  serviteur,  qu'il  lui  plût  de  me  donner  un  peu  de 
force  &  quelque  soulagement  à  mon  bras,  afin  que  je 
m'en  pusse  servir  dans  les  choses  les  plus  nécessaires, 
comme  pour  m'habiller  &  accommoder  notre  autel  à 
Montréal.  En  entrant  dans  la  chapelle,  il  me  prit  un 
grand  saisissement  de  joie  si  extraordinaire,  que  de  ma 
vie  je  n'ai  rien  senti  de  semblable.  Mon  cœur  en  était 
si  plein  que  je  ne  le  puis  exprimer.  Mes  yeux  étaient 
comme  deux  fontaines  de  larmes  qui  ne  tarissaient  pas  : 
ce  qui  venait  si  doucement,  que  je  me  sentais  comme 
toute  fondue,  sans  aucun  effort,  ni  travail  de  ma  part, 
pour  m'exciter  à  telle  chose,  à  quoi  je  ne  suis  pas  natu- 
rellement disposée.  Je  ne  puis  exprimer  cela,  sinon  en 
disant  que  c'éfait  un  effet  de  la  grande  complaisance 
que  je  sentais  du  bonheur  que  possède  ce  bienheureux 
serviteur  de  Dieu.  Je  lui  parlai  comme  si  je  l'eusse  vu 
de  mes  yeux,  &  avec  beaucoup  plus  de  confiance, 
sachant  qu'il  me  connaissait  à  présent  bien  mieux  que 
lorsqu'il  était  au  monde;  qu'il  voyait  mes  besoins  &  la 
sincérité  de  mon  cœur,  qui  ne  lui  avait  rien  caché  (i).  » 


Ce  nefut  qu'après  la  Messe,  célébrée  par  M.  de  Bre- 
tonvilliers,  dans  cette  chapelle,  que  mademoiselle  Mance 
pensa  à  demander  sa  guérison  ;  &  aussitôt  elle  eut  la  con- 
fiance certaine  d'être  infailliblement  exaucée.  Le  cœur  de 
M.  Olier,  séparé  de  son  corps,  se  trouvait  enchâssé  dans 


MADEMOISELLE   M.    'CE  EN   FRANCE.    1 65g.  30Q 

une  enveloppe  de  plomb  assez  lourde,  en  forme  de  grand 
cœur,  8c  cette  enveloppe,  renfermée  dans  une  représenta- 
tion en  argent  doré  qui  avait  la  même  forme,  était  contenue 
elle-même  dans  un  petit  coffre  de  bois.  M.  de  Bretonvil- 
liers  apporta  le  tout  à  mademoiselle  Mance.  «  Moi,  ayant 
pris  ce  précieux  dépôt  de  ma  main  gauche,  dit-elle,  & 
pensant  aux  grâces  que  Dieu  avait  mises  dans  ce  saint 
cœur,  je  le  pr  ai  sur  ma  main  droite,  tout  enveloppée 
qu'elle  étàiî  dans  mon  écharpe.  Au  même  moment  je 
sentis  que  ma  main  était  devenue  libre;  qu'elle  soutenait 
sans  appui  le- poids  de  la  boîte  de  plomb  où  le  cœur 
est  renfermé;  &  qu'une  chaleur  extraordinaire  se  ré- 
pandait par  tout  mon  bras  jusqu'aux  extrémités  des 
doigts.  L'usage  de  ma  main  me  fut  rendu  dès  ce  mo- 
ment :  ce  qui  m'étonna  merveilleusement,  8:  m'obligea 
de  louer  &  de  bénir  la  bonté  divine  de  la  grâce  qu'elle 
daignait  me  faire,  de  manifefter  en  moi  la  gloire  &  le 
mérite  de  son  saint  serviteur  (i).  »  Une  autre  circons-  (0  Archives  du  sé- 
tance  bien  étonnante  de  cette  suérison,  ce  fut  que  le  bras  de  ^ITal^  s'"SuIpi,ce- 

o  '  T-  #  Atteltation  de  guen- 

mademoiselle  Mance  étant  enveloppé  de  plusieurs  diffé-  son.  Déclaration  de 
rents  linges  attachés  avec  une  multitude  d'épingles,  sou-  mademoiseiie  Mance, 

'  .  i3  février  i65q. 

dain  toutes  ,es  épingles  sortirent  de  leurs  places,  &  toutes 
ces  ligatu-  _s  &  ces  enveloppes  se  défirent  d'elles-mêmes, 
sans  q\ae  personne  y  mît  la  main.  M.  Dollier  de  Casson, 
qui  rapporte  cette  particularité,  fait  ici  avec  beaucoup  % 
d'à-propos  la  réflexion  suivante  :  «  Dieu  voulut  honorer 
o  la  mémoire  de  feu  M.  Olier,  son  serviteur,  en  donnant 
«  à  son  cœur  le  moyen  de  témoigner  sa  gratitude  à  cette 
«  demoiselle,  qui  pour  lors  s'employait  si  fortement  en 
«  faveur  de  l'île  de  Montréal,  à  laquelle  il  portait  lui- 
«  même  tant  d'intérêt  lorsqu'il  était  vivant,  &  dont  Dieu 
«  veut  bien  qu'il  prenne  la  protection  après  sa  mort  (2).  » 


(2)  Hiftoire  du  Mont- 
réal. 


En  effet,  mademoiselle  Mance,  persuadée  plus  que  A  L'OCCASION  DE  SA  GUÉ- 
jamais  que  Dieu  voulait  attirer  à  Villemarie  les  Filles  de    rison,  mademoiselle 

O     ■  T  1         J"-  -Kit      SM-  -  MANCE   OBTIENT  UNE 

Saint-Joseph,  deja  agréées  par  M.  Oher,  se  sentit  encou-  fondation  pour  ses 
ragée  à  leur  procurer  une  fondation  après  ce  miracle.  Il  hospitalières. 


3  10  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Annales  de  l'Hô- 
tel-Dieu  Saint-Joseph, 
par  la  Sœur  Morin. 


(2)  Ibia 


fit  une  grande  sensation  dans  Paris  ;  chacun  en  parlait 
avec  admiration,  désirait  voir  mademoiselle  Mance  pour 
en  savoir  les  détails;  &  il  y  avait  empressement  parmi  les 
dames  à  qui  la  posséderait  quelques  heures.  L'eftime 
qu'on  faisait  d'elle  lui  était  un  grand  sujet  d'humilia- 
«  tion,  n'ayant,  disait-elle,  contribué  de  ma  part  à  cette 
«  merveille  que  par  ma  misère  &  mon  infirmité  (1).  » 
Madame  de  Bullion,  qui  en  fut  inflruite  des  premières,  ne 
douta  pas  que  Dieu  n'eût  opéré  ce  prodige  pour  procurer 
rétablissement  des  Filles  de  Saint-Joseph  à  Villemarie,  & 
remit  à  mademoiselle  Mance  vingt-deux  mille  livres,  dont 
vingt  mille  devaient  être  placées  pour  produire  une  rente 
annuelle  de  mille  livres,  deftinées  à  l'entretien  de  quatre 
sœurs.  En  outre,  elle  voulut  payer  tous  les  frais  de  voyage 
de  mademoiselle  Mance,  lui  fit  quantité  de  présents,  lui 
donna  des  ornements  d'église  &  des  bijoux  pour  qu'ils  ser- 
vissent au  culte  divin;  enfin,  diverses  sommes  pour  les 
familles  les  moins  aisées  de  Villemarie  (2).  Comme  nous 
n'aurons  plus  l'occasion  de  parler  de  cette  généreuse  bien- 
faitrice, nous  dirons  ici  qu'elle  fournit  en  tout,  pour  la 
Colonie  de  Villemarie,  soixante  mille  écus,  somme  qui 
représenterait  aujourd'hui  plus  d'un  million  de  notre 
monnaie;  &  qu'enfin  madame  de  Bullion,  Angélique  Faure 
de  Berlèze,  si  libérale  envers  les  étrangers,  était  cependant 
mère  de  cinq  enfants,  quatre  fils  &  une  fille,  ce  qui  eft 
le  plus  digne  éloge  qu'on  puisse  faire  de  son  inépuisable 
chanté  (*). 


XLI.  .  . 

la  soEurt  bourgeoys        Pendant  que  mademoiselle  Mance  faisait  tous  les  pré- 
s  a  goc.e  trois  com-  paratifs  nécessaires  pour  amener  avec  elle  des  Sœurs  de 


PAGNES  POUR  L  AIDER 
A  VILLEMARIE. 


Saint-Joseph  à  Villemarie,  la  Sœur  Bourgeoys,  de  son  côté, 


(*)  L'un  de  ses  fils,  Pierre  de  Bullion,  abbé  de  Saint- Pharan, 
(3)  Recueil  d'cpita-  dign£  filg  d>une  ^  sainte  mère^  mourutj  cette  année  165g,  le  3o  de 
phes;  manuscrit  de  la  b  réputation  de  vertu,  &  fut  inhumé  dans  l'église  des 

bibliothèque  de  lAr-  ^  -      T  ,  t-.    ■       -  r>  t  •  i  • 

senal  t.  IX  art.  Bul-  Carmélites  de  la  rue  Saint-Jacques,  à  Pans,  ou  ces  Religieuses  lui 
lion.  '  '  firent  élever  un  tombeau,  avec  une  épitaphe  à  sa  louange  (3). 


LA  SŒUR  BOURGEOYS  EN  FRANCE.   l65g.  3 1  I 

réunissait  à  Troyes  de  zélées  &  ferventes  compagnes  des- 
tinées à  former  le  noyau  de  son  Inftitut.  A  son  arrivée  dans 
cette  ville,  elle  alla  se  loger  chez  les  Religieuses  de  la  Con- 
grégation, leur  disant  qu'elle  se  proposait  d'emmener  à 
Villemarie  trois  filles  d'une  assez  forte  santé  pour  l'aider 
dans  ses  pénibles  emplois.  «  Les  trois  filles  qui  s'offrirent, 
rapporte-t-elle  elle-même,  furent  ma  Sœur  Aimé  Cha- 
«  tel  (*),  ma  Sœur  Catherine  Crolo,  &  ma  sœur  Marie 
«  Raisin,  qui  espérait  obtenir  le  consentement  de  son 
«  père,  alors  à  Paris;  car  je  n'en  voulais  emmener  aucune 
«  que  du  consentement  de  ses  parents.  J'ai  admiré  comme 
«  M.  Chatel,  qui  était  notaire,  m'a  confié  sa  fille  qu'il 
«  aimait  beaucoup.  M'ayant  demandé  "comment  nous  vi- 
«  vrions  à  Villemarie,  je  lui  montrai  le  contrat  qui  me 
«  mettait  en  possession  de  l'étable;  &  ne  voyant  rien 
«  pour  subsifter  :  —  Eh  bien!  me  dit-il,  voilà  pour  loger; 
«  mais  pour  le  refte  ?  de  quoi  vivrez-vous  ?  —  Je  lui  dis 
«  que  nous  travaillerions  pour  gagner  notre  vie;  &  que  je 
«  leur  promettais  à  toutes  du  pain  &  du  potage;  ce  qui  lui 
«  tira  les  larmes  des  yeux  &  le  fit  pleurer.  ïl  aimait  beau- 
«  coup  sa  fille;  mais  il  ne  voulait  pas  s'opposer  au  dessein 
«  de  Dieu  sur  elle.  Il  prend  conseil  de  l'évêque  de  Troyes, 
«  car  il  était  bon  serviteur  de  Dieu  ;  &  sur  la  réponse 
«  affirmative  du  prélat,  il  accède  au  désir  de  sa  fille.  On 
«  passa  en  son  étude  le  contrat  d'engagement,  ainsi  que 
«  celui  de  ma  Sœur  Crolo,  qui  avait  eu  le  désir  de  venir 
«  avec  moi  dès  mon  premier  voyage;  &,  par  ces  contrats, 
«  elles  s'engagèrent  pour  demeurer  ensemble  &  faire  Fé- 
«  cole  à  Villemarie.  Ensuite  M.  Chatel  voulut  accomrao- 
«  der  un  coffre  poiîr  les  hardes  de  sa  fille,  &  une  cassette 
«  pour  son  linge  ;  de  plus,  il  fit  coudre,  proche  la  baleine 


(*)  La  Sœur  Bourgeoys  écrit  Aimé  Chatel,  d'après  la  pronon- 
ciation usuelle  de  ces  noms;  mais  la  compagne  dont  elle  parle  ici 
s'appelait  Edmée  Chastel,  comme  il  paraît  par  un  a£ïe  du  3  avril  1661, 
que  celle-ci  a  signé  de  sa  main,  &  qu'on  voit  encore  au  greffe  de  Vil- 
lemarie, parmi  les  minutes  de  Basset. 


3  12  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Ecrits  autogra- 
phes de  la  Sœur  Bour- 

geoys. 

XLII. 

désintéressement  de 
La  soeur  eourgeoys. 
le  dessein  de  la 
compagnie  de  mont- 
réal accompli. 


de  son  corset,  cent  cinquante  livres  en  écus  d'or,  avec 
défense  de  m'en  parler  ni  à  personne;  afin  que,  s'il  fallait 
revenir  ou  aller  seule,  elle  pût  s'en  retourner.  Enfin  il 
écrivit  dans  tous  les-  lieux  les  plus  considérables  de  la 
route  par  où  Ton  devait  passer  que,  si  sa  fille  avait 
besoin  de  services,  on  lui  donnât  tout  ce  qui  serait  né- 
cessaire, ou  tout  ce  qu'elle  demanderait  pour  s'en  re- 
tourner à  Troyes.  A  Paris,  ma  Sœur  Raisin  se  présenta 
à  son  père  pour  avoir  son  congé.  Il  n'avait  que  cette 
fille  avec  un  fils.  D'abord  il  ne  voulut  point  lui  accor- 
der son  consentement;  il  refusa  même  de  la  voir.  Mais 
elle  fait  prier,  elle  pleure,  elle  fait  tout  son  possible  ; 
enfin,  après  beaucoup  de  prières,  elle  obtient  sa  de- 
mande; &  son  père  lui  fait  faire  un  contrat  semblable 
aux  deux  autres  passés  à  Troyes.  Il  lui  donna  même 
pour  son  voyage  &  pour  ses  hardes  mille  francs,  dont 
je  ne  voulus  prendre  que  trois  cents,  &  lui  laissai  le 
refte,  n'en  ayant  pas  besoin  (i).  » 

Cet  esprit  de  parfait  détachement  de  la  Sœur  Bour- 
geoys  parut  d'une  manière  plus  frappante  encore,  à 
l'occasion  même  de  ce  voyage.  L'un  des  Associés  de 
Montréal,  touché  du  dévouement  apoftolique  de  ces  filles, 
offrit  à  la  Sœur  un  fonds  considérable  pour  assurer  un 
revenu  à  l'œuvre  naissante  de  la  Congrégation;  mais  la 
digne  fondatrice,  par  un  effet  de  sa  rare  confiance  en 
Dieu  &  de  sa  foi  vive,  refusa  de  l'accepter,  dans  l'appré- 
hension que  cette  aisance  ne  nuisît  à  l'esprit  de  pauvreté 
que  jusqu'alors  elle  avait  pratiqué  si  religieusement,  & 
qu'elle  était  jalouse  de  conserver  &Tle  laisser  comme  le 
plus  riche  trésor  à  ses  filles.  La  bonté  divine  ménagea 
ainsi,  par  les  moyens  providentiels  qu'on  vient  d'exposer, 
l'accomplissement  du  dessein  qu'elle  avait  inspiré  dès  le 
commencement  à  la  Compagnie  de  Montréal,  d'établir 
trois  communautés  à  Villemarie,  l'une  d'ecclésiafiiques 
séculiers  voués  au  service  spirituel  des  colons  ;  l'autre, 
des  Sœurs  Hospitalières  de  Saint-Joseph  appliquées  au 


M.   DE  LAVAL  PROPOSÉ  POUR  ÉVEQUE.    l65j.        3 1 3 


soin  des  malades;  la  troisième,  de  Filles  consacrées  à 
Marie,  8c  vouées  à  la  sanctification  des  enfants.  Enfin, 
dans  ce  même  temps,  &  avant  rembarquement  de  made- 
moiselle Mance  &  de  la  Sœur  Bourgeoys,  on  vit  s'accom- 
plir encore  un  autre  dessein  que  les  Associés  de  Montréal 
n'avaient  cessé  de  solliciter  avec  inftance  :  rétablissement 
d'un  évèque  en  Canada,  comme  nous  allons  le  raconter. 


CHAPITRE  XIII 


INSTANCES  POUR  LA  CRÉATION  D  UN  ÉVECHE  EN  CANADA. 
ÉTABLISSEMENT  D'UN  VICAIRE  APOSTOLIQUE. 
NOUVELLE  RECRUE.  DE  l65j 

A  I 65g. 


L'hiftoire  des  négociations  qui  amenèrent  l'envoi 
d'un  évêque  en  Canada  n'a  encore  été  écrite  par  per- 
sonne; &  quoique  nous  n'eussions  pas  eu  d'abord  le 
dessein  de  la  rapporter  en  détail,  nous  croyons  devoir 
l'exposer  ici  pour  rectifier  ce  qu'on  a  avancé  d'inexact  ou 
de  faux  sur  cette  matière  (*).  Comme  il  était  à  désirer, 


t. 

.  DE  LAVAL  PRÉSENTÉ 
AU  ROI  PAR  LES  RR. 
PP.  JÉSUITES  POUR 
ÊTRE  ÉVÊQJJE  DU  CA- 
NADA. 


(*)  M.  Bertrand  de  Latour,  dans  ses  Mémoires  sur  M.  de  Laval, 
a  parlé  de  ce  point  d'hiftoire.  Mais  cet  écrivain,  qu'on  a  accusé  d'avoir 
abusé  de  sa  facilité  dans  ses  autres  ouvrages  (i),  semble  avoir  traité  Michaud,  "article  La- 
cette  matière  en  se  jouant,  par  l'étrange  liberté  avec  laquelle  il  donne  tour. 


(i)  Biographies  de- 


3  14  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


ainsi  qu'on  l'a  déjà  dit,  que  le  futur  évêque  fût  agréable 
aux  révérends  Pères  Jésuites,  seuls  chargés  de  toutes  les 
missions  du  Canada,  la  Reine  voulut  d'abord  qu'on 
choisît  l'un  des  anciens  missionnaires,  &  Ton  jeta,  dit-on, 
(0  Hiftoire  de  la  les  yeux  sur  le  P.  Paul  le  Jeune,  retiré  alors  à  Paris  (i). 
Nouvelle-France,  par  Mais  les  jésuites  ayant  représenté  que  leur  Institut  ne 

le  P.  de  Charlevoix,  .  J  r         ,  T- 

îiv.  vin,  p.  33g.       leur  permettait  pas  d'accepter  l'Episcopat,  ils  proposèrent 
un  très-vertueux  prêtre,  M.  de  Laval,  déjà  nommé  dans 
cette  hiftoire.  François  de  Laval  de  Montigny,  alors  âgé 
(^informations  pour  de  trente-cinq  ans,  licencié  en  droit  canon  (2),  &  issu  de 
m.  de  Lavai,  1657,  pune  jes  nombreuses  branches  de  l'illuftre  maison  de 

manuscrit  du  sémi- 
naire de  Québec.       Montmorency,  avait  déjà  été  élu  évêque,  en  i65i,  pour 

être  envoyé,  avec  MM.  Piquet  &Pallu,  dans  le  Tonquin& 
(3)GaiiiaChriftiana,  la  Cochinchine  (3),  &  se  disposait  même  à  la  consécration 
I02511'  m  foho'  co1'  épiscopale,  lorsque  son  dessein  rencontra  des  obftacles 
auxquels  il  fut  contraint  de  céder.  Loin  d'être  refroidi  par 
ce  contre-temps,  il  témoigna  dès  lors  le  désir  d'aller  tra- 
vailler au  salut  des  peuples  de  la  Nouvelle-France  avec  les 
Pères  Jésuites,  ses  anciens  maîtres,  précisément  parce  que, 
dans  ce  pays,  il  aurait  à  endurer  de  plus  rudes  privations. 
Sans  faire  partie  de  la  Compagnie  de  Jésus,  il  lui  était 
très-cordialement  attaché  ;  &  quoique  naturellement  rigide 
&  auftère,  il  suivait  volontiers  les  sentiments  des  Religieux 
de  cette  Société.  Il  eft  même  à  remarquer  que,  dans  les 
lettres  de  Louis  XIV  au  pape  Alexandre  VII  pour  l'érec- 
tion du  nouveau  siège,  il  fut  présenté  par  erreur  comme 
étant  lui-même  Religieux  &  apparemment  Jésuite;  du 
moins,  fut-il  qualifié  par  les  secrétaires  du  Roi,  le  P.  Fran- 
çois de  Laval.  Ces  lettres,  écrites  au  commencement  de 
l'année  1657  (*),  sont  reliées  inédites  jusqu'à  ce  jour; 


à  ses  le£teurs,  comme  autant  de  faits  hiftoriques,  ses  propres  conjec- 
tures, au  lieu  de  recourir  aux  monuments  contemporains,  où  toute 
cette  hiftoire  eft  rapportée. 

(*)  Aux  Archives  du  ministère  des  affaires  étrangères,  à  Paris, 
dans  les  volumes  relatifs  à  la  correspondance  avec  la  cour  de  Rome, 
on  trouve  deux  copies  de  ces  lettres,  avec  de  légères  variantes  entre 


M.   DE  LAVAL  PROPOSÉ  POUR  ÉVEQUE.    l65j.         3 1 5 


nous  les  rapporterons  ici  comme  un  monument  précieux 
de  l'hiftoire  de  l'Amérique  du  Nord,  puisqu'elles  ont 
donné  occasion  à  l'érection  du  premier  Siège  épiscopal 
dans  cette  partie  du  Nouveau-Monde. 


«  Très-Saint  Père, 

«  Ceux  qui,  sous  la  protection  de  cette  Couronne,  ont 
«  entrepris  de  porter  la  Foi  dans  les  pays  septentrionaux 
a  de  l'Amérique,  ont  si  heureusement  réussi  dans  leur 
•«  pieux  dessein,  par  le  secours  de  la  divine  Bonté,  que, 
u  pour  y  mettre  la  dernière  main,  ils  ont  cru  être  obligés 
«  de  demander  qu'il  fut  établi ,  dans  ces  pays ,  un  Siège 
«  épiscopal  &  un  évêque,  afin  que  les  âmes  converties  à 
«  la  Foi  pussent  recevoir  les  sacrements  conférés  par 
«  ceux  qui  sont  honorés  de  ce  caractère.  Sur  quoi  ils  ont 
«  eu  recours  à  nous  pour  solliciter,  auprès  de  Votre  Sain- 
«  teté,  cet  établissement,  qu'ils  jugent  absolument  néces- 
«  saire  ;  &,  nous  ayant  fait  comprendre  les  avantages  qui 
«  en  reviendront  à  notre  sainte  religion,  nous  supplions 
«  Votre  Sainteté  de  vouloir  donner,  par  ce  moyen,  la  der- 
«  nière  perfection  à  cette  Église  naissante.  Et,  d'autant 


LOUIS    XIV     NOMME  AU 
PAPE    M.    DE  LAVAL 

POUR  l'évêché  DU 
CANADA. 


elles.  Comme  ces  copies  ne  portaient  point  de  date,  les  employés, 
chargés,  longtemps  après,  de  réunir  en  volumes  les  papiers  du  minis- 
tère, ont  placé,  par  erreur,  l'une  de  ces  copies  dans  les  trois  derniers 
mois  de  l'année  1644  (1),  sans  doute  parce  qu'il  y  eft  fait  mention 
de  M.  Bagny,  qui,  en  effet,  était  alors  nonce  en  France,  &  cette  cir- 
conftance  aura  déterminé  quelque  ignorant  à  ajouter  après  coup, 
sur  cette  pièce,  la  date  de  1644,  qu'on  y  voit  encore  écrite  d'une 
main  toute  différente  de  celle  qui  a  peint  le  corps  de  la  lettre.  L'autre 
copie,  par  une  méprise  semblable,  a  été  placée  dans  les  pièces  de 
l'année  1668  (2),  sans  doute  parce  que,  cette  dernière  année,  Clé- 
ment IX  avait  fait  dresser  un  projet  de  bulle  d'érection  du  Siège  futur 
de  Québec  (3),  qui,  pourtant,  ne  fut  pas  alors  établi.  Mais  la  date 
véritable  de  ces  lettres  eft  le  commencement  de  l'année  1657,  puis- 
qu'on voit,  par  la  correspondance  de  M.  Gueffier,  conseiller  d'État, 
résidant  à  Rome  pour  le  roi  de  France,  qu'on  les  avait  déjà  reçues 
dans  cette  ville  le  26  février  de  la  même  année  (4). 


(1)  Archives  étran- 
gères, Rome  1644. 
Trois  derniers  mois. 


(2)  Ibid.,  Rome 
i658.  Supplément, 
vol.  ig5,  p.  122. 

(3)  Ibid.,  vol.  192, 
Rome,  p.  i32. 

(4)  Musée  Britanni- 
que, à  Londres,  vol. 
4541.  Biblioth.  Har- 
leiane,  collection  Sé- 
guier,  LXIV,  p.  4?. 


I 


3  I  6  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

«  que  la  conduite  doit  en  être  confiée  à  une  personne  de 
«  piété  &  de  savoir,  zélée  pour  l'Eglise  de  Dieu,  nous 
«  avons  cru  devoir  supplier  Votre  Sainteté  d'y  engager  le 
«  P.  François  de  Laval  de  Montigny,  dont  les  vertus  l'ont 
«  rendu  si  recommandable,  qu'il  a  été  sollicité  de  plusieurs 
«  endroits  d'aller  travailler  à  la  vigne  du  Seigneur.  Il  a 
«  paru  toujours  tellement  disposé  à  y  consacrer  ses  ser- 
ti vices,  que,  si  Dieu  n'eût  voulu  le  réserver  pour  la  Nou- 
«  velle-France,  il  fût  parti  pour  le  Tonkin  :  ses  informa- 
«  tions  ayant  été  approuvées  par  le  sieur  Bagny,  alors 
«  nonce  de  Votre  Sainteté  vers  nous,  &  ensuite  envoyées 
«  en  cour  de  Rome  pour  vous  être  présentées.  Mais,  après 
«  avoir  demandé  qu'il  fût  fait  des  prières,  afin  qu'il  plût  à 
«  la  divine  Majesté  de  l'éclairer,  il  était  prêt  d'embrasser 
«  &  de  suivre  cette  carrière,  lorsqu'il  en  fut  empêché,  sans 
«  y  avoir  contribué  de  sa  part.  Il  avouait  cependant 
«  qu'il  se  sentait  porté,  par  des  mouvements  secrets, 
«  d'aller  plutôt  en  un  pays  sauvage  &  rigoureux,  comme 
«  la  Nouvelle-France,  où  l'on  ne  trouve  que  difficilement 
.  «  les  choses  nécessaires  à  la  vie,  que  dans  un  autre  plus 
«  commode  &  plus  civilisé,  tel  que  lui  parut  celui  qu'on 
«  lui  avait  proposé  alors.  Nous  eussions  pu  présenter  à 
«  Votre  Sainteté  d'autres  personnes  capables  d'avancer 
«  cette  bonne  œuvre,  si  nous  n'avions  jugé  celle  dudit  de 
«  Laval  leur  devoir  être  préférée,  par  les  témoignages 
«  que  nous  ont  rendus  de  sa  piété  insigne  des  personnes 
«  très-éclairées  ;  en  sorte  que  notre  connaissance  étant 
«  fortifiée  de  la  leur,  nous  pouvons  dire  qu'il  serait  diffi- 
«  cile  de  commettre  à  un  sujet  plus  digne  le  soin  d'un  si 
«  vafte  pays. 

m. 

louis  xiv  prie  le  pape         «  Les  Rois  nos  prédécesseurs,  ayant  tant  aidé  à  faire 
d'ériger  un  siège  ((  recevoir  \a  religion  chrétienne  dans  le  Canada,  soumis 

EPISCOPAL      EN      CA-  u 

nada.  '<  à  la  monarchie  Française,  comme  leurs  prédécesseurs 

«  l'avaient  fut  en  plusieurs  autres  contrées  du  monde, 
«  nous  sommes  obligé,  Très-Saint  Père,  de  les  imiter,  & 
«  même  de  faire  fonder  une  Église  dans  la  Nouvelle-France, 


M. 


DE  LAVAL  PROPOSÉ  POUR  ÉVEQUE.    l65y.  3lJ 


«  ainsi  que  plusieurs  Églises  Font  été  dans  l'Allemagne,  par 
«  le  soin  qu'en  prit  Charles  le  Grand.  Votre  Sainteté  vou- 
«  dra  donc  bien  se  servir  de  ce  bon  prêtre  pour  fonder  cet 
«  établissement,  puisqu  Elle  n'a  pas  moins  de  zèle  pour  la 
«  gloire  de  Dieu  que  n'en  ont  toujours  eu  ses  prédéces- 
«  seurs,  dont  le  soin  &  le  travail  ont  appelé  à  la  connais- 
«  sance  de  Dieu  des  nations  entières,  &  leur  ont  fait  rece- 
ls voir  agréablemént  le  joug  de  l'Évangile  ;  &  ainsi,  comme 
«  tant  d'àmes  furent  redevables  de  leur  salut  à  vos  prédé- 
«  cesseurs,  celles,  de  ce  Nouveau-Monde  devront  à  Votre 
h  Sainteté  le  même  avantage.  En  retour,  elles  obtiendront 
a  de  l'infinie  miséricorde  de  Dieu  non-seulement  la  durée 
«  de  vos  jours  pour  le  bien  de  l'Église,  mais  aussi,  après 
«  que  vous  l'aurez  longuement  adminiftrée ,  la  récompense 

,         ,  ,     n  ,    •  ,  (0  Archives  du  mi 

«  de  vos  travaux  dans  le  royaume  de  Celui  par  le  moyen  niftère  des  affaires 
«  duquel  vous  aurez  travaillé.  Nous  joindrons,  Très-Saint  étrangères.  Rome 

„  .  v  ,  j-.  ,  ,,  .  ,        1644.  Trois  derniers 

«  Pere  nos  prières  aux  leurs,  afin  quelles  soient  exaucées  mois_  _  jbid.,Rome, 
«  8c  que  toute  la  chrétienté  soit  consolée  (1).  »  1668.  supplément, 

vol.  ig5,  p.  122. 

Quoique  une  demande  si  utile  à  la  religion  dût  être  ZELE  DU  *0I"  P0UR  LE 
favorablement  accueillie  à  Rome,  le  Roi,  qui  en  désirait    succès  de  cette  af- 
vivement  le  succès,  adressa  les  lettres  que  nous  venons  de  FAIRE' 
rapporter  au  cardinal  Bichi,  son  ambassadeur  près  du 
Saint-Siège,  avec  ordre  de  les  présenter  lui-même  au  Sou- 
verain-Pontife, &  d'appuyer  la  demande  autant  qu'il 
serait  en  son  pouvoir.  Il  fit  plus  encore  :  il  écrivit  dans  le 
même  sens  d'autres  lettres  aux  cardinaux  Colonne,  Aqua- 
viva,  Brancaccio,  Ludovisio,  Carpegna,  Ginetti,  qui  tous 
reçurent  avec  beaucoup  de  joie  l'honneur  que  ce  prince 
leur  faisait,  de  réclamer  ainsi  leur  médiation  auprès  du 
Souverain-Pontife.  Le  cardinal  Ginetti,  en  particulier,    (2)  Musée  Britanm- 

.  ......  ,      que  à  Londres,  collec- 

baisa  respectueusement  la  lettre  qui  lui  était  adressée  &  la  tion  séguier,  volume 
porta  à  sa  tête  avant  de  la  lire.  Le  Roi  écrivit  aussi  à  son  454i':  Bibiioth.  Hari. 
résident  à  Rome,  M.  Guerrier,  Conseiller  d'État,  lui  en-  M_  Gueffier^  résident 
joignant  de  faire  toute  sorte  d'inftances  pour  obtenir  l'érec-  à  Rome  pour  le  Roi 
tion  du  futur  Siège  épiscopal  (2).  Enfin  ce  prince,  ayant  ^^foi!'^ lét! du 
appris  que  le  cardinal  Bichi,  son  ambassadeur,  était  alité  5  mars  i657,  foi.  47. 


3  1 8  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Musée  Britan- 
nique à  Londres.  Col- 
lection Séguier,  vol. 
4541.  Biblioth.  HarL, 
LXIV.  B.  Lettre  du 
i3  mars  i65j.  fol.  55. 
Let.  du  19  mars  1657, 
fol.  57. 

V. 

incidents  qui  font 
différer  l'érection 
du  siège  du  canada. 


(2)  Musée  Britanni- 
que à  Londres,  col- 
lection Séguier,  vol. 
4541.  Bibliothèque 
HarL,  LXIV.  B.  let. 
de  M.  Gueffier  du  19 
mars  1657,  fol.  b  7, 
58,  59. 

(3)  Ibid.  Lettre  du 
27  mars,  fol.  61  verso. 
Lettre  du  i5  mai 
i657. 

(4)  Ibid.  Lettre  du 
29  mai  1657,  fol.  88. 


(5)  Ibid.  Let.  du  12 
juin  i657,  fol.  97. 
Let.  du  19  juin  1657, 
fol.  99. 


par  la  maladie  dont  il  mourut  peu  après,  écrivit  à  M.  Guef- 
fier d'aller  lui-même  trouver  Sa  Sainteté,  de  lui  baiser  les 
pieds  de  sa  part  &  de  lui  exposer  ensuite  la  demande. 
Celui-ci,  dans  l'audience  qu'il  eut  du  Pape,  au  commen- 
cement du  mois  de-  mars  1657,  après  avoir  rendu  cet 
hommage  de  vénération  à  Sa  Sainteté,  au  nom  du  Roi, 
lui  remit  un  mémoire  où  la  demande  était  exposée  en  peu 
de  mots.  Le  Pape  le  lut,  témoigna  qu'il  en  approuvait  le 
contenu  &  l'envoya  à  la  Congrégation  de  la  Propagande, 
après  y  avoir  ajouté  une  note  de  sa  main,  pour  indiquer 
qu'il  voulait  accorder  la  grâce  (1). 

Toutefois,  divers  Incidents  firent  traîner  l'affaire  en 
longueur.  Le  premier  fut  que,  dans  les  lettres  du  Roi,  on  avait 
donné,  comme  on  l'a  vu,  la  qualification  de  Père  à  M.  de 
Laval  :  ce  qui  fit  croire  à  Rome  qu'il  appartenait  à  quel- 
que Ordre  religieux;  &  là-dessus  le  secrétaire  de  la  Pro- 
pagande répondit  qu'il  ne  pouvait  préparer  les  bulles  de 
l'érection  *du  futur  Siège,  sans  savoir  auparavant  de  quel 
Ordre  était  le  Religieux  que  le  Roi  y  avait  nommé.  Pour  en 
être  informé  plus  promptement,  on  s'adressa  au  cardinal 
Bagny,  qui  avait  fait  autrefois  les  informations  de  M.  de 
Laval  pour  le  Tonkin.  Mais  ce  prélat  répondit  qu'il  ne  se 
souvenait  plus  de  quel  Ordre  était  M.  de  Laval  (2);  en 
sorte  que,  pour  éclaircir  ce  faux  supposé,  il  fallut  écrire  à 
Paris  lettres  sur  lettres  (3)  ;  &  ce  ne  fut  qu'à  la  fin  du  mois 
de  mai  qu'on  apprit  enfin  qu'il  n'appartenait  à  aucun  Ordre 
&  était  prêtre  séculier  (4) .  De  son  côté,  la  Congrégation 
de  la  Propagande,  considérant  qu'il  s'agissait  de  la  créa- 
tion du  premier  Siège  épiscopal  dans  l'Amérique  septen- 
trionale, exposa  dans  un  Mémoire,  d'abord  la  manière 
dont  elle  pourrait  procéder  en  l'établissant,  ensuite  les  des- 
seins qu'elle  avait  conçus  pour  le  bien  spirituel  de  cette 
partie  du  Nouveau  Monde;  &,  avant  de  passer  outre,  elle 
désira  que  la  Cour  de  France  lui  fît  là-dessus  ses  obser- 
vations (5).  Mais  ce  Mémoire  ne  servit  alors  de  rien,  ainsi 
que  nous  le  dirons  bientôt.  Néanmoins,  comme  il  a  été 


M.   DE  LAVAL  PROPOSÉ  POUR  ÉVÊQUE.    l65j.       3  I  9 


exécuté  en  partie  de  nos  jours,  sinon  en  faveur  des  sau- 
vages, au  moins  à  l'égard  des  catholiques  qui  habitent  les 
mêmes  contrées  dans  les  Etats-Unis  &:  le  Canada,  où  nous 
voyons  aujourd'hui  tant  de  Sièges  épiscopaux,  nous  le 
rapporterons  ici  comme  un  monument  précieux  de  la  sol- 
licitude du  Saint-Siège  pour  ces  vaftes  régions  de  l'Amé- 
rique. 

Dans  ce  Mémoire,  on  distinguait  les  sauvages  du  Ca- 
nada en  cinq  nations  ou  provinces  :  les  Montagnais,  les 
Algonquins,  les  Iroquois,  les  Hurons,  &  les  Neutres,  ainsi 
appelés  parce  qu'ils  n'étaient  point  en  guerre  avec  aucune 
des  autres  nations.  Pour  travailler  plus  efficacement  à 
une  plus  grande  moisson ,  on  proposait  d'ériger  une 
église  métropolitaine  sous  le  titre  de  Saint-Louis,  dans  la 
ville  capitale  du  Canada,  8c  d'y  établir  un  certain  nombre 
de  chanoines  avec  des  revenus  fixes  &  perpétuels,  tant 
pour  la  subsiftance  de  l'archevêque  que  pour  celle  du 
Chapitre  ;  enfin  de  confier,  par  un  bref  apoftolique,  l'ad- 
miniftration  spirituelle  de  toutes  ces  provinces  à  l'arche- 
vêque de  Saint-Louis,  jusqu'à  ce  que  les  besoins  de  la 
population  catholique  demandassent  qu'on  érigeât  d'abord 
une  nouvelle  église  métropolitaine  dans  la  capitale  de  cha- 
cune de  ces  provinces,  &  ensuite,  selon  l'opportunité,  des 
évêchés  suffragants.  On  ajoutait  que  l'envoi  de  simples 
évêques  m  partibus,  avec  la  qualité  de  vicaires  apofïoliques, 
ne  paraissait  pas  devoir  suffire  aux  besoins  de  ces  peuples, 
qui  demeureraient  sans  pafteurs,  si  ces  vicaires  retournaient 
dans  leur  patrie  après  avoir  fait  leurs  visites,  comme  il 
était  arrivé  ailleurs  plusieurs  fois,  au  lieu  que  les  prélats 
résidant  sur  les  lieux  étaient  forcés  de  remplir  leurs 
fonctions,  d'encourager  les  missionnaires  &  de  pourvoir 
aux  besoins  spirituels  de  leurs  diocésains  (i).  Ces  appré- 
ciations de  la  Propagande  répondaient  directement  à  l'in- 
tention du  Roi,  qui  demandait  l'érection  d'un  Siège  épis- 
copal  en  Canada,  &  non  l'établissement  d'un  vicaire 
apoftolique.  Aussi,  dans  les  informations  sur  la  personne 


VI. 


MEMOIRE  ADRESSE  PAR 
LA  PROPAGANDE  A  LA 
COUR  DE  FRANCE. 


(i)  Musée  Britan- 
nique à  Londres,  col- 
lection Séguier,  vol. 
4541.  Biblioth.  Harl., 
LXIV,  fol.  102,  io3. 
La  regione  Canadense 
hora  detta  Nova  Fran- 
cia,  &c. 


320  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Archives  du  sé-  de  M.  de  Laval,  faites  à  Paris,  le  17  juillet  1657,  devant  le 
^oMmituié  •  Affaires  nonce  Celius  Piccolomini,  les  quatre  témoins  qui  paru- 
&  difficultés  avant  rent,  sachant  qu'il  s'agissait  de  la  création  d'un  Siège  épis- 
i720.informationsde  copai    déclarèrent,  d'un  commun  accord,  «  que  M.  de 

M.  de  Laval.  r     '  '  .  <  - 

«  Laval,  nommé  par  le  Roi  à  l'évêché  que  le  Pape  devait 
vu.  «  ériger  en  Canada,  était  très-propre  pour  être  promu  à  1 

au  lieu  d'un  évêque,  ((  cette  future  cathédrale  (1).  » 

on  propose  d'éta- 
blir UNVICAIRE  APOS- 
TOLIQUE, ce  qui  est  Toutefois,  un  nouvel  incident  qui  survint  modifia  & 
changea  même  entièrement  l'objet  des  négociations,  &  fut 
cause  que  la  Cour  de  France  n'eut  plus  à  répondre  au 
Mémoire.  Malgré  l'opinion  de  la  Congrégation  de  la  Pro- 
pagande sur  l'insuffisance  d'un  vicaire  apoftolique  en 
Canada,  les  Pères  Jésuites,  plus  intéressés  que  personne 
au  bien  de  cette  Église  naissante,  arrosée  de  leurs  sueurs 
&  de  leur  sang,  &  plus  à  même,  sans  doute,  d'en  appré- 
cier les  intérêts  véritables,  jugèrent  que  le  pays  était  encore 
trop  nouveau  &  les  choses  trop  peu  avancées  pour  y  éta- 

(2)  Archives  du  sé-  blir  un  évêque  avec  son  Chapitre  :  que,  dans  cet  état,  il 

minaire  de  Québec,  .     v         .     .  ,  •    ...  ,  rA 

vol.  intitulé  :  Affaires  serait  a  craindre  que  la  dignité  épiscopale  n  y  lut  pas  en- 
&  difficultés  avant  tourée  de  tout  le  respect  qu'elle  mérite  (2),  &  qu'un  vicaire 

i720.Lettrespatentes  A   y.  .    ,     ,  .  ,  A  T. 

du  Roi,  du  27  mars  apoltolique  y  procurerait  le  bien  plus  sûrement.  Ils  corn- 
as 9.  prirent  sans  doute  que,  le  vicaire  n'ayant  qu'une  auto- 
rité révocable,  pourrait  être  aisément  rappelé  &  remplacé 
par  un  autre,  s'il  ne  répondait  pas  aux  espérances  qu'on 
aurait  conçues  de  lui,  au  lieu  qu'on  n'aurait  pas  la.  même 
facilité  si  Ton  établissait  un  évêque  titulaire  &  inamo- 
vible. On  désira  donc  qu'on  nommât  un  simple  vicaire 

(3)  Archives  de  la  apoftolique  qui,  ayant  le  titre  &  le  caractère  d'évêque  in 

manne  a  Paris.  Me-  .  .  .  . 

moire  du  Roi  pour  partibus,  pût  faire  en  Canada  toutes  les  fonctions  épisco- 
m.  Talon,  du 27  mars  paies  ft\    Le  pape  Alexandre  VII,  qui  d'abord  avait 

1 665.   Regiftres    des  .  .  . 

ordres  du  Roi,  foi.  75.  consenti  à  l'érection  d'un  évêché  crut  devoir  adopter  le 
Dépêche  à  m.  de  Tra-  nouvel  arrangement  &  écrivit  au  Roi  que  les  choses 

cy,  du  i5  nov.  1664.         •  ^  1 

étaient  encore  trop  peu  avancées  en  Canada  pour  y 
établir  un  évêque.  Voyant  alors  l'inutilité  de  ses  négo- 
ciations précédentes,  ce  prince  supplia  Sa  Sainteté  de 
pourvoir  aux  nécessités  de  cette  Église  par  tel  autre 


M.    DE  LAVAL  PROPOSÉ  POUR  VICAIRE  APOST.    l65j.  321 


moyen  qu'elle  jugerait  plus  utile,  &  le  Pape  lui  offrit  de    (0  Archives  du  sé- 

,        •     •  n    i-  ■  r       'j.  minaire  de  Québec, 

nommer  un  simple  vicaire  apoltolique,  qui  ferait  toutes  voL  intitulé  Affaires 
les  fonctions  attachées  au  caractère  épiscopal  (i).  &  Difficultés  avant 

1 720.  Lettres  patentes 
.du  Roi  du  27  mars 

Le  nouvel  arrangement  dont  nous  parlons  lut  négocié  i65g. 
par  le  nonce  Piccolomini,  à  l'insu  du  conseiller  d'État  vin. 

,•1  -t^  X* nu  •  11-  INSTANCES   POUR  FAIRE 

résidant  a  Rome,  M.  buemer,  qui,  ne  recevant  plus  d  or-  DOnner  au  vicaire 
dres  sur  cette  affaire  depuis  quatre  ou  cinq  mois,  pensa    apostolique  un  t> 

,~  .  ,     .    \T->J^1VOJif  1  TRE  d'ÉVÊQUE  IN  PAR- 

que  la  Cour  y  avait  renonce  (2).  Enfin,  le  i3  décembre  T[BUS< 

de  cette  année  1637,  il  en  eut  connaissance  par  une  lettre    (2)  Musée  Bdtan- 

du  Roi  que  lui  remit  un  Père  Jésuite,  alors  assilîant  nique,  collection  sé- 

1  ...  guier,  vol.  4241.  Let- 

Français  à  Rome.  Ce  prince  ordonnait  à  M.  Gueffier  tre  du  n  sept.  1657, 
d'employer  tous  ses  soins  pour  obtenir  du  Pape  un  titre  ix  M-  le  ,corToe  de 

.  .,  r  ,  •  ,    •  Brienne,fol.  i58. 

d  eveque  in  partibus  en  favetir  du  sujet  que  lui  nom-    ,3>  Ibid  Lettre  du 
nieraient  les  Pères  Jésuites;  sur  quoi  l'assilfant  nomma  de  17  déc.  1657.  Lettre 
nouveau  M.  de  Laval  (3).  La  Reine  écrivit  aussi  à  du  10 ' dLi"  1  ' 
M.  Gueffier,  ainsi  que  le  comte  de  Brienne,  miniftre 
d'État,  de  faire  toutes  les  infiances  possibles  pour  obtenir     (4)  N'usée  Britan- 
du  Pape  l'envoi  de  M.  de  Laval  en  Canada  avec  ce  niliue-  Lettre,  u  31 

,  s     „    ,  .        .  ,     „   .        décembre    1037,  loi. 

titre  (4);  &  le  Roi  lui  disait  dans  la  sienne  que  la  Reine  2;<4. 

mère,  «  par  sa  grande  piété,  désirait  passionnément  cet    W  Ibii:  Lettre  ; 

envoi  »  (5).  C'eft  que,  d'après  les  idées  qu'on  s'était  formées  ^ttre^du'^'janvier 

en  France  des  sujets  de  divisions  occasionnées  en  Canada  1638.  -  Lettre  du  23 

par  la  présence  de  M.  de  Queylus,  depuis  qu'il  avait  pris  mars  lettre  du^i 

la  conduite  de  la  cure  de  Québec  (6),  on  jugeait  à  la  Cour  janvier  i&58,  foi.  2?o 

que  l'envoi  d'un  évêque  in  partibus,  avec  des  pouvoirs  de  vers0- 

vicaire  apoffolique,  était  le  moyen  le  plus  efficace  pour .  L^^^Paris"  voit 

éteindre  ces  divisions  (7).  Conformément  aux  infïruclions  Emplois  de  m.  d'Ar- 

qu'il  avait  reçues,  M.  Gueffier,  dans  l'audience  que  genson.  Lettre  à  m.  de 

,  .      J  7  "        Moranges,  du  o  sept. 

le  Pape  lui  donna  à  la  fin  de  décembre   1657,  lui  dit  iG58,  foi.'ss. 

même,  pour  presser  l'envoi  d'un  évêque  in  partibus,  p)  Musée  Britan- 

«  que,  d'après  ce  qu'on  avait  mandé  au  Roi,  Sa  Majeffé  nÏÏS  Ceiius  Piccofo- 

«  craignait  que,  faute  de  ce  secours,  la  religion  ne  se  mim  au  Cardinal  Ma- 

«  perdît  en  Canada  (8);  »  &  le  i3  janvier  suivant,  étant  ^;»d^5fv'»l659 

,    ,   ,     _  j  ■  (°)  Musée  Britan- 

alle  a  la  Propagande  pour  prier,  au  nom  du  Roi,  qu'on  nique,  &c.  Lettre  de 
terminât  au  plus  tôt  cette  affaire,  il  ajouta  que  ce  prince  M-.Gu:ffier  ù  nM-  dc 
pressait  M.  de  Laval  de  partir  dès  le  printemps  de  cette  cembrel  ci  j,  m.  ztX 

TOME  II.  2  I 


322  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Lettre  du  14  même  année,  (i)  Mais  avant  de  nommer  un  vicaire  apos- 
janvieri658,foi.248.  tolique  )  le  pape  exigea ,  le  21  février,  que  le  Nonce  de 

France  s'assurât  si  la  pension  promise  par  la  Reine,  pour 
l'entretien  du  futur  Vicaire,  était  établie  sur  un  fonds  cer- 
r»  ibid.  Lettre  du  tain  (2);  car  cette  princesse  prenait  si  fort  à  cœur  l'heu- 
14  janvier  16=8,  foi.  reuse  conclusion  de  cette  affaire,  que,  pour  prévenir  les 
2481  difficultés  qui  auraient  pu  la  retarder,  elle  avait  fondé  par 

trois  contrats,  qu'elle  envoya  à  Rome,  une  pension  an- 

(3)  Ibid.  Lettre  du  nuelle  de  mille  francs,  faisant  trois  cents  écus  romains  (3), 
io  au  i3  mai  iô?8,  p0ur  l'entretien  de  M.  de  Laval,  quand  il  aurait  été  fait 

toi.  32  3.  r  ... 

évèque  in  partibus  &  vicaire  apoftolique  ;  &  la  lui  avait 
assurée  jusqu'à  ce  que  le  Roi  lui-même  l'eût  pourvu  d'une 
semblable  ou  d'une  plus  forte  pension.  En  outre,  elle  fit 
mettre  en  dépôt  la  somme  de  quatorze  mille  francs,  pour 
les  dépenses  que  le  vicaire  apoftolique  aurait  à  faire  en 

(4)  Archevêché  de  allant  au  Canada  (4).  Enfin,  le  11  avril,  le  résident  pour 
Québec,  bulle  auto-  je  y^q\   à  Rome ,  ayant  présenté  à  la  Congrégation  de  la 

çrap.  d'Alexandre  VIT,  ,      ,  .       \  . 

3  min  1.658.  Propagande  des  copies  de  ces  contrats,  ainsi  que  la  pro- 

Ix.  cédure  des  informations  de  vie  &  mœurs  sur  M.  de  Laval, 

préventions  des  évê-  faites  autrefois  par  le  nonce  Bagny,  la  Congrégation  se 

uues  de  fraxce  au  tra  satisfalte ^  ainsi  que  le  Souverain-Pontife  (5).  En 

SUJET  DES  TITRES  IN  ?  T.  _  V  / 

partibus.  conséquence  M.  de  Laval  fut  préconisé  évêque  in  parti- 

(5)  Archives,  de  la  jpUS  au  mois  de  mai  (6),  &  obtint  la  Bulle  qui  lui  donna  le 
^Acia^sacrœ  Contre-  ti*1"6  d'évêque  de  Pétrée  en  Arabie,  le  3  du  mois  de  juin 
gationis,  i65n, foi. 5o.  1 658.  Par  cette  bulle,  le  Pape,  en  le  nommant  évêque  de 
verso lbld''  fol'     '  Pétrée,  le  dispensait  d'aller  résider  dans  ce  pays,  afin, 

(2)  Musée  Britanni-  ajoutait-il,  qu'il  pût  remplir,  dans  la  Nouvelle-France,  un 
que,  ibid.  Lett.  du  Y[car\a^  apoftolique  qu'il  se  proposait  de  lui  confier. 

7  janvier,  du  r.5  mars  L  1 

i658,  fol.  292  verso, 

du  21  janvier  i658,         Après  tous  les  mouvements  que  s'étaient  donnés  les 

fol.  200  verso.  1  .... 

(8)  Propagande,/* évêques  du  royaume  pour  faire  ériger  un  Siège  épiscopal 
loi-  î42-  en  Canada,  on  comprend  que  la  Bulle  dont  nous  parlons, 

si  différente  de  celle  qu'ils  avaient  attendue,  pouvait  bien 
exciter  parmi  eux  quelque  surprise.  Nous  devons  même 
ajouter  qu'en  donnant  à  M.  de  Laval  le  titre  d'évêque  in 
partibus,  cette  Bulle  arrivait  dans  des  conjonctures  assez 
malencontreuses  pour  inspirer  des  défiances  sur  son 


M.   DE  LAVAL  ÉTABLI  VICAIRE  APOST.    1 658.  323 


authenticité  ;  6c  si  Ton  se  reporte  aux  drconftances  du 
temps,  ce  qui  ett  la  seule  manière  de  bien  apprécier 
le  passé,  on  s'expliquera  sans  peine  que  des  prélats 
aussi  sincèrement  dévoués  au  Saint-Siège  que  Tétaient 
alors  les  évèques  de  France,  ainsi  qu'ils  venaient  de  le 
montrer  dans  la  condamnation  du  Jansénisme,  aient  pu 
suspecter,  quoique  sans  un  jufte  fondement,  la  vérité  de 
la  Bulle  dont  nous  parlons.  11  faut  savoir,  en  effet,  qu'il 
y  avait  alors  à  Rome  des  ecclésiafiïques  Français  qui 
demandaient  pour  eux-mêmes  des  titres  d'évêchés  in  par- 
tibus,  c'eft-à-dire  dans  des  pays  infidèles,  pour  se  faire 
conférer  la  consécration  épiscopale,  alléguant  fausse- 
ment que  les  évèques  de  France  avaient  besoin  d'auxi- 
liaires pour  les  aider  dans  leurs  fondions,  à  cause  de  la 
valfe  étendue  de  leurs  diocèses,  ou  de  l'âge  avancé  de 
plusieurs.  Ils  assuraient  que  tel  était  le  désir  du  Roi  & 
celui  des  évèques;  8c  quelques-uns,  à  force  d'intrigues, 
obtenaient  des  lettres  de  recommandation  de  personnes 
puissantes,  &  arrivaient  ainsi  à  l'épiscopat.  Tout  récem- 
ment, dans  leur  assemblée  générale,  en  i656,  les  évèques 
de  France  s'étaient  élevés  avec  beaucoup  de  force  contre 
ces  abus  qui  avilissaient  le  caractère  épiscopal  ;  &  l'évêque 
de  Lodève  avait  même  rapporté  qu'étant  à  Rome,  où  se 
trouvaient  alors  plusieurs  de  ces  ambitieux  solliciteurs,  il 
avait  fait  ses  remontrances  au  Pape  Innocent  X  &  au 
cardinal  d'Efte,  8c  que  tous  avaient  été  rejetés  (i)  (*),  (ivprocès-verbai de 
L'Assemblée  générale  des  évèques  venait  d'exposer  tous  l'Assemblée  générale 
ces  abus,  8c  d'autres  encore,  au  Pape  Alexandre  VII,  par  ^g'"^^23  mars 
sa  lettre  du  n  mai  1 656,  8c  l'avait  supplié  inftamment  de 


(*)  Pour  obtenir  plus  aisément  de  ces  sortes  de  Bulles,  plusieurs 
proteftaient  qu'ils  n'avaient  d'autre  désir  que  d'aller  dans  les  pays  in- 
fidèles, pour  y  souffrir  le  martyre,  qui  ne  pouvait  leur  manquer;  & 
s'obligeaient  même,  par  serment,  à  partir  pour  ces  pays  aussitôt 
après  leur  sacre,  &  à  y  demeurer  conftamment  jusqu'à  la  fin  de  leurs 
jours.  Ils  se  servaient  de  ces  beaux  prétextes  pour  surprendre  les  offi- 
ciers de  la  Cour  romaine;  mais, une  fois  sacrés,  ils  reftaient  en  France 
&  mettaient  tout  en  œuvre  pour  obtenir  quelque  évêché. 


324  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(  i)  Procès-verbal  de 
l'Assemblée  générale 
à  u  clergé.  Lettre  de 
l'Assemblée  àAlexan- 
dreVII,  p.  400,  401, 
02. 

(2)  Ibid.,  3  avril 
i656,  p.  344. 

(3)  Procès-verbaux 
des  assemblées  parti- 
culières du  clergé.  Bi- 
blioth.  Mazarine,  ma- 
nuscrit, în-fol.  1492 
F,  p.  141- 

X. 

PRÉVENTIONS  DES  ÉVÊ- 
QUES ET  DES  MAGIS- 
TRATS SUR  LES  COM- 
MISSIONS APOSTOLI- 
QUES. 


ne  pas  souffrir  que  la  dignité  épiscopale  tombât  ainsi  dans 
le  mépris,  lui  dénonçant  même  l'un  de  ces  ambitieux, 
d'une  vie  scandaleuse,  parti  pour  Rome  (1),  après  avoir 
surpris  la  bonne  foi  de  M.  le  comte  de  Brienne,  en  obte- 
nant de  lui  des  lettres  de  recommandation  (2).  Enfin, 
l1  Assemblée  voulant,  autant  qu'il  était  en  elle,  s'opposer 
efficacement  à  ces  abus,  avait  recommandé  à  tous  les 
évêques  du  royaume  de  ne  pas  imposer  les  mains  à  ces 
sortes  d'évêques,  s'ils  s'adressaient  à  eux  pour  la  consé- 
cration (3).  Le  titre  d'évêque  de  Pétrée  in  partibus,  donné 
dans  ces  circonstances  mêmes  à  M.  de  Laval,  pouvait 
donc  exciter  de  vives  appréhensions,  &  faire  craindre  que 
la  Bulle  qui  le  lui  conférait  n'eût  été  obtenue  par  surprise. 

Mais  à  cette  difficulté  s'en  joignait  une  autre  qui 
pouvait,  surtout  alors,  augmenter  les  défiances  du  clergé 
&  celles  des  magiftrats.  D'après  une  coutume  admise  en 
France,  toute  personne  qui  recevait  du  Pape  une  commis- 
sion à  remplir  dans  le  royaume,  même  les  légats  à  latere, 
la  communiquait  au  chancelier,  &,  avant  de  la  mettre  à  exé- 
cution, obtenait  du  Roi  des  lettres  patentes.  Cette  mesure, 
qui  aurait  pu  donner  lieu  à  des  abus  de  la  part  d'un  gouver- 
nement mal  intentionné,  avait  cet  avantage,  dans  les  États 
vraiment  chrétiens,  d'ôter  tout  moyen  aux  faussaires, 
si  souvent  flétris  par  les  canons,  de  feindre  des  pouvoirs 
qu'ils  n'auraient  pas  eus  ;  &  en  même  temps  elle  devait 
inspirer  toute  confiance  aux  fidèles,  qui  ne  pouvaient  plus 
douter  de  la  volonté  du  Souverain  Pontife,  ni  de  la  légiti- 
mité des  pouvoirs  qu'on  exerçait  sur  eux,  lorsqu'ils 
voyaient  l'autorité  du  monarque  invertir  ainsi  les  commis- 
saires apolfoliques,  8c  concourir  de  son  côté,  avec  eux,  à 
procurer  l'exécution  des  volontés  dû  Souverain  Pontife. 
Dans  la  même  assemblée  de  1 656,  l'Archevêque  de  Bour- 
ges avait  fait,  au  sujet  des  évêques  in  partibus,  de  vives 
plaintes  sur  l'inobservation  de  cette  coutume  ;  8:  ses 
plaintes  n'étaient  pas  dénuées  de  tout  fondement.  Le  Pape 
venait  de  le  nommer,  pour  qu'il  réglât,  conjointement  avec 


M.   DE  LAVAL  ÉTABLI  VICAIRE  APOST.    l658.  325 

l'évèque  d'Oléron,  des  affaires  relatives  aux  Religieux  de 
la  Doctrine  chrétienne;  8c,  en  conséquence,  un  bref  de 
commission  avait  été  expédié  à  l'adresse  de  chacun  des 
deux  prélats.  Mais  le  bref  pour  l'évèque  d'Oléron  ayant 
par  erreur  été  remis  à  Xêvêque  in  partibns  d'Olonne, 
celui-ci  s'était  imaginé  qu'il  s'agissait  de  lui  dans  ce  bref  ; 
8:  sans  avoir  demandé  aiicune  lettre  patente  du  Roi,  ni 
même  sans  avoir  parlé  auparavant  à  l'archevêque  de 
Bourges,  il  avait  commencé  d'exécuter  sa  commission 
prétendiie  apolfolique,  quoiqu'il  n'eût  reçu  du  Pape  au- 
cun pouvoir  pour  la  remplir  (i)  (*).  (.1)  Procès- verbal  de 

l'Assemblée  générale, 
3i  mai  1 656,  p.  455, 

Après  cet  exposé,  on  comprend  que,  dans  les  disposi-  450. 
tions  de  défiance  où  était  alors  le  clergé  au  sujet  des  évê-  xi. 
ques  in  partibns,  la  Bulle  obtenue  secrètement  pourM.de  0N  ÉCR1T  AUX  évêqués 

.  1  v  i     II       r  ta     1  DE    NE    PAS  IMPOSER 

Laval  ait  pu,  des  qu  elle  lut  connue,  causer  une  fâcheuse    LES  MAINS  A  M.  DE 
sensation,  8c  être  suspectée  d'avoir  été  expédiée  à  l'insu    LAVAL  <yj"0N  N'V!T 
du  Pape.  ALissi,  le  25  septembre  i658,  dans  l'Assemblée    % " SES BULLES 
particLilière  des  évèques  à  Paris,  l'archevêque  de  Rouen 
en  parla-t-il  comme  si  elle  eût  été  obtenue  par  surprise ,  , 
8c  parce  qu'il  y  était  marqué  que  M.  de  Laval  en  rece- 
vrait une  autre  pour  exercer  les  fondions  de  vicaire 
apoftolique  dans  la  Nouvelle-France,  l'archevêque,  qui 
depuis  plus  de  vingt-cinq  ans,  ou  par  lui,  ou  par  son  pré- 
décesseur, avait  adminiftré  ce  pays,  en  y  députant  des 
grands  vicaires,  supplia  les  évèques  de  lui  donner  con- 
seil sur  la  conduite  qu'il  avait  à  tenir;    ajoutant  que 
l'évèque  de  Bayeux  se  proposait  de  donner  la  consécra- 
tion épiscopale  à  M.  de  Laval,  le  jour  de  la  Saint-François, 
4  octobre  (2).  On  résolut,  conformément  à  ce  qui  avait     (2)  Procès-verbaux 

été  délibéré  dans  la  précédente  Assemblée  générale,  tou-  des  Assemblées  parti- 
culières du  clergé,  de 
161 6  à  1698.  Biblio- 

______      ___      .  thèque  Mazarine,  ma- 

nuscrit,  in-fol.  1492, 

(*)  Cet  évêque  d'Olonne  exerçait  alors  les  fonctions  épiscopales  p  p.  141,  142. 
dans  le  diocèse  de  Rouen,  à  titre  de  suffragant  ou  d'auxiliaire  de 
l'archevêque;  &  ce  fut  lui  qui,  en  1654,  donna  la  tonsure  cléricale      (3)  Archevêché  de 
au  jeune  Pierre  de  Mornai  (3),  que  nous  verrons,  dans  la  suite,  de-  Rouen,  5  fév.  16 54. 
venir  coadjuteur,  &  enfin  troisième  évêque  de  Québec. 


3-2Ô  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


chant  les  évêques  m  partibus,  d'écrire  à  tous  les  évêques 
de  France  une  lettre  circulaire,  que  l'archevêque  d'Em- 
brun, président  de  l'assemblée,  dicta  à  l'infrant  même,  & 
dont  on  envoya  des  exemplaires  à  tous  les  évêques  ab- 
«  sents,  notamment  à  celui  de  Bayeux  :  «  Nous  avons  cru 
,  .  D    .      ,       «  être  obligés,  disaient-ils,  de  vous  faire  ressouvenir  de 

(i)  Proces-verbaux  .  .  . 

des  Assemblées  parti-  «  la  délibération  de  la  dernière  Assemblée  générale,  qui 
cuiières  du  clergé,  de  ((  recommande  aux  prélats  de  ne  point  consacrer  de  sem- 

1616  a  1C9S.  Biblio-  A  1  L 

thèque  Mazarine,  ma-  (l  blables  évêques  vagues,  à  cause  que  souvent,  par  n ma- 
nuscrit, in-foi.  i492,  «  tilité  de  leur  miniftère  &le  défaut  de  leur  subsiftance, 
'&  Archives du  mi-  "  ils  avilissent  la  dignité  de  l'épiscopat  (*)  (i).  »  Ils  ajou- 
niftère  des  affaires  taient  qu'on  ne  procédât  à  l'ordination  de  M.  de  Laval 

étrangères,  Rome,  vol.    _    1        »  1  •  .    0  •    ,  1 

1 33.  Lett  de  l'Arche-  clu  aPres  qu  on  aurait  vu  auparavant  6c  examine,  selon 
vêque  de  Rouen  au  l'usage,  le  contenu  de  ses  bulles,  &  cette  conduite  de  l'As- 

Cardinal, 
bre  i658. 


.«al,  10  decem-  semblée  fut  approLivée  par  le  cardinal  Mazarin  (2) 


xii.  Le  parlement  de  Rouen,  qui  dut  être  informé  par  l'ar- 

arrêt  du  parlement  chevêque  de  cette  ville,  rendit  un  arrêt  le  3  octobre,  veille 

DU  ROUEN  SUR  CETTE      j-  ni  »-    ,       i  •       \'  o  ■  1 

affaire.  du  jour  ou  le  sacre  devait  avoir  lieu,  &  ne  craignit  pas  de 

défendre  à  M.  de  Laval  d'exercer  les  fondions  de  vicaire 
apoflolique  dans  la  Nouvelle-France,  alléguant  aussi  pour 
motif  de  cette  défense  que,  dans  l'expédition  de  la  Bulle, 
(3)  Archives  du  Par-  le  Pape  avait  été  surpris  (3).  On  ne  sera  pas  étonné  que 
lemènt  de  Rouen,  \e  Parlement  ait  soupçonné  la  Bulle  de  supposition,  parce 

3  oct.  i658.  ,  „      ,  .  fi    .  ...      i     y         t       i  ■ 

qu  elle  donnait  a  entendre  que  M.  de  Laval  adminiltre- 
rait,  comme  vicaire  apoflolique,  un  territoire  réputé  alors 
du  diocèse  de  Rouen;  ni  même  que  l'archevêque  de  cette 
ville  &  les  évêques  de  France  aient  pu  porter  un  juge- 
ment semblable,  si  Ton  considère  que  le  successeur  im- 
médiat de  M.  de  Laval,  M.  de  Saint- Valier,  deuxième 
évêque  titulaire  de  Québec,  ayant  appris  qu'à  l'occasion 
des  découvertes  de  M.  de  La  Salle,  on  avait  infirmé  à 


(*)  On  vit,  en  France,  des  évêques  in  partibus  exercer  le  saint 
miniftère  dans  les  paroisses,  sous  l'autorité  immédiate  des  curés,  à 
titre  de  leurs  vicaires,  &  subsifter  par  ce  moyen. 


M.    DE  LAVAL  ÉTABLI  POUR  VICAIRE  APOST.    1 658. 


Rome  des  vicariats  apoitoliques  pour  ces  pays  nouveaux, 
en  demanda  la  suppression,  alléguant  aussi  lui-même  qu'on 
les  avait  obtenus  par  surprise;  &  bien  plus,  par  ses  inftances 
à  la  Cour,  ce  prélat  obtint  que,  conformément  à  l'avis 
commun  de  l'archevêque  de  Paris,  du  confesseur  du  Roi, 
le  P.  de  la  Chaise,  &  du  marquis  de  Seignelay,  on  en 
écrivît  au  Souverain-Pontife,  qui,  en  effet,  annula  les  pou-  ' 
voirs  déjà  donnés  aux  vicaires  apostoliques  dont  nous 

parlons  (i).  chevêche  de  Québec, 

rég.  A,  p.  445. 


(1)  Archives  de  l'ar- 


XIII. 

CONSECRATION  DE  M.  DE 


Cependant,  la  lettre  circulaire  de  l'Assemblée  du 
clergé  ayant  été  envoyée  aux  prélats  absents,  Févêque    laval.  arrêts  pour 
de  Baveux,  qui  avait  pris  jour  rour  le  sacre,  se  désifta  de    l'obliger  a  présen- 

J  ~  ■  a  i       /-,  •  1  TER  SEE  BULLES. 

sa  promesse  (2);  de  son  coté,  la  Congrégation  de  la  Propa-  (2)  Ministère  desaf- 
gande,  informée  de  la  résolution  des  évêques,  jugea  que  la  faires étrangères- Lett- 

.  ^  .        ,  ,  ,  .        i     n  .       ,      de    l'Archevêque  au 

poursuite  de  cette  affaire  devait  dépendre  de  1  appui  qu  y  cardinal  Mazarin,  10 

donnerait  la  Reine,  aux  prières  de  laquelle  le  vicaire  apos-  déc- l658- 

tolique  avait  été  nommé  ;  &  qu'au  défaut  des  évêques  de 

France  ,  le  Nonce  lui-même  pourrait  consacrer  l'élu, 

en  se  faisant  assifler  de  deux  abbés,  ou  de  deux  chanoines, 

ou  même  de  deux  simples  prêtres.  Quelques  cardinaux 

de  la  Propagande  craignaient  cependant  que  ce  sacre  fait 

de  la  sorte  ne  blessât  les  évêques  de  France  (3);  mais  le  (3)  Ada  sacra  Cok- 

Nonce,  à  qui  les  dispositions  de  la  Reine  étaient  connues,  s^gatioms,z.n.  i65S, 

'       1  r  '26  novembre  resenp- 

résolut  de  consacrer  M.  de  Laval  &  trouva  même  deux  mm. 
évêques  qui  voulurent  bien  l'assifter  dans  cette  cérémonie, 
celui  de  Rodez,  Louis  Abelly,  &  l'évêque  de  Toul, 
M.  du  Saussaye.  L'ordination  fut  fixée  au  dimanche 
8  décembre,  fête  de  l'Immaculée  Conception;  &,  pour 
prévenir  toute  opposition  qui  eût  pu  la  troubler,  on  la  fit 
très-secrètement  le  matin,  les  portes  fermées,  à  Tabbaye 
Saint-Germain-des-Prés,  alors  exempte,  &  dans  une  cha- 
pelle que  le  Nonce  avait  demandée  au  Père  Prieur  pour 
quelque  fonction  pontificale,  en  le  priant  de  ne  parler  à 
personne  de  son  dessein  (4).  Mais  le  bruit  de  cette  ordi-  it,id.,\o).  lxxxw. 
nation  se  répandit  bientôt;  &,  comme  on  devait  s'y  atten- 
dre, le  Parlement  de  Paris  rendit  un  arrêt,  le  16  suivant, 


328  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


tant  pour  obliger  M.  de  Laval  à  présenter  au  Roi  sa  Bulle 
de  vicaire  apollolique  de  la  Nouvelle-France,  que  pour 
l'empêcher  de  la  mettre  à  exécution,  avant  qu'il  eût  reçu 
(0  Archives  du  Mi-  du  prince  des  lettres  patentes  en  la  forme  accoutumée  (i). 
nistere  des  affaires  Le  Parlement  de  Rouen,  chargé  alors  par  les  Rois  de  France 

étrangères.      Rome  ,  .  . 

vol.  1 33.  Lettre  de  de  connaître  les  causes  qui  concernaient  les  colonies,  rendit 
Rouen  au  Cardinal  aussi  un  arrêt,  le  23  du  même  mois,  indépendamment  de 

M«8rm,.i-odéc.i65S.       i   •   j      o      A  i         »/r  •       •   v  •* 

celui  du  3  octobre.  Mais  si  1  on  avait  pu  soupçonner 
d'abord  qu'il  y  eût  eu  surprise  dans  l'expédition  de  la 
Bulle  de  l'évèque  de  Pétrée,  on  dut  comprendre  que 
sa  nomination  à  ce  titre  était  l'effet  de  la  volonté  expresse 
du  Pape,  lorsqu'on  apprit  que  le  Nonce  apollolique  avait 
lui-même  consacré  le  nouvel  évèque,  &  que,  par  consé- 
quent, si  la  Bulle  n'érigeait  point  un  nouveau  siège  épis- 
copal,  malgré  la  demande  infiante  de  la  Cour,  &  ne  don- 
nait à  M.  de  Laval  que  la  qualité  révocable  de  vicaire 
apollolique  ,  c'était  que  le  Souverain  Pontife  le  voulait 
ainsi. 

xiv.  _  j.  . 

he  pape  blâme  ces  op-  Au  r£ffe;  ce  qui  suivit  immédiatement  ne  pouvait  plus 
positions,  accord  laisser  aucun  doute.  Dès  qu'on  eut  appris  à  Rome  l'oppo- 
entre  la  cour  de  &-lX-lQn  fajte  par  je  parlement  de  Rouen  au  titre  de  vicaire 

ROME    ET    CELLE    DE  JT  JT 

france.  apollolique  de  la  Nouvelle-France,  opposition  fondée  sur 

les  prétentions  de  l'archevêque  de  cette  ville,  qui  regardait 
le  Canada  comme  étant  de  son  diocèse,  les  cardinaux  de 
(•>)  Musée  Britan-  la  Propagande  furent  fort  étonnés  de  cette  prétention  (2). 
mque,  &c.  Lettre  de  i\s  jugèrent  unanimement  que  pour  conllituer  un  diocèse 

M. Guet-fier  du  10  dé-   ..   /  .,   .      „  .  „. 

cembre  iô58,foi.42o.  u  ^allait  d  autres  convictions  que  celles  que  supposait  ce 
prélat  :  les  provinces  conquises  par  les  armes  n'étant  pas 
soumises  aux  évêques  de  la  nation  victorieuse,  s'il  n'est 
pas  intervenu  une  concession  du  Saint-Siège  apollolique; 
&  d'ailleurs  l'usage  dont  se  prévalait  le  prélat,  qu'on  n'en- 
voyait pas  des  vicaires  apofloliques  dans  les  diocèses  du 
royaume,  n'ayant  pas  ici  son  application,  puisque  le 
(3)  Aâa  s.  Con-  Canada  n'était  pas  un  diocèse  de  France  (3).  Bien 
gregationis  de  pro-  plus,  le  Souverain  Pontife  fit  dire  au  conseiller  d'État, 
vofTa'ô/  C'an  I  58'         Guerrier,   résidant  à   Rome,  d'écrire  à  sa  Cour 


M.   DE  LAVAL  VICAIRE  APOSTOLIQUE.    i65q.  32g 


que,  comme  c'était  sur  les  inftances  de  la  Reine  Anne 
•d'Autriche  que  le  vicariat  avait  été  donné  à  M.  de 
Laval,  8c  qu'elle  en  avait  même  fait  la  dotation,  il  plût 
à  cette  princesse  de  faire  ordonner  que  l'archevêque  se 
désiftàt  de  sa  prétention,  attendu  quelle  était  mal 
fondée  :  cette  dépendance  n'étant  appuyée  sur  aucun 
bref  du  Saint-Siège,  &  l'archevêque  ne  l'ayant  pas  acquise, 
comme  il  le  disait,  par  l'envoi  qu'il  avait  fait  de  prêtres 
en  Canada  (i).  De  son  côté  le  nonce,  dès  qu'il  eut    .  (0  Musée  Britan- 

v  '  A  nique,  &c.  Lettre  de 

connaissance  de  l'arrêt  du  Parlement  de  Paris,  réso-  m.  Gueffier  du  iodé 
lut  d'en  demander  un  du  Conseil  du  Roi  qui  cassât  le  cembre  1658/01.420. 
premier,  ou  d'obtenir  au  moins  une  déclaration  du  Roi 
lui-même,  adressée  au  grand  Conseil,  par  laquelle  ce 
prince  reconnût  que  la  Bulle  de  l'évêché  de  Pétrée,  avec 
la  clause  touchant  le  vicariat  apoftolique,  avait  été  accor- 
dée à  son  infiance  &  à  sa  prière  (2).  Alors  commença  entre    .0)  Lettre  de  rabbé 
la  Cour  de  France  &  les  agents  de  celle  de  Rome  une  rardTdergé^auSCar- 
suite  de  négociations,  dont  la  conclusion  fut  que,  sans  dinal  Mazarin,  3o  dé- 
donner l'arrêt  ni  la  déclaration  demandés  par  le  Nonce,  affairés  étin- 
le  roi  agréerait  purement  &  simplement  M.  de  Laval  gères, Rome,  vol.  1 3?. 
comme  vicaire  apoftolique  de  la  Nouvelle-France;  que, 
de  son  côté,  celui-ci  présenterait  la  Bulle  de  vicaire 
apoftolique  que  le  Pape  devait  lui  adresser,  &  qu'enfin, 
avant  d'en  exécuter  le  contenu,  il  recevrait  du  Roi  des 
lettres  patentes. 


xv. 

BULLE    DU  VICAIRE 


La  nouvelle  Bulle  fut  donc  expédiée  à  M.  de  Laval  ;  postouque.préten- 

&  il  est  à  remarquer  qu'en  l'inftituant  vicaire  apoftolique  TI0NS  DE  l'arche- 

.              ,                       ......                                                                            A-  VÊQUE  DE  ROUEN. 

dans  le  Canada,  elle  disait  en  propres  termes  que  Québec 

était  situé  dans  le  diocèse  de  Rouen  (3) .  Il  eft  évident,  d'après  (3) Archivesdes  affai- 

-         «                r    : .  res  étrangères,  Rome, 

ce  que  nous  venons  de  dire,  que  cette  clause  y  fut  insérée  tom.xxxix,ie68,juii- 

non  par  inadvertance,  mais  pour  déclarer  légitime  la  juri-  let&  aoùt>  n°  '92  du 

i-  r>-             ,               -               ,            ^         j      j  volume,  page  140. 

diction  qu  on  avait  exercée  en  Canada  depuis  vingt-cinq 
ans,  &  celle  qu'on  y  exerçait  encore  alors  au  nom  de  l'ar- 
chevêque de  cette  ville  ;  &  ceci  confirme  ce  que  nous  avons 
dit  plus  haut,  savoir  :  que  les  Souverains  Pontifes,  infor- 
més tant  de  fois  de  l'exercice  de  cette  juridiction,  l'avaient 


330  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LACOMP.  DE  MONTRÉAL. 


i  )  Archives  de  l'ar- 
chevêché de  Québec, 
registre  &,  page  12g. 
Ade  pour  valider  les 
professions  des  Reli- 
gieux qui  avaient  fait 
des  vœux  ci  -  devant 
(du  2  mai  1 661). 


(2J  Archives  du  mi- 
niftère  des  affaires 
étrangères,Rome,  1  37, 
3  mars  1659,  Rome, 
1 33,  10  déc.  i658. 

XVI. 

RÉFLEXIONS  SUR  LES 
PRÉTENTIONS  DELAR- 
CHEVÊQUE. 


ratifiée  tacitement  pour  le  bien  des  âmes,  quoique  les  ar- 
chevêques, qui  se  l'étaient  attribuée  à  eux-mêmes,  n'en 
eussent  jamais  eu  aucun  titre  réel(i).  Toutefois  cette  clause 
donna  lieu  à  de  nouveaux  troubles,  qui  agitèrent  un  ins- 
tant le  Canada  ;  car  l'archevêque  de  Rouen,  s'autorisant 
de  là  pour  regarder  le  Canada  comme  faisant  partie  de  son 
diocèse,  en  prit  occasion  de  demander  que  sa  juridiction 
y  fût  maintenue,  sans  préjudice  de  celle  du  vicaire  apos- 
tolique; &,  le  3  du  mois  de  mars  16.59,  il  écrivit  la  lettre 
suivante  au  cardinal  Mazarin  :  «  M.  l'évêque  de  Pétrée  a 
une  commission  de  Vicaire  apoftolique  pour  le  Canada  ; 
j'en  suis  l'Ordinaire  :  ma  possession  eft  confiante.  J'en 
ferai  voir,  quand  il  vous  plaira,  mes  titres  à  Votre  Emi- 
nence  :  j'en  ai  rassemblé  tous  les  actes,  &  je  viens  de 
recevoir  des  lettres  de  ce  pays,  par  lesquelles  j'apprends 
que  les  règlements  que  j'avais  faits  entre  l'abbé  de 
Queylus,  qui  eft  mon  grand  vicaire  dans  l'île  de  Mont- 
réal, &  le  supérieur  des  Jésuites,  qui  a  la  même  fonc- 
tion, par  mon  autorité,  dans  Québec,  ont  été  ponctuel- 
lement exécutés.  Cependant  j'apprends  que  M.  le 
chancelier  a  ordre  d'expédier  des  lettres  patentes  à 
M.  de  Pétrée  sur  sa  commission.  Je  ne  veux  ni  ne  puis 
l'empêcher;  mais  Votre  Éminence  doit  considérer  que, 
comme  les  facultés  des  légats  n'empêchent  pas  celles 
des  Ordinaires  dans  les  royaumes  où  ils  exercent  leur 
pouvoir,  ainsi  la  qualité  de  vicaire  apoftolique  ne  doit 
pas  empêcher  celle  d'Ordinaire  dans  le  royaume  de 
Canada;  de  sorte  que,  pour  raccommoder  cette  affaire, 
il  faudrait  que,  dans  les  lettres  patentes,  il  fût  dit  que 
M.  l'évêque  de  Pétrée  exercera  librement  sa  fonction  de 
Vicaire  apoftolique  danstoute  laNouvelle-France,  &  qu'il 
prendra  un  vicariat  de  l'archevêque  de  Rouen  pour 
y  faire  les  fondions  d'Ordinaire,  jusqu'à  ce  qu'il  plaise 
à  Sa  Sainteté  de  créer  en  ce  pays  un  évêque  titulaire, 
qui  sera  fait  suffragant  de  l'archevêque  de«  Rouen  (2).» 

Cette  prétention  de  l'archevêque,  en  proposant  de 


M.   DE   LAVAL  VICAIRE  APOSTOLIQUE.    l65c).  33 1 

donner  des  pouvoirs  ordinaires  au  Vicaire  envoyé  en  Ca- 
nada par  le  Pape,  aurait  été  une  véritable  insulte  faite  au 
Saint-Siège,  si  la  qualité  de  Vicaire  apoftolique  eût  été 
connue  alors  comme  elle  l'eft  aujourd'hui.  Mais  ,  dans 
Tignorance  où  Ton  était  encore  en  France  touchant  cette 
commission,  on  ne  peut  pas  faire  un  crime  à  l'arche- 
vêque de  Rouen  d'avoir  exprimé  ce  désir ,  afin  de 
réunir  par  là,  disait-il,  tous  les  pouvoirs  dans  l'évêque  de 
Pétrée.  La  comparaison  qu'il  faisait  entre  la  commission 
de  Vicaire  apoftolique  &  celle  d'un  Légat  à  latere  montre,  en 
effet,  qu'il  ne  comprenait  pas  la  nature  de  la  première.  Le 
Légat  à  latereeû  envoyé,  non  pour  gouverner  le  troupeau 
du  diocèse,  mais  pour  terminer  des.  affaires  majeures  ou 
faire  des  règlements  au  nom  du  Souverain  Pontife  ;  aussi 
la  juridiction  de  l'Ordinaire  persévère-t-elle  toujours  la 
même  tout  le  temps  de  la  légation ,  à  moins  que  le  Pape 
n'en  eût  ordonné  autrement  pour  quelque  raison  spéciale. 
Mais  le  Vicaire  apoftolique,  envoyé  dans  un  pays  nouveau, 
y  efl  établi  pour  exercer,  au  nom  du  Pape,  les  fonctions 
de  pafteur  des  âmes  ;  &  l'exercice  de  ce  pouvoir  apolto- 
lique eft  incompatible  avec  un  autre  pouvoir  qui  serait 
indépendant  du  premier  &  aurait  pourtant  le  même  objet. 
C'eft  ce  qu'on  ne  comprit  pas  alors;  &  quoique  l'arche- 
vêque se  fût  bientôt  relâché  de  la  prétention  de  donner  au 
Vicaire  apoftolique  des  lettres  de  grand  vicaire,  &  que,  de 
son  côté,  la  Cour  fût  remplie  des  meilleures  intentions,  il 
fut  cependant  déclaré,  dans  les  lettres  patentes  données  le 
27  mars  de  cette  année  i65g,  que  le  Vicaire  apoftolique 
ferait  les  fondions  épiscopales  dans  la  Nouvelle-France, 
du  consentement  irrévocable  de  l'Ordinaire  &  sans  préju- 
dice des  droits  de  la  juridiction  de  ce  dernier.  Ces  lettres, 
données  au  nom  du  Roi,  expriment  des  motifs  trop  hono- 
rables à  la  piété  d'Anne  d'Autriche,  sa  mère,  pour  ne  pas  les 
rapporter  ici  ;  elles  sont  d'ailleurs  un  monument  inédit  & 
fidèle  de  toute  cette  affaire,  si  peu  connue  jusqu'à  ce  jour.  xvn. 

LETTRES  PATENTES.  FIN 
DE  LA  PUISSANCE  DES 

«  Les  grâces  &  les  bénédictions  infinies  que  Dieu  princes. 


332    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


verse  continuellement  sur  notre  personne  &  sur  notre 
État,  dit  le  jeune  monarque,  nous  obligent,  sur  tous  les 
Souverains  de  la  terre,  de  prendre  un  soin  particulier 
d'employer  pour  l'avancement  de  sa  gloire  &  de  son 
honneur  la  puissance  qu'il  nous  a  donnée.  C'efi  pour- 
quoi, désirant  rendre  à  Sa  Majefté  divine  une  partie  des 
reconnaissances  que  nous  lui  devons  pour  tant  de  fa- 
veurs, nous  avons  eftimé  que  nous  ne  pouvions  mieux 
nous  acquitter  de  ce  devoir  qu'en  soutenant  les  intérêts 
de  la  religion,  &  en  étendant  même  nos  soins  sur  les 
nations  barbares  &  infidèles,  pour  coopérer  à  ce  qu'elles 
soient  appelées  à  la  connaissance  de  son  nom  &  dans 
le  sein  de  son  Eglise  :  sachant  d'ailleurs  que  Dieu  n'élève 
les  Rois  sur  la  terre,  pour  le  gouvernement  des  peuples, 
que  dans  le  dessein  d'en  faire  les  inftruments  de  sa  Pro- 
vidence, en  se  servant  de  leur  zèle  &  de  leur  autorité 
pour  établir  son  empire  &  étendre  le  culte  de  la  -vraie 
religion,  C'eft  à  quoi  nous  sommes  encore  excité  par  les 
exemples  de  piété  que  nous  a  laissés  le  feu  Roi,  notre 
très-honoré  seigneur  &  père,  &  par  les  inffructions  que 
nous  a  données,  dès  notre  enfance,  la  Reine,  notre  très- 
honorée  dame  &  mère ,  qui  n'a  pas  eu  plus  de  soins  de 
maintenir  notre  autorité  &la  grandeur  de  cette  couronne 
que  de  nous  inspirer  par  sa  vertu  singulière,  avec  ces 
saintes  maximes,  le  zèle  du  service  de  Dieu  &  la  gloire 
de  son  Église. 


XVIII. 

RÉSUMÉ  DES  NÉGOCIA- 
TIONS pour  l'éta- 
blissement d'un  évê- 
que  en  canada. 


«  Ainsi,  ayant  été  averti  que  la  religion,  qui  com- 
mence à  s'établir  &  à  se  répandre  dans  les  provinces 
de  Canada,  ne  peut  être  avancée  ni  maintenue  qu'en  y 
faisant  l'érection  d'un  évêché,  afin  d'en  pourvoir  quelque 
personne  d'un  grand  mérite,  qui  puisse,  avec  l'autorité 
de  ce  divin  caractère  &  par  l'usage  de  sa  juridiction, 
donner  la  perfection  à  cet  ouvrage  si  heureusement 
commencé  :  cette  considération  nous  a  porté  à  inviter 
notre  Saint-Père  le  Pape  à  faire  l'érection  d'un  siège 
épiscopal  dans  ces  provinces  éloignées.  Mais  Sa  Sainteté 


M.   DE  LAVAL  VICAIRE  APOSTOLIQUE.    l65c).  333 

ayant  jugé  que  les  choses  nécessaires  à  cet  établisse- 
ment ne  se  trouvaient  pas  encore  en  ce  pays ,  &  qu'il  y 
avait  danger  que,  la  dignité  épiscopale  n'étant  pas  hono- 
rée avec  le  respect  qui  lui  est  dû,  l'Église  n'en  reçût 
quelque  désavantage,  nous  avons  fait  inltance  pour  qu'il 
plût  à  Sa  Sainteté  de  donner  ordre  aux  nécessités  de 
cette  Église  naissante,  par  les  voies  qu'Elle  jugerait  les 
meilleures.  Sur  quoi,  nous  ayant  offert  de  nommer 
Vicaire  apoftolique  le  sieur  de  Laval  de  Montigny,  pourvu 
de  l'évèché  de  Pétrée,  pour  faire  toutes  les  fonctions 
épiscopales  dans  l'étendue  de  la  Nouvelle- France, 
nous  l'avons  accepté,  8c  ensuite  les  Bulles  lui  ont  été 
expédiées. 


XIX. 


CLAUSES    DES  LETTRES 
PATENTES. 


«  Ayant  donc  mis  cette  affaire  en  délibération  dans 
«  notre  Conseil,  où  était  la  Reine,  notre  très-honorée  Dame 
«  &Mère,  notre  très-cher  &  très-aimé  Frère  le  duc  d'An- 
«  jou,  &  autres  princes  &  seigneurs,  nous  avons,  de  notre 
«  autorité  royale,  déclaré  &  nous  déclarons  par  ces  pré- 
«  sentes,  signées  de  notre  main,  que  nous  voulons  &  qu'il 
t  nous  plait  que  le  sieur  de  Laval  de  Montigny,  évêque 
<c  de  Pétrée,  soit  reconnu  par  tous  nos  sujets,  dans  les- 
te dites  provinces,  pour  faire  les  fonctions  épiscopales, 
<>  sans  préjudice  des  droits  de  la  juridiction  ordinaire;  & 
s  cela,  en  attendant  l'érection  d'un  évêché,  dont  le  titu- 
»  laire  sera  suffragant  de  l'archevêque  de  Rouen,  du  con-  (l)  Archives  du  àé_ 
«  sentement  irrévocable  duquel  nous  avons  accepté  ladite  mïnaire  de  Québec, 
«  disposition  de  notre  Saint-Père  le  Pape  ;  car  tel  eft  notre  IoL  !ni!tu!é;  Affaires 

.  .  r  &    difficultés  avant 

«    bon  plaisir.  17 20.  Lettres  patentes 

«  LOUIS  (i).   »  du -27  mars  i659. 

Quelque  respect  qu'on  professât  dans  ces  lettres  pour  CES  clWsÏs^'onnaient 
le  Souverain  Pontife,  les  conditions  qu'on  mettait  à  l'ac-    atteinte  a  l'auto- 
ceptation  d'un  vicaire  apoftolique  étaient  autant  d'atteintes 
portées  aux  droits  inconteftables  du  Saint-Siège,  comme 
le  nonce  le  fit  remarquer  au  cardinal  Mazarin,  en  le  sup- 
pliant de  les  supprimer.  Il  lui  représenta  que  déclarer 


RITE  DU  SAINT-SIEGE. 


334  116  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


suffragant  de  l'archevêque  de  Rouen  l'évèché  qu'on  devait 
ériger  dans  la  Nouvelle-France,  c'était  vouloir  imposer  des 
lois  au  Pape  dans  une  matière  purement  ecclésiafrique, 
que  jusqu'alors  tous  les  rois  de  France  &  les  autres  princes 
catholiques  avaient  toujours  reconnue  dépendre  entière- 
ment du  Souverain  Pontife.  Il  ajouta  qu'en  disant  dans  ces 
lettres  que  le  roi  acceptait  le  vicaire  apoftolique  du  consen- 
tement irrévocable  de  Y  archevêque  de  Rouen,  on  portait 
une  atteinte  très-injurieuse  tant  à  l'autorité  du  Pape  qu'à 
celle  du  Roi,  puisqu'on  supposait  que  le  Pape  ne  pouvait 
donner  une  telle  mission,  ni  le  roi  la  demander  sans  la 
permission  de  cet  archevêque,  surtout  pour  un  pays  où 
celui-ci  prétendait,  sans  fondement  raisonnable,  avoir 
acquis  droit  de  juridiction  ;  qu'enfin  la  réserve  sans  pré- 
judice des  droits  de  la  juridiction  ordinaire  revenait  à 
donner  à  cet  archevêque  un  droit  qu'il  n'avait  pas,  un 
droit  que  le  Pape  seul  pouvait  lui  donner,  &  duquel  il  lui 
appartenait  de  juger.  Mais,  quelque  bien  fondées  que 
fussent  ces  représentations,  le  cardinal  Mazarin  n'y  eut 
nique,  à  Londres.  Bi-  alors  aucun  égard,  &  fit  même  dire  au  chancelier  de  main- 
bhotheque  Hari.,  coi-  ien[v  \es  lettres  patentes  dans  leur  entier  ;  ce  que  ce  magis- 

lection  Seguier,  vol.  . 

4492,  Plut.  62  d,  trat  était  d  ailleurs  résolu  de  faire  (1). 

fol.  78. 

XXL  Cependant,  tous  les  obftacles  au  départ  de  M.  de  Laval 

étant  levés,  ce  prélat  ne  songea  plus  qu'aux  préparatifs  de 
associés  de  mont-  rembarquement.  Déjà  il  avait  obtenu  du  Général  des  Jé- 
suites que  le  P.  Charles  Lallemant,  revenu  en  France,  8c 
recteur  du  collège  de  la  Flèche  depuis  trois  ans,  l'accom- 

(2)  Lettres  de  Marie  pagnât  en  Canada  (2).  Il  désirait  aussi  ,  conformément  à 
denscarnatïon,  r65g.  ce  qU'avajt  ecrit       d'Argenson  après  le  retour  de  M.  de 

Queylus  à  Villemarie,  de  conduire  avec  lui  des  prêtres 
séculiers  pour  les  mettre  à  la  tête  de  la  paroisse  de  Qué- 
bec, afin  de  ne  pas  détourner  les  Jésuites  de  la  conduite 

(3)  Archives  de  la  de  leurs  missions  ;  &,  de  concert  avec  ces  Religieux  (3),  il 
rïïScy,  dfil  choisit  deux  excellents  prêtres,  M.  Torcapel  &  M.  Pèlerin, 
novembre  1654.       auxquels  se  joignit  M.  de  Lauson-Charny,  qui  venait  d'être 

ordonné  prêtre.  Les  Associés  de  Montréal  avaient  de- 


(1)  Musée  Britan- 


M.    DE    LAVAL    SE  DIS- 
POSE  A  PARTIR.  LES 


REAL  LUI  EXPOSENT 
LEUR  DESSEIN. 


M.   DE  LAVAL  VICAIRE  APOSTOLIQUE.    l65t).  335 


mandé  l'érection  d'un  siège  épiscopal,  en  Canada,  avec 
trop  de  persévérance  pour  ne  pas  se  réjouir  de  voir  enfin 
leurs  vœux  accomplis  en  partie  parla  nomination  de  M.  de 
Laval.  S'ils  avaient  proposé  M.  de  Queylus  &  précédem- 
ment M.  Legautfre,  en  offrant  de  doter  eux-mêmes  l'évè- 
ché  8c  le  Chapitre,  c'était  pour  aplanir  les  difficultés  qu'au- 
rait rencontrées  cette  nouvelle  inftitLition,  dont  ils  devaient 
penser  que  personne  alors,  ni  la  grande  Compagnie,  ni  le 
pays,  n'auraient  voulu  s'imposer  les  charges.  Mais  voyant 
que,  par  suite  de  leurs  inltances,  un  évèque  allait  être  en- 
voyé en  Canada ,  &  que  la  Reine  voulait  bien  se  charger 
de  son  entretien,  ils  s'empressèrent,  de  le  visiter,  &  l'invi- 
tèrent même  à  assifter  à  leurs  assemblées ,  pour  être 
informé  par  eux  des  desseins  qu'ils  s'étaient  toujours 
proposé  dans  l'œuvre  de  Villemarie. 

C'était  le  temps  où  mademoiselle  Mance  venait  d'être 
guérie  par  l'attouchement  du  cœur  de  M.  Olier,  &  où,  par 
suite  de  cette  guérison,  elle  avait  obtenu  de  madame  de 
Bullion  une  fondation  pour  conduire  avec  elle  des  Hos- 
pitalières de  Saint- Joseph ,  inllituées  par  M.  de  la  Dau- 
versière.  Nous  avons  raconté  que,  l'année  précédente, 
M.  de  Queylus,  ne  voyant  pas  que  ces  Filles  eussent  des 
ressources  suffisantes  pour  subsifter  à  Villemarie,  avait 
jeté  les  yeux  sur  les  Hospitalières  de  CHiébec.  Les  Jésuites, 
qui  étaient  entrés  volontiers  dans  ses  vues,  en  avaient 
donné  avis  à  M.  de  Laval  avant  son  départ  de  France,  & 
il  en  était  informé  lorsqu'il  assifta  à  deux  des  assemblées 
de  Messieurs  de  Montréal.  Dans  l'une  &  dans  l'autre,  ils 
lui  parlèrent,  entre  autres  choses,  du  dessein  qu'ils  avaient 
arrêté  d'envoyer  cette  année  des  Hospitalières  de  la  Flèche 
à  Villemarie;  mais  toutes  les  fois  qu'ils  mirent  ce  sujet 
sur  le  tapis,  le  prélat,  sans  exclure  positivement  ces  Filles, 
demanda  qu'on  différât  leur  départ  jusqu'à  l'année  sui- 
vante, alléguant  pour  motif  de  ce  délai  la  crainte  de  blesser 
M.  de  Queylus,  qu'il  croyait,  disait-il,  avoir  d'autres  des- 
seins. Ils  l'assurèrent  qu'il  n'aurait  d'autre  sentiment  que 


XXII. 

.  DE  LA.  VAL  DÉSIRE 
QUE  LE  DÉPART  DES 
HOSPITALIÈRES  DE 
SAINT- JOSEPH  SOIT 
DIFFÉRÉ. 


336  11e  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


le  leur,  quand  il  en  serait  informé;  que  d'ailleurs  la  Com- 
pagnie de  Montréal,  à  qui  appartenait  le  droit  de  choisir 
des  Hospitalières,  s'était  déjà  engagée,  en  i656,  en  faveur 
de  celles  de  Saint- Joseph,  &  qu'elle  venait  de  contracter 
tout  récemment  avec  elles  le  29  de  mars.  Le  prélat,  per- 
siflant néanmoins  à  demander  que  leur  départ  fût  différé 
à  l'année  suivante,  les  Associés  pensèrent  que  ce  délai 
n'était  que  pour  ménager  les  moyens  d'attirer  à  Villema- 
rie  celles  de  Québec.  Ils  lui  déclarèrent  donc  qu'ils 
n'avaient  jamais  eu  en  vue  que  les  Hospitalières  de  la 
Flèche;  que  c'était  pour  elles  seulement  qu'avait  été  faite 
la  fondation,  &  le  supplièrent  de  trouver  bon  qu'elles  par- 
tissent cette  année  môme,  l'Hôtel-Dieu  de  Villemarie  étant 
dans  un  extrême  besoin  de  secours.  On  dit  avec  raison 
que  la  divergence  d'opinions  entre  les  gens  de  bien  eft 
l'une  des  plus  sensibles  peines  de  la  vie  ;  &  il  faut  conve- 
nir que  les  désirs  persévérants  du  prélat,  opposés  à  ceux 
des  Associés,  devaient  leur  en  fournir  une  extrêmement 
vive.  On  peut  se  rappeler  que,  si  M.  de  la  Dauversière 
avait  songé  à  établir  une  colonie  dans  l'île  de  Montréal, 
c'était  pour  y  envoyer  des  Hospitalières,  qu'il  avait  reçu 
ordre  d'inltituer;  &  que  ce  fut  ce  motif  même  qui  déter- 
mina les  premiers  Associés  à  s'unir  en  Compagnie,  pour 
concourir  par  leurs  largesses  à  l'accomplissement  de  ce 
dessein.  Le  succès  inespéré  de  Villemarie  depuis  dix-huit 
ans,  &  la  formation  si  prompte  de  l'Inftitut  des  Sœurs  de 
Saint-Joseph  par  un  simple  laïque  sans  fortune,  chargé  de 
six  enfants,  étaient  pour  les  Associés  des  preuves  mani- 
fefies  de  la  vérité  de  l'ordre  que  Dieu  lui  avait  donné  d'en- 
voyer de  ces  filles  dans  l'île  de  Montréal,  surtout  après 
que  la  guérison  si  étonnante  de  mademoiselle  Mance  venait 
de  leur  procurer  des  ressources  assurées  pour  leur  entre- 
tien. Aussi  crurent-ils  devoir  persévérer  dans  leur  résolu- 
tion, comme  nous  le  dirons  bientôt. 

Le  Vicaire  apoftolique,  avec  les  prêtres  dont  nous  avons 
parlé  &  le  P.  Lallemant,  s'étant  rendus  à  la  Rochelle, 


LE  VICAIRE  APOSTOLIQUE  EN   CANADA.    1 65g.  33j 

s'embarquèrent  le  jour  de  Pâques,  qui  tomba  cette  année 
le  i3  avril.  Avec  eux  se  trouvait  un  neveu  de  M.  de  Ber- 
nière, trésorier  de  France  à  Caen,  chef  de  la  Société  de  YEr-  ■ 
mitage,  auprès  duquel  M.  de  Laval  était  demeuré  quatre  ans 
dans  l'exercice  de  la  vie  contemplative  (i).  M.  de  Bernière     (O  Mémoire  sur 

...  ,  ...  ,         .   A  „         ,  l'Ermitage  de  Caen, 

lui  avait  envoyé  ce  neveu  pour  qu  il  le  suivit  en  Canada,  y  l660;  jn_4„  p>  28.bî- 
reçût  les  saints  Ordres  &  se  consacrât  ensuite  au  service  des  biiothèque  impériale, 
âmes  (2).  Mais  il  y  mourut  Tannée  suivante,  &  fut  cepen-  a  M^J^le Marie 
dant  remplacé  par  un  autre  neveu  de  M.  de  Bernière,  qui  de  l'incarnation,  lettre 
arriva  à  Québec  quelques  années  après,  avec  M.  Dudouyt.  5?'  p' 54'* 
Avant  de  s'embarquer,  M.  de  Laval  avait  donné  commis- 
sion à  un  vaisseau  parti  de  France  d'annoncer  à  Québec 
sa  prochaine  arrivée  :  ce  vaisseau,  ayant  été  retardé  dans 
sa  marche  plus  que  tous  les  autres  navires  partis  à  cette 
saison,  l'évêque  surprit  agréablement  tout  le  monde  en 
abordant  à  Québec  le  16  jtiin  (3),  sans  avoir  été  annoncé  (3)Reiationdei65a, 
par  personne.  Comme  il  n'était  pas  attendu  alors,  il  n'y  F* 2" 
eut  rien  de  prêt  pour  sa  réception  le  jour  de  son  arri- 
vée (4)  ;  ce  qui  fut  cause  apparemment  qu'on  différa    (4)  Lettres  de  Marie 

1       1      j        •      11  11      1  •  1       iin  de  l'Incarnation.  Ibid. 

jusqti  au  lendemain  d  aller  le  recevoir  au  bord  du  neuve, 
d'où  on  le  conduisit  processionnellement  à  l'église  parois- 
siale (5).  Après  avoir  passé  d'abord  quelques  jours  chez    (5)  Journal  des  Jé- 
les  Pères  Jésuites,  il  occupa  un  appartement  dépendant  *gj*'  16  &  17 'um 
de  l'hôpital,  où  il  demeura  près  de  trois  mois  avec  les 
prêtres  de  sa  suite  (6)  :  &,  de  là,  alla  prendre  son  loge-    ^ Hiftoire  de  rHÔ- 

.    ,        ,      TT  y;      'T       '     .       r  A  ,  .  &.     tel-Dieu  de  Québec, 

ment  chez  les  Ursulines.  «  Nous  lui  avons  prête,  écrivait  paria  Mère Juchereau, 
«  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation,  notre  séminaire  (qui  p-"7, 
«  servait  aux  petites  filles  sauvages),  situé  à  un  coin  de    (?)  Lettres  de  Marie 
«  notre  enclos,  tout  proche  de  la  paroisse;  &  afin  que  lui  de  l'Incarnation.  Ibid., 
«  &  nous  soyons  logés  selon  les  canons,  il  a  fait  faire  une  p* 541  " 
«  clôture  de  séparation  (7).  »  Enfin,  il  prit  une  maison  à       .  XXIV' 
titre  de  simple  loyer,  du  prix  de  deux  cents  livres  par  an; 
&  ce  fut  là  qu'il  s'établit  avec  les  trois  ecclésiafhques  &    l'autorité  du  vi- 
deux  serviteurs  qu'il  avait  amenés  de  France  (8).  CAIRE  AP0STOU(iUE- 

(8)  Archives  de  la 
Propagande,  v.  Ame- 

Quoique  M.  de  Laval  eût  été  reçu  avec  toutes  les  mar-  rica>  3>  Canada-  Re- 
quesde  la  plus  grande  diftinftion  comme  le  premier  Prélat  £['0g;an,66o>art-2,< 

TOME  ir.  2  2 


OJJEBEC,  ON  EST  UN 
INSTANT  PARTAGÉ  SUR 


338    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  La  Mère  Juche- 
reau,  ibid.,  p.  117. 


(2)  Ibid.  Hiftoire  de 
l'Hôtel-Dieu  de  Qué- 
bec, p.  117. 

XXV. 

l'autorité  du  vicaire 
apostolique  seule 
reconnue  en  ca- 
NADA, 


(3)  Archives  de  l'ar- 
chevêché de  Québec, 
rég.  A,  fol.  140. 


du  Canada  (i),  on  ne  laissa  pas  d'être  surpris,  à  Québec, 
de  voir  qu'il  ne  fût  pas  évêque  titulaire.  «  Mgr  notre 
«  Prélat  eft  ici,  non  pas  sous  le  titre  d'Évêque  de  Québec 
«  ou  du  Canada,  écrivait  la  même  Religieuse,  mais  comme 
«  Commissaire  apoftolique,  sous  le  titre  étranger  d'Évêque 
«  de  Pétrée;  &  ce  titre  a  fait  parler  bien  du  monde.  »  Il 
était  difficile  qu'il  n'en  fût  pas  ainsi  dans  les  commence- 
ments de  cette  nouvelle  adminiftration  :  la  Bulle  du  Pape, 
qui  inftituait  le  Vicaire  apoftolique,  reconnaissant  que 
Québec  était  dans  le  diocèse  de  Rouen,  &  les  lettres  pa- 
tentes du  Roi,  publiées  à  Québec,  déclarant,  d'autre  part, 
que  le  Vicaire  apoftolique  ferait  les  fondions  épiscopales 
sans  préjudice  des  droits  de  la  juridiction  ordinaire  de 
l'archevêque  de  Rouen.  Aussi,  «  à  peine  M.  de  Laval  fut- 
«  il  débarqué,  dit  la  Mère  Juchereau,  qu'il  y  eut  plusieurs 
«  discussions  pour  savoir  à  qui  les  communautés  obéi- 
«  raient,  &  nous  nous  trouvâmes  assez  embarrassées. 
«  Car  M.  l'abbé  de  Queylus  avait  les  pouvoirs  de 
«  Mgr  l'archevêque  de  Rouen,  qui  jusqu'alors  avait  été 
«  reconnu  pour  le  Supérieur  du  pays,  &  bien  des  per- 
«  sonnes  disaient  que  cet  archevêque  était  au-dessus  de 
«  Mgr  de  Laval,  qui  n'était  queVicaire  apoftolique.  Mais, 
«  après  avoir  bien  consulté  Dieu  &  demandé  les  senti- 
«  ments  des  plus  éclairés,  nous  nous  soumîmes  à  Mgr  de 
«  Laval  (2).  » 

Il  n'y  avait  pas  d'autre  parti  à  prendre,  tant  qu'il  n'y 
aurait  pas  d'évêque  titulaire  à  Québec.  Au  refte,  une 
lettre  de  cachet  de  la  Reine  Anne  d'Autriche,  en  date  du 
3i  mars  de  cette  année,  ordonnait  à  M.  d'Argenson,  à  qui 
elle  était  adressée,  d'empêcher  qu'aucun  ecclésiaftique 
exerçât  quelque  acte  de  juridiction  sans  le  consentement 
du  Vicaire  apoftolique,  8c  même  de  faire  repasser  en 
France  tous  ceux  qui  refuseraient  de  se  soumettre  à  son 
autorité.  La  Reine  déclarait  que  telle  était  son  intention 
&  celle  du  Roi  son  fils  (3).  M.  de  Laval  fut  donc  reconnu 
seul  Supérieur  des  deux  communautés;      pour  écarter 


LE  VICAIRE  APOSTOLIQUE  EN   CANADA.    l65q.  33g 


tout  doute  à  cet  égard,  il  prit,  dans  les  acres  relatifs  à  ces 

maisons,  le  titre  de  leur  Prélat  Supérieur.  En  vertu  des 

pouvoirs  apoftoliques ,  il  établit  M.  de  Lauson-Charny 

son  officiai  (i),  &  donna  la  cure  de  Québec  à  M.  Jean    ^  Archives  de  la 

Torcapel,  qui,  le  i3  août  i65q,  commença  à  signer  sur  les  Propagande, ibid., art. 

regiltres  avec  la  qualité  de  curé  de  la  paroisse  (2).  Enfin,  49^)  °A'rdiives  de  la 

la  juridiction  de  l'archevêque  de  Rouen  cessa  tout  à  fait  en  paroisse  de  Québec, 

Canada,  &  Ton  n'y  en  exerça  plus  d'autre  que  celle  du  ^s^aoûtTôs'q.1' 

Vicaire  apoftolique.  Dès  son  début,  l'évèque  de  Pétrée 

juftifia  l'idée  qu'on  avait  conçue  de  son  zèle  &  de  son 

éminente  vertu  :  «  J'ai  bien  compris,  écrivait  la  Mère  de 

«  l'Incarnation,  ce  que  vous  m'avez  voulu  dire  de  son 

«  élection.  Mais,  qu'on  dise  ce  que  Ton  voudra,  ce  ne  sont 

«  point  les  hommes  qui  l'ont  choisi.  Je  ne  dis  pas  que 

«  c'eft  un  Saint,  ce  serait  trop  dire;  je  dirai  avec  vérité 

«  qu'il  vit  saintement  &  en  apôtre.  Il  ne  sait  ce  que  c'eft 

«  que  le  respect  humain.  Il  eit  pour  dire  la  vérité  à  tout 

«  le  monde,  &  dans  les  rencontres  il  la  dit  librement.  Il 

«  fallait  ici  un  homme  de  cette  sorte,  pour  extirper  la  mé- 

«  disance,  qui  prenait  un  grandcours  &  jetaitde profondes     „w        ,  „  . 

>  T-     *  0     .        n     .      '         ,  -  ,,,        (3)  Lettres  de  Marie 

«  racines;  en  un  mot,  sa  vie  eit  si  exemplaire,  quelle  de  l'incarnation,  lettre 
«  tient  tout  le  pays  en  admiration  (3).  »  57e>  ?•  54r- 

xxvi. 

Depuis  son  retour  à  Villemarie,  M.  de  Queylus  donnait  M.  DE  QUEYLUS  RECON- 
ses  soins  au  perfectionnement  de  cette  colonie.  Il  avait  fixé, 
d'une  manière  définitive,  l'emplacement  deftiné  pour  la 
ville,  en  faisant  poser  des  bornes  qui  en  déterminèrent  les 

limites  (4),  &  avait  pris  deux  grandes  concessions  de  terre,  (4)  Greffe  de  ville- 

dont  nous  parlerons  bientôt,  Tune  nommée  Sainte-Marie,  mane'  18  sePtembre 

.,  ,j  j  1 661,  concession  à  Lr- 

&  1  autre  qu  il  appela,  du  nom  de  son  patron,  Saint-Gabriel.  bainTessier,parM.  de 

Il  se  proposait  de  placer,  sur  l'une  &  sur  l'autre,  un  cer-  Maisonneuve. 
tain  nombre  d'hommes  qu'il  attendait  de  France,  afin  d'a- 
vancer, par  ce  moyen,  le  défrichement  des  terres  &  de 

défendre  le  pays  contre  les  Iroquois  (5).  Enfin,  au  corn-  (5)H^duMont. 

*    J  .  •         real,  par  M.  Dolherde 

mencement  du  mois  d'août,  il  résolut  d'aller  offrir  ses  casson,  i658  à  1639. 
hommages  au  Vicaire  apoftolique,  descendit  à  Québec,  —  Notice  de _  m.  de 

..        .  ,  .  r  .        Queylus,  parGrandet. 

ou  il  arriva  le  7  de  ce  mois,  &  rut  reçu  au  Fort  Saint- 


NAIT  L  AUTORITE  DU 
VICAIRE  APOSTOLIQUE. 


340    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1  Journal  des  je-  Louis(i)  par  M.  d'Argenson,  qui  lui  témoignait  une  eftime 
suites,  7  août  i65o.  particulière.  Il  paraît  que  M.  de  Queylus,  dans  les  visites 
qu'il  fit  à  M.  de  Laval,  lui  donna  toute  la  satisfaction  que 
ce  Prélat  pouvait  désirer,  &  déclara,  de  la  manière  la  plus 
précise,  qu'il  ne  reconnaissait  plus,  dans  l'archevêque  de 
Rouen,  aucune  juridiction  sur  la  Nouvelle-France;  car 
nous  lisons,  dans  le  Journal  des  Jésuites,  qu'il  promit 
toute  amitié  à  Mgr  de  Pétrée,  proteifant  même  que, 
quelque  lettre  de  pouvoir  qui  lui  serait  envoyée,  il  ne  l'ac- 
10  u>id-  cepterait  pas  (2).  Ce  qui,  d'ailleurs,  indique  qu'il  le  satisfit 

pleinement,  c'eft  que  le  jour  de  saint  Auguftin,  28  de  ce 
mois,  l'évêque  de  Pétrée,  officiant  pontificalement  à  l'hô- 
pital, M.  de  Queylus  y  prononça  lui-même  le  sermon 
16.59  28  a°Ut  d'usage  (3)-  On  ne  Peut  guère  douter  qu'il  n'ait  fait  part 
alors  au  Prélat  du  projet  qu'il  avait  formé  précédemment 
d'établir  les  Hospitalières  de  Québec  à  Villemarie.  Du 
moins,  la  Mère  Juchereau  dit  à  ce  sujet  :  «  Mgr  de 
«  Laval  ne  tarda  guère  à  nous  faire  voir  combien  il 
«  s'intéressait  dans  nos  affaires.  11  entra  dans  le  dessein 
«  qu'avait  eu  M.  l'abbé  de  Queylus,  de  nous  établir  à 
«  Montréal,  jugeant  qu'en  effet  ce  serait  un  bien  de 
(4)  Hiftoire  de  l'Hô-     n'avoir  en  Canada   qu'un  seul   Institut  d'Hospita- 

tel-Dieu  de  Québec,  ^        .  . 

p.  118.  «  hères  (4).  » 

XXVII. 

ordres    coNTRADic-        Pendant  que  M.  de  Queylus  était  ainsi  à  Québec,  il 

TOIRES   DE    LA    COUR  .    i  'j>    r     r>"  J  ~        •  1  11 

sur  l'autorité  de  eut  la  satisfaction  de  voir  arriver,  le  7  septembre,  le  vais- 
l'archevêque  de  seau  nommé  le  Saint-André,  qui  amenait  pour  Villemarie 
un  grand  nombre  de  colons,  comme  nous  le  dirons  bien- 
tôt. Mais  ce  navire  sembla  n'être  venu  que  pour  la  plonger 
aussitôt  après  dans  le  deuil,  par  le  trilte  événement  auquel 
donnèrent  lieu  les  lettres  qu'il  apporta.  Après  le  départ 
de  France  du  Vicaire  apoftolique  pour  le  Canada,  l'ar- 
chevêque de  Rouen  avait  agi  à  la  Cour,  afin  de  maintenir 
sa  juridiction,  &  obtenu  des  lettres  du  Roi  qui  en  confir- 
maient l'exercice,  conformément  à  la  clause  des  lettres 
patentes  déjà  rapportées.  Ce  prélat  fit  plus  encore  :  il 
envoya  à  M.  de  Queylus  de  nouvelles  lettres  de  grand 


ROUEN. 


LE  VICAIRE  APOSTOLIQUE  EN  CANADA.  l65q. 


vicaire,  avec  une  lettre  du  Roi  lui-même,  du  1 1  mai 
i65g        qui  lui  ordonnait  de  continuer  ses  fonctions    cq  Journal  des  jj- 
de  vicaire  général,  sans  préjudice  de  la  juridiction  du  su,tcs' 8  sept- 1(559' 
Vicaire  apoftolique.  C'était,  comme  nous  l'avons  dit, 
reconnaître  deux  juridictions   indépendantes  Tune  de 
l'autre,  8c  vouloir  établir  la  confusion  dans  l'Église  du 
Canada,  au  lieu  d'en  procurer  le  bien.  Aussi,  trois  jours 
après  l'expédition  de  la  lettre  du  Roi,  envoya-t-on  à 
M.  d'Argenson  une  nouvelle  lettre  de  cachet,  du  14  mai, 
&  une  autre  à  M.  de  Laval,  qui  dérogeaient  à  celle  du  n, 
&  dans  lesquelles  on  disait  même,  comme  le  nonce  eût 
désiré  que  le  Roi  le  déclarât,  que  ce  prince  avait  demandé 
au  Pape  l'envoi  en  Canada  d'un  Vicaire  apoftolique  (2).     (2)  Emplois  m. 
Quelque  lettre  que  j'aie  accordée  à  l'archevêque  de  ^genson,  fo1-  2  — 

^        1       .     .         1      .  .  .  1  Archives  de  1  archevc- 

Rouen,  disait  le  Roi,  mon  intention  n'eft  pas  que  lui  ni  ché  de  Québec,  rég. 
ses  grands  vicaires  s'en  prévalent,  jusqu'à  ce  que,  par  A>  p-  23:!- 
l'autorité  de  l'Église,  il  ait  été  déclaré  si  cet  archevêque 
eft  en  droit  de  prétendre  que  la  Nouvelle-France  soit 
de  son  diocèse.  Notre  Saint-Père  le  Pape  n'en  eft  pas 
persuadé,  &  ce  serait  un  scandale  si,  dans  une  Église 
naissante,  la  juridiction  de  Celui  que  Dieu  a  établi  chef 
de  l'Église  universelle  venait  à  être  conteftée.  » 

!  -  .  XXVIII. 

M.  de  Queylus  ayant  donc  reçu  la  lettre  du  Roi  du  M.  de  queylus  a-t-il 
ii  mai  &  les  nouvelles  lettres  de  grand  vicaire  de  l'ar-    reconnu  de  nouveau 

.       A  A  i       r  i  l'autorité  de  l'ar- 

cheveque,  sans  connaître  apparemment  les  lettres  de  ca-  chevêque? 
chet  plus  récentes,  crut  un  inftant  devoir  reprendre  ses 
premières  fondions,  malgré  les  promesses  qu'il  avait  faites  ; 
du  moins  c'eft  ce  qu'on  lit,  sous  la  date  du  7  septembre, 
dans  le  Journal  que  nous  avons  suivi  pour  guide  sur  ce 
point,  dans  la  Vie  de  la  Sœur  Bourgeoys.  Il  pourrait  se 
faire,  cependant,  que  l'auteur  du  Journal  n'eût  pas  été 
bien  informé  de  ce  qu'il  assure  ;  car  il  eft  difficile  de  con- 
cilier son  narré  avec  ce  qu'écrivait,  dans  ces  circonftances 
mêmes,  M.  le  vicomte  d'Argenson  :  «  L'Archevêque  de 
«  Rouen  m'a  fait  l'honneur  de  m'écrire,  dit-il,  &,  sans 
«  qu'il  ait  sujet  de  se  plaindre  de  mon  procédé,  je  crois 


342    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)Lettre  de  M.  d'Ar- 
genson,  21  oft.  i65q, 
fol.  84. 


(2)  Archives  deJa 
Propagande,  vol.  A  me- 
rica,  3.  Canada,  256. 
Relat.  art.  5o,  fol.  12 
verso. 


(3)  journal  des  Jé- 
suites, 1 1  sept.  1 659. 


«  pouvoir  lui  faire  connaître  qu'étant  d'accord  de  voir 
«  M.  de  Pétrée  pour  faire  les  fonctions  épiscopales  & 
«  exercer  le  vicariat  apoftolique,  il  ne  devait  pas  envoyer 
«  des  lettres  de  grand  vicaire  à  M.  l'abbé  de  Queylus, 
«  qui  ne  pouvait  en  exercer  légitimement  les  fonctions, 
«  puisque  l'Archevêque  souffrait  un  Grand- Vicaire  de  la 
«  part  du  Pape.  Aussi  M.  l'Abbé  s'eft  bien  comporté;  car 
«  il  s'eft  contenté  de  s'expliquer  de  toutes  choses  avec 
«  M.  de  Pétrée,  &  après  n'a  voulu  faire  éclater  aucune 
«  marque  de  son  pouvoir  (i).  »  Il  paraîtrait  donc,  d'après 
ce  récit,  que  M.  de  Queylus  ne  fit  point  usage  de  ces  nou- 
velles lettres.  Toutefois  on  pourrait  conclure  avec  assez 
de  vraisemblance  de  ces  dernières  paroles  de  M.  d'Ar- 
genson,  que  bien  que  M.  de  Queylus  s'abftint  de  tout 
acte  de  juridiction  de  grand  vicaire,  il  n'était  peut-être  pas 
entièrement  convaincu  alors  de  la  nullité  des  prétentions 
de  l'Archevêque  de  Rouen,  en  attendant,  comme  le  Roi 
l'écrivait,  que  l'Autorité  de  l'Église  eut  déclaré  si  ce  Prélat 
était  en  droit  de  prétendre  que  la  Nouvelle-France  fût 
de  son  diocèse;  &  d'ailleurs  le  Souverain -Pontife  lui- 
même,  dans  sa  bulle  d'mftitution  du  Vicaire  Apoftolique, 
avait  supposé  que  Québec  dépendait  du  diocèse  de  Rouen. 
C'eft  sans  doute  ce  qui  fait  dire  à  M.  de  Laval  dans  la 
relation  de  sa  mission  pour  l'année  1660  envoyée  au 
Pape  :  que  M.  de  Queylus  avant  son  retour  en  France 
se  considérait  encore  comme  grand  vicaire  de  Rouen  (2). 
Dans  la  préoccupation  qui  agitait  alors  les  esprits ,  il 
semble  que  tout  ce  qu'on  pouvait  exiger  raisonnablement 
de  lui,  c'était  quïl  s'abftint,  comme  il  le  fit,  de  tout  acte 
de  la  juridiction  de  l'Archevêque  ,  en  attendant  que  le 
Saint-Siège  eut  décidé  ce  différend.  Aussi,  le  1 1  du  même 
mois,  c'eft-à-dire,  quatre  jours  après  qu'il  avait  reçu 
ces  nouvelles  lettres  de  grand  vicaire,  le  voyons-nous 
traiter,  comme  précédemment,  avec  les  Pères  Jésuites  & 
dîner  à  leur  réfectoire,  ainsi  que  trois  prêtres  du  sémi- 
naire de  Montréal  (3).  Il  semble  même  qu'il  ne  donna 
point  connaissance  au  dehors  des  lettres  qu'il  avait  reçues. 


V  RETOUR  DE  M.   DE   QUEYLUS  EN  FRANCE.  l65c). 


Du  moins  Marie  de  rincarnation ,  quoique  au  courant 

de  toutes  les  affaires  ecclésiaftiques  du  pays,  paraît  avoir 

ignoré  cette  circonstance,  lorsqu'elle  écrivait,  le  8  octobre 

suivant,  par  conséquent  après  le  retour  de  M.  de  Queylus 

à  Villemarie  :  «  Vous  savez  ce  qui  s'eft  passé,  ces  années 

dernières,  au  sujet  de  M.  l'abbé  de  Queylus.  Il  eft  à 

présent  directeur  d\m  séminaire  de  prêtres  de  Saint- 

Sulpice  de  Paris,  que  M.  de  Bretonvilliers  a  entrepris 

de  bâtir  à  Montréal,  avec  une  très-belle  église.  Cet 

abbé,  dis-je,  eft  descendu  de  Montréal  pour  saluer 

notre  Prélat  ;  il  était  établi  grand  vicaire  en  ce  lieu  par 

l'Archevêque  de  Rouen;  mais  aujourd'hui  tout  cela  n'a 

plus  lieu,  8c  son  autorité  cesse.  Néanmoins,  les  progrès 

de  la  mission  sont  grands  à  Montréal,  &  l'on  y  va  faire 

tout  d'un  coup  l'établissement  de  trente  familles,  les 

derniers  vaisseaux  ayant  amené  un  grand  nombre  de 

filles  à  cet  effet  (r).  (0  Lettre 

542. 


XXIX. 

LA  GÉNÉROSITÉ  DE  M.  DE 


A  DES  COMPARAISONS 
ENTRE  LUI  ET  M.  DE 
LAVAL. 


Mais  les  progrès  mêmes  de  la  colonie  de  Villemarie, 
dont  M.  de  Queylus  était  alors  l'un  des  principaux  sou- 

QUEYLUS  DONNE  LIEU 

tiens,  &  la  popularité  qu'il  s'était  acquise  à  Québec,  pou- 
vaient faire  craindre  que  sa  présence  dans  le  pays,  en  lui 
conciliant  les  esprits  &  les  cœurs,  n'affaiblît  l'autorité 
morale  du  Vicaire  apoftolique.  M.  de  Queylus  était  riche 
&  généreux;  il  avait  fait  venir  de  France  vingt-trois  hom- 
mes à  ses  propres  frais,  par  le  dernier  embarquement,  & 
soutenait,  à  Montréal,  un  certain  nombre  de  familles. 
Quand  il  exerçait  le  grand  vicariat  &  les  fonctions  pafto- 
rales  à  Québec,  il  donnait  largement  aux  pauvres,  tandis 
que  M.  de  Laval,  qui,  avant  de  partir  pour  le  Canada, 
avait  renoncé,  dit-on,  à  son  patrimoine  (2),  n'était  pas  en  (2)  Mémoires  sur 
moyen  de  les  aider  beaucoup,  alors  qu'il  n'était  pas  encore  f- de  Laval>Par  M-de 

J  J-  r  Latour.  In-12.  1701. 

pourvu  de  l'abbaye  de  Maubec  (3),  &  n'avait  pour  subsifter  pag.  n. 

que  la  pension  de  mille  francs  que  lui  faisait  la  Reine.  (3)  Archevêché  de 

«  C'eft  bien  l'homme  du  monde  le  plus  auftère  &  le  plus  Q-uebeL> reg-  A' p-  28- 

«  détaché  des  biens  d'ici-bas,  écrivait  encore  la  même 

«  Religieuse  ;  il  donne  tout  &  vit  en  pauvre,  &  l'on  peut 


344    n<î  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Lettres  spiri- 
tuelles de  Marie  de 
l'Incarnation;  lett.  90e, 
p.  2o3,  204. 

(2)  Lettres  hiftori- 
ques,  lett.  57e,  p.  544. 


dire,  avec  vérité,  qu'il  a  l'esprit  de  pauvreté.  Il  pratique 
cette  pauvreté  en  sa  maison,  en  son  vivre,  en  ses  meu- 
bles, en  ses  domeftiques;  car  il  n'a  qu'un  jardinier, 
qu'il  prête  aux  pauvres  gens  quand  ils  en  ont  besoin,  & 
un  homme  de  chambre.  Il  ne  veut  qu'une  maison  d'em- 
prunt, disant  que,  quand  il  ne  faudrait  que  cinq  sous 
pour  lui  en  faire  une,  il  ne  voudrait  pas  les  donner.  Ce 
ne  sera  pas  lui  qui  se  fera  des  amis  pour  s'avancer  & 
pour  accroître  son  revenu  ;  il  eft  mort  à  tout  cela.  Peut- 
être,  sans  faire  tort  à  sa  conduite,  que,  s'il  ne  l'était  pas 
tant,  tout  en  irait  mieux;  car  on  ne  peut  rien  faire  ici 
sans  le  secours  du  temporel  (i);  &  mon  sentiment  par- 
ticulier eit  que,  si  nous  souffrons  en  nos  personnes, 
ce  sera  plutôt  par  la  pauvreté  que  par  le  glaive  des  Iro- 
quois  (2).  »  Il  était  difficile  que  cette  vie  pauvre  & 
auftère  de  M.  de  Laval  ne  donnât  lieu  à  des  comparai- 
sons entre  lui  &  M.  de  Queylus,  &  ne  fît  regretter  à  plu- 
sieurs l'absence  de  ce  dernier.  Quelques-uns  en  vinrent 
même  jusqu'à  blâmer  les  actes  les  plus  légitimes  duVicaire 
apoftolique  qui  concernaient  le  temporel;  entre  autres  un 
règlement  par  lequel  il  avait  imposé  certaines  taxes,  pour 
retrancher  l'usage  abusif  d'inhumer  les  défunts  dans  l'é- 
glise paroissiale,  qui,  étant  peu  spacieuse  &  toute  bâtie  sur 
le  roc,  en  devenait  malsaine  à  cause  des  exhalaisons  (*). 
Ce  règlement,  quoique  très-sage,  fut  cependant  mal  inter- 


(3)  Archevêché  de 
Québec,  rég.  A,  p.  2  3. 


(*)  Pour  détourner  les  paroissiens  de  cette  coutume,  il  avait 
ordonné  qu'on  payerait  cent  vingt  livres  à  la  Fabrique,  &  que  les  pa- 
rents du  défunt  feraient  creuser,  à  leurs  propres  frais,  une  fosse  d'une 
certaine  profondeur.  Mais  comme  plusieurs,  par  orientation,  deman- 
daient, pour  leurs  défunts,  des  services  honorables,  un  grand  lumi- 
naire, des  messes  hautes,  &  ne  payaient  rien  ensuite,  pas  même  les 
droits  du  fossoyeur,  ni  ceux  du  sonneur,  ce  qui  engageait  laFabrique 
dans  des  dépenses  considérables,  M.  de  Laval  avait  défendu  aux 
marguilliers  de  rien  accorder  de  ce  qui  serait  demandé  pour  les 
défunts  qu'on  ne  l'eût  payé  d'avance,  en  exceptant  pourtant  de  cette 
défense  les  pauvres,  pour  lesquels  la  Fabrique  devait  faire  des  services 
&  fournir  le  luminaire  gratuitement  (3). 


Ier  RETOUR  DE   M.    DE   QUEYLUS  EN  FRANCE.  165g. 


prêté  par  quelques-uns;  &  Jean  Péronne  du  Mesnil, 
envoyé  en  Canada  comme  contrôleur  général,  intendant 
&  juge  souverain,  accueillit  trop  légèrement  leurs  plaintes, 
mal  fondées  sur  ce  point,  &  même  injuftes.  Dans  son  Mé- 
moire, adressé  à  Colbert,  il  rapporte  que  les  droits  pré- 
tendus excessifs,  imposés  par  l'évêque  de  Pétrée,  pour 
pouvoir  être  enterré  dans  l'église,  avaient  fait  résoudre 
plusieurs  habitants  à  se  faire  inhumer  dans  leurs  jardins, 
&  il  ajoute  :  «  Le  sieur  abbé  de  Queylus,  grand  vicaire  de 
«  l'archevêque  de  Rouen  avant  l'arrivée  de  l'Évêque  de 
«  Pétrée,  n'en  usait  pas  ainsi;  car,  au  lieu  de  prendre,  il  (i)  Archives  de  la 
a  donnait  aux  pauvres;  c'eft  pourquoi  il  eft  regretté  de  marine> carton  Cana- 

1  x  da,  1660.  Mémoire  de 

a   tOUS  les  habitants  (i).  »  PéronneduMesnil. 


XXX. 

LETTRE  DE  CACHET  POUR 
FAIRE  REPASSER  M.  DE 
QUEYLUS  EN  FRANCE. 


Pour  faire  cesser  ces  comparaissons  odieuses,  qui 
pouvaient  diminuer  la  confiance  à  l'égard  de  l'évêque  de 
Pétrée,  on  jugea  donc  que  le  moyen,  seul  efficace,  serait 
d'éloigner  du  Canada  M.  de  Queylus,  qui  y  donnait  lieu 
par  sa  présence;  &  longtemps  avant  l'arrivée  du  navire  le 
Saint-André  à  Québec,  on  avait  déjà  écrit  à  la  Cour  pour 
obtenir  une  lettre  de  cachet  qui  l'obligeât  de  quitter  le 
pays.  Ainsi,  sans  dire  avec  le  P.  le  Clercq,  pour  expli- 
quer le  départ  de  M.  de  Queylus,  qu'il  ne  put  soute- 
nir plus  longtemps  les  mauvais  offices  qu'on  lui  ren- 
dait de  tous  côtés,  en  France  &  en  Canada  (2)  ;  ni  avec    (2)  Premier  étabiis- 

,  vi/-i  1,  ,    j       sèment  de  la  Foi,  t. 

d  autres,  qu  on  1  accusa  a  la  Cour  d  avoir  enivre  des  u>  p>  ig> 
hommes  de  la  côte  de  Beaupré,  crime  qui  aurait  consiflé 
à  donner  une  étrenne  au  maçon  qu'il  conduisit  avec  lui 
pour  marquer  la  place  où  fut  bâtie  la  chapelle  de  Sainte- 
Anne  (3);  sans  dire  non  plus,  que  M.  de  Queylus  fut  re-    (3)  Mémoire  de  m. 
présenté  à  la  Cour  comme  un  homme  capable  de  remuer  d  Allet' 
toute  la  Nouvelle-France  (4);  il  suffit  d'alléguer  la  dispo-    (^)md.-xbrégé  de 
sition  des  esprits,  trop  prévenus  en  sa  faveur,  pour  trou-  |Hxn°'art  ^2' V233' 
ver  un  motif  légitime  de  son  éloignement,  à  cause  des 
circonftances  où  se  trouvait  alors  le  pays.  Nous  avons  vu 
que,  l'année  précédente,  les  aumôniers  des  deux  commu- 
nautés de  Religieuses  avaient  quitté  le  Canada,  à  l'occasion 


346    IIe  PARTTE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


de  la  retraite  de  M.  de  Queylus  à  Villemarie,  &  que 
soixante  personnes  l'y  avaient  accompagné  de  Québec. 
Cette  disposition  à  son  égard  fournissait  seule  un  motif 
pour  demander  une  lettre  de  cachet  qui  le  fît  repasser  en 
France;  &  cette  lettre  arriva  lorsqu'il  était  à  Villemarie, 
après  sa  visite  à  M.  de  Laval. 

XXXI.  . 
M.  DE  QUEYLUS  CONDUIT  Seulement,  on  aurait  pu  désirer,  peut-être,  qu'elle  lui 

a  Québec  par  une  efa       signifiée  avec  un  peu  plus  de  considération  pour 

ESCOUADE      DE     SOL-  a         1  1  et  1  r>>  1 

dats.  sa  personne,  &  plus  de  respect  pour  le  caractère  sacerdo- 

tal dont  il  était  honoré,  qu'il  n'y  en  eut  dans  la  mesure 
sévère  qu'on  crut  devoir  prendre.  Par  sa  lettre  de  cachet 
du  14  mai,  le  Roi  avait  dit  à  M.  d'Argenson  :  «  Ce  que 
«  vous  avez  à  faire  se  réduit  à  maintenir  l'évêque  de  Pétrée 
«  en  la  pleine  fonction  de  sa  charge;  mais  je  désire  que 
«  vous  ménagiez  les  choses  de  telle  sorte  que  les  vicaires 
«  de  l'archevêque  de  Rouen  aient  lieu  de  se  louer  de 
(0  Archives  de  Par-  «  votre  conduite  (1).  »  Cette  recommandation  ne  regardait 
chevêche  de  Québec,  au  fonc[  qUe  jy[  ^e  Queylus;  &  toutefois,  par  zèle  pour  le 
piois  du  vicomte  d'Ar-  bien,  M.  de  Laval  crut  pouvoir  outrepasser  les  bornes 
genson,  foi.  2.         que  \q  RQi  avait  prescrites.  Du  moins  on  lit,  dans  le  jour- 
nal déjà  cité,  que  ce  Prélat,  n'ayant  plus  sujet  de  se  fier  à 
M.  de  Queylus  après  l'arrivée  de  la  lettre  de  cachet  du 
1 1  mai,  disposa  tout  souverainement  à  Québec  &  à  Mont- 

(2)  Journal  des  Jé-  réal  (2)  :  c'eft-à-dire  qu'au  lieu  de  se  contenter  de  lui 
suites,  7  sept.  1659.    envoyer  l'original  ou  une  copie  de  la  lettre  qui  ordonnait 

son  retour  en  France,  il  voulut  que  M.  d'Argenson  partît 
de  Québec  pour  aller  le  prendre  à  Villemarie,  accompa- 

(3)  Hiftoire  du  Ca-  gné  d'une  escouade  de  soldats  (3),  ou  plutôt  d'un  nombre 
nada,  par  m.  de  Bel-  C011sidérable  d'hommes  armés   comme  pour  quelque 

mont.  ...  ..  i  - 

C4)  Mémoire  de  m.  expédition  militaire,  ainsi  que  le  rapporte  M.  d'Allet  (4), 
d'Allet-  présent  à  leur  arrivée,  &  l'un  des  trois  qui  furent  conduits 

à  Québec  sous  cette  nombreuse  escorte.  C'est  là  sans 
doute  ce  que  le  journal  appelle  avoir  disposé  tout  souve- 
rainement à  Montréal,  puisque  M.  de  Laval  ne  fit  alors 
d'autre  acte  d'autorité  souveraine  dans  ce  lieu  que  celui 
dont  nous  parlons.  Nous  verrons,  au  refte,  qu'au  bout  de 


Ier  RETOUR  DE  M.   DE  QUEYLUS  EN  FRANCE.  l65q. 


deux  ans,  M.  de  Queylus  ayant  reparu  en  Canada,  M.  de 

Laval  pressa  fortement  de  vive  voix  &  par  écrit  ce  même 

Gouverneur  de  lui  prêter  son  miniftère  pour  le  saisir, 

demandant  même  main-forte  contre  lui,  aux  noms  des 

Majeftés  divine  8c  humaine  (i),  ce  que,  cependant,  (0Archives  del'ar- 
Tn         .  f  ,,  r  •  ■  chevêche  de  Québec, 

M.  dArgenson  relusa  absolument  cette  fois;  mais,  en  reg.  a,  P.  140,  141. 
16D9,  il  crut  devoir  se  prêter,  quoique  à  regret,  à  une 
mesure  si  sévère  envers  des  ecclésiaftiques  qu'il  eftimait 
8c  qu'il  honorait.  Arrivé  donc  à  Villemarie,  il  signifia  la 
lettre  de  cachet  à  M.  de  Queylus  ;  8c  outre  celui-ci,  il  ra- 
mena encore  deux  autres  ecclésiaftiques  du  séminaire 
pour  les  faire  repasser  en  France.  L'un,  comme  nous  le 
disions,  était  M.  d'AUet,  qui  pourtant  ne  put  partir  de 
Québec,  où  il  reffa  malade  tout  l'hiver  (2).  Nous  ignorons    (2)  Journal  des  H 
le  nom  de  l'autre;  mais  il  paraît  que  M.  de  Laval  se  relâ-  suites' 27  avnl 
cha  à  l'égard  de  celui-ci,  puisque,  l'année  suivante,  nous 
voyons  tous  les  autres  confrères  de  M.  de  Queylus  résider 
comme  auparavant  au  séminaire  de  Villemarie  (3).  m  Archives  de  îv- 

chevêché  de  Québec, 

On  aura  de  la  peine  à  comprendre  comment  M.  de  ZtLtproJstl^e, 
Laval  put  en  user  si  souverainement,  pour  nous  servir  ici  vol.  America,  3,  ca- 
de  l'expression  du  journal,  que  de  livrer  ces  trois  ecclé-  ncafa'  256'  Art"  5o' 

r  .  .  fol.  12  verso. 

siaftiques  au  bras  séculier,  comme  on  eût  pu  le  faire  de 
malfaiteurs  ;  ce  qui  fait  dire  à  M.  d'Allet  :  «  Si  les  peuples 
«  n'eussent  été  convaincus  de  la  piété  de  ces  messieurs, 
«  il  ne  tenait  pas  à  la  manière  dont  on  les  traitait  qu'ils 
«  ne  passassent  dans  le  public  pour  des  criminels  d'Etat.  » 
Mais  le  caractère  sévère  de  M.  de  Laval,  joint  à  son  zèle 
ardent  pour  le  bien  de  l'Église,  qu'il  croyait  procurer  en 
employant  ainsi  la  force  armée,  peut  expliquer  sa  con- 
duite en  cette  rencontre.  «  Monseigneur  notre  Prélat,  écri- 
«  vait  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation,  eft  tel  que  je  vous 
«  l'ai  mandé  par  mes  précédentes,  savoir  :  très-zélé  8c  infle- 
«  xible.  Zélé  pour  faire  observer  tout  ce  qu'il  croit  devoir 
«  augmenter  la  gloire  de  Dieu;  8c  inflexible  pour  ne  point 
«  céder  en  ce  qui  y  eft  contraire.  Je  n'ai  point  vu  de  per-     ^  Lettres  sPiri- 

■  c  1    •  1  •        ,  \  tuelles,  lett.  90e,  17 

«  sonne  tenir  si  terme  que  lui  en  ces  deux  points  (4).  »       sept.  1660,  P.  203. 


IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


SILENCE  DES  CONTEWPO 
RAINS  SUR  LA  PRISE  DE 


xxxn.  Ce  fut  apparemment  après  l'arrivée  de  ces  trois  ec- 

clésiaftiques  à  Québec,  &  à  leur  sujet,  que  le  P.  Jérôme 
m.  de  quevlus  a  Lallemant  écrivait  en  termes  généraux  à  M.  d'Argenson, 
conseiller  d'État  à  Paris,  frère  du  Gouverneur,  le  8  ocro- 
bre,  sans  parler  pourtant  du  voyage  que  ce  dernier  venait 
de  faire  à  Villemarie  :  «  Votre  frère  s'eft  comporté  à 
«  l'égard  de  Mgr  de  Pétrée  autant  bien  qu'on  l'eût  pu 
«  désirer,  ayant  fait  valoir  une  deuxième  lettre  du  Roi, 
«  qui  lui  enjoignait  de  mettre  Mgr  de  Pétrée  en  posses- 
«  sion  de  l'usage  de  tous  ses  titres,  &  d'empêcher  que 
«  les  vicaires  de  Mgr  de  Rouen  fissent  ici  aucune  foncrion. 
(OHiftoire  du  Mont-  "  Cela  a  donné  la  paix  ecclésiaftique  pour  le  présent  (1).  » 
reai.de  i65S  à  1659.  Dans  le  journal  il  n'eft  pas  parlé  non  plus  du  voyage  du 
Gouverneur  à  Villemarie,  ni  de  l'arrivée  de  M.  de  Quey- 
lus  &  de  ses  compagnons  à  Québec,  escortés  par  des  sol- 
dats, quoique  cet  événement,  l'un  des  plus  singuliers  de 
l'hiftoire  du  pays,  fût  plus  digne  de  remarque  qu'une  mul- 
titude de  menues  circonftances  qu'on  y  trouve  relatées. 
C'eft  qu'apparemment  le  traitement  fait  à  ces  ecclésias- 
tiques parut  si  étrange,  qu'on  ne  jugea  pas  à  propos  d'en 
rappeler  le  souvenir  dans  ce  journal.  C'eft  la  réserve  qu'a 
cru  devoir  garder,  de  son  côté,  M.  Dollier  de  Casson, 
dans  son  Hiftoire  du  Montréal.  «  Ensuite  de  l'arrivée 
«  de  la  recrue  &  des  Hospitalières  pour  Villemarie,  nous 
«  voyons  le  retour  de  M.  l'abbé  de  Queylus  en  France, 
«  qui  affligea  beaucoup  ce  lieu.  »  C'eft  tout  ce  qu'il  en 
"dit,  en  ajoutant  pour  tout  commentaire  :  «  Ainsi,  en  cette 
(2)  Emplois  du  vi-  ft    •     j     douceurs  sont  mélangées  d'amertumes  (2).  » 

comte     dArgenson,  '  °  v  / 

foi.  112.  Enfin  M.  d'Argenson,  qui  n'avait  agi  en  cela  que  par  né- 

cessité, n'a  pas  osé  non  plus  parler  explicitement  de  cette 
trifte  expédition,  de  peur  sans  doute  que,  si  ses  lettres 
tombaient  en  des  mains  étrangères,  elles  ne  pussent  lui 
faire  quelque  tort  à  lui-même.  Ecrivant  le  21  octobre, 
veille  du  départ  de  M.  de  Queylus  pour  la  France,  après 
avoir  dit,  au  sujet  d'une  certaine  affaire  :  «  Je  ne  vous  en 
écris  pas  les  raisons,  de  peur  que  la  lettre  ne  tombe  en 
d'autres  mains,  »  il  ajoutait  :  «  M.  de  Pétrée  eft  parfaite- 


RETOUR  DE   M.   DE    QUEYLUS  EN   FRANCE.  l65g. 


«  ment  reconnu,  suivant  la  volonté  de  Sa  Majefté,  qu'elle 
«  a  déclarée  par  deux  lettres  de  cachet.  M.  l'abbé  de 
«  Queylus  s'elt  bien  comporté,  il  passe  en  France.  Un 
«  homme  de  ce  mérite  sacrifie  volontiers  ses  biens  &  sa 
«  personne  pour  l'établissement  de  l'Église  ;  si  vous  dési- 
«  rez  savoir  quelques  particularités  de  plus  du  pays, 
«  M.  l'abbé  de  Queylus  pourra  vous  les  faire  savoir.  »  Il 
disait  encore  dans  la  même  lettre  :  «  Je  ne  puis  assez  es- 
«  timer  le  zèle  8c  la  piété  de  M.  de  Pétrée.  C'eft  un  vrai 
*  homme  d'oraison;  &  je  ne  fais  aucun  doute  qu'il  ne 
«  fasse  grand  fruit  en  ce  pays,  lorsqu'il  en  aura  pris  la 
«  connaissance  :  car  les  pratiques  ici  sont  bien  différentes 
«  des  spéculations  qu'il  en  a  faites  (i).  »  Marie  de  Tin-  (0  Emplois  duvi- 
carnation,  dans  une  lettre  qu'elle  écrivit  après  le  8  oftobre,  «d-Argenson.foi. 
avant  la  lin  de  cette  année,  &  qui  probablement  partit 
par  le  vaisseau  qui  emmena  M.  de  Queylus  en  France, 
garde  aussi  le  silence  sur  son  expulsion  du  pays,  si  Ton 
juge  de  sa  lettre  par  ce  qui  en  a  été  imprimé.  Toutéfois, 
elle  fait  une  réflexion  qui,  eu  égard  au  temps  où  elle  écri- 
vait, ne  pouvait  concerner  que  cette  expulsion  même  : 
«  Pour  le  pays  en  général,  dit-elle,  sa  perte,  à  mon  avis, 
«  ne  viendra  pas  tant  du  côté  des  Iroquois  que  de  cer- 
«  taines  personnes  qui,  par  envie  ou  autrement,  écrivent 
«  des  choses  fausses  contre  les  plus  saints  &  les  plus 
«  vertueux  ;  &  comme  la  nature  corrompue  se  porte  plu- 
«  tôt  à  croire  le  mal  que  le  bien,  on  les  croit  facilement. 
«  De  là  vient  que,  lorsqu'on  y  pense  le  moins,  on  reçoit  ici 
«  des  ordres  &  des  arrêts  très-fàcheux  (2).  »  Nous  ajou-  0)  Lettres  hiftotï- 
terons  que,  dans  sa  relation  de  l'année  1660,  qu'il  envoya  Liues^lett-5/''  p-  544- 
au  Souverain-Pontife,  M.  de  Laval,  parlant  du  retour  de 
M.  de  Queylus  en  France,  a  cru  devoir  garder  aussi 
un  profond  silence  sur  son  arreftation  à  main  armée,  & 
même  sur  son  expulsion  du  Canada.  Il  s'eft  contenté  de 
dire  :  In  Galliam  ipse  transfretavit  (3),  ce  qui,  n'étant  ^  Archives  de  la 
accompagné  d'aucun  commentaire,  signifierait  naturel-  Propagande, vo\.Ame- 

1  ,.,  .  -,     ,    .       A  rica.  i,  Canada,  256. 

lement  quil  serait  retourne  de  lui-même  en  France.  Reiatû}  art<  s0j  fol. , 3 
Peut-être  jugea-t-il  que  ce  traitement  avait  été  trop  vio-  verso. 


350    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


lent,  pour  pouvoir  être  approuvé  à  Rome,  &  que  la  pru- 
dence demandait  qu'il  n'en  fît  point  mention. 

XXXIII. 

départ  dem.  de quey-        M.  de  Queylus  s'embarqua  le  22  octobre  i65q,  sur  le 

LUS  POUR  LA  FRANCE.  .  ,       ,-,     .     ,       .        ,     ,  ,.  .  ..  _  , 

vaisseau  le  Saint- André,  conduit  par  le  capitaine  Poulet, 
qui  avait  amené  la  dernière  recrue  pour  Villemarie;  & 
eut  pour  compagnons  de  voyage,  entre  autres  le  P.  Vi- 
mont,  qui  retourna  pour  toujours  en  France,  M.  de  Bécan- 
cour,  M.  Chartier,  M.  de  Villeray.  Leur  vaisseau  fut 
pourtant  obligé  de  relâcher  &  ne  partit  que  le  26.  Il  paraît 
que  M.  de  Maisonneuve  &  M.  d'Aillebouft  des  Musseaux 
étaient  descendus  à  Québec  pour  dire  adieu  à  M.  de 
Queylus  avant  son  départ;  car  nous  lisons  qu'ils  s'em- 
barquèrent de  Québec  pour  l'île  de  Montréal  le  1"  de 
novembre  suivant.  Le  départ  de  M.  de  Queylus,  comme 
le  fait  remarquer  M.  Dollier  de  Casson,  affligea  beaucoup 
la  colonie  de  Villemarie,  &  en  particulier  la  nouvelle 
recrue  qui  venait  d'arriver.  Jusqu'ici  nous  avions  différé 
de  parler  de  ce  renfort,  afin  de  mettre  plus  de  clarté  dans 
le  récit  d'autres  événements  qui  s'étaient  passés  les  années 
1 658  &  1 65g  ;  nous  en  parlerons  ici  en  détail,  cette  recrue, 
la  plus  considérable  après  celle  de  i653,  ayant  rendu  à  la 
Colonie  d'importants  services. 

XXXIV. 

les  hospitalières  de        Mademoiselle  Mance,  après  avoir  trouvé  dans  la  géné- 
la  flèche  obtien-  rosité  ^e  macjame  de  Bullion  une  fondation  pour  les  Hos- 

NENT     ENFIN    LOBE-         .         .  .  .  * 

dience  pour  ville-  pitalières  de  Saint-Joseph,  avait  écrit  à  M.  de  la  Dauver- 
M arie.  sière  ^e  conduire  à  la  Rochelle,  lieu  de  l'embarquement, 

celles  qu'il  deftinait  pour  Villemarie;  &  à  la  Sœur  Bour- 
geoys  d'aller  la  première  dans  cette  ville,  avec  les  filles 
qu'elle  conduisait,  &  de  l'y  attendre.  Pour  cette  fondation 
tant  désirée,  M.  de  la  Dauversière  choisit  les  Sœurs  Judith 
Moreau  de  Brésoles,  Catherine  Massé  &  Marie  Maillé; 
mais  lorsqu'il  eut  demandé  à  l'évèque  d'Angers  son  obé- 
dience pour  elles,  ce  Prélat  se  montra  si  opposé  à  leur 
départ,  qu'on  désespéra  presque  de  l'y  faire  jamais  con- 
sentir; ce  qui  fut  cause  que  la  recrue  déjà  rendue  à  la 


HOSPITALIÈRES  DE  SAINT-JOSEPH.  l65c). 


35i 


Rochelle  fut  obligée  d'attendre  longtemps  leur  arrivée. 
Dans  cet  intervalle,  pour  surcroît  d'épreuves,  M.  de  la 
Dauversière,  sans  le  concours  duquel  les  Hospitalières  ne 
pouvaient  effectuer  leur  départ,  tomba  tout  à  coup  dans 
une  très-grave  maladie,  dont  les  progrès  furent  si  rapides 
8c  si  effrayants  en  peu  de  jours,  que  les  médecins  perdirent 
pour  lui  toute  espérance  de  guérison.  Il  était  en  cette  ex- 
trémité lorsque,  le  23  mai  de  cette  même  année  1659,  il 
reçut  des  lettres  des  Associés  de  Montréal  qui,  ne  con- 
naissant pas  son  état,  le  pressaient  avec  initance  d'aller 
incontinent  à  la  Rochelle  pour  donner  ordre  à  l'embar- 
quement de  la  recrue.  Alors  cet  homme  de  foi  s'adresse 
à  Dieu,  lui  demande  la  force  nécessaire  pour  achever 
l'œuvre  qu'il  lui  a  confiée  ;  &,  chose  admirable,  deux  jours 
après  cette  prière,  le  25  du  même  mois,  il  se  trouve  entiè- 
rement guéri.  Bien  plus,  ce  jour-là  même,  l'évêque  d'An- 
gers arrive  exprès  à  la  Flèche  pour  donner  lui-même, 
en  personne,  l'obédience  aux  Filles  de  Saint-Joseph,  en 
assurant  avec  effusion  de  cœur  que  cette  nouvelle  maison 
serait  désormais  l'ornement  de  tout  l'Inflitut,  qui  en  effet, 
n'avait,  été  formé  qu'en  vue  de  Villemarie.  Enfin,  deux 
prêtres  du  séminaire  de  Saint-Sulpice,  M.  Lemaître  & 
M.  Vignal  arrivent,  de  leur  côté,  le  même  jour  à  la  Flèche, 
pour  accompagner  de  là  les  Sœurs  de  Saint-Joseph  en 
Canada;  &  la  réunion  de  toutes  ces  circonftances  impré- 
vues- parut  être  si  providentielle,  que  le  départ  fut  fixé  au  (i)HiftoireduMont- 
lendemain  même  de  ce  jour  (1).  ?aI' par  ^P?11^ 

'         v  '  Casson,  i658  aio5g. 

XXXV. 

Mais,  dès  que  le  bruit  s'en  fut  répandu  dans  la  ville  émeute  a  la  flèche 
de  la  Flèche,  le  peuple,  s'imaginant  que  M.  de  la  Dauver-    P0UR  EMPÊCHER  LE 

'  r         T      ^  <D  ~l  DEPART  DES  HOSPITA- 

sière  envoyait  ces  Sœurs  en  Canada  malgré  elles,  forma  lières. 
une  sorte  de  coalition  pour  s'opposer  à  leur  départ. 
Comme  plusieurs  vertueuses  filles  étaient  parties  par  ses 
soins  pour  Villemarie  contre  le  gré  de  leurs  parents,  ceux- 
ci,  irrités  de  ces  enlèvements  prétendus,  avaient  excité 
contre  lui  une  persécution  ouverte,  qui  se  ralluma  plus 
que  jamais  à  l'occasion  du  départ  des  Hospitalières.  Les 


352  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


rues  voisines  del'Hôtel-Dieu  furent  bientôt  toutes  remplies 
de  monde,  &  plusieurs  même  passèrent  la  nuit  à  faire  le 
guet  pour  délivrer  ces  filles  dès  qu'elles  viendraient  à 
sortir.  Enfin,  le  lendemain  à  dix  heures  du  matin,  qui  fut 
le  moment  où  elles  montèrent  à  cheval,  il  y  eut  tant  de 
mouvements  tumultueux  &  de  si  vives  démonftrations 
d'opposition  de  la  part  du  peuple,  que  les  gentilshommes 
qui  devaient  accompagner  les  Sœurs  dans  leur  voyage, 
entre  autres  M.  de  Saint- André,  ne  virent  d'autre  moyen 
d'effectuer  le  départ  que  de  mettre  la  main  à  l'épée,  & 
(i)  Hift.  du  Mon-  d'écarter  la  foule  par  les  impressions  de  terreur  qu'ils 

tréal,  par  M.  Dollier,  .  1,1  111 

de  casson,  i658  &  surent  inspirer  aux  plus  résolus,  sans  cependant  blesser 
^ôg.  personne  (i). 

XXXVI. 

a  la  rochelle,  on        Arrivées  à  la  Rochelle,  où  le  refte  de  la  recrue  les 
veut  empêcher  les  attendait  pour  rembarquement,  les  Filles  de  Saint-Joseph 

HOSPITALIEKES         DE  -T  1  '  r 

partir.  eurent  un  autre  combat  à  soutenir.  Des  personnes  char- 

gées en  France  des  affaires  de  M.  de  Laval,  &  qui,  pour 
le  bien  du  Canada,  désiraient  qu'il  n'y  eût  en  ce  pays 
qu'un  seul  Inftitut  d'Hospitalières,  s'efforcèrent  de  les  em- 
pêcher de  partir,  les  assurant  qu'elles  n'y  seraient  pas 
reçues,  &  qu'on  les  renverrait  en  France,  cette  même 
année,  sans  agréer  leurs  services.  Ces  filles  persiflèrent 
néanmoins  dans  leur  dessein,  &  M.  de  la  Dauversière 
demeura  toujours  inébranlable,  persuadé,  aussi  bien  que 
les  Associés  de  Montréal,  que  le  moment  était  venu  d'ac- 
complir les  desseins  de  Dieu;  &  comme  à  la  Rochelle  on 
lui  demandait  pourquoi  il  pressait  si  fort  leur  départ  : 
«  Si  elles  ne  vont  pas  cette  année  en  Canada,  répondit-il, 
«  jamais  elles  n'y  iront.  »  La  suite  juftifia  la  vérité  de  ces 
paroles.  Pour  empêcher  leur  départ,  on  persuada  appa- 
remment au  capitaine  du  navire  que  les  chefs  de  cette 
entreprise  étaient  insolvables,  en  sorte  que  cet  homme 
voulait  absolument  être  payé  d'avance  du  passage  de 
toute  la  recrue  &  de  celui  du  frêt  des  effets  deftinés  pour 
Villemarie.  Ils  étaient  cependant  dans  l'impuissance  de 
satisfaire  à  sa  demande  avant  d'arriver  en  Canada,  ayant 


RECRUE  POUR  VILLEMARIE.    1 65g.  353 
,      '  r      i     <  i  ii  ^  (i)  Hifîoire  duMont- 

employe  tous  leurs  tonds  a  lever  des  hommes,  ou  a  ache-  réai,  par  m.  Doiiier 
ter  des  denrées  nécessaires  ou  utiles  à  la  Colonie  (i).         de  Casson,  de  i658  à 

)  ■  i65g. 

^  •  r      i      >  r     •      i     i     ^  •  XXXVII. 

Cette  recrue,  qui  tut  levée  aux  trais  de  la  Compagnie  Le  capitaine  du  navire 
de  Montréal,  du  séminaire  de  Saint-Sulpice  &  de  l'Hôtel-    REFl  SE  d'embarquer 

-r^,.  •        i  c  .LA  RECRUE. 

Dieu,  se  composait  de  cent  neut  personnes,  soixante- 
deux  hommes  8c  quarante-sept  femmes  ou  filles,  sans 
parler  encore  d'autres  colons  qui  allaient  à  leurs  propres 
dépens  s'établir  à  Villemarie.  Ceux-ci  se  virent  égale- 
ment contraints  de  payer  d'avance  leur  passage  ou  de 
renoncer  au  départ,  tant  le  capitaine  était  défavorablement 
prévenu.  Mademoiselle  Mance,  les  voyant  dans  cette  ex- 
trémité, voulut  bien  se  donner  elle-même  pour  caution,  & 
eut  recours 'à  un  marchand  de  la  Rochelle,  qui,  le  20  juin 
1659,  avança,  en  effet,  la  somme  nécessaire  pour  le  pas- 
sage de  sept  honnêtes  ménages  de  la  Rochelle,  obligés 
sans  cela  de  sortir  du  vaisseau.  C'étaient  les  familles 
Charbonneau,  Goguet,  Leroi,  Thiberge,  Baujean,  Car- 
dinau  ou  Cardinal  &  Thibodeau  (2).  La  Sœur  Bourgeoys       Greffe  de  Vi''e" 

v  '  °     J      marie,   10  nov.  iboo, 

n'a  pas  oublié,  dans  ses  Mémoires,  ce  fâcheux  contre-  &  19  juin  1673. 
temps,  qu'elle  n'éprouva  pas  moins  que  les  autres  passa- 
gers ne  le  ressentirent.  «  A  la  Rochelle,  dit-elle,  les  écus 
d'or  que  M.  Châtel  avait  fait  coudre  dans  le  corset  de 
sa  fille,  &  qu'elle  me  donna  ensuite,  nous  furent  fort 
utiles.  On  nous  avait  promis  qu'on  embarquerait  cha- 
cune de  nous  pour  cinquante  livres,  avec  nos  pro- 
visions &  nos  coffres;  mais  il  y  eut  quelque  débat  avec 
le  maître  du  navire.  On  voulut  nous  faire  payer  à  cha- 
cune cent  soixante-quinze  livres,  &  nous  n'avions  pas 
d'argent.  On  refuse  M.  de  Maisonneuve  pour  répon- 
dant, &  on  veut  que  ma  Sœur  Raisin  s'en  retourne 
pour  faire  payer  en  France.  Me  voilà  bien  en  peine. 
Enfin  on  nous  mande  de  faire  deux  promesses,  l'une 
pour  payer  à  Montréal  incessamment,  l'autre  sur 
M.  Raisin,  afin  d'être  payée  par  lui  au  retour  du  vais- 
seau, en  cas  que  celle  de  Montréal  ne  fût  pas  sûre. 
Cependant  le  maître  du  navire,  qui  était  préparé,  se 

T.  II.  23 


354    n°  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

(i)  Écrits  autogra-  <(  résolut  de  tout  embarquer  (i)  sur  parole  (2),  le  29  juin 
gèoys.6  a  œm  °Ur  î^9  (•*)•  "  De  leur  c°té;  ^es  cnefs  de  la  flotte  de  la 

(2)  HHtoireduMont-  Grande-Compagnie  refusèrent  à  M.  de  la  Dauversière  la 
réai.  ibid.  grâce  qu'il  leur  demandait  avec  infiance,  d'attendre  le 

(3)  Annales  de l'Hô-  vaisseau  qui  devait  porter  la  recrue.  Voyant  qu'ils  per- 

tel-Dieu  St-Joseph.      siftaJent  dang  leur  refus^         ge   contenta    de   \em    dire  . 

teSittTn™:  «  .^eu  en  sera  le  maître;  »  &  la  flotte  n'avait  pas 
Mémoire  de  m.  de  la  fait  plus  d'une  lieue  en  mer,  que  son  vaisseau  amiral 

Dauveisière  fils   sur  périt  (a\ 
son  père. 


XXXVIIL 

DÉPART  DE   LA  RECRUE 
CONTAGION. 


Enfin,  après  trois  mois  d'attente,  la  recrue,  qui  s'était 
embarquée  le  jour  de  Saint-Pierre,  leva  l'ancre  le  2  juillet, 
fête  de  la  Visitation.  Dans  ce  moment,  M.  de  la  Dauver- 
sière, voyant  que,  par  le  départ  des  Filles  de  Saint-Joseph 
pour  Villemarie,  il  accomplissait  heureusement  l'œuvre 
que  Dieu  lui  avait  confiée,  &  à  laquelle  il  avait  travaillé  jus- 
qu'alors avec  tant  de  zèle,  de  confiance  &  de  courage, 
récita  dans  un  grand  sentiment  de  reconnaissance  le  can- 
tique du  saint  vieillard  Siméon  :  «  Maintenant,  Seigneur! 
«  vous  renvoyé^  en  paix  votre  serviteur,  selon  votre  pa- 
«  rôle.  »  Il  les  assura  que  la  Providence  veillerait  toujours 

(5)  Annales  de  ma-  sur  elles,  &  les  bénit  (5).  Sa  mission  était  remplie  ;  il  reprit 
tel-Dieu  saint-Joseph,  j  chemin  de  la  Flèche,  &  le  6  novembre  suivant  il  acheva, 

par  la  Sœur  Morin.  '  .  '  7 

dans  les  plus  vives  souffrances,  à  l'âge  de  soixante-trois 
ans,  une  vie  si  utilement  employée  à  la  gloire  de  Dieu  &  au 

(6)  Lettre  de  m.  de  bien  de  la  Nouvelle-France  (6).  Ces  généreuses  filles  qui 
Fancamp  sur  la  mort  allaient  se  dévouer  au  service  des  malades  en  Canada 

de  M.  de  la  Dauver- 
sière. trouvèrent  l'occasion  d'exercer  leur  zèle  pendant  la  tra- 
versée. Il  y  avait  environ  deux  cents  personnes  sur  le 
navire,  dont  dix-sept  ou  dix-huit  filles  pour  Québec.  Ce 
navire  avait  servi  pendant  deux  ans  d'hôpital  aux  troupes 
de  la  marine,  sans  avoir  fait  depuis  pie  quarantaine  ;  il  se 
trouvait  infeclé  de  la  pefte  ;  &  à  peine  fut-il  en  mer,  que 
la  contagion  se  déclara  &  gagna  une  grande  partie  de  la 
recrue. 


xxxix. 

2ÈLE     COURAGEUX  DES 


Dévouées  par  état  au  soin  des  malades,  les  Filles  de 


RECRUE  POUR  VILLEMARÎE.  165c). 


355 


Saint- Joseph  s'empressèrent  d'offrir  leurs  services  dans 
cette  périlleuse  occasion.  Mais,  quelques  inftances  qu'elles 
fissent,  elles  ne  purent  obtenir  la  faveur  qu'elles  deman- 
daient :  ce  qui  peut-être  fut  cause  de  la  mort  de  huit  ou 
dix  personnes  que  la  contagion  enleva  tout  d'abord.  Du 
moins,  la  défense  qu'on  leur  avait  faite  d'exposer  leur  vie 
ayant  été  levée,  dès  ce  moment  il  ne  mourut  plus  per- 
sonne, quoique  le  nombre  des  malades  fût  toujours  fort 
grand.  «  Nous  pouvons  bien  dire,  ajoute  M.  Dollier  de 
«  Casson,  que  la  Sœur  Marguerite  Bourgeoys  travailla 
u  autant  que  toutes  les  autres  pendant  la  traversée,  &  que 
«  Dieu  la  pourvut  de  plus  de  santé  pour  suffire  à  tant  de 
«  fatigues.  »  Les  deux  prêtres  de  Saint- Sulpice,  quoique 
atteints  eux-mêmes  de  la  maladie,  assiftaient  les  ma- 
lades autant  qu'ils  en  étaient  capables  ;  &  M.  Le  Maistre, 
moins  abattu  que  son  confrère  par  le  mal,  ensevelissait 
lui-même  les  morts,  les  liant  dans  leurs  couvertures,  &  les 
jetant  ainsi  avec  elles  à  la  mer  (i).  Deux  de  ces  passagers, 
qui  étaient  Huguenots,  eurent  le  bonheur  d'abjurer  l'héré- 
sie avant  de  mourir,  &  de  trouver  ainsi  leur  salut  dans 
cette  détresse  commune  (2).  Cependant  les  Hospitalières 
éprouvèrent  elles-mêmes  quelques  atteintes  du  mal,  aussi 
bien  que  la  sœur  Bourgeoys  &  surtout  ses  trois  compa- 
gnes, mais  principalement  mademoiselle  Maiice,  qui  en 
fut  réduite  à  l'extrémité.  «  La  famille  Thibodeau  tout 
entière,  dit  la  Sœur  Bourgeoys,  était  aussi  à  l'extrémité, 
hormis  une  petite  fille  à  la  mamelle,  dont  personne  ne 
voulait  se  charger.  J'entendis  que  l'on  parlait  de  la 
jeter  à  la  mer  ;  ce  qui  me  faisait  trop  de  pitié,  &  je  la 
demandai  contre  l'avis  de  toute  notre  bande,  qui  était 
toute  malade.  »  Cette  maladie  peflilentielle  ne  fut  pas  la 
seule  épreuve  qu'on  eut  à  souffrir  dans  la  traversée,  qui 
dura  plus  de  deux  mois.  Le  navire  essuya  les  plus  furieu- 
ses tempêtes,  &  fut  en  danger  évident  de  périr;  jusque-là 
que  plusieurs  fois  tous  les  passagers,  se  croyant  perdus 
sans  ressource,  se  mirent  en  état  de  paraître  devant  Dieu, 
par  la  réception  du  sacrement  de  Pénitence.  Enfin  on 


HOSPITALIERES  ET  DE 
LA  SŒUR  BOURGEOYS 
POUR  ASSISTER  LES 
MALADES. 


(i)  Hiltoire  du  Ca- 
nada, par  M.  de  Bel- 
mont.  —  Écrits  auto- 
graphes de  la  Sœur 
Bourgeoys. 

(2)  Hiftoire  du  Mont- 
réal 1 658  à  i65g. 


356    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


eut  encore  à  souffrir  de  la  disette  d'eau  douce,  jusqu'à  ce 
qu'on  fût  entré  dans  le  fleuve  Saint-Laurent. 

XL. 

ARRIVÉE  DE  LA  RECRUE      La  nouvelle  de  rapproche  du  navire  ayant  été  portée  à 
a  québec.        Québec,  plusieurs  particuliers  s'embarquèrent  sur  des 
canots  pour  aller  à  sa  rencontre,  dans  l'espérance  d'y  voir 
des  amis  ou  de  recevoir  plus  tôt  des  nouvelles  de  France. 
Le  P.  Dequen  apprit  que  mademoiselle  Mance  y  était,  & 
qu'elle  amenait  des  Hospitalières,  atteintes  aussi  bien 
qu'elle  de  la  maladie;  il  y  alla  aussitôt  pour  leur  porter 
i)  Annales  de  l'Hô-  des  rafraîchissements  ;  mais  sa  charité  lui  coûta  la  vie  (i). 
Morin!"—  ^Made^e  U  contracta  lui-même  la  maladie  &  mourut  le  8  du  mois 
l'incarnation,  p.  544.  suivant  (2).  Le  navire  arriva  enfin  le  7  septembre,  & 

(2)  journal  des  Je-  comme  [\  était  alors  sept  heures  du  soir  (3),  on  ne  débar- 

suites,  ier  oct.  1659.  r  . 

(3)  ibid.,  7  sept,  qua  que  le  lendemain,  fête  de  la  Nativité  (4).  «  Le  dernier 
l659-  «  vaisseau  s'eft  trouvé,  à  son  arrivée,  infecté  de  fièvre 
tJoiî^Tuw  ,(  pourPrée  &  peftilentielle,  écrivait  la  Mère  Marie  de  l'In- 
Morin.  «  carnation.  Il  portait  deux  cents  personnes,  qui  ont, 

«  presque  toutes,  été  malades.  Il  en  efl  mort  huit  sur  mer 
«  &  d'autres  à  terre.  Presque  tout  le  pays  a  été  infecté,  & 
«  l'hôpital" rempli  de  malades.  Monseigneur  notre  prélat  y 
«  efl  continuellement,  pour  les  servir  &  faire  leurs  lits.  On 
«  fait  ce  que  Ton  peut  pour  l'en  empêcher  &  pour  conser- 
«  ver  sa  personne;  mais  il  n'y  a  point  d'éloquence  qui 
(5)  Lettres  hiftor.,  «  puisse  le  détourner  de  ces  actes  d'humilité  (5).  »  Made- 
îet.  b-<i  p-  544.  moiselle  Mance  &  d'autres  personnes,  deffinées  pour  Ville- 
marie,  demeurèrent  donc  quelque  temps  à  Québec,  afin 
d'y  rétablir  leur  santé,  &  la  Sœur  Bourgeoys  continua 
d'exercer  à  leur  égard  le  charitable  office  d'infirmière. 
«  A  Québec,  dit-elle,  nous  étions  logées  au  magasin  de 
«  Montréal;  m'étant  chargée  de  la  petite  Thibodeau,  que 
«  j'avais  avec  moi,  je  dis  à  son  père,  qui  se  portait  mieux, 
«  de  la  garder  jusqu'à  notre  départ  pour  Villemarie,  afin 
«  de  soulager  nos  Filles  des  cris  de  cette  enfant.  Mais  les 
«  personnes  qui  étaient  là  firent  un  grand  feu  pour  se 
«  chaLiffer  &  couchèrent  l'enfant  trop  proche  du  foyer,  en 
«  sorte  qu'elle  en  eut  le  dos  brûlé.  Cette  enfant  souffrait 


LAVAL  CONTRE  L  IN- 
STITUT  DE  SAINT-JO- 


RECRUE  POUR  VILLEMARIE.    l65().  35  J 

«  beaucoup,  &  je  n'avais  rien  pour  la  panser;  ce  qui  me  fit 
<i  bien  de  la  peine  durant  tout  le  voyage  de  Québec  à  Ville- 
«  marie  00,  »  Une  partie  de  la  recrue  s'embarqua  enfin   /2^c,ntc!  aut°sra- 

v  '  r  ,     1  phesde  la  Sœur  Bour- 

Eivec  la  Sœur  Bourgeoys,  &  arriva  à  Villemane  le  29  sep-  ge0ys. 
tembre,  fête  de  Saint-Michel,  jour  anniversaire  où  la  Sœur 
en  était  partie  Tannée  précédente.  Mademoiselle  Mance  ne 
put  la  suivre,  étant  encore  retenue  par  la  maladie  à  Qué- 
bec, où  elle  se  faisait  traiter  dans  une  maison  à  la  Basse- 
Ville.  Les  trois  Hospitalières  de  Saint-Joseph  ne  partirent 
pas  non  plus  avec  la  Sœur  Bourgeoys,  mais  pour  un 
autre  motif. 

XLI. 

Nous  avons  dit  qu'à  la  Rochelle  on  les  avait  enga-  préventions  de  m.  ds 
gées  à  ne  pas  s'embarquer,  en  les  assurant  que,  si  elles 
allaient  en  Canada ,  elles  seraient  obligées  de  repasser  seph 
la  mer  dans  le  courant  de  l'année  même.  Elles  devaient 
donc  s'attendre  à  rencontrer  des  oppositions,  &  ne  furent 
pas  trompées  dans  cette  attente.  Dieu  voulait  sans  doute 
que  Villemarie,  dont  il  était  l'auteur,  portât  le  caractère 
propre  de  toutes  ses  œuvres,  en  étant  exposée  à  la  con- 
tradiction; &  comme  les  Hospitalières  de  Saint- Joseph 
avaient  été  établies  en  vue  de  cette  colonie,  il  permit  que 
M.  de  Laval,  quoique  si  zélé  pour  les  intérêts  de  la  reli- 
gion ,  prît  contre  leur  Inftitut  même  les  plus  fâcheuses 
préventions.  Il  ne  pouvait  goûter  leurs  co institutions, 
rédigées  par  un  homme  marié,  M.  de  la  Dauversière; 
&  il  voyait  dans  les  observances  qu'elles  prescrivaient 
des  choses  si  extraordinaires  &  si  inusitées  pour  des  filles, 
qu'il  douta  s'il  pourrait  jamais  les  approuver.  Dans  la 
pensée  de  leur  fondateur,  ces  Hospitalières  avaient  été 
inftituées  pour  être  un  jour  de  vraies  Religieuses,  &  celles 
qui  arrivaient  de  France  se  considéraient  déjà  comme 
telles,  en  attendant  l'approbation  du  Souverain  Pontife. 
M.  de  Laval  leur  objectait  que  leurs  conltitutions  ne 
supposaient  que  des  vœux  simples,  &  que  d'ailleurs  leur 
coftume  n'était  pas  distingué  de  celui  des  personnes 
séculières  :  ce  qui  était  vrai  alors.  Son  intention  était  de 


358    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


XLIL 

CONSTANCE   DES  FILLES 
»E  SAINT-JOSEPH. 


procurer  que  toutes  les  hospitalières  qui  seraient  en 
Canada  fussent  vêtues  de  la  même  sorte  &  suivissent  les- 
mêmes  règles;  &  comme  il  y  avait  déjà  à  Québec  des 
Hospitalières  venues  de  Dieppe,  il  fit  tous  ses  efforts  pour 
que  celles  de  Saint -Joseph  prissent  le  coftume  &  les 
conflitutions  des  autres  &  embrassassent  le  même  infïi- 
tut  (*);  dans  l'autre  cas  il  les  engageait  à  retourner  en 
France. 

Quelque  affligées  qu'elles  fussent  de  ces  inftances, 
la  Mère  de  Brésoles  &  ses  compagnes  demeurèrent 
toujours  fermes  dans  leur  première  vocation;  &  comme 
on  ne  leur  donnait  aucun  ordre  formel,,  elles  se  réso- 
lurent à  porter  de  bon  cœur  toutes  les  croix  que  cette 
fermeté  pourrait  attirer  sur  elles.  «  M.  de  Laval,  grand 
«  serviteur  de  Dieu  &  homme  tout  apoftolique,  remarque 
«  en  effet  la  Sœur  Morin,  ne  fit  jamais  violence  à  leurs 
«  sentiments,  se  contentant  de  leur  dire  qu'elles  lui  feraient 
«  un  grand  plaisir  de  s'engager  à  l'autre  Inftitut.  »  Il  le 
désirait  avec  d'autant  plus  de  raison  que,  sans  cela,  il  se 


(*)  Sub  annum  1659,  venit  in  has  regiones  societas  quasdam 

(1)  Archives  de  la  fasminarum  monialium  (1)  trium  numéro,  ut  Montis  Regalis  habi- 
Propagande.  Relatio  tationem  incolerent  &  ibi  nosocomium  curarent.  Rogatus  Ego  ut 
missionisCanadensis,  approbationem  darem,  significavi  velle  me  prius  de  Inftituto  earum 
anno  1660.  Vol., Ame-  cognoscere.  Ab  ipsis  itaque  conftitutiones  quœdam  &  régulas  im- 
rica,  3,  Canada,i56.  press2e  mihi  sunt  traditae,  quarum  au£tor,  ut  accepi,  fueratvir  uxo- 
Art.  52,  fol.  i2,         ratus  ^   je  ja  rjauversière,  Quasftor  regius.  Verùm  in  hujusmodi 

conftitutionibus  &  regulis  tam  multa  extraordinaria  &  parùmusitata 
in  Ecclesia  Dei,  pro  fasminis  prassertim ,  mihi  visa  sunt,  ut  dubi- 
tarem  diu  an  expediret  eas  à  me  approbari,  prœsertim  cum  se  Reli- 
giosas  approbari  intenderent,  etsi  in  hujusmodi  conftitutionibus 
nulla  nisi  votorum  simplicium  appareat,  nec  veftitus  ulla  ratione  ab 
sasculari  diftin&us.  Sentio  nempè  hujusmodi  Hospitalarias  omnes 
uno  &  eodem  habitu  &ornatu  veftiendas,  iisdemque  conftitutionibus 

(2)  Tbid.  Epiftola  ^  regUiiSj  qUantùm  poteft  informandas;  eas  saltem  quaa  in  eodem 
Francisa Episcopi Pe-  £piscopatu  Versantur.  Antiquas  Hospitalarias  hîc  habemus  :  certe 
tnseensis  ad  Eminen-  .  r  r  .  .  .  rT  _  .  »-  j  t«  j  u„u:<-,-, 
tissimos  cardinales  incommodum  videtur  Hospitalarias  alias  de  hic  novo  admitti,  habitu 
quart.  Kalend.  '  sep-  &  regulis  ab  communi  Hospitalariarum  omnium  aliarum  usu 
tembris  1667.           discrepantes,  maximè  earum  quas  hîc  sunt  (2). 


RECRUE  POUR  VILLEMARIE.    l65c).  35g 

voyait  dans  la  nécessité  de  rappeler  de  Villemarie  les  deux 
Hospitalières  de  Québec,  qui  y  étaient  depuis  Tannée  pré- 
cédente, n'ayant  pas  de  quoi  les  y  faire  subsifter;  &,  d'a- 
près le  contrat  de  fondation,  les  Hospitalières  devant  y 
vivre  de  leur  revenu  propre,  &  non  de  celui  de  l'hôpital. 
Les  Associés  de  Montréal  avaient  déclaré  d'ailleurs  qu'ils 
retireraient  leurs  aumônes,  si  l'on  donnait  la  conduite  de 
cette  maison  à  d'autres  Hospitalières  que  celles  qu'ils 
avaient  eux-mêmes  choisies.  Pour  obvier  à  cette  difficulté 
sans  avoir  recours  à  eux,  on  engagea  alors  M.  de  Laval  à 
appliquer  à  l' Hôtel-Dieu  de  Villemarie  une  partie  de  la 
fondation  que  madame  la  duchesse  d'Aiguillon  avait  faite 
en  faveur  de  celui  de  Québec.  Mais  cette  fondation  était 
trop  peu  considérable  pour  suffire  aux  deux  établisse- 
ments, «  &  Monseigneur  aima  mieux,  dit  la  Mère  Juche- 
«  reau,  conserver  notre  communauté  avec  son  revenu, 
«  que  de  partager  nos  fonds  pour  deux  maisons,  qui  n'au-  ^Québec0'61" 
«  raient  pu  se  soutenir  ni  l'une  ni  l'autre  (i).  »  n8,  u<> 


XLIII. 

LES  HOSPITALIÈRES  PAR- 
TENT ENFIN  POUR 
VILLEMARIE. 


Durant  ces  débats,  les  Filles  de  Saint- Joseph  res- 
tèrent près  d'un  mois  à  Québec,  toujours  incertaines  de 
leur  avenir.  Sans  entrer  dans  le  détail  des  difficultés  qu'elles 
rencontrèrent,  M.  Dollier  de  Casson  dit,  avec  sa  manière 
enjouée  :  «  Après  les  efforts  de  la  maladie  &  les  vagues  de 
«  la  mer  essuyés*,  voilà  enfin  le  navire  arrivé  à  Québec. 
«  Que  si  ces  Religieuses  croyaient  être  au  bout  de  toutes 
«  les  tempêtes,  elles  se  trompaient  fort;  car  elles  en  es- 
«  suyèrent  une  si  grande  dans  ce  lieu,  qu'elles  eurent  de 
«  la  peine  à  y  mettre  pied  à  terre,  &  ne  l'eussent  peut-être 
«  jamais  fait,  si  Taure  nouveau,  qui  depuis  ce  temps  éclaire 
«  notre  Eglise,  ne  leur  eût  été  assez  favorable  pour  dissi- 
«  per  T orage  qui  causait  cette  violente  agitation.  De  quoi 
«  le  Montréal  lui  fut  bien  obligé,  parce  qu'il  contribua  à 
«  lui  donner  ainsi  ces  bonnes  Filles  (2).  »  M.  de  Laval  Ç2)HiftojreduMont- 
invita  donc  les  deux  Hospitalières  de  Québec  qui  étaient  à 
Villemarie  de  retourner  à  leur  communauté,  &  le  2  octobre, 
donna  enfin  à  celles  de  Saint-Joseph  l'autorisation,  par 


réal,  1 658  à  i65g. 


3Ô0    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


écrit,  d'aller  exercer  dans  ce  lieu  leurs  fonctions  jusqu'à 
i)  Archives  du  sé-  ce  qU^i  en  eût  ordonné  autrement  (i).  Elles  remontèrent 
PiècesreiatH-e^à ml-  Ie  fleuve  &  rencontrèrent  la  barque  qui  ramenait  à  Québec 
tei-Dieu  saint-Joseph,  les  deux  Hospitalières  dont  on  a  parlé,  accompagnées  de 
M.  de  Saint-Sauveur,  leur  Chapelain.  M  Souart  se  trou- 
vait aussi  dans  cette  barque  &  allait  chercher  les  trois 
autres,  que  conduisait  M.  Vignal.  A  leur  arrivée  à  Ville- 
marie,  celui-ci  les  mit  en  possession  de  l'Hôtel-Dieu;  &  le 
20  du  mois  suivant,  M.  de  Maisonneuve,  en  qualité  de 
Gouverneur,  leur  donna  de  cette  prise  de  possession  un 
acte,  par  écrit,  daté  du  Fort  où  il  faisait  sa  résidence. 


XLIV. 

AVANTAGES  QUE  CETTE 
RECRUE  PROCURA  A 
VILLEMARIE. 


Mademoiselle  Mance  refta  encore  trois  semaines  à 
Québec,  avec  quelques  demoiselles  de  qualité,  entre  autres 
Catherine  Gauchet  &  Perrine  Picoté  de  Beleftre,  qu'elle 
avait  amenées  de  France,  &  qui  étaient  aussi  malades  des 
suites  de  la  contagion.  Enfin  elle  remonta  avec  elles  à 
Villemarie,  &  alla  prendre  part  à  la  joie  commune  que  l'ar- 
rivée d'un  si  puissant  renfort  avait  fait  éclater  parmi  les 
colons.  Personne  n'en  éprouvait  une  plus  vive  ni  plus 
douce  que  celle  qu'elle  goûtait  elle-même  après  ce  voyage, 
qui  avait  procuré  au  pays  les  Sœurs  de  Saint-Joseph,  si 
longtemps  attendues  &  si  ardemment  demandées  (*). 
«  Dieu  a  donné  depuis,  dit  M.  Dollier,  une  grande  béné- 
«  diction  à  ces  bonnes  Filles.  Plusieurs 'Iroquois  &  quan- 
«  tité  d'autres  sauvages  ont  été  convertis,  tant  par  leurs 
«  charitables  soins  que  par  le  miniftère  des  Ecclésiaftiques 


(*)  Nous  avons  raconté  qu'en  partant  pour  la  France,  made- 
moiselle Mance  avait  chargé  du  soin  de  ses  malades  &  de  l'admi- 
niftration  de  l'hôpital  mademoiselle  de  la  Bardillière,  qui,  avec  l'aide 
de  quelques  filles,  s'acquitta  dignement  de  ce  double  emploi.  Il  paraît 
que  cette  charitable  auxiliaire  était  veuve,  quoique  qualifiée  demoi- 
selle, selon  l'usage  de  ce  temps,  où  Ton  donnait  ce  titre  aux  femmes 
mariées  qui  n'étaient  pas  d'une  grande  extraction.  Du  moins,  immé- 
diatement après  le  retour  de  mademoiselle  Mance  à  Villemarie,  Marie 
Pournin,  veuve  de  Guillaume  de  la  Bardillière,  sergent  du  régiment 
des  gardes  du  roi,  qui  semble  être  celle  dont  nous  parlons,  se  maria 


RECRUE  POUR  VILLEMARIE.    I  65 g . 


36l 


i)  Hisft.  du  Mont- 
réal, i65S-5g. 


s  du  lieu,  8c  sont  morts  avec  des  apparences  presque 
«  visibles  de  prédeftination.  Grand  nombre  de  Hugue- 
«  nots  ont  eu  le  même  bonheur;  8c,  dans  un  seul  hiver,  il 
«  v  en  eut  jusqua  cinq  qui,  avant  de  mourir,  eurent  le 
«  bonheur  d'embrasser  la  foi  catholique  (i).  »  Cette 
recrue  donna  encore  à  la  colonie  de  Villemarie  de  nou- 
velles inlhtutrices,  dont  plusieurs  secondèrent  efficacement 
la  Sœur  Bourgeoys  dans  rétablissement  de  la  Congréga- 
tion ;  elle  lui  procura  aussi  deux  nouveaux  ouvriers  apos- 
toliques, tout  dévoués  au  bien  du  pays,  pour  lequel  ils 
répandirent  leur  sang,  comme  nous  le  raconterons  ailleurs; 
une  troupe  de  filles  choisies,  deftinées  à  devenir  autant 
de  vertueuses  mères  de  famille;  8c  enfin  un  nombre  con- 
sidérable d'hommes  forts  8c  robuftes,  capables  de  com- 
battre les  Iroquois  8c  exercés  chacun  à  quelque  métier. 

«  Outre  les  personnes  déjà  mentionnées  qui  vinrent 
«  de  France,  par  ce  vaisseau,  à  Villemarie,  dit  encore 
«  M.  de  Casson,  je  dois  nommer  M.  Picoté  de  Beleftre, 
«  qui  orne  bien  cette  colonie,  tant  dans  le  temps  de  la 
«  guerre  que  dans  celui  de  la  paix,  à  cause  des  qualités 
«  avantageuses  qu'il  possède  pour  Tune  8c  pour  l'autre. 
«  Je  donne  ce  mot  d'éloge  à  sa  naissance  8c  à  son  mérite, 
«  sans  préjudice  des  autres  personnes  qui  ont  été  du  même 
«  voyage,  8c  faire  tort  à  leur  mérite  particulier.  »  Il  parle 
ici  de  M.  de  Rouvré,  de  M.  de  la  Place,  des  sieurs  Bri-  ,, 

'  '  Montréal    en  ioàg. 

geac,  de  Lavigne,  Claude  Robutel  de  Saint-André  (2),  tous  Archives  du  sémin. 

de  Villemarie. 


XLV. 

M.  PICOTÉ  DE  BELES- 
TRE,  BRIGEAC  ET  AU- 
TRES OFFICIERS. 


(2)  État  des  hom- 
mes qui  passèrent  à 


dans  ce  lieu,  le  3  de  novembre,  assiftée  par  mademoiselle  Mance 

elle-même,  par  les  demoiselles  Gaucher.  &  Perrine  de  Beleftre,  par 

M.  d'Aillebouft,  M.  de  Maisonneuve  &  tous  les  prêtres  du  séminaire. 

Elle  épousa  Jacques  Teftard,  sieur  de  la  Foreft,  fils  d'honorable  Jean 

Teftard  &  d'Anne  Godefroy,  de  Rouen;  parmi  les  témoins,  on  trouve 

Charles  Teftard,  son  frère;  Jean  Godefroy,  écuyer,  sieur  de  Linélot, 

son  oncle  maternel,  &  Marie  le  Neuf,  femme  de  celui-ci;  Jacques  le 

Neuf,  écuyer,  sieur  de  la  Poterie,  Gouverneur  des  T rois-Rivières  ; 

demoiselle  Marguerite  Legardeur,  sa  femme;  Michel  le  Neuf,  écuyer,         Greffe  de  Ville- 

sieur  de  Hérisson;  Jean  François  le  Pouterel  de  Bellecour,  etc.  (2).     marie,  3  nov.  1659. 


3Ô2    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 

exercés  au  métier  des  armes  &  deftinés  à  seconder  M.  de 
Maisonneuve  pour  la  défense  du  pays.  M.  de  Saint-André 
amenait  avec  lui  sa  femme;  qui,  par  affection  pour  les 
Filles  de  j  Saint-Joseph ,  les  avait  accompagnées  depuis 
leur  maison  de  la  Flèche,  &  était  demeurée  conflamment 
auprès  d'elles  à  la  Rochelle  &  dans  toute  la  traversée. 
«  On  peut  dire  du  secours  de  cette  année,  ajoute  M.  Dol- 
«  lier,  qu'il  était  très-considérable  pour  le  pays  alors 
«  encore  dans  une  grande  désolation;  &  que  même  il  lui 
«  était  nécessaire  pour  consolider  tout  ce  que  celui  de 
«  i653,  conduit  par  M.  de  Maisonneuve,  y  avait  apporté 
«  d'avantages;  car,  sans  cette  dernière  recrue,  tout  le  pays 
«  était  encore  en  grand  danger  de  succomber;  &  depuis 
«  qu'elle  eft  arrivée,  on  a  eu  moins  de  sujet  de  craindre 
«  une  ruine  générale  qu'on  n'en  aA^ait  eu  auparavant,  mal- 
«  gré  les  pertes  d'hommes  que  nous  avons  faites  en  plu- 
«  sieurs  combats.  »  Nous  les  exposerons  en  détail  dans  les 
chapitres  suivants,  en  racontant  l'hiftoire  de  la  quatrième 
guerre  avec  les  nations  Iroquoises.  Elle  avait  commencé  à 
la  fin  de  l'année  1657,  c'eft-à-dire ,  avant  l'arrivée  de 
M.  d'Argenson  en  Canada;  ce  qui  nous  oblige  à  revenir 
sur  le  gouvernement  de  M.  d' Aillebouft ,  en  nous  bornant 
ici  à  ce  qui  concerne  cette  guerre. 


4e  GUERRE.   MORT  DE  SAINT-PÈRE.  l65j. 


363 


CHAPITRE  XIV 


quatrième  guerre  des  iroquois  depuis  l65y 
jusqu'à  1660. 


I. 

Depuis  la  paix  conclue  avec  les  nations  Iroquoises,  &  nouvelle  déclaration 
après  la  reftitution,  qui  avait  été  faite  mutuellement,  des    DE  GUERRE  PAR  LES 

r  .  1  11'  1  IROQUOIS,     DANS  LA 

captifs  pris  de  part  &  d  autre  dans  les  guerres  précédentes,    SIOrt  de  saint-père 
les  colons  de  Villemarie  étaient  sans  défiance  à  l'égard  des    ET  AUTRES- 
Iroquois  qui  se  présentaient  chez  eux.  Le  25  octobre  1657, 
trente  sauvages  d'Onneiout,  voisins  de  ceux  d'Onnonta- 
gué  (ï),  s'approchèrent  des  maisons,  dans  le  dessein  d'y  (1)  Relation  de  1 658, 
faire  quelque  coup  ;  &  plusieurs  de  cette  troupe,  étant  allés  p-  2i 
à  la  Pointe  Saint-Charles,  entrèrent  chez  un  brave  colon, 
Nicolas  Godé,  qui  y  conftruisait  un  bâtiment  pour  son 
usage,  aidé  par  Jean  de  Saint-Père,  son  gendre,  &  Jacques 
Noël,  leur  serviteur.  Godé  &  de  Saint-Père  les  accueil- 
lirent gracieusement,  les  reçurent  en  amis,  leur  don- 
nèrent même  à  manger;  &  après  une  réception  si  amicale 
de  leur  part,  &  acceptée  par  ces* Iroquois  avec  des  témoi- 
gnages apparents  de  reconnaissance,  ils  étaient  loin  de 
penser  qu'ils  avaient  affaire  à  des  assassins.  Ils  montèrent 
donc  tous  trois  sur  leur  maison,  qu'ils  couvraient  alors,  & 
n'ayant  aucune  défiance,  négligèrent  de  porter  sur  le  toit 
leurs  armes  avec  eux.  Alors  ces  Iroquois,  par  une  lâche  & 
barbare  perfidie,  les  voyant  sans  défense,  eurent  l'insigne 
cruauté  de  les  mettre  en  joue  &  de  tirer  sur  eux  leurs 
arquebuses,  dont  les  décharges  les  firent  tomber  du  toit, 
comme  on  eût  pu  faire  des  oiseaux  (2).  Bien  plus,  après    (2)  ma.  du  Mont- 
un  tel  coup  de  valeur,  ils  n'eurent  pas  honte  d'arracher  la  re,f'J6,57.'58'  e..a 

,  .  f      .  r  (3)  Relation  de  1 6^8, 

peau  de  la  tete  à  Nicolas  Godé  &  à  Jacques  Noël  (3),  pour  p.  I0. 


364    116  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Écrits  autogra- 
phes de  la  Sœur  Bour- 
geoys. 

(2)  Regiftre  de  la  pa- 
roisse de  Villemarie, 
25  o£l.  1657. 


en  faire  trophée  dans  leur  bourgade ,  &  de  couper  la  tète 
de  Jean  de  Saint-Père,  pour  conserver,  dit-on,  par  ce 
moyen,  &  emporter  avec  eux  sa  belle  chevelure  (1).  Nico- 
las Godé  était  âgé  de  soixante-quatorze  ans,  &  Jean  de 
Saint-Père,  son  gendre,  de  trente-neuf.  Ils  furent  inhumés 
le  même  jour,  &  tous  trois  dans  le  même  sépulcre  (2). 
Saint-Père  laissait  deux  enfants  :  un  fils,  qui  mourut  en 
bas  âge,  &  une  fille,  Agathe  de  Saint-Père,  âgée  d'environ 
un  an,  dont  nous  aurons  plusieurs  fois  occasion  de  par- 
ler dans  la  suite.  «  Cette  perfide  rupture  nous  fut  bien 
«  fâcheuse,  dit  M.  Dollier  de  Casson;  car  il  eft  difficile  de 
«  recouvrer  des  hommes  tels  que  ceux  que  nous  perdîmes, 
«  &  il  eft  bien  affligeant  de  voir  périr,  par  de  si  infâmes 
«  trahisons,  les  meilleurs  habitants  qu'on  ait,  surtout  Jean 
«  de  Saint-Père,  d'un  esprit  vif,  d'une  piété  sincère  &  d'un 
«  jugement  aussi  excellent  qu'on  en  ait  eu  ici.  » 


11. 

LA  TÊTE  DE  SAINT-PERE 
REPROCHE  AUX  IRO- 
QUOIS LEUR  PERFIDIE. 


Aussitôt  après  cette  noire  action,  les  assassins  prirent 
la  fuite;  mais  si  personne  ne  put  alors  venger  sur  eux 
cette  mort  si  cruelle,  le  Ciel  sembla  la  leur  reprocher  par 
un  prodige  sensible,  proportionné  à  la  grossièreté  de  leurs 
esprits  &  très-propre  à  les  frapper.  «  Ce  que  j'avance,  dit 
M.  Dollier,  eft  un  dire  commun,  qui  prend  son  origine 
dans  les  récits  de  ces  mêmes  assassins.  Ils  ont  assuré 
que  la  tête  de  Saint-Père,  qu'ils  avaient  coupée  8c  qu'ils 
emportaient  avec  eux,  leur  fit  quantité  de  reproches; 
qu'elle  leur  disait  en  fort  bon  iroquois,  quoique,  de  son 
vivant,  le  défunt  n'entendît  pas  cette  langue  :  Tu  nous 
tues,  tu  nous  fais  mille  cruautés  ;  tu  peux  anéantir  les 
Français  dans  ce  pays  ;  tu  n'en  viendras  pas  à  bout. 
Vous  ave\  beau  faire,  un  jour  nous  serons  vos  maîtres  & 
vous  nous  obéire\.  Les  Iroquois-  disent  que  cette  voix  se 
faisait  entendre  de  temps  en  temps,  le  jour  &  la  nuit; 
qu'ils  en  étaient  importunés  &  effrayés  ;  &  que,  pour 
l'empêcher  de  se  faire  ouïr ,  ils  mettaient  la  tête  du 
défunt  tantôt  dans  un  endroit,  tantôt  dans  un  autre  ;  que 
même  ils  la  couvraient  en  mettant  quelque  chose  des- 


4e  GUERRE.   MORT  DE  SAINT-PÈRE.    1 65 7. 


365 


stiSj  sans  rien  gagner  pour  cela;  qu'enfin  ils  écor- 
chèrent  la  tète  &  en  jetèrent  le  crâne  de  dépit,  pour  se 
délivrer  de  ses  reproches,  &  que  néanmoins  ils  ne  ces- 
saient pas  d'entendre  encore  la  voix  du  côté  où  ils  met- 
taient la  chevelure.  J'ai  appris  ceci  de  personnes  dignes 
de  foi,  entre  lesquelles  je  puis  dire  que  la  dernière  qui 
m'en  a  parlé,  8c  qui  assure  l'avoir  ouï  de  la  propre 
bouche  de  ces  barbares,  eft  un  homme  d'une  probité 
très-avérée,  8c  qui  comprend  aussi  bien  l'iroquois  que  je 
puis  entendre  le  français.  Cela  étant,  j'ai  cru  devoir 
rapporter  la  chose  avec  ingénuité,  8c  j'eftimerais  être 
répréhensible  si  je  la  laissais  dans  l'obscurité  du 
silence  (i).  »  La  Sœur  Bourgeoys,  qui  était  alors  à  Ville- 
marie,  rapporte  le  même  prodige  :  «  Les  sauvages,  dit-elle, 
ayant  emporté  la  tète  de  Saint-Père  pour  avoir  sa  belle 
chevelure,  on  rapporta,  peu  de  jours  après,  que  cette 
tète  leur  parlait.  M.  Cuillerier,  qui,  ayant  été  pris,  était 
dans  leur  pays,  a  attefté  que  cela  était  vrai  ;  d'autres  ont 
assuré  aussi  que  la  tète  parlait  8c  que  les  sauvages  l'ont 
entendue  plus  d'une  fois  (2).  » 


Quoique  les  assassins  eussent  pris  la  fuite,  on  saisit 
d'abord  quelques-uns  de  leurs  compagnons,  qu'on  amena 
au  Fort.  Alors,  par  un  sentiment  de  charité  chrétienne 
qui  ne  trouve  d'exemple  que  dans  les  Saints,  Mathurine 
Godé,  veuve  de  Jean  de  Saint-Père,  8c  Françoise  Gadois, 
veuve  de  Nicolas  Godé,  la  digne  mère  d'une  telle  fille, 
apprenant  leur  arreftation,  allèrent  prier  M.  de  Maison- 
neuve  pour  qu'on  ne  fit  aucun  mal  aux  prisonniers,  &  leur 
apportèrent  elles-mêmes  quelques  vivres  (3)  (*).  A  l'occa- 


(i)Hiftoire  du  Mont- 
réal, de  1657  à  1 658. 


(2)  Écrits  autogra- 
phes de  la  Sœur  Bour- 
geoys. 

III. 

M.  DE  MAISONNEUVE  RE- 
TIENT PRISONNIERS 
TOUS  LES  IROQUOIS 
qu'il  PEUT  SAISIR. 


(3)  Écrits  autogra- 
phes de  la  Sœur  Bour- 
geoys. 


(*)  Dans  la  Vie  de  la  Sœur  Bourgeoys,  nous  avions  été  induit 
en  erreur  par  une  copie  fautive  des  Mémoires  de  la  Sœur,  &  où  l'on 
avait  lu,  mal  à  propos,  les  deux  enfants,  au  lieu  de  ces  mots  que 
porte  l'original  :  les  deux  veufves;  l'ancienneté  de  l'écriture  &  l'or- 
thographe surannée  du  mot  veufves  ayant  été  cause  de  cette  méprise 
dans  la  copie  qui  nous  avait  été  communiquée. 


366    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


sion  de  ces  meurtres,  il  fit  arrêter  &  mettre  aux  fers  tous 
les  Iroquois  qu'on  put  saisir  dans  File  de  Montréal,  de 
quelque  nation  qu'ils  fussent  ;  &  entre  autres,  un  Onnon- 
tagué,  qui  y  chassait  depuis  quelque  temps  &  se  retirait  le 
(0  Relation  de  i658,  plus  souvent  chez  les  Français  (i).  Interrogés  pourquoi 
'•  I0,  ils  en  avaient  usé  de  la  sorte,  malgré  la  paix  faite  avec  eux, 

ces  prisonniers,  dit-on,  répondirent  en  se  moquant  :  «  Les 
«  Français  tiennent  entre  leurs  bras  les  Hurons  &  les 
«  Algonquins  ;  il  ne  faut  donc  pas  s'étonner  si,  en  voulant 
«  frapper  les  uns,  les  coups  tombent  quelquefois  sur  les 
«  autres.  »  Cependant,  quatre  jours  après  ce  meurtre,  trois 
sauvages  d'Onneiout  se  présentèrent  d'eux-mêmes  au 
Fort,  pour  parler  à  M.  de  Maisonneuve,  &  lui  proteftèrent 
qu'ils  étaient  innocents  &  très-afïligés  de  l'attentat  commis. 
L'un  d'eux,  tirant  même  sept  présents,  composés  de  neuf 
colliers  de  porcelaine,  assura  que  des  sauvages  de  Goiogwen 
avaient  fait  ce  méchant  coup ,  &  un  des  présents  qu'il 
offrait  fut  pour  raffermir  le  mai  ébranlé,  auprès  duquel 
devaient  se  tenir  les  conseils  entre  les  Français  &  les  na- 
tions Iroquoises.  M.  de  Maisonneuve,  en  homme  sage, 
reçut  les  présents ,  n'ayant  pas  encore  alors  assez  de 
lumière  sur  les  sentiments  de  ces  perfides,  qui  paraissaient 
fort  innocents  ;  néanmoins,  voulant  observer  de  plus  près 
leurs  démarches,  il  les  invita  à  demeurer  quelque  temps 
auprès  des  Français.  Mais  comme  ils  se  sentaient  cou- 
pables &  qu'ils  étaient,  disait-on,  camarades  des  assas- 
sins ;  voyant,  d'ailleurs,  qu'un  sauvage  d'Onnontagué  était 
dans  les  fers  au  Fort  de  Villemarie,  ils  s'enfuirent  durant 
la  nuit.  Sur  ces  entrefaites,  quelques  Algonquins,  qui 
étaient  allés  chasser  vers  les  îles  de  Richelieu,  tuèrent  un 
Onnontagué,  qu'ils  rencontrèrent  par  hasard  avec  un 
autre  qui  s'échappa  de  leurs  mains.  Celui-ci  s'étant  pré- 
senté à  Villemarie,  M.  de  Maisonneuve  le  fit  saisir  & 
mettre  aux  fers  comme  les  autres  ;  mais,  pour  ne  pas  com- 
promettre, par  ces  arreftations,  la  vie  &  la  liberté  des 
Pères  Jésuites  &  des  Français  résidant  à  Onnontagué,  il 
envoya,  dans  ce  pays,  l'un  des  prisonniers  avec  des  lettres 


4e  GUERRE.  IR0QU01S  ARRÊTÉS.  lÔSy. 


367 


adressées  aux  missionnaires.  Il  les  informait  du  massacre 
qui  venait  d'avoir  lieu  à  la  Pointe  Saint-Charles,  &  les 
priait  de  dire  aux  anciens  du  pays  qu'il  avait  arrêté  de 
leurs  gens  8:  les  détenait  sans  leur  faire  aucun  mal,  dési- 
rant de  savoir  si  l'attentat  sur  les  personnes  des  trois 
Français  de  Villemarie  n'avait  point  été  commis  par  leur 
jeunesse  ;  qu'en  attendant  l'éclaircissement  de  cette  affaire, 
ceux  qu'il  retenait  ainsi  seraient  traités  avec  douceur  (i). 


(î)Relationde  ï658, 


IV. 

m.  d'ailleboust  or- 
donne d'arrêter 
tous  les  iroojjois 
qu'on  peut  saisir. 


Immédiatement  après  le  meurtre,  M.  de  Maisonneuve 
dépêcha  un  canot  pour  en  donner  avis  aux  Trois-Rivières 
6c  à  Québec,  &;  informer  les  Gouverneurs  de  ces  deux 
poftes  de  la  ligne  de  conduite  qu'il  allait  tenir,  &  que  la 
prudence  demandait  dans  des  circonftances  si  alarmantes. 
Aux  Trois-Rivières,  on  arrêta  aussitôt  douze  Agniers,  dont 
quelques-uns  furent  envoyés  à  Québec;  &,  le  Ier  novembre, 
M.  d'Aillebouft,  qui  tenait  alors  la  place  de  M.  de  Lauson- 
Charny,  ayant  reçu  les  lettres  de  M.  de  Maisonneuve, 
donna  ordre  aussi  lui-même  d'arrêter,  dans  toutes  les 
habitations  Françaises,  tous  les  Iroquois  qui  s'y  présente- 
raient, quelle  que  fût  leur  nation.  Le  5  du  même  mois,  il 
assembla  les  Français,  ainsi  que  les  Algonquins  &  les 
Hurons,  pour  leur  communiquer  le  dessein  qu'il  avait 
d'envoyer  à  Agnié  deux  prisonniers  de  cette  nation,  afin 
d'informer  les  anciens  du  motif  de  l'arreftation  des  autres. 
Il  leur  faisait  dire  qu'on  avait  tué  trois  Français  à  Ville- 
marie, les  meurtriers  étant  au  nombre  de  trente,  quoiqu'il 
n'en  eût  pas  paru  autant;  que,  les  parents  des  défunts 
ayant  voulu  se  venger  sur  les  Agniers  qui  étaient  aux 
Trois-Rivières,  on  s'y  était  opposé  de  la  part  du  Gouver- 
neur général;  mais  qu'on  avait  saisi  ces  Agniers  pour  sa- 
voir des  anciens  de  leur  nation  si  ce  meurtre'  n'avait  pas 
été  commis  par  leur  jeunesse  (2).  Cependant,  dès  que  la  (2) Relation  de  1 658, 
nouvelle  de  ces  meurtres  se  fut  répandue  à  Québec,  les  p-  2- 
Français  de  ce  pofte  craignirent  que  les  cinq  nations  Iro- 
quoises  ne  s'unissent  ensemble  pour  ruiner  la  colonie,  &, 
considérant  cet  attentat  comme  une  déclaration  de  guerre, 


368    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


DETENUS  DANS 
FERS. 


on  se  mit  à  faire  la  garde,  afin  de  n'être  pas  surpris.  Le 
P.  Ragueneau  rapporte,  en  effet,  que  les  sauvages  d'On- 
neiout,  revenus  dans  leur  pays,  y  avaient  porté  comme  en 
triomphe  les  chevelures  des  trois  Montréaliftes,  dans  leur 

(1)  Relationde  1 658,  x    ,  .  ,  .         ;  ' 

F>  3<  bourgade,  pour  marque  de  guerre  déclarée  (i). 

v. 

ambassadeurs  agniers        Cependant  les  lettres  envoyées  par  M.  de  Maison- 

QUI  DEMANDENT  AVEC  .      s-\  .    ,  r  .  •     ,  ■  -r^y 

insolence  la  Li-  neuve  a  Onnontague  ne  lurent  point  remises  aux  Pères 
berté  des  leurs,  Jésuites.  Bien  plus,  par  une  déloyauté  atroce,  le  sauvage 
de  cette  nation  qui  en  avait  été  chargé,  au  lieu  de  rap- 
porter aux  anciens  les  paroles  de  ce  Gouverneur,  leur  dit 
que  les  Français  venaient  de  se  lier  principalement  avec 
les  Algonquins  pour  leur  faire  la  guerre,  &  que  même  ils 
avaient  tué  son  compagnon  vers  les  îles  Richelieu.  Il  n'en 
fallait  pas  davantage  pour  animer  les  Onnontagués  contre 
les  Français  résidant  dans  ce  pays  ;  mais,  avant  de  tomber 
sur  eux,  ils  voulurent  se  concerter  avec  les  Agniers.  Ceux- 
ci,  qui  ne  pouvaient,  non  plus  que  les  autres,  souffrir  la 
détention  de  leurs  gens ,  la  regardant  comme  très-in- 

(2)  Relation  de  1 658,  jufte  (2),  envoyèrent,  pour  demander  leur  délivrance, 
p-11'12,  trois  ambassadeurs,  qui  arrivèrent  à  Québec  le  3  jan- 
vier i658/&  auxquels  M.  d'Aillebouft  donna  audience  le 
4  du  mois  suivant.  Le  plus  âgé  des  trois,  tirant  neuf  col- 
liers de  porcelaine,  en  présenta  sept  au  Gouverneur  &  les 
deux  autres  aux  Hurons  &  aux  Algonquins.  Dans  sa  ha- 
rangue, il  protefta  ne  savoir  qui  avait  commis  le  meurtre 
des  trois  Français  à  Villemarie,  ajoutant  que  ce  pouvait 
être  des  sauvages  de  Sonnontouan,  d'Onnontagué  ou 
d'Onneiout,  mais  que  ceux  d'Agnié  étaient  innocents  de 
ce  crime.  Il  demanda  donc  à  M.  d'Aillebouft  qu'il  rompît 
les  fers  des  Agniers  détenus  &  leur  fournît  les  choses  né- 
cessaires pour  leur  retour.  Quant  aux  Algonquins  &  aux 
Hurons,  il  les  interpella  sur  leurs  sentiments  à  l'égard  des 
Agniers,  se  promettant  bien  à  lui-même  qu'ils  ne  lui  fe- 
raient aucun  mal  dans  la  maison  du  Gouverneur  :  «  Cache 
«  ta  hache  &  ton  couteau,  si  tu  en  as,  dit-il  ;  car  tu  lui 
«  ferais  honte  en  me  blessant.  » 


BOUST  AUX  AMBASSA- 
DEURS. 


4e  GUERRE.   AMBASSADEURS  AGNIERS  A  QUÉBEC.  36q 

VT. 

M.  d'Aillebouft,  jugeant  qu'il  était  de  son  honneur  de  réponse  de  m.  d'aillé 
réprimer  l'audace  &  l'insolence  de  ces  barbares,  assembla 
d'abord  les  Français,  &  ensuite  les  Hurons  avec  les  Al- 
gonquins, pour  arrêter  de  concert  la  réponse  qu'il  voulait 
leur  faire;  8c  enfin,  le  12  février,  les  ayant  tous  réunis 
dans  une  grande  salle,  où  les  trois  députés  d'Agnié  furent 
introduits,  il  leur  fit  interpréter  publiquement  sa  réponse. 
Il  avait  eu  soin  de  la  mettre  par  écrit,  &  l'on  va  voir  qu'elle 
faisait  un  singulier  contraire  avec  celle  de  M.  de  Lauson- 
Charny,  quelques  mois  auparavant.  «  C'eft  chose  étrange 

*  que  toi,  Agnier,  tu  me  traites  comme  si  j'étais  ton  captif. 

*  Tu  me  tues;  moi,  qui  suis  Français,  je  crie  :  On  m'a 

*  tué.  Tais-toi,  me  dis-tu,  nous  sommes  bons  amis,  8c  tu 
«  me  jettes  un  collier  de  porcelaine  comme  en  me  flattant 
«  8c  en  te  moquant.  Sache  que  le  Français  tirera  raison 
«  de  ta  perfidie,  qui  dure  depuis  si  longtemps.  Il  n'a  qu'un 
«  met  à  te  dire,  le  voici  :  Fais  satisfaction,  ou  dis  qui  a 
«  commis  le  meurtre.  Tu  sais  bien  que  ton  armée  est  en 
«  campagne,  8c  cependant  tu  crois  m'amuser  avec  un  col- 
«  lier  de  porcelaine.  Le  sang  de  mes  frères  crie  bien  haut; 
«  si  bientôt  je  ne  suis  apaisé,  je  tirerai  vengeance  de  leur 
«  mort.  Tu  es  si  effronté  que  tu  oses  bien  redemander 

*  quelques  haches  8c  quelques  haillons  qu'on  a  pris  à  tes 
«  gens  ;  as-tu  rapporté  ce  que  tes  compatriotes  ont  pillé , 
«  ce  que  vous  avez  volé,  depuis  deux  ans,  dans  les  mai- 
«  sons  Françaises?  Si  tu  veux  la  paix,  faisons  d'abord  la 
«  guerre.  Le  Français  ne  sait  ce  que  c'eft:  que  de  craindre, 
«  quand  une  fois  la  guerre  eft  résolue.  Tu  demandes  aux 
«  Algonquins  8c  aux  Hurons  ce  qu'ils  ont  dans  le  cœur. 
«  Ton  frère  l'Onnontagué  a  tué  les  Hurons,  8c  toi,  tu  ve- 
«  nais  pour  massacrer  les  Algonquins;  8c  tu  oses  leur  de- 
«  mander  ce  qu'ils,  ont  dans  le  cœur  !  Ils  souffrent  que  je 
«  te  conserve  la  vie  parce  qu'ils  m'obéissent,  8c,  s'ils 
«  n'avaient  pas  du  respect  pour  moi,  le  collier  dont  tu 

*  leur  as  fait  présent  aurait  servi  de  licou  pour  t'étran- 

«  gler  (1).  »  Les  députés  Agniers,  voyant  que  l'assemblée  f  1  )  Relation  vie  i658, 
commençait  à  se  séparer  8c  qu'on  ne  parlait  point  de  les  P-  l3> 

TOMK   H.  24 


370    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


renvoyer  dans  leur  pays,  firent  encore  deux  présents,  par 
l'un  desquels  ils  promirent,  si  M.  d'Aillebouft  voulait  les 
laisser  aller,  de  revenir  au  printemps,  en  ramenant  avec 
eux  le  P.  Le  Moyne,  qui  était  toujours  à  Agnié,  &  les 
0)  Relation  de  i&58,  meurtriers  des  trois  Montréalittes.  On  les  laissa  partir  (1). 

vu. 

COALITION  DE  TOUTES  Pendant  qu'à  Québec  on  faisait  ces  assemblées,  on 

les  nations  iROQuoi-  tint  £  Agnié,  au  mois  de  février  i658,  un  conseil  fort  se- 

SES    POUR    DÉTRUIRE  ,  ,  <  '•  t  1 

les  français.  cret,  ou  se  trouvèrent,  en  tres-petit  nombre,  des  anciens 
de  toutes  les  nations  Iroquoises.  On  y  résolut  de  faire  une 
guerre  implacable  aux  Français,  dès  qu'on  aurait  retiré  de 
leurs  mains  les  prisonniers  Iroquois,  en  commençant 
par  faire  main-basse  sur  les  Jésuites  &  les  autres  Français 
résidant  près  d'Onnontagué  ;  &  on  convint  que,  si  M.  d'Ail- 
lebouft ne  relâchait  point  les  captifs,  on  tuerait  une  partie 
des  missionnaires  &  des  Français,  &  qu'on  mettrait  l'autre 
dans  les  liens  pour  en  faire  l'échange  avec  les  Iroquois 

(^Reiationdei658,  détenus  dans  les  prisons  Françaises  (2).  En  exécution  de 
p-  I4<  ce  conseil,  diverses  bandes  Iroquoises  se  mirent  en  cam- 

pagne avant  la  fin  du  même  mois  :  deux  cents  Agniers, 
d'une  part,  quarante  Onneiouts,  d'une  autre,  &  quelques 
troupes  d'Onnontagué,  prirent  les  devants,  pendant  qu'on 

(3)  nid.  p.-3.  assemblait  le  gros  de  l'armée  (3).  Ce  fut  un  trait  de  provi- 
dence que  les  cinquante  Onnontagués  descendus  à  Québec 
pour  enlever  les  derniers  relies  des  Hurons,  comme  nous 
l'avons  dit  déjà,  eussent  pris  le  parti  de  passer  l'hiver  au- 
près d'eux,  en  attendant  le  retour  du  printemps;  car  cette 
résolution  fut  le  salut  de  tous  les  Français  résidant  à  On- 
nontagué.  «  Ils  nous  sauvèrent  par  là  la  vie  sans  y  penser, 
«  dit  le  P.  Ragueneau,  parce  que  leurs  compatriotes  vou- 
«  laient  attendre  leur  retour  avant  d'exercer  sur  nous  ce 

(  )  ibid.,  p.  s.  «  dernier  acte  d'hoftilité  (4) .  »  De  leur  côté,  les  Agniers 
aussi  jugèrent  à  propos  de  dissimuler  jusqu'à  ce  que,  par 
le  renvoi  du  P.  Le  Moyne,  qui  était  chez  eux,  ils  eussent 
obtenu  la  délivrance  de  leurs  gens,  se  proposant  de  dé- 
charger ensuite  les  premiers  coups  de  leur  fureur  sur  les 
Français'  résidant  à  Onnontagué,  &  ensuite,  sous  ombre 


DANGER  DES   FRANÇAIS  A  ONNONTAGUÉ.    1 658.         3j  l 


d'amitié,  d'aller  fondre  sur  les  habitations  Françaises  (i),  (0  Relation  de  1 658, 
8c,  après  les  avoir  pillées,  d'y  mettre  tout  à  feu  &  à    "(2j  Lettres  de  Marie 

San0"  (v}  ^e   l''ncarnation ,  p. 

&  V~;'  535,  53g. 

Les  missionnaires  d'Onnontagué,  apprenant,  par  un  VIIL 

-  ,       ,    .  .  .  ,  .  LES    MISSIONNAIRES  ET 

Iroquois  chrétien,  le  complot  qu  on  tramait  contre  eux,  en  LES  FRAN  D,0N_ 
donnèrent  avis  à  Québec  8c  cherchèrent  les  moyens  de  nontagué  se  dispo- 
s'échapper  du  pays  (3).  C'était  d'ailleurs  une  nécessité    sent  a  s*enfuir  se- 

t  t  r      J         \     I  _  CRETEMENT. 

pour  eux  de  prendre  ce  parti,  puisque  déjà  les  Français  Lettres  de  Marie 
voulaient  s'enfuir  dans  les  bois,  8c  que,  sur  dix  soldats  de  l'Incarnation.  Re- 
dont  se  composait  la  garnison,  neuf  étaient  résolus  d'aban-  lat:on  de  l6:)8- 
donner  le  porte.  Ils  jugèrent  donc  tous  qu'ils  devaient  se 
retirer  de  compagnie  (4),  afin  d'assurer  le  succès  de  leur  (4!  ibid.,  p.  3. 
évasion.  La  difficulté  était  de  l'effectuer  sans  en  donner 
connaissance  aux  Iroquois,  le  moindre  soupçon  devant 
hâter  8c  attirer  le  malheur  qu'ils  voulaient  fuir.  Mais  com- 
ment sortir  du  pays,  étant  dépourvus  de  canots,  de  mate- 
lots, 8c  ayant  d'ailleurs  à  passer  par  des  précipices  où  une 
douzaine  d'Iroquois  auraient  pu  défaire  aisément  toute 
cette  troupe  (5)?  Pour  suppléer  au  défaut  des  canots,  on  (5)  ibid.,  p.  3,  4. 
se  mit  à  conftruire,  en  cachette  &  dans  le  grenier,  deux 
bateaux  qui  tirassent  fort  peu  d'eau  8c  pussent  porter 
chacLin  quatorze  ou  quinze  hommes,  8c  la  valeur  de  quinze 
à  seize  cents  livres  pesant.  Enfin  l'on  parvint  à  se  procurer 
encore  quatre  canots  à  l' Algonquine  8c  quatre  à  l'Iroquoise, 
qui,  avec  les  deux  bateaux,  devaient  composer  la  petite 
flotte.  «  Il  n'était  pas  aisé  de  faire  l'embarquement  sans 
être  aperçus  des  Iroquois,  qui  nous  obsédaient  conti- 
nuellement, rapporte  le  P.  Ragueneau.  Le  transport  des 
bateaux,  des  canots  8c  de  tout  l'équipage  ne  pouvait  pas 
se  faire  sans  un  grand  bruit,  8c  néanmoins,  sans  le  se- 
cret, il  n'y  avait  rien  à  espérer  qu'un  massacre  général 
de  tous  tant  que  nous  étions,  au  moment  que  Ton  se 
fût  aperçu  que  nous  eussions  la  moindre  pensée  de 
nous  retirer.  Pour  cela,  nous  invitâmes  tous  les  sau- 
vages qui  étaient  proche  de  nous  à  un  feftin  solennel, 
où  nous  employâmes  toute  notre  industrie  8c  n'épar- 


3y2    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


( n Relation 'de  1 65 8,  "  Snâmes  ni  le  son  des  tambours,  ni  les  inftruments  de 
p.  7.  «  musique,  pour  les  endormir  par  un  charme  innocent  (i).  » 

IX. 

fest.n  a  tout  manger        Voici  comment  le  raconte  la  Mère  Marie  de  l'In- 

POUR  SURPRENDRE  LA  ', 

vigilance  des  iro-  carnation,  Un  jeune  français,  adopté  par  un  Iroquois 
QU0IS-  de  réputation,  feignit  d'avoir  songé  qu'il  mourrait  si  l'on 

ne  faisait  un  feftin  à  tout  manger,  selon  les  idées  superfti- 
tieuses  de  ces  barbares.  «  Tu  ne  mourras  pas,  lui  répond 
«  son  père  adoptif;  prépare-nous  donc  ce  feftin,  &  nous 
«  mangerons  tout.  »  Les  Jésuites  lui  donnèrent  les  porcs 
qu'ils  faisaient  nourrir  &  les  provisions  qu'ils  avaient 
d'outardes,  de  poissons  &  autres;  tout  cela,  joint  à  ce  que 
le  jeune  Français  put  se  procurer  ailleurs,  fit  la  matière 
de  ce  feftin,  qui  eut  lieu  pendant  la  nuit.  Tous  les  convives 
se  remplirent,  en  effet,  de  telle  sorte  que,  n'en  pouvant 
plus,  ils  conjuraient  le  jeune  homme  d'avoir  pitié  d'eux  8c 
de  les  envoyer  se  reposer.  Je  mourrai  donc,  répondait-il, 
&,  à  ce  mot  mourir,  ils  continuaient  tous  de  manger  malgré 
eux.  En  même  temps,  celui  qui  présidait  au  feftin  faisait 
jouer  les  flûtes,  les  trompettes,  les  tambours,  afin  de 
charmer  l'ennui  d'un  si  long  repas  &  d'exciter  les  convives 

(2)  Mariedei'incar-  à  danser  (2)  .  Ce  jeune  homme  surtout  jouait  son  jeu  avec 
nation,  p.  5. 16.  •       t^nt  Adresse  &  de  succès,  que  chacun  voulait  contribuer 

à  la  joie  publique;  c'était  à  qui  jetterait  des  cris  plus  per- 
çants, tantôt  de  guerre,  tantôt  d'allégresse.  Par  complai- 
sance pour  lui,  les  sauvages  chantaient  &  dansaient  à  la 
Française,  tandis  que  les  Français  dansaient  à  la  sauvage. 
Enfin,  pour  les  animer  de  plus  en  plus,  on  diftribua  des 
présents  à  ceux  qui  jouaient  le  mieux  leur  personnage  & 
qui  faisaient  le  plus  de  bruit,  afin  d'étouffer  par  là  celui 
qu'une  quarantaine  de  Français  faisaient  au  dehors  dans 
le  transport  de  tout  leur  équipage. 

x. 

LES  MISSIONNAIRES  ET  L'embarquement  s'étant  fait  de  la  sorte,  le  feftin  finit 

à  point  nommé  (3),  c'eft-à-dire  que  le  jeune  Français  dit 
alors  à  son  père  adoptif  :  «  C'en  est  fait,  j'ai  pitié  de  vous: 

(3)  Relationde  i658,  ,F  r.  .  '  '       r.    ,  .      .  ' 

p.  7.  «  cessez  de  manger,  je  ne  mourrai  pas.  Je  vais  taire  jouer 


LES  FRANCIS  S  EN- 
FUIENT A  PETIT  BRUIT. 


4e  GUERRE.   RETRAITE  d'oNNONTAGUÉ.    1 658. 


incar- 
nation, p.  53'5; 


(i  d'un  doux  inftrument  pour  vous  exciter  au  sommeil; 
«  mais  ne  vous  levez  demain  que  bien  tard,  &  dormez 
«  jusqu'à  ce  qu'on  vienne  vous  éveiller  pour  les  prières.  » 
Après  ces  paroles,  on  commença  à  jouer  d'une  guitare  (i).  (r)Maned 
Les  convives  se  retirèrent  ensuite ,  8c ,  lorsque  les  mis 
sionnaires  8c  les  Français  virent  qu'ils  étaient  endormis, 
sortant  alors  de  la  maison  par  une  porte  de  derrière,  ils 
s'embarquèrent  à  petit  bruit  (2).  Heureusement  pour  eux,    (2)  Relation  de  1 658, 
il  neigea  toute  cette  nuit,  20  mars  1 658  (3),  ce  qui  fut  cause  p ' ^\  Ibi  _  4 
que,  le  lendemain,  les  Iroquois,  ne  voyant  pas  de  vertiges 
d'hommes  sur  la  neige,  n'eurent  pas  la  pensée  d'aller  à  leur 
poursuite,  ne  s'imaginant  pas  qu'ils  eussent  pu  s'embar- 
quer sur  le  lac  ,  dans  la  persuasion  où  ils  étaient  qu'ils    (4- Marie  de  i:mca~- 
n'avaient  aucun  moyen  de  transport  (4)  (*).  n-tion,P.  537. 

XI. 

Cependant  ce  petit  lac,  sur  lequel  ils  voguaient  en  les. fugitifs  arrivent 
silence,  dans  les  ténèbres  de  la  nuit,  se  gelait  à  mesure 
qu'ils  avançaient ,  8c  ils  craignirent  d'abord  qu'après 
avoir  évité  les  feux  des  Iroquois,  ils. ne  fussent  arrêtés  en 
chemin  par  la  glace  (5).  Le  lac  étant  pris,  les  bateaux  se  (5)Reiationdei658, 
suivaient  tous  en  queue,  après  le  premier  qui  ouvrait  la  p"  '' 
route  aux  autres  (6).  Ils  avaient  fait  ainsi  dix  lieues  de     (6)  Marie  de  rincar 
chemin,  lorsque,  arrivés  à  un  précipice  affreux,  ils  furent  na  lon'  p"  " /' 
obligés  de  mettre  pied  à  terre  8c  de  porter,  l'espace  de 
quatre  heures,  leurs  bagages  8c  leurs  bateaux  par  des  che- 
mins perdus,  couverts  d'une  forêt  épaisse,  où  les  Iro- 
quois eussent  pu  sans  peine  les  arrêter.  Ils  continuèrent 
néanmoins  leur  route,  la  nuit  8c  tout  le  jour  suivant;  8c, 


(*)  Des  sauvages  d'Onnontagué,  qui  furent  faits  prisonniers  dans 
la  suite,  rapportèrent  que  les  Français,  pour  n'être  pas  poursuivis 
dans  leur  fuite,  avaient  mis  sur  les  murs  du  Fort  conftruit  par  eux 
quantité  d'hommes  de  paille,  auxquels  ils  avaient  attaché  des  bâtons 
en  guise  de  fusils.  Mais  que,  le  lendemain,  les  Onnontagués,  ayant 
remarqué  que  c;s  hommes  ne  remuaient  point  &  qu'on  n'entendait  Deuxième  Mé 

plus  le  bruit  ordinaire,  escaladèrent  le  Fort,  pillèrent  ce  qui  était  mojre  de  jy]_  d'Allet. 
refté,  renversèrent  les  murailles  &  firent  des  cris  de  joie,  comme  pour  cEuvres  d'Arnault, 
la  plus  signalée  victoire  qu'ils  eussent  jamais  remportée  (7).  t.  xxxiv,  p.  734. 


374    IlC  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


après  avoir  franchi  des  précipices  &  des  chutes  d'eau 
effroyables,  arrivèrent,  le  soir,  au  grand  lac  Ontario,  à 

(1)  Reiationde  i658.  vingt  lieues  du  point  de  leur  départ  (i).  Le  relie  du  voyage 

ne  put  se  faire  qu'avec  des  difficultés  extrêmes,  au  milieu 
de  précipices  &  d'énormes  rochers  qui,  après  avoir  élevé 
des  montagnes  d'eau,  les  jetaient  dans  autant  d'abîmes. 
Aussi  de  cinquante-trois  Français  dont  se  composait  le 

(2)  ibïd.,  p.  8.       convoi,  ii  y  en  eut  trois  qui  périrent  dans  ces  gouffres  (2). 

Enfin,  le  3  avril,  à  l'entrée  de  la  nuit,  ils  abordèrent  à 
Villemarie,  &  il  eft  à  remarquer  que,  le  fleuve  Saint-Lau- 
rent n'ayant  débàclé  que  le  jour  même,  les  glaces  les  eus- 
sent arrêtés  s'ils  fussent  arrivés  un  jour  plus  tôt.  Ce  fut  là 
que  ces  fugitifs  commencèrent  à  respirer  en  assurance; 
du  moins  plusieurs  ne  revinrent  qu'alors  de  leurs  juftes 
&  continuelles  frayeurs.  «  Cinquante  Français,  dit  M.  Dol- 
«  lier  de  Casson,  abordèrent  ici  sous  le  commandement 
«  de  M.  du  Puis,  avec  les  Pères  Jésuites,  qui  avaient  été 
«  obligés  de  quitter  la  mission  d'Onnontagué,  crainte  d'y 
«  être  brûlés  cruellement  par  les  Iroquois.  Plusieurs  de 
«  leurs  gens,  moins  disposés  qu'eux  à  ce  genre  de  mort, 
«  eurent  une  telle  frayeur,  ajoute-t-il,  qu'ils  n'en  furent 
«  guéris  qu'à  la  vue  de  Montréal,  qui  a  fait  plusieurs  fois 

(3)  Histoire  du  Mont-         ,  1111  ■       1  /o\ 

réai,  i657-i658.-       «  de  semblables  miracles  (3).  » 

XII. 

accueil  que  les  FUGi-        Mais  comme  le  fleuve  n'était  pas  encore  dégelé  au- 
tifs  reçoivent  a  dessous     ce  p0fte  toute  la  troupe,  obligée  d'y  séjourner 

VILLEMARIE.  r  r      7  J  1         ■  /É\ 

(4)  Reiationde  i458,  quatorze  jours  (4),  fut  reçue  avec  une  grande  chanté  (5); 
P.  8.  on  en  logea  une  partie  au  Fort,  &  les  prêtres  de  Saint*- 

{b)ibid.,  P.  16.  Sulpice,  qui  demeuraient  encore  à  l'Hôpital,  prirent  avec 
(6)  Hiiioire  du  Mont-  eux  le  refle  (6).  De  leur  côté,  les  colons  de  Villemarie  & 
réai,  1 6o7-58.  jes  autres^  jes  VOyant  ainsi  échappés  d'un  si  imminent 

péril,  furent  délivrés  eux-mêmes  des  anxiétés  mortelles 
qui  les  avaient  accablés  jusqu'alors  &  retenus  dans  une 
nécessaire,  mais  désolante  inaction  ;  car  la  pensée  que 
cinquante-trois  Français  étaient  au  cœur  du  pays  des  Iro- 
quois, les  avait  obligés  à  souffrir,  de  la  part  des  sauvages 
de  ces  nations,  les  traitements  les  plus  insupportables, 


4e  GUERRE.   RETRAITE  D'ONNONTAGUÉ.     l658.  3^5 


sans  oser  réprimer  leur  insolence,  de  peur  que  le  contre- 
coup n'en  retombât  sur  les  Français  qui  étaient  à  la  dis- 
crétion de  ces  barbares  (i).  Le  17  avril,  les  fugitifs  arri- 
vèrent aux  Trois-Rivières,  d'où  les  glaces  n'étaient  parties 
non  plus  que  le  jour  précédent,  &  enfin  ils  mirent  pied 
à  terre  à  Québec  le  mardi  de  Pâques  (2),  23  du  même 
mois  (3)  (*).  «  Certainement  il  était  bien  temps  d'arriver, 
«  dit  le  P.  Ragueneau;  nous  apprîmes  à  Montréal  que 
«  deux  cents  Agniers,  venus  en  guerre,  étaient  proche  de 
«  là  ;  &  même,  par  les  chemins,  nous  avions  aperçu  les 
«  pilles  &  vu  les  feux  de  quelques  bandes  détachées,  qui 
«  nous  eussent  fait  un  mauvais  parti,  si  nous  n'eussions 


(1)  Relation  de  1 653, 
p.  4. 


(2)  Jbid.,  p.  8. 

(3)  Ibid.,p.  16. 


(*)  Lorsque  les  Français  fugitifs  arrivèrent  à  Québec,  M.  d'Allet, 
qui  était  alors  dans  cette  ville,  où  M.  de  Queylus  faisait  les  fonctions 
de  curé,  rapporte  que  le  P.  Ragueneau,  à  son  retour  d'Onnontagué, 
ne  fut  pas  beaucoup  plaint,  malgré  les  dangers  imminents  qu'il  avait 
courus.  Une  disposition  si  étonnante  de  la  part  des  habitants  de 
Québec  peut  bien  avoir  eu  pour  motif  le  mauvais  succès  de  cette 
entreprise,  qui  avait  beaucoup  coûté  au  pays,  &  la  perte  des  trois 
hommes  morts  en  chemin.  Mais  ce  qui  devait  la  fortifier  encore, 
c'était  que  l'établissement  d'Onnontagué,  que,  par  prudence,  on  avait 
voulu  protéger,  au.  milieu  du  pays  des  Iroquois,  par  une  garnison 
armée  &  par  la  cùnftruction  d'un  Fort,  n'avait  pas  eu,  dans  son  prin- 
cipe, l'approbation  de  tout  le  monde.  Du  moins,  M.  d'Allet  raconte, 
d'après  ce  qu'il  avait  entendu  dire,  qu'en  l'entreprenant  de  la  sorte, 
le  P.  Ragueneau  suivit  son  sentiment  particulier  plutôt  que  celui  de 
M.  de  Lauson,  alors  Gouverneur  général,  qui  ne  lui  donna  des  soldats 
qu'à  regret  (4).  Le  P.  Dequen  rapporte,  dans  son  journal,  sous  la  date 
du  20  octobre  1657,  que  M.  d'Aillebouft,  qui  faisait  les  fonctions  de 
Gouverneur  général,  se  plaignait  à  lui  de  ce  qu'il  ne  lui  communiquait 
pas  les  affaires  qui  regardaient  la  mission  d'Onnontagué  (5).  Peut- 
être  pourrait-on  conclure  de  là  que  M.  d'Ailleboult,  de  son  côté,  ne 
goûtait  pas  non  plus  cette  entreprise,  avant  même  qu'on  en  eût  appris 
la  cataftrophe.  Il  était  difficile,  en  effet,  qu'un  homme  de  cœur  comme 
lui  eût  pu  approuver  cet  établissement  humiliant,  qui  fut  de  la  part 
des  Français  un  acte  de  faiblesse  &  pour  les  Iroquois  un  vrai  triomphe: 
ces  barbares,  qui  se  voyaient  par  là  en  état  de  nous  faire  la  loi,  en 
étant  devenus  plus  insolents.  De  son  côté,  M.  d'Argenson  écrivait,  le 
5  septembre  i658  :  «  De  blâmer  ou  d'approuver  leur  retraite  d'On- 
«  nontagué,  ce  n'eft  pas  à  moi.  Ce  qu'il  y  a  de  fâcheux,  c'eft  de  se 
«  retirerd'un  pays  sans  ordre  &  sans  aucun  fruit  de  la  grande  dépense 
«  qu'on  y  a  faite  (6).  » 


(4)  Deuxième  Mé- 
moire de  M.  d'Allet, 
Œuvres  d'Arnault, 
t.  xxxiv,  p.  734. 

(5)  Journal  des  Jé- 
suites, 20  oct.  1657. 


(6)  Emplois  du  vi- 
comte d'Argenson,  5 
sept.  1 658.  fol.  41, 
46. 


IMPARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

(0  Relation  de  1 653  «  hâté  notre  marche  (1).  »  Aussi,  M.  de  Laval,  dans  la 
relation  qu'il  envoya  au  Pape  en  1660,  tenait-il  leur  déli- 
vrance pour  miraculeuse.  «  Chez  les  Iroquois,  nos  enne- 
«  mis,  écrivait-il,  il  y  a  beaucoup  de  chrétiens  néophytes, 
«  hommes  &  femmes,  la  plupart  Hurons,  qui  gémissent 
«  dans  un  dur  esclavage.  Les  missionnaires  y  avaient 
«  pénétré  les  années  précédentes,  par  l'effet  d'un  grand 
«  zèle,  après  la  paix  conclue,  quoique  les  Français  soupçon- 
«  nassent  les  Iroquois  de  vouloir  user  à  leur  égard  de  toute 
«  sorte  de  fraudes  &  de  ruses.  Ce  soupçon  n'a  été  que  trop 
(z)  Archives  de  la  «  fondé  :  plus  de  cinquante  Français,  qui  étaient  au  milieu 
Propagande.Voi.^me-  ((  jes  ennemis,  depuis  presque  deux  ans,  ont  été  délivrés 

rica,  3.  Canada,  i3b.  x  .  .  . 

Reiat.,  art.  16,  foi.  s.  «  du  péril  par  une  providence  si  douce  &  si  admirable, 

«  que  leur  évasion  eft  au-dessus  de  toute  la  prudence  &  de 

«  tous  les  efforts  naturels  des  hommes  (2).  » 


HOSTILITES     D  IROQUOIS 
ONNEIOUTS  ;  ILS  SONT 


xiii.  Une  bande  de  sauvages  d'Onneiout,  partis  avant  que 

les  Français  d'Onnontagué  fussent  sortis  du  pays,  se  pré- 
REPOUSSÉS  A  VILLE-  sentèrent,  de  leur  côté,  aux  Trois-Rivières  ;  &  le  jeudi 
MAEIE>  i3  juin,  à  cinq  heures  du  matin,  six  de  ces  Iroquois,  qui 

parurent  dans  un  canot,  prirent  trois  Français  de  ce  porte 
qui  ne  faisaient  que  d'en  sortir  pour  aller  au  travail,  sans 
que  les  habitants  pussent  leur  donner  aucun  secours , 

(3)  Rcianonde  i658,  quoique  ces  barbares  les  entraînassent  à  la  vue  de  tous  (3). 
p'  4'  Ils  conduisirent  avec  eux  les  trois  captifs  dans  l'île  de 

Montréal  ;  mais  là,  ayant  voulu  attaquer  des  colons,  ces 
Iroquois  furent  répoussés  &  perdirent  un  homme  qui  fut 
tué  sur  la  place.  Cet  échec  les  irrita  si  fort,  qu'ils  brû- 

(4)  ibid.,  p.  16,  i7.  lèrent,  dans  le  lieu  même,  l'un  des  trois  Français  des 

.Tournai  des  Jésuites,  „     .  . ,  v  ,        ,  , 

17  juin  i658.  1  rois-Rivieres,  &  emmenèrent  les  deux  autres  dans  leur 

(5)  ibid.,  12  juillet  Pays?  où  ils  les  firent,  dit-on,  mourir  à  petit  feu  (4).  Nous 
lG58-  ne  connaissons  pas  les  particularités,  de  l'attaque  que  ces 

barbares  firent  contre  les  colons  de  Villemarie;  nous  lisons 
seulement,  dans  le  Journal  des  Jésuites,  que  les  Iroquois 
y  furent  vaillamment  repousses  (5). 


xiv. 

LES  AGNIERS  RAMÈNENT 


Les  trois  députés  Agniers,  à  qui  M.  d'Aillebouft  avait 


4e  GUERRE.    HOSTILITÉS.    1 658. 

donné  audience  au  mois  de  février  précédent,  avaient    LE  PÈRE  LE  m°™e 

-,  •  ,  ET     DEMANDENT  LA 

promis,  comme  on  1  a  vu,  de  ramener  au  printemps  le    LIBERTE-  des  prison- 
P.  Le  Moyne  8c  les  assassins  des  trois  Montréaliftes  ;  8c,    niers  de  leur  na 
sur  la  fin  du  mois  de  mai,  des  sauvages  de  cette  nation  TI0N' 
arrivèrent  à  Villemarie  avec  le  P.  Le  Moyne  seulement. 
Depuis  peu,  M.  de  Maisonneuve  avait  fait  mettre  aux  fers 
deux  sauvages  Agniers  ;  ceux  qui  conduisirent  le  P.  Le 
Moyne,  en  ayant  été  avertis,  le  prièrent  de  les  mettre  en 
liberté,  l'assurant  que  leurs  compatriotes  n'avaient  point 
rompu  la  paix  avec  les  colons  ;  6c,  en  effet,  ils  ne  s'étaient 
portés  à  aucun  acte  d'hoftilité  contre  eux  depuis  quatre 
ans  (i).  A  la  prière  de  ces  Agniers  &  à  celle  du  P.  Le    (i)  Marie  de  rincar- 
Moyne,  M.  de  Maisonneuve  relâcha  les  deux  prisonniers,  natl0n>  p- -^o- 
qui  descendirent  avec  les  autres  pour  se  rendre  à  Québec  ; 
8c  à  leur  passage  aux  Trois-Rivières,  le  Gouverneur  de  ce 
lieu  leur  adjoignit  cinq  autres  Agniers  pour  les  conduire 
au  Gouverneur  général.  Lorsque  ce  convoi  fut  arrivé  à 
Québec,  M.  d'Aillebouft  convoqua  une  assemblée  de  Fran- 
çais, de  Hurons  &  d'Algonquins  pour  entendre  ces  nou- 
veaux ambassadeurs.  Il  répondit  que  ceux  qui  avaient 
amené  le  P.  Le  Moyne  retourneraient  dans  leur  pays  avec 
quelques  prisonniers  8c  avec  des  présents,  pour  inviter 
les  anciens  à  aller  trouver  le  Gouverneur  général,  afin  de 
conclure  une  paix  universelle  entre  toutes  les  nations  ; 
mais  qu'en  attendant  on  retiendrait  toujours  dans  les  pri- 
sons Françaises  une  partie  des  Agniers,  qu'on  traiterait 
convenablement.  Ces  députés  repartirent  pour  leur  pays 
au  mois  de  juin  (2),  8c  ce  fut  par  là  que  M.  d'Aillebouff    (2)  Relation  de  i658, 
termina  son  adminiffration  en  remplacement  de  M.  d'Ar-  p-  i6- 
genson,  qui  enfin  arriva  à  Québec,  le  11  juillet  1 658, 
ainsi  qu'il  a  été  dit. 

xv. 

Mais,  comme  si  la  retraite  de  M.  d'Aillebouff  eût  hostilités  des  rec- 
haussé le  cœur  aux  Iroquois  8c  augmenté  leur  audace,  ils     Q-',0IS  A  a'JS9EC' 
osèrent  bien,  dès  le  lendemain  1 2,  tomber  sur  des  femmes 
Algonquines,  à  Québec  même.  M.  d'Argenson  était  sur 
le  point  de  se  mettre,  à  table,  lorsqu'on  crie  :  «  Aux  ar- 


IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


«  mes,  »  &  qu'on  annonce  que  les  Iroquois  tuent  des  Al- 
gonquins, dans  un  lieu  si  peu  éloigné  que,  des  maisons 
voisines,  on  entendait  les  voix  des  agresseurs  &  celles  des 
attaqués.  Il  quitte  aussitôt  la  compagnie  &  court  avec  des 
(0  Relation  de  i658,  hommes  armés  pour  donner  la  chasse  aux  Iroquois  (1). 

Ceux-ci  avaient  déjà  tué  une  femme  &  pris  deux  autres 
femmes  Algonquines,  avec  leurs  enfants.  Dans  cette  extré- 
mité, lune  des  deux  montra  tant  de  résolution  &  de  cou- 
rage, qu'elle  perça  de  son  couteau  le  ventre  d'un  de  ces 
Iroquois  ;  ce  qui  effraya  si  fort  les  autres,  qu'ils  laissèrent 
là  leurs  armes,  leurs  bagages,  les  femmes  &  les  enfants,  & 
prirent  la  fuite.  Ces  deux  femmes,  ainsi  délivrées,  appor- 
tèrent leur  butin  aux  pieds  de  M.  d'Argenson  ;  mais  Tune 
d'elles  avait  été  blessée  si  cruellement,  qu'elle  mourut 
(2) Lettres  de  Marie  quelque  temps  après  (2).  A  trois  jours  de  là,  le  i5  juillet, 
le  nouveau  Gouverneur  fut  encore  obligé  de  courir  à  l'en- 
nemi ;  il  n'en  trouva  que  les  piftes  ;  &,  après  six  heures 
de  marche,  il  prit  le  parti  de  ramener  ses  gens  à  Qué- 
bec (3).  Ces  hoftilités  étaient  journalières,  à  cause  de 
l'audace  des  Iroquois,  qui  semblait  allèr  toujours  crois- 
sant. La  Mère  de  l'Incarnation,  dans  une  lettre  du  24  août 
suivant,  en  rapportait  un  nouvel  acte,  dont  sa  commu- 
nauté fut  la  victime.  «  Un  grand  tourbillon,  accompagné 
d'un  coup  de  tonnerre,  dit-elle,  ayant  renversé  la  grange 
de  notre  métairie,  ainsi  que  notre  laboureur,  &  tué  nos 
bœufs,  il  ne  reftait  plus  en  ces  lieux-là,  éloignés  d'un 
demi-quart  de  lieue  de  notre  monaftère,  qu'une  petite 
maison  où  nos  gens  de  travail  avaient  coutume  de  se 
retirer.  Le  22  de  ce  mois,  sur  les  huit  heures  du  soir, 
des  Iroquois  ont  appelé,  de  loin,  un  jeune  homme  qui 
y  demeurait  seul  pour  y  faire  paître  nos  bœufs,  à  des- 
sein, comme  l'on  croit,  de  l'emmener  vif  :  ce  qu'ils 
avaient  fait  à  l'égard  d'un  vacher  quelques  jours  aupa- 
ravant. Ce  jeune  homme  en  demeura  si  effrayé,  qu'il 
quitta  la  maison  pour  aller  se  cacher  dans  les  halliers  de 
la  campagne.  Étant  revenu  à  soi,  il  nous  eft  venu  dire  ce 
qu'il  avait  entendu;  &  aussitôt  nos  gens,  au  nombre  de 


de  l'Incarnation,  lettre 
56e,  4  octobre  i658, 
p.  538.  —  Relation  de 
1 658,  p.  17. 

(3)  Ibid.,  p.  1 7. 


4e  GUERRE.   ÉTAT  DE  QUÉBEC.  l65c). 

dix,  sont  partis  pour  aller  défendre  la  place.  Mais  ils  sont 

arrivés  trop  tard,  ayant  trouvé  la  maison  en  feu  &  nos  (i)L.ettre&y,p. 

bœufs  disparus  (i).  »  24août  i658. 


XVI. 

M.  D'AR  jENSON  MANQUE 
d'hommes  POUR  RE- 


Quoique  la  colonie  Française  se  multipliât  considé- 
rablement, 8c  qu'au  rapport  de  cette  Religieuse,  le  pays,    pousser  les  Ïroopois 
quant  au  nombre  des  habitants,  ne  fût  plus  reconnais- 
sable  (2),  il  s'en  fallait  beaucoup,  comme  on  le  voit  par    (?)  Lettre  56-,  p. 
ces  détails,  qu'on  fût  en  assurance  à  Québec,  &  qu'on  pût  54°' 4  °a" l658" 
réduire  les  ennemis  à  leur  devoir.  «  La  plupart  de  nos 
«  gens,  lit-on  dans  sa  relation  de  1659  à  1660,  plus  accou- 
«  tumés  à  manier  la  houe  que  l'épée,  n'ont  pas  la  réso- 
«  lution  du  soldat.  Il  y  a  quelque  temps  que  M,  notre  Gou- 
«  verneur,  donnant,  en  chaloupes,  la  chasse  aux  ennemis 
«  &  se  voyant  proche  du  lieu  où  ils  s'étaient  retirés,  com- 
«  manda  qu'on  mît  pied  à  terre  :  personne  ne  branla.  Il 
«  se  jette  le  premier  à  l'eau  jusqu'au  ventre  :  tout  le  monde 
«  le  suivit  (3).  »  M.  d'Argenson  écrivait  lui-même  le  5  sep-    (3)  Relation  de  1660, 
tembre  1 658  :  «  Je  souhaiterais  que  nous  eussions  au-  p'  x 
«  tant  de  trêves  avec  les  Iroquois  qu'ils  nous  obligent 
«  souvent  à  les  suivre  (4).  Le  lendemain  de  mon  arrivée,    (4)  Emplois  du  u- 
«  nous  les  eûmes  sur  les  bras;  &,  trois  jours  après,  je  £°m|g  d'Argens°"3 
«  partis  avec  ce  qu'il  y  a  d'habitants  capables  de  pa- 
«  reille  course,  au  nombre  de  cent  soixante  (5)  (*).  Il  eft    (b)  ibid.,  foi.  44 
«  absolument  nécessaire  que  j'aie  sous  moi  deux  per- 
«  sonnes  à  qui  je  laisse  le  commandement,  lorsque  je  suis 
«  obligé  de  quitter  Québec  pour  tâcher  de  joindre  les  en- 
«  nemis,  &  même  que  je  puisse  envoyer  contre  eux  lors- 
«  qu'ils  sont  en  petit  nombre.  L'un  des  deux  com- 
«  manderait  en  mon  absence,  &  je  deftine  pour  cela 
«  M.  d'Aillebouft  des  Musseaux;  l'autre  serait  pour  com- 
«  mander  dans  le  Fort.  Un  appointement  de  mille  livres, 
«  que  je  diviserais  en  deux,  suffirait  pour  cela  (6).  mmd.,{o\.  43. 


(*)  La  relation  de  cette  année  1 65 8  eft  inexacte  en  portant  à 
deux  cent  cinquante  le  nombre  des  hommes  qui,  dans  cette  circons- 
tance, accompagnèrent  M.  d'Argenson. 


380   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


XVII. 

DÉFRICHEURS  NECES- 
SAIRES POUR  PRO- 
CURER LA  SÛRETÉ  DE 
QUÉBEC.  PAUVRETÉ  DU 
PAYS. 


(2)  Emplois  du  vi- 
comte d'Argenson  , 
fol.  36. 


(1)  Ibid.,  fol.  38. 


(3)  Ibid.,  M.  36, 3 7. 


(4)  Ibid.,  fol.  38. 
XVIII: 

FAIBLESSE  OU  M.  d'aR- 
GENSON  SE  VOIT  RÉ- 
DUIT. 


(5)  Marie  de  l'Incar- 
nation, 4  o£t.  1 658, 
lettre  56%  p.  538. 


«  Mais  les  Iroquois  me  donneraient  peu  d'inquiétude, 

«  si  nous  avions,  dans  le  magasin,  de  quoi  fournir  à  la 

«  dépense.  Voulez-vous  que  je  vous  dise,  en  un  mot,  ce 

«  qui  nous  serait  absolument  nécessaire  pour  bien  établir 

«  le  pays  &  l'empêcher  de  craindre  les  Iroquois?  Il  nous 

«  faudrait  cent  hommes  de  travail  transportés  ici  &  en- 

«  tretenus.  C'eft  le  plus  grand  secours  que  Ton  pût  donner 

«  à  ce  pays  &  le  vrai  moyen  d'appuyer  l'Évangile  (i). 

«  Un  fléau  aussi  dangereux  que  la  guerre  ell  la  pauvreté, 

«  sans  laquelle  nous  ne  serions  guère  en  crainte  ;  car  si 

«  nous  avions  de  quoi  entretenir  quelques  hommes,  je 

«  ferais  couper  tous  les  bois  les  plus  proches  qui  empè- 

«  chent  la  communication  de  plusieurs  habitations.  Je 

«  prévois  une  grande  difficulté  à  pouvoir  subsifter  dans 

«  ce  pays,  &  il  m'eft  difficile  d'aller  bien  loin  avec  mes 

«  appointements  (2).  Vous  ne  pouvez  vous  imaginer  la 

«  cherté  des  vivres,  outre  la  difficulté  qu'il  y  a  d'en  avoir. 

«  Les  habitants  sont  dans  une  extrême  pauvreté  &  tous 

«  insolvables  aux  marchands  (3).  Cette  pauvreté  procède, 

«  en  partie,  de  l'avilissement  de  la  traite;  &  il  faut  abso- 

«  lument  y  remédier,  en  obligeant  de  faire  la  traite  en 

«  commun  (4).  » 

Dans  cet  état  de  choses,  il  était  difficile  à  M.  d'Ar- 
genson d'opposer  aux  Iroquois  une-^igoureuse  résiftance  ; 
il  avait  cependant,  dans  ses  prisons,  vingt  &  un  des  plus 
fameux  des  Agniers,  qui,  tous,  étaient  fort  impatients  de 
se  voir  ainsi  à  l'étroit,  quoiqu'on  eût  soin  de  les  bien 
traiter.  Ils  le  prièrent  d'envoyer  l'un  d'eux  dans  leur  pays 
pour  renouer  la  paix  &  y  ramener  les  missionnaires  (5)  ; 
&  il  y  renvoya,  en  effet,  deux  Agniers  avec  quatre  présents. 
Par  l'un  de  ces  présents,  il  assurait  la  vie  des  prisonniers; 
par  le  second,  il  se  plaignait  de  ce  qu'ils  n'étaient  pas 
venus  au  pourparler  assigné  à  Villemarie  ;  le  troisième 
était  pour  se  plaindre  de  ce  qu'au  lieu  de  renvoyer  les 
prisonniers  Français,  ils  étaient,  au  contraire,  venus  en 
guerre  ;  enfin,  par  le  quatrième,  il  leur  témoignait  que  la 


4e  GUERRE.    ÉTAT  DE  Y1LLEMARIE.  l65g. 


38l 


retraite  d'Onnontagué  avait  été  faite  sans  animosité  (i).    (0  Emplois  du  vi- 

„ , ,  •     xr     11»  i         ii  ,         i      comte  d'Argenson. 

L  était  tout  ce  que  pouvait  M.  d  Argenson,  dans  1  état  de  Lett.  du  s  sept.  i65S. 
faiblesse  où  se  trouvait  alors  la  colonie.  Vers  ce  temps,  foi.  47. 
Yillemarie  remporta  cependant  quelque  léger  avantage 
sur  des  Iroquois  cTOrmontâguê,  venus  en  guerre  avec  le 
chef  de  cette  bourgade. 

XIX. 

Seize  de  ces  barbares  s'étant  mis  en  embuscade  près  état  de  villemarie  au 
de  Villemarie,  on  les  découvrit,  8c,  après  quelques  dé-    J1ILIEU  DE  CES  H0S- 

1  1  •  1  J-^.  1  ^  ■  TILITÉS. 

charges  de  mousqueterie,  on  leur  dit,  pour  les  attirer, 
qu'on  avait  de  leurs  gens  au  Fort.  La  chose  était  vraie 
dans  un  sens;  car,  depuis  un  an,  M.  de  Maisonneuve  y 
retenait  prisonnier  un  Onnontagué  &  sa  femme.  Les  autres 
furent  assez  crédules  pour  approcher;  on  fondit  alors  sur 
eux  :  deux  demeurèrent  sur  la  place,  &  quelques  autres 
furent  pris.  Le  surlendemain,  des  ambassadeurs  de  cette 
même  nation  arrivèrent  à  Villemarie,  ramenant  deux  Fran- 
çais; en  échange,  M.  de  Maisonneuve  leur  rendit  l'ancien 
prisonnier  8c  sa  femme,  avec  une  petite  fille  née  en  prison, 
8c  retint  tous  les  autres  (2).  Ces  hoftilités  journalières,  qui     (2)  EmPIois  du  V1- 

.  ,  .  .-.  .  comte  dArgenson, 

rendaient  la  culture  des  terres  pleine  de  périls,  pouvaient  Lett.  du  5  sept.  1 658, 
exposer  les  colons  à  manquer  des  vivres  nécessaires  à  leur  toL  47-  Journal  des 

1     -n  o         1    n  ■  •  ■     r    n  r  r  r,        •    Jésuites ,    1 6*  Siptem- 

subsiitance;  &  c  elt  ce  qui  serait  arrive  1  année  i658,  si  bre  i658. 
les  prêtres  de  Saint-Sulpice  eussent  conduit  avec  eux,  dans 
leur  premier  embarquement,  un  grand  nombre  d'hommes, 
comme  ils  l'avaient  d'abord  résolu.  M.  de  la  Dauversière, 
qui  connaissait  mieux  que  personne  les  besoins  de  la  co- 
lonie, les  assura,  par  un  pieux  stratagème,  qu'ils  y  trouve- 
raient autant  d'hommes  qu'ils  voudraient  en  employer  au 
travail,  &  qu'ils  eussent  à  y  porter  plutôt  des  étoffes  &  des 
vivres  :  ce  qu'ils  firent  en  effet.  La  Providence  pourvut  par 
là  à  la  conservation  de  Villemarie,  qui  se  trouvait  dans 
un  si  pressant  besoin  de  ces  choses  que,  sans  cela,  dit 
M.  Dolliër,  il  n'y  eût  pas  eu  moyen  pour  elle  de  sub- 
siffer  (3).  Nonobftant  ce  secours,  arrivé  si  à  propos,  elle  (3)HiftoireduMont- 
aurait  beaucoup  souffert  le  refte  de  cette  année  i658,  si  riia,>de  1(558  à l659- 
M.  d'Argenson,  à  son  arrivée  de  France,  ne  l'eût  appro- 


382    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


visionnée.  «  M.  l'abbé  de  Queylus  pourra  vous  témoi- 
«  gner,  écrivait-il  au  baron  de  Fancamp,  que  je  n1ai  pas 
«  eu  plus  d'affe£tion  pour  Québec  que  pour  Montréal,  & 
«  que  j'ai  donné  à  M.  d'Aillebouft  les  hommes  &  les  vivres 

Com!eEmPd'Argensc/n"  e  dont  n  ma  ^  avoir  besoin,  &  qui  leur  ont  été  néces- 
5  sept.  1 658,  foi.  42.  «  saires  (i).  » 

XX. 

prisonniers  iroquois        Nous  ignorons  les  coups  qui  eurent  lieu  vers  ce  temps 

QUI   S  ÉCHAPPENT   DE     ,  .  ,  .        _  , 

villemarie  et  de  a  Villemarie;  seulement  nous  apprenons,  par  le  Journal 
québec.  des  Jésuites,  qu'au  mois  d'octobre  il  y  avait,  dans  les  pri- 

sons du  Fort,  onze  prisonniers  Onnontagués,  &  que  ceux- 
ci,  craignant  le  jufle  châtiment  que  méritait  leur  trahison, 
rompirent  deux  barreaux  de  fer  de  leur  prison  &  s'échap- 
pèrent tous  par  la  fenêtre,  le  19  octobre  de  cette  an- 
(2)  Emplois  du  vi-  née  1 658  (2).  L'année  suivante,  des  Iroquois  détenus  dans 
ïïept  i65dsAfouS°-  les  prisons  du  château  Saint-Louis,  à  Québec,  en  firent 
journal  des  Jésuites,  autant.  «  Notre  Gouverneur  eft  en  campagne,  écrivait  la 
8  nov.  j558.  ((  Mère  Marie  de  l'Incarnation;  ce  qui  l'a  fait  sortir  eft 

«  que  les  Iroquois  qu'il  tenait  prisonniers  entre  de  bons 
«  murs,  fermés  de  portes  de  fer,  ayant  appris  que  leur 
«  nation  avait  rompu  la  paix,  &  croyant  qu'on  ne  man- 
«  querait  pas  de  les  brûler  tout  vifs,  ont  forcé  celte  nuit 
«  leur  prison  &  sauté  les  murailles  du  Fort.  La  sentinelle, 
«  les  voyant,  a  fait  le  signal  pour  avertir,  &  aussitôt  l'on 
«  a  couru  après  eux;  je  ne  sais  pas  encore  si  on  les  a  pris  : 
(3)Lettre57',P.  543.  «  car  ces  gens-là  courent  comme  des  cerfs  (3).  »•  Dans 
"  cette  même  lettre,  elle  disait  que  les  Iroquois  avaient  déjà 
pris  ou  tué  neuf  Français  aux  Trois -Rivières,  en  une 
rencontre  où  l'on  ne  les  attendait  pas  &  où  même  on  ne 

(4)  ibid.,  p.  542,  cr0yait  pas  qu'ils  eussent  de  mauvais  desseins,  &  que  de-  . 

(5)  Lettres  de  Marie  puis  on  avait  tué  onze  de  leurs  gens  (4V  Aussi,  ajoute- 
di rincamation,  1 65g.  t-elle,  «  les  affaires  de  ce  pays  sont  comme  elles  étaient 
5^tre  5?%  p'  542'  «  avant  que  les  Iroquois  eussent  fait  la  paix  (5)  » 

xxi. 

pendant  deux  ans  et         II  eft  bien  étonnant  que,  la  guerre  étant  ainsi  allumée,. 

&  les  colons  de  Villemarie,  plus  exposés  que  tous  les  autres 
aux  hoftilités  &  aux  surprises  des  Iroquois,  se  trouvant 


D40 


DEMI  VILLEMARIE  NE 
PERD  QU'UN  SEUL 
HOMME. 


4e  GUERRE.   ÉTAT  DE  VILLEMARIE.    1 658  -  I  65q.  383 

dans  la  nécessité  d'en  venir  fréquemment  aux  mains  avec 
ces  barbares,  ils  n'aient  eu  cependant  qu'un  seul  homme  de 
tué  depuis  l'assassinat  de  Jean  de  Saint-Père  &  de  ses  com- 
pagnons, arrivé  le  25  octobre  1657,  jusqu'au  19  avril  1660, 
c'eft-à-dire,  dans  l'espace  de  deux  ans  &  demi  de  conti- 
nuelles hoftilités.  Le  colon  dont  nous  parlons  ici,  Sylvenre 
Vacher,  dit  Saint-Julien,  âgé  d'environ  trente-sept  ans, 
fut  tué  par  les  Iroquois,  le  26  octobre  1659,  vers  le  lac 
aux  Loutres  (1).  On  désignait  ainsi  une  étendue  d'eau  qui  (ORegiftredeiapa- 
se  trouvait  proche  de  Villemarie,  au  bas  du  coteau  de  villemarie, 
Saint-Pierre,  fréquemment  infefté  par  les  ennemis.  Le 
23  octobre  1660,  M.  de  Maisonneuve,  en  exécution  du 
contrat  de  fondation  de  l'Hôtel-Dieu,  du  8  mars  i65o,  ayant 
donné  aux  pauvres  de  l'Hôtel-Dieu  des  terres  situées  au 
lac  aux  Loutres,  ajoutait  qu'elles  ne  seraient  bornées  & 
arpentées  que  lorsqu'on  pourrait  le  faire  en  sûreté  des 
Lroquois  (2).  Cette  clause  montre  avec  quelles  précautions    (2)  Greffe  de  vnie- 
il  veillait  à  la  conservation  de  la  colonie,  &  que  si,  pen-  ™rie>  23  nov-  l66°- 
dant  deux  ans  8c  demi,  il  ne  perdit  qu'un  seul  homme,  on 
doit  attribuer  cet  avantage  à  sa  rare  prudence  &  à  sa  sage 
fermeté,  qui  n'étaient  pas  moindres  que  sa  valeur  &  son 
courage.  M.  Dollier  rapporte,  en  effet,  que,  chacun  se  te- 
nant bien  sur  ses  gardes,  on  se  mit  à  couvert  des  embus-  (3)HiftoireduMont- 
cades  des  ennemis  (3).  réal'dc  l658  àl659- 

XXII 

Voici  quels  furent  les  moyens  de  précaution  employés  0RDONNANCE  DE  M.  DE 
par  M.  de  Maisonneuve  dans  des  circonftances  si  péril-  maisonneuve  pour 
leuses,  &  il.  ne  sera  pas  hors  de  propos  de  le  laisser  parler 
lui-même,  en  rapportant  les  ordonnances  qu'il  crut  devoir 
faire  aux  colons.  Après  l'assassinat  de  Jean  de  Saint-Père 
&  des  autres,  &  le  massacre  des  Hurons  par  les  Onnon- 
tagués,  il  prescrivit  le  règlement  suivant,  le  18  mars  i658  : 

«  Paul  de  Maisonneuve,  Gouverneur  de  l'île  de  Mont- 
«  réal  &  des  terres  qui  en  dépendent.  —  Quoiqu'on  ait 
«  toutes  sortes  de  motifs  de  se  tenir  sur  ses  gardes,  dans 
«  ce  lieu  de  Villemarie,  pour  éviter  les  surprises  des  Iro- 


LA  SURETE  DES  CO- 
LONS ET  DU  PAYS. 


384   IlC  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

«  quois,  surtout  depuis  le  massacre  qu'ils  ont  fait  des  Hu- 

«  rons  entre  les  bras  des  Français,  contre  la  foi  publique, 

«  &  le  meurtre  de  quelques-uns  des  principaux  habitants 

«  de  ce  lieu,  le  25  octobre  dernier;  néanmoins,  par  une 

«  négligence  universelle,  les  choses  en  sont  venues  à  ce 

«  point,  que  les  ennemis  pourraient  s'emparer  avec  beau- 

«  coup  de  facilité  de  cette  habitation,  s'il  n'y  était  pourvu 

«  par  quelque  règlement.  En  conséquence,  nous  ordon- 

«  nons  ce  qui  suit  : 

«  i°  Chacun  tiendra  ses  armes  en  état  &  marchera 

«  ordinairement  armé,  tant  pour  sa  défense  particulière 

«  que  pour  donner  secours  à  ceux  qui  pourraient  en  avoir 

«  besoin.  —  2°  Nous  ordonnons  à  tous  ceux  qui  n'auraient 

«  point  d'armes  d'en  acheter  &  de  s'en  fournir  suffisam- 

«  ment,  ainsi  que  des  munitions,  &  nous  défendons  d'en 

«  vendre  ou  d'en  traiter  aux  sauvages  alliés,  qu'au  préa- 

«  lable  chacun  des  colons  n'en  retienne  ce  qu'il  sera  né- 

«  cessaire  pour  sa  défense.  —  3°  Pour  que  tous  fassent 

«  leur  travail  en  sûreté,  autant  qu'il  eft  possible,  les  tra- 

«  vailleurs  se  joindront  plusieurs  de  compagnie,  &  ne  tra- 

«  vailleront  que  dans  des  lieux  d'où  ils  puissent  se  retirer 

«  facilement  en  cas  de  nécessité.  —  4"  De  plus,  chacun 

«  regagnera  le  lieu  de  sa  demeure  tous  les  soirs,  lorsque 

«  la  cloche  du  Fort  sonnera  la  retraite,  &  fermera  ensuite 

«  sa  porte.  Défense  d'aller  &  de  venir,  de  nuit,  après  la 

«.  retraite,  si  ce  n'eft  pour  quelque  nécessité  absolue  qu'on 

«  ne  pût  remettre  au  lendemain.  —  5°  Personne,  sans 

«  notre  permission,  n'ira  plus  loin,  à  la  chasse,  que  dans 

«  l'étendue  des  champs  défrichés;  ni  à  la  pèche,  sur  le 

«  fleuve,  plus  loin  que  le  grand  courant.  —  6°  Défense  à 

«  toutes  sortes  de  personnes  de  se  servir  de  canots,  de 

«  chaloupes  &  autres,  qui  ne  leur  appartiendraient  pas, 

«  sans  l'exprès  consentement  des  propriétaires,  si  ce  n'eft 

«  en  cas  de  nécessité,  pour  sauver  la  vie  à  quelqu'un  ou 

«  pour  empêcher  quelque  embarcation  d'aller  à  la  dérive 

«  ou  de  périr. 


4e  GUERRE.   VILLEMARIEj  MOI1  LIN  DU  COTEAU.   l658-5c).  385 

«  Le  présent  règlement  commencera  d'être  exécuté, 
«  selon  sa  forme  6c  teneur,  cinq  jours  après  sa  publica- 
u  tion.  Le  tout  à  peine,  envers  les  contrevenants,  de  telles 
«  punitions  que  nous  jugerons  à  propos. 


«  Fait  au  Fort  de  Villemarie,  ce  dix-huitième  jour  de 

«  Paul  de  Chomedey.  » 


«   mars  l658  (i).  ,       (0  Greffe  de  Ville- 

v  '  marie,  iS  mars  i658. 


XXIII. 

Le  dimanche  suivant,  21  de  ce  mois,  le  successeur  de  autre  ordonnance  de 
Jean  de  Saint-Père  dans  la  charge  de  greffier,  Bénigne    *•  DE  MA'SONN™VE> 

_  ...  .  CONCERNANT  LES 

Basset,  lut  &  publia  cette  ordonnance  à  1  issue  de  la  grand  -  LIEUX  DE  chasse. 
Messe.  Il  l'afficha  ensuite,  selon  la  coutume,  à  un  poteau 
placé  près  de  l'église  &  en  remit  une  copie  à  Marin  Janot, 
syndic  des  habitants.  Mais,  comme  les  plus  sages  ordon- 
nances deviennent  inutiles  si  on  ne  les  fait  exactement  ob- 
server, M.  de  Maisonneuve,  ayant  appris  que  quelques 
particuliers  s'autorisaient .  de  la  permission  qu'il  •  avait 
donnée  à  d'autres,  comme  malgré  lui,  d'aller  à  la  chasse, 
pour  y  aller  eux-mêmes,  &  par  là  s'exposaient  au  péril 
d'être  pris  ou  tués  par  les  Iroquois,  il  fit  un  nouveau  règle- 
ment l'année  suivante,  par  lequel  il  fut  défendu  absolu-  . 
ment  à  toutes  sortes  de  personnes,  sous  peine  de  punition, 
d'aller  à  la  chasse  ailleurs  que  dans  les  lieux  désignés  par 
sa  précédente  ordonnance.  Dans  les  motifs  de  ce  règle- 
ment, il  fait  observer  qu'en  se  mettant  ainsi  journellement 
en  danger  d'être  pris,  ces  particuliers  seraient  non-seule- 
ment la  cause  de  leur  perte  &  du  malheur  commun  de 
cette  colonie,  mais  qu'ils  pourraient  empêcher  la  conclu- 
sion de  la  paix  générale,  qu'on  prétendait  faire  avec  les 
Iroquois  par  le  moyen  de  leurs  gens  détenus  dans  les  pri- 
sons, en  les  obligeant  de  donner  en  échange  des  otages 
suffisants  pour  faire  avec  eux  une  paix  solide  (2).  (2)  Greffe  de  Vlllc_ 

■  *  x  '  marie,  5  avril  i65q. 

XXIV. 

Cependant,  pour  protéger  les  colons  &  défendre  le  m.  de  MAISONNEUVE  FAIT 
pays,  M.  de  Maisonneuve  &  M.  d'Aillebouft,  au  nom  des 
Associés  de  Montréal,  firent  élever,  l'année  i658,  un  nou- 

TOME  II.  25 


CONSTRUIRE  LA  RE- 
DOUTE DU  COTEAU 
SAINT-LOUIS. 


386  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Greffe  de  Ville- 
marié.  Bail  à  ferme  du 
20  de'c.  1 658. 


(2)  Emplois  du  vi- 
comte dArgenson. 
Lett.  du  4  août  i65g, 
fol.  72. 

(3)  Greffe  de  Ville  - 
marie.  A£te  de  Basset, 
19  fév.  1 658 . 


(4).  Edits  &  .ordon- 
nances royaux  185.4. 
T.  I,  page  345. 

XXV. 

POUR  PROTÉGER  VILLE- 
MARIE,  ON  CONSTRUIT 
LES  MAISONS  FORTI- 
FI J*  ES  DE  SAINTE- 
MARIE  ET  DE  SAINT- 
GABRIEL. 


(5)  Hifloire  du  Mont 
réal,  i658-i65g. 


veau  moulin  à  vent,  qui  servit  de  redoute  &  qu'ils  entou- 
rèrent d'abord  d'un  retranchement  de  pieux  (i).  M.  d'Ar- 
genson  écrivait  Tannée  suivante  :  «  On  a  commencé  une 
«  redoute  &  fait  un  moulin  sur  une  petite  éminence  fort 
«  avantageuse  pour  la  défense  de  l'habitation,  du  moins 
«  du  côté  qu'ils  appellent  le  Coteau  Saint-Louis  (2).  »  C'est 
ce  qui  fit  appeler  ce  moulin  du  nom  de  Moulin  du  Coteau, 
pour  le  diffinguer  d'un  autre  déjà  établi  près  du  Fort  (3), 
qu'on  désigna  dès  lors  sous  les  noms  de  Moulin  du  Fort 
ou  d' 'Ancien  Moulin .  Cette  redoute  du  Coteau  se  trouvait 
dans  l'emplacement  même  qu'occupe  aujourd'hui  la  place 
Dalhousie;  elle  fut  reconftruite  plusieurs  fois,  munie  de 
pièces  d'artillerie,  &  devint  enfin  la  citadelle  de  Villemarie, 
lorsque  le  Séminaire  en  eut  donné  le  terrain  au  Roi  (4). 

Mais  un  plus  grand  secours  procuré  aux  travailleurs 
&  au  pays  par  les  prêtres  de  Saint-Sulpice,  dès  leur  arri- 
vée, fut  l'établissement  de  deux  maisons  deninées  à  servir 
de  logement  &  tout  ensemble  de  défense  aux  hommes 
qu'ils  employèrent  à  cultiver  les  terres  situées  tout  autour. 
N'ayant  point  succédé  encore  à  la  Compagnie  de  Mont- 
réal, ils  prirent  ces  terres  à  titre  de  concessions,  comme 
avait  déjà  fait  de  son  côté  M.  d'Aillebouft,  ainsi  qu'il  a  été 
dit.  «  Ces  deux  terres,  Sainte-Marie  &  Saint-Gabriel, 
«  situées  aux  deux  extrémités  de  cette  habitation,  dit 
«  M.  Dôllier,  servirent  beaucoup  à  son  soutien,  à  cause 
«  du  grand  nombre  d'hommes  que  ces  messieurs  avaient 
«  en  l'un  &  en  l'autre  de  ces  deux  lieux,  qui  étaient  alors 
«  comme  les  deux  frontières  de  Montréal.  Il  eft  vrai  qu'il 
«  leur  en  avait  bien  coûté,  surtout  les  deux  premières 
«  années,  les  hommes  étant  alors  très-rares  &  les  vivres  à 
«  très-haut  prix;  mais,  les  années  survantes,  ils  attirèrent 
«  de  France  quantité  d'engagés  (5),  »  qui,  y  faisant  leur 
résidence  ordinaire,  tenaient  en  assurance  tout  le  pays. 
Ces  deux  bâtiments  avaient  été  fortifiés,  comme  pour  ser- 
vir de  redoute  ou  de  citadelle;  &  celui  de  Sainte-Marie 
était  mieux  en  état  de  se  défendre  qu'aucune  autre  maison 


4e  GUERRE.  STE-MARIE,  ST-GABRIEL,  FIEF CLOSSE.  l658-5c).  3Sj 

qu'il  y  eût  alors  fi\  Aussi  aurons-nous  à  raconter,  dans     (*)  ,Hil!°i"  du 

l         j  \  /  Montre  cil  1 6  5  q*  oo  * 

la  suite,  plusieurs  traits  de  valeur  dont  il  fut  le  théâtre  (*). 
L'autre  bâtiment  fut  confirait  dans  une  plaine,  autrefois 
inondée  par  un  marais,  &  qu'on  parvint  à  dessécher.  On 
le  mit  aussi  en  état  de  défense  ;  ce  qui  fait  dire  à  Grandet, 
dans  sa  notice  sur  M.  de  Queylus  :  «  Il  hàtit  en  Canada 
«  un  Fort,  auquel  il  donna  le  nom  de  Saint-Gabriel,  son 
«  patron,  afin  de  se  mettre  à  couvert  des  insultes  des  sau-       .  Manuscrits  de 

«   vages  (2).   »  Grandet.ViedeM.de 


Queylus. 

XXV  [. 

ÉTABLISSEMENT  DU  FIEF 


1658. 


Toujours  en  vue  de  favoriser  la  culture  des  terres  & 
la  sûreté  du  pays,  &  aussi  pour  récompenser  le  mérite  &     CLOSSE  POUR  LA  DÉ 
la  bravoure,  M.  de  Maisonneuve,  au  nom  des  Associés  de    fense.de  villemarie. 
Montréal,  donna  à  son  Major,  Raphaël-Lambert  Closse, 
un  fief  de  cent  arpents  de  terre,  à  simple  hommage  &  sans 
juftice,  situés  tout  auprès  de  Villemarie  (3).  Il  parait  que,    (3-  Grefïe  de  Vi]!e_ 
pour  honorer  la  vertu  &  le  dévouement  du  Major,  les  As-  marie.  Afte  du  2  fév 
sociés  lui  avaient  obtenu  du  Roi  des  lettres  de  noblesse; 
car,  tandis  qu'auparavant  il  avait  toujours  été  simplement 
qualifié,  dans  les  actes  publics,  sergent-major  de  la  garni- 
son ,  nous  voyons  que,  dans  son  contrat  de  mariage  du 
24  juillet  1657,  on  lui  donne  pour  la  première  fois  le  titre 
d'écuyer,  &  qu'enfin,  le  9  décembre  suivant,  après  l'arri- 
vée de  M.  de  Maisonneuve  &  celle  des  prêtres  de  Saint- 
Sulpice,  il  efi  dit  :  noble  homme  écuyer,  sergent-major  au 


(*)  M.  de  Queylus,  avant  son  départ  du  Canada,  avait  établi  les 
maisons  de  Saint-Gabriel  &  de  Sainte-Marie.  S'il  fit  conftruire  cette 
dernière  dans  un  lieu  éloigné  de  plus  d'une  demi-lieue  de  Villemarie, 
&  par  conséquent  si  exposé  aux  pilleries  des  Iroquois,  c'eft  qu'appa- 
remment il  y  avait  là  de  grands  espaces  de  terres,  défrichées  autrefois, 
probablement  par  les  sauvages  du  village  de  Tutonaguy ,  dont  parle 
Jacques-Cartier,  &  qu'on  pouvait-les  remettre  en  culture -plus  aisé- 
ment &  avec  moins  de  dépenses  ;  car  le  village  de  Tutonaguy  semble 
avoir  été  situé  dans  le  lieu  même  de  Sainte-Marie  (aujourd'hui  en 
dehors  de  la  barrière  du  Pied-du-Courant),  puisque,  d'après  Cartier, 
ce  village  était  environ  à  deux  lieues  au-dessous  des  Chutes  deau, 
appelées  ensuite  delà  Chine,  ce  qui  convient  très-bien  à  la  position  de  ;  ,  .  .  :. 
Sainte-Marie. 


388  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Regiftres  de  la  Fort  de  Villemarie  (i).  En  devenant  possesseur  de  ce  fief, 

paroisse  de  Villemaric.   i  •  •  3,    ,         i,Ai      j     ■»  »         ,   i  o 

Vol.  a.  o &  10 nov.  *e  Premier  qui  ait  ete  accorde  dans  1  île  de  Montréal,  & 
qu'il  appela  de  son  propre  nom,  M.  Closse  quitta  le  Fort 
&  s'établit  sur  son  fief  même,  y  fit  des  défrichements  con- 
sidérables, &  y  bâtit  une  maison  fortifiée,  pour  se  mettre  à 
couvert  des  Iroquois.  Mais,  s'y  voyant  trop  isolé  pour  être 
secouru  en  cas  d'attaque,  il  vendit,  vers  la  fin  de  Tannée 
suivante,  à  M.  Souart,  prêtre  du  séminaire,  cinquante  ar- 
pents de  son  fief,  dont  huit  labourables  à  la  charrue ,  & 
quatorze  à  la  pioche,  avec  cette  clause  expresse,  que 
M.  Souart  y  ferait  bâtir  son  logis  principal  proche  &  à  la 
défense  de  celui  du  vendeur,  qui,  sans  cette  condition, 
n'aurait  pas  consenti  à  la  vente  (*). 


XXVII. 

OFFICIERS     DE  MERiTE 
ATTACHÉS   A  LA  GAR- 


En  quittant  alors  le  Fort  de  Villemarie,  sans  cesser 
mson  de  villemarie.  pourtant  de  remplir  ses  fonctions  de  Major,  M.  Closse  fut 
remplacé  au  Fort  par  M.  Zacharie  Du  Puis,  déjà  nommé 
dans  cette  hiftoire;  &  nous  pouvons  remarquer  ici  en 
passant  que,  dans  la  personne  de  ce  dernier  &  dans  celle 
de  M.  Closse,  la  Providence  avait  donné  à  M.  de  Maison- 
neuve,  pour  le  suppléer,  les  deux  aides  que  M.  d'Argenson 
regrettait  de  ne  pas  avoir  à  Québec.  Depuis  la  retraite  des 
Français  d'Onnontagué,  M.  Du  Puis  s'était  donné  à  Ville- 
marie, pour  la  servir  dans  la  profession  des  armes;  & 
M.  de  Maisonneuve,  qui  eftimait  ce  gentilhomme  pour  sa 
haute  piété  &  sa  valeur,  l'avait  nommé  aide-major;  c'eft 
ce  qui  le  fait  qualifier,  aussi  bien  que  le  Major  lui-même, 
(2)Reg.  de  la  pa-  Commandant  de  l'île  de  Montréal  (2).  Ainsi,  sans  le  sa- 
B^tL^s/^Taàb!  Y01T>  M-  de  Maisonneuve  prépara,  dans  la  personne  de 
i659.  Greffe.  Ades  M. "Du  Puis,  un  digne  successeur  de  M.  Closse,  qui  peu 
io5qaSSet' 23  o£toblc  après  périt  sur  le  champ  d'honneur,  comme  nous  le  ra- 


'3}  Greffe  de  Ville-  (*)  ^n  faisant  cet  achat,  M.  Souart  voulut  favoriser  l'établisse- 

Marie.AaesdeBasset  mcnt  de  la  famille  de  Sailly  (3).  Aussi  donna-t-il  à  madame  Anne 

22  nov.  1659.         '  Bourduceau,  épouse  de  M.  Arthur  de  Sailly,  ces  cinquante  arpents 

(4)  Ibid.,  i"  juillet  de  terre,  sous  la  condition  d'y  bâtir  le  logement  convenu  &  de  payer 

1060.  au  séminaire  une  faible  redevance  annuelle  (4). 


4e  GUERRE.  OFFICIERS  DE  MARQUE  A  VILLEMARIE.   l6ÔO.  38C) 


conterons  dans  la  suite.  Il  s'attacha  aussi  deux  gentils- 
hommes de  mérite  :  Pierre  Picoté  de  Béleftre,  qu'il  fit  l'un 
des  officiers  ou  des  commandants  de  la  garnison  (i),  &    (0  Greffe.  Aaesde 
le  brave  Adam  Dollard,  sieur  des  Ormeaux,  qui,  malgré  sa  Basset'  6  nov- l6ù0- 
jeunesse,  avait  eu  déjà  en  France  quelque  commandement 
dans  l'armée.  Il  paraît  que,  dans  son  dernier  séjour  en 
France,  M.  de  Maisonneuve  s'était  attaché  ce  jeune  mili- 
taire &  l'avait  déterminé  à  le  suivre  à  Villemarie,  lorsqu'il 
y  conduisit  les  prêtres  de  Saint-Sulpice.  Du  moins,  après 
leur  arrivée  en  Canada,  &  avant  la  fin  de  cette  année, 
voyons-nous  Dollard  des  Ormeaux,  âgé  de  vingt-deux  ans, 
faire  partie  de  la  garnison  de  M.  de  Maisonneuve,  résider 
avec  lui  au  Fort,  &  paraître  souvent  dans  les  actes  comme 
témoin  (2).  En  1660,  étant  alors  âgé  de  vingt-cinq  ans,  il    C2')  G^e  devuie- 
eft  qualifié,  dans  les  actes  publics,  Commandant  dans  la  set>  j8  nov-  lG57 
garnison  du  Fort  de  Villemarie  ;  8c  assurément  nul  ne  5  sept.,  i5sept.,8o£t., 

4-"^.  1    •  •  iv  8  nov.,  1 5  déc.,2odéc, 

mérita  jamais  mieux  ce  titre  que,lui,  puisque,  par  1  intre-  2  déc  l658  x sa- 
pidité inouïe  de  son  courage,  il  rehaussa  magnifiquement  18  mars  i659. 
la  gloire  de  cette  colonie,  dont  il  fut,  sans  contredit,  l'un 
des  plus  grands  héros  (*). 

xxvm. 

Cependant  chacun  s'attendait  à  voir  toutes  les  nations  PREMIERS  PUITS  A  VIL- 
Iroquoises  s'unir  entre  elles  pour  fondre  sur  Villemarie,    LEMARIE  creuses 

1  .  ,  POUR    L  UTILITE  DES 

&  M.  de  Maisonneuve  prenait  toutes  ses  précautions  pour    colons  en  cas  de 
repousser  vigoureusement  leurs  attaques.  Jusqu'alors  il 
n'y  avait  eu  dans  le  Fort  ni  puits  ni  citerne,  la  proximité 
du  fleuve  Saint-Laurent  &  celle  de  la  petite  rivière  ayant 
fait  négliger  cette  précaution.  Mais,  pensant  qu'il  pourrait 


SIEGE. 


(*)  M.  Souart,  dans  le  regiftre  mortuaire  de  Villemarie,  appelle 
cet  officier  Adam  Daulat,  &  M.  de  Belmont,  dans  son  Histoire  du 
Canada,  le  nomme  Daulac,  après  M.  Dollier  de  Casson.  Nous  avons 
suivi  nous-même  cette  orthographe  dans  la  Vie  de  la  Sœur  Bour- 
geois. Mais,  ayant  eu  occasion  de  consulter  les  afles  de  Basset,  nous 
avons  vu  que  ce  notaire  écrivait  Dollard,  ce  que  fait  aussi  l'auteur  de 
la  Relation  de  1660.  C'eft  là  la  véritable  orthographe  de  ce  nom,  ainsi 
que  le  montre  la  propre  signature  de  ce  brave  militaire,  qui  écrivait 
constamment  Dollard,  &  quelquefois  Des  Ormeaux  Dollard. 


3gO  11°  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


y  être  assiégé  &  se  trouver  dans  la  nécessité  d'éteindre  des 
matières  combuftibles  jetées  par  les  Iroquois  dans  le  Fort 
même,  pour  en  brûler  les  bâtiments  qui  étaient  de  bois,  & 
qu'il  mettrait  en  péril  la  vie  de  ses  hommes  en  les  en- 
voyant puiser  de  l'eau  au  dehors;  pour  prévenir  cet  incon- 
vénient, il  fit  creuser  &  conftruire,  au  mois  d'octobre  i658, 
par  Jacques  Archambault,  un  puits  de  cinq  pieds  de  dia- 
mètre, au  milieu  de  la  cour  ou  de  la  place  d'Armes  du 
(i)  Greffe  de  Ville-  Fort,  comme  nous  le  lisons  au  contrat  de  ce  jour  (i);  & 
marie.  Afte  de  Bas-  c'eft,  pour  l'île  de  Montréal,  le  premier  puits  dont  les  mo- 
set,  8  oa.  i658.        numents  écrits  fassent  mention.  L'hôpital  ayant  été  trans- 
formé en  redoute  ou  en  citadelle,  comme  il  a  été  dit,  & 
les  prêtres  du  séminaire  y  étant  logés,  M.  de  Queylus, 
qui  se  trouvait  encore  alors  à  Villemarie,  fit  conftruire  dans 
le  jardin  un  puits  semblable  à  celui  du  Fort,  par  le  même 
(z)ibid.,8  juin  1 65g.  Jacques  Archambault  (2);  &  l'année  suivante,  trois  colons 
des  plus  honorables,  Charles  Le  Moyne,  Jacques  Le  Ber, 
son  beau-frère,  &  Jacques  Testard,  dont  les  maisons,  voi- 
sines de  l'hôpital,  pouvaient  mutuellement  se  défendre  les 
unes  les  autres,  firent  faire  aussi  un  puits  pour  leur  usage, 
660^  Ibld'  17  ^  à  frais  communs,  également  conftruit  par  Archambault  (3). 

Enfin,  comme  rien  n'était  en  sûreté  aux  champs,  &  que 
même,  au  rapport  de  la  Sœur  Morin,  il  n'y  avait  pas  à 
Villemarie  vingt  maisons  où  la  vie  pût  être  en  assurance, 
mademoiselle  Mance ,  pour  mettre  à  couvert  du  feu  des 
Iroquois  les  récoltes  nécessaires  à  la  subsiflance  de  l'hô- 
pital &  celles  de  plusieurs  particuliers,  fit  conftruire  dans 
l'intérieur  même  du  Fort,  par  François  Bailly,  une  grange 

(4)  Jbid.,  6  janvier  en  pierres  de  soixante  pieds  de  long  sur  trente  de  large  (4)  : 

précaution  que  les  religieuses  Ursulines  de  Québec,  quoique 
moins  exposées,  avaient  prise  déjà,  en  faisant  recons- 
truire, après  l'accident  dont  on  a  parlé,  leur  grange  dans 

(5)  Lettre  ,  de  Marie  Ia  cour  même  de  leur  monaftère  (5)  (*). 

de   l'Incarnation,  24 

août  i658>  Lett.  86e,  ■  ■ 

p.  198. 

(*)  Le  secours  dont  Villemarie  avait  été  jusqu'alors  pour  la 
colonie  Française,  en  repoussant  les  Iroquois,  les  diverses  recrues 
d'hommes  que  la  Compagnie  de  Montréal  y  avait  envoyées,  les 


4e  GUERRE.  ARMÉE  IROQUOISE  EN  MARCHE,    l66o.  3gi 


XXIX. 

ARMÉE  IROQUOISE  EN 
CAMPAGNE  POUR  DÉ- 
TRUIRE LA  COLONIE. 


(:)  Lettres  de  Marie 


Ceft  qu'après  l'évasion  des  Français  établis  à  Onnon- 
tagué,  les  Iroquois  de  cette  bourgade,  voyant  leur  conju- 
ration découverte,  avaient  envoyé  au  plus  tôt  des  présents 
aux  nations  voisines,  afin  d'en  tirer  du  secours  contre  les 
Français;  &3  depuis  ce  temps,  on  craignait  avec  raison,  à 
Québec  &  ailleurs,  de  voir  arriver  les  cinq  nations  Iro- 
quoises,  pour  mettre  tout  à  feu  &  à  sang  dans  la  colonie  (  i  ) .  de  l'incarnation,  x  o£i. 
L'année  suivante,  1659,  un  Huron,  échappé  du  pays  des  ^53.  Lettre  50%  P. 
Iroquois,  assura  qu'ils  préparaient  une  armée  puissante  (2);     ^  md^  leU_  5 
&  cette  armée  s'étant  en  effet  mise  en  marche  au  prin-  p.  542. 
temps  de  l'année  1660,  on  apprit  à  Québec  le  i5  mai,  par 
un  prisonnier  Iroquois,  que  huit  cents  de  ces  barbares 
s'assemblaient  à  la  Roche-Fendue,  proche  de  Villemarie, 


grandes  dépenses  qu'elle  y  avait  faites,  qui  toutes  tournaient  au  bien 
général  du  pavs  :  ces  avantages  touchèrent  la  grande  Compagnie  du 
Canada;  &  quoique,  en  bien  des  occasions,  elle  eût  été  assez  peu 
bienveillante  pour  les  Associés  de  Montréal,  elle  sembla,  cette  an- 
née i65g,  vouloir  réparer  tous  les  torts  qu'elle  aurait  pu  se  reprocher 
à  leur  égard.  On  a  vu  qu'en  ratifiant  &  en  modifiant,  en  1640,  la 
donation  de  l'île  de  Montréal  que  M.  de  Lauson  leur  avait  faite,  elle 
s'était  réservée  la  téte  de  l'île,  dans  l'espérance  d'y  établir  un  magasin 
pour  son  commerce,  &,  en  outre,  cinq  cents  arpents  de  terre  sur  la 
montagne  pour  y  conftruire  un  Fort.  N'ayant  jamais  été  en  état  de 
réaliser  ces  projets,  &  même,  depuis  l'année  1645,  ayant  renoncé  au 
monopole  de  la  traite  en  faveur  des  habitants,  elle  n'avait  plus 
aucun  intérêt  à  conserver  cette  réserve  qui  lui  était  devenue  tout  à 
fait  inutile.  Aussi,  sur  la  demande  de  M.  de  Fancamp,  s'en  démit- 
elle  en  faveur  des  Associés  de  Montréal,  le  21  avril  1659,  en  ajoutant 
à  ce  don  un  témoignage  d'eftime  &  de  reconnaissance,  le  premier 
qu'elle  leur  ait  donné,  &  qui  précéda  de  peu  d'années  la  dissolution 
de  cette  Compagnie,  aussi  bien  que  de  celle  de  Montréal,  comme  il 
sera  dit  dans  la  suite.  «  La  Compagnie  de  la  Nouvelle-France,  lit-on 
«  dans  cetacle,  désirant  de  tout  son  pouvoir  obliger  ceux  qui  peuvent 
«  faire  travailler  au  défrichement  des  terres,  &  ayant  connaissance 
«  du  zèle,  de  la  piété,  des  bonnes  intentions  &  des  grandes  dépenses 
a  que  fait  la  Compagnie  de  Montréal  pour  l'augmentation  de  la  co- 
ït lonie  dans  cette  île,  désirant  enfin  contribuer,  autant  qu'il  nous  eft 
«  possible,  au  bon  dessein  de  ladite  Compagnie,  nous  lui  avons 
«  donné,  par  ces  présentes,  le  reftant  de  l'île  de  Montréal  (3).  »  Par 
ce  même  a£te,  la  grande  Compagnie  céda  en  propre  à  M.  de  Fancamp 
les  cinq  cents  arpents  de  terre  qu'elle  s'était  réservés  à  la  montagne, 
&  celui-ci  en  fit  don  au  séminaire  de  Saint-Sulpice. 


(3)  Archives  du  sé- 
minaire de  Villemarie. 
Pièces  originales.  — 
Regiftre  des  insinua- 
tions du  Conseil  supé- 
rieur de  166  î  à  1682, 
volume  in-fol.  A,  n°  i, 
fol.  26.  —  Archives  de 
la  marine,  à  Paris,  Ca- 
nada, tome  I,  de  i65g 
à  166g,  21  avril  1 65g. 
—  Edits  &  ordonnan- 
ces. Québec,  1854,  t. 
I,  p.  2.9. 


3g2  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


&  que  quatre  cents  autres  devaient  aller  les  y  joindre,  pour 
fondre  de  là  tous  ensemble  sur  Québec,  au  nombre  de 
0)  Journal  des  Jé-  onze  0u  douze  cents  (i).  Il  ajouta  que  leur  dessein  était 
1 LS' 1  1 1  °-  d'enlever  la  tête  du  Gouverneur  général,  afin  qu'après  la 
mort  du  chef  ils  pussent  plus  facilement  venir  à  bout  de 
tout  le  refte  de  la  colonie.  Qu'enfin,  à  l'heure  qu'il  parlait, 
l'armée  Iroquoise  devait  être  dans  les  îles  de  Richelieu,  ou 
à  Villemarie,  ou  aux  Trois-Rivières,  &  qu'assurément  l'un 
ou  l'autre  de  ces  poftes  était  assiégé. 

XXX.- 

juste  terreur  que        Cette  nouvelle  répandit  l'alarme  dans  Québec,  &  aus- 

l'aRMÉE       IROQUOISE        .    *  1T*0-.lO  J  1  '  1" 

inspire  aux  colons  suot  on  exposa  le  1  res-Samt-Sacrement  dans  les  églises, 
des  environs  de  on  fit  des  processions  &  d'autres  exercices  de  piété,  pour 
implorer  le  secours  du  Ciel  (2).  Cette  crainte  n'était  que 
(2' Lettres  de  Marie  tr0p  fondée  :  «  Car,  pour  dire  vrai,  écrivait-on  dans  la 

de:  l'Incarnation,  lett.  ,     .         ,  .,     ,         .         ,       .     .   ;  ,  , 

58c     545            «  relation  de  cette  année,  il  n  y  a  rien  de  si  aise  a  ces  bar- 

«  bares  que  de  mettre,  quand  ils  voudront,  toutes  nos 

«  habitations  à  feu  &  à  sang.  Ce  qui  donne  cet  avantage 

«  à  l'ennemi  sur  nous,  c'eft  que  toutes  les  maisons  hors 

«  de  Québec  sont  sans  défense  &  éloignées  les  unes  des 

«  autres,  sur  les  rives  du  Saint-Laurent,  dans  l'espace  de 

«  huit  ou  dix  lieues.  Il  n'y  a  en  chacune  que  deux,  trois 

«  ou  quatre  hommes,  souvent  même  qu'un  seul  avec  sa 

«  femme  &  quantité  d'enfants ,  qui  tous  peuvent  être  en- 

«  levés  ou  tués,  sans  qu'on  en  sache  rien  dans  la  maison 

«  la  plus  voisine.  A  la  vérité,  Québec  eft  en  état  de  dé- 

«  fense;  mais  il  ne  serait  plus  qu'une  prison  dont  on  ne 

«  pourrait  plus  sortir  en  assurance,  &  où  l'on  mourrait 

(3)  Relation  de  i6ôo,  "  ^e  î&m>  si  ia  campagne  était  ruinée  (3).  »  Aussi,  dès 
p.  4.                  qu'on  apprit  que  l'armée  Iroquoise  était  en  marche,  l'alarme 

fut  si  universelle  qu'on  abandonna,  comme  en  proie  à 
l'ennemi,  les  maisons  de  la  campagne,  &  qu'enfin  tout  le 

(4)  Relation  de  1660.  monde  se  fût  cru  perdu,  si  M.  d'Argenson  n'eût  rassuré 
p-  5.  les  esprits  par  son  courage  (4). 

XXXI. 

frayeur  des  colons  de        M.  de  Laval  eut  néanmoins  une  si  grande  appréhen- 

QUEBEC    A    LA     NOU-       .  J      11 1*1  V 

velle  de  l'approche  sion  que,  le  i  o.  mai,  il  fit  ôter  le  Saint-Sacrement  de  1  Eglise 

DES  IROQUOIS. 


4"  GUERRE.   ALARME  A  QUÉBEC.  l66o. 


paroissiale  &  des  chapelles  des  deux  communautés  reli- 
gieuses fi).  Le  même  jour,  ce  prélat  &  M.  d'Argenson    (0  Journal  des  Jé- 

c  •  '  .  .  .  suites,  iq  mai  1660. 

assemblèrent  les  personnes  les  plus  sages  du  pays  pour 
prendre  conseil;  8c  parce  qu'on  disait  que  les  Iroquois,  en 
venant  pour  massacrer  les  Français,  en  voulaient  particu- 
lièrement aux  Religieuses,  tous  conclurent  qu'on  ne  devait 
pas  les  laisser  dans  leur  monaftère  durant  la  nuit  (2).  Là-    (2)  Hiftoire  de  i'hô- 

1  ,,.    a  11  1    •       a  ,     1    .•        tel-Dieu  de  Québec, 

dessus,  1  eveque  alla  intimer  lui-même  cette  resolution  pariaMèreJùchereau, 
aux  Ursulines,  &  leur  commanda  de  le  suivre.  «  Nous  ne  p- 125, 

«  fûmes  jamais  plus  surprises  ,  »  dit  à  ce  sujet  la  Mère 
Marie  de  l'Incarnation;  «  car  nous  n'eussions  jamais  pu 

«  nous  imaginer  qu'il  y  eût  eu  sujet  de  craindre  dans  une 

«  maison  aussi  forte  comme  la  nôtre.  Cependant  il  fallut 

«  obéir.  Monseigneur  en  fit  de  même  aux  Hospitalières. 

«  Déjà  l'on  avait  posé  deux  corps  de  garde  aux  deux  extré- 

«  mités  de  notre  maison  :  Ton  fit  quantité  de  redoutes; 

e  toutes  nos  fenêtres  étaient  garnies  à  moitié  de  murailles, 

«  avec  des  meurtrières;  d'un  bâtiment  à  l'autre  il  y  avait 

«  des  ponts  de  communication  :  en  un  mot,  notre  monas- 

«  tère  était  converti  en  un  Fort,  gardé  par  vingt-quatre 

»  hommes  bien  résolus  (3).  Quand  les  habitants  nous  (3)Mariedei'incar- 

«  virent  quitter  une  maison  aussi  forte  que  la  nôtre,  ils  natl0n'  P.-  54f5, 

«  furent  si  épouvantés  qu'ils  crurent  que  tout  était  perdu. 

«  Ils  abandonnèrent  aussi  leurs  maisons  &  se  retirèrent, 

«  les  uns  dans  le  Fort,  les  autres  chez  les  Jésuites, 

«  d'autres  chez  Monseigneur  notre  évêque;  les  autres 

«  chez  nous,  où  nous  avions  six  ou  sept  familles.  Le  refte 

9  se  barricada  de  tous  côtés  dans  la  basse  ville,  où  l'on 

-  posa  plusieurs  corps  de  garde  (4).  » 


(4)  Marie  de  l'Incar- 
nation, p.  547. 


XXXII. 

PRÉCAUTIONS    PRISES  A 


On  avait  conduit  les  Religieuses  chez  les  Jésuites,  où 
chacune  des  deux  communautés  fut  logée  dans  des  appar-  québec  a  l'égard 
tements  séparés  du  grand  bâtiment  de  ces  Pères  ;  dans  la  DES  RELIGIEUSES 
cour  étaient  encore  cabanées  les  familles  chrétiennes  Hu- 
ronnes  &  Algonquines  :  de  cette  sorte,  tous  se  trouvaient 
environnés  de  bonnes  murailles  &  comme  dans  un  For!". 
Le  lendemain  matin,  on  ramena  les  Religieuses  à  leur  com- 


IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Journal  des  Jé- 
suites, 19  mai. 


(2)  Hiltoirede  l'Hô- 
tel-Dieu de  Québec, 
par  la  Mère  Juche- 
reau,  p.  126. 


(3)  Marie  de  l'In- 
carnation, p.  547. 


{4.)  Hiftoire  de  l'Hô- 
tel-Dieu de  Québec, 
par  la  Mère  Juche- 
reau,  p.  126. 


munauté  respective,  &  Ton  en  usa  de  même  pendant  huit 
jours,  depuis  le  mercredi  18  mai  jusqu'au  26,  veille  de  la 
Fête-Dieu  (1);  c'eft-à-dire,  que  le  soir,  une  heure  avant  le 
coucher  du  soleil,  on  les  amenait  à  la  maison  des  Jésuites, 
&  de  là  on  les  reconduisait  le  matin  chez  elles,  quand  il 
était  grand  jour  (2).  Cependant,  après  qu'on  eut  fait  la 
visite  du  monaftère  des  Ursulines,  on  jugea  que  ces  pré- 
cautions étaient  excessives  &  que  les  Religieuses  pouvaient 
y  demeurer  en  sûreté.  On  continua  néanmoins  d'y  faire 
la  garde,  en  attendant  que  Ton  eût  reçu  des  nouvelles  des 
Trois-Rivières  ou  de  Villemarie,  que  l'on  cnyyait  être 
assiégées  (3).  Des  patrouilles  circulaient  autour  des  monas- 
tères durant  la  nuit,  &  à  tout  moment  les  sentinelles 
criaient  :  «  Qui  vive?  »  ce  qu'on  faisait  aussi  dans  tout 
Québec;  &  cette  précaution  fut  cause  que  les  Iroquois, 
comme  on  l'apprit  de  quelques-uns  d'eux  après  les  avoir 
faits  prisonniers,  n'osèrent  pas  mettre  le  feu  aux  maisons, 
voyant  que  chacun  y  était  sur  ses  gardes  (4). 


XXXIII. 

PERFIDIE  DES  HURONS 
RENÉGATS.  NOUVEL- 
LES ALARMES  A  QUE  - 
BEC 


Une  honnête  veuve,  qui  s'était  retirée  à  Québec,  sortit 
de  là  pour  aller  à  sa  terre,  située  à  six  lieues  au-dessous, 
du  côté  du  Petit-Cap.  Comme  elle  y  travaillait  avec  son 
gendre,  sa  fille  &  quatre  enfants,  tout  à  coup  huit  Hurons 
renégats,  fondant  sur  eux,  les  font  prisonniers  &  les 
mettent  de  force  dans  leur  canot.  M.  d'Argenson,  informé 
de  cet  enlèvement,  envoie  aussitôt  un  parti  d'Algonquins 
&  de  Français  à  la  poursuite  de  ces  Hurons  perfides.  On 
les  atteint;  on  fait  sur  eux  plusieurs  décharges,  dans  l'une 
desquelles  la  veuve  eft  blessée  à  mort.  On  prend  enfin  ces 
Hurons  &  on  les  condamne  au  dernier  supplice;  mais, 
avant  de  mourir,  ils  font  un  aveu  qui  renouvelle  toutes  les 
craintes  des  habitants  :  car,  après  avoir  détefté  leur  apos- 
tasie &  donné  des  marques  de  conversion,  ils  témoignent 
être  étonnés  de  ce  que  l'armée  Iroquoise  tarde  tant  de 
venir,  &  ajoutent  que,  sans  doute,  elle  assiège  les  Trois- 
Rivières.  Cette  déclaration  produisit  une  impression  de 
crainte  d'autant  plus  vive  que,  jusqu'alors,  on  n'avait  reçu 


4e  GUERRE.  ALARME  A  QUÉBEC.  l6Ô0. 


aucune  nouvelle  d'une  chaloupe  pleine  de  soldats  que 
M.  d'Argenson  avait  envoyés  à  la  découverte.  Cette  cha- 
loupe était  sans  doute  celle  qui  était  partie  de  Québec,  le 
17  avril,  commandée  probablement  par  Euftache  Lam- 
bert, 8c  qui  reconduisit  à  Villemarie  M.  d'AUet,  refté  tout 
l'hiver  malade  à  l'hôpital  de  Québec  (i).  On  n'avait  non  (j)  journal  des  Jé- 
plus  de  nouvelles  de  deux  autres  chaloupes  parties  quelque  suites'  27  avril  l66°- 
temps  après.  Au  milieu  des  anxiétés  &  des  craintes  où 
chacun  était,  quelques-uns  crurent  avoir  vu  l'armée  enne- 
mie; le  bruit  se  répandit  bientôt  qu'elle  était  proche  de 
Québec,  que  même  on  l'avait  aperçue;  &  il  n'en  fallut 
pas  davantage  pour  qu'en  moins  d'une  demi-heure  cha-    &  Marie  de  l'incar- 

*  1  r      3  ni  nation.  Lettre  58%  25 

cun  fût  prêt  à  se  détendre  èc  que  tous  les  polies  du  monas-  juin  iôûo,  p.  547, 
tère  des  Ursulines  fussent  de  nouveau  barricadés  (2). 


xxxiv. 


L  ARMEE  1ROQUOISE  AR- 
RÊTÉE     EN  CHEMIN 


Cependant  l'armée  ennemie,  composée  de  huit  cents 
hommes,  ne  parut  pas,  &  si,  malgré  la  résolution  qu'elle  par  d!x-sept  mont 
en  avait  prise,  elle  ne  descendit  point  à  Québec,  c'eft  REALISTES- 
qu'elle  fut  arrêtée  en  chemin  par  dix-sept  colons  de  Ville- 
marie. Ces  braves  firent,  dans  cette  occasion,  le  plus  beau 
fait  d'armes  dont  il  soit  parlé  dans  l'hiftoire  moderne,  &, 
par  leur  courage  vraiment  héroïque,  obligèrent  les  Iro- 
quois  à  renoncer  à  leur  plan  de  campagne  &  à  retourner 
dans  leur  pays,  après  avoir  laissé,  sur  le  champ  de  bataille, 
un  très-grand  nombre  de  leurs  guerriers.  Ce  trait  fut  écrit, 
peu  de  jours  après,  par  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation, 
dans  l'une  de  ses  lettres,  sur  le  récit  d'un  lâche  Huron  (3)    (3)  Marie  de  rincar- 

.  ,      y-,  •  f  -i  1  nation.  Ibid.,  p.  554. 

qui  avait  trahi  les  français.  On  en  fit  aussi  le  narré  dans 

la  relation  de  cette  même  année  1660,  sur  le  rapport  de 

trois  Hurons  perfides  (4)  qui,  s'étant  rendus  aux  Iroquois,  ^^'^^g660' 

étaient  parvenus  à  s'échapper  de  leurs  mains.  Mais  l'un  & 

l'autre  de  ces  narrés  sont  incomplets,  inexacts,  &  même 

fautifs  en  plusieurs  points,  comme  il  arrive  quelquefois 

dans  les  premiers  récits  d'événements  passés  au  loin.  Les 

vraies  circonftances  n'en  sont  nettement  connues  qu'avec 

le  temps,  qui  les  éclaircit,  leur  donne  toute  certitude  8c  les 

rend  de  notoriété  publique.  C'eft  ce  qui  a  eu  lieu  pour  le  fait 


3g6    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

d'armes  dont  nous  parlons.  Aussi  M.  Dollier  de  Casson, 
dans  son  Hijîoire  du  Montréal,  en  a-t-il  recueilli  toutes 
les  circonftances  pour  servir  de  correctif  aux  récits  fautifs 
qu'on  en  avait  publiés,  &  c'eft  d'après  lui  que  nous  allons 
les  exposer  dans  cette  hiftoire,  en  joignant  à  son  récit 
quelques  particularités  des  deux  autres  qu'il  a  négligées 
dans  le  sien. 


4e  GUERRE.  DOLLARD  ET  LES  SIENS.   l6ÔO.  3 97 


CHAPITRE  XV 


FAIT  D'ARMES  DU  LONG-SAUT  ET  SES  SUITES, 

de  r66o  A  I  66  I  . 


I. 

Jusqu'alors  les  colons  de  Villemarie  s'étaient  conten-  résolution  héroïque 
tés  de  repousser  les  attaques  des  Iroquois  &  de  leur  donner  "LT^mpag^ons 
la  chasse  dans  les  lieux  voisins  des  maisons  où  ils  avaient  d'armes. 
coutume  de  se  tenir  en  embuscade.  Mais  ces  barbares 
ayant  mis  en  marche  une  grande  armée  &  pris  la  résolu- 
tion de  détruire  tout  ce  qu'il  y  avait  de  Français  en  Canada, 
il  était  à  craindre  que  les  Montréaliftes  ne  succombassent 
enfin  sous  le  grand  nombre  des  ennemis,  quelque  vigou- 
reuse défense  qu'ils  pussent  opposer  à  leurs  attaques.  Dans 
cette  extrémité  si  alarmante,  un  homme  de  cœur,  s'il  en 
fut  jamais,  Dollard  des  Ormeaux,  ce  jeune  commandant 
de  la  garnison  dont  on  a  parlé,  conçut,  au  mois  d'avril 
1660,  le  généreux  dessein  d'aller,  avec  un  petit  nombre 
de  colons,  à  la  rencontre  de  cette  armée,  de  se  battre  jus- 
qu'au dernier  souffle,  sans  accepter  de  quartier,  &  en 
vendant  ainsi  leur  vie  le  plus  cher  qu'ils  pourraient,  d'ins- 
pirer de  l'épouvante  aux  Iroquois  par  une  résolution  si 
audacieuse  &  une  mort  si  héroïque.  Il  propose  donc  à  seize 
jeunes  colons  de  les  conduire  pour  ce  dessein,  en  parti  de 
guerre,  au-dessus  de  l'île  de  Montréal,  ce  que  personne 
n'avait  osé  tenter  encore,  &  tous  promettent  de  le  suivre 
si  le  Gouverneur  approuve  leur  résolution.  Dollard  la  sou- 
met aussitôt  à  M.  de  Maisonneuve,  qui,  connaissant  le 
courage  &  l'intrépidité  de  ce  jeune  militaire ,  y  donne 
volontiers  son  approbation;  mais  comme  l'un  des  seize 


IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


s'était  désisté  de  sa  promesse,  les  autres,  pour  n'être 
empêchés  par  aucune  considération  d'aller  affronter  géné- 
reusement la  mort,  font  chacun  leur  teftament,  s'approchent 
religieusement  des  sacrements  de  Pénitence  &  d'Eucha- 
rifhe,  &,  en  présence  des  saints  autels,  s'engagent  par  un 
serment  solennel  à  ne  demander  &  à  n'accepter  aucun 
quartier,  &  à  combattre  jusqu'à  leur  dernier  souffle  de 

(i)HittoireduMont-    x.     .  '  1 

réal,  de  1659  à  1660.  K1)' 

II. 

l'empressement    de        Le  brave  Major  Closse,  l'intrépide  Charles  Le  Moyne 
dollard  a  partir  g^jg  C0Urageux  Picoté  de  B éleftre,  inf orm és  d 'une  si  noble 

SAUVE  LA  COLONIE  ET  . 

PLUSIEURS  BRAVES.  &  si  audacieuse  résolution,  s'offrent  pour  être  eux-mêmes 
de  l'entreprise,  en  demandant  qu'elle  soit  différée  jus- 
qu'après leurs  semences ,  qu'ils  se  disposaient  de  faire 
alors.  Mais  Dollard,  brûlant  d'ardeur  d'aller  attaquer 
l'ennemi,  &  étant  bien  aise  d'avoir  le  commandement  de 
ce  parti,  afin  de  se  diflinguer  par  des  coups  de  valeur  qui 
lui  servissent  pour  dissiper  quelques  difficultés  qu'il  avait 
eues,  disait-on,  en  France,  pressa  le  plus  qu'il  put  le 
départ.  La  suite  montra  bientôt  que  cette  apparente  pré- 
cipitation ne  fut  pas  sans  quelque  dessein  de  la  divine 
Providence,  qui,  par  là,  voulait  sauver  tout  le  Canada.  Si 
Dollard  eût  différé  le  départ  jusqu'après  le  temps  des 
semences,  cinq  cents  Iroquois,  qui  allèrent  aux  îles  de 
Richelieu  pour  y  attendre  trois  cents  des  leurs,  qui  devaient 
descendre  par  l'Outaouais,  fussent  allés  tomber  sur  les 
Trois- Rivières  &  sur  Québec;  tandis  que  le  départ  pré- 
cipité de  ces  braves  les  arrêta  &  sauva  la  colonie.  Il  rendit 
de  plus  à  Villemarie  un  service  inappréciable,  en  lui  con- 
servant trois  de  ses  plus  fermes  appuis  :  le  Major  Closse, 
Charles  Le  Moyne  8c  M.  de  Béleftre,  qui,  selon  toutes 
les  apparences,  eussent  péri  eux-mêmes  s'ils  se  fussent 
joints  aux  autres,  sans  que  leur  mort  eût  rien  ajouté  aux 
avantages  que  la  perte  des  dix-sept  braves  procura  au  pays. 

m. 

dollard  perd  tro:s        Dollard  &  les  siens  partent  donc,  résolus  à  tout  évé- 

DE    SES    COMPAGNONS  -  ,  ..  J,   • 

d'armes,  qui  sont  nement;  &,  a  peine  sur  leurs  canots,  ils  entendent  un  en 


4e  GUERRE.   DOLLARD  ET  LES  SIENS.    l66o.  3gg 

d'alarme  dans  une  petite  île  voisine  de  Villemarie,  C[U1     REMPLACÉS  PAR  TROIS 

semble  avoir  été  File  Saint-Paul.  Trouvant  si  près  l'occa-  autres. 

sion  qu'il  allait  chercher  au  loin,  Dollard  fond  sur  les  Iro- 

quois  8c  les  pousse  avec  tant  de  vigueur,  qu'infailliblement 

il  les  aurait  tous  pris,  si  ces  barbares  n'eussent  prompte- 

ment  abandonné  leurs  canots  avec  leurs  bagages  pour  se 

sauver  dans  les  bois.  Cette  action  eut  lieu  le  19  avril  1660, 

6c  fit  perdre  à  Dollard  trois  de  ses  compagnons  (1),  dont  (oi-wtoireduMont- 

les  noms  méritent  de  trouver  place  dans  cette  hiftoire.  Ce  réal'de  I(359a  l66°- 

furent  Nicolas  Duval,  serviteur  au  Fort,  qui  périt  par  le 

feu  des  Iroquois  ;  Biaise  Juillet,  dit  Avignon,  habitant  8c 

père  de  famille,  qui  laissa  quatre  enfants  en  bas  âge  (2)  ;    (2)  Greffe  de  vme- 

enrin  Mathurin  Soulard,  charpentier  du  Fort:  ces  deux  ma"e' a<ae  du  1 3  >mn 

....  1060. 
derniers,  qui  n'étaient  pas  accoutumés  a  la  navigation  du 

canot,  se  noyèrent  dans  l'attaque  (3).  Dollard,  n'ayant    (3)  Reg:fh-e  de  la 
pu  saisir  les  Iroquois,  à  qui  les  bois  servirent  de  retraite,  Parois>e-  sépultures, 
s'empara  de  leurs  dépouilles,  spécialement  d'un  excellent   '  ' 
canot,  qui  le  servit  avantageusement  dans  son  expédition. 
Il  retourna  cependant  à  Villemarie  avec  les  siens,  sans 
doute  pour  assifter  au  service  funèbre  de  Nicolas  Duval, 
qu'on  inhuma  le  lendemain,  20  avril  (4),  &  à  celui  des    (4)  ipid. 
deux  autres  braves  dont  les  corps  n'avaient  pas  encore 
été  retrouvés  (5).  Loin  de  refroidir  le  courage  des  colons    (5)  im. 
de  Villemarie,  ce  premier  échec  sembla,  au  contraire, 
n'avoir  servi  qu'à  le  rendre  plus  ardent;  du  moins,  le  vo- 
lontaire qui  s'était  joint  d'abord  à  Dollard,  &  avait  ensuite 
rétracté  sa  parole,  se  joignit  alors  à  lui,  résolu  de  périr, 
comme,  aussi  deux  autres,  qui  complétèrent  ainsi  le  nom- 
bre de  dix-sept,  comme  auparavant.  Déterminés  qu'ils 
étaient  à  mourir  en  combattant  pour  la  religion  &  le  pays, 
ils  firent,  avant  de  partir,  un  adieu  général  à  leurs  amis 
8c  à  tous  les  colons,  comme  ne  devant  plus  les  revoir  dans 
ce  monde,  8c  s'embarquèrent  de  nouveau  avec  une  grande 
quantité  de  munitions  de  guerre,  pleins  de  cœur  &  d'in- 
trépidité. 

IV. 

Mais,  n'étant  pas  accoutumés  à  la  conduite  du  canot,  dollard  cantonne  sa 


400    11°  PARTIE.  LES  , CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


petite  trouve  dans  ils  éprouvèrent  mille  difficultés  dans  leur  marche  &  furent 
un  réduit  de  pieux.  arrêtés  huit  jours  au  bout  de  L'île  de  Montréal,  dans  un 
endroit  très-rapide  qu'ils  avaient  à  traverser.  Enfin  le 
courage  suppléant  dans  eux  à  l'expérience,  ils  passèrent 
outre,  &  arrivèrent,  le  ier  de  mai,  au  pied  du  Long- 
(i)  Marie  de  l'Incar-  Saut  (i),  sur  la  rivière  des  Outaouais,  à  huit  ou  dix  lieues 
nation,  p.  5j9.  au-dessus  de  File  de  Montréal  8c  au-dessous  du  Saut  dit 
de  la  Chaudière.  Là,  trouvant  par  hasard  un  petit  retran- 
■  chement,  conftruit  l'automne  précédent  par  des  Algon- 
quins, Dollard  y  cantonna  sa  petite  troupe.  Ce  réduit 
n'était  point  flanqué  ;  il  n'avait,  pour  toute  défense,  que  de 
méchants  pieux,  déjà  en  mauvais  état,  &  se  trouvait  même 
commandé  par  un  coteau  voisin.  Quoique  ce  faible  re- 
tranchement, qui  en  méritait  à  peine  le  nom,  fût  moins 
assuré  que  la  moindre  des  maisons  de  villages  de  France, 
Dollard  résolut  de  s'y  arrêter  &  d'y  attendre  les  Iroquois, 
comme  dans  un  passage  où  il  en  viendrait  infailliblement 
aux  mains  avec  eux,  au  retour  de  leurs  chasses.  Mais  ce 
qui  rendit  ce  réduit  plus  incommode  encore,  ce  fût  l'ar- 
rivée d'un  parti  de  Hurons  &  d'Algonquins,  venus  de  Vil- 
lemarie,  demandant  à  Dollard  de  les  admettre  dans  sa 

(2)  Hiftoire  du  Mont-  .  /  \ 

réa1,de  iC59  à  1660.  trOUPe  (2)- 

V.  • 

quatre  al  .onquins  et  Quarante  Hurons ,  l'élite  de  ce  qui  reliait  de  cette 
nation  à  Québec,  étaient  partis  de  ce  lieu  sur  la  fin  de 
l'hiver,  sous  la  conduite  d'un  capitaine  nommé  Anaho- 
taha,  pour  tomber  sur  les  Iroquois,  lorsque  ceux-ci  re- 
viendraient de  leur  chasse.  Ils  passèrent  par  les%  Trois- 
)  Relation  de  1660,  Rivières  (3);  &  là  un  capitaine  Algonquin,  nommé 
'4<  Mitiwemeg,  ayant  eu  avec  l'autre  un  défi  sur  la  valeur, 

ils  se  donnèrent  rendez-vous  à  Villemarie,  afin  de  mon- 
trer, dans  ce  lieu  où  les  combats  étaient  fréquents,  quel 
serait  celui  des  deux  qui  aurait  le  plus  de  bravoure.  Mi- 
tiwemeg s'y  rendit,  accompagné  de  trois  Algonquins,  & 
Anahotaha  de  trente-neuf  Hurons,  lui  faisant  le  quaran- 
tième. A  peine  arrivés  dans  ce  lieu,  ils  apprirent  des 
Français  (dont  un  des  principaux  défauts,  dit  M.  Dollier 


quarante  hlrons  se 
joignent  a  dollard. 


4e  GUERRE.   FAIT  D'ARMES  DU  LONG-SALT.    l66o.  4OI 


de  Casson,  c'ert  de  trop  parler)  que  dix -sept  colons 
étaient  allés  en  guerre  au-dessus  de  l'île  de  Montréal.  Ces 
sauvages,  jaloux  d'avoir  été  ainsi  prévenus  par  des  Fran- 
çais, &  étonnés  de  la  hardiesse  de  ce  petit  nombre,  de- 
mandent à  M.  de  Maisonneuve  une  lettre  pour  Dollard, 
afin  d'être  admis  dans  son  parti,  &  de  pouvoir  ensuite  faire 
tous  ensemble  quelque  grande  entreprise.  M.  de  Maison- 
neuve,  qui  se  défiait  de  leur  bravoure,  fit  tout  ce  qu'il 
put  pour  les  empêcher  d'aller  rejoindre  les  siens,  aimant 
mieux  n'avoir  en  campagne  qu'un  petit  nombre  de  com- 
battants, tous  braves  &  résolus,  qu'une  troupe  plus  consi- 
dérable, où  ils  seraient  mêlés  avec  des  hommes  dont  il 
suspectait  le  courage.  Les  sauvages  firent,  néanmoins, 
tant  d'inftances,  que,  pressé  par  leurs  importunités,  il  se 
rendit  jusqu'à  un  certain  point  à  leur  demande,  &  écrivit 
à  Dollard,  en  lui  laissant  la  liberté  de  les  recevoir,  sans 
néanmoins  l'y  engager.  Il  l'avertissait,  au  contraire,  de  ne 
pas  trop  compter  sur  ces  auxiliaires,  &  d'agir  comme  s'il 
n'avait  avec  lui  que  des  Français.  Les  sauvages  l'ayant 
rejoint,  Dollard  les  reçut,  &  ils  entrèrent  dans  le  réduit, 

,  ,  *  i,       •    .       1       T  •    /  \       (i)Hiftoire  duMont- 

pour  attendre,  avec  les  autres,  1  arrivée  des  Iroquois  (i).  réaide  i65g  à  1660. 

VI. 

Après  un  assez  court  séjour  dans  ce  lieu,  ceux  qui  dollard  attaque  et 
allaient  à  la  découverte  virent  descendre  deux  canots    DÉFAIT  L'AVANT 'CAR~ 

.  DE  DES  IROQUOIS. 

chargés  d'ennemis.  C'était  l'avant-garde  d'un  corps  d'ar- 
mée Iroquoise,  composée  de  trois  cents  hommes,  qui 
allaient  se  joindre  à  cinq  cents  autres  aux  îles  Richelieu, 
pour  attaquer  tous  ensemble  les  Trois-Rivières  &  Québec. 
Ils  ne  doutaient  pas,  eu  égard  à  leur  nombre,  d'emporter 
sans  difficulté  ces  deux  portes,  &  se  proposaient  d'atta- 
quer ensuite  Villemarie  &  de  la  harceler  avec  tant  de 
confiance  &  d'opiniâtreté,  qu'elle  ne  pût  résifter  à  leurs 
forces  réunies.  Ceux  que  Dollard  avait  envoyés  à  la  dé- 
couverte lui  ayant  donné  avis  de  l'approche  de  ces  deux 
canots,  il  conduit  aussitôt  ses  gens  à  leur  rencontre,  &  les 
porte  au  lieu  qui  lui  semblait  le  plus  propre  au  débarque- 
ment. Ce  fut  précisément  l'endroit  où  ces  Iroquois  avant- 

TOME  II.  26 


402    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


coureurs  vinrent  mettre  pied  à  terre  ;  &,  à  T  infiant,  on 
fait  sur  eux  une  décharge  des  plus  meurtrières,  mais  avec 
trop  de  précipitation,  pour  qu'il  ne  reftât  pas  un  seul  de 
ces  barbares.  Quelques-uns,  qui  n'avaient  pas  été  atteints, 
se  jettent  aussitôt  dans  les  bois,  &  vont  en  toute  hâte 
avertir  l'armée.  «  Nous  avons  été  défaits  au  petit  Fort, 
«  qui  eft  ici  tout  proche,  disent-ils,  &  il  y  a  là  un  parti  de 
«  Français  &  de  sauvages.  »  Sur  ce  rapport,  les  Iroquois 
(i)HiftoireduMont-  concluent  que  c'était  un  convoi  qui  montait  au  pays  des 
réai,  par  m.  Doiiier  Hurons,  &,  jugeant  qu'ils  en  viendraient  aisément  à  bout, 
?66o.aSS°n'  ^  lG5Qà  ils  font  leurs  approches  vers  le  réduit  (i). 

VII. 

dollard  fortifie  a  la  Dollard  &  les  siens,  qui  étaient  en  prière  lorsque  l'en- 
hate  son  réduit.  nemi  se  présenta,  se  retirèrent  aussitôt  dans  le  retranche- 
ment, sans  avoir  le  loisir  d'emporter  avec  eux  leurs  chau- 
dières, qu'ils  avaient  mises  sur  le  feu  pour  préparer  à 
manger.  Après  des  huées  &  des  décharges  de  part  &  d'au- 
tre, un  capitaine  Onnontagué  s'avance  sans  armes  jus- 
qu'à la  portée  de  la  voix,  pour  demander  quelles  gens 
étaient  dans  ce  Fort  &  ce  qu'ils  venaient  faire.  On  lui  ré- 
pond que  ce  sont  des  Français,  des  Hurons  &  des  Algon- 
quins, au  nombre  de  cent  hommes,  qui  viennent  au  de- 
vant des  Ne{-Percés.  —  «  Attendez,  réplique  le  capitaine, 
«  que  nous  tenions  conseil  entre  nous,  puis  je  viendrai 
«  vous  revoir  ;  &,  de  votre  part,  ne  faites  aucun  acte 
«  d'hoftilité,  de  crainte  que  vous  ne  troubliez  les  bonnes 
«  paroles  que  nous  portons  aux  Français  de  Villemarie. 
«  —  Retirez -vous  donc  à  l'autre  bord  de  la  rivière, 
«  dirent  alors  les  Français,  tandis  que  nous  parlemente  - 
«  rons  de  notre  part.  »  Ils  désiraient  cet  éloignement  de 
l'ennemi  pour  avoir  la  liberté  de  couper  des  pieux,  afin 
de  fortifier  leur  palissade.  Mais,  au  lieu  d'aller  camper  de 
l'autre  côté,  les  Iroquois  commencèrent  à  dresser  un  re- 
tranchement vis-à-vis  du  réduit  ;  &,  de  leur  côté,  les  Fran- 
çais, durant  ce  temps,  se  mirent  à  se  fortifier  le  plus  qu'ils 
purent,  mettant  des  branches  d'arbres  entre  les  pieux  de 
leur  réduit,  &  remplissant  le  tout  de  pierres  &  de  terre  à 


4e  GUERRE.   FAIT  d'aRMES  DU  LONG-SAUT.    l66û.  4o3 


CESSENT  LEURS  ATTA- 
QUES ET  ENVOIENT 
CHERCHER  DES  REN- 
FORTS. 


hauteur  d'homme,  de  telle  sorte,  néanmoins,  qu'il  y  eût 
des  meurtrières  tout  autour,  &  qu'on  pût  placer  trois  fusi- 
liers à  chacune. 

VIII. 

L'ouvrage  n'était  pas  encore  achevé,  que  l'ennemi  les  iroquois,  battus, 
vint  à  l'assaut.  Les  assiégés  le  repoussent  vaillamment, 
tuent  &  blessent  un  grand  nombre  d'hommes  sans  en 
perdre  eux-mêmes  un  seul  (i).  Les  Iroquois  reviennent 
à  diverses  reprises  &  sont  toujours  battus  avec  perte  des    (0  Marie  de rincar- 

^.a  vi  v  i  r  -  •  •  nation,  p.  549,  55o. 

leurs,  &  même  a  leur  tres-grande  contusion.  Ce  qui  sur- 
tout les  irritait  &  excitait  en  eux  le  dépit  &  la  fureur, 
c'était  de  voir  que  les  Français  osassent  bien,  en  leur  pré- 
sence, couper  les  têtes  des  Iroquois  reliés  sur  la  place  & 
en  border  le  haut  des  pieux  de  leur  réduit  ;  &  que,  malgré 
les  transports  de  rage  &  de  furie  où  les  jetait  un  spectacle 
si  humiliant,  ils  ne  pussent  en  tirer  vengeance  dans  au- 
cune de  leurs  attaques.  Durant  ce  temps,  ils  brisèrent  les 
canots  des  Français,  ainsi  que  ceux  des  Algonquins  &  des 
Hurons,  &  en  firent  des  torches  pour  brûler  la  palissade; 
mais  les  décharges  des  assiégés  étaient  si  fréquentes,  qu'il 
ne  leur  fut  jamais  possible  d'approcher  du  retranchement. 
Ils  jugèrent  alors  qu'ils  ne  viendraient  pas  à  bout  de  forcer 
le  réduit  tant  qu'ils  ne  seraient  pas  en  plus  grand  nom- 
bre, &  députèrent  un  canot  pour  appeler  promptement  à 
leur  aide  les  cinq  cents  Iroquois  qui  les  attendaient  aux 
îles  Richelieu.  Le  canot  étant  donc  parti,  ils  ne  firent  plus 
d'attaque,  &  se  contentèrent  de  bloquer  le  réduit,  se  tenant 
hors  de  la  portée  des  mousquets  ou  à  couvert  derrière  ré^     Minier  de 

les  arbres  (2).  Casson,  de   ï65g  à 

1660. 

Dans  ce  retranchement,  il  n'y  avait  point  d'eau  ;  &  la  lâcheté  des  hurons, 
soif,  qui  pressait  les  assiégés,  les  incommodait  beaucoup    aui  PAS3ENT  A  L'EN- 

.  1       r  1         t  •  T-  •  a  NE  MI  ;    LEUR  PERFI- 

plus  que  le  feu  des  Iroquois.  Cette  disette  était  même  si 
extrême,  qu'ils  ne  pouvaient  plus  avaler  la  farine  dont  ils 
s'étaient  pourvus  pour  subsiller.  Enfin,  à  force  de  creuser, 
ils  parvinrent  à  trouver  un  petit  filet  d'eau  bourbeuse, 
mais  tout  à  fait  insuffisante  pour  les  désaltérer.  Aussi,  de 


DIE. 


404    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

temps  en  temps,  faisaient-ils  des  sorties  par-dessus  les 
pieux  pour  aller,  à  la  faveur  de  quantité  de  fusiliers  qui 
repoussaient  l'ennemi,  chercher  de  l'eau  à  la  rivière,  éloi- 
gnée de  deux  cents  pas  du  Fort  ;  ce  qui  pourtant  ne  leur 
fournissait  pas  le  moyen  de  se  désaltérer  :  parce  qu'ayant 
perdu  leurs  chaudières,  ils  ne  portaient  que  de  petits  vases 
(1)  Marie  de  rincar-  qUi  ne  pouvaient  suffire  à  la  nécessité  de  tous  (1).  Les 

ation,  p.  55o,  55i.T  .  .  v. 

Relation  de  1660,  lroquois,  témoins  de  cette  nécessite  pressante,  en  prirent 
p-  rô-  occasion  de  crier,  de  loin,  aux  Hurons  qu'ils  eussent  à  se 

rendre,  s'ils  ne  voulaient  pas  mourir  de  soif  dans  ce  trou 
avec  les  Français,  &  qu'on  les  recevrait  à  bonne  compo- 
sition. Ils  ajoutaient  que,  s'ils  refusaient  de  se  livrer  à 
l'ennemi,  ils  n'échapperaient  pas  à  la  mort,  attendu  qu'un 
renfort  de  cinq  cents  lroquois  allait  se  mettre  en  ma 
che ,  &  que,  dès  leur  arrivée,  le  réduit  serait  pris  &  tous 
les  assiégés  massacrés.  Ces  discours  effrayèrent  tellement 
les  lâches  Hurons  que  tous,  à  l'exception  du  brave  Ana- 
hotaha,  sautent  par-dessus  la  palissade,  qui  d'un  côté, 
qui  de  l'autre,  ou  sortent  à  la  dérobée  par  la  porte  & 
vont  se  livrer  aux  lroquois,  à  qui  ils  apprennent  qu'il  n'y 
a  dans  le  Fort  que  dix-sept  Français,  quatre  Algonquins 
&  leur  propre  capitaine.  Quelle  douleur  pour  ces  braves 
de  se  voir  ainsi  abandonnés  &  trahis,  &  surtout  quel  dé- 
solant spectacle  pour  Anahotaha  !  Aussi  dit-on  que,  dans 
sa  julte  indignation,  voyant  son  propre  neveu,  appelé  la 
i-éa//JarMeDonie°rndtê  Mouche,  s'enfuir  comme  ses  compatriotes,  il  déchargea 
casson,  de  1659  à  un  piftolet  sur  lui  pour  le  tuer,  mais  qu'il  le  manqua  (2). 
1660. 


x 

MALGRÉ    L'ARRIVÉE  DU 


DOLLARD  REPOUSSE 
TOUTES  LES  ATTA- 
QUES. 


Nonobftant  une  défecrion  si  propre  à  abattre  le  cœur 
RENFORT  1ROOUOIS,  des  vingt-deux  autres,  ils  demeurèrent  fermes  dans  la  ré- 
solution de  se  défendre  jusqu'à  la  mort,  sans  être  ébranlés 
par  l'arrivée  des  cinq  cents  lroquois,  qui  parurent  enfin 
le  cinquième  jour,  &  qui,  par  les  cris  &  les  hurlements 
qu'ils  poussèrent,  auraient  dû  intimider  les  cœurs  les  plus 
audacieux  du  monde.  Ces  nouveaux  ennemis,  formant 
avec  les  autres  un  gros  de  huit  cents  hommes,  commen- 
cèrent, dès  leur  arrivée,  à  donner  avec  furie  sur  le  réduit, 


4*  GUERRE.   FAIT  D'ARMES  DU  LONG-SAUT.    l66o.  405 


mais  ne  livrèrent  aucun  assaut  qu'ils  ne  fussent  contraints 
de  se  retirer,  &  toujours  avec  de  grandes  pertes.  Ils  atta- 
quèrent les  Français  durant  trois  jours  d'heure  en  heure, 
tantôt  marchant  tous  ensemble  à  l'assaut,  tantôt  envoyant 

•      1     1  ,  x     .        -.a.  1         (1)  Hiftoire  du  Mont- 

COntre  eux  une  partie  de  leur  armée  (i).  Aussitôt  que  les  réai)ParM.Doiiier  de 

Français  avaient  repoussé  l'ennemi,  ils  se  mettaient  incon-  Casson,  1659  à  1660. 

tinent  à  genoux,  &  ne  se  relevaient  que  pour  le  repousser 

encore,  employant  ainsi  à  la  prière  le  peu  de  temps  qu'ils 

avaient  entre  chaque  attaque.  Ils  n'avaient  en  efiet  que 

deux  fonctions,  qu'ils  faisaient  succéder  l'une  à  l'autre  (2)  :    (2) Relation  de  1660, 

l'ennemi  faisait-il  trêve,  ils  tombaient  à  genoux;  revenait-  p'    '  l6' 

il  à  l'attaque,  ils  étaient  debout  les  armes  à  la  main  (3).    (3)  Marie  de  rincar- 

Enfin  les  Iroquois,  ne  pouvant  les  forcer  malgré  tant  natlon'  p> 

d'attaques,  abattirent  sur  le  réduit  plusieurs  arbres,  dont 

la  chute  occasionna  un  grand  désordre  sans  ébranler 

néanmoins  les  assiégés  dans  la  résolution  où  ils  étaient 

de  combattre  jusqu'au  dernier  vivant. 

xi.  , 

Une  résiftance  si  persévérante  &  une  confiance  si  sur  le  point  de  lever 


LE    SIEGE  ,    LES  IRO- 


inouïe  firent  croire  enfin  aux  Iroquois  que  les  Français 

1  >  QUOIS      RESOLUS  DE 


étaient  en  bien  plus  grand  nombre  que  ne  l'avaient  assuré  vaincre  ou  de  périr 
les  Hurons  transfuges  ;  aussi  mettaient-ils  souvent  en  déli-  AU  P1ED  DU  réduit. 
bération  entre  eux  s'il  ne  serait  pas  plus  expédient  de 
lever  que  de  continuer  un  siège  si  meurtrier,  qui  leur  enle- 
vait tant  de  monde.  La  défeclion  des  Hurons  leur  fit 
cependant  espérer  que  les  autres  pourraient  se  rendre  si 
on  parlementait  avec  eux.  Quelques  députés  s'approchent 
donc  du  réduit  ;  mais  les  Français,  tous  résolus  à  mourir, 
font  sur  eux  une  décharge  inopinée,  qui  tue  les  uns  &  met 
les  autres  en  fuite  (4).  Enfin,  le  huitième  jour,  une  partie  (4)Reiatïondei66o 
des  Iroquois  étant  résolus  d'abandonner  le  siège,  &  de  se  p- l6- 
retirer  dans  leur  pays,  les  autres  leur  représentent  avec 
chaleur  que,  si  les  Français  n'étaient  réellement  que  dix- 
sept,  ce  serait  une  honte  éternelle  pour  toutes  les  nations 
Iroquoises  d'avoir  vu  massacrer  tant  de  leurs  guerriers 
par  si  peu  de  gens,  sans  en  tirer  vengeance  ;  &  cette  con- 
sidération fut  cause  qu'on  interrogea  de  nouveau  les  trans- 


(i)  HiftoireduMont- 


QUENT  DE  NOUVEAU 
LE  RÉDUIT. 


406    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

fuges  pour  s'assurer  de  la  vérité.  Ces  perfides  ayant 
affirmé  de  nouveau  que  les  Français  n'étaient  en  effet  que 
dix-sept;  &  n'avaient  plus  avec  eux  qu'un  seul  Huron  & 
quatre  Algonquins,  à  cette  déclaration,  les  Iroquois  réso- 
lurent de  périr  tous  au  pied  du  réduit,  ou  de  l'emporter 
rèé^Î65^-ie6tT"     de  vive  force  (1). 

XII. 

les  iroquois  atta-  Mais,  pour  en  venir  là,  il  fallait  qu'un  certain  nombre 
d'entre  eux  consentissent  à  faire  de  leurs  corps  un  rempart 
aux  autres,  en  recevant  les  premiers  les  vigoureuses  & 
meurtrières  décharges  des  assiégés.  Comme  chez  ces  na- 
tions sauvages  chaque  individu,  étant  libre  &  indépendant, 
ne  pouvait,  dans  ces  occasions,  être  contraint  par  les  chefs 
à  se  dévouer  pour  les  autres,  on  procéda  incontinent  à  une 
cérémonie  usitée  chez  eux,  pour  avoir  des  victimes  volon- 
taires. C'était  de  jeter  par  terre  de  petites  bûches,  &  tous 
ceux  qui  en  enlevaient  quelqu'une  s'engageaient  par  là  à 
marcher  les  premiers  &  à  affronter  le  péril.  Les  plus 
intrépides  d'entre  eux  &  les  plus  braves,  ayant  donc  levé 
les  bûches,  se  mirent  en  devoir  de  monter  les  premiers 
à  l'assaut,  sans  négliger  pourtant  les  précautions  ordi- 
naires aux  barbares;  car  ils  se  firent  auparavant  des 
mantelets  de  trois  bûches,  liées  les  unes  à  côté  des  autres, 
qui  les  couvraient  depuis  le  haut  de  la  tête  jusqu'au- 
dessus  du  genou.  Ils  s'avancèrent  ainsi,  tête  baissée,  sui- 
vis par  tout  le  refïe  des  Iroquois,  résolus  d'emporter  le 

(2)Hiitoire  du  Mont-  _    . r,  -     ,  .  1  r 

réai,  de  i659  à  1660.  Fort  a  tout  prix  (2). 

XIII. 

courage  invincible  de        Dollard  &  les  siens,  trouvant  alors  l'occasion  qu'ils 
dollard   et   des  ambjtjonnaient;  de  vendre  chèrement  leur  vie,  se  mettent 

SIENS.      LEUR     MORT  ' 

héroïque.  à  faire  de  vives  décharges  de  gros  mousquetons  pour 

abattre  le  plus  d'Iroquois  qu'ils  pourraient;  &  malgré 
l'activité  de  ce  feu,  l'ennemi,  qui  avait  toujours  de  nou- 
veaux assaillants  pour  remplacer  les  blessés  &  les  morts, 
ne  laisse  pas  d'avancer  toujours,  gagne  enfin  la  palissade 
&  occupe  lui-même  les  meurtrières.  Dans  ce  moment,  le 
lâche  &  perfide  La  Mouche  aperçoit  son  oncle,  le  brave 


4e  GUERRE.   FAIT  D'ARMES  DU  LONG-SAUT.    l66o.  4G7 

Anahontaha,  8c  lui  crie  de  se  rendre  pour  conserver  sa 
vie  :  «  J'ai  donné  ma  parole  aux  Français,  répond  Ana- 
«  hontaha,  je  mourrai  avec  eux.  »  Pour  mettre  fin  aux 
décharges  qu'on  ne  cesse  de  faire  sur  eux,  les  Iroquois 
s'efforcent  alors  de  passer  par-dessus  la  palissade  ou  d'en 
arracher  les  pieux;  8:  les  Français,  armés  de  la  hache  &  du 
sabre,  se  jettent  incontinent  sur  tous  ceux  qui  paraissent,  & 
leur  disputent  vigoureusement  le  terrain.  Dans  cette  extré- 
mité, Dollard  charge  promptement  un  gros  mousqueton 
jusqu'à  l'embouchure,  &  y  met  une  fusée,  afin  de  lui  faire 
faire  long  feu,  &  de  le  jeter,  sans  danger  pour  les  siens, 
en  guise  de  grenade,  au  milieu  des  ennemis.  Il  le  lance 
aussitôt,  mais  une  branche  d'un  arbre  abattu  sur  le  réduit 
arrête  inopinément  ce  projectile,  &  le  fait  retomber  dans  le 
réduit  même,  où  il  éclate  à  l'inftant  &  tue  ou  eftropie  plu- 
sieurs Français.  Un  accident  si  désaftreux  pour  ceux-ci, 
qui  les  affaiblit  beaucoup  en  diminuant  leur  nombre, 
releva  le  courage  des  Iroquois.  A  l'inftant  ils  font  brèche 
de  toutes  parts,  &  néanmoins  chacun  des  assiégés  qui 
reftait  debout,  comme  s'il  eût  eu  un  cœur  de  lion,  se  pré- 
cipite sur  les  assaillants,  &  se  défend  à  coups  d'épée  &  de 
piftolet  avec  une  ardeur  de  courage  &  d'intrépidité  qui 
étonne  ces  barbares.  Il  était  impossible  qu'un  si  petit 
nombre  de  braves  pût  résilier  longtemps  à  une  telle  multi- 
tude :  c'était  une  nécessité  pour  eux  de  tomber  enfin  au 
milieu  d'un  si  affreux  carnage,  &  le  brave  Dollard  fut  tué. 
La  mort  de  ce  héros,  au  lieu  d'ébranler  le  courage  des 
autres,  sembla  les  avoir  rendus  plus  audacieux  &  plus 
intrépides;  car  chacun  d'eux  enviait  une  mort  si  glorieuse 
plutôt  qu'il  ne  l'appréhendait.  Arrachait-on  un  pieu  de  la 
palissade,  incontinent  l'un  de  ces  braves  sautait  à  la  place 
le  sabre  ou  la  hache  à  la  main,  tuant  &  massacrant  tout 
ce  qu'il  rencontrait,  jusqu'à  ce  qu'il  fût  tué  lui-même. 
Enfin,  presque  tous  ces  braves  étant  tombés  sous  les 
coups,  les  Iroquois  renversent  la  porte  du  Fort,  &  y  entrent 
en  foule,  &  alors  le  peu  de  Français  qui  reliaient  encore, 
fondant  sur  eux  l'épée  d'une  main  &  le  couteau  de  l'autre, 


408    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Hiftoire  du  Mont- 


se  mettent  à  frapper  de  toutes  parts  avec  une  telle  furie, 
que  l'ennemi  perdit  la  pensée  de  faire  des  prisonniers, 
afin  de  tuer  au  plus  vite  ce  petit  nombre  de  braves  qui,  en 
mourant,  les  menaçait  dune  deftruciion  générale  s'ils  ne 
se  hâtaient  de  les  exterminer  :  ce  qu'ils  firent  par  une 
grêle  de  coups  de  mousquets,  qui  renversa  ces  invincibles 
athlètes  sur  une  multitude  d'Iroquois  qu'ils  avaient  ter- 


réai,  1659-1660.       rassés  avant  de  mourir  (i). 


XIV. 

FUREUR  CRUELLE  DES 
IROQUOISAPRÈSCETTE 
ACTION. 


Voyant  enfin  tous  les  Français  étendus  par  terre,  les 
Iroquois  coururent  incontinent  sur  eux  pour  savoir  s'il  y 
en  avait  quelques-uns  qui  n'eussent  pas  expiré  encore  & 
qu'ils  pussent  guérir,  afin  d'en  faire  ensuite  les  triftes  sujets 
de  leurs  tortures.  Ils  eurent  beau  tourner  &  retourner 
tous  ces  corps,  ils  n'en  trouvèrent  qu'un  seul  qui  fût  en 
état  d'être  traité,  &  trois  autres,  comme  nous  l'apprend 
M.  de  Belmont,  qui  étaient  sur  le  point  de  rendre  le  der- 
nier souffle,  &  qu'ils  jetèrent  incontinent  dans  le  feu,  sans 
avoir  pourtant  la  cruelle  jouissance  de  les  voir  souffrir, 
car  ils  expirèrent  aussitôt.  Quant  à  celui  qui  pouvait  être 
médicamenté,  &  rendu  ensuite  capable  de  souffrances,  on 
ne  saurait  dire  les  raffinements  qu'ils  inventèrent  pour  as- 
souvir sur  lui  leur  cruauté,  ni  exprimer  la  patience  héroïque 
qu'il  fit  paraître  dans  ses  tourments  :  patience  si  inouïe, 
qu'elle  transportait  de  rage  ses  bourreaux  mêmes,  voyant 
qu'elle  surpassait  leur  barbarie,  qui  ne  pouvait  rien  inven- 
ter d'assez  inhumain  dont  il  ne  triomphât.  N'ayant  pu 
se  venger  de  la  mort  des  leurs  sur  aucun  autre  Français, 
ils  déchargèrent  enfin  leur  fureur  sur  les  perfides  Hurons 
qui  s'étaient  lâchement  rendus  à  eux;  &,  malgré  la  parole 
qu'ils  leur  avaient  donnée  de  leur  conserver  la  vie,  ils  les 
diftribuèrent  à  leurs  bourgs,  où  l'on '  en  fit  de  furieuses 
&  horribles  grillades.  Le  brave  chef  Huron,  le  fidèle  & 
invincible  Anahontaha,  &  les  quatre  Algonquins  s'acqui- 
rent la  même  gloire  que  les  dix-sept  Montréaliftes.  Ils 
combattirent  &  moururent  avec  le  même  courage;  & 
comme  ils  étaient  tous  Chrétiens,  &  s'étaient  sans  doute 


4e  GUERRE.   FAIT  d'aRMES  DU  LONG- SAUT.    l6ÔO.  4O9 


disposés  aussi  saintement  que  les  Français  à  cette  glo- 
rieuse mort,  ils  durent  recevoir  dans  le  Ciel  la  même 
couronne. 

Parmi  les  Hurons  qui  s'étaient  livrés,  cinq  s'échap- 
pèrent des  mains  des  Iroquois,  8c  allèrent  porter  ces  nou- 
velles à  Villemarie,  sans  oser  avouer  alors  qu'ils  eussent 
trahi  les  Français.  Ils  usèrent  aussi  de  la  même  dissimu- 
lation  dans  les  récits  qu'ils  firent  à  Québec,  où  cependant 
ils  avouèrent  qu'une  partie  des  Hurons  s'étaient  livrés  aux 
Iroquois.  L'un  des  fugitifs,  nommé  Louis,  arrivé  à  Ville- 
marie  le  3  de  juin,  ce  Huron,  que  M.  Dollier  dit  «  avoir 
«  été  bon  chrétien,  mais  peu  soldat  (i),  »  raconta  à  sa 
manière  cette  action  au  P.  Chaumont,  qui  en  fit  la  matière 
d'une  lettre,  d'après  laquelle  vingt-quatre  Hurons  seule- 
ment auraient  trahi  les  Français  ;  &  ce  fut  de  cette  lettre 
que  se  servit  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation  le  25  juin, 
dans  le  narré  qu'elle  a  composé  de  cette  .action  mémo- 
rable. Le  P.  Lallemant,  d'après  un  récit  plus  sincère  que 
lui  firent  trois  ou  quatre  Hurons  fugitifs,  a  néanmoins 
porté  le  nombre  des  traîtres  à  une  trentaine  (2)  ;  mais  il 
suppose  qu'après  l'action  il  demeura  dans  le  réduit  quatre 
Hurons  en  vie,  auxquels  il  donne  de  grandes  louanges,  les 
mêmes  sans  doute  qui  lui  avaient  fait  ce  récit  infidèle  pour 
couvrir  leur  honteuse  lâcheté  (*).  «  Sans  la  trahison  des 


xv. 

RELATIONS  FAUTIVES  DE 
CE  COMBAT  FAITES 
PAR  DES  HURONS 
TRANSFUGES. 


(  i)Hiftoiredu  Mont- 
réal. 1659-1660. 


(2)  Relation  de  1G60, 
p.  16. 


[*)  M.d'Argenson,  également  trompé  par  eux,  écrivait,  le  4  juil- 
let suivant,  «  que  trente  Hurons  avaient  trahi  &  que  six  ou  sept 
<c  avaient  vendu  chèrement  leur  vie  (3).  »  On  voit  encore  ici  que  les     (3)  Emplois  de  M. 
trois  ou  quatre  Hurons  qui  n'avaient  pas  péri  se  vantaient  à  Québec  d'Argenson,  fol.  74. 
d'être  demeurés  fidèles  ;  car,  en  supposant  que  six  ou  sept  avaient 
vendu  chèrement  leur  vie,  &  que  trente  seulement  s'étaient  livrés  à 
l'ennemi,  il  devait,  d'après  leur  calcul,  en  refter  encore  trois  ou  quatre 
pour  compléter  le  nombre  de  quarante.  Ces  trois  ou  quatre  étaient  ces 
mêmes  fugitifs  qui  prétendaient,  aussi  bien  que  Louis,  avoir  été 
pris  (4)  par  les  Iroquois,  quoiqu'il  soit  certain  que  ceux-ci,  en  se  pré-     (4)  Regiftre  mor- 
cipitant  en  foule  dans  le  réduit,  perdirent  la  pensée  de  faire  des  pri-  tuaire  de  la  paroisse 
sonniers,  &  massacrèrent  tout  ce  qui  pouvait  s'y  trouver  encore  de  de  Villemarie,  3  juin 
Français  &  de  sauvages. 


410    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


«  Hurons,  qui  se  rangèrent  aux  ennemis,  écrivait  M.  d'Ar- 
«  genson,  peut-être  que  les  Français  n'auraient  pas  été 
«  défaits,  du  moins  sitôt.  »  Nous  devons  cependant  re- 
marquer ici  que  cette  lâche  conduite  des  Hurons  devint 
plus  avantageuse  à  tout  le  Canada  que  n'aurait  pu  l'être 
la  conservation  des  dix-sept  braves.  Ce  furent,  comme  on 
Ta  vu,  ces  Hurons  transfuges  qui  allèrent  apprendre  à 
l'ennemi  que  les  Français  n'étaient  que  dix-sept;  ce  que  les 
Iroquois  ne  soupçonnaient  point  &  refusèrent  d'abord  de 
croire.  Ils  auraient  donc  ignoré  le  petit  nombre  des  Fran- 
çais sans  la  défection  des  Hurons,  &  probablement  ne  se 
seraient  pas  désiftés  si  vite  de  leur  plan  de  campagne  pour 
détruire  la  colonie,  comme  ils  le  firent  après  cette  action, 
ainsi  que  nous  allons  le  voir. 

XVI. 

les  iroquois,  épouvan-        On  ignore  le  nombre  des  Iroquois  qui  périrent  dans 
tes,  reprennent  le  cette  aCtion.  Le  Huron  Louis,  dont  on  a  parlé,  assurait 

CHEMIN      DE      LEURS  .  .  L  ' 

bourgades.  cependant  qu'ils  avaient  été  tués  en  si  grand  nombre,  que 

les  assaillants  se  servaient  des  corps  des  morts  comme  de 
marchepied  ou  d'échelle  pour  passer  par-dessus  la  palis- 
,*(0  miioire  du  Mont-  sade  (i);  &,  au  rapport  de  M.  de  Belmont,  un  sauvage 
reai,  1639-1660.  Iroquois,  nommé  Taondesoven,  attefta,  malgré  le  soin  de 
ces  barbares  à  cacher  leurs  pertes,  qu'un  tiers  de  l'armée 
avait  péri  dans  l'affaire  du  Long-Saut.  Au  moins  eft-il  cer- 
tain que  le  nombre  des  morts  fut  très-considérable,  & 
même  si  excessif,  que  les  Iroquois,  épouvantés  d'une  dé- 
fense si  meurtrière  pour  eux  de  la  part  de  dix-sept  Fran- 
çais, abandonnèrent  leur  entreprise.  Après  ce  sanglant 
combat,  ayant  sous  les  yeux  le  speétacle  lugubre  de  tant 
de  cadavres  étendus,  ils  firent  entre  eux  ce  raisonnement, 
dont  tous  demeurèrent  d'accord  :  «  Si  dix-sept  Français, 
«  n'ayant  pour  toute  défense  qu'un  misérable  réduit  qu'ils 
«  ont  trouvé  là  par  hasard,  ont  tué  un  si  grand  nombre 
«  de  nos  guerriers,  comment  serions-nous  donc  traités 
«  par  eux  si  nous  allions  les  attaquer  dans  des  maisons 
«  de  pierres,  disposées  pour  se  défendre,  &  où  des  hommes 
«  de  pareil  courage  se  seraient  réunis?  Ce  serait  une  folie 


4e  GUERRE.   FAIT  D'ARMES  DU  LONG-SAUT.    l66o.  411 


SAUVERENT  LE  CANADA 
PAR  LEUR  MORT, 


«  à  nous;  nous  y  péririons  tous.  Retirons-nous  donc  & 
«  reprenons  le  chemin  de  nos  bourgades"  »  Telle  fut,  en 
effet,  la  conclusion  qu'ils  tirèrent  &  qu'ils  exécutèrent  im- 
médiatement. 

XVII. 

Ainsi  le  dévouement  héroïque  du  brave  Dollard  des  ces  dix-sept  braves 
Ormeaux  &  de  ses  compagnons  d'armes  sauva,  dans  cette 
circonftance,  le  Canada  tout  entier,  8:  juflifia  de  plus  en 
plus  l'assurance  que  les  Associés  de  Montréal  avaient  eue 
dès  le  commencement,  &  qu'en  1643  ils  ne  craignirent  pas 
de  rendre  publique  dans  les  Véritables  motifs,  qu'une  des 
fins  de  l'établissement  de  Villemarie  était  de  procurer  par 
ce  pofte,  à  Québec,  une  protection  puissante  &  une  sorte 
de  rempart  contre  les  Iroquois.  «  On  peut  dire,  ajoute 
«  M.  Dollier  de  Casson,  que  ce  grand  combat  a  sauvé  le 
«  pays,  qui  sans  cela  était  perdu,  suivant  la  créance 
«  commune.  Ce  qui  me  fait  dire  que,. quand  l'établisse- 
«  ment  de  Montréal  n'aurait  eu  que  cet  avantage  d'avoir 
«  sauvé  le  pays  dans  cette  rencontre,  &  de  lui  avoir  servi 
«  de  victime  publique  en  la  personne  de  ses  dix-sept  en- 
«  fants,  il  doit  être  tenu  pour  considérable  à  toute  la  pos- 
te térité,  si  jamais  le  Canada  devient  quelque  chose,  puis- 
«  qu'il  l'a  ainsi  sauvé  dans  cette  occasion,  sans  parler  des 
«  autres  rencontres  semblables.  »  M.  de  Belmont  dit  aussi, 
dans  son  Hijïoire  du  Canada  :  «  Les  ennemis  furent  ef- 
«  fravés  de  cette  résiftance  &  se  retirèrent  ;  sans  cela,  tout 
'(  était  perdu.  »  Ce  jugement,  si  honorable  aux  colons  de 
Villemarie,  n'était  pas  particulier  à  ceux-ci;  c'était,  ainsi  que 
le  dit  M.  Dollier,  la  créance  commune;  &  les  monuments 
montrent,  en  effet,  qu'il  n'y  eut  jamais,  sur  ce  point,  au- 
cune sorte  de  partage  parmi  les  Canadiens.  «  Nous  nous 
«  sommes  vus  à  la  veille  que  tout  était  perdu,  écri- 
«  vait  de  Québec  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation,  &  cela 
«  serait  arrivé  si  l'armée  Iroquoise,  qui  venait  ici  &  nous 
«  eût  trouvés  sans  défense,  n'eût  rencontré  dix-sept  Fran- 
«  çais  &  quelques  sauvages  chrétiens.  C'eft  une  chose  ad- 
«  mirable  de  voir  la  Providence  &  les  conduites  de  Dieu 


412    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(  i)  Lettres  de  Marie 
de  l'Incarnation.  Let- 
tre 58»,  p.  555.  Lett. 
spirituelles,  let.  90e, 

p.  20f>. 


(2)  Emplois  de  M. 
d'Argenson.  Lettre  du 
4  juillet  1660,  fol.  74. 
Mémoire  sur  le  sujet 
de  la  guerre  des  lro- 
quois,  fol.  8. 


(3)  Relation  de  1060, 
p.  17. 

XVIII. 

dans  les  histoires 
des  grecs  et  des 
romains,  rien  n'est 
comparable  a  l'ac- 
tion DE  CES  BRAVES. 


«  sur  ce  pays,  qui  sont  tout  à  fait  au-dessus  des  concep- 
«  tions  humaines.  Lorsque  nous  devions  être  détruits, 
«  ceux  qui  étaient  partis  pour  prendre  des  Iroquois  ont  été 
«  pris  eux-mêmes  &  immolés  pour  tout  le  pays.  Il  eft 
«  certain  que,  sans  cette  rencontre,  nous  étions  perdus 
«  sans  ressource  (i).  »  Le  gouverneur  général,  M.  d'Ar- 
genson, dans  les  lettres  qu'il  écrivit  peu  après  cet  événe- 
ment, tenait  le  même  langage.  «  Ce  printemps,  les  Iro- 
«  quois,  dit-il,  avaient  fait  une  armée  de  sept  cents  hommes 
«  pour  descendre  à  Québec  &  venir  ravager  nos  côtes; 
«  mais  Tordre  de  Dieu  a  détourné  cet  orage,  &  dix-sept 
«  Français  de  Montréal,  quatre  Algonquins  &  quelques 
«  Hurons  ont  été  les  victimes.  Ils  ont  résilié  huit  jours 
«  aux  ennemis,  au  milieu  de  quelques  pieux  (2).  »  Enfin 
les  Pères  Jésuites,  dans  leur  relation  de  cette  année, 
quoique  assez  mal  informés  alors  de  plusieurs  particula- 
rités de  cette  action,  dont  ils  attribuent,,  en  très-grande 
partie,  la  gloire  à  ces  Hurons,  dans  l'ignorance  où  l'on 
était  encore  de  leur  lâche  conduite,  n'ont  pu  s'empêcher 
d'avouer  que  le  Canada  était  perdu  sans  la  vigoureuse 
résiftance  des  colons  de  Villemarie.  «  Il  faut  donner  ici  la 
«  gloire  à  ces  dix-sept  Français  de  Montréal  &  honorer 
«  leur  cendre  d'un  éloge,  qui  leur  eft  dû  avec  juftice  & 
«  que  nous  ne  pouvons  leur  refuser  sans  ingratitude.  Tout 
«  était  perdu  s'ils  n'eussent  péri,  &  leur  malheur  a  sauvé 
«  ce  pays,  ou  du  moins  a  conjuré  l'orage  qui  venait  y 
«  fondre,  puisqu'ils  en  ont  arrêté  les  premiers  effets  & 
«  détourné  tout  à  fait  le  cours  (1).  » 

Ils  méritent  avec  d'autant  plus  de  juftice  les  hom- 
mages de  notre  admiration  &  de  notre  reconnaissance, 
que  le  motif  de  leur  dévouement  •  a  été  plus  noble,  plus 
sublime,  plus  pur.  Dans  toute  l'hiftoire  profane,  on  ne 
trouve  rien  de  plus  audacieux,  de  plus  magnanime,  que 
cette  résolution  de  nos  dix-sept  braves ,  conçue  avec 
tant  de  courage  &  soutenue  jusqu'à  la  fin  avec  tant  de 
conftance  &  d'intrépidité.  On  voit,  il  eft  vrai,  chez  les 


4 


4e  GUERRE.   FAIT  D'ARMES  DU  LONG-SAUT.    l6ÔO.  4-l3 


Grecs  &  chez  les  Romains,  des  hommes  se  sacrifier  pour 
leur  patrie;  mais  quand  on  connaît  jusqu'où  l'amour  de 
la  gloire  profane-  les  portait  à  des  actions  éclatantes,  dans 
l'espérance  de  se  survivre  à  eux-mêmes  après  leur  mort, 
on  n'eft  pas  surpris  que  cette  passion  ait  pu  leur  faire 
mépriser  la  vie.  En  mourant  pour  leur  pays,  ils  étaient 
assurés  que  des  orateurs  loueraient  leurs  actions  de  cou- 
rage dans  des  tribunes;  que  des  poètes  les*  chanteraient 
dans  leurs  vers  ;  que  des  acteurs  les  donneraient  en  scène 
au  public,  sur  les  théâtres;  que  des  sculpteurs  les  immor- 
taliseraient dans  les  chefs-d'œuvre  de  leur  art.  Cette 
passion  tyrannique  de  la  gloire,  qui  dominait  &  tenait 
asservies  toutes  leurs  autres  passions,  qu'était-elle  autre 
chose  qu'un  monftre  qui  dévorait  tous  les  autres  monfïres 
opposés  à  son  empire?  Et  si  ces  mêmes  hommes  eussent 
été  assurés  qu'après  leur  mort  on  ne  parlerait  plus  d'eux 
dans  le  monde,  que  leurs  actions  tomberaient,  avec  leur 
mémoire  &  leur  nom,  dans  un  oubli  éternel,  eussent-ils 
jamais  eu  la  pensée  de  sacrifier  ainsi  leur  propre  vie? 

XIX. 

Il  faut  à  l'homme  raisonnable  des  motifs  d'intérêt  LES  DIX-SEPT  BRAVES 
personnel  pour  le  déterminer  au  sacrifice  de  lui-même,  &    0NT  SACRIFlé  LEUR 

j  X  .  VIE    PAR   LES  MOTIFS 

ce  dévouement  pur  &  désintéressé,  dont  nous  voyons  tant  PUrs  de  la  foi. 
d'exemples  dans  les  martyrs,  ne  peut  être  inspiré  que  par 
la  certitude  inébranlable  des  espérances  de  la  Foi.  Ce  fut 
ce  motif  qui  détermina  Dollard  &  ses  compagnons  d'armes 
à  la  résolution  inouïe  de  se  battre  jusqu'au  dernier  soupir; 
&  si,  avant  leur  départ  pour  le  combat,  tous  ces  braves 
eurent  soin  de  se  purifier  de  leurs  moindres  souillures  par 
le  sacrement  de  Pénitence  &  de  se  nourrir  du  Pain  des 
forts,  en  s'engageant  encore,  par  un  serment  solennel,  à 
n'accepter  aucun  quartier,  c'était  pour  avoir  une  plus 
grande  assurance  de  recevoir,  de  Celui  à  la  gloire  duquel 
ils  voulaient  se  sacrifier  ainsi,  la  récompense  qu'il  a  pro- 
mise à  ses  serviteurs  fidèles.  C'était  là  toute  leur  ambition, 
&  elle  se  manifefte  jusque  dans  les  dispositions  tefiamen- 
taires  qu'ils  avaient  faites  avant  d'aller  au  combat.  Nous 


414     116  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


avons  sous  les  yeux  le  teftament  d'un  de  ces  héros  chré- 
tiens, dicté  par  lui-même  au  notaire  public  de  Villemarie, 
la  veille  même  du  départ,  18  avril  1660.  Il  y  déclare  que  : 
«  Désirant  aller  en  parti  de  guerre,  avec  le  sieur  Dollard, 
«  pour  courir  sur  les  Iroquois,  &  ne  sachant  comment  il 
«  plaira  à  Dieu  de  disposer  de  sa  personne  dans  ce  voyage, 
«  il  inffitue,  en  cas  qu'il  vienne  à  périr,  un  héritier  uni- 
«  versel  de  tous  ses  biens,  à  la  charge  seulement  défaire 
«  célébrer,  dans  la  paroisse  de  Villemarie,  quatre  grand '&- 
(1)  Greffe  de  ville-  «  messes  &  d'autres  pour  le  repos  de  son  âme  (1).  »  Voilà 

marie.  Actes  de  Bas-   .       .  «  -,  '  •  n 

set  18  avril  1660  tout  ce  ces  braves  se  proposaient  en  se  sacrifiant 
Teftament  de  Jean  ainsi.  «  M.  Dollard,  dit  la  Sœur  Bourgeoys,  assembla 
Vallets'  «  seize  ou  dix-sept  hommes  des  plus  généreux  pour  aller 

«  attaquer  les  sauvages  &  à  dessein  d'y  donner  leur  vie, 
«  si  c'était  la  volonté  de  Dieu;  mais  ils  furent  trahis  & 
(a)  Écrits  autogra-  «  tous  tués  (2).  »  L'intrépide  Major  Closse,  avons-nous 
phesdeiaSœurBour-        eût  VOulu  se  joindre  à  eux  ;  c'était  pareillement  pour 

geoys.  '  *  7  *  '  r 

trouver  sûrement,  dans  cette  rencontre,  le  bonheur  de 
mourir  pour  Dieu  &  pour  l'établissement  de  son  Eglise, 
unique  motif  qui  l'avait  attiré  lui-même  en  Canada.  Quel- 
ques-uns lui  ayant  un  jour  représenté  qu'il  exposait  trop 
sa  vie,  en  courant,  selon  sa  coutume,  partout  où  il  y  avait 
quelque  danger,  il  leur  fit  cette  réponse,  bien  digne  d'un 
héros  &  d'un  martyr  chrétien  :  «  Messieurs,  je  ne  suis 
«  venu  ici  qu'afin  de  mourir  pour  Dieu,  en  le  servant 
«  dans  la  profession  des  armes;  &  si  j'étais  assuré  de  ne 
-  .  «  pas  y  donner  ma  vie  pour  lui,  je  quitterais  ce  pays  & 
«  irais  servir  contre  le  Turc,  afin  de  n'être  pas  privé  de 

(3)HiftoireduMont-  .        '  '  r  r 

réai,  1661-1662.       «  cette  gloire  (3).  » 

XX. 

dans  la  mort  des  dix-  Quel  autre  motif  pouvait  inspirer  tant  de  résolution 
&  de  courage  à  ces  héros  chrétiens,,  alors  que  le  pays,  en- 
core dans  son  enfance,  ne  leur  offrait  aucune  perspective 
de  fortune  ni  d'avancement  personnel,  comme  le  montrait 
assez  l'exemple  de  tous  ceux  qui  jusqu'alors  s'étaient  ex- 
posés ou  sacrifiés  pour  l'établir?  Éloignés  de  douze  cents 
lieues  de  leur  patrie,  perdus  au  delà  de  l'Océan,  dans  des 


SEPT  BRAVES ,  NUL 
MOTIF  HUMAIN, 


4e  GUERRE.   FAIT  D'ARMES  DU  LONG-SAUT.    l66o.     41 5 


pays  inhabités,  ils  étaient  assurés  que  leur  mémoire  péri- 
rait avec  eux,  qu'aucun  hiftorien  ne  raconterait  leurs  ac- 
tions, &  que  même  les  Relations  de  la  Nouvelle-France 
ne  les  nommeraient  pas,  comme  il  était  arrivé  jusqu'alors 
à  leurs  concitoyens.  Aussi  les  noms  de  ces  dix-sept  braves 
sont-ils  reftés  dans  l'oubli,  à  l'exception  de  celui  de  Dol- 
lard,  que  la  relation  de  1 660  nomme  comme  en  passant  ; 
8:  même,  ce  qu'on  a  peine  à  comprendre,  l'hiftorien  de  la 
Nouvelle-France,  le  P.  de  Charlevoix,  quoiqu'il  n'eût  pas 
pour  but  d'écrire  l'hiftoire  des  missions  des  Révérends 
Pères  Jésuites,  n'a  pas  non  plus  nommé  ces  braves  ni 
mentionné  la  célèbre  action  du  Long-Saut,  qui  eft,  sans 
contredit,  le  plus  beau  fait  d'armes  de  toute  l'hiftoire  Ca- 
nadienne. Nous  faisons  ici  ces  remarques  pour  montrer  la 
pureté  des  motifs  qui  animaient  ces  dix-sept  braves  ;  mais 
nous  ne  pensons  pas  diminuer  la  gloire  qu'ils  se  sont  ac- 
quise devant  Dieu,  si  nous  tirons  aujourd'hui  de  l'oubli 
des  noms  si  glorieux  &  si  dignes  de  notre  admiration,  & 
si  nous  formons  le  vœu  de  voir  élever  un  jour,  dans  la 
cité  de  Villemarie,  un  monument  splendide  qui  rappelle 
d'âge  en  âge,  avec  les  noms  de  ces  braves,  l'héroïque  ac- 
tion du  Long-Saut. 

XXL 

Leurs  noms,  recueillis  par  M.  Souart,  cure  de  la  pa-  N0MS  DES dix-sept bra- 
roisse,  furent  insérés,  avant  la  fin  de  l'année  1660,  au  re-    ves  du  long-saut. 
giftre  mortuaire,  le  seul  monument  qui  nous  les  ait  con- 
servés; &  c'eft  de  là  que,  après  plus  de  deux  siècles,  nous 
les  publions  pour  la  première  fois  (1)  :  (i)Regiïtredeiapa- 

Adam  Dollard  (sieur  des  Ormeaux),  commandant,  sépultures^  3^  fuin 
âgé  de  25  ans.  1660. 

Jacques  Brassier,  âgé  de  25  ans  (parti  de  France  avec 
M.  de  Maisonneuve  en  1 65 3). 

Jean  Tavernier,  dit  La  Hochetière,  armurier,  âgé  de 
28  ans  (venu  aussi  de  France  en  i653  avec  M.  de  Mai- 
sonneuve) . 

Nicolas  Tillemont,  serrurier,  âgé  de  25  ans. 
Laurent  Hébert,  dit  La  Rivière,  âgé  de  27  ans. 


41  6    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL.  . 

Alonié  de  Lettres,  chaufournier,  âgé  de  3i  ans. 

Nicolas  Josselin,  âgé  de  25  ans.  (Il  était  de  Solesmes, 
arrondissement  de  la  Flèche,  &  avait  suivi  M.  de  Maison- 
neuve  en  1 653.) 

Robert  Jurée,  âgé  de  24  ans. 

Jacques  Boisseau,  dit  Cognac,  âgé  de  23  ans. 

Louis  Martin,  âgé  de  21  ans. 

Chriftophe  Augier,  dit  Desjardins,  âgé  de  26  ans. 

Etienne  Robin,  dit  Desforges,  âgé  de  27  ans  (parti  de 
France  en  i653  avec  M.  de  Maisonneuve). 

Jean  Valets,  âgé  de  27  ans  (de  la  paroisse  de  Teillé, 
arrondissement  du  Mans  (Sarthe),  venu  avec  M.  de  Mai- 
sonneuve en  1 653). 

René  Doussin  (sieur  de  Sainte-Cécile),  soldat  de  la 
garnison,  âgé  de  3o  ans  (parti  de  France  en  1 653  avec 
M.  de  Maisonneuve). 

Jean  Lecomte,  âgé  de  26  ans  (de  la  paroisse  de  Che- 
miré,  arrondissement  du  Mans  (Sarthe),  venu  avec  M.  de 
Maisonneuve  en  1 653). 

Simon  Grenet,  âgé  de  25  ans. 

François  Crusson,  dit  Pilote,  âgé  de  24  ans  (parti  de 
France  en  i653  avec  M.  de  Maisonneuve)  (*). 


(*)  Le  Huron  appelé  Louis,  échappé  précipitamment  des  mains 
des  Iroquois,  mêla  au  récit  qu'il  fit  à  Villemarie,  le  3  juin  1660, 
diverses  conjectures  que,  plus  tard,  on  reconnut  être  contraires  à  la 
vérité.  Ainsi  il  assurait  que,  parmi  les  dix-sept  Français,  treize 
étaient  morts  en  combattant  &  que  les  quatre  autres  avaient  été  em- 
menés captifs  au  pays  des  Iroquois.  Pareillement,  la  même  nouvelle 
fut  portée  à  Villemarie  par  quatre  autres  Hurons  fugitifs,  en  ajoutant 
de  plus  que  les  quatre  Français  avaient  été  brûlés  cruellement.  Enfin, 
l'on  annonça  que  l'un  de  ces  quatre,  nommé  Robert  Jurée,  s'était 
sauvé  chez  les  Hollandais  &  était  retourné  en  France;  &  tous  ces 
récits  furent  relatés  par  M.  Souart  sur  les  regiftres  des  sépultures. 
Mais  des  informations  plus  exactes  apprirent  ensuite  que,  des  quatre 
Français  qui  n'étaient  pas  morts  en  combattant,  trois,  étant  déjà 
sur  le  point  d'expirer  lorsque  les  Iroquois  entrèrent  dans  le  réduit, 
furent  brûlés  au  lieu  même  du  combat.  Aussi  M.  Dollier  de  Casson, 
qui  avait  sous  les  yeux  le  regiftre  mortuaire  de  Villemarie,  a-t-il  eu 


4e   GUERRE.   FAIT  D'ARMES  DU   LONG-SAUT.    l6ÔO.  417 


MOBILIERS  DE  PLU- 
SIEURS DES  DIX  SEPT 


A  ces  dix-sept  héros  chrétiens,  on  doit  joindre  le  brave 
Anahontaha,  chef  des  Hurons,  comme  aussi  Metiwemeg, 
capitaine  Algonquin,  avec  les  trois  autres  braves  de  sa 
nation,  qui  tous  demeurèrent  fidèles  &  moururent  au 
champ  d'honneur  ;  enfin  les  trois  Français  qui  périrent  dès 
le  début  de  l'expédition,  Nicolas  du  Val,  Mathurin  Sou- 
lard  &  Biaise  Juillet  (*) . 

xxu 

D'après  M.  de  Belmont,  l'affaire  du  Long-Saut  eut  inventaire  des  biens 
lieu  le  21  mai,  qui,  cette  année  1660,  fut  le  vendredi,  dans 
Foclave  de  la  Pentecôte  (1),  &  cette  date  nous  paraît  être  braves 
bien  fondée  (**).  Le  25  du  même  mois,  la  nouvelle  de  la    (0  L'Art  de  vcnfier 

•  ...  les  dates. 

mort  de  ces  braves  étant  déjà  arrivée  à  Villemane,  M.  de 
Maisonneuve,  comme  chargé  de  la  juftice  par  les  seigneurs 
de  Montréal,  fit  procéder  à  l'inventaire  des  hardes  des 
défunts.  Ce  jour-là  on  inventoria  celles  de  Jacques  Bois- 


soin,  dans  son  Histoire  du  Montréal,  de  donner,  de  toutes  ces  cir- 
conftances  controuvées,  le  correctif  que  la  vérité  rendait  nécessaire, 
&  M.  de  Belmont,  dans  son  Histoire  du  Canada,  a-t-il  réduit  ce 
correctif  à  sa  plus  exacle  précision,  à  l'aide  des  relations  qu'il  eut 
longtempsavecles  Iroquois,  dont  il  possédait  la  langue,  «  Lesdix-sept, 
«  dit-il,  furent  tués,  hors  quatre,  dont  trois  moururent  d'abord,  &  le 
«  quatrième  fut  brûlé.  » 

(*)  Biaise  Juillet,  dit  Avignon,  laissa  d'Anne-Antoinette  de  Lier- 
court,  sa  veuve,  quatre  enfants  mineurs  :  deux  filles,  dont  la  plus 
âgée  avait  neuf  ans,  &  deux  garçons,  dont  le  plus  jeune  avait  deux 
ans,  auxquels  M.  de  Maisonneuve  donna  pour  tuteur  Hugues  Picart, 
dit  la  Fortune,  qui  épousa  leur  mère,  &  pour  curateur  Lambert 
Closse,  major  de  l'ile  de  Montréal  (2).  (2)  Greffe  de  Ville- 

(**)  M.  Dollier  de  Casson  l'a  fixée  au  26  ou  au  27  mai,  sans  marie,  n  &  i3  juin 
doute  d'après  le  regiftre  mortuaire  où  M.  Souart  a  écrit  la  déclara-  1660. 
ration  du  Huron  Louis,  faite  le  3  juin,  &  d'après  laquelle  il  semble 
que  le  combat  aurait  eu  lieu  huit  jours  auparavant,  c'eft-à-dire,  le 
26  ou  le  27  mai.  Mais  cette  date  eft  évidemment  fautive,  puisque 
nous  trouvons,  au  greffe  de  Villemarie,  l'inventaire  des  biens  du 
défunt  Jean  Valets,  l'un  des  dix-sept,  fait  juridiquement  le  26  mai 
1660,  &  même  celui  de  défunt  Jacques  Boisseau,  autre  de  ces  dix- 
sept  braves,  daté  du  25  mai  1660;  ces  dates  peuvent  donc  juftifier 
celle  que  M.  de  Belmont  assigne  au  combat  définitif  du  Long-Saut, 
lorsqu'il  dit  qu'il  eut  lieu  le  2 1 . 

tome  n.  27 


41  8   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL- 


seau,  dit  Cognac,  reftées  en  dépôt  chez  Fiacre  Ducharme, 
(0  Greffe  de  ville-  dit  La  Fontaine  (i).  Le  lendemain,  on  fit  l'inventaire  de 
marie.  Aftede  Basset  ceues  ^e  jean  Valets,  trouvées  en  la  maison  de  Jean  Pi- 

cu23  mai  iooo. 

(2)  Ibid.,  26  mai.     chard,  à  la  pointe  Saint- Charles  (2),  &  celui  des  effets 

mobiliers  de  René  Doussin,  sieur  de  Sainte-Cécile,  soldat 

(3)  ibid.,  26  mai.    de  la  garnison,  demeurant  au  Fort  de  Villemarie  (3).  Parmi 

ces  actes,  on  trouve  aussi  l'inventaire  des  hardes  &  des 
meubles  du  brave  Dollard  des  Ormeaux,  reftés  au  Fort  en 

(4)  ibid. ,  6  nov.  la  garde  de  M.  Picoté  de  Béleftre  (4).  On  les  vendit  à  l'en- 
1  X)C'  chère,  aussi  bien  que  ceux  des  autres,  &  nous  remarque- 
rons que  les  acquéreurs  de  la  dépouille  de  Dollard  furent 
Toussaint  Hunault,  Jacques  Beauchamp,  Nicolas  Hubert 
dit  Lacroix,  Gilles  Loson,  Jean  Gervaise,  Laurent  Archam- 
bault,  &  Pierre  Raguideau,  sieur  de  Saint-Germain.  Ce 
dernier,  qui  était  caporal  dans  la  garnison  de  Villemarie, 

(5)  ibid.,  i3  nov.    voulut  avoir  pour  sa  part  le  baudrier  de  ce  brave  (5).  Par 

ces  inventaires  &  d'autres  semblables,  on  voit  que  chacun 
était  fourni  de  raquettes,  alors  nécessaires  pour  aller  en 
campagne  l'hiver,  &  que  les  habitants  ou  les  citoyens 
avaient  un  certain  nombre  de  rabats  de  toile  pour  leur 
(6)/*/rf.,25oa.i656,  usage  (6),  conformément  à  la  coutume  suivie  en  France 

26  mai  1660.  j        -i  . 

depuis  longtemps. 

XXIII 

m.  de  maison-neuve  se        L'un  des  Hurons  échappés  du  Long-Saut,  Louis,  dont 
fortifie  et  écrit  on  a  parlé,  avait  fait  entendre  à  M.  de  Maisonneuve,  le 

AUX     TROIS-RIVIÈRES     n   •     •  r  r  1         T  •        '  ^    •  J  1 

et  a  québec  le  des-  ^  )mn  1  °oo,  que  les  Iroquois  étaient  en  si  grand  nombre, 
sein  des  iroquois.  qu'ils  allaient  prendre  tout  le  pays,  &  que,  comme  il  l'avait 
entendu  de  leur  propre  bouche,  leur  dessein  était  de  reve- 
nir à  l'automne  de  la  même  année  ou  au  printemps  sui- 
vant. M.  de  Maisonneuve  profita  de  cet  avis  pour  mettre 
Villemarie  en  état  de  les  repousser  aussitôt  qu'ils  vien- 
draient à  paraître;  &,  indépendamment  du  Fort,  il  fit 
garder  tous  ses  meilleurs  portes  :  l'Hôtel-Dieu,  le  moulin 
du  coteau,  les  redoutes  écartées,  Saint-Gabriel,  &  surtout 
Sainte-Marie.  Ce  dernier  étant  le  plus  fort  &  pouvant  op- 
poser aux  ennemis  plus  de  résiftance  qu'aucun  autre,  il 
donna  aux  prêtres  du  séminaire  M.  de  Béleftre,  pour  com- 


4e  GUERRE.   DESSEIN  DES  IROQU01S.    l66o.  419 


mander  à  tous  les  hommes  qu'ils  y  entretenaient  ;  &  après 
avoir  ainsi  sagement  réglé  &  ordonné  toutes  choses,  il 
dépêcha  incontinent  aux  Trois-Rivières  &  à  Québec.  Il  y 
annonçait  la  nouvelle  de  l'action  du  Long-Saut,  &  donnait 
avis  du  dessein  que  les  Iroquois  avaient  arrêté  entre  eux, 
de  revenir  pour  attaquer  la  colonie  (i).  Ces  lettres  arri- 
vèrent à  Québec  le  8  de  juin ,  vers  l'heure  de  minuit  (2), 
&  furent  apportées  par  les  chaloupes  que  M.  d'Argenson  suites,  8  juin  1660 
avait  envoyées,  dont  on  était  en  peine  (3),  qui  amenèrent  (3)  Marie  dei'incar- 
deux  Hurons  échappés  des  mains  des  Iroquois. 


(1)  Hiftoire  du  Mont- 
réal, 1 659  à  1660. 
(2)  Journal  des  Jé- 


nation,  p.  548. 


Lorsqu'on  eut  appris  qu'après  la  mort  des  dix-sept 
Français  l'ennemi  s'était  retiré  en  son  pays,  cette  nouvelle 
fit  cesser  la  garde  partout,  excepté  dans  les  Forts,  &  cha- 
cun commença  à  respirer  ;  car  depuis  cinq  semaines  on 
n'avait  aucun  repos  à  Québec,  ni  la  nuit,  ni  le  jour,  tant 
pour  se  fortifier  que  pour  faire  la  garde.  «  Enfin  nous 
fûmes  heureux  d'être  délivrés  de  ce  fardeau,  dit  la  Mère 
Marie  de  l'Incarnation,  &  l'on  chanta  le  Te  Deum  dans 
toutes  les  églises.  »  «  Il  y  a  près  de  cinq  mois,  ajoutait- 
elle  le  17  septembre  suivant,  qu'il  se  fait  tous  les  jours 
un  Salut  solennel,  où  le  Saint-Sacrement  eft  exposé,  afin 
qu'il  plaise  à  Dieu  de  protéger  le  pays  (4).  Cet  orage  eft 
passé,  lorsque  l'on  croyait  tout  perdu.  Vous  voyez 
comme  Dieu,  par  sa  sagesse  infinie,  rétablit  les  affaires, 
alors  qu'on  les  croit  entièrement  désespérées.  C'eft  là 
sa  conduite  ordinaire  sur  ce  pays,  &  elle  fait  que  les 
plus  éclairés  s'y  confessent  aveugles  (5).  » 


Une  autre  attention  non  moins  remarquable  de  la  Pro- 
vidence fut  l'arrivée  de  soixante  canots  Outawais,  àVille- 
marie,  le  19  août.  Ils  étaient  conduits  par  trois  cents  sau- 
vages de  cette  nation,  qui  apportèrent  pour  deux  cent 
mille  francs  de  pelleteries,  dont  ils  laissèrent  le  quart  à 
Villemarie,  &  portèrent  le  refte  aux  Trois-Rivières,  où  ils 
arrivèrent  le  24,  &  d'où  ils  repartirent  trois  jours  après  (6). 
«  Cette  bénédiction  du  Ciel,  dit  encore  la  même  Religieuse, 


XXIV. 

A  QUÉBEC  ON  CESSE  LA 
GARDE.     ON  CHANTE 

le  Te  Deum. 


(4)  Marie  de  l'Incar- 
nation, 17  sept.  1660. 
Let.  90e,  p.  2o5,  206. 
Lettres  de  M.  d'Ar- 
genson, 4  juin  [660, 
fol.  74. 

(5)  Marie  de  l'Incar- 
nation. Lettre  91e, 
p.  207. 

XXV. 

CONVOI  DE  PELLETERIES 
TRÈS-UTILE  A  LA  CO- 
LONIE DANS  CES  CIR- 
CONSTANCES. 


(6)  Journal  des  Jé- 
suites, 17  août  1669. 


420   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


«  eft  arrivée  lorsque  ces  messieurs  (qui  soutiennent  la  co- 

«  lonie  par  le  trafic)  voulaient  quitter  le  pays,  ne  croyant 

«  pas  (qu'à  cause  de  la  guerre)  il  y  eût  plus  rien  à  faire 

«  pour  le  commerce.  S'ils  eussent  quitté,  il  nous  eût  fallu 

«  quitter  avec  eux.  Car,  sans  les  correspondances  qui 

«  s'entretiennent  à  la  faveur  du  commerce,  il  ne  serait 

(r)  Marie  de l'fncar-  «  pas  possible  de  subsifter  ici  (i).  Le  pays  peut  bien  se 

nation,  p.  207.         ((  passer  de  Ja  France  pour  vivre  (en  temps  de  paix),  mais 

«  il  en  dépend  entièrement  pour  le  vêtement,  pour  les  ou- 

«  tils,  pour  le  vin,  pour  l'eau-de-vie,,  &  pour  une  infinité 

«  de  petites  commodités,  &  tout  cela  ne  nous  eft  apporté 

«  que  par  le  moyen  du  trafic;  en  sorte  que  l'arrivée  de  ces 

«  canots  Outawais,  chargés  de  caftors ,  relève  nos  mar- 

«  chands  de  leurs  pertes  passées,  &  accommode  la  plupart 
(,)  ibid.  Lett.  9o-,  (<  des  habitants  u\  » 

p.  2  02.  V  / 

-  XXVL 

crdre  aux  habitants  Mais  comme  on  tenait  pour  certain  que  les  Iroquois 

de  la  campagne  de  reviendraient  à  l'automne  de  cette  année  1660  ou  au  prin- 

SE    RENFERMER   DANS  .  . 

DES  RÉDUITS  COM-  temps  de  l'année  suivante,  on  se  fortifia  de  plus  en  plus  à 
MUNS-  Québec.  Pour  préserver  de  la  mort  les  habitants  de  la 

campagne,  M.  d'Argenson  prit  même  alors  le  parti  de  faire 
conffruire  des  réduits,  ou  villages  fermés,  en  obligeant 
chaque  chef  de  famille  d'y  bâtir  une  maison  pour  s'y  re- 
tirer avec  les  siens,  menaçant  même  de  livrer  aux  flammes 
les  maisons  de  tous  ceux  qui  refuseraient  d'obéir;  &  quelque 
sévère  que  parût  être  cette  mesure,  elle  était  impérieuse- 
ment commandée  par  les  circonftances ,  pour  mettre  à 
couvert  la  vie  des  particuliers  qui  demeuraient  à  l'écart. 
Il  ordonna  ainsi  la  conftruction  de  neuf  ou  dix  réduits,  qui 
par  ce  moyen  devaient  être  bien  peuplés  &  en  état  de  se 
défendre,  &  voulut  enfin  que  tous  contribuassent  à  y  faire 
des  granges  communes,  pour  assurer  le  fruit  des  récoltes. 
Toutefois  ces  précautions,  qui  protégeaient  la  vie  des  par- 
ticuliers, ne  pouvaient  les  garantir  de  la  famine,  si  les  Iro- 
quois ravageaient  les  moissons  en  paraissant  à  l'automne, 
(3)  Marie  de  l'incar-  COmme  ils  l'avaient  résolu  ;  ou  si,  venant  au  printemps, 

nation,      juin  1660,  A  '  ,  ,  . 

p  -556.  us  empêchaient  les  semences  (3);  car  le  Canada  n  était  pas 


4e  GUERRE.   DESSEIN  DES  IROQUOIS.    l66o.  42 1 


(2)  Marie  de  l'Incar- 
nation, 25  juin  16G0, 
p.  545. 


en  état  de  mettre  en  campagne  assez  d'hommes  pour  les 
repousser  (1).  Comme  donc  on  craignait  qu'ils  ne  revinssent  (0  Emplois  de  m. 
cette  année  avant  le  temps  des  récoltes,  &  ne  ravageassent  d'Ar§enson> fo1-  8- 
les  moissons ,  M.  d'Argenson  jugea  nécessaire  d'envoyer 
chercher  des  farines  en  France  (2).  «  Nous  sommes  plus 
«  en  guerre  que  jamais ,  8c  encore  plus  dans  la  famine, 
«  écrivait-il  le  4  juillet  1660.  Je  renvoie  ce  vaisseau 
«  promptement,  parce  qu'il  n'a  pas  de  vivres  pour  son 
«  équipage,  8c  qu'ainsi  il  diminue  nos  provisions  tous  les 
«  jours,  mais  particulièrement  pour  l'obliger  à  retourner, 
«  cette  année,  chargé  de  farines.  Nous  n'avons  plus  de  hlé 
«  ou  fort  peu,  8c  il  y  a  trois  mois  à  attendre  la  récolte,  que 
«  nous  sommes  en  grand  danger  de  ne  pas  faire,  si  les 
«  Iroquois  exécutent  ce  qu'ils  ont  résolu  pour  ravager  nos 
«  côtes  (3).  » 


Ils  auraient  en  effet  exécuté  ce  dessein,  si  la  Provi- 
dence ne  l'eût  empêché  par  un  événement  qu'elle  ména- 
gea, 8c  aussi  par  la  rare  prudence  8c  le  courage  de  M.  de 
Maisonneuve.  Au  commencement  du  mois  d'août  de  cette 
année  1660,  seize  Iroquois  d'Oi8guen  parurent  à  Villema- 
rie;  mais,  voyant  que  chacun  y  était  sur  ses  gardes,  quatre 
de  ces  barbares  se  détachèrent  des  autres,  8c  feignirent  de 
vouloir  parlementer.  Se  confiant  en  la  bonté  ordinaire  des 
Français,  ils  se  présentèrent  à  M.  de  Maisonneuve,  en  lui 
demandant  qu'il  leur  fût  permis  de  descendre  à  Québec, 
afin  de  parler  à  M.  d'Argenson.  Ils  avaient  dessein,  di- 
saient-ils, de  lui  déclarer,  de  la  part  de  leurs  bourgs,  que 
la  guerre  s'étant  rallumée  entre  les  Français  8c  les  Iro- 
quois, ceux  d'Oi8guen  prétendaient  garder  la  neutralité, 
dont  ils  assuraient  avoir  toujours  fait  profession,  ajoutant 
même  qu'ils  n'étaient  jamais  venus  en  guerre  vers  les  ha- 
bitations Françaises;  8c  qu'enfin,  pour  plus  grande  marque 
de  leur  fidélité,  ils  voulaient  demander  au  Gouverneur  gé- 
néral le  P.  Ménard,  qui  avait  été  en  mission  chez  eux 
pendant  le  séjour  des  Français  à  Onnontagué.  M.  de  Mai- 
sonneuve vit  aussitôt  leur  jeu,  8c  les  regardant  plutôt 


C3)  Emplois  de  M. 
d'Argenson,  fol.  74. 

XXVII. 

M.  DE  MAISONNEUVE  FAIT 
SAISIR  DES  IROQUOIS, 
ET  ARRÊTE  PAR  LA 
L'ARMÉE  DE  CES  BAR- 
BARES. 


422   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


comme  des  espions  que  comme  des  ambassadeurs,  dont 
ils  n'avaient  pas,  en  effet,  les  marques  ordinaires  chez  ces 
peuples,  il  crut  que  Dieu  les  lui  mettait  entre  les  mains 
pour  en  tirer  deux  avantages  :  le  premier,  de  pouvoir  faire 
la  récolte  avec  quelque  assurance  pendant  qu'ils  seraient 
détenus  en  prison;  le  second,  de  délivrer  les  Français 
captifs  chez  les  Iroquois,  par  réchange  qu'on  en  ferait 
avec  ceux  qu'il  allait  prendre.  Il  permit  donc  aux  quatre 
prétendus  députés  de  descendre  à  Québec,  &  les  y  fit  con- 
duire, dans  le  bac  de  Montréal,  sous  une  bonne  escorte 
qui  accompagnait  madame  d'Aillebouft  &  le  P.  Ménard 
lui-même.  Arrivés  à  Québec,  ces  sauvages  se  donnèrent 
comme  envoyés  de  leur  nation,  pour  porter  des  colliers  au 
P.  Ménard,  leur  ancien  pafteur,  &  le  ramener  dans  leur 
pays  :  ce  qui  d'abord  mit  les  Jésuites  &  le  Gouverneur  dans 

(1)  journal  des  Jé-  une  position  fort  embarrassante  (i).  Mais  les  nouvelles 
suites,  4  août  1660.    qUe  sans  doute  ils  reçurent  peu  après  de  Villemarie  durent 

les  tirer  de  cette  pénible  situation;  car,  après  le  départ  des 
quatre  OiSguens  pour  Québec,  M.  de  Maisonneuve  fit 
saisir  adroitement  les  douze  autres,  qui  s'étaient  postés 
dans  une  île  proche  de  Villemarie;  &,  les  ayant  renfermés 
dans  le  Fort,  il  en  renvoya  deux  ou  trois  dans  leur  pays, 
pour  déclarer  aux  anciens  que,  s'ils  voulaient  recouvrer 
leurs  compatriotes,  ils  eussent  à  renvoyer  les  Français 

(2)  Relation  de  1660,  qu'ils  tenaient  captifs  depuis  plusieurs  années  (2).  Ce- 
p- 3 7-  pendant  les  Iroquois,  comme  ils  l'avaient  projeté,  vin- 
rent, durant  l'automne  de  cette  année  1660,  au  nombre 
d'environ  six  cents,  pour  ravager  les  moissons.  Mais  ils 
s'abfïinrent  de  tout  acte  d'hoftilité,  dès  qu'ils  eurent 
appris  qu'il  y  avait  à  Villemarie  tous  ces  OiSguens  dé- 
tenus dans  les  fers,  &  résolurent  de  les  tirer  de  là  par 
ruse. 

XXVIII.  _  A  •  !  1 

dessein  des  iroquois        Leur  dessein  était  de  paraître  en  petit  nombre  devant 
contre  villemarie.  \e  Yort  avec  un  pavillon  blanc,  qui  était  le  signe  ordinaire 

ils  retournent  dans     ,      .  .  r  ■      1  t  v    JI    11        1      J  J 

leur  pays.  de  la  paix,  pour  feindre  par  la  d  aller  la  demander  eux- 

mêmes.  Ils  espéraient  que  les  ecclésiaftiques  du  lieu,  voyant 


4P  GUERRE.   DESSEIN  DES  IR0QU01S.    l6ÔO.  42;» 

ce  signe,  ne  manqueraient  pas  d'aller  à  leur  rencontre  avec 
quelques  Français  ;  que,  par  ce  ftratagème,  ils  prendraient 
les  uns  &  les  autres  afin  de  les  échanger  ensuite  avec  leurs 
prisonniers,  6c  que,  l'échange  une  fois  fait,  ils  se  jetteraient 
sur  les  colons,  enlèveraient  les  enfants  &  les  femmes  pour 
les  emmener  dans  leurs  bourgs,  8:  extermineraient  ensuite 
tous  les  hommes;  car  le  dessein  des  Iroquois  était  de  res- 
ter seuls  maîtres  du  Canada,  afin  d'y  vivre  sans  crainte 
d'aucun  ennemi  8c  d'avoir  le  monopole  des  fourrures  pour 
les  vendre  aux  Hollandais  établis  dans  leur  voisinage.  Ce 
n'elt  pas  qu'ils  aimassent  les  Hollandais;  ils  leur  faisaient 
même  mille  indignités  que  les  Français  n'auraient  jamais 
pu  souffrir;  mais  ils  avaient  besoin  d'eux  pour  se  procu- 
rer, par  leur  moyen,  les  fournitures  d'Europe  qui  leur 
étaient  nécessaires.  Toutefois,  l'armée  dont  nous  parlons 
prit  brusquement  la  résolution,  sans  avoir  rien  tenté  contre 
Villemarie,  de  retourner  sur  ses  pas,  &  cela  à  l'occasion 
d'un  accident  fortuit  qu'elle  regarda  comme  un  mauvais 
augure  de  l'issue  qu'aurait  cette  campagne.  Ces  Iroquois 
se  divertissaient  en  poussant  à  l'eau  un  cerf  ou  une  vache 
sauvage,  lorsqu'il  arriva  que  l'un  d'eux,  qui  voulait  tirer 
sur  la  bête,  tira  sur  le  chef  de  l'armée  &  le  tua.  Ces  bar- 
bares, fort  adonnés  à  la  superftition,  conclurent  de  là, 
selon  leur  préjugé  commun  en  pareille  rencontre,  que  la 
guerre  qu'ils  allaient  entreprendre  leur  serait  funefte;  &  il 
n'en  fallut  pas  davantage  pour  les  décider  à  ne  pas  pour- 
suivre leur  expédition  &  à  retourner  dans  leur  pays  (i).  (i)Manedeiïncar- 
Dieu  détourna  ainsi  le  malheur  qu'on  avait  craint  pour  la  "atlon>  2  no^:'^°" 

*  r  Lett.  5c>«,  p.  555-558. 

récolte  pendante,  &  les  moissons  se  firent  en  paix  (2).    (2)  ibid.,  23  sept. 

«  C'eft  une  grande  faveur  de  la  Providence  pour  ce  pays,  l66o>  p-  207- 

«  écrivait  M.  d'Argenson,  le  4  novembre  suivant,  que  les 

«  ennemis  nous  aient  donné  du  repos  pour  nos  récoltes  ; 

«  car  s'ils  nous  avaient  moleftés,  la  famine  aurait  été  iné- 

«  vitable ,  &  je  crois  même  qu'on  sera  obligé  de  faire 

«  venir  des  farines  de  France  par  les  vaisseaux ,  parce 

«  que  je  doute  que  nous  en  ayons  assez  pour  passer 

,t        ,     /0\  0)  Emplois  de  M. 

-    1  année  (3).  »  d'Argenson,  fol.  81. 


XXIX. 

NÉCESSITÉ  D'ENVOYER 
DES  TROUPES  DE 
FRANCE  POUR  DÉ- 
TRUIRE LES  IROQUOIS. 


(  i  )  Marie  de  l'Incar- 
nalion. 


424    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

Après  tant  d'hostilités,  tant  de  trahisons,  tant  de  rup- 
tures de  paix  de  la  part  des  Iroquois,  les  Français,  infor- 
més du  dessein  qu'ils  avaient  conçu  d'éteindre  la  colonie, 
furent  remplis  de  tant  d'indignation,  qu'ils  demeurèrent 
convaincus  de  la  nécessité  de  détruire  ces  barbares.  Aux 
Trois-Rivières  &  à  Québec,  quand  on  en  prenait  quelques- 
uns,  on  les  mettait  ordinairement  entre  les  mains  des  Algon- 
quins, qui  les  traitaient  alors  comme  les  Iroquois  les  trai- 
taient eux-mêmes  lorsqu'ils  étaient  pris,  c'eft-à-dire,  qu'ils 
les  faisaient  périr  par  le  feu.  Ces  exécutions  barbares  & 
cruelles  devaient  inspirer  naturellement  de  l'horreur  aux 
Français,  surtout  au  commencement,  &  M.  de  Laval,  en 
arrivant  en  Canada,  ne  put  s'empêcher  de  les  improuver 
comme  excessives;  mais,  l'année  suivante,  1660,  il  chan- 
gea entièrement  de  sentiment  &  tomba  d'accord  avec 
toutes  les  personnes  sages  du  pays  qu'il  fallait  «  ou  exter- 
«  miner  les  Iroquois,  ou  voir  tomber  la  colonie  (1).  » 
Aussi  M.  d'Argenson,  voyant  que  le  dessein  de  ces  bar- 
bares n'avait  été  que  différé  par  l'affaire  du  Long-Saut, 
adressa  immédiatement  après  cette  action  un  Mémoire  à  la 
Cour  pour  montrer  la  nécessité  d'envoyer  des  troupes, 
si  l'on  voulait,  par  le  moyen  d'une  colonie,  établir  la 
Foi  catholique  dans  le  Canada.  «  Il  n'y  a  que  cette 
colonie,  dit-il,  qui  soit  dans  la  Communion  de  la  sainte 
Eglise.  Dans  tous  les  autres  endroits  (de  l'Amérique 
septentrionale,  habités  par  des  Européens)  règne'  la 
doctrine  d'Angleterre  ou  celle  de  Hollande,  autant  dif- 
férente qu'il  y  a  de  sujets  qui  l'embrassent.  La  religion 
catholique  a  tout  son  appui  dans  la  colonie  Française,  & 
si  la  colonie  eft  en  péril,  la  religion  court  le  même  hasard. 
Il  faut  n'avoir  point  vu  la  situation  de  nos  habitations 
Françaises,  répandues  le  long  du  fleuve  Saint-Laurent, 
pour  ignorer  le  danger  qu'elles  courent,  soit  par  la 
famine,  si  les  ennemis  brûlent  les  blés  &  tuent  les  bes- 
tiaux, ce  que  nous  ne  pourrions  pas  présentement  em- 
pêcher ;  soit  par  l'armée  des  Iroquois,  si  elle  se  répand 
dans  la  campagne,  comme  c'était  son  dessein,  ce  prin- 


4e  GUERRE.    MÉMOIRE  PAR  M.    d'aRGENSON.    l66o.  425 


a  temps.  Elle  était  de  sept  cents  hommes  &  s'eft  conten- 
«  tée  de  la  défaite  de  dix-sept  Français  (&  de  celle  de 
«  quelques  sauvages),  8c  par  là  a  été  détournée  d'enlever 
«  &  de  brûler  plusieurs  habitations,  tellement  écartées  les 
o  unes  des  autres  qu'elles  ne  doivent  pas  attendre  de 

.  ,  ,  j        (T  Emplois  du  vi- 

«  secours.  Les  missions  ayant  une  dépendance  entière  de  comte  d'Argenson. 
«  la  colonie,  il  ne  faut  pas  espérer  qu'elles  subsiftent  Mémoire  sur  le  sujet 

j  ,     ,     ■  «        /  n  de  la  guerre  avec  les 

u  après  ces  désolations  (i).  »  iroquols. 

XXX. 

Ce  Gouverneur  faisait  remarquer  que  les  Agniers  étaient  projet  d'aller  atta- 
ceux  qu'il  fallait  aller  attaquer  les  premiers ,  dans  leurs    aUER  LES  1R°QU0IS- 

i  T.  JT  >  LETTRES    ET  AMBAS- 

bourgades,  comme  étant  les  plus  insolents  de  tous  les  Iro-  SADE  AU  ROI. 
quois  8c  les  principaux  moteurs  de  la  guerre  contre  les 
Français,  ajoutant  qu'Agnié  se  composait  de  quatre  vil- 
lages, dont  deux  fortifiés  par  les  Hollandais,  qui  même 
leur  avaient  donné  une  pièce  de  canon.  Proposant  ensuite 
son  plan  de  guerre,  il  dit  que  le  Canada  ne  pouvait  mettre 
en  campagne  plus  de  cent  hommes;  d'où  il  conclut  que 
le  roi  devait  envoyer  des  troupes,  des  vivres  8c  des  muni- 
tions; que  ces  troupes  devaient  être  commandées  par  trois 
capitaines,  l'un  à  l'avant-garde,  l'autre  à  l'arrière-garde, 
le  troisième  au  corps  de  bataille;  qu'enfin  l'attaque  ne 
pouvait  se  faire  l'hiver,  que  les  Français  périraient  tous 
par  le  froid  (2).  L'ancienne  France  jouissait  alors  de  la  (2)  icmpiois  du  vi- 
paix,  à  l'occasion  du  traité  qu'elle  venait  de  conclure  avec  f°"'('e  d'Arsenson> 
l'Espagne,  après  une  guerre  de  vingt-cinq  ans,  8c  du 
mariage  du  Roi  avec  l'Infante;  8c  cette  heureuse  conjonc- 
ture faisait  espérer  l'arrivée  d'un  prompt  secours.  De  leur 
côté ,  les  Pères  Jésuites  en  montrèrent  aussi  la  nécessité 
dans  la  relation  de  cette  année  1660  :  «  Que  la  France, 
«  y  lit-on,  dise  seulement  :  «  Je  le  veux,  »  8c  avec  ce  mot 
«  elle  ouvre  le  Ciel  à  une  infinité  de  sauvages;  elle  donne 
«  la  vie  à  cette  colonie,  elle  se  conserve  sa  nouvelle 
«  France  8c  s'acquiert  une  gloire  digne  d'un  royaume 
«  très-chrétien.  Saint  Louis  a  autrefois  planté  les  fleurs 
«  de  lis  dans  le  sein  du  Croissant;  ce  ne  sera  pas  aujour- 
«  d'hui  une  conquête  moins  glorieuse  de  faire  d'une  terre 


426    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


(i)Relation  de  16G0, 
P.  3. 


(2)  Marie  de  l'Incar- 
nation, 2  nov.  1660. 
Lettre  59e,  p.  557. 


(3)  Relation  de  1661, 
p.  i. 


«  infidèle  une  terre  sainte,  que  de  retirer  la  Terre-Sainte 
«  des  mains  des  infidèles.  Encore  une  fois,  que  la  France 
«  veuille  détruire  l'Iroquois,  il  sera  détruit.  Deux  régi- 
«  ments  de  braves  soldats  l'auraient  bientôt  terrassé  (i).  » 
Comme  on  était  donc  convaincu  que,  si  Ton  n'allait  humi- 
lier ces  barbares,  ils  perdraient  le  pays  en  obligeant  tous 
les  Français  à  l'abandonner  après  en  avoir  tué  autant 
qu'il  leur  serait  possible,  on  jugea  'qu'il  fallait  employer 
des  moyens  plus  efficaces  que  de  simples  écrits  pour  ob-. 
tenir  ce  secours,  devenu  absolument  nécessaire,  &  l'on 
députa  le  Père  Le  Jeune,  qui  partit  avant  la  fin  de  cette 
année.  Dans  l'espérance  où  l'on  était  de  voir  arriver  bien- 
tôt des  troupes  Françaises,  on  conffruisit  un  grand  nombre 
de  petits  bateaux  propres  à  porter  chacun  quinze  ou  vingt 
hommes  (2),  afin  que  tout  se  trouvât  prêt  quand  le  moment 
de  l'expédition  serait  venu;  mais  il  était  éloigné  encore. 
L'épître  adressée  au  Roi  par  le  Père  le  Jeune,  qu'on  voit 
en  tête  de  la  relation  de  l'année  suivante,  ne  produisit  pas 
alors  l'effet  qu'on  s'en  était  promis  (3),  &  la  guerre  se  pro- 
longea encore  pendant  cinq  ans. 


4e  GUERRE.   HOSTILITÉS.    1 66 1  .  427 


CHAPITRE  XVI 


SUITE  DE  LA  QUATRIEME  GUERRE.   HOSTILITES  DES  AGNIERS 
DEPUIS  VILLEMARIE  JUSQÙ'a  TADOUSSAC. 
l66l. 


I. 

Les  Agniers  frappés  de  terreur,  après  le  combat  du  les  agmehs  ravagent 

~r  /~*        .  .      -  ,  .  LA  COLONIE. 

Long-baut,  ne  songèrent  a  se  remettre  en  campagne 
qu'au  commencement  de  Tannée  suivante,  1661,  où  ils 
résolurent  de  tirer  une  vengeance  éclatante  des  échecs 
humiliants  qu'ils  avaient  subis  (i).  Elle  fut  des  plus  (0  Hiftoire  du  Mont- 
cruelles:  car  en  moins  de  quatre  mois  ils  ravagèrent  tout  reaI'  1600  a  l66'" 
le  pays  dont  ils  firent  une  solitude  (2),  après  avoir  pris  ou  (2)  Relation  de  166 1, 
tué  plus  de  soixante-dix  Français  (3).  Ce  qui  fait  dire  à  p" 39* 
Marie  de  1  Incarnation  :  «  Les  lroquois  ont  encore  fait  pis 
cette  année  que  toutes  les  précédentes,  ayant  tant  tué  que 
pris  captifs  plus  de  cent  Français,  depuis  Montréal,  où 
ils  ont  commencé  leurs  ravages,  jusqu'au  cap  de  Tour- 
mente, qui  eft  la  dernière  des  habitations  Françaises;  & 
de  là  ils  sont  allés  au  delà  de  Tadoussac  pour  courir 
après  nos  nouveaux  chrétiens  sauvages,  qui,  au  nombre 
de  plus  de  quatre-vingts  canots,  étaient  allés  en  traite  (4).    (4)  Marie  de  l'incar- 


nation. Lettre  6o8 
sept.  1661,  p.  56o. 

nage  (5).  »  (5)  Ibidm>  p.  562. 


Mais  Montréal  a  été  le  principal  théâtre  de  leur  car- 

sept.  1061,  p.  56o. 


II. 

Le  25  février  1661/ un  certain  nombre  de  colons  de  Vil-  IRRUPTION  D'iROQUOIS 

lemarie  étant  allés  travailler  dans  les  champs,  avaient  QPI ENLEVENT TREIZE 

,                     '  MONTREALISTES.  IN- 

négligé  de  porter  leurs  armes  avec  eux,  nonobftant  la  trépidité  de  ma- 

défense  faite  à  tous  par  M.  de  Maisonneuve  de  sortir  dame  du  clos. 
ainsi.  Comme  on  était  dans  la  saison  de  Thiver,  ces  tra- 
vailleurs avaient  pensé  que  cette  précaution  était  alors  inu- 


428    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


tile,  sachant  par  expérience  que  les  Iroquois  n'avaient  pas 
coutume  de  paraître  dans  ce  temps  de  Tannée;  mais  tout 
à  coup  ils  se  voient  invertis  par  cent  soixante  ennemis 
qui,  les  trouvant  sans  défense,  font  tout  d'abord  treize 
prisonniers.  Les  autres,  incapables  de  repousser  l'ennemi 
avec  leurs  infïruments  de  travail,  à  l'exception  de  Charles 
Le  Moyne,  qui  était  armé  d*un  pifïolet,  prennent  inconti- 
nent la  fuite  pour  regagner  l'habitation.  Dans  cette  extré- 
mité, tous  ces  colons,  sur  le  point  d'être  pris,  durent  leur 
salut  à  une  femme  de  cœur,  madame  du  Clos,  qui,  les 
voyant  poursuivis,  sans  armes  pour  se  défendre,  &  n'ayant 
aucun  homme  chez  elle  pour  aller  les  secourir,  prend  à 
l'inftant  une  charge  d'arquebuses  sur  ses  épaules,  &  sans 
craindre  une  nuée  d'Iroquois  qu'elle  voit  répandus  de  toutes 
parts  jusqu'à  sa  maison,  elle  court  au-devant  des  colons, 
surtout  au-devant  de  M.  Le  Moyne,  que  les  ennemis 
étaient  sur  le  point  de  saisir,  &  lui  remet  incontinent  sa 
charge.  Ce  secours  inattendu  fortifia  merveilleusement 
tous  ces  colons  &  diminua  de  beaucoup  l'audace  des  Iro- 
quois. «  Il  eft  vrai,  ajoute  M.  Dollier,  que,  si  ces  armes 
«  eussent  été  plus  en  état,  on  eût  pu  s'en  servir  pour  faire 
«  quelque  coup  de  valeur;  mais  toujours  cette  amazone 
«  mérite-t-elle  nos  louanges  d'avoir  secouru  les  siens  en 
«  leur  donnant  un  moyen  si  nécessaire  pour  arrêter 
r^MGôo-^Gô^0"1'  "  l'ennemi,  en  attendant  une  plus  grande  assiltance  (1).  » 
m. 

la  plupart  de  ces  Ce  trait  de  courage  a  échappé  à  l'auteur  de  la  rela- 
captifs  furent  en-  (£qii  de  cette  année .  Il  mentionne  cependant  la  prise  de 
treize  Montréalifïes  qui,  songeant  plus  à  leur  travail,  dit- 
il,  qu'à  leur  défense,  furent  enlevés  sans  coup  férir. 
«  Par  un  effet  de  leur  manie  enragée,  ajoute-t-il,  les  Iro- 
«  quois  les  menèrent  chez  eux  en  triomphe.  Les  uns  ont 
«  été  assommés  par  la  grêle  des  coups  de  bâton  qu'ils  ont 
«  reçus  à  l'entrée  du  bourg,  mourant  sous  le  bois,  qui 
«  leur  devait  servir  de  bûcher;  &  ainsi  la  rage  de  leurs 
«  bourreaux  leur  fut  douce  &  miséricordieuse  pour  leur 
«  avoir  été  précipitamment  cruelle.  D'autres  ont  été  brû- 


SDITE  RAMENES  A 
VILLEMARIE. 


4e  GUERRE.  HOSTILITES. 


l66l. 


429 


b  lés  avec  les  cérémonies  ordinaires:  barbare  cérémonie! 
«  qui  fait  son  jeu  d'un  enfer  de  tourments,  &  qui  trouve 
«  sujet  de  rire  des  pleurs  lamentables  d'un  pauvre  patient. 
«  Enfin  quelques-uns  furent  dispersés  pour  gémir  le  refte 
«  de  leurs  jours  dans  une  servitude  plus  dure  que  la 
«  mort  (1).  »  Nous  ferons  observer  néanmoins,  avec 
M.  Dollier  de  Casson,  que  la  plupart  de  ces  captifs  furent 
délivrés  des  mains  des  Iroquois,  comme  nous  le  raconte- 
rons dans  la  suite;  &  ceci  montre  que  l'auteur  de  la  rela- 
tion, ayant  écrit  peu  après,  n'avait  pas  eu  le  temps  de 
s'assurer  de  la  vérité  des  récits  qu'on  faisait  sur  leurs  pré- 
tendus tourments. 

L'enlèvement  de  ces  treize  colons,  en  affligeant  vive- 
ment tous  les  autres,  leur  montra  la  sagesse  du  règlement 
prescrit  par  M.  de  Maisonneuve,  &  les  rendit  plus  exacts  à 
s'y  conformer.  Aussi,  le  24  mars  suivant,  des  travailleurs 
se  voyant  tout  à  coup  invertis  par  deux  cent  soixante  Iro- 
quois,  &  se  trouvant  tous  munis  de  leurs  armes,  se  défen- 
dirent avec  beaucoup  de  courage  &  d'intrépidité.  Il  eft 
vrai  qu'au  commencement  de  ce  chaleureux  combat  ,  les 
ennemis  étant  plus  de  vingt  contre  un  des  colons,  ces  der- 
niers pensèrent  être  tous  pris,  vu  leur  petit  nombre,  ainsi 
que  tous  les  autres,  qui  se  trouvaient  occupés  au  travail 
dans  le  voisinage  du  lieu  attaqué;  mais  la  généreuse  défense 
de  ce  petit  nombre  ayant  donné  le  loisir  à  d'autres  colons 
d'aller  les  secourir,  on  eut  bientôt  repoussé  les  barbares 
qui  avaient  déjà  fait  plusieurs  prisonniers.  Parmi  ces 
braves  auxiliaires  se  trouvait  un  vieillard,  le  plus  ancien 
des  habitants  de  Villemarie,  qui  se  fit  remarquer,  dans 
cette  action,  par  son  adresse  &  par  son  courage  à  toute 
épreuve,  sans  que  personne  pût  modérer  son  ardeur.  Tout 
cassé  qu'il  était  de  vieillesse,  il  maniait  le  mousquet  &  s'en 
servait  contre  l'ennemi  avec  la  même  activité  &  la  même 
vigueur  que  s'il  n'eût  eu  que  vingt-cinq  ans.  C'était  Pierre 
Gadois,  dont  on  a  déjà  parlé  dans  cette  hiltoire,  remar- 
quable pour  sa  piété,  son  désintéressement,  son  zèle  dans 


(1)  Relation  de  1661, 
p.  3. 


IV. 

VIGOUREUSE  DÉFENSE 
DE  TRAVAILLEURS  DE 
VILLEMARIE,  INVESTIS 
PAR  DES  IROQUOIS. 


430    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


paroisse  de  Montréal, 
21  nov.  1660. 

V. 

AUTRES  HOSTILITÉS 
VILLEMARIE. 


rétablissement  du  pays,  &  que  le  vote  unanime  des  colons 
avait  désigné,  le  21  novembre  précédent,  pour  occuper  la 
charge  de  marguillier,  conjointement  avec  deux  des  plus 
honorables  citoyens,  Jacques  Le  Ber  &  Charles  Le 
(i)RegiftreA  de  la  Moyne  (i).  Son  courage ,  dans  cette  occasion,  fut  un 
exemple  très-efficace  pour  la  jeunesse  du  pays. 

Un  autre  de  ces  courageux  auxiliaires,  nommé  Bau- 
doin, se  voyant  environné  par  une  multitude  d'Iroquois 
&  pensant  qu'il  ne  pourrait  s'échapper  de  leurs  mains, 
tira  sur  un  des  principaux  capitaines  &  le  tua.  La  mort  de 
ce  chef  fit  craindre  que  les  ennemis,  par  une  vengeance 
furieuse,  ne  fissent  périr  tous  les  captifs  dans  les  plus 
horribles  tourments,  &  avec  d'autant  plus  de  raison  que, 
dans  la  fausse  opinion  des  Iroquois,  ce  capitaine  passait 
pour  être  immortel.  Cependant  Dieu  exauça  les  vœux 
des  captifs  &  les  prières  ardentes  qu'on  lui  adressa  pour 
eux  à  Villemarie  :  car  la  plupart  furent  ensuite  mis  en 
liberté.  La  relation  de  cette  année,  parlant  de  ces  pertes, 
s'exprime  en  ces  termes  :  «  Après  la  prise  des  treize  Fran- 
çais, au  mois  de  février,  dix  autres  du  même  Montréal 
tombèrent  dans  la  même  captivité.  Puis  d'autres  encore, 
&  encore  d'autres;  de  sorte  que,  pendant  tout  l'été, 
cette  île  s'eft  toujours  vue  moleftée  par  ces  lutins,  qui 
tantôt  paraissaient  à  la  lisière  du  bois,  se  contentant  de 
nous  charger  d'injures,  tantôt  se  glissaient  jusqu'au  mi- 
lieu de  nos  champs  pour  y  surprendre  les  laboureurs, 
tantôt  s'approchaient  de  nos  maisons,  ne  cessant-  de 
nous  vexer;  &  comme  des  harpies  importunes ,  ou 
comme  des  oiseaux  de  proie,  fondaient  sur  nous, 
quand  ils  pouvaient  nous  surprendre,  sans  crainte  d'être 
pris.  » 


VI. 

QUATRE  MONTRÉALISTES 


Des  dix  colons,  dont  parle  la  relation  de  cette  année, 
horriblement  mas-  au  sujet  du  combat  du  mois  de  mars,  une  partie  fut  con- 
duite en  captivité,  &  quatre,  au  moins,  périrent  en  com- 
battant contre  l'ennemi,  à  l'écart  de  leurs  concitoyens  ; 


SACRES. 


4e  GUERRE.   HOSTILITÉS.    I  66 1  . 


ce  furent  :  Vincent  Boudreau ,  natif  d'Olonne,  âgé  de 
34  ans  ;  Sébaif  ien  Dupuis,  né  à  la  Rochelle  ;  Olivier  Mar- 
tin, des  environs  de  la  ville  d'Auray,  en  Bretagne,  âgé 
de  27  ans,  &  Pierre  Martin,  dit  la  Rivière.  Il  paraît  que 
ces  valeureux  colons  se  défendirent  avec  tant  de  courage, 
d'intrépidité  8c  de  confiance  jusqu'à  leur  dernier  soupir, 
que  les  Iroquois,  dans  leur  vengeance  cruelle,  mirent  en 
pièces  leurs  cadavres,  au  point  que  le  corps  de  Pierre 
Martin,  dont  les  reftes  épars  furent  inhumés  avec  ceux 
des  autres,  quatre  jours  après  le  combat,  ne  put  être  re- 
connu par  aucun  de  ses  concitoyens  (i).  La  Mère  Marie  (0  Regiftre  des  sé- 
de  Tlncarnation,  dans  sa  lettre  du  mois  de  septembre  de  ^uiTi'ôL."™" 
cette  année ,  nous  a  donné  quelques  détails  sur  cette 
cruelle  boucherie,  qu'elle  avait  apprise  de  la  propre  bou- 
che de  madame  d'Aillebouft  dans  un  voyage  qu'elle  fit  à 
Québec  peu  après  l'événement.  «  Elle  m'a  rapporté,  dit- 
«  elle,  des  choses  tout  à  fait  lamentables  ;  que  plusieurs 
«  habitants  furent  tués,  par  surprise,  dans  les  bois,  sans 
«  qu'on  sût  où  ils  étaient  ni  ce  qu'ils  étaient  devenus.  On 
«  n'osait  aller  les  chercher  ni  même  sortir,  de  crainte 
«  d'être  enveloppé  dans  un  semblable  malheur.  Enfin, 
«  l'on  découvrit  le  lieu  par  le  moyen  des  chiens,  que  l'on 
«  voyait,  tous  les  jours,  revenir  soûls  &  pleins  de  sang. 
«  Cela  fit  croira  qu'ils  faisaient  curée  de  corps  morts  :  ce 
«  qui  affligea  sensiblement  tout  le  monde.  Chacun  se  mit 
<  en  armes  pour  aller  reconnaître  la  vérité.  Quand  on  fut 
«  arrivé  au  lieu,  on  trouva  çà  &  là  des  corps  coupés  par 
«  la  moitié,  d'autres  charcutés  &  décharnés,  avec  des 
«  têtes,  des  jambes,  des  mains  éparses  de  tous  côtés,  & 
«  chacun  prit  sa  charge,  afin  de  rendre  aux  défunts  les 
«  devoirs  de  la  sépulture  chrétienne.  Madame  d'Aille- 
«  boufl,  qui  m'a  raconté  ces  détails,  rencontra  inopiné - 
«  ment  un  homme  qui  avait  attaché  devant  son  effomac 
«  la  carcasse  d'un  corps  humain,  &  les  mains  pleines  de 
«  jambes  &  de  bras.  Ce  spectacle  la  remplit  d'une  si  vive 
«  émotion,  qu'elle  pensa  mourir  de  frayeur.  Mais  ce  fut 
«  tout  autre  chose  quand  ceux  qui  portaient  ces  reftes 


432   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Marie  de  l'Incar- 
nation. Lettre  f>or, 
p.  462. 


(2)  Hiftoire  du  Mont- 
réal, 1 660-1 661. 

VII. 

HOSTILITÉS  AUX  TROIS" 
RIVIÈRES. 


(3) Relation  le  166' 
p.  3. 


«  de  corps  entrèrent  dans  la  ville  :  car  Ton  n'entendait 
«  que  des  cris  lamentables  des  femmes  &  des  enfants  de 
«  ces  pauvres  défunts  (i).  »  Ce  ne  fut  que  le  22  du  mois 
de  juin  suivant,  qu'on  apprit  par  quatre  prisonniers  ra- 
menés d'Oi8guen  à  Villemarie,  que  Pierre  Martin,  dit  la 
Rivière,  dont  on  avait  inhumé  les  reftes,  le  28  mars  précé- 
dent, avait  péri  dans  ce  massacre  (*).  «  On  ne  saurait 
«  exprimer,  dit  à  ce  sujet  M.  de  Casson,  les  afflidions 
«  que  causèrent  à  Villemarie  les  pertes  qu'elle  fit,  en  ces 
'<  deux  occasions,  de  vingt-trois  de  ses  citoyens.  Mais 
«  Dieu,  ajoute-t-il,  qui  n'afflige  les  corps  que  pour  le  plus 
«  grand  bien  des  âmes ,  se  servit  merveilleusement  de 
«  toutes  ces  disgrâces  &  de  ces  frayeurs  pour  tenir  chacun 
«  dans  son  devoir  à  l'égard  de  l'éternité.  Le  vice  était 
«  alors  presque  inconnu  à  Villemarie  ;  &  dans  ce  temps 
«  de  guerre,  la  religion  y  florissait  de  toutes  parts,  d'une 
«  tout  autre  manière  qu'elle  ne  le  fait  aujourd'hui  dans 
«  la  paix  (2).  » 

L'habitation  desTrois-Rivières  ne  fut  pas  traitée  avec 
moins  de  rigueur  par  les  Iroquois.  «  Le  cœur  lui  saigne 
«  encore,  lit-on  dans  la  relation,  de  la  perte  qu'elle  a  faite, 
«  presque  en  même  temps,  de  quatorze  Français,  enle- 
«  vés  tous  à  la  fois,  &  de  deux  autres,  avec  une  trentaine 
«  de  sauvages  du  pays  des  Poissons-Blancs,  nos  alliés  (3).  » 
Ces  derniers  étant  allés  en  traite  avec  deux  Français, 
dans  les  terres,  rencontrèrent  quatre-vingts  Iroquois  ;  &. 
animés,  sans  doute,  par  l'exemple  héroïque  de  Dollard 
&  de  ses  compagnons  d'armes,  ils  se  battirent  si  vigou- 
reusement pendant  deux  fois  vingt-quatre  heures,  8c  avec 
tant  de  chaleur  &  de  résolution,  qu'ils  se  laissèrent  percer 


(*)  Le  récit  que  firent  alors  ces  prisonniers  porta  M.  Souart  à 
ajouter  au  regiftre  mortuaire  cette  déclaration  :  «  Pierre  Martin,  dit 
(4)  Regiitre  mor-  (t  ^a  Rivière,  fut  tué  par  les  Iroquois  le  jour  de  sa  prise,  24  mars;  & 
tuaire  de  Villemarie    «  Ie  2§  du  même  mois  nous  enterrâmes  une  partie  de  son  corps,  sans 
22  juin  1 66 1 .  «  connaître  pour  lors  à  qui  elle  avait  appartenu  (4).  » 


4e  GUERRE.  HOSTILITÉS. 


l66l. 


433 


de  coups,  sans  jamais  vouloir  se  rendre,  aimant  mieux 
être  ensevelis  glorieusement  dans  leur  propre  sang  que 
dans  les  feux  des  Iroquois.  Les  femmes  sauvages,  qui  se 
trouvaient  dans  cette  bande,  ne  le  cédèrent  pas  aux  hom- 
mes en  courage,  n'épargnant  rien  pour  se  faire  tuer  plutôt 
que  de  tomber  vivantes  entre  les  mains  de  l'ennemi.  L'un 
des  deux  Français,  fils  de  M.  Godefroi,  qui  signala  son 
courage  par  une  longue  &  généreuse  résiftance,  animait 
tous  les  autres  par  sa  présence.  Au  milieu  du  feu  con- 
tinuel que  faisaient  sur  lui  ces  barbares,  il  soutint  le  choc 
avec  une  confiance  qui  le  faisait  paraître  comme  invul- 
nérable, ne  cessant  d'encourager  les  siens  par  ses  paroles 
&  par  son  exemple,  jusqu'à  ce  que,  tout  couvert  de  plaies, 
dont  plusieurs  étaient  mortelles ,  il  tomba  enfin  &  se 
traîna,  comme  avaient  fait  les  autres,  vers  un  tas  de 
corps  morts,  pour  rendre  le  dernier  soupir  auprès  de  ses 
généreux  compagnons  d'armes.  Vingt-quatre  Iroquois 
demeurèrent  sur  la  place,  &  tous  les  Algonquins  firent 
merveille  jusqu'au  dernier  soupir  (1).  La  nouvelle  de  cette  (i)Reiationdei6'6i, 
défaite  fut,  peu  après,  portée  aux  Trois-Rivières  par  un  p- 4- —  Mane  de  rin- 

.  .  .         ,  .  .  carnation,  p.  5t>2. 

des  prisonniers  qui  s  échappa  des  mains  des  vainqueurs. 
Ce  fut  une  grande  affliction  pour  tous  les  habitants  ;  pen- 
dant tout  l'été,  ils  n'eurent  pas  plus  de  repos  que  ceux  de 
Villemarie,  voyant  enlever  sous  leurs  yeux,  &  quelquefois 
aux  portes  de  leur  bourg,  tantôt  des  hommes,  tantôt  des 
enfants,  sans  pouvoir  faire  autre  chose  que  de  donner  des 
larmes  sur  le  sort  de  ces  info  minés  captifs. 

Les  Iroquois  continuèrent  leurs  hoftilités  en  descen-  hostilités  près  de 
dant  le  fleuve  Saint-Laurent,  &  se  rendirent  dans  l'île 
d'Orléans,  d'où  les  habitants  se  retirèrent  presque  tous 
pour  éviter  le  carnage  dont  plusieurs  autres  avaient  déjà 
été  les  victimes.  Lorsqu'on  eut  appris  à  Québec  la  nou- 
velle des  meurtres  commis  dans  l'île  d'Orléans  &  à  la  côte 
de  Beaupré,  M.  Jean  de  Lauson,  grand  Sénéchal  du  pays, 
fils  de  M.  Jean  de  Lauson,  ancien  Gouverneur,  voulait 
aller  attaquer  les  Iroquois;  mais  comme  on  n'était  pas  en 

TOME  II.  28 


QUEBEC.  RESOLUTION 
DU  SÉNÉCHAL  POUR 
SECOURIR  SON  BEAU- 
FRÈRE. 


IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Relation  de  1661, 
p.  56 1 . 

(2)  Journal  des  Jé- 
suites, 22  juin  1661. 


force  pour  leur  faire  tête,  on  l'en  empêcha  avec  raison. 
Sachant  cependant  que  le  sieur  Couillard  de  Lespinay, 
son  beau-frère,  était  allé  à  la  chasse  proche  de  cette  île, 
&  que  la  femme  de  ce  dernier  n'avait  point  de  repos  qu'elle 
n'eût  trouvé  quelque  ami  pour  aller  le  dégager,  M.  de 
Lauson  voulut,  en  cette  rencontre,  lui  donner  une  marque 
généreuse  de  son  amitié.  Il  part  avec  sept  ou  huit  auxi- 
liaires dans  une  chaloupe  pour  aller  délivrer  Couillard, 
qu'il  pensait  être  invefli  dans  sa  maison.  Mais,  le  22  juin  (1  ), 
le  vent  du  nord-eft  l'ayant  empêché  de  passer  outre,  il 
alla  s'engager  dans  la  petite  rivière  de  René  Maheu  (2),  & 
étant  arrivé  vis-à-vis  de  la  maison  de  celui-ci  qui  avait  été 
abandonnée  depuis  quelques  jours,  il  fit  échouer  la  cha- 
loupe à  marée  baissante  entre  deux  rochers  qui  formaient 
un  sentier  pour  aller  à  la  maison.  De  là  il  envoya  deux 
de  sa  compagnie  pour  découvrir  s'il  n'y  aurait  point  d'Iro- 
quois;  &  la  porte  de  la  maison  étant  ouverte,  l'un  des 
deux  y  entre  &  y  trouve  quatre-vingts  de  ces  barbares  qui 
le  tuent  &  courent  à  l'inftant  après  l'autre.  Ce  dernier, 
après  s'être  bien  défendu,  fut  enfin  obligé  de  se  rendre. 


IX. 


VIGOUREUSE  RESISTANCE 


SIENS.   LEUR  MORT. 


Incontinent  les  barbares  vont  attaquer  ceux  qui  se 
du  sénéchal  et  des  trouvaient  près  de  la  chaloupe  &  qui  tous  étaient  résolus 
de  se  défendre  jusqu'au  dernier  soupir.  Ils  reconnurent 
M.  de  Lauson,  &  désirant  avec  passion  d'avoir  un  pri- 
sonnier de  Cette  importance,  ils  le  ménagèrent  quelque 
temps,  ne  cherchant  qu'à  le  lasser.  On  dit  même  qu'ils 
lui  firent  trois  sommations  pour  l'engager  à  se  rendre,  en 
lui  promettant  la  vie  sauve,  &  qu'il  ne  répondit  à  tous  ces 
pourparlers  que  par  des  décharges  de  fusil  (3).  Enfin, 
Voyant  qu'il  leur  tuait  beaucoup  de  monde,  il  paraît  que 
les  Iroquois  le  frappèrent  d'abord  à  coups  de  sabre,  pour 
le  mettre  hors  d'état  de  se  défendre  (4);  du  moins  lui 
trouva-t-on  les  bras  tout  meurtris  &  tout  hachés  des  coups 
qu'on  lui  avait  donnés.  Mais,  préférant  une  glorieuse 
mort  à  une  captivité  honteuse,  il  se  défendit  jusqu'au 
dernier  soupir,  &  fut  tué  le  premier  de  ceux  qui  étaient 


(3)  Relation  de  1 66 1 , 
p.  5. 


(4)  Le  P.  de  Char- 
levoix,  t.  I,  p.  348. 


4e  GUERRE.   HOSTILITÉS.     I  66 1  . 


435 


avec  lui  ;  les  autres  se  battirent  avec  le  même  courage,  en 

sorte  qu'il  n'en  demeura  qu'un  seul  en  vie  ;  encore  était-il 

blessé  à  l'épaule  &  au  bras.  11  fut  pris  &  mené  par  les 

vainqueurs  dans  leur  pays  pour  y  devenir  la  victime  de 

leurs  fureurs  (i).  N'ayant  pu  prendre  vivant  M.  de  Lau-  (i)Reiationdei66i, 

son,  ils  lui  coupèrent  la  tète  qu'ils  emportèrent  avec  eux,  j^j^^re<£*^' 

après  avoir  fait  brûler  les  corps  de  leurs  guerriers  morts  paria  Mère  Juchereau 

dans  cette  action,  selon  leur  coutume,  &  laissé  sur  la  place  P-  I2">  I28- 

ceux  des  Français. 

x. 

Le  sieur  Couillard  de  Lespinay,  pour  qui  tous  ces  québequots  tués  dans 
citoyens  s'étaient  ainsi  voués  à  la  cruauté  des  Iroquois,      CETTE  ACTI0N- 
ayant  entendu  le  bruit  des  décharges,  sans  en  connaître 
encore  le  sujet,  mit  aussitôt  à  la  voile  &  se  rendit  à  Québec 
pour  avertir  qu'il  y  avait  là  des  ennemis  ;  mais  quand  il 
sut  que  c'était  pour  lui  que  Ton  s'était  exposé  &  quel  avait 
été  le  funefte  résultat  de  cette  tentative,  il  pensa  mourir 
de  douleur.  Son  frère  Nicolas  Couillard,  dit  Belle-Rive, 
âgé  de  vingt  ans,  avait  accompagné  le  Sénéchal  &  eut  le 
même  sort  que  celui-ci.  Le  24  juin,  on  ramena  à  Québec  les 
corps  des  défunts.  Trois  furent  enterrés  le  même  jour 
dans  l'église  :  ceux  de  M.  de  Lauson,  de  Nicolas  Couillard  & 
d'Ignace  Séveftre,  dit  Desrochers,  âgé  de  vingt-quatre  ans, 
que  l'on  mit  dans  la  même  fosse;  &,  ce  jour-là,  on  inhuma 
aussi  ensemble,  dans  le  cimetière,  les  corps  des  quatre 
autres  tués  dans  la  même  action  :  Elie  Jacquet,  dit  Cham-    ^)  Regiftre  de  la 
pagne,  Jacques  Perroche  &  deux  serviteurs  du  sieur  paroisse  de  Québec, 
Couillard,  l'un  appelé  Toussaint,  l'autre  François  (2).       tures"11  l66lf  SepUl" 
-      ;  ''  '  '  '  "  xi.  • 

Le  Sénéchal,  dont  Québec  eut  à  regretter  la  perte,  QUALITÉS  DU  SÉNÉCHAL, 
était  très-généreux,  toujours  prêt  à  courir  sur  l'ennemi, 
&  toute  la  jeunesse  le  suivait  avec  ardeur  :  c'est  le  témoi- 
gnage que  lui  rend  la  Mère  de  l'Incarnation  (3).  On  pour-    (3)  Regiftre  de  k 
rait  peut-être  ajouter  pour  avoir  le  portrait  au  naturel  de  Par°isse  de  Québec, 
M.  J.  de  Lauson,  qu'il  manquait  cependant  de  quelques  P' 
qualités  nécessaires  à  un  capitaine  accompli.  Nous  avons 
déjà  fait  remarquer  que  son  père,  l'ayant  d'abord  nommé 


436  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


son  lieutenant  dès  son  arrivée  dans  le  pays,  ne  le  dési- 
gna pas  néanmoins  pour  lui  succéder  lorsqu'il  quitta 
le  Canada,  8c  qu'il  laissa  le  Gouvernement  à  M.  de 
Charny,  quoique  celui-ci  fût  étranger  au  métier  des  armes. 
On  a  vu  que,  dégoûté  à  son  tour  de  l'adminiltration  du 
pays,  M.  de  Charny,  en  quittant  son  poire,  désigna  pour 
l'occuper,  non  son  frère  le  Sénéchal,  mais  M.  Louis 
d'Aillebouft.  Enfin  M.  d'Argenson  se  serait  retiré  de  lui- 
même  en  France,  s'il  eût  trouvé  quelqu'un  à  Québec 
capable  d'exercer  les  fonctions  de  Gouverneur  général, 
comme  il  nous  l'apprend  dans  une  lettre  du  16  novembre 
(0  Emplois  de  m.  1 66o  (i).  On  ne  voit  pas  même  qu'il  ait  donné  au  Séné- 
d  Argenson,  foi.  80.  çj-^j  aucun  commandement  subalterne  :  du  moins,  nous 
avons  raconté  que,  parlant  de  la  nécessité  d'avoir  deux 
aides  sous  sa  main,  il  ne  fait  aucune  mention  du  Sénéchal. 
On  pourrait  donc  inférer  de  là  que  M.  Jean  de  Lauson, 
quoique  brave  &  courageux,  manquait  ou  de  vues,  ou  de 
prudence,  ou  de  quelque  autre  qualité  nécessaire  dans 
un  parfait  commandement. 

XII. 

impression  que  laisse        II  fut  néanmoins  très-regretté  à  Québec  ;  &  quoique 
a  quebec  la  perte  p^lose  que  la  relation  fait  de  ce  gentilhomme,  puisse  être 

DU  SENECHAL.  •  i  1  I  • 

considérée  comme  un  hommage  de  consolation  &  un  com- 
pliment de  condoléance  offert  à  son  père,  l'ancien  Gouver- 
neur, qui  vivait  encore  alors  à  Paris,  la  mort  du  Sénéchal 
fut  regardée  à  Québec  comme  une  calamité  publique.  On 
n'était  pas  accoutumé  dans  ce  porte  à  voir  massacrer  les 
colons  de  marque  :  aussi  regarda-t-on  sa  perte  comme 
un  malheur  incomparablement  plus  grand  que  tous  les 
autres  désaftres  éprouvés  précédemment;  &  dès  qu'on 
eût  appris  sa  mort,  «  le  désordre  se  mit  de  tous  côtés,  & 
«  le  découragement  laissa  presque  tout  en  proie  à  l'en- 
«  nemi,  qui,  comme  maître  de  la  campagne,  brûlait,  tuait 
(2)  Relation  de  i66r,  «  &  enlevait  tout  avec  impunité  (2).  »  Les  Iroquois,  après 
p- 5-  tous  ces  carnages,  se  retirèrent  triomphants,  emmenant 

avec  eux  un  grand  nombre  de  captifs  Français  &  sauvages 
pour  les  tourmenter  dans  leur  pays.  «  Quand  on  se  fut 


4e  GUERRE.  CAPTIFS  RENDUS  AUX  FRANÇAIS.    1  66 1  .  4.^7 


RAMENES  A  VILLE- 
MARIE    PAR   LES  IRO- 


«  bien  assuré  de  leur  retraite,  nous  retournâmes  dans 
u  notre  maison,  dit  la  Mère  Juchereau,  &  Ton  nous  rendit 
«  le  très-saint  Sacrement.  Cependant,  de  l'avis  de  Mgr 
«  TÉvêque  &  de  celui  du  Gouverneur,  nous  résolûmes 
«  de  faire  travailler  à  ce  que  Ton  croyait  être  le  plus 
«  nécessaire  pour  mettre  notre  maison  en  état  de  dé- 
«  fense.  Nous  fîmes  abattre  alors  les  bois  qui  nous 
«  environnaient  encore,  &  qui  auraient  favorisé  les  Iro- 
«  quois  en  leur  fournissant  les  moyens  de  se  cacher.  On 
a  jugea  aussi  qu'il  fallait  faire  bâtir  plusieurs  guérites,  & 
«  nous  v  consentîmes  pour  nous  fortifier  contre  l'ennemi    (0  Annales  de  mô- 

,  ...  1        /  \  tel-Dieu  de  Québec, 

«  que  chacun  craignait  beaucoup  alors  (i).  »  p-  li9- 

XIII. 

Nous  avons  dit  que  les  nations  Iroquoises  n'agissaient  quatre  prisonniers 
pas  toujours  de  concert  entre  elles;  &  que,  tandis  que  les 
unes  exerçaient  de  cruelles  hofhlités,  d'autres  dans  le  quois 
même  temps  venaient  traiter  de  paix  8c  d'alliance.  Ainsi, 
le  même  jour  que  le  Sénéchal  fut  tué,  22  juin  1661  (2),  0">  Regiftre  des  sé- 
parurent  au-dessus  de  Villemarie,  deux  canots  d'Iroquois,  Pultures»22juin  l661- 
qui,  portant  un  pavillon  blanc,  venaient  hardiment,  sous 
les  auspices  de  cet  étendard,  se  mettre  entre  les  mains 
des  Français,  comme  si  leurs  propres  mains  n'étaient  pas 
encore  teintes  du  sang  des  colons,  qu'elles  avaient  versé 
avec  tant  de  cruauté  &  de  perfidie.  Il  eft  vrai  qu'ils  por- 
taient avec  eux  un  passe-port  qui  pouvait  leur  donner 
partout  une  entière  assurance  :  c'étaient  quatre  Français 
captifs  qu'ils  venaient  rendre  pour  caution  de  leur  sincé- 
rité. L'arrivée  de  ces  captifs  répandit  l'allégresse  dans 
Villemarie,  &  avec  d'autant  plus  de  raison,  qu'on  avait  cru 
jusqu'alors  ne  plus  les  revoir.  Après  que  chacun  leur  eut 
donné  des  témoignages  empressés  d'amitié  &  de  félicita- 
tion,  on  les  interrogea  sur  le  sort  des  autres  captifs  pris  à 
Villemarie  &  emmenés  comme  eux  au  pays  des  Iroquois. 
Ils  racontèrent  que  l'un  d'eux,  Jean  Millet,  âgé  de  qua- 
rante ans,  avait  été  tué  à  coups  de  bâton  en  arrivant  à  la 
bourgade  Iroquoise;  que  Pierre  Cauvin,  dit  le  Grand- 
Pierre,  de  la  basse  Normandie,  avait  aussi  été  tué;  que 


438   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


Pierre  Martin,  dit  la  Rivière,  n'avait  point  été  conduit  au 
pays  des  Iroquois,  ayant  été  massacré  sur  la  place,  dans 
le  combat  du  24  mars  dernier,  comme  il  a  été  dit;  que 
Pierre  Pitre,  Hollandais,  s'était  échappé  des  mains  des 
ennemis  ;  &,  comme  depuis  ce  temps  il  n'avait  pas  reparu 
à  Villemarie,  on  conclut  qu'apparemment  il  était  mort  de 
faim  dans  les  bois.  Enfin,  ils  rapportèrent  que  Michel 
Messier,  âgé  de  vingt  &  un  ans,  pris  avec  eux,  avait  été  brûlé 
par  lesOnneiSrons,  sans  pouvoir  préciser  le  jour  de  sa  mort. 
Cette  nouvelle  surtout  répandit  le  deuil  dans  Villemarie  : 
Michel  Messier  étant  allié  aux  familles  les  plus  honorables. 
Il  avait  épousé  Anne  Le  Moyne,  &  par  là  était  devenu  beau- 
frère  de  Jacques  &  de  Charles  Le  Moyne  &  de  Jacques  Le 
Ber.  Mais  heureusement  la  nouvelle  de  cette  mort  se  trouva 
fausse  :  car  quelque  temps  après  on  apprit  avec  certitude 
(0  Regiftre  mor-  que  Michel  Messier  vivait  encore,  &  nous  verrons,  en 

tuaire  de  Villemarie,   ^    qu^l  fut  ramené  à  Villemarie  (l)  (*). 
22  juin  1001.  7    x  ' 

XIV. 

PROPOSITIONS  DES  AM-  Les  ambassadeurs  Iroquois  qui  ramenèrent  ces  quatre 

captifs,  s'annoncèrent  comme  envoyés  par  ceux  d'Oi8guen 
&  d'Onnontagué ,  pour  porter  les  paroles  de  ces  deux 
nations,  &  demandèrent  audience.  M.  de  Maisonneuve 
assigna  le  jour  du  pourparler,  &  en  attendant,  on  les  reçut 
sans  défiance,  comme  s'ils  eussent  été  innocents  de  tous  les 
meurtres  qui  venaient  d'être  commis.  Le  jour  étant  venu, 
le  chef  de  cette  ambassade,  l'un  des  plus  considérables 
capitaines  d'Oi8guen,  étala  vingt  présents  de  porcelaine, 
qu'il  accompagna  de  harangues  pompeuses,  dans  le  but 
d'obtenir  la  liberté  de  huit  Oi8guens,  ses  compatriotes, 
détenus  depuis  un  an  à  Villemarie;  &  c'était  là  le 
point  le  plus  important  de  sa  commission.  Pour  déter- 
miner plus  sûrement  les  Français  à  relâcher  ces  captifs,  il 


BASSADEURS  IROQUOIS 


(*)  Michel  Messier,  appelé  peu  après  sieur  de  Saint-Michel, 
(2)ReeiftredeVille-  d'une  seigneurie  qu'il  mit  en  valeur,  eft  diftingué  de  Jacques  Mes- 
marie.  Mariages,  23  sier,  son  oncle,  dont  il  eft  fréquemment  parlé  dans  les  acïes  du 
février  i658.  temps  (2). 


4e  GUERRE.   AM3ASSADE  IR0QU01SE.    1 66 1 . 


SADEURS  AU  GOUVER- 
NEUR GÉNÉRAL. 


brisa  les  liens  des  quatre  qu'il  avait  amenés;  &  promit  la 

liberté  des  autres  reftés  à  Onnontagué,  au  nombre  de  plus 

de  vingt,  en  donnant  mille  assurances  de  la  bonne  volonté 

de  cette  nation  envers  les  Français,  nonobftant  tous  les 

acles  d'hoffilité  commis  les  deux  années  précédentes.  Par 

l'un  de  ces  présents,  il  demanda  qu'on  envoyât  chez  eux 

des  Religieuses,  tant  de  celles  qui  prenaient  soin  des 

malades,  que  de  celles  qui  vaquaient  à  l'inflruclion  des 

enfants,  voulant  parler  des  Hospitalières  &  des  Ursu- 

lines  (ï)«  enfin,  par  la  dernière  de  ses  paroles,  qu'il  porta  ^Relation de  iCoi, 

d'un  ton  plus  sérieux  :  «  Il  faut,  dit-il,  qu'une  robe  noire  p-  i- 

m  vienne  avec  moi,  sans  cela  point  de  paix  ;  &  la  vie  des 

«  vingt  Français  captifs  à  Onnontagué  eft  attachée  à  ce 

<l  voyage.  » 

En  disant  cela,  il  produisit  une  feuille  d'un  livre,  à  la  M  DE  ma*V<;nneuve 
marge  de  laquelle  étaient  écrits  les  noms  des  vingt  Français,  renvoie  les  ambas- 
comme  pour  donner  plus  de  créance  à  cette  ambassade. 
La  réponse,  comme  on  voit,  était  assez  embarrassante  : 
il  s'agissait  ou  de  laisser  périr  vingt  captifs  Français,  ou 
d'en  exposer  d'autres  à  la  perfidie  de  ces  traîtres  qui 
venaient  demander  ainsi  la  paix  les  armes  à  la  main.  Mais 
la  demande  qu'on  mettait  pour  condition  à  la  liberté  des 
captifs  était  de  trop  grande  conséquence  pour  que  M.  de 
Maisonneuve,  gouverneur  particulier  de  Villemarie,  pût  y 
répondre  de  sa  propre  autorité,  n'ayant  pas  le  droit  d'en- 
voyer chez  les  Iroquois  des  Missionnaires  ni  des  Reli- 
gieuses. Il  répondit  donc  aux  ambassadeurs  qu'il  était 
nécessaire  de  donner  connaissance  de  leur  demande  au 
Gouverneur  général,  &  qu'en  attendant  sa  réponse,  ils 
pourraient  refter  en  toute  assurance  dans  le  Fort  de  Ville- 
marié,  ce  qu'ils  acceptèrent  (  2  ).  M.  de  Maisonneuve  (2)  Relation  de  1 661, 
envoya  donc  en  diligence  ces  nouvelles  à  Québec.  «  La  pf  ~Hlft°ire^el.'fio~ 

J  a  °*  .   tel -Dieu  de  Québec, 

«  désolation  y  était  alors  si  générale,  à  cause  du  sang  qui  par  a  Mère  Juche- 

«  coulait  de  tous  côtés,  &  des  maisons  brûlées  par  les  reau;P.  i3>,  133, 134. 

«  ennemis,  dont  les  relies  fumaient  encore,  que,  lorsqu'on 

»  apprit  ce  qui  se  passait  à  Villemarie,  on  fut  contraint, 


440   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


«  dit  la  relation,  de  faire  comme  font  ceux  qui  se  noient  : 

«  ils  se  prennent  à  tout  ce  qu'ils  rencontrent,  jusqu'à  un 

«  fer  tout  rouge,  s'il  se  présentait;  ou  comme  les  mariniers 

«  qui,  dans  la  tempête,  ayant  perdu  leur  route,  s'aban- 

«  donnent  au  gré  des  vents,  sans  examiner  s'ils  leur  sont 

«  favorables  ou  contraires. 


xvi. 


m.  dargenson,  dans 
l'état  de  faiblesse 
ou  il  était,  accorde 
aux  ambassadeurs 
CE  qu'ils  DEMAN- 
DENT. 


«  Tous  les  Français  s'assemblent  pour  opiner  sur 
les  propositions  de  l'ambassade;  &  quoiqu'ils  sachent 
très-bien  que  la  paix  n'eft  demandée  que  par  deux 
nations  Iroquoises  tant  de  fois  infidèles  à  leurs  alliances, 
&  qu'on  aura  tout  à  craindre  de  la  part  des  trois  autres, 
surtout  de  celles  des  Agniers,  on  ne  voit  d'autre  moyen 
pour  suspendre  le  cours  de  tant  d'actes  tragiques  qui 
désolaient  les  habitations  Françaises,  que  d'exposer  à  la 
mort  quelqu'un  des  Pères  Jésuites,  dans  l'espérance 
d'obtenir  par  là  la  délivrance  des  Français  captifs;  &  le 
P.  Simon  Le  Moyne  fut  désigné  pour  accompagner  les 
Iroquois.  M.  d'Argenson  répondit  donc  aux  ambassa- 
deurs qu'il  ouvrait  les  prisons  de  Villemarie,  &  rompait 
les  fers  des  Oi8guens  qui  y  étaient  détenus.  Il  ajouta, 
qu'il  leur  donnait  le  P.  Le  Moyne  pour  aller  travailler 
sur  les  lieux  à  la  délivrance  des  captifs;  enfin  il  les 
somma  de  garder  la  parole  qu'ils  lui  avaient  donnée,  de 
retourner  au  bout  de  quarante  jours  avec  les  Français 
&  quelques  anciens  de  leurs  nations,  pour  traiter  à 
Québec  des  affaires  publiques,  pendant  que  le  P.  Le 
Moyne  demeurerait  en  otage  dans  leur  pays  &  vaque- 
rait aux  fondions  de  sa  mission  (i).  »  En  conséquence, 
le  2  juillet  i66r,  le  P.  Chaumonot  partit  de  Québec  pour 
porter  aux  ambassadeurs  Iroquois,  à  Villemarie,  la  réponse 
de  M.  d'Argenson;  &  avec  lui  se  trouvait  le  P.  LeMoyné 
qui  devait  les  accompagner  à  Onnontagué  pour  travailler 
à  la  délivrance  des  Français  captifs,  qu'on  eftimait  être 
au  nombre  de  vingt-cinq  ou  trente  (2).  On  comprend  sans 
suites,  2  juillet  1661.  peine  combien  l'issue  du  voyage  du  P.  Le  Moyne  tenait 
tous  les  colons  dans  la  crainte  &  l'anxiété.  «  L'on  fait  des 


(1)  Relation  de  1661, 
p.  9,  10. 


(2)  Journal  des  Jt 


4e  GUERRE.  LE  P.  LE  MOYNE  CHEZ  LES  IROQUOIS.  1 66 1  .  441 


«  recherches,  écrivait  la  Mère  de  l'Incarnation,  pour  savoir 

«  si  ces  sauvages,  venus  en  ambassade,  ne  sont  point 

«  d'intelligence  avec  les  Agniers;  on  n'a  rien  pu  décou- 

«  vrir  encore,  &  il  a  été  résolu  que  le  P.  Le  Moyne  irait 

«  avec  eux,  pour  tâcher  de  découvrir  si  la  paix  qu'ils 

*  demandent  n'elT  point  un  piège  pour  nous  surpren-    (1)  Marie  de  l'incar- 

«  dre(i).  »  nax'!Z>  °aob>  l661' 

K  y  p.  5o5,  56t>. 

XVII. 

iMais  quelques  Agniers,  qui  rôdaient  autour  des  ha-  NOUVELLES  HOSTILITÉS 
bitations  Françaises  pour  y  exercer  leurs  brigandages  ordi-      A  VILLLEMARIE- 
naires,  ayant  appris  cette  ambassade,  en  firent  de  grandes 
railleries,  &  assurèrent  les  Français  qu'elle  n'était  qu'un 
jeu  dont  ceuxd'OiSguen  s'étaient  servis  pour  tirer  des  fers 
les  captifs  de  leur  nation  détenus  à  Villemarie  (2).  Il  eft   (2)  Relation  de  166 1, 
certain  qu'après  le  départ  du  P.  Le  Moyne  &  la  reftitution  p" 
des  huit  Iroquois  prisonniers,  on  n'eut  pas  plus  de  calme 
qu'auparavant,  8:  que ,  le  1 4  août  de  cette  même  année  1 66 1 , 
les  Iroquois  tuèrent  à  la  pointe  Saint-Charles,  proche  de 
Villemarie,  un  brave  colon,  Jean  Pichard,  âgé  de  vingt- 
neuf  ans.  C'était  le  même  que,  le  18  avril  1660,  Jean  Va- 
lets,  l'un  des  héros  du  Long-Saut,  avait  fait,  par  son 
teflament,  l'héritier  de  tous  ses  biens  (3).  Avant  la  fin  de    (3)  Greffe  de  viiie- 
ce  mois  parut  à  Villemarie  une  bande  d'Iroquois  Onnon- 
tagués,  conduits  par  Outreouati,  capitaine  renommé,  qui, 
ayant  été  détenu,  deux  ans  auparavant,  dans  les  fers  à 
Villemarie,  &  s'en  étant  échappé,  avait  résolu  de  venger 
sa  détention   par  la  mort  de  quelques   Français  de 
marque  (4).  Ce  fut  cette  bande  qui,  le  29  août  de  cette    (4) Relation  de  1 661, 
même  année,  se  rendit  coupable  du  meurtre  de  l'un  des  p- 36, 
prêtres  du  séminaire  ,  M.  Jacques  Lemaître,  dont  il  a  déjà 
été  parlé. 

xvni. 

Nous  avons  dit  que  M.  Olier,  demandant  à  plusieurs  m.  le  maître  économe 
de  ses  disciples  réunis  autour  de  lui  qui  d'entre  eux  était 
prêt  de  passer  au  Canada,  M.  Lemaître  s'était  offert  spon- 
tanément, en  l'assurant  qu'il  était  prêt  à  aller  chercher  les 
sauvages  dans  leur  pays  pour  leur  annoncer  l'Évangile. 


marie.  Adte  de  Bnsset, 
18  avril  1 660. 


DU  SEMINAIRE  DE  VIL- 
LEMARIE. 


442   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

A  quoi  M.  Olier  avait  répondu  :  «  Vous  irez  en  Canada 
«  travailler  à  leur  conversion,  mais  vous  ne  vous  mettrez 
«  point  en  peine  d'aller  les  chercher  hors  de  Villemarie  & 
«  en  leur  pays.  Us  viendront  bien  eux-mêmes  vous  y  cher- 
«  cher,  &  un  jour  vous  vous  trouverez  tellement  entouré 
«  par  eux,  que  vous  ne  pourrez  vous  échapper.  »  En 
entendant  ce  discours ,  M.  Lemaître ,  qui  avait  un  grand 
désir  de  sé  dévouer  à  la  conversion  des  sauvages,  s'ima- 
gina qu'un  jour  ils  viendraient  le  chercher  eux-mêmes, 
pour  être  innruits  par  lui  des  vérités  de  la  Foi.  Cette 
pensée  le  consola  beaucoup  &  lui  fit  entreprendre  plus 
tard  le  voyage  de  Canada  avec  une  joie  toute  particulière. 
Il  fut  cependant  un  peu  surpris  qu'après  son  arrivée  à 
Villemarie  on  lui  donnât  la  charge  d'économe  de  la  mai- 
son, qu'il  accepta  par  pure  obéissance,  &  qui  semblait  lui 
donner  peu  de  facilité  pour  travailler  à  la  conversion  des 
sauvages,  &  en  particulier  à  celle  des  Iroquois.  Il  com- 
mença dès  lors  d'apprendre  la  langue,  &  par  un  effet  de 
l'affection  qu'il  leur  portait,  il  avait  pour  eux  des  entrailles 
de  père;  quand  il  en  paraissait  quelques-uns  à  Montréal, 
il  leur  faisait  l'accueil  le  plus  gracieux;  &,  usant  alors  de 
la  liberté  que  lui  donnait  sa  charge  d'économe,  il  aimait 
à  leur  faire  quelque  largesse,  surtout  à  leur  donner  à 
manger.  La  sœur  Morin  ajoute  que  M.  Lemaître  avait 
une  dévotion  particulière  envers  saint  Jean-Baptifte,  &  ce 
fut  le  jour  anniversaire  de  celui  où  le  roi  Hérode  avait 
fait  trancher  la  tête  à  ce  saint  précurseur,  que  les  Iroquois 
Onnontagués  dont  nous  parlons  coupèrent  celle  de  M.  Le- 
maître, le  29  août  1661,  ainsi  que  nous  allons  le  raconter. 

xix. 

mort  de  m.  lemaître.  Après  qu'il  eut  célébré  ce  jour-là  la  sainte  Messe,  il 
sortit  de  Villemarie  &  s'achemina  vers  le  lieu  de  Saint- 
Gabriel,  l'esprit  occupé  sans  doute,  comme  il  eff  à  présu- 
mer, de  l'objet  de  la  fête  du  jour,  &,  ainsi  qu'ajoute 
M.  Dollier,  du  désir  de  sacrifier  sa  tête  pour  Jésus-Chriff, 
à  l'imitation  du  grand  saint  Jean-Baptifte.  Chargé  du 
temporel  de  la  communauté,  il  allait  à  Saint-Gabriel  pour 


4e  GUERRE.   MORT  DE  M.  LE  MAITRE.    1 66 1 .  443 

donner  ses  ordres  aux  ouvriers  qui  y  étaient  employés.  Là 
il  entra  dans  un  champ  avec  quatorze  ou  quinze  travail- 
leurs qui  devaient  v  tourner  du  blé  mouillé,  &  qui  se 
mirent,  chacun  de  son  côté,  à  l'ouvrage,  sans  prendre 
avec  eux  leurs  armes,  qu'imprudemment  ils  avaient  dépo- 
sées en  plusieurs  endroits;  d'autant  plus  blâmables  en 
cette  négligence  qu'ils  avaient  eux-mêmes  dit  à  M.  Le- 
maître, quelques  moments  auparavant,  qu'assurément  il 
y  avait  des  ennemis  cachés  tout  auprès,  à  cause  de  quelque 
indice  qu'ils  avaient  cru  remarquer  de  leur  présence.  Pen- 
dant qu'ils  travaillaient  de  la  sorte ,  M.  Lemaître ,  qui 
s'était  porté  en  sentinelle,  regardait  de  côté  &  d'autre  dans 
les  buissons,  pour  s'assurer  s'il  n'y  avait  pas  quelque  Iro- 
quois  caché;  &  enfin,  en  recherchant  de  la  sorte,  il 
s'avança,  sans  y  penser,  presque  dans  une  embuscade 
d'Iroquois.  Il  récitait  alors  les  petites  Heures  de  la  décol- 
lation de  saint  Jean-Baptifte ,  &  obligé  de  tenir  fréquem- 
ment la  vue  sur  son  Bréviaire,  il  ne  vit  les  ennemis  que 
lorsque,  après  s'être  approchés  à  petit  bruit,  ils  sortirent 
tous  du  bois,  &  commencèrent  à  l'entourer  pour  le  prendre 
vivant  (i).  Il  paraît  que,  le  voyant  venir  vers  eux  &  se  (i)  LaSœur Morin. 
croyant  découverts  par  lui,  ils  se  levèrent  tout  à  coup,  & 
en  poussant  leur  huée  ordinaire  se  mirent  à  courir  aussi 
sur  les  travailleurs.  M.  Lemaître,  au  lieu  de  prendre  la 
fuite  pour  pourvoir  à  sa  propre  sûreté,  résolut  à  l'inftant 
de  leur  couper  le  passage,  s'il  le  pouvait,  afin  que  ses 
hommes  eussent  le  temps  d'aller  prendre  leurs  armes. 
Dans  ce  dessein,  il  se  jette  entre  ses  gens  &  les  Iroquois, 
prenant  un  coutelas,  il  s'en  couvre  comme  d'un  espa- 
don, en  criant  aux  travailleurs  d'avoir  bon  courage  &  de 
courir  aux  armes  pour  garantir  leur  vie.  Il  s'était  ainsi 
armé  de  ce  coutelas,  non  dans  le  dessein  de  blesser  aucun 
des  ennemis,  mais  pour  les  intimider  par  la  crainte,  les 
empêcher  de  le  prendre  vivant,  &  donner  ainsi  aux  ou- 
vriers la  facilité  de  saisir  leurs  armes  &  de  se  retirer  en 
bon  ordre  à  la  maison  de  Saint-Gabriel.  Les  Iroquois, 
voyant  que  par  ce  moyen  il  leur  fermait  le  passage  &  les 


444   IlP  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Hift.  du  Mont- 
réal, par  M.  Dollierde 
Casson,  1660  à  1 66 1 . 

(2)  Marie  de  l'Incar- 
nation, p.  5Ô2. 

XX. 

fUTRES  CIRCONSTANCES 
DELA  MORT  DE  M.  LE- 
MAITRE. 


(3)  Marie  de  l'Incar- 
nation, p.  562. 


(4)  Relation  de  1661, 
p.  6. 


(5  1  Regiftre  des  sé- 
pultures de  Villema- 
rie,  1661. 

XXI. 

SCÈNE    BOUFFONNE  DES 


empêchait  de  prendre  aucun  des  travailleurs,  le  tuèrent  de 
dépit  à  coups  d'arquebuse  (i).  Cependant,  tout  percé  qu'il 
était,  il  eut  encore  le  courage  de  courir  à  ses  travailleurs, 
en  les  avertissant  de  se  retirer  ;  &  aussitôt  il  tomba  mort  (2). 

«  C'était  trop  peu  pour  notre  malheur,  lit-on  dans  la 
relation  de  1661,  que  tous  les  états,  toutes  les  condi- 
tions, tous  les  âges  &  tous  les  sexes  eussent  été  cette 
année  les  victimes  immolées  à  la  fureur  de  nos  enne- 
mis :  il  fallait,  pour  mettre  le  combk  à  nos  infortunes, 
que  l'Église  eût  part  à  ces  sanglants  sacrifices,  &  qu'elle 
mêlât  son  sang  avec  nos  larmes  par  le  massacre  d'un 
de  ses  miniftres  sacrés,  M.  Lemaître,  homme  également 
zélé  &  courageux  pour  le  salut  des  âmes.  Ce  bon  prêtre, 
tenant  compagnie  à  des  travailleurs ,  &  s'étant  un  peu 
retiré  d'eux  pour  réciter  son  Office  plus  paisiblement, 
reçut  soudain  une  décharge  de  fusils.  Blessé  à  mort,  il 
alla  rendre  l'âme  aux  pieds  des  Français,  qui  se  trou- 
vèrent incontinent  chargés  de  toutes  parts  &  invertis  de 
cinquante  ou  soixante  (3)  Iroquois,  qui,  sortant  du  bois 
comme  des  lions  de  leurs  cavernes,  jetèrent  d'abord 
l'un  des  Français  mort  par  terre,  &  en  prirent  un 
second  en  vie,  bien  résolus  de  n'en  laisser  échapper 
aucun.  Mais  les  autres  qui  refiaient  mirent  aussitôt  la 
main  à  l'épée,  &,  animés  d'un  grand  courage,  se  firent 
jour  au  travers  de  ces  cinquante  Iroquois  &  se  sauvèrent 
dans  une  maison  voisine  (Saint-Gabriel).  Ainsi  maîtres 
du  champ  de  bataille,  qu'on  ne  leur  disputait  pas,  ces 
barbares  tournèrent  leur  rage  contre  les  morts,  n'ayant 
pu  le  faire  davantage  sur  les  vivants  (4).  »  Ils  se  jetèrent 
donc  sur  M.  Lemaître  &  lui  coupèrent  la  tête,  ainsi  qu'à 
celui  des  serviteurs  qui  venait  d'être  fué  avec  lui.  C'était 
Gabriel  de  Rié,  âgé  de  quarante  &  un  ans,  qui  avait  été 
marié  en  France.  M.  Jacques  Lemaître,  natif  de  Nor- 
mandie, était  âgé  de  quarante-quatre  ans  (5). 

Nous  avons  fait  remarquer  plusieurs  fois  que  la  guerre 


4e   GUERRE.    MORT  DE   M.   LEMAiTRE.    1 66 1  . 


445 


des  Iroquois  contre  les  Français  était,  à  bien  des  égards,  iroquois  en  dérision 
une  véritable  guerre  de  religion;  &  ce  qui  suivit  immédia-    "S.,™™*0"™8  DE 

C  y./  '  x  L  EGLISE • 

tement  le  trépas  de  M.  Lemaitre  nous  en  fournit  une  nou- 
velle preuve.  Après  l'avoir  ainsi  cruellement  tué,  ces 
Iroquois  rirent  des  huées  extraordinaires,  pour  marque  de 
la  joie  qu'ils  avaient  d'avoir  vu  tomber  sous  leurs  coups 
une  robe  noire.  Ensuite  un  renégat  de  leur  troupe  dépouilla 
le  corps  de  M.  Lemaitre,  se  revêtit  de  sa  soutane,  &  ayant 
mis  une  chemise  par-dessus  en  forme  de  surplis,  faisait  la 
procession  autour  du  corps,  en  dérision  de  ce  qu'il  avait 
vu  faire  dans  l'église  aux  obsèques  des  défunts  (i).  La  (i)  Marie  de  l'inear- 
relation  ajoute  que  ce  misérable  apoftat  marchait  pompeu-  natl011>  P-  563 ■ 
sèment,  couvert  de  cette  précieuse  dépouille,  à  la  vue  de 
Montréal,  qu'il  bravait  avec  insolence. 

XXII. 

La  Sœur  Bourgeoys,  en  rapportant  les  circonftances  meurtriers  de  m.  le- 
de  la  mort  de  M.  Lemaitre,  ajoute  qu'on  regardait  comme  maître. 
un  fait  confiant  que  ce  saint  prêtre  avait  parlé  après  que 
sa  tète  eut  été  séparée  de  son  corps.  Sans  doute  qu'à 
l'exemple  du  premier  martyr  saint  Etienne,  il  demanda 
grâce  pour  ses  meurtriers  :  car  le  sauvage  qui  lui  avait 
tranché  la  tète,  &  qui  s'appelait  Hoandoron,  eut  le  bon- 
heur de  se  convertir  &  de  mourir  à  la  Mission  des  prêtres 
de  Saint-Sulpice ,  aussi  chétiennement  qu'il  avait  vécu 
depuis  son  baptême,  ainsi  que  l'attefle  M.  de  Belmont, 
chargé  lui-même  de  cette  Mission,  qui  fut  établie  plus  tard 
à  la  Montagne  (2).  Ce  sauvage  doit  être  différent  du  capi-    (2,)Éioge  de  quei- 
taine  Outreouati,  qui,  au  rapport  du  P.  de  Charlevoix,  ques  personnes  mor- 

...         ,     ,       ,         ,       '    a    f     i  ,         •„         0    r  ■  tes  en  odeur  de  sain- 

etait  charge  de  chevelures  &  de  dépouilles,  &  faisait  sur-  tetéà  Montréal.  Ma- 
tout  parade  de  la  soutane  de  M.  Lemaitre  (3).  Quoi  qu'il  nuscrit,  P.  125. 
en  soit,  il  eft  certain  qu'après  l'avoir  mis  à  mort,  les  Iro-  Njuve™F°ranct.det.  \ 
quois  en  eurent  un  sensible  regret,  &  que  leur  capitaine,  iiv.  vm,p.  354. 
qui  avait  commis  le  meurtre,  en  fut  blâmé  des  siens.  Ils 
ne  pouvaient  s'empêcher  de  lui  dire  qu'il  avait  fait  un  beau 
coup  en  tuant  celui-là  même  qui  les  nourrissait  lorsqu'ils 
se  trouvaient  à  Villemarie.  Aussi  le  capitaine  dont  nous 
parlons  reçut-il  des  siens  des  avanies  publiques,  jusque-là 


446    II6  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


qu'on  ne  voulait  plus  le  regarder;  ce  qui  fut  même  cause, 
dit-on,  que ,  pour  éviter  la  honte  qui  lui  revenait  d'une  si 
noire  action,  il  quitta  sa  bourgade  &  n'y  revint  que 
quelque  temps  après. 

XXIII. 

circonstance    mira-        Cette  honte  pouvait  avoir  aussi  pour  cause  un  phé- 

CULEUSE      TOUCHANT  -  L»r  -l     O       1    •  »     r  • 

la  mort  de  m.  le-  nomene  tres-lrappant  &  bien  propre  a  faire  impression 
maître.  sur  l'esprit  de  ce  barbare.  Voici  comment  il  eft  rapporté 

par  les  Hospitalières  de  Saint-Joseph,  écrivant  à  leurs 
Sœurs  de  France,  &  par  la  Sœur  Morin,  dans  ses  annales  : 
«  Après  que  les  Iroquois  eurent  décapité  M.  Lemaître, 
«  ils  mirent  sa  tête  dans  un  mouchoir  blanc,  qu'apparem- 
«  ment  ils  avaient  pris  dans  la  poche  du  défunt  ;  &  l'ayant 
«  emportée  ainsi  dans  leur  pays,  il  arriva  une  merveille 
«  qui  mérite  d'être  écrite,  pour  votre  édification.  C'eft  que 
«  la  face  de  ce  serviteur  de  Dieu,  &  tous  les  traits  de  son 
«  visage  demeurèrent  empreints  sur  la  toile  de  ce  mou- 
«  choir,  en  sorte  que  ceux  qui  avaient  eu  l'avantage  de  le 
«  connaître  pendant  sa  vie,  le  reconnaissaient  parfaite- 
«  ment.  Ce  qu'il  y  a  de  particulier,  c'eft  qu'on  ne  voj^ait 
«  plus  de  sang  au  mouchoir,  qui  était  au  contraire  très* 
«  blanc;  mais  il  paraissait  dessus,  comme  une  cire  blanche 
«  très-fine,  qui  représentait  la  face  du  serviteur  de  Dieu  : 
«  ce  qui  ne  peut  pas  être  arrivé  naturellement.  Quelques- 
«  uns  de  nos  Français,  prisonniers  dans  cette  nation,  le 
«  reconnurent  parfaitement.  C'eft  ce  que  nous  ont-  dit 
«  plusieurs  fois  M.  de  Saint-Michel,  M.  Cuillerier,  per- 
«  sonnes  dignes  de  foi,  ainsi  qu'un  Père  Jésuite  qui  était 
«  prisonnier  en  ce  temps-là  dans  une  autre  nation  que 
«  celle  qui  avait  tué  ce  saint  homme.  Il  nous  a  dit  en  avoir 
a  ouï  parler  comme  d'une  chose  très-vraie,  quoiqu'il 
«  ne  l'ait  pas  vue  lui-même;  &  que  les  sauvages  en  par- 
ti laient  les  uns  aux  autres  avec  étonnement,  comme  d'un 
«  prodige  qu'ils  reconnaissaient  très-extraordinaire..  Ils 
«  ajoutaient  que  cet  homme  était  assurément  un  grand 
«  démon  :  ce  qui  veut  dire  parmi  eux  un  homme  excellent 
«  &  tout  esprit.  Ils  conçurent  même  une  vive  crainte  de 


4e  GUERRE.   MORT  DE   M.    LEMA1TRE.    1 66 1  .  447 


8  cette  image,  dans  l'appréhension  où  ils  étaient  que  le 

«  défunt  ne  se  vengeât  &  ne  fit  la  guerre  à  leur  nation. 

«  Le  Père  Jésuite  ajouta  :  J'ai  bien  fait  mon  possible  pour 

s  avoir  ce  mouchoir,  mais  je  n'ai  pu  y  réussir.  Les  Iro- 

«  quois  se  cachaient  de  moi  à  cause  que  j'étais  une  robe 

«  noire  comme  le  défunt;  c'eft  pourquoi,  pour  se  défaire  (i)AnnaiesdesHos- 

«  de  cette  image,  ils  vendirent  le  mouchoir  aux  Anglais,  prières,  par  la  Sœur 

T      i-vv       t,  1  .v  1  1  1  i       •  Morin.  —  Lettre  cir- 

«  Le  Pere  Jésuite  s  efforça  de  1  acheter  de  ces  derniers,  culaire  des  Hospita- 
«  mais  sans  succès  :  les  sauvages  ayant  menacé  les  Anglais  nères  de  la  Flèche. 
»  de  les  détruire  s'ils  le  lui  donnaient  (i).  »  plr^n"^  iV  °h°' 

XXIV. 

A  ce  témoignage  des  Hospitalières  nous  ajouterons  témoin  oculaire  de 
une  déclaration,  non  moins  remarquable,  de  la  Sœur  Bour-  CETTE  CIRC0NSTANCE< 
geoys,  écrite  par  elle-même  :  «  M.  Le  Maître,  dit-elle,  eut 
la  tète  coupée  par  les  sauvages  le  jour  de  la  Décollation 
de  saint  Jean-Baptiife,  proche  de  Montréal;  &  l'on  rap- 
porta que  l'on  avait  vu  sur  son  mouchoir,  dans  lequel 
les  sauvages  avaient  emporté  sa  tète,  les  traits  de  son 
visage  empreints  si  fortement  qu'on  pouvait  le  recon- 
naître. Quelque  temps  après,  comme  je  me  disposais 
pour  aller  en  France,  j'eus  la  pensée  de  m'assurer  de 
ce  fait;  afin  que,  si  l'on  me  demandait  si  cela  était  véri- 
table, je  susse  ce  que  je  devais  en  dire.  Je  fus  donc 
trouver  Lavigne,  que  l'on  avait  ramené  du  pays  des 
Iroquois  :  car  il  avait  été  pris  &  les  sauvages  lui  avaient 
même  arraché  un  doigt.  Il  me  dit  que  cela  était  bien 
véritable,  qu'il  en  était  assuré,  non  pour  l'avoir  entendu 
dire,  mais  pour  l'avoir  vu;  qu'il  avait  promis  tout  ce 
qu'il  avait  pu  aux  sauvages  pour  avoir  ce  mouchoir,  les 
assurant  que,  quand  il  serait  à  Montréal,  il  ne  manque- 
rait pas  de  les  satisfaire  :  ce  que  cependant  ils  ne  vou- 
lurent pas  accepter,  disant  que  ce  mouchoir  était  pour 
eux  un  pavillon  pour  aller  en  guerre,-  &  qu'il  les  ren-    (2)  Écrits  autogra- 

drait  invincibles  (2).   »  phesdelaSœurBour- 
v  '  geoys . 

XXV. 

M.  Dollier  de  Casson  a  parlé  aussi  de  ce  prodige  dans  VÉRITÉ  DE  CE  TÉMOI- 
son  hiftoire  de  Montréal.  «  On  raconte  une  chose  bien  GNAGE* 


44&  H0  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL- 


(i)Hiltoire  du  Mont- 
réal, i 660-1661. 

XXVI. 

NOUVELLES  HOSTILITES 
A  VILLEMARIE. 


extraordinaire  de  M.  Lemaître,  dit-il,  c'eft  que  le  sau- 
vage qui  emportait  sa  tête,  l'ayant  enveloppée  dans  le 
mouchoir  du  défunt,  ce  linge  reçut  tellement  l'impres- 
sion de  son  visage,  que  l'image  en  était  parfaitement 
gravée  dessus,  &  que  voyant  le  mouchoir  l'on  recon- 
naissait M.  Lemaître.  Lavigne,  ancien  habitant  de  ce 
lieu,  homme  des  plus  résolus,  comme  on  l'a  vu  dans 
cette  hiftoire,  m'a  dit  avoir  vu  le  mouchoir  imprimé, 
comme  je  viens  de  le  dire,  lorsque,  étant  prisonnier  chez 
les  Iroquois,  ces  malheureux  retournèrent  chez  eux 
après  avoir  fait  ce  méchant  coup.  Il  assure  qu'à  leur 
arrivée,  le  capitaine  de  ce  parti  ayant  tiré  le  mouchoir 
de  M.  Lemaître,  &  lui  Lavigne  reconaissant  ce  visage, 
cria  de  la  sorte  au  capitaine  :  «  Ah  !  malheureux,  tu  as 
donc  tué  Aaouandio  (c'était  le  nom  que  les  Iroquois 
donnaient  à  M.  Lemaître),  car  je  vois  sa  face  sur  ce 
mouchoir?  »  Alors,  ces  sauvages,  honteux  &  confus, 
resserrèrent  le  mouchoir,  sans  que  depuis  ils  aient  voulu 
le  donner,  ni  même  le  montrer  à  personne,  &  même  au 
R.  P.  Le  Moyne,  qui,  sachant  la  chose,  fit  tout  son  pos- 
sible pour  l'avoir.  On  m'a  rapporté,  ajoute  M.  Dollier 
de  Casson,  bien  d'autres  particularités  assez  extraordi- 
naires touchant  M.  Lemaître,  dont  je  serais  assez 
autorisé  à  parler  si  je  voulais  en  dire  quelque  chose. 
Mais  je  laisse  le  tout  entre  les  mains  de  Celui  qui  efl  le 
maître  des  temps,  des  événements  &  des  cœurs,  8c  qui 
en  donne  la  connaissance  anticipée  à  qui  il  lui  plaît  (1).  » 

Le  Religieux  dont  il  vient  de  parler,  le  P.  Le  Moyne, 
était  allé,  comme  on  l'a  dit,  au  pays  des  Iroquois  ;  &  l'on 
n'était  pas  sans  inquiétude  à  Québec  sur  le  succès  de  sa 
mission.  On  avait  craint  pour  lui  avant  son  départ;  les 
craintes  allèrent  toujours  croissant  lorsqu'on  vit  expirer 
le  terme  que  les  Iroquois  avaient  marqué  pour  revenir  à 
Villemarie,  avec  les  vingt-cinq  Français  captifs.  «  Ils 
«  n'avaient  demandé  que  quarante  jours  de  délai,  dit 
0  l'auteur  de  la  relation,  &  en  voilà  déjà  quatre-vingts  de 


4e  GUERRE.   GARACONTIÉ.    1 66 1  . 


449 


VILLEMARIE,  OU  IL 
RAMÈNE     NEUF  PRI- 


«  passés  sans  qu'ils  paraissent  (i).  »  Bien  plus,  le  28  sep-   (1)  Relation  de  1C61, 
temhre  i66i3  un  mois  après  la  mort  de  M.  Lemaitre  &  p- 
celle  de  Gabriel  de  Rié,  des  Iroquois  tuèrent  un  soldat  de 
la  garnison  de  Villemarie,  François  Bertrand,  sieur  de  la 
Frémillière,  sur  la  mort  duquel  on  n'a  aucun  détail.  On 
lit  seulement  dans  le  regiltre  mortuaire  qu'il  était  natif    ^  Regjfbe  mor- 
de Thouars,  en  Poitou,  âgé  d'environ  vingt-trois  ans,  &  tuaire  de  la  paroisse 

ci  r  ^  '  1    1      j         •  a.'  •■       t  \  de  Villemarie, 2oseol. 

qu  il  fut  enterre  le  lendemain  au  cimetière  (2).  i66i        '  J  ' 

XXVII. 

Cependant  un  capitaine  Iroquois  des  nations  supé-  garacontié  part  tour 
Heures,  nommé  Garacontié,  qui  aimait  les  Français,  & 
en  avait  recueilli  jusqu'à  vingt  dans  son  bourg,  en  les 

SO.NNIERS. 

tirant  des  feux  des  Agniers,  entreprit  de  négocier  la  déli- 
vrance de  ces  captifs,  par  un  traité  de  paix  entre  sa  nation 
8c  la  colonie  Française.  Il  avait  même  disposé,  dans  sa 
propre  cabane,  une  chapelle  où  les  captifs  pouvaient  se 
réunir  pour  la  prière,  8c  participer  aux  autres  exercices  de 
la  religion  (3).  Par  la  médiation  de  Garacontié,  il  fut  donc  (3)  Relation  de  1  go  t, 
résolu,  entre  les  anciens  de  ces  nations  Iroquoises,  qu'on  p-  3a- 
relâcherait  sept  prisonniers  Français  qui  étaient  à  Onnon- 
tagué,  &  deux  qui  se  trouvaient  à  Oi8guen  ;  &  que  les 
autres  refieraient  avec  le  P.  Le  Moyne  pendant  l'hiver, 
parce  qu'on  jugeait  leur  détention  encore  nécessaire  pour 
des  raisons  d'Etat;  qu'enfin  Garacontié  ramènerait  lui- 
même  les  captifs  à  Villemarie  8c  serait  le  chef  de  l'am- 
bassade qu'on  enverrait  au  Gouverneur  général,  compo- 
sée de  députés  Sonnontouans  8c  Onnontagués  (1).  Les  (4) Relation deiôôr, 
neuf  Français  s'embarquèrent  vers  la  mi-septembre,  à  p- i3, 
Onnontagué,  pleins  de  joie  d'aller  se  réunir  à.  leurs  com- 
patriotes ;  mais  à  leur  grand  étonnement  ils  rencontrèrent 
en  chemin  une  bande  de  guerriers  d' Onnontagué  même, 
qui  rapportaient  comme  en  triomphe  quelques  chevelures 
Françaises,  8c  dont  l'un  était  même  revêtu  de  la  soutane 
de  M.  Lemaître,  qu'il  montrait  avec  orgueil  comme  un 
illuftre  trophée. 

XXVIII. 

A  cette  vue,  comme  s'ils  eussent  été  frappés  d'un  malgré  les  instance, 

tome  ir.  29 


450  11°  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


DES  SIENS  QU  IL  REN- 
CONTRE, GARACONTIÉ 
POURSUIT  SA  ROUTE. 


coup  de  foudre,  les  captifs  jugèrent  que  toutes  leurs  espé- 
rances allaient  s'évanouir,  &,  de  leur  côté,  les  ambassa- 
deurs ne  furent  pas  moins  déconcertés  à  cette  rencontre. On 
fait  halte,  on  tient  conseil  sur  conseil,  on  délibère  le  jour 
&  la  nuit.  «  Quelle  assurance,  disent  les  députés  Sonnon- 
«  touans,  d'aller  à  Villemarie  où  le  sang  d'une  robe  noire, 
«  tout  fraîchement  répandu,  ne  nous  menace  que  des  fers 
«  &  de  la  prison  ?  »  Les  députés  Onnontagués  avaient  bien 
plus  à  craindre  encore,  puisque  le  meurtre  de  M.  Le- 
maître  avait,  été  commis  par  ceux  de  leur  nation.  Pour 
se  dégager  donc  d'une  ambassade  si  périlleuse,  les  uns  & 
les  autres  feignirent  d'être  malades;  ce  qui  faisait  craindre 
aux  Français  d'être  ramenés  au  pays  des  Iroquois,  & 
replongés  au  moins  dans  une  dure  captivité.  Toutefois 
Garacontié,  comme  chef  de  l'ambassade,  se  détermina  à 
passer  outre,  bien  assuré  que  les  Français  qui  refiaient  à 
Onnontagué  étaient  une  assez  bonne  caution  pour  mettre 
sa  propre  vie  en  assurance,  attendu  qu'il  ramenait  à  Ville- 
marie neuf  Français.  Cette  résolution  remplit  de  joie  les 
captifs,  comme  s'ils  fussent  sortis  d'un  naufrage.  Ils  conti- 
nuèrent donc  leur  route,  lorsqu'une  nouvelle  bande  d'Iro- 
quois  Onneiouts,  qui  allaient  faire  la  guerre  aux  Français, 
renouvela  encore  leurs  inquiétudes.  Garacontié,  embar- 
rassé lui-même,  s'efforça  de  les  détourner  de  leur  dessein, 
jugeant  bien  que  la  paix  qu'il  allait  négocier  avec  les  Fran- 
çais serait  assez  mal  accueillie  si  elle  était  mêlée  de  sang 
par  cette  nouvelle  guerre  ;  &  ce  ne  fut  qu'à  force  de  pré- 
sents qu'il  parvint  à  les  déterminer  à  porter  leurs  armes 
ailleurs.  S'étant  ainsi  ouvert  un  passage  libre,  il  arriva 
enfin  à  Villemarie,  le  5  octobre  1 66 1,  avec  les  neuf  Français. 


XXIX. 

ARRIVÉE  DES  PRISON- 
NIERS A  VILLEMARIE. 
ACCUEIL  FAIT  A  GA- 
RACONTIÉ. 


Il  serait  difficile  d'exprimer  la  vive  allégresse  qui 
éclata  de  toutes  parts  en  les  revoyant  ;  car  on  les  reçut 
comme  des  morts  qui  seraient  ressuscités  du  tombeau. 
Dès  qu'ils  eurent  mis  pied  à  terre,  ils  se  rendirent  immé- 
diatement à  l'église,  pour  protefter,  au  pied  des  autels, 
qu'après  Dieu  ils  étaient  redevables  de  leur  vie  à  la  pro- 


4'  GUERRE.  GARACONTIÉ  RAMÈNE  DES  CAPTIFS.   l66l.    45  I 


tecfion  de  Marie ,  leur  puissante  patronne ,  déclarant 
même  à  haute  voix  les  vœux  qu'ils  lui  avaient  faits  dans 
leur  captivité,  pour  obtenir  le  miracle  de  leur  délivrance, 
comme  de  jeûner  tous  les  samedis,  de  réciter  chaque  jour 
certaines  prières,  ou  de  garder  la  chafteté  en  son  honneur. 
Enfin,  après  qu'on  leur  eût  donné  mille  témoignages  d'ami- 
tié &  de  félicitation  mêlés  de  larmes  de  joie  qui  coulaient 
de  tous  les  yeux,  chacun  des  captifs  se  mit  à  raconter  ses 
aventures  (*)(i).  Il  était  naturel  que  les  colons  de  Ville-  ,>R{ 
marie  fissent  à  Garacontié  l'accueil  le  plus  amical.  On  p.  37. 
l'appelait  à  l'envi  le  père  des  Français  ;  &,  après  l'avoir 
traité  le  mieux  que  l'on  pût,  chacun  s'empressa,  lorsqu'il 
partit,  de  lui  faire  quelques  présents  en  signe  de  recon- 
naissance. Il  n'y  avait  pas  jusqu'aux  enfants  qui  ne  s'em- 
pressassent de  lui  témoigner  celle  dont  ils  étaient  pénétrés 
pour  lui,  autant  qu'ils  en  étaient  capables  ;  &  Garacontié 
était  lui-même  ravi  de  recevoir,  de  ces  petits  innocents, 
des  poignées  de  farine  ou  des  épis  de  blé  d'Inde  qu'ils  lui 
apportaient  pour  en  charger  son  canot.  A  son  embarque- 
ment, il  fut  salué  par  une  salve  générale  de  mousquets;  &, 
par  honneur  pour  lui,  on  tira  même  le  canon  (2). 

Le  21  octobre  de  cette  année  1661,  M.  de  Laval  in- 
forma le  Saint-Siège  des  événements  que  nous  venons  de 
rapporter;  nous  placerons  ici  sa  courte  relation,  comme 
un  monument  contemporain ,  qui  confirme  la  vérité  de 
ces  récits,  &  y  ajoute  même  quelques  nouveaux  traits. 


xxx. 

M.  DE  LAVAL  ENVOIE 
A  ROME  LA  RELATION 
DES  ÉVÉNEMENTS  DE 
CETTE  ANNÉE. 


(*)  Nous  lisons  dans  le  regiftre  mortuaire,  sous  la  date  de  ce  jour, 
5  octobre  1661,  cette  note  écrite  de  la  main  de  M.  Souart  :  «  Les 
«  Iroquois,  qui  sont  venus  aujourd'hui  en  ambassade  &  ont  ramené 
«  neuf  Français,  nous  ont  dit  que  Pierre  Goguet,  âgé  de  trente-quatre 
«  ans,  qui  avait  été  pris  par  les  Onneiouts,  le  25  février,  a  été  tué 
«  par  eux  d'un  coup  de  fusil,  étant  à  la  chasse;  &  le  R.  P.  Le  Moyne, 
«  qui  eft  en  ce  pays,  nous  a  assurés  par  lettre  de  la  mort  de  Pierre 
«  Goguet.  »  Malgré  tous  ces  témoignages,  cette  nouvelle  fut  trouvée 
fausse  parla  suite.  Aussi  M.  Souart  ajouta-t-il plus  tard  à  cette  note 
les  paroles  suivantes  :  «  Pierre  Goguet  a  depuis  écrit  de  la  Nouvelle- 
ce  Hollande  à  sa  femme,  &  j'ai  vu  la  lettre.  » 


452  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Archives  de  la 
Propagande,  vol.  Amé- 
rica,  3,  Canada,  256. 
epift.  2 i,  octob.  16O1, 
fol.  26. 

XXXI. 

D  AN  S  SA  RELATION,  M.  DE 
LAVAL  PASSE  SOUS  SI- 
LENCE LA  MORT  DE 
M.  LEMAITRE. 


L'un  des  missionnaires  a  été  envoyé  au  milieu  des 
Iroquois;  nos  ennemis,  malgré  l'incertitude  &  le  péril 
de  l'issue  de  son  voyage,  ces  barbares  n'ayant  jamais 
gardé  avec  nous  aucune  fidélité.  Trois  députés  des 
ennemis  étaient  venus  pour  nous  rendre  quatre  Fran- 
çais qu'ils  avaient  faits  prisonniers,  en  demandant  que 
nous  leur  remissions  réciproquement  huit   de  leurs 
compagnons  que  nous  tenions  captifs;  ils  nous  don- 
naient l'espérance  certaine  que,  si  l'un  des  mission- 
naires voulait  aller  au  pays  des  Iroquois,  ils  ne  le 
renverraient  pas  seul,  mais  lui  rendraient  plus  de  vingt 
captifs,   &  que  tous  reviendraient  avant  l'hiver.  Ils 
ajoutaient  qu'il  y  avait  en  captivité  chez  eux  des  Hurons 
chrétiens  qui  demandaient  un  prêtre  pour  les  inftruire, 
&  que  plusieurs  Iroquois  désiraient  aussi  d'être  inftruits. 
Enfin,  les  prisonniers  Français  détenus  par  eux  nous 
écrivaient  la  même  chose,  &  assuraient  pieusement  que 
les  épis  blanchissants  attendaient  la  moisson.  Mettant 
notre  confiance  en  Dieu,  &  espérant  contre  toute  espé- 
rance, nous  avons  envoyé  un  prêtre  dans  ce  pays.  Il  a 
été  reçu  avec  beaucoup  d'affection  par  ces  barbares 
nos  ennemis,  &  îreft  pas  revenu  chez  nous  ;  mais  il 
inftruit  en  toute  liberté  les  Hurons  chrétiens,  aussi  bien 
que  les  Français,  &  même  beaucoup  d'Iroquois  des 
deux  sexes.  La  parole  que  ces  barbares  nous  avaient 
donnée  relativement  aux  captifs  Français  n'a  pas  été 
cependant  tout  à  fait  vaine  ;  il  eft  vrai  qu'ils  ne  les  ont 
pas  renvoyés  tous;  ils  en  ont  rendu  la  moitié,  en  pro- 
mettant le  refte  pour  le  commencement  du  printemps 
de  l'année  prochaine.  Quel  sera  l'événement?  Dieu  le 
sait.  Nous  espérons  pourtant  que  les  travaux  de  cet 
ouvrier  de  la  vigne  du  Seigneur  procureront  la  gloire 
de  Dieu  au  milieu  des  ennemis,  pendant  tout  l'hiver,  & 
que  la  foi  chrétienne  y  fera  de  nouveaux  progrès  (i).  » 


En  racontant  ainsi,  le  21  octobre  1661,  les  nouvelles 
intéressantes  de  cette  année,  entre  autres  le  retour  à  Ville- 


4e  GUERRE.  M.  DE  LAVAL  INFORME  LE  SAINT-SIÈGE.  I  66 1 .  453 


marie  des  neuf  prisonniers,  neuf  jours  auparavant,  M.  de 
Laval  a  jugé  cependant  à  propos  de  garder  un  silence  ab- 
solu touchant  la  merveille  qui  parut  sur  le  mouchoir  avec 
lequel  on  avait  enveloppé  la  tète  de  M.  Lemaître,  8c  n'a 
même  pas  parlé  de  son  cruel  massacre  par  les  Iroquois , 
arrivé  le  29  août  précédent,  quoique  ces  deux  circons- 
tances eussent  pu  offrir  à  la  Cour  Romaine  plus  d'intérêt 
encore  que  beaucoup  de  menus  détails  dans  lesquels  il 
eft  entré.  Aussi,  dans  sa  relation  de  Tannée  précédente, 
avait-il  rappelé  le  souvenir  de  ceux  des  RR.  PP.  Jésuites 
qui  avaient  péri  précédemment ,  les  uns  par  le  fer,  les 
autres  par  le  feu  des  Iroquois,  d'autres  enfin  au  milieu  des 
neiges  (1).  S'il  a  passé  sous  silence  la  mort  de  M.  Lemaître,  (0  Reiatio  misùo- 
quoique  arrivée  tout  récemment,  c'eft  sans  doute  qu'étant  ,  l  °'  Glt'  4'  ' 
toujours  persuadé  que  l'établissement  de  Villemarie,  &  les 
prêtres  de  Saint-Sulpice  qui  en  avaient  la  conduite,  étaient 
un  obftacle  au  bien  de  la  religion,  il  aura  cru  devoir  sup- 
primer dans  sa  relation  tout  ce  qui  eût  été  à  leur  avantage; 
&1  on  conçoit  aisément  qu'il  n'aurait  pu  raconter  à  Alexan- 
dre Villes  circonftances de  cette  mort,  sans  adoucir  beau- 
coup le  portrait  assez  peu  flatté  qu'il  lui  faisait  de  ces  ecclé- 
siaftiques,  de  M.  de  Queylus,  alors  présent  au  Canada,  & 
enfin  de  tout  le  séminaire  de  Saint-Sulpice  de  Paris;  car 
ce  fut  surtout  alors,  comme  nous  le  rapporterons  dans  la 
suite,  qu'il  lui  exposa  contre  eux  ses  défiances  &  ses  craintes. 
Il  aurait  d'ailleurs  démenti  celles  qu'il  lui  avait  déjà  expri- 
mées l'année  précédente  ,  lorsque,  parlant  de  l'arrivée  de 
M.  Lemaître,  venu  avec  M.  Vignal,  qui  périt  aussi  peu 
après  par  le  glaive  des  Iroquois,  il  avait  jugé  à  propos  de  pro^andH^^ 
jeter  de  graves  soupçons  sur  l'un  &  sur  l'autre  (2);  mais  12  verso,  n°  5o.  ' 
ces  soupçons  &  ce  silence  semblent  montrer  de  plus  en    Du0  alii  anno  sllPe- 

111  ,     .  rTi*         riore  ad  Abbatis  de 

plus  le  dessein  de  Dieu  sur  ces  ecclesiaitiques ,  &  n  être  Queylus  auxiUum  ve- 

que  la  suite  des  conseils  de  sa  providence  sur  l'œuvre  de  nere...  qui  me  satis 

Villemarie.  S'il  permettait  qu'ils  fussent  ainsi  exposés  aux  ^Zs^JZ 

humiliations  &  aux  mépris,  c'était  sans  doute  pour  faire  Abbatis  de  Queylus 

fructifier  avec  plus  d'abondance  &  rendre  plus  solides  &  intimos  se"s"s  ha"- 
...  t-1       i-     •  sere>  ei(i"c  s"n{  con~ 

plus  durables  les  travaux  auxquels  ils  se  livraient  pour  sa  jimaissimi. 


454  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


XXXII. 

PRÉCAUTIONSPRISES  PAR 
LES  IROQUOIS  A  l'É- 
GARD  DE  LEURS  PRI- 
SONNIERS. 


XXXIII. 

UN  COLON,  APRÈS  AVOIR 
ÉTÉ  PRIS  ET  REPRIS, 
ARRIVE  ENFIN  A  VIL- 
LEMARIE. 


gloire,  avec  tant  de  pureté  d'intention,  de  sacrifices  &  de 
générosité. 

Nous  avons  dit  que  les  prisonniers,  à  leur  débarque- 
ment, s'étaient  empressés  d'aller  à  l'église  pour  témoigner 
à  Marie  leur  reconnaissance.  C'eft  que,  d'ordinaire,  au 
moment  de  leur  prise  par  les  Iroquois,  les  colons  avaient 
coutume  de  lui  faire  quelque  promesse,  dans  l'espérance 
d'obtenir  par  ce  moyen  leur  liberté.  L'un  d'eux,  qui  n'était 
pas  au  nombre  des  neuf  dont  nous  venons  de  parler, 
recouvra  la  sienne  d'une  manière  bien  providentielle,  rap- 
portée dans  la  relation  de  cette  année.  Les  Iroquois,  qui 
l'avaient  deftiné  au  feu  &  qui  le  conduisaient  dans  leur 
pays,  craignant  qu'il  ne  s'échappât  de  leurs  mains,  avaient 
soin  de  le  lier  durant  la  nuit  &  de  mettre,  de  plus,  ses 
mains  &  ses  pieds  dans  les  fentes  de  grosses  pièces  de  bois 
en  forme  d'entraves.  Ces  bois,  ouverts  avec  violence,  ve- 
nant à  se  resserrer,  étaient  pour  lui  une  torture  des  plus 
horribles,  augmentée  encore  par  la  rigueur  du  froid;  car, 
ayant  été  pris  vers  la  fin  de  l'hiver,  il  n'avait  pour  lit  que 
la  neige.  Enfin,  de  peur  qu'il  ne  s'échappât,  malgré  ces 
entraves,  l'Iroquois  auquel  ce  prisonnier  était  échu  avait 
coutume  de  se  coucher  sur  les  pieds  de  son  captif,  afin 
d'être  réveillé  si  l'autre  venait  à  faire  le  moindre  mouve- 
ment. Ce  tourment  dura  un  temps  considérable,  les  vain- 
queurs s' étant  détournés  de  leur  route  pour  se  livrer  à  la 
chasse;  &,  pendant  le  jour,  le  prisonnier  était  encore 
obligé  de  porter  sur  son  dos  leur  bagage,  comme  s'il  eût 
été  une  bête  de  charge,  ce  qui  pourtant  lui  était  plus  tolé- 
rable  que  le  repos  de  la  nuit. 

On  approchait  du  bourg  où  il  devait  terminer  sa  vie, 
lorsqu'il  résolut  de  faire  un  dernier  effort  pour  s'échapper, 
&,  après  avoir  renouvelé  ses  vœux  &  ses  promesses  à 
Marie,  il  fit  si  bien,  une  nuit,  qu'il  parvint  à  détourner  dou- 
cement son  maître  de  dessus  ses  pieds  sans  qu'il  s'éveillât, 
&,  s'étant  heureusement  dégagé  de  sa  torture,  il  prit  in- 


4e  GUERRE.   PRISONNIER  ÉCHAPPÉ.    1 66 1  .  455 

continent  la  fuite  8c  s'enfonça  dans  les  bois.  Mais,  après 
avoir  beaucoup  couru,  par  des  broussailles  &  des  halliers, 
jusqu'à  perdre  haleine,  il  reconnut,  à  sa  grande  frayeur, 
qu'il  se  retrouvait  précisément  à  la  cabane  d'où  il  était 
parti.  Il  s'élance  au  plus  tôt  d'un  autre  côté,  se  met  à 
courir  avec  plus  de  vitesse  encore;  enfin,  le  jour  com- 
mençant à  poindre,  il  aperçoit  de  nouveau  la  cabane. 
Alors  il  monte  sur  un  arbre,  d'où  il  peut  apercevoir  les 
Iroquois;  il  eft  témoin  de  leur  étonnement,  lorsqu'ils 
reconnaissent  sa  fuite  ;  8c  il  les  voit  allant  &  venant  tout 
autour  de  lui,  suivant  ses  traces  assez  bien  marquées 
sur  la  neige,  mais  tellement  confondues  à  cause  des  tours 
8c  des  détours  qu'il  avait  faits,  que  les  Iroquois  s'y  per- 
daient eux-mêmes  8c  ne  savaient  de  quel  côté  le  pour- 
suivre. Le  jour  8c  la  nuit  suivants  se  passèrent  dans  ces 
frayeurs  mortelles  ;  mais,  le  lendemain,  tout  le  bois  d'alen- 
tour étant  dans  un  profond  silence,  il  jugea  qu'il  pouvait 
descendre  avec  assurance,  dans  l'espoir  que  sa  fuite 
serait  plus  heureuse  le  jour  qu'elle  ne  l'avait  été  la  nuit. 
Il  prend  donc  le  chemin  opposé  à  celui  qu'avaient  tenu 
les  Iroquois  à  leur  départ,  8c  se  met  à  marcher  à  grands 
pas;  toutefois,  sans  y  penser,  il  va  se  jeter  dans  une  autre 
bande  d'ennemis,  qui  à  l'inftant  ne  manquent  pas  de  le 
garrotter  fortement  comme  un  captif  repris.  Se  voyant 
alors  replongé  dans  son  premier  malheur,  il  s'adresse  de 
nouveau  à  sa  Protectrice,  parvient  une  seconde  fois  à  se 
remettre  en  liberté  8c  se  dirige  du  côté  de  Villemarie. 
Chemin  faisant,  il  rencontre  fort  à  propos  un  pied  ou  plutôt 
un  os  d'orignal,  qu'il  suce  8c  qu'il  ronge  quelque  temps; 
mais,  quoiqu'il  n'ait  plus  bientôt  pour  toute  nourriture  que 
les  bourgeons  des  arbres,  il  eil  toujours  plein  d'espérance 
que  Celle  qui  l'avait  fait  échapper  de  tant  de  périls  le  con- 
duira enfin  au  port  du  salut.  Après  s'être  ainsi  sauvé 
deux  fois,  il  gravissait  une  petite  colline,  lorsque  la  même 
bande  d' Iroquois,  des  mains  desquels  il  s'était  échappé 
d'abord,  montait  de  l'autre  côté,  revenant  de  Villemarie, 
où  elle  avait  fait  de  nouveaux  captifs.  De  sorte  que,  arrivé 


456  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Relation  de  i66r, 
p.  24,  25,  26;  27. 

XXXIV. 

MALGRÉ  LA  REDDITION 
DES  PRISONNIERS,  ON 
DOUTE  DES  SENTI- 
MENTS DES  IROQUOIS 
POUR  -LA  PAIX. 


au  sommet  de  cette  petite  montagne,  il  se  rencontre  avec 
eux  &  se  voit  repris  par  ses  premiers  bourreaux.  Ils  ne 
laissèrent  pas  de  le  garrotter  de  nouveau,  quoiqu'il  fût 
exténué  de  fatigue  &  qu'il  ressemblât  plutôt  à  un  squelette 
qu'à  un  homme  vivant.  Enfin,  pour  se  délivrer  une  se- 
conde fois  de  leurs  mains,  il  feignit  d'être  malade  &  de 
tomber  en  convulsions;  ce  qui  ayant  déterminé  ses  maîtres 
à  relâcher  un  peu  ses  liens,  il  s'échappa  pour  la  troisième 
fois  ;  &,  par  une  suite  de  circonftances  merveilleuses  qu'il 
ne  pouvait  lui-même  assez  admirer,,  il  arriva  heureuse- 
ment à  Villemarie,  où  il  s'acquitta  de  ses  vœux  envers  sa 
libératrice,  en  témoignant  publiquement  les  sentiments  de 
jufte  reconnaissance  dont  il  était  pénétré  (1). 

Malgré  la  reddition  des  neuf  prisonniers  ramenés 
dans  ce  porte,  les  colons  n'avaient  pas  pour  cela  plus  de 
sécurité,  &  se  trouvaient  toujours  exposés  aux  hoftilités 
des  Iroquois.  «  Ceux  qui  tuent,  écrivait  la  Mère  Marie  de 
l'Incarnation,  sont  les  Agniers,  &  ceux  qui  demandent 
la  paix  sont  les  Onnontagués  &  ceux  d'OiHguen...  S'il  y 
a  de  la  sincérité  dans  la  recherche  que  les  Iroquois  font 
de  la  paix,  on  la  conclura  avec  eux  &  avec  trois  autres 
nations  qui  leur  sont  alliées,  parmi  lesquelles  il  y  a  plus 
de  quatre  cents  captifs  chrétiens.  Cependant  l'expérience 
que  l'on  a  des  trahisons  de  ces  peuples  nous  a  fait 
craindre  qu'ils  ne  se  joignissent  aux  Agniers  pour  venir 
détruire  nos  habitations,  lorsque  nous  nous-  reposerions 
dans  l'attente  de  la  paix;  ce  qui  a  fait  que  Ton  s'eft  tou- 
jours tenu  sur  ses  gardes,  comme  si  l'on  eût  été  dans  une 
pleine  guerre.  Et,  en  effet,  nous  avons  appris  que  les 
Agniers  ont  fait  des  présents  à  celui  qui  conduisait  le 
P.  Le  Moyne,  afin  de  le  tuer  en  chemin  :  ce  qui  pour- 
tant n'a  pas  eu  lieu.  Si  l'on  avait  la  paix  avec  ces  cinq 
nations,  qui  ont  plus  de  seize  cents  hommes  de  guerre 
sur  pied,  l'on  pourrait  humilier  les  Agniers,  qui  n'en  ont 
pas  plus  de  quatre  cents.  C'eft  ce  que  l'on  a  dessein  de 
faire  l'an  prochain,  si  le  Roi  envoie  le  régiment  qu'il  a 


M.   D'ARGENSON  A  VILLEMARIE.    l659  ET  SUIV. 


«  fait  espérer  (i).  »  Mais  ce  secours  était  encore  éloigné,    (i)  Marie  de  rincar- 

8c  les  plus  sages  ne  comptaient,  pour  la  conservation  du  ™555.°aobre  ,66ï' 

pays,  que  sur  Tassiftance  divine.  «  Quoique  l'intention  des 

«  Iroquois,  disait  encore  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation, 

«  soit  de  nous  chasser  ou  de  nous  détruire,  je  crois  que 

«  celle  de  Dieu  eft  de  nous  conserver,  de  nous  retenir 

«  ici  &  de  faire  triompher  cette  nouvelle  Église  (2).  »    (2) 2  novem. 

~  ..  *        t        a-      r»-i-'.-  v    1661,  p.  55q. 

Pour  obtenir  cette  grâce ,  la  même  Religieuse  composa,  a 
son  propre  usage,  une  prière  au  Sacré-Cœur  de  Jésus, 
l'un  des  monuments  les  plus  anciens  de  cette  dévotion, 
que  communément  l'on  croit  n'avoir  pris  naissance  en 
France  qu'au  dix-huitième  siècle  (3).  (3)  Marie  de  rincar- 

nation.  Lettres  spiri- 
tuelles, 1 6  sept.  1661, 

Nous  avons  parlé,  dans  ce  chapitre,  des  mouvements  let-  87°,  p-  219,  220, 
de  guerre  qui  agitèrent  le  Canada  l'année  1 661 .  Avant  de  221' 
poursuivre  la  suite  de  cette  cruelle  guerre,  il  nous  refte  à 
raconter  divers  événements  qui  eurent  lieu  sous  le  gou- 
vernement de  M.  d'Argenson,  &  nous  avons  cru  devoir  les 
exposer  à  part  pour  mettre  plus  de  clarté  dans  les  récits 
que  nous  allons  en  faire. 


CHAPITRE  XVII 


ADMINISTRATION  DE  M.   DARGENSON.   SES  RAPPORTS  AVEC 
M.  DE  LAVAL.   DE   l65o  A   1 66 1 . 

I. 

Dans  tous  les  écrits  publiés  jusqu'ici  sur  la  Nouvelle-  réserve  de  la  grande 
France,  il  n'efl:  presque  pas  parlé  de  M.  d'Argenson;  c'eft 
ce  qui  nous  engage  à  donner  sur  son  adminiftration 
quelques  détails  qui  pourront  contribuer  à  le  faire  con- 
naître. Arrivé  en  Canada  avec  la  qualité  de  Gouverneur 
général  de  ce  pays,  il  crut  pouvoir  s'assimiler  aux  Gouver- 
neurs généraux  des  provinces  du  royaume,  &  s'attribuer 


COMPAGNIE  SUR  VIL- 
LEMARIE. 


458    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


sur  Villemarie  la  même  autorité  dont  ceux-ci  jouissaient 
dans  toutes  les  places  de  leurs  gouvernements  ;  en  quoi  il 
semble  qu'il  s'exagérait  à  lui-même  ses  prérogatives.  Les 
cent  Associés  propriétaires  de  la  Nouvelle-France  avaient 
bien  déclaré,  par  leurs  lettres  de  concession  de  l'île  de 
Montréal,  que  les  sentences  des  juges  de  cette  île  pour- 
raient être  revues  par  la  Cour  supérieure,  qui  serait  établie 
à  Québec  ou  ailleurs,  mais  sans  réserver  aucune  autorité 
au  Gouverneur  général  sur  celui  de  Villemarie;  &  le  Roi 
lui-même  n'avait  fait  aucune  réserve  de  cette  espèce,  alors 
que  le  Canada  appartenait  encore  à  une  Compagnie  de 
marchands.  On  a  vu  que,  par  ses  lettres,  il  avait  donné 
pouvoir  aux  Associés  de  Montréal  de  nommer  le  Gouver- 
neur de  cette  île,  d'y  faire  des  fortifications,  d'y  ériger  un 
corps  de  ville,  d'y  porter  des  vivres  &  des  munitions,  sans 
qu'ils  fussent  tenus  de  mouiller  l'ancre  en  aucun  lieu,  & 
qu'il  avait  expressément  ordonné  qu'on  laissât  à  la  Com- 
pagnie &  au  Gouverneur  de  Montréal  une  liberté  entière 
dans  la  conduite,  l'augmentation  &  la  défense  de  leur  co- 
lonie. Aussi  ne  voyons-nous  pas  que  lés  Gouverneurs  gé- 
néraux eussent  entrepris  de  disposer  des  hommes  de  Vil- 
lemarie; &  si  M.  de  Lauson,  en  i653,  s'efforça  un  infiant 
de  retenir  la  recrue  des  cent  hommes,  M.  de  Maison- 
neuve  ne  manqua  pas  de  lui  remontrer  rinjuftice  de  sa 
prétention,  ces  hommes  ayant  été  levés  non  aux  dépens 
de  la  grande  Compagnie,  mais  aux  frais  de  celle  de  Mont- 
réal. Pareillement  nous  ne  voyons  pas  que  les  Gouver- 
neurs généraux  eussent  prétendu  exercer  aucune  autorité 
dans  le  Fort  de  Villemarie  :  ce  Fort,  que  les  Associés  de 
Montréal  avaient  confirait  &  muni  d'artillerie,  sans  que  la 
grande  Compagnie  ni  le  Roi  y  eussent  contribué  en  rien, 
étant  leur  propriété  particulière  aussi  bien  que  l'île  de 
Montréal. 

il 

honneurs  que  m.  dar-  Cependant,  au  printemps  de  i65g,  M.  d'Argenson, 
arrivé  depuis  moins  d'un  an  en  Canada ,  monta  à  Ville- 
marie, &  s'attendit  à  y  être  reçu  avec  les  mêmes  honneurs 


GENSON  EXIGE  A  VIL- 
LEMARIE. 


M.   D  ARGENSON  A  VILLEMARIE.    1 65Q  ET  SUIV.  4-5$ 


qu'on  rendait  en  France  aux  Gouverneurs  généraux.  A  leur 
entrée  dans  quelque  forteresse  de  leur  gouvernement,  on 
leur  présentait  les  clefs  de  la  place,  &  on  leur  demandait 
le  mot  d'ordre.  Comme  jusqu'alors  on  n'en  avait  pas  usé 
de  la  sorte  à  Villemarie,  M.  de  Maisonneuve  se  contenta 
de  le  recevoir  avec  politesse,  sans  lui  rendre  ces  honneurs  : 
ce  qui  choqua  beaucoup  M.  d'Argenson,  qui  lui  en  fit  des 
reproches  8c  commanda  même  qu'on  lui  apportât  les  clefs 
du  Fort.  Quelque  délicate  &  difficile  que  fût  la  circons- 
tance, M.  de  Maisonneuve  ne  laissa  pas  de  faire  paraître 
sa  prudence  &  son  habileté.  Simple  délégué  de  la  Compa- 
gnie de  Montréal ,  maîtresse  &  propriétaire  du  Fort  &  de 
l'île,  il  ne  voulait  pas  faire  des  actes  de  soumission  qui 
eussent  pu  la  mettre  dans  la  dépendance  des  Cent  Asso- 
ciés, dont  M.  d'Argenson  était  le  représentant  en  Canada, 
ni  fournir  un  prétexte  aux  Gouverneurs  généraux  pour 
s'arroger  le  droit  de  disposer  des  hommes  &  des  muni- 
tions de  Villemarie  en  faveur  de  Québec,  réduit  alors  à 
une  grande  détresse.  Il  ne  devait  pas  non  plus  manquer  de 
respect  au  Gouverneur  général,  qui,  bien  que  mandataire 
des  Cent  Associés,  était  revêtu  dans  sa  charge,  aussi  bien 
que  lui  dans  la  sienne,  de  l'autorité  du  Roi,  seigneur  suze- 
rain de  tout  le  pays.  Il  jugea  donc  que,  sans  refuser  abso- 
lument à  M.  d'Argenson  ce  qu'il  exigeait,  il  était  de  son 
devoir  d'y  mettre  des  reftrictions,  qui  fussent  comme  une 
proteftation  honnête  contre  un  empiétement  qu'il  aurait  été 
censé  avoir  approuvé,  s'il  s'y  fût  prêté  tout  d'abord.  Dans 
cette  vue,  il  fit  quelque  difficulté  avant  de  lui  envoyer  les 
clefs  du  Fort  ;  &  quant  au  mot  d'ordre,  il  ne  le  prit  que  le 
troisième  jour,  &  envoya  même  son  Major  pour  le  recevoir. 

m. 

Sous  cette  impression  pénible,  M.  d'Argenson,  dans  tableau  de  villemarie 
une  lettre  aux  siens,  fit  un  assez  trifte  portrait  de  la  colo-    PAR  M-  D'ARGENS0N- 
nie  de  Villemarie.  Après  s'être  plaint  de  la  manière  dont 
il  y  avait  été  reçu,  «  il  faut,  ajoute-t-il,  que  je  vous  entre- 
«  tienne  de  Montréal ,  place  qui  fait  tant  de  bruit  &  qui 
«  eft  si  peu  de  chose.  J'en  parle  comme  savant;  j'y  ai  été 


460    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Emplois  du  vi- 
comte d'Argenson. 
Lettre  du  4  mars  1 65g, 
fol.  72,  73. 


ce  printemps,  &  je  puis  vous  assurer  que,  si  j'étais 
peintre,  je  l'aurais  bientôt  dessinée.  Montréal  eft  une 
île  assez  difficile  à  aborder,  même  en  chaloupe,  à  cause 
des  grands  courants  du  fleuve  Saint-Laurent,  qui  se 
rencontrent  à  son  abord,  &<particulièrement  à  une  demi- 
lieue  au-dessous.  Il  y  a  un  Fort  où  les  chaloupes  abor- 
dent, &  qui  tombe  en  ruines.  On  a  commencé  une 
redoute  &  fait  un  moulin  sur  une  petite  éminence  fort 
avantageuse  pour  la  défense  de  l'habitation.  Il  y  a  envi- 
ron quarante  maisons,  presque  toutes  à  la  vue  les  unes, 
des  autres,  &  en  cela  bien  situées,  parce  qu'elles  se 
défendent  en  partie;  cinquante  chefs  de  famille,  & 
d'hommes  en  tout  cent  soixante.  Enfin  il  n'y  a  que 
deux  cents  arpents  de  terres  défrichées,  appartenant  à 
messieurs  de  la  Compagnie,  dont  la  moitié  eft  affectée  à 
l'hôpital,  si  bien  que  ce  n'eft  plus  que  cent  arpents  qui 
leur  reftent,  dont  la  jouissance  n'est  pas  entière  à  eux, 
ces  arpents  ayant  été  défrichés  par  des  particuliers, 
auxquels  on  a  attribué  la  jouissance  du  travail  qu'ils 
feraient,  jusqu'à  ce  que  ces  messieurs  de  la  Compagnie 
de  Montréal  leur  eussent  rendu  autant  de  travail  sur  les 
concessions  propres  aux  habitants  (*)  (1).  »  Pour  bien 
apprécier  ce  témoignage,  il  faut  se  rappeler  que  M.  d'Ar- 
genson écrivait  avant  l'arrivée  de  la  recrue  des  cent  neuf 
personnes  conduites  par  les  prêtres  du  séminaire,  &  avant 
l'établissement  des  maisons  fortifiées  de  Saint-Gabriel  & 
de  Sainte-Marie,  dans  un  temps  enfin  où  les  colons  avaient 
été  contraints  d'abandonner  leurs  champs,  trop  exposés 
alors  aux  embuscades  des  Iroquois. 


(*)  Ces  observations  de  M.  d'Argenson  manquent  d'exaftitude, 
parce  que  sans  doute  le  court  séjour  qu'il  fit  à  Villemarie  ne  lui  permit 
pas  de  s'informer  des  choses  plus  à  fond.  En  i655,  M.  de  Maison- 
neuve  permit  à  tous  les  habitants,  non  pas  de  prendre,  sur  ces  deux 
cents" arpents,  des  terres  déjà  défrichées,  mais  bien  de  défricher,  sur 
(2)  Voyez  ce  qui  a  ^  refte  du  Domaine  des  seigneurs,  telle  quantité  de  terres  qu'ils  vou- 
été  dit  plus  haut,  an-  draient,  soit  de  celles  où  le  bois  était  encore  debout,  soit  de  celles  où 
nde  i655.  il  était  simplement  abattu  &  non  débité  (2). 


M.   D  ARGENSON  A  QUÉBEC.    1 65g  ET  SU1V.  46 1 

IV. 

Il  rit  aussi  des  plaintes  sur  M.  d1  Ailleboufï. ;  &  ces  plaintes  de  m.  d'ar- 
plaintes  pourraient  donner  à  penser  qu'en  succédant  à    genson  sur  m.  d'ail- 

.....  .  j  ,  LEBOUST. 

celui-ci,  il  ne  se  tint  pas  assez  en  garde  contre  les  préven- 
tions que  quelques-uns  conçoivent  à  l'égard  de  ceux  qui 
les  ont  précédés  immédiatement  dans  les  mêmes  emplois, 
8:  qui  ont  eu  l'approbation  publique.  Il  trouva  mauvais 
que  M.  d'Aillebouit,  Tannée  qu'il  occupa  par  intérim  la 
place  de  Gouverneur  général,  n'eût  pas  pris  le  titre  de 
son  lieutenant,  &  se  fût  attribué  les  appointements  atta- 
chés à  la  charge  de  Gouverneur  (i).  Les  trois  années  du  (g  Emplois  du  vi- 
gouvernement  de  M.  d'Argenson  ne  devaient  commencer,  fomte  .  ?/^ge"son' 

D  .  '   Lettre  a  M.  de  Fan- 

d'après  les  termes  formels  de  sa  commission  royale,  qu'à  camp,  5  sept.  i658, 

dater  du  jour  où  il  arriverait  à  Québec;  on  ne  voit  donc  foL  42- 

pas  pourquoi  M.  d'Aillebouit,  ancien  Gouverneur  général, 

aurait  dû  prendre  le  titre  de  son  lieutenant,  alors  que  le 

gouvernement  de  M.  d'Argenson  n'avait  pas  commencé 

encore.  On  ne  voit  pas  non  plus  pourquoi  il  ne  se  serait 

pas  attribué  les  appointements  attachés  à  cette  place, 

obligé  comme  il  Tétait  d'en  supporter  toutes  les  charges, 

entre  autres  l'entretien  de  la  garnison  :  appointements 

qui,  comme  nous  le  dirons  bientôt,  étaient  même  tout  à 

fait  insuffisants  pour  couvrir  les  dépenses  du  Gouverneur. 

v. 

Au  relfe,  ces  jugements  de  M.  d'Argenson  pourraient  triste  situation  de 
être  regardés  comme  un  effet  naturel  tant  du  peu  de  sym-    M-   D'ARGENS0N  A 

..         .  -11  1^  •  QUÉBEC. 

pathie  des  Associés  de  la  grande  Compagnie  pour  ceux 
de  Montréal,  que  du  chagrin  que  sa  propre  position  à 
Québec  lui  causait  à  lui-même.  Quoiqu'il  fût  arrivé  dans 
ce  pays  avec  les  intentions  les  plus  sincères  d'en  procurer 
le  bien  aux  dépens  de  sa  fortune  &  même  de  sa  vie ,  & 
quoique,  par  sa  bravoure  &  son  expérience,  il  eût  été  peut- 
être  plus  capable  qu'aucun  des  autres  Gouverneurs  géné- 
raux ses  prédécesseurs  de  réduire  les  Iroquois  à  la  raison 
&  d'assurer  la  tranquillité  de  la  colonie,  il  se  voyait  hors 
d'état  de  la  défendre,  n'étant  assiflé  ni  par  la  Compagnie 
des  Cent  Associés,  qui  l'avait  désigné  pour  Gouverneur 
général,  ni  par  les  habitants,  trop  épuisés  alors  pour  lui 


462    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Bibliothèque  du 
Louvre.  Lettre  de 
M.  d'Argenson,  sans 
adresse,  du  5  sept. 
i658,  fol.  37. 


(2)  Marie  de  l'Incar- 
nation, let.  61e,  o£l. 
1661,  p.  567I 


(3)  Emplois  du  vi- 
comte d'Argenson. 
Lettre  du  8  o£t.  i65g, 
fol.  112. 


(4)  Ibid.  Lettre  de 
M.  de  Laval,  21  oct. 
i65g,  fol.  78. 

VI. 

m.  d'argenson  n'a  pas 
de  quoi  subsister 
et  songe  a  repasser 
en  france. 


venir  en  aide.  Comme  nous  l'avons  vu  déjà.,  il  ne  deman- 
dait, pour  procurer  la  sécurité  de  Québec ,  que  cent  tra- 
vailleurs, qu'il  aurait  employés  à  abattre  tous  les  bois 
les  plus  proches  de  la  ville,  où  les  Iroquois  pouvaient 
se  cacher  aisément;  &  manquant  de  ce  faible  secours  (i), 
il  avait  les  plus  juftes  sujets  de  craindre  que,  par  quelque 
coup  de  main,  ils  ne  vinssent  à  enlever  cette  place.  C'eft 
ce  que  nous  apprend  la  Mère  de  l'Incarnation,  à  qui 
M.  d'Argenson  témoignait  une  très-particulière  confiance. 
«  Il  a  beaucoup  à  souffrir,  écrivait-elle,  se  voyant  chargé 
«  de  ce  pays  sans  avoir  pu  obtenir  du  secours  de  France  ; 
«  si  bien  que,  craignant  que,  par  quelque  surprise,  les  Iro- 
«  quois  ne  vinssent  à  s'emparer  du  Fort  de  Québec,  l'im- 
«  puissance  où  il  s'eft  vu  de  leur  résiffer  lui  a  donné  du 
«  chagrin,  qui  a  pu  contribuer  beaucoup  à  ses  infirmi- 
«  tés  (2).  »  Dans  un  tel  état  de  détresse,  le  P.  Lallemant 
écrivait  que  tout  ce  qu'il  pouvait,  c'était  de  porter  com- 
passion à  ce  Gouverneur,  obligé  de  soutenir  un  pays  qui 
était  sur  le  penchant  de  sa  ruine,  &  étant  deftitué  du  secours 
dont  il  aurait  besoin  pour  le  relever  (3).  De  son  côté,  M.  de 
Laval  écrivait,  le  20  octobre  1659,  au  comte  d'Argenson, 
conseiller  d'État,  frère  du  Gouverneur  :  «  Quelque  soin 
«  &  quelque  vigilance  que  M.  votre  frère  puisse  apporter 
«  pour  soutenir  ce  pays,  s'il  n'eft  secouru  cette  année,  il 
«  ne  peut  subsifter  sans  un  effet  extraordinaire  de  la  puis- 
«  sance  divine,  que  l'on  ne  doit  pas  se  promettre,  bien 
«  que  nous  devions  l'espérer  de  sa  bonté  (4).  » 

On  comprend  que,  dans  la  position  où  se  trouvait 
M.  d'Argenson,  la  place  de  Gouverneur  général  ne  devait 
pas  se  montrer  à  lui  sous  un  aspect  riant.  Aussi,  dès  la 
deuxième  année  de  son  gouvernement,  était-il  résolu  de 
se  retirer,  en  alléguant  pour  motif  apparent  sa  santé,  mais 
pour  raison  essentielle  l'impossibilité  où  il  était  de  soutenir 
le  Canada  &  même  d'y  subsifter,  à  cause  de  la  misère 
générale,  qui  ne  permettait  pas  de  payer  les  appointements 
des  officiers  publics.  «  Tout  le  fonds  pour  les  charges 


m.  d'argenson  A  QUÉBEC.   i65q  ET  SUIV.  4Ô3 


du  pays,  écrivait-il,  se  prend  sur  le  droit  des  pelleteries, 
dont  le  quart  appartient  au  magasin;  &  ces  pelleteries 
sont  présentement  si  peu  en  valeur,  que  nous  sommes 
obligés  d'en  diminuer  de  beaucoup  le  prix.  Les  années 
précédentes,  nous  n'avons  pas  trouvé  assez  de  fonds 
pour  payer  les  charges  ordinaires  :  jugez  si  nous  pou- 
vons mieux  le  faire  maintenant,  où  nous  sommes  obli- 
gés de  diminuer  nos  fonds  par  le  rabais  du  caftor  (i).  (i)  Emplois  du  vi- 
Feu  M.  de  Montmagny  a  été  le  seul  qui  ait  pu  réussir,  cromte ,  d'Ar_senson- 

u  J  -L.  r  Lettre  du  4  août  1 65g, 

parce  que,  outre  l'entretien  de  sa  maison  &  les  gages  foi.  7o. 
de  ses  domeitiques,  il  touchait  mille  écus  tous  les  ans  (2).    (2)  md.  Lettre  à 
Je  ne  m'étonne  donc  nullement  si  aucun  des  Gouver-  M.dsMorangis,  5sep. 

ib58.  fol.  38. 

neurs  généraux  qui  l'ont  suivi  n'ont  pas  reçu  toute  l'ap- 
probation qu'ils  pouvaient  attendre,  à  cause  de  la  diffi- 
culté qu'ils  ont  trouvée  à  subsifter  dans  ce  pays,  où  les 
dépenses  sont  horribles  (3).  Je  ne  vois  donc  aucune  (3)  md.,  Lettre  à 
apparence  de  continuer  davantage  cet  emploi;  toutes  les  ^fc*™p,5sep: 
dépenses  que  j'ai  faites  jusqu'à  présent  ont  pesé  sur 
moi,  &  je  trouve  qu'il  n'efl:  pas  à  propos  que  je  m'en- 
gage davantage,  ne  recevant  que  deux  mille  écus  pour 
ma  dépense,  &  les  deux  autres  mille  écus  étant  pour  la 
garnison.  D'ailleurs  la  porte  des  missions  efl:  entière- 
ment fermée  par  la  guerre  des  Iroquois  (4).  »  foi.  38?"*''  7°& 

VII. 

Malgré  la  difficulté  de  sa  position  à  Québec,  M.  d'Ar-  QUALITÉS  DE  M.  D'AR- 
genson  donna  conftamment  des  preuves  de  son  zèle  pour    GENS0N>  SA  P1ÉTÉ> 

,  .  .  ,  .  SON  ZELE. 

la  conservation  &  1  accroissement  de  cette  colonie,  &  se 
lit  aimer  de  tout  le  monde  par  son  équité  invariable  &  son 
application  à  rendre  la  juftice  à  chacun.  Il  assiftait  à  toutes 
les  dévotions  publiques,  donnant  même  le  premier  l'exem- 
ple en  cela  aux  Français  &  aux  sauvages  nouvellement 
convertis.  «  C'eft  un  homme  de  haute  vertu  &  sans  re- 
«  proche,  dit  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation.  J'ai  souvent 
«  l'honneur  de  sa  visite,  &  il  y  a  toujours  à  profiter  avec 
«  lui,  car  il  ne  parle  que  de  Dieu  &  de  la  vertu ,  hors  la 
«  nécessité  de  nos  affaires,  que  nous  lui  communiquons 
«  comme  à  une  personne  de  confiance  &  remplie  de  cha- 


464    IIe  PARTIE.  LES  CENTASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Marie  de  Tin-  «  rité  (1).  »  L'éloge  que  fait  ici  cette  Religieuse,  personne 
2 ^"ept n i 66Co!re  9°C'  ^  un  sens  s*  droit,  d'un  jugement  si  impartial  &  d'une 

vertu  si  reconnue,  eft  assez  juftifié  par  la  conduite  de  ce 
Gouverneur.  Un  marchand  de  la  Rochelle,  ayant  fait  passer 
à  Québec  une  fille  de  mauvaise  vie  pour  la  placer  en  ser- 
vice, il  le  condamna  à  la  ramener  à  la  Rochelle  à  ses 
propres  frais,  à  perdre  toutes  les  dépenses  déjà  faites  pour- 
elle,  à  rembourser  celles  que  pouvait  avoir  déjà  faites  la 
personne  chez  qui  on  Pavait  placée,  &,  en  outre,  à  cent 
cinquante  livres  d'amende,  somme  alors  considérable, 
dont  il  attribua  le  tiers  à  l'hôpital  de  Québec.  «  Cela, 
«  écrivait-il,  remettra  en  réputation  notre  pays,  que 
«  l'on  confond  avec  les  îles  Saint-Chriftophe,  &  em- 
«  péchera  les  marchands  de  se  charger  de  personnes 

(2)  Emplois  du  vi-  «  de  cette  espèce  (2).  »  Nous  remarquerons  ici,  en 
comte    d'Argenson,  passant   que  y[.  d'Aillebouft,  en  i657,  avait  donné  à 

lettre  du  14  o£t.  1 658,    -       ,        ,  .         1  . 

foi.  61,  62.  Québec  l'exemple  de  cette  conduite,  en  bannissant  du 

pays  deux  hommes  &  une  femme  pour  cause  d'immo- 

(3)  ibid.,  foi.  i5.    ralité  (3). 

VIII. 

dévouement  de  m.  M.  d'Argenson  fit  surtout  paraître  son  dévouement 
soutien^ de  PlaRco-  Pour  la  colonie  lorsque  la  guerre  vint  à  se  rallumer.  Son- 
lonie.  géant  alors  à  retourner  en  France,  il  attendait  la  réponse 

de  la  grande  Compagnie  à  laquelle  il  avait  soumis  les  rai- 

(4)  Emplois  du  vi-  sons  qu'il  croyait  avoir  de  quitter  le  Canada  (4);  &  même 

comte      d'Argenson,  ai         i,,   i   ,  "  ■ .  '„  :i 

îet  du  19  août  iG5g'  Pour  empêcher  1  éclat  que  sa  retraite  aurait  pu  avoir,  il 
foi.  82, 83.  avait  déjà  prié  un  de  ses  amis  de  lui  procurer  un  passe- 

port d'Espagne.  Mais,  sur  ces  entrefaites,  les  Iroquois 
ayant  recommencé  la  guerre,  il  changea  d'avis,  quoique 
sa  position  à  Québec  n'eût  pas  été  améliorée,  &  que  la 
guerre  dût  la  rendre  plus  difficile  encore.  «  Cette  consi- 
«  dération  de  la  guerre,  écrivait-il,  me  fait  résoudre  à 
«  attendre  avec  une  indifférence  tout  entière,  ou  ma  con- 
«  tinuation  dans  cet  emploi,  ou  mon  retour  en  France.  Ce 
«  que  je  désire  uniquement,  c'efl  de  ne  contribuer  ni  à 

(5)  ibid.  «  l'un  ni  à  l'autre  (5).  »  Enfin  la  nouvelle  s'étant  répan- 

due à  Québec  que  la  grande  Compagnie  le  continuait  pour 


m.  d'argenson  A  QUÉBEC.  i65o  et  suiv.  465 


trois  ans,  la  joie  qui  éclata  alors  montre  combien  ce 
Gouverneur  avait  su  gagner  l'affection  de  la  colonie. 
«  Nous  avons  rendu  grâces  à  Dieu,  écrivait  sur  ce  sujet  la 
«  Mère  Marie  de  l'Incarnation  :  la„joie  a  été  universelle  & 
«  publique,  8c  nous  souhaiterions  qu'il  fût  continué  dans 
h  sa  charge  par  Sa  Majefté  le  refte  de  ses  jours.  Si  mes- 
«  sieurs  de  la  Compagnie  savaient  son  mérite,  ils  s'em- 
«  ploieraient  assurément  à  se  procurer  ce  bien  à  eux-  (OManedei'inear- 

v  ,  nation ,     lettre  90*, 

«  mêmes  &  a  tout  le  pays  (i).  »  I?  sept.  l66o,  P.  2o4< 

IX. 

Mais,  nonobltant  cette  nouvelle,  M.  d'Argenson  ne  m.  d'argenson  demande 

,  .  r  «•  ,  SON  RAPPEL. 

reçut  point,  pour  les  motirs  que  nous  expliquerons  plus 
tard,  les  lettres  de  continuation  que  la  grande  Compagnie 
lui  avait  fait  espérer;  en  sorte  que,  voyant  de  plus  en 
plus  Timpuissance  où  il  était  de  procurer  le  bien  du  pays, 
il  résolut  de  repasser  en  France.  Il  aurait  même  quitté 
son  Gouvernement  avant  d'être  remplacé,  s'il  eût  trouvé 
en  Canada,  après  la  mort  de  M.  d'Ailleboufl,  arrivée  sur 
ces  entrefaites,  un  homme  à  qui  il  eût  pu  le  confier.  «  Je 
«  mande  à  messieurs  de  la  Nouvelle-France,  écrivait-il  à 
0  son  frère,  de  pourvoir  à  mon  Gouvernement,  parce  que 
«  ma  santé  ne  me  permet  pas  d'en  supporter  plus  long- 
«  temps  les  fatigues.  Ils  avaient  dessein  de  me  continuer, 
«  8c  m'avaient  fait  espérer  qu'ils  m'enverraient  les  expédi- 
«  tions  de  ma  continuation.  Je  suis]  bien  aise  qu'ils  s'en 
«  soient  oubliés,  parce  qu'ils  auraient  la  peine  d'en  expé- 
«  dier  encore  d'autres.  Faites  en  sorte  qu'on  choisisse  une 
«  personne  qui  ait,  outre  la  vraie  piété,  une  grande  fermeté 
«  d'esprit  8c  une  forte  santé,  8c,  ce  qui  eft  absolument 
«  nécessaire,  qui  ait  assez  de  condition  pour  qu'on  ne 
«  méprise  pas  sa  naissance,  8c  de  bien  pour  qu'on  ne  croie 
«  pas  qu'elle  vient  ici  faire  sa  fortune  :  car  cela  ruinerait 
«  tout  le  bien  qu'il  pourrait  entreprendre.  Messieurs  de 
»  la  Compagnie  de  la  Nouvelle-France  peuvent  s'assurer 
«  que  ce  n'eft  aucun  mécontentement  de  leur  part  qui  me 
«  fait  résoudre  mon  retour.  Ma  faiblesse  8c  les  oppositions 
«  qu'on  fait  naître  tous  les  jours  m'empêchent  de  leur 

TOME  II.  3o  • 


TRE  M.  DARGENSON 
ET  M.  DE  LAVAL. 


466  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

(ij  Emplois  du  vi- 
comte   d'Argenson,  «  continuer  les  services  que  j'ai  toujours  désiré  de  leur 
Lettre  du  4  nov.  1660,  «  rendre  (ï).  » 

folio  80.  v  J 

X. 

refroidissement  en-  Ces  oppositions ,  m  dont  parle  ici  M.  d'Argenson, 
venaient  en  grande  partie  de  certaines  mésintelligences 
survenues  entre  lui  &  M.  de  Laval.  Ce  Gouverneur  était 
parti  de  France  sans  avoir  jamais  témoigné  d'inclination 
particulière  pour  les  Révérends  Pères  Jésuites,  quoique  le 
conseiller  d'État,  son  frère,  professât  pour  eux  le  plus 
entier  dévouement.  Ce  dernier  en  conçut  même  quelque 
peine,  &  s'en  ouvrit  confldemment  à  M.  de  Laval,  avec 
lequel  il  avait  des  liaisons  particulières  :  ce  qui  naturelle- 
ment affligea  à  son  tour  le  Prélat,  tout  dévoué  lui-même 
à  ces  bons  Religieux.  Cette  communication  fut  cause  qu'à 
l'occasion  de  quelque  petit  froissement  survenu  entre  le 
Gouverneur  &  les  Jésuites,  M.  de  Laval  lui  donna  un 
avertissement  charitable,  qui  n'eut/pas  d'heureux  résultats, 
&  altéra  même  entre  eux  la  bonne  harmonie.  «  Je  crus 
«  être  obligé,  écrivait-il  au  conseiller,  de  lui  donner  un 
«  avis  important  :  c'était  seul  à  seul,  à  cœur  ouvert.  Cepen- 
«  dant  il  ne  me  fit  que  trop  connaître  qu'il  ne  trouvait 
«  aucunement  bon  que  je  le  lui  donnasse,  &  se  fâcha 
«  même  de  ce  que  vous  m'aviez  fait  cette  ouverture  sur  lui. 
«  Je  ne  sais,  depuis  ce  temps,  ce  qu'il  a  pensé  de  moi  ; 
«  mais  il  semble  que  je  lui  sois  suspect.  » 

xi. 

CONTESTATIONS  SUR  LES  Peut-être  aussi  M.  de  Laval,  de  son  côté,  contribua- 

t-il,  sans  le  vouloir,  à  aliéner  de  lui  l'esprit  du  Gouverneur, 
en  ne  ménageant  pas  assez,  par  un  excès  de  zèle,  sa  grande 
délicatesse  sur  l'article  des  préséances  &  des  honneurs;  & 
l'on  nous  permettra  d'entrer  ici  dans  quelques  détails, 
comme  très-propres  à  faire  connaître  les  mœurs  &  les 
idées  de  cette  époque.  M.  d'Argenson,  conformément  à 
ce  qu'il  avait  vu  faire  ailleurs,  présentait  dans  les  solennités 
le  pain  bénit  à  la  grand'messe  paroissiale,  au  son  des  fifres 
&  des  tambours.  Cette  coutume  parut  blâmable  à  M.  de 
Laval;  &,  pour  l'abolir  efficacement,  il  ordonna  que  la 


HONNEURS  ET  LES 
PRÉSÉANCES. 


M. 


D'ARGENSON   ET  Mr.   DE  LAVAL.    l6ÔO.  467 


bénédiction  du  pain  aurait  lieu  avant  la  grand'messe  (i).  di?genson7foi.5i.  ' 
Le  jour  de  Noël  &  à  la  messe  de  minuit  de  Tannée  1659, 
M.  Pellerin,  qui  remplissait  l'office  de  sous-diacre,  au 
lieu  d'encenser  lui-même  le  Gouverneur  selon  la  cou- 
tume, le  rit  encenser  par  le  Thuriféraire  &  après  tout 
le  Chœur,  conformément  à  Tordre  de  M.  de  Laval  :  ce 
qui  donna  lieu  à  une  vive  conteftation  entre  le  Gou- 
verneur &  TÉvèque.  Celui-ci,  pour  jutîifier  ce  qu'il  avait 
ordonné,  se  fondait  sur  la  coutume  de  France  ;  &,  de  son 
côté,  M.  d'Argenson  alléguait  le  cérémonial  des  Évêques, 
qu'on  suivait  en  effet  à  Québec  (2),  &  qui  prescrit  d'encen-    (2)  Archives  de  la 

t  .  1  Propagande,  v.  A  me- 

ser  le  Gouverneur  avant  le  Chœur  (*),  ajoutant  qu  on  ne  rica,  3,  Canada,  21 
pouvait  s'autoriser  d'une  coutume  contraire  dans  un  pays  °a-  l66l< foL  2"- 
nouveau  tel  que  le  Canada  (3).  L'Évèque  exigeait  aussi    (3)  Lettres  de  m. 

1  1        v     1  1  d'Argenson,   5  sept. 

que  le  Gouverneur  ne  communiât  qu  après  les  acolytes,  ^ss,  foi.  53;  1406t., 
&  qu'il  en  usât  de  la  même  sorte  dans  la  diftribution  du  foL  63>  68>  74. 
pain  bénit,  dans  celle  des  cierges,  des  rameaux,  dans 
l'adoration  de  la  Croix,  la  présentation  de  Teau  bénite  (4).    (4)  Journal  des  Jé- 

ta  1  r  i,t^    a  suites,  1659.  Noël. 

Une  autre  circonstance  fâcheuse  fut  que  1  Eveque,  sans 
en  avoir  prévenu  M.  d'Argenson,  déclara,  le  28  novembre 
1660,  dans  une  assemblée  de  marguilliers,  que  le  Gouver- 
neur n'était  plus  marguillier  honoraire.  Celui-ci,  vivement 
blessé,  se  rendit  deux  jours  après  à  leur  assemblée,  & 
prétendit  se  maintenir  dans  cette  charge,  ajoutant  que 
TÉvêque  n'avait  pas  le  pouvoir  de  l'en  déposséder  ainsi. 
Ce  conflit  donna  lieu  à  d'autres  paroles  peu  respectueuses 
pour  le  Prélat,  &  laissa  des  sujets  de  mécontentement  de 
part  &  d'autre  (5).  Ils  eurent  encore  une  grande  contefta-  ^  Idem'' 20  nov" 
tion  pour  convenir  entre  eux  de  la  place  qu'occuperaient 
les  bancs  de  l'un  &  de  l'autre  à  l'Église.  M.  d'Aillebouft, 
qui  vivait  encore  &  se  trouvait  alors  à  Québec,  fut  pris 
pour  arbitre  ;  &  Ton  régla  que  le  banc  de  TÉvêque  serait 


(*)  Cceremoniale  episcoporum,  lib.  I,  cap.  xxm.  —  Sunt  thuri- 
ficandi  Proreges  &  Gubernatores  regnorum  &  provinciarum  immé- 
diate polt  Episcopum. 


468  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Journal  des  Jé- 
suites, 7  septembre 
n')5o. 


(2')  Idem.,  s  déc. 
i(>5r),  3  1  juillet  1660. 

XII. 

CONSULTATION  SUR  LES 
HONNEURS  ET  LES 
PRÉSÉANCES. 


(3)  Emplois  du  vi- 
comte d'Argenson, 
iettre  du  4  juil.  1660, 
fol.  74. 


placé  dans  l'enceinte  formée  par  la  baluiïrade,  &  celui  du 
Gouverneur,  hors  de  là,  au  milieu  de  la  nef  (i).  Mais  un 
point  sur  lequel  il  semble  que  l'Évêque  aurait  pu  se  mon- 
trer plus  facile,  c'était  de  déterminer  si  dans  les  assem- 
blées publiques,  telles  que  les  feftins,  le  Gouverneur  ou 
TÉvêque  devait  occuper  la  première  place  :  chacun  des 
deux  prétendant  qu'elle  lui  était  due,  &  ne  voulant  pas  la 
céder  à  l'autre.  11  résulta  de  là  que  les  Jésuites,  dans  leurs 
solennités,  n'invitaient  à  dîner  ni  l'Évêque  ni  le  Gou- 
verneur, &  que  le  jour  de  Saint-Ignace,  3i  juillet,  ils  en- 
voyèrent un  saumon  à  l'un  &  à  l'autre  (2). 

Nous  sommes  entrés  dans  ces  détails  sur  les  pré- 
séances, parce  qu'on  y  attachait  tant  d'importance  alors, 
que  M.  d'Argenson  crut  devoir  en  écrire  à  la  Compagnie 
des  Cent  Associés  &  aussi  à  celle  du  Saint-Sacrement, 
dont  il  était  membre,  pour  obtenir  des  éclaircissements 
sur  les  points  conteftés  (*).  «  Je  vous  prie  de  lire  ma  lettre 
«  avant  de  la  présenter,  dit-il  à  l'un  de  ses  amis,  pour 
«  voir  s'il  n'y  a  rien  qui  puisse  choquer.  M.  de  Laval  a 
«  fait  naître  cette  conteflation ;  &  je  puis  dire  avec  vérité 
«  que  son  zèle,  en  plusieurs  rencontres,  approche  fort 
«  d'une  grande  attache  à  son  sentiment,  &  d'empiétement  . 
«  sur  les  charges  des  autres.  Toutes  ces  difficultés  avec 
«  lui  ne  nous  empêchent  pas  de  bien  vivre  ensemble; 
«  mais  je  pense  qu'il  eft  important  de  les  terminer  pour 
«  donner  une  face  à  ce  pays.  Dans  toutes  ces  contefta- 
«  lions,  j'ai  toujours  fait  le  R.  P.  Lallemant  médiateur. 
«  C'eft  une  personne  d'un  si  grand  mérite  .&  d'un  sens  si 
«  achevé,  que  je  pense  qu'on  ne  peut  rien  y  ajouter  (3). 
«  Aussi  je  ne  puis  m'empècher  de  dire  qu'il  m'aurait  été 
«  plus  avantageux  que  M.  de  Laval  eût  pris  sa  confiance 


('*)  Cette  Compagnie  avait  été  établie  à  Paris  par  le  P.  de  Con- 
dren,  général  de  l'Oratoire.  (Voy.  Vie  de  M.  Olier,  ire  partie,  liv.  IV, 
note  14.) 


m.  d'argenson  et  m.  de  lavai..  îùbo.  4-bq 

(  i)  Emplois  du  vi- 
,  comte  d'Argenson, 

«  plutôt  au  R.  P.  Lallemant,  supérieur,  qu  au  P.  Rague 

"   lettre  du  4  juil.  1660, 

«  neau(i).  »  foL  88- 


XIII. 

PLAINTES    DE   M.    d'aR  - 
OENSON  CONTRE  M.  DE 


Outre  ces  sujets  de  refroidissement,  il  y  avait  trop 
d'opposition  naturelle  dans  leurs  caractères  &  dans  leur  laval. 
manière  d'agir  ,  pour  qu'ils  pussent  relier  longtemps  ensem- 
ble. Peu  après  son  arrivée  en  Canada,  M.  d'Argenson 
écrivait,  le  5  septembre  1 658,  au  sujet  de  divers  procédés 
du  prélat,  qui  lui  paraissaient  excessifs  :  «  M.  l'Évêque 
de  Pétrée  a  un  zèle  qui  le  porte  si  souvent  hors  du 
droit  de  sa  charge,  &  une  telle  adhérence  à  ses  senti- 
ments, qu'il  ne  fait  aucune  difficulté  d'empiéter  sur  le 
pouvoir  des  autres,  &  avec  tant  de  chaleur  qu'il  n'écoute 
personne.  Ces  jours  derniers,  il  fit  enlever  une^servante 
d'un  habitant  de  Québec,  &  mit  de  son  autorité  cette 
fille  chez  les  Ursulines,  sur.  le  seul  prétexte  qu'il  voulait 
la  faire  inftruire  ;  &  par  là  il  priva  cet  habitant  du  service 
qu'il  avait  droit  de  recevoir  de  sa  servante,  après  l'avoir 
amenée  de  France  avec  beaucoup  de  frais.  Cet  habi- 
tant, qui  eft  M.  Denis,  ne  connaissant  pas  quelle  était  la 
personne  qui  l'avait  souflraite,  me  présenta  requête 
pour  l'avoir.  Je  gardai  la  requête  par  devers  moi  trois 
jours,  sans  y  répondre,  afin  d'empêcher  l'éclat  de  cette 
affaire.  Le  R.  P.  Lallemant,  avec  qui  j'en  communiquai, 
blâma  fort  le  procédé  de  M.  de  Pétrée;  il  s'employa  de 
tout  son  pouvoir  pour  faire  rendre  cette  fille  sans  bruit, 
&  n'y  gagna  rien.  Tellement  que  je  fus  obligé  de  répon- 
dre à  la  requête,  en  permettant  à  M.  Denis  de  reprendre 
sa  servante  partout  où  il  la  trouverait  ;  &  si  je  n'eusse 
insinué  sous  main  d'accommoder  cette  affaire,  &  que 
l'habitant,  à  qui  on  refusa  d'abord  de  la  rendre,  eût 
poursuivi  en  juftice  l'Évêque  de  Pétrée,  j'eusse  été 
obligé  de  pousser  cette  affaire  avec  beaucoup  de  scan- 
dale, &  cela  par  la  volonté  de  ce  Prélat,  qui  dit  que 
l'Évêque  peut  ce  qu'il  veut,  &  qui  ne  menace  que  d'ex- 

•       •        /  v        ^      r  ,,        ,  (2)  Emplois  du  vi- 

communication  (2).  »  Ce  fut  apparemment  d  après  ce  comte  d'Argenson, 
principe  que  M.  de  Laval  ordonna  d'amener  de  la  cam-  'et. du  7 sept., foi.  52. 


470  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


LIBRES  ET  DANS  CEUX 
DES  URSULINES. 


pagne  à  Québec  une  fille  qu'on  croyait  être  obsédée  du 
démon,  ainsi  qu'un  meunier  qui,  l'ayant  demandée  en 
mariage  &  ayant  été  refusé  à  cause  de  sa  mauvaise  con- 
duite, était  soupçonné  d'avoir  jeté  sur  elle  quelque  malé- 
(0  Marie  de l'incar-  fice  &  d'être  magicien.  Cet  homme  fut  mis  en  prison,  &  la 

nation, îet.  6o%  sept.  fiue  enfermée  chez  les  Hospitalières  Ci). 

1662,  p.  563,  594.  r  v  J 

changements"  dans  les  D'après  ce  même  principe,  M.  de  Laval,  pour 
usages  des- HospiTA-  procurer  le  bien  spirituel  des  deux  communautés  de  filles 
établies  à  Québec,  changea  divers  usages  qu'elles  avaient 
pratiqués  jusqu'alors.  La  Mère  Juchereau  rapporte,  entre 
autres  choses,  qu'il  obligeâtes  Hospitalières  à  faire  gras  le 
samedi,  depuis  Noël  jusqu'à  la  Purification,  quoique,  dans 
leur  conftitution,  il  y  eût  quelque  chose  de  contraire;  &  il 
leur  donna  là-dessus  ses  ordres  par  écrit,  le  27  décembre 

(2)  Hiftoirede  l'Hô-  1660  (2).  Il  fit  aussi  plusieurs  changements  dans  les  usages 
tel-Dieu  de  Québec,  des  Religieuses  Ursulines,  voulant  entre  autres  choses  que 
p" 1  u  la  maîtresse  des  novices  fût  choisie  par  la  voie  de  l'élection. 

«  Cette  proposition  nous  surprit  extrêmement,  dit  la 
«  Mère  Marie  de  l'Incarnation;  &,  pour  en  empêcher 
«  l'exécution,  nous  conteftâmes  fort.  Mais  quelques  raisons 
«  que  nous  pussions  dire,  il  ne  voulut  point  nous  écou- 
«  ter.  Ce  que  nous  pûmes  obtenir  fut  que  cette  élection 
«  serait  seulement  pour  trois  ans,  sans  conséquence. 
«  Notre  Révérende  Mère  ne  laissa  pas  d'en  avoir  bien 

(3)  Marie  de  rincar-  ((  du  déplaisir  (3).  »  Un  changement  plus  considérable, 
nation,  let.  du  3  oft.  qui  devait  offrir  plus  de  difficultés,  eut  pour  objet  les 

conftitutions  mêmes  des  Ursulines.  «  Monseigneur  notre 

«  Prélat,  dit-elle  encore,  a  fait  faire  un  abrégé  de  nos 

«  conft itutions ,  selon  son  idée,  dans  lequel,  laissant  ce 

«  qu'il  y  a  de  subftantiel,  il  retranche  ce  qui  sert  d'expli- 

«  cation  &  peut  en  faciliter  la  pratique.  Il  y  a  ajouté  en- 

«  suite  ce  qu'il  lui  a  plû;  en  sorte  que  cet  abrégé,  qui 

«  serait  plus  propre  pour  des  Carmélites  ou  pour  des 

«  Religieuses  du  Calvaire  que  pour  des  Ursulines,  ruine 

«  effectivement  notre  conftitution.  Il  nous  a  donné  huit 

«  mois  ou  tin  an  pour  y  penser;  mais  l'affaire  eft  déjà 


l66o,  p.  2  12,  2  1  3, 
2  14 


M.   DE  LAVAL  ET  LES  RELIGIEUSES.    l6Ô0.  47 1 

pensée  8c  la  résolution  toute  prise  :  nous  ne  l'accepte- 
rons pas,  si  ce  n'eft  à  l'extrémité  de  l'obéissance.  Nous 
ne  disons  mot  néanmoins,  pour  ne  pas  aigrir  les  choses; 
car  nous  avons  affaire  à  un  Prélat  qui,  étant  d'une 
très-haute  piété,  s'il  eft  une  fois  persuadé  qu'il  y  va  de 
la  gloire  de  Dieu,  n'en  reviendra  jamais;  &  il  nous  en 
faudra  passer  par  là  :  ce  qui  causerait  un  grand  préju- 
dice à  nos  observances.  Il  s'en  eft  peu  fallu  que  notre 
chant  n'ait  été  retranché.  Il  nous  laisse  seulement  nos 
Vêpres  &  nos  Ténèbres;  pour  la  grand'Messe,  il  veut 
qu'elle  soit  chantée  à  voix  droite,  n'ayant  nul  égard  à 
ce  qui  se  fait,  soit  à  Paris,  soit  à  Tours,  mais  seule- 
ment à  ce  que  son  esprit  lui  suggère  être  pour  le  mieux. 
Nous  ne  chantons  plus  aux  Messes,  parce  que  cela,  dit-il, 
donne  de  la  diffraction  au  célébrant,  &  qu'il  ne  l'a  point 
vil  pratiquer  ailleurs.  J'attribue  tout  ceci  au  zèle  de  ce 
très-digne  Prélat;  mais,  en  matière  de  règlement,  l'ex- 
périence le  doit  emporter  par-dessus  toutes  les  spécu-    (i )  Marie  de  î-incar- 

lations(l).  »  nation,  let. du  1 3  sept. 

1661,  p.  216,  217. 


472  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


CHAPITRE  XVIII 


RETOUR  MOMENTANÉ  DE  M.   DE  QUEYLUS  EN  CANADA. 
M.  d'argenson  REMPLACÉ. 

I. 

lettres  de  cachet  Cette  même  année  1661,  M.  de  Laval  fit  paraître,  par 
contre  m.  de  Q.UEY-  seg  p^c^és  envers  M.  de  Queylus,  combien  il  était  per- 
suadé du  principe  que  M.  d'Argenson  lui  attribue  :  qu'un 
évêque  peut  tout  ce  qu'il  veut  L'éloignement  où  M.  de 
Queylus  était  toujours  de  Villemarie  nuisait  beaucoup  aux 
progrès  de  cette  colonie,  alors  que  le  séminaire  de  Saint- 
Sulpice  en  était  le  seul  soutien.  Il  semblait  pourtant  diffi- 
cile qu'il  pût  y  revenir,  l'Evêque  de  Pétrée,  qui  regar- 
dait son  retour  comme  nuisible  à  la  gloire  de  Dieu,  ayant 
pris  les  moyens  qu'il  jugeait  être  les  plus  assurés  pour 
l'empêcher  d'y  reparaître;  car,  après  s'être  procuré,  en 
i65q,  une  lettre  de  cachet  qui  l'obligeât  de  repasser  en 
France,  il  avait  demandé  &  obtenu  une  autre  lettre,  le 
27  février  1660,  pour  lui  défendre  de  retourner  en  Canada. 
Dans  cette  dernière,  on  faisait  dire  au  Roi  que,  pour 
de  bonnes  raisons,  il  désirait  que  M.  de  Queylus  n'entre- 
prît pas  ce  voyage;  &,  de  plus,  par  une  autre  lettre  de 
cachet,  qu'on  fit  écrire  à  M.  d'Argenson  lui-même,  le 
14  mars  suivant,  on  ajoutait  que  cette  défense  avait  pour 
motif  la  crainte  d'un  schisme,  qu'on  supposait  que  M.  de 
Queylus  voulait  y  introduire;  ce  prétexte  était  un  moyen 
assuré  pour  le  tenir  éloigné  du  pays,  ou  pour  l'en  faire 
expulser  de  nouveau  par  le  Gouverneur,  s'il  prenait  la  li- 
berté d'y  reparaître  (*). 


(*)  Nous  aurions  passé  volontiers  sous  silence  ces  triftes  démè- 


COMPROMIS  POUR  M.   DE  QUEYLUS.    l6(5l.  4y3 

II. 

M.  de  Queylus  était  dans  le  Rouergue  lorsque  la  compromis  pour  qub 
lettre  de  cachet  qui  le  concernait  tut  adressée  aux  Associés    M"  DE  ^UEYLUS  PUT 


ALLER  EN  CANADA. 


lées,  si  M.  de  Laval  n'eût  désiré  lui-même  d'en  conserver  le  souvenir 
à  la  poftérité,  en  taisant  transcrire,  bien  des  années  après,  dans  le 
regiftre  des  actes  de  son  épiscopat,  ces  lettres  de  cachet,  &  d'autres 
qu'il  écrivit  lui-même  à  cette  occasion.  Nous  croyons  donc  entrer 
dans  ses  vues  en  les  reproduisant  ici  &  en  les  accompagnant  des  détails 
hiftoriques  qui  précédèrent  ou  qui  suivirent  ces  lettres  :  détails  abso- 
lument nécessaires  pour  les  apprécier  à  leur  jufte  valeur.  Comme  elles 
sont  les  seuls  monuments  de  ces  débats  qui  exiftent  à  Québec, 
&  qu'elles  ne  portent  avec  elles  aucun  commentaire,  elles  pourraient 
faire  juger  très-sévèrement  M.  de  Queylus  par  les  lecteurs  étrangers 
à  la  connaissance  de  cette  époque  de  l'hiftoire  Canadienne,  ainsi  qu'il 
eft  arrivé  à  la  plupart  de  ceux  qui,  depuis  plus  d'un  siècle,  ont  eu 
occasion  de  lire  les  lettres  dont  nous  parlons.  L'abbé  de  Latour  a  cru 
y  découvrir  tout  ce  qu'il  a  imaginé  sur  M.  de  Queylus,  dans  les 
Mémoires  qu'il  a  donnés  au  public  sur  M.  de  Laval.  Ayant  été  le  pre- 
mier, &  le  seul  jusqu'à  ce  jour,  qui  ait  entrepris  d'écrire  sur  l'origine 
de  l'Eglise  en  Canada,  il  n'eft  pas  étonnant  que  ceux  qui  sont  venus 
après  lui  aient  puisé  de  bonne  foi  à  cette  source,  &  se  soient  même 
donné  la  liberté  de  le  commenter,  afin  de  n'être  pas  ses  simples  échos. 
Ainsi  on  a  cru  voir  ressortir  de  ces  lettres  :  que  M.  de  Queylus  avait 
fini  par  se  faire  admettre  comme  grand-vicaire  ;  qu'il  n'avait  point 
voulu  reconnaître  M.  de  Pétrée;  qu'il  avait  brigué  la  mitre  du 
Canada;  que,  comme  il  persistait  dans  sa  rébellion,  une  lettre  de 
cachet  fut  obtenue  pour  le  faire  repasser  en  France,  mais  inutile- 
ment; &  qu'enfin,  pour  faire  cesser  toute  résistance,  il  fallut  l'in- 
terdire en  1661  (1).  Pour  garant  de  ces  prétendus  faits,  on  allègue,  Hiftoire  duCana- 
non  les  monuments  contemporains,  qui  seuls  pourraient  en  établir  na(ja  Garneau  liv.III 
la  certitude,  mais  deux  hommes,  mortsdepuis  peu  de  temps,  M.  Noi-  ch.  iv.  Edit.  de  [852, 
seux  &  M.  Jacques  Viger,  qui,  l'un  &  l'autre,  n'ont  connu  de  ces  t.  I,  p.  174. 
démêlés  que  ce  qu'en  a  imaginé  l'abbé  de  Latour.  Nous  pensons 
donc  ne  pas  nous  écarter  du  dessein  de  M.  de  Laval  en  reproduisant 
ici  ces  mêmes  lettres.,  &  remplir  en  même  temps  les  devoirs  d'un 
hiftorien  sincère  en  mettant  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs  les  autres 
monuments  relatifs  à  ces  démêlés,  afin  qu'ils  puissent  apprécier,  avec 
connaissance  de  cause,  les  événements  que  nous  avons  à  raconter  dans 
cette  partie  de  notre  hiftoire. 

Voici  d'abord  la  lettre  de  cachet  adressée  à  M.  de  Queylus  pour 
l'empêcher  de  repasser  en  Canada  : 

«  M.  l'abbé  de  Queylus.  —  Ayant  été  informé  que  vous  faisiez 
«  état  de  partir  au  plus  tôt  par  le  premier  vaisseau  pour  retourner  en 
«.  Canada,  &  ne  désirant  pas,,  pour  bonnes  raisons,  que  vous  fassiez 
«  ce  voyage,  je  vous  écris  cette  lettre  pour  vous  dire  que  mon  inten- 


474    Ije  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

de  Montréal.  Ils  s'empressèrent  de  lui  en  donner  avis  & 
rengagèrent  à  faire  tout  ce  qui  serait  en  son  pouvoir  pour 
en  obtenir  la  révocation  du  Roi,  qui  se  trouvait  alors  dans 
le  midi  de  la  France.  Comme  on  avait  fait  appréhender  à 
la  Cour  quelque  schisme  en  Canada  s'il  y  reparaissait,  les 
Associés,  pour  dissiper  tout  à  fait  des  craintes  si  étranges 
&  si  injurieuses,  offrirent  à  M.  de  Lamoignon,  premier 
président  du  Parlement  de  Paris,  qui  s'entremettait  dans 
cette  affaire,  de  promettre  que  tous  les  ecclésiaftiques  ré- 
sidant déjà  à  Villemarie,  &  ceux  qu'on  y  enverrait  à  l'ave- 
nir, ne  reconnaîtraient,  aussi  bien  que  M.  de  Queylus, 
d'autre  juridiction  en  Canada  que  celle  du  Vicaire  apofto- 
lique,  &  qu'on  en  donnerait  l'assurance  par  écrit.  Ils  ajou- 
tèrent que,  après  que  ce  prélat  aurait  reçu  toutes  les 


«  tion  eft  que  vous  demeuriez  dans  mon  royaume;  vous  défendant 
«  très-expressément  d'en  sortir  sans  ma  permission  expresse.  A  quoi 
«  m'assurant  que  vous  satisferez,  je  ne  vous  ferai  la  présente  plus 
«  longue  que  pour  prier  Dieu  qu'il  vous  ait,  Monsieur  l'abbé  de 

(1)  Archives  de  l'ar-  «  Queylus,  en  sa  sainte  garde  (i). 
chevêché  de  Québec,         «  Écrit  à  Aix,  ce  27  février  1660. 

reg.  A,  p.  i5cj.  ,(  t^ouis_  » 

La  lettre  de  cachet  adressée  à  M.  d'Argenson  était  conçue  en. 
ces  termes  : 

«  Monsieur  le  vicomte  d'Argenson. — Depuis  que  le  sieur  Evêque 
«  de  Pétrée  a  été  envoyé  en  la  Nouvelle- France  pour  y  faire  les  fonc- 
"  «  tions  épiscopales,  j'ai  eu  avis  qu'il  y  a  des  personnes  qui  essayent, 
«  par  divers  moyens,  d'y  introduire  quelque  schisme,  en  y  établis- 
«  sant  une  autorité  indépendante  de  celle  de  l' Evêque  de  Pétrée. 
«  Voulant  empêcher  une  chose  qui  pourrait  apporter  beaucoup  de 
«  désordre  &  de  confusion  dans  l'Église  de  ce  pays,  je  vous  fais  cette 
«  lettre  pour  vous  dire  que  vous  ayez  à  favoriser  l'établissement  &  le 
«.  maintien  de  l'autorité  ecclésiaftique  de  l'Evêque  de  Pétrée  dans 
«  tous  les  lieux  où  votre  pouvoir  s'étend,  conformément  à  la  mission 
«  qu'il  a  reçue  de  notre  Saint-Père  le  Pape,  &  que  vous  empêchiez 
«  qu'il  ne  soit  rien  fait  qui  puisse  y  être  contraire;  vous  assurant  que, 
«.  comme  c'eft  une  chose  qui  regarde  la  gloire  de  Dieu,  les  soins  que 

(2)  Archives  de  l'ar-  «  vous  en  prendrez  me  seront  très-agréables  (2).  » 

cheveché  de  Québec,  Nous  rapporterons,  dans  le  cours  de  ce  chapitre,  les  autres  lettres 
reg.   ,  p.  1  9.  relatives  à  M.  de  Quevlus. 


COMPROMIS  POUR  M.   DE  QUEYLUS.    1 66 1  .  4y5 

satisfactions  8c  les  promesses  qu'il  pouvait  désirer,  ils 
espéraient  qu'il  n'empêcherait  pas  M.  de  Queylus  de 
retourner  à  Villemarie,  cette  opposition  de  sa  part  ne  pou- 
vant plus  avoir  aucun  fondement  raisonnable.  Qu'enfin, 
s'ils  désiraient  son  retour  dans  ce  pays,  c'était  que  la  com- 
munauté dont  il  était  le  Supérieur  y  avait  acquis  quelques 
propriétés,  Sainte-Marie  &  Saint-Gabriel  (i),  &  envoyé  de  (0  Archives  du  sé- 
France  un  nombre  considérable  d'hommes  pour  le  défri-  m,naire  ^e  s^-su1- 

r  pice  de  Paris.  Assem- 

chement  des  terres  &  l'augmentation  de  la  colonie,  dont  biée  du  2 3 mars  1660. 
M.  de  Queylus  était  en  grande  partie  le  soutien.  Les  pro- 
positions des  Associés  de  Montréal  furent  agréées,  &  l'on 
promit  que,  sur  cette  déclaration  signée  de  M.  de  Breton- 
villiers,  on  expédierait  une  nouvelle  lettre  de  cachet,  pour 
déroger  à  la  précédente  &  donner  à  M.  de  Queylus  la 
liberté  de  repasser  en  Canada.  M.  de  Bretonvilliers,  au 
mois  de  mai  de  cette  année  1660,  donna  volontiers  la  dé- 
claration convenue  &  la  remit  à  M.  de  Fancamp,  chargé 
de  la  présenter  lui-même  au  président  de  Lamoignon  (2).  ,  00  ^.  Assemblée 

r  r  u         w     du  17  mai  1660. 

On  espéra  d'abord  de  cette  négociation  un  très-heu-  M.  DE  LAVAL  AGIT,  DE 
reux  résultat.  Comme,  dans  la  déclaration  de  M.  de  Bre-  S0N_CÔT^°"R_PR°. 
tonvilliers,  il  était  flipulé  que  tous  les  prêtres  de  Saint- 
Sulpice,  résidant  alors  à  Villemarie,  ne  reconnaîtraient 
d'autre  juridiction  que  celle  du  Vicaire  apoftolique,  M.  de 
Laval  voulut  concourir  spontanément,  de  son  côté,  à 
l'accomplissement  de  cet  acte,  en  recevant  de  chacun  des 
prêtres  de  Saint-Sulpice  présents  à  Villemarie  leur  signa- 
ture pour  le  même  objet.  Au  mois  d'août  de  cette  année, 
ils  signèrent  donc  une  ordonnance  qu'il  avait  rendue  pour 
cela,  &  déclarèrent  qu'en  témoignage  dé  leur  adhésion  à 
l'autorité  suprême  du  Souverain  Pontife,  dont  M.  de  Laval 
était  le  vicaire  dans  la  Nouvelle-France,  ils  n'y  reconnais- 
saient d'autre  juridiction  que  la  sienne  &  renonçaient  à 
toute  autre  qu'ils  auraient  pu  y  exercer  de  bonne  foi,  telle 
que  celle  de  l'archevêque  de  Rouen;  qu'enfin  ils  signaient 
cette  ordonnance  en  preuve  de  leur  obéissance  parfaite  & 
de  leur  soumission.  Quoique  adressée,  en  général,  à  tous 


CURER  L  EFFET  DU 
COMPROMIS. 


476    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


les  prêtres  &  à  tous  les  clercs  résidant  dans  le  Canada, 
l'ordonnance  n'avait  pourtant  été  rendue  qu'à  l'occasion 
des  quatre  prêtres  du  séminaire  de  Villemarie,  MM.  Souart, 
Galinier,  Vignal  &  Lemaître  qui  vivait  encore,  &,  en  la 
signant,  ils  ratifièrent,  chacun  en  Canada,  la  promesse  que 
M.  de  Bretonvilliers  avait  déjà  faite  pour  eux  à  Paris. 
Aussi  aucun  des  Jésuites  ne  la  signa-t-il,  &  si  quatre 
prêtres  résidant  à  Québec  la  signèrent,  ce  fut  apparemment 
pour  écarter  tout  soupçon  que  cette  ordonnance  eût  pu 
faire  naître  à  l'égard  des  prêtres  de  Villemarie,  si  elle 
n'eût  été  adressée  qu'à  eux  seuls.  Car  M.  de  Lauson- 
Charny,  M.  Torcapel,  M.  de  Bernières  &  M.  Pellerin  (*), 
les  quatre  dont  nous  parlons  ici,  étaient  de  la  famille 
même  de  M.  de  Laval,  qui  n'aurait  eu  aucune  raison,  sans 
cela,  pour  prendre  aussi  leur  signature. 


IV. 

M.  DE  LAVAL  FAIT  SA 
VISITE  A  VILLEMARIE 
REQUÊTE       QUE  LU 


L'ordonnance  eft  du  3  août  1660  (1);  le  17  du  même 
^  mois,  M.  de  Laval  partit  de  Québec  pour  aller  faire  sa 
ADRESSENT  LES  CO-  visite  à  Villemarie,  où  il  arriva  avec  M.  de  Lauson- 
L0NS-  Charny,  son  officiai,  le  21,  sur  les  cinq  heures  du  soir  (2). 

.  (1)  Archives  de  Par-  qr  i£  recut  avec  jes  honneurs  dus  à  sa  dignité,  &,  de  son 

chevêche  de  Québec,      A  i  . 

reg.A,P.  18  — Archi-  coté,  il  se  montra  plein  de  bonté  envers  tous,  spécialement 
ves  du  séminaire  de  envers  les  Hospitalières  de  Saint-Joseph,  réduites  alors  à 

Villemarie,  pièce  au-  ,       ,  ,  .  €•  .  _        .    ,  ,     ,  ,     .     ,  ^ 

tographe  du  3  août  la  plus  grande  détresse.  Depuis  la  mort  de  M.  de  la  Dau- 
l6°°.  versière,  elles  avaient  perdu  leur  fondation  (**),  &,  n  ayant 

(2)  Journal  des  Jé- 
suites, 17  août  1660. 


(*)  MM.  Torcapel  &  Pellerin  étant  partis  pour  la  France  le 
18  octobre  1660,  M,  de  Laval  nomma  curé  de  Québec  M.  de  Ber- 
nières; dans  la  pénurie  où  il  se  trouvait  pour  remplacer  M.  Pellerin, 

(3)  Journal  des  Jé-  il  eut  recours  à  un  Jésuite  &  nomma  vicaire  le  P.  Lemercier  (3). 

mes,  21  06t.  1660.  La  fondation  donnée  par  madame  de  Bullion  ayant  été  remise 

entre  les  mains  de  M.  de  la  Dauversière,  ruiné  peu  après  parla  perte 
d'un  navire,  avait  étéconfondue  dans  sa  succession  &  saisie  par  le  Roi,  à 
qui  M.  de  la  Dauversière  était  redevable  comme  receveur  des  finances. 
Les  Filles  de  Saint-Joseph,  se  voyant  donc  sans  ressources,  suppliè- 
rent l'Évêque  de  Pétrée,  le  3o  août  de  cette  année  1660,  de  permettre 
qu'elles  fussent  nourries  sur  le  revenu  de  l'hôpital,  en  attendant  que 


M.    DE  LAVAL  A  V1LLLMARIE.    1 66 1  . 


477 


plus  aucun  moyen  de  subsifter,  elles  supplièrent  M.  de 
Laval  de  permettre  qu'elles  fussent  entretenues  sur  le 
revenu  de  l'Hôtel-Dieu,  au  défaut  du  leur  propre  (i). 
C'était  une  occasion  naturelle  pour  ce  Prélat  de  les  ren- 
voyer en  France,  s'il  n'eût  pas  eu  le  désir  sincère  de  les 
conserver  à  Villemarie  ;  &  l'on  vit  alors  le  fondement  de 
cette  assurance  donnée,  l'année  précédente,  par  M.  de  la 
Dauversière,  que,  si  elles  n'étaient  pas  parties  cette  année- 
là  pour  le  Canada,  elles  n'y  seraient  jamais  allées.  «  Elles 
«  ont  été  à  la  veille  de  repasser  en  France,  écrivait,  dans 
«  ces  circonltances,  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation;  mais 
«  Monseigneur  notre  Prélat  les  a  retenues,  sur  la  requête 
«  qui  lui  a  été  présentée  par  les  habitants  de  Montréal  (2).  » 


(1)  Archives  du  sé- 
minaire de  Québec. 
Pièces  relatives  à  l'Hô- 
tel-Dieu. Requête  du 
3o  août  1660. 


(2)  Marie  de  l'Incar- 
nation, lett.xc,  17  sep- 
tembre 1660. 


Nous  avons  dit  qu'à  Paris  M.  de  Bretonvilliers  avait 
fait  remettre  aux  agents  de  M.  de  Laval  la  déclaration 
signée  de  lui;  mais,  pour  des  raisons  que  nous  ignorons, 
elle  lui  fut  rendue  vers  le  mois  de  juillet  (3),  &  l'opposition 
de  ce  Prélat,  relativement  au  retour  de  M.  de  Queylus  à 
Villemarie,  persévéra  comme  auparavant.  Affligés  de  voir 
que  leur  œuvre  était  par  là  exposée  à  être  abandonnée  & 
à  se  ruiner  d'elle-même,  les  Associés  de  Montréal  eurent 
alors  la  pensée  de  s'adresser  au  Souverain-Pontife,  comme 
au  supérieur  immédiat  du  Canada,  adminiftré  par  un 
Vicaire  apoftolique.  Jusque-là,  l'état  chancelant  de  la 
colonie  n'avait  pas  permis  de  faire  ériger  la  cure  de  Ville- 
marie selon  les  formes  canoniques  :  on  songea  donc  à 
demander  à  Sa  Sainteté  de  vouloir  bien  y  en  ériger  une, 
en  proposant  qu'elle  "fût  adminiftrée  par  M.  de  Queylus  ; 
&  pour  la  doter  on  assura  un  fonds  convenable.  M.  de 
Fancamp  avait  déjà  donné  pour  cet  objet  deux  mille 
livres  (4);  M.  de  Queylus  en  offrit  six  mille,  &  M.  de  Bre- 
tonvilliers dix-huit  mille  (5).  Enfin,  les  associés  de  Mont- 


les  seigneurs  de  Montréal  leur  envoyassent  les  mille  livres  de  rente 
qu'ils  s'étaient  obligés  de  leur  fournir,  en  acceptant  la  fondation  de 
madame  de  Bullion  (6). 


les  associes  de  moist- 
réal  demandent  au 
pape  l'érection 
d'une  cure. 

(3)  Archives  du'  sé- 
minaire de  Saint-Sul- 
pice  de  Paris.  Assem- 
blée du  12  juil.  1660. 


(4)  Acle  de  Gau- 
thier, notaire  à  Paris, 
du  1  9  ;  vril  i65y. 

(5)  Acte  de  Marreau, 
notaire  à  Paris,  du 
18  août  iGôo. 

(6)  Archives  du  sé- 
minaire de  Québec, 
Pièces  relativesà  l'Hô- 
tel-Dieu.  Requête  du 
3o  août  1660. 


478    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMI\  DE  MONTRÉAL. 


MENT  ACCUSE  DE  JAN- 
SÉNISME, A  ROME. 


(1)  Archives  du  sé-  réal  se  proposaient  d'obtenir  aussi  du  Souverain  Pontife 
minaire  de  Saint-Sui-  rétablissement  d'un  Chapitre  à  Villemarie,  &  étaient  réso- 

pice  à  Paris.  Assem-  ,        1     r  •  -      .     .  1  •      ✓  \ 

biéedujo  janv.  1661.  iUS  de  faire  une  fondation  pour  cet  objet  (i)  (*). 

VI. 

m.  de  queylus  fausse-  Pour  cette  négociation,  ils  envoyèrent  M.  de  Queylus 
à  Rome  ;  mais  en  y  arrivant  il  fut  étrangement  surpris 
d'apprendre  qu'on  y  eût  écrit  contre  lui  des  lettres  pleines 

(2)  Archives  du  sé-  de  calomnies,  qui  devaient  lui  faire  perdre  toute  conside- 
minairede  Saint-Sui-  tion  dans  l'esprit  des  cardinaux  &  dans  celui  du  Souverain 
pke.  Assemblée  du  pontife  Qn  allait  jusqu'à  l'accuser  d'être  Jansénifte  (2), 

10  janvier  iobi.  •  .         .  .  .  / 

(3 )  Archives  du  m  i-  &  c'était  une  qualification  qu'on  donnait  aussi  à  l'archevê- 
mrtère  des  affaires  que  de  Rouen  (3),  quoique  les  sedaires ,  de  leur  côté ,  trai- 

étvangeres.      Rome.    x  .  /     1        1  \ 

i65g-i66o,  n»  i37.  tassent  a  inquisiteur  &  de  persécuteur  ce  même  archevë- 
Lettre  de  l'archevêque  qUe       Tjne  sj  étrange  imputation  n'aurait  pas  été  reçue 

de  Rouen  au  cardinal    ,  t-.  ..  ,  ,     ,  ,  .  , 

Mazarin.  a  Rome,  si  M.  de  Queylus  eut  ete  connu  dans  cette  ville 

(4)  Hirtoire  eccié-  comme  il  l'était  en  France,  où,  par  ses  travaux,  il  s'était 
siaftique  ^xvii^ae-  aCqUjs  ^es  éloges  &  les  applaudissements  des  évêques  &  de 
chap.  xviu,  p.  172;  tout  le  clergé  (5).  Jamais,  au  refie,  imputation  ne  fut  plus 
chap.  xix,  p.  278,  an-  dénuée  de  fondement  que  l'attribution  de  Jansénisme  aux 

née  ioox  ;  chap.  xvn,  .  1 

p.  403  ;  t.  vi,  p.  48,  prêtres  de  Saint-Sulpice,  qui  furent,  au  contraire,  de  tous 
117,  i37.  Manuscrit  jes  ecclésiafliques  séculiers,  ceux  qui  contribuèrent  le 

de  la  bibliothèque  de  v       .  x  ,x 

îaSorbonne.  plus  a  faire  condamner  cette  hérésie,  comme  le  savent 

(5  )  Assemblée  du  très-bien  ceux  qui  connaissent  l'hiffoire  de  ce  temps,  & 
i656,  p.  629, 1060.    comme  d'ailleurs  on  en  voit  la  preuve  la  plus  irrécusable 
dans  la  vie  même  de  M.  Olier  (**).  Mais,  à  Rome,  où  ces 


(*)I1  paraît  que  ce  projet  ne  fut  pas  d'abord  abandonné,  malgré  les 
obftacles  qui  empêchèrent  alors  l'érection  de  la  cure.  Du  moins  le  18 
octobre  1666,  M.  Souart  passa  une  procuration  pour  fonder  en  son 
(6)  Archives  du  sé-  nom  un  canonicat  à  Villemarie  (6). 
minaire  de  Montréal.  .  '  ..... 

Inventaire  de  Paris  (  )  On  sait  que  Nicole,  dans  une  lettre  tort  connue  qu  il  adressait 

18  octobre  1666.        à  Quesnel  &  à  Arnault,  attribuant  la  condamnation  des  Janséniftes 
aux  intrigues  des  Jésuites  &  à  celles  d'un  cêrtain  grand  directeur,  qui 
eft  M.  Olier  &  ses  prêtres,  compare  les  premiers  aux   démons  & 
appelle  ironiquement  les  autres  des  âmes  angéliques.  «  Il  faut  que 
'7)  Lettres  de  Ni-  "  vous  sachiez,  ajoute-t-il,  que  les  personnes  que  vous  aimez  n'ont 
cole.  Nouvelle  édit.    K  Pas  eu  seulement  pour  adversaires  des  âmes  achérontiques,  mais 
in-12, 1743. Lett.  42<-,  «  ces  sortes  d'âmes  angéliques,  &  que  leur  ruine  eft  arrivée  par  la 
i5  déc.  1693.  «  conspiration  de  ces  deux  sortes  d'anges  (7).  » 


M.   DE  QUEYLUS  A  ROME.    1 66 1  . 


479 


ecclésialtiques  n'avaient  point  de  défenseur,  la  calomnie 
contre  M.  de  Queylus,  quelque  mal  ourdie  qu'elle  fût, 
indisposa  si  fort  les  esprits  contre  sa  personne,  que 
d'abord  on  refusa  même  de  l'écouter.  Comme  il  ne  s'était 
pas  attendu  à  trouver  la  Cour  Romaine  ainsi  prévenue 
contre  lui,  &  que,  en  partant  de  France,  il  n'avait  pris  au- 
cune lettre  pour  sa  jullification,  il  serait  reparti  de  cette 
ville  sans  avoir  pu  se  disculper,  s'il  n'y  eût  trouvé  un  pro- 
tecteur puissant,  qui  prit  hautement  sa  défense.  Ce  fut  le 
cardinal  Bagny,  qui,  depuis  sa  nonciature  en  France, 
professait  la  plus  profonde  vénération  pour  la  mémoire 
de  M.  Olier,  8c  avait  en  ethnie  singulière  le  séminaire  de 
Saint-Sulpice  8c  M.  de  Queylus  lui-même.  Il  se  fit  le  garant 
de  sa  foi  auprès  du  Pape,  &  montra  que  cette  incul-    (0  Archives  du  sé- 

,  ...  .  v  .  ...     minaire  de  Saint-Sul- 

pation  était  une  injurieuse  8c  grossière  calomnie  (i).  pice)  à  Paris.  Assem- 

Le  supérieur  de  la  mission  de  Saint-Lazare  à  Rome  8c  les  biées  des  io  janv.  & 

autres  prêtres  Français  de  cette  maison  qui  connaissaient  11  feuler  l661, 
personnellement  M.  de  Queylus,  rendirent  de  leur  côté 
les  plus  honorables  témoignages  à  son  zèle  pour  la  défense 
de  la  doctrine  catholique  8c  la  sanctification  de  l'Ordre  sa- 
cerdotal. Enfin  sur  ces  entrefaites  on  remit  au  Souverain 
Pontife  des  lettres  du  duc  de  Longueville,  où  ce  prince 

parlait  avec  éloge  de  M.  de  Queylus  (2);  8c,  sur  toutes  ces  (2)  Archives  de  la 

assurances,  non-seulement  il  fut  traité  avec  les  égards  que  Propagande  à  Rome, 

,  .    .  ..ft,  ,.  1  vol.  America,  3,  Ca- 

mentaient  ses  travaux  pour  1  bghse ,  mais  il  ne  douta  pas,  nada>  256,ioL  i. 
-après  le  bon  accueil  qu'il  reçut,  que  le  Souverain  Pontife 
ne  fût  disposé  à  lui  accorder  quelques  faveurs  particu- 
lières pour  le  séminaire  de  Saint-Sulpice  (3)  8c  spécia-  (3)  Archives  du  se'- 
lement  l'érection  canonique  d'une  Cure  à  Montréal.  M.  de  minaire  de  samt-Sui- 

1  ■  pice,  a  Pans.  Assem- 

Queylus  s'entretint,  avec  les  officiers  de  la  Propagande,  biéedu  n  fév.  1661. 
du  différend  qui  exiftait  entre  le  vicaire  apoftolique 
8c  l'archevêque  de  Rouen;  8c  il  paraît  qu'un  des 
motifs  de  son  voyage  était  d'y  mettre  un. terme  par  le  dé- 
siftement  de  l'archevêque,  moyennant  quelques  condi- 
tions. Du  moins  le  secrétaire  de  la  Propagande  écrivait-il  : 
«  M.  l'abbé  de  Queylus  s'eft  borné  à  demander  pour 
«  l'archevêque  quelques  satisfactions  très-modérées  8c  en 


480    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(0  Archives  de  la  «  grande  partie  raisonnables.  Je  référai  le  tout  à  Sa  Sain- 

Propagande^  Lettre  ()  tet^  ^  orcjonna  $en  écrire  au  nonce  de  France  pour 

foi.  ?5, 36.  «  l'en  informer  (1).  » 
vu. 

bulles  pour  la  cure        Quant  à  l'érection  de  la  cure,  M.  de  Queylus  se  pré- 

DE    VILLEMAR1E,  OB-  ,     ,       f^.     ,  ,       -,  .  A  .    ,  ,  ,„  . 

tenues  a  rome.      senta  a  la  Datene,  ou  devaient  être  traitées  les  affaires 
de  la  nature  de  celle  qu'il  sollicitait,  &  obtint  sans  peine 
l'objet  de  sa  demande.  Par  une  Bulle  donnée  au  mois  de 
décembre  de  cette  même  année   1660,  le  Pape  Alexan- 
dre VII  accorda  à  M.  de  Bretonvilliers ,  co-seigneur  de 
Montréal,  la  faculté  d'ériger  dans  cette  île,  pour  l'avan- 
tage des  fidèles  du  lieu,  une  église  paroissiale,  dont  le  curé 
serait  inftitué  par  le  Saint-Siège  apofïolique,  &  présenté  par 
Propagande!"  Lettre  Jes  supérieurs  du  séminaire  de  Saint-Sulpice  de  Paris  (2). 
du  24  août  1663,  Mais,  dans  les  circonftances  où  l'on  se  trouvait  alors,  ces 
fo1'  V  2'  Bulles  devaient  donner  lieu  à  de  nouveaux  démêlés  à 

cause  d'une  autre  clause  particulière  dont  nous  allons 
parler.  On  a  vu  que,  par  l'une  de  ses  lettres  de  cachet,  le 
roi  avait  défendu  tout  exercice  de  la  juridiction  de  l'ar- 
chevêque de  Rouen  dans  le  Canada,  jusqu'à  ce  que  le 
Pape  eût  déclaré  si  ce  Prélat  était  fondé  ou  non,  en  préten- 
(3)  Archives  de l'ar-  dant  que  ce  pays  fût  de  son  diocèse  (3);  &,  à  ne  juger 
LeWes^du6  i^mai  de  cette  contestation  que  par  les  actes  publics  de  la  Cour 
i65g.  Reg.  a,  p.  %Ï2.  de  Rome  &  de  celle  de  France,  antérieurs  à  ce  voyage  de 
M.  de  Queylus  à  Rome,  on  pouvait  à  certains  égards  la 
considérer  comme  non  décidée  encore;  puisque,  d'une 
part,  le  Pape,  dans  sa  Bulle  d'inftitution  de  Vicaire  apos- 
tolique, avait  supposé  que  Québec  fût  dépendant  du  dio- 
cèse de  Rouen;  &  que,  de  l'autre,  conformément  à  cette 
clause,  le  roi  avait  déclaré  dans  ses  lettres  patentes,  que 
la  juridiction  du  Vicaire  apofiolique  n'empêcherait  pas 
celle  de  l'archevêque.  Or,  dans  l'attente  où  étaient  alors  les 
esprits,  les  Bulles  accordées  à  M.  de  Queylus  pouvaient 
être  regardées  comme  une  confirmation  officielle  des 
droits  prétendus  par  l'archevêque.  Car,  bien  que  M.  de 
Laval  eût  supplié  la  Cour  Romaine,  le  i3  juin  de  cette 
année,  de  n'accorder  aucune  lettre  qui  pût  favoriser  les 


BULLES  POUR  LA  CURE   DE  VILLEMARIE.    1 66 1 .      48 1 


RANCES  DE  L  ARCHE- 
VÊQUE DE  ROUEN. 


prétentions  de  ce  Prélat  (*),  toutefois  les  Bulles  dont  nous 

parlons  chargeaientper  sonnellement  l'archevêque  de  Rouen 

de  s'assurer  de  la  solidité  des  biens-fonds  assignés  pour 

la  dotation  de  la  Cure  (i);  &  rien  n'était  plus  propre  que  p^^^Amï 

cette  clause  à  faire  croire  que  le  différend  avait  été  jugé  rieà,3,  Canada,  i56, 

par  le  Pape  en  faveur  de  ce  Prélat.  foL  r" 

VIII. 

D'abord  le  nonce  Piccolomini,  qui  avait  pris  si  lort  à  le  nonce  ne  fait 
cœur  l'indépendance  du  Vicaire  apoftolique,  ne  fit  rien  J^^™* 
pour  mettre  obffacle  à  l'exécution  de  ces  Bulles ,  quoi-    lèvent  les  espé- 
qu'elles  portassent  que  la  Cure  devait  être  érigée  de  son 
consentement.  Déjà  avant  leur  expédition,  M.  de  Laval, 
craignant  sans  doute  que  les  Associés  de  Montréal,  comme 
seigneurs  de  cette  île,  ne  prétendissent  être  patrons  de  la 
Cure  ou  n'en  obtinssent  à  Rome  le  patronage,  avait  eu  soin 
d'écrire  au  nonce,  pour  le  prier  sans  doute  de  détourner  le 
Pape  de  le  leur  accorder.  Du  moins  le  nonce  lui  avait  répon- 
du :  «  Pour  que  le  Souverain  Pontife  comprenne  mieux  les 
dommages  que  pourrait  vous  causer  ce  prétendu  droit  de 
patronage,  écrivez  vous-même  à  Sa  Sainteté  (2).  »  Cepen-    (2)  Archives  du  sé- 
dant,  quand  il  eut  connaissance  des  Bulles,  le  nonce  n'y  fit  binaire  de  Québec. 

T1      n  ....  Lettre  autographe  du 

aucune  opposition.  11  elt  vrai  qu  il  se  montra  assez  nonce,  du  14  janvier 

mécontent  de  ce  qu'on  les  eût  expédiées  sans  sa  participa-  lC6u 

tion,  ni  même  sans  l'en  informer  :  ce  qui  fut  cause  que 

M.  de  Bretonvilliers  &  ses  confrères  résolurent  d'en  mettre 

les  originaux  sous  ses  yeux  (3)  ;  mais  nous  ne  voyons  pas  (3)  Archives  du  sé- 

que  le  nonce  ait  rien  fait  alors  pour  s'y  opposer.  Au  mois  minan-edeSamt-Sui- 

*•  .  n       i  Plce>    assemblée  du 

de  janvier  1661,  ignorant  encore  que  M.  de  Queylus  fût  rer  juillet  1661. 
allé  à  Rome,  il  rappelait  dans  une  lettre  au  cardinal  préfet 
de  la  Propagande  les  troubles  qui  avaient  eu  lieu  précé- 
demment, comme  aussi  le  retour  de  M.  de  Queylus  du 
Canada  par  l'ordre  de  la  reine  &  la  défense  d'y  retourner; 


/*«    t.                     1     n     -n  r,  •    •         j                         'a  U)  Archives  de  la 

(  j  «  Precor  atque  obteltor  îlluitnssimas  dominationes  veitras,  ut  propagande  épift.  ad 

ne  velint  ullas  litteras  ullo  praetextu,  cuiquam  concedere  quibus  uti  g.  Conçreçationem  , 

posset  ad  deftruclionem  hujus  Ecclesire  (4).  s  i3  junii  16O0. 

tome  11.  3i 


482  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMr.  DE  MONTRÉAL. 


(1)  Archives  de  la 
Propagande,  volume 
America,  3,  Canada, 
256,  fol.  22. 


(2)  Ibid.  Lettre  du 
20  janvier  1 C67. 


(3)  Archives  du  sé- 
minaire de  Saint-Sul- 
pice,  assemblée  du 
)  7  mai  1660. 

(4)  Archives  de  la 
Propagande,  ibid.,  let- 
tre du  22  ocl.  1661, 
au  Pape,  fol.  3 3  verso. 


il  ajoutait  cependant  que  des  personnes  de  bien  pensaient 
que  toutes  ces  mesures  sévères  étaient  l'effet  d'une  intri- 
gue; &  sans  se  prononcer  lui-même  là-dessus,  il  concluait 
que  le  Pape  ordonnerait  ce  qu'il  jugerait  plus  utile  au  bien 
du  service  de  Dieu  (1).  Lorsque  le  nonce  eut  connais- 
sance des  Bulles,  jugea-t-il  que  l'érection  de  cette  Cure 
était  un  moyen  d'accommodement  ménagé  par  le  Saint- 
Siège?  c'eft  ce  que  nous  ne  pouvons  assurer.  Au  moins 
il  eft  certain  que,  dans  une  lettre  qu'il  écrivit  de  Ravenne 
au  secrétaire  de  la  Propagande  quelques  années  après,  & 
dans  laquelle  il  rappelait  cette  affaire,  non-seulement  il 
ne  donnait  aucun  blâme  à  M.  de  Queylus,  qu'il  savait 
être  allé  à  Montréal  à  l'occasion  de  la  Cure,  mais  il  faisait, 
au  contraire,  l'éloge  de  son  zèle  &  de  son  désintéresse- 
ment. «  Les  Bulles  pour  l'érection  de  cette  Cure,  dit-il, 
«  furent  expédiées  en  faveur  de  monsieur  l'abbé  de  Quey- 
«  lus,  très-digne  prêtre  du  Séminaire  de  Saint-Sulpice,  qui, 
«  outre  l'emploi  de  ses  fatigues  dans  cette  sainte  œuvre, 
«  y  appliquait  les  revenus  dont  il  était  pourvu  très-abon- 
«  damment  (2).  »  Mais  l'archevêque  de  Rouen,  si  inté- 
ressé dans  cette  affaire,  conclut  des  bulles  de  M.  de 
Queylus,  dès  qu'il  en  eut  connaissance,  que  le  Saint-Siège 
avait  jugé  le  différend  en  sa  faveur.  Depuis  quelque  temps 
il  était  assez  indifférent  sur  l'article  de  sa  juridiction  en 
Canada,  &  la  soutenait  assez  faiblement  (3).  Dès  ce  mo- 
ment il  se  considéra  comme  établi  Ordinaire  de  ce  pays 
par  les  Bulles  apoftoliques,  &  délégua  en  cette  qualité 
d'Ordinaire,  par  un  écrit  particulier,  M.  de  Laval  lui- 
même,  pour  qu'il  mît  en  possession  de  la  Cure  M.  de 
Queylus  (4). 


IX. 

M.  DE  QUEYLUS  PART  Cependant  les  Associés  de  Montréal ,  voyant  qu'il 
>A'N0~  avait  obtenu  l'érection  de  ce  bénéfice,  voulurent  qu'il 
partît  immédiatement  pour  le  Canada.  Ils  jugèrent  que 
la  lettre  de  cachet  qui  lui  en  avait  interdit  l'entrée,  ne  de- 
vait pas  l'empêcher  de  mettre  à  exécution  la  commission 
du  Saint-Siège,  ni  qu'eux-mêmes,  en  favorisant  son  dé- 


POUR  LE  CANADA 
NOBSTANT  SA  LETTRE 
DE  CACHET. 


ABUS  DES  LETTRES  DE   CACHET.    1 66 1  . 


483 


part,  manquassent  de  respect  pour  la  volonté  formelle  du 
roi,  puisque,  d'après  le  contenu  des  Bulles,  le  motif  de  sa 
défense  n'exiffait  plus,  &  que  d'ailleurs  les  lettres  de  ca- 
chet n'étaient  pas  toujours  alors  une  marque  des  ordres 
intimés  par  l'autorité  royale. 

On  sait,  en  effet,  que  l'usage  de  ces  lettres,  accordées 
par  les  officiers  du  Roi,  &  souvent  à  son  insu,  donnait 
lieu  à  des  abus  qui  tournaient  au  mépris  de  son  autorité. 
Par  ces  lettres,  signées  quelquefois  en  blanc,  on  ordonnait 
ou  l'on  défendait,  au  nom  du  Roi,  tout  ce  qu'on  voulait  (*)  ; 
8c  ce  qu'il  y  avait  de  plus  étrange,  c'efl  qu'il  n'était  pas  rare 
de  voir  dans  la  même  affaire  les  parties  opposées  produire, 
chacune  de  son  côté,  des  lettres  contradictoires,  qu'elles 
s'étaient  procurées  par  intrigue.  Nous  avons  raconté  que 
des  lettres  de  cachet  du  u  mai  1659  avaient  ordonné  la 
continuation  de  l'exercice  de  la  juridiction  de  l'archevêque 
de  Rouen  en  Canada,  &  que  d'autres  lettres,  du  14  du 
même  mois,  ordonnaient  le  contraire.  Aussi,  trois  ans 
après  l'époque  où  nous  sommes  parvenus,  c'elf-à-dire 
en  1664,  le  Roi,  qui  commençait  à  prendre  connaissance 
des  affaires  par  lui-même,  défendit-il  à  ses  officiers  d'ac- 
corder aucune  de  ces  sortes  de  lettres  sans  un  ordre  exprès 
de  sa  part.  Ecrivant  au  duc  de  Créquy,  son  ambassadeur 
à  Rome,  &  lui  parlant  entre  autres  choses  de  l'érection  du 
siège  de  Québec,  il  ajoutait  :  «  Comme  il  ne  s'expédie 
«  plus,  en  quelque  manière  que  ce  soit,  aucune  lettre  de 
«  cachet  que  par  mon  ordre,  &  avec  une  entière  con- 
«  naissance  de  cause,  je  désire  que  vous  y  ayez  le 
«  même  égard  qu'aux  lettres  que  je  vous  écris;  &  vous 


(*)  Ainsi  M.  de  Bretonvilliers  reçut  une  de  ces  lettres  qui  l'obli- 
geait *de  recevoir  au  Séminaire  de  Saint-Sulpice  deux  Capucins  sortis 

de  leur  Ordre,  comme  si  cette  maison  eût  été  une  prison  pour  renfer-  ,„'.,_. 

.                                                                      ...(!]  Archives  du  se- 
mer les  Religieux  apoftats.Tous  les  directeurs  du  Séminaire,  quoique  mjnajre  ^e  Saint-Sul- 

pleins  de  respect  envers  le  monarque ,  s'opposèrent  unanimement  piCC)  ^  Paris.  Assem- 

à  l'exécution  de  cet  ordre  prétendu,  qui  en  effet  n'eut  aucune  suite  (i).  ble'e  du  29  août  1664. 


484  IIe  PARTIE.  LES  CENT.  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


«  ne  courrez  pas  risque,  comme  il  eft  arrivé  ci-devant 
«  à  d'autres,  de  recevoir  deux  ordres  contraires  dans  une 

(0  Archives  du  mi-  ((  même  affaire  (1).  » 

niftère  des  affaires 
étrangères    à  Paris. 

Rome,  1661.  Lettre  Pour  tous  ces  motifs,  les  Associés  de  Montréal  jugèrent 
quy,  du  ivôa^ieL"  clue>  nonobftant  la  lettre  de  cachet  du  27  février  1660, 
pièce  123.  M.  de  Queylus  pouvait  repasser  en  Canada;  &  en  consé- 

quence il  se  rendit  au  lieu  de  rembarquement.  Les  person- 
nes qui  prenaient  en  France  le  soin  des  affaires  de  M.  de 
Laval,  ayant  eu  connaissance  de  son  dessein,  ne  man- 
quèrent pas  de  lui  signifier  de  nouveau,  avant  qu'il  mon- 
(2)  Archives  de  Par-  tât  sur  le  navire,  la  lettre  de  cachet  obtenue  contre  lui (2). 
chevêche  de  Québec,  \\  partit  néanmoins  &  arriva  incognito  (3)  à  Québec, 

registre  A,  page  141.    .     _        A       r  r  111  1  ^    u  *  1 

(3jrMoire  du  Mont         aout  l^l>  Par  *a  chaloupe  du  nomme  Maheu,  qui 
réai,  de  1660  à  1661.  revenait  de  fîle  Percée  (4);  &  au  lieu  d'aller  directement 
(4)  Journal  des  jé-  à  Villemarie ,  il  voulut  saluer  auparavant  M.  de  Laval, 
&  lui  faire  part  du  sujet  de  son  voyage. 


suiles,  3  août  1 66 1. 


XI. 

m.  de  laval  s'oppose        Depuis  que  ce  dernier  était  en  Canada,  il  n'avait  reçu 
a  l  érection  de  la  aucune  lettre  de  Rome  en  réponse  à  celles  qu'il  y  avait 

CURE  ,  ET  VEUT  RETE-  r  .  , 

N1R  M.  DE  QUEYLUS  A  adressées  (5);  cependant  ses  agents  résidant  en  France 
québec.  venaient  de  lui  donner  connaissance  des  Bulles  dont 

Propag^nde^vôfume  M"  de  Queylus  était  le  porteur,  en  ajoutant  qu'elles 
America,  3,  Canada,  avaient  été  obtenues  par  surprise.  M.  de  Laval  en  jugea 
206,  foi.  26.  ajnsj  lui-même,  quoique  pourtant  il  n'eût  pas  de  certitude 

à  cet  égard.  Aussi,  pour  s'en  assurer,  écrivit-il  au  Pape  le 
22  octobre  suivant  :  «  Je  prie  Votre  Sainteté  de  me  faire 
«  connaître  quelle  eft  au  vrai  sa  volonté  sur  cette  contes- 
«  tation,  &  je  me  soumettrai  à  tout  ce  qu'elle  aura  fta- 
tué  (*);  »  néanmoins,  à  l'arrivée  de  M.  de  Queylus,  il  se 
prononça  contre  les  Bulles  ;  &,  voyant  que  l'archevêque 
de  Rouen,  par  le  mandat  qu'il  lui  avait  envoyé,  se  con- 


(*)  «  Sed  aliundè  ad  me  rescriptum  fuit  subreptitias  esse  lias  lit- 

'•"Archi  ^    1       teras  Romaeohtentas  a  D.  abbate  de  Queylus.  Rogo  itaque  Sanclitatem 

r,  rC.11VwS.  &r  ,a  veftram,  ut  abs  te  rite  intelligam  quœ  sit  mens  tua  super  ea  conten- 
Propagande,  ibid.,fc\    .  '     .  ,     .,  ,  „  ?     ■?    ,  /C\ 

33  verso  3  tionê...  quidquid  deraum  ltatuerit,  obsequens  ero  (6).  » 


M.   DE  QUEYLUS  A  QUÉBEC.     1 66 1  . 


485 


a 


sidérait  comme  l'Ordinaire  du  Canada,  établi  par  le  Saint- 
Siège,  il  conclut  que  ces  Bulles  réservaient  à  ce  Prélat  la 
promotion  du  curé  6c  refusa  absolument  d'y  donner  suite, 
ce  qui  devait  rendre  &  rendit  en  effet  inutile  le  voyage  de 
M.  de  Queylus.  Dans  ce  refus  conseillé  par  la  prudence 
pour  prendre  du  temps,  on  ne  peut  qu'approuver  la 
réserve  du  Vicaire  apoflolique,  &  avec  d'autant  plus  de 
raison  que,  de  fait,  M.  de  Queylus,  après  avoir  obtenu  de 
la  Daterie  l'érection  de  la  Cure,  était  parti  de  Rome  sans 
en  informer  la  Propagande,  qui  trois  mois  après  s'était 
pourvue  à  la  Daterie  pour  s'y  opposer,  quoique  trop 
tard  (i).  Mais  ce  qui  eft  plus  difficile  à  expliquer  dans  le    (0  Archives  de 

xr-  n    »•  i/i  «i  tît     j     s>.      '  i        Propagande.  Volume 

Vicaire  apoltolique,  c  elt  que,  sachant  que  M.  de  Queylus  America,  3,  Canada, 
avait  dessein  d'aller  à  Villemarie,  non  plus  pour  y  prendre  lettredu^août  i663, 
possession  de  la  Cure,  puisqu'il  lui  refusait  son  concours,  fol'  ^"36, 
mais  uniquement  pour  y  revoir  ses  confrères  &  les 
hommes  qu'il  y  avait  envoyés  de  France,  dont  il  était  le 
soutien,  M.  de  Laval  ait  fait  toute  sorte  d'efforts  pour 
le  retenir  à  Québec  jusqu'après  l'arrivée  des  premiers  na- 
vires qu'on  attendait.  M.  de  Queylus  comprit  que  ce  délai 
n'était  qu'un  prétexte  pour  le  renvoyer  immédiatement 
en  France,  si  les  vaisseaux  apportaient  quelque  nouvelle 
lettre  de  cachet  qu'on  aurait  obtenue  contre  lui.  Il  repré- 
senta donc  à  M.  de  Laval  que  sa  demande  lui  paraissait 
être  trop  sévère;  &  M.  d'Argenson,  de  son  côté,  fit  à 
l'évêque  les  mêmes  représentations.  Néanmoins,  dès  le 
lendemain,  ce  Prélat  défendit  par  lettre  à  M.  de  Queylus, 
sous  peine  de  désobéissance,  de  sortir  de  Québec  (*)  (2);     [^Archives de l'ar- 

x  >  '  N  '/  v         chevêche  do  Québec. 

  Défense  à   M.  l'abbé 

c    ,  ,    .  de  Queylus  d'aller  au 

(*)  Sa  lettre  était  conçue  en  ces  termes  :  _  Montréai,4aoûti66r, 
«  Jugeant  que  votre  présence  au  Montréal,  avant  la  venue  des  registre  A,  page  140. 
«  premiers  navires  qui  doivent  arriver  de  France  dans  peu  de  jours, 
«  serait  nuisible  au  bien  de  notre  Eglise;  &  que, nonobstant  la  prière 
«  que  nous  vous  avons  faite  de  n'y  pas  aller,  vous  êtes  néanmoins 
«  dans  le  dessein  d'y  monter  au  plus  tôt  :  nous  vous  faisons  défense, 
«  sous  peine  de  désobéissance,  de  quitter  cette  habitation  de  Québec; 
«  &  afin  que  vous  n'en  prétendiez  cause  d'ignorance,  nous  mandons 
«  au  premier  clerc,  ou  prêtre,  de  vous  signifier  notre  présente  ordon- 
ne nance.  » 


486  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


XII. 

NOUVEAUX  EFFORTS  DE 
M.  DE  LAVAL  POUR 
RETENIR  M.  DE  OUEY- 
LUS  A  QUÉBEC. 


&  comme  il  craignait  qu'il  ne  partît,  malgré  la  défense 
qu'il  venait  de  lui  faire,  il  écrivit,  le  même  jour  4  août,  à 
M.  d'Argenson,  pour  requérir  main-forte  contre  lui,  s  il 
passait  outre  (*),  alléguant  pour  motif  la  lettre  de  cachet 
qui  lui  avait  défendu  précédemment  d'aller  en  Canada.  Ce 
Gouverneur,  qui  eftimait  M.  de  Queylus,  s'était  porté 
malgré  lui  à  l'exécution  des  ordres  donnés  en  1659,  pour 
le  conduire  sous  escorte  de  Villemarie  à  Québec  ;  il  alla 
donc  à  l'inftant  trouver  l'évêque,  pour  lui  représenter  de 
nouveau  la  rigueur  d'une  telle  mesure ,  &  s'excusa  d'y 
donner  lui-même  les  mains. 

Toutes  ces  représentations  n'empêchèrent  pas  M.  de 
Laval  d'écrire,  le  lendemain,  au  Gouverneur  une  deuxième 
lettre,  pour  le  presser  de  nouveau,  en  ajoutant  que  les  inté- 
rêts des  Majeftés  divine  &  humaine  lui  faisaient  une  obli- 
gation de  conscience  de  lui  donner  main-forte  (**).I1  allé- 
guait pour  motif  de  ses  inftances  que,  par  le  passé,  M.  de 
Queylus  avait  été  la  cause  de  beaucoup  de  désordres  dans 
l'Église  du  Canada,  sans  spécifier  pourtant  en  quoi 
auraient  consifté  ces  désordres.  Dans  le  journal  privé  des 


(*)  Lettre  de  M.  de  Laval  à  M.  d'Argenson,  du  4  août  1661  : 
«  Jugeant  nuisible  au  bien  de  notre  Eglise  que  M.  l'abbé  de 
«  Queylus  monte  au  Montréal  avant  la  venue  des  premiers  vaisseaux, 
«  &  ne  l'ayant  pas  vu  dans  la  disposition  de  nous  rendre  l'obéissance 
«  qu'il  nous  doit,  je  me  suis  trouvé  obligé  de  lui  signifier  mes  dé- 
«  fenses  de  quitter  l'habitation  de  Québec,  pour  l'exécution  desquelles, 
«  au  cas  qu'il  ne  veuille  s'y  soumettre,  nous  vous  prions  de  tenir  la 
«  main,  selon  les  ordres  que  vous  en  avez  du  Roi.  J'attends  de  vous 
(1)  Archives  de  Tar-  «  cette  grâce  (i).» 
chevêché  de  Québec. 

(**)  Voici  cette  lettre  : 

«  Je  vous  ai  prié,  par  lettre  &  de  vive  voix,  lorsque  hier  vous 
«  prîtes  la  peine  de  venir  ici,  de  tenir  la  main  aux  défenses  que 
«  nous  avons  été  obligé  de  faire  à  M.  l'abbé  de  Queylus  de  monter  au 
«  Montréal  jusqu'à  la  venue  des  premiers  vaisseaux.  J'ai  cru  qu'il 
«  était  de  notre  obligation  de  vous  supplier,  pour  une  troisième  fois, 
«  de  considérer  qu'il  ne  se  peut  rien  de  plus  clair,  ni  de  plus  exprès 
«  que  les  ordres  que  vous  avez  du  Roi,  lesquels  nous  lûmes  hier  en- 


Défense  à  M.  l'abbé 
de  Queylus  d'aller  au 
Montréal.  4  août  1661, 
regiftre  A,  p.  140. 


M.   DE  QUEYLUS  A  QUÉBEC.    1 66 1  . 


487 


Jésuites,  où  ces  Pères  n'étaient  point  obligés  de  garder 
aucune  réserve  à  l'égard  de  ce  dernier,  il  n'en  eft  pas  fait 
non  plus  mention,  quoiqu'on  y  entre  dans  beaucoup  de 
détails  sur  M.  de  Queylus,  8c  que  même  ces  détails 
soient  racontés  avec  tout  le  laisser-aller  de  notes  particu- 
lières qu'on  n'écrit  que  pour  soi,  &  où  il  n'y  a  pas  toujours 
assez  de  mesure  dans  la  forme.  Peut-être  M.  de  Laval 
voulait-il  rappeler  les  sujets  d'accusation  contre  M.  de 
Queylus  rapportés  déjà  sous  l'année  i65c),  plutôt  que  l'im- 
putation de  Jansénisme  faite  apparemment  à  M.  de  Queylus, 
en  Canada,  alors  que  les  prêtres  de  Saint-Sulpice  y  étaient 
à  peine  connus.  Du  moins  eft-il  certain  que,  si  l'on  porta 
cette  calomnie  à  Rome,  on  s'efforça  aussi  de  la  répandre 
en  Canada,  jusque-là  qu'un  prédicateur  très-ardent,  trompé 
sans  doute  par  ces  bruits,  accusa,  dans  la  chaire  desTrois- 
Rivières,  ces  ecclésiaftiques  &  M.  de  Bretonvilliers,  leur 
supérieur,  d'être  Janséniftes,  leur  donnant  même  unequa- 


«  semble,  qui  vous  obligent  de  nous  donner  le  secours  qui  nous  eft 
«  nécessaire  pour  la  conduite  de  notre  Église,  en  quoi  consifte  imi- 
te quement  votre  charge. 

«  Voici,  de  plus,  des  ordres  poftérieurs  du  Roi,  donnés  à  Aix, 
«  du  14  mars  1660,  qui  vous  doivent  assurer  des  intentions  de  Sa 
«  Majefté  sur  ce  sujet.  Vous  ne  pouvez  non  plus  les  ignorer  touchant 
«  la  personne  de  M.  de  Queylus,  vous  ayant  fait  voir  &  lu  les  défenses 
«  expresses  qu'Elle  lui  a  faites  de  retourner  en  Canada,  même  de 
«  sortir  de  son  royaume,  données  à  Aix,  du  27  février  1660. 

«  En  vérité,  monsieur,  il  me  semble,  devant  Dieu,  que  tout  cela 
1  «  eft  plus  que  suffisant  pour  vous  obliger  à  m'accorder  l'aide  que  je 
«  vous  demande,  ne  s'agissant  que  de  l'exécution  d'un  ordre,  le  plus 
«  doux,  quoiqu'il  ne  vous  semble  pas  tel,  ni  à  M.  de  Queylus,  qui 
«  puisse  être  porté  par  un  évêque  envers  un  ecclésiaftique  qui,  ayant, 
«  par  le  passé,  été  la  cause  de  beaucoup  de  désordres  en  notre  Église, 
«  part  de  France  contre  la  volonté  du  Roi,  signifiée  même  au  port  de 
«  mer,  &  contre  celle  des  personnes  qui  ont  le  soin  de  nos  affaires 
«  spirituelles,  comme  j'en  suis  assuré  par  les  lettres  que  j'ai  reçues  de 
«  France  depuis  hier.  Je  veux  donc  croire  que  les  intérêts  des  Ma- 
«  jeftés  divine  &  humaine  joints  ensemble  auront  quelque  pouvoir  (1)  Archives  de  l'ar- 
«  sur  votre  esprit,  &  que  j'obtiendrai  ce  que  je  vous  demande  en  chevêché  de  Québec, 
«  toute  juftice  (1).  »  registre  A,  p.  141. 


488  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


( ()  Arch.  du  royau-  lifïcation  si  étrange  qu'on  n'ose  presque  pas  la  rapporter, 

™86  -"io  Mém"K'  car  11  les  aPPela  prêtres  de  TAntechrift  (1)  (*). 

xm.  '  .  *W* 

m.  de  queylus  part        Voyant  donc  que  M.  d'Argenson  lui  refusait  son 

pour  vi l--le marie,  appui,  M.  de  Laval  écrivit  le  même  jour,  5  août,  une 

PROCÉDURES  DE  M.  DE      j  ,  ,    ,  ,       ,       _  .  .  il       •!  i 

laval .  deuxième  lettre  a  M.  de  Queylus,  par  laquelle  il  le  menaça 

de  suspense,  en  lui  faisant,  par  cette  seule  lettre,  les  trois 
monitions  canoniques  usitées  en  pareil  cas  (**).  M.  de 
Queylus,  l'un  des  seigneurs  propriétaires  de  l'île  de  Mon- 
tréal, qui  y  possédait  d'ailleurs  en  propre  les  maisons  for- 
tifiées de  Saint-Gabriel  &  de  Sainte-Marie,  où  il  entretenait 
un  certain  nombre  d'hommes  pour  la  défense  du  pays,  ne 
jugea  pas  que  M.  de  Laval,  comme  revêtu  du  caractère 
épiscopal,  pût  l'empêcher  légitimement  de  se  rendre  dans 
ses  propriétés,  ni  même  qu'il  eût  ce  pouvoir  comme  Vi- 


(2)  Archives  de  la 
Propagande,  vol.  A  me- 
rica,  3,  Canada ,  2  56, 
fol.  299,  art.  24,  25. 


(*)  On  supposait  apparemment  que  ces  prétendus  janséniftes 
sulpiciens  devaient  résider  en  France;  car,  l'année  1660,  M.  de  Laval, 
dans  sa  relation  adressée  au  Souverain  Pontife  touchant  l'état  de 
l'Eglise  du  Canada,  déclarait  qu'il  n'y  avait  dans  ce  pays  ni  erreur 
dans  la  foi,  ni  abus  dans  l'exercice  du  culte  :  «  Romanum  ritum  hic 
«  omnes  sequuntur,  nequeerrores  ulli,  nulli  abusus  irrepserunt;  nul- 
«  lus  hic  error  in  fide,neque  abusus  ullusin  religionis  exercitio  (2).  » 

(**)  La  lettre  de  M .  de  Laval  eft  conçue  en  ces  termes  : 
«  Nous  étant  senti  obligé,  par  le  soin  que  Dieu  nous  a  donné  de 
«  cette  Eglise,  de  vous  faire  défense  expresse,  sous  peine  de  désobéis- 
se sance,  de  quitter  cette  habitation  de  Québec,  &  toutefois  ayant 
«  appris  de  divers  endroits  que,  nonobftant  toutes  nos  prières  & 
«  défenses,  vous  continuez,  avec  mépris  de  notre  autorité,  dans  le 
«  dessein  de  monter  au  plus  tôt  à  Montréal;  après  nous  être  servi  de 
«  tous  les  moyens  possibles  que  la  charité  &  le  devoir  de  notre  charge 
«  nous  ont  pu  fournir  pour  vous  réduire  à  votre  devoir,  nous  nous 
«  sommes  enfin  vu  contraint,  quoique  à  regret  &  contre  nos  inclina- 
«  tions,  vu  votre  obftination  dans  le  mépris  de  nos  ordres,  de  vous 
«  faire  itérative  défense  d'aller  à  Montréal  sans  notre  permission, 
«  sous  peine  de  suspension  des  fonctions  sacerdotales  encourue  par 
«  le  seul  fait.  C'eft  ce  que  nous  faisons  par  ces  présentes;  &  afin  que 
«  vous  n'en  prétendiez  cause  d'ignorance,  nous  mandons  au  premier 
«  clerc,  ou  prêtre,  de  vous  signifier  cette  ordonnance  pour  première, 
«  deuxième  &  troisième  fois,  à  cause  de  la  précipitation  que  vous 
«  apportez  pour  votre  départ.  » 


M.    DE   QUEYLUS  A  QUÉBEC.    1 66 1  ; 


48C) 


caire  apostolique,  après  l'accueil  que  lui-même  avait  reçu 
à  Rome.  Voyant  d'ailleurs  que  M.  d'Argenson,  convaincu 
de  l'abus  qu'on  faisait  alors  des  lettres  de  cachet ,  ne 
trouvait  pas  mauvais  qu'il  entreprît  ce  voyage  &  se  refu- 
sait absolument  à  y  mettre  obftacle,  quoique  représentant, 
dans  le  pays,  la  personne  du  Roi,  il  se  détermina  à  partir, 
malgré  le  danger  qu'il  devait  courir  de  la  part  des  Iroquois, 
en  remontant  le  fleuve  ;  8c  ce  fut  sans  doute  pour  éviter 
plus  sûrement  leur  rencontre  qu'il  s'embarqua  dans  la 
nuit  du  5  au  6.  A  peine  M.  de  Laval  eut-il  appris  son  départ 
que,  poussant  les  choses  à  la  dernière  rigueur,  il  lui  écrivit 
une  nouvelle  lettre,  le  6  août,  conçue  en  ces  termes  :  «  Et 
«  d'autant  que,  depuis  notre  ordonnance  portée,  nous 
«  avons  appris  que  non-seulement  vous  vous  disposiez  à 
«  partir  au  plus  tôt,  mais  encore  que,  le  jour  d'hier, 
«  5  août,  vous  vous  êtes  embarqué  de  nuit,  nous  vous 
«  réitérons  les  défenses  précédentes;  &,  au  cas  que  vous 
«  ne  retourniez  à  Québec  pour  y  recevoir  nos  ordres  &  y 
«  obéir,  nous  vous  déclarons  suspens  de  l'office  sacer- 
«  dotal  ,  peine  que  vous  encourez  si  vous  passez 
«  outre. 


xiv. 


PURETE  D  INTENTION  DE 
M.  DE  LAVAL  DANS  CES 


QUEYLUS  QUITTE  DE 
NOUVEAU  LE  CANADA. 


Si  Ton  ne  connaissait  la  piété  sincère  de  M.  de  Laval 
&  son  zèle  ardent  pour  les  intérêts  de  la  religion,  on  au-  procédures,  m.  de 
rait  lieu  d'être  étonné  que,  en  sa  qualité  de  Vicaire  apofto- 
lique,  il  eût  voulu  empêcher  M.  de  Queylus  d'aller  visiter 
la  colonie  de  Montréal,  dont  celui-ci  était  le  principal  sou- 
tien ;  &  qu'il  se  soit  servi  pour  cela  d'une  lettre  de  cachet, 
en  demandant,  même  avec  instance,  main  forte  contre  sa 
personne.  S'il  n'eût  pas  été  aussi  indifférent  à  sa  réputa- 
tion devant  les  hommes  que  l'a  montré  toute  la  suite  de 
sa  vie,  ces  mesures  outrées  &  violentes  eussent  pu  le  faire 
passer  pour  un  homme  ambitieux,  qui  n'eût  vu  dans  M.  de 
Queylus  qu'un  rival  proposé  par  le  clergé  de  France  pour 
être  évêque  du  Canada,  &  dont  la  présence  &  la  grande 
popularité  lui  auraient  fait  ombrage,  alors  surtout  que  lui- 
même  n'étant  que  simple  Vicaire  apoftolique  pouvait  être 


49O   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


révoqué  par  le  Pape  du  jour  au  lendemain  (*) .  Ces  ins- 
tances pour  presser  M.  d'Argenson  d'employer  la  force 
armée  montrent  donc  combien  ce  Prélat  fermait  les  yeux 
à  toutes  les  considérations  humaines  ,  lorsqu'il  était 
convaincu  qu'il  y  allait  de  son  devoir  &  de  la  gloire 
de  Dieu.  Il  eft  même  à  remarquer  que  la  chaloupe  qui 
avait  amené  M.  de  Queylus  à  Québec ,  le  3  du  mois  d'août, 
ayant  aussi  apporté  les  premières  nouvelles  du  rappel  de 
(0  Journal  des  Jé-  M.  d'Argenson  (1)  &  de  la  venue  de  son  successeur, 
rites,  3  août  1661.  M  du  B{)^  ^Avaugour,  refté  à  l'île  Percée  dans  ces  cir- 
constances ,  la  délicatesse  demandait,  ce  semble,  que 
M.  de  Laval  attendît  l'arrivée  du  nouveau  Gouverneur 
pour  requérir  ensuite  main-forte  contre  M.  de  Queylus, 
plutôt  que  de  presser  M.  d'Argenson,  quoiqu'il  s'y  refusât 
absolument,  de  terminer  son  gouvernement  par  une  arres- 
tation si  odieuse.  Dans  les  dispositions  où  était  M.  de  Laval, 
il  paraissait  impossible  que  M.  de  Queylus  pût  demeurer 
en  Canada  sans  donner  lieu  à  des  troubles  par  sa  présence  ; 
&  son  séjour  à  Villemarie  fut  d'assez  courte  durée.  Il  se 
trouvait  dans  ce  lieu  lorsque  M.  Lemaître,  l'un  de  ses 
ecclésiaftiques ,  y  fut  tué  par  les  Iroquois,  le  29  du  mois 


(2)  Archevêché  de 
Québec  >  regiftre  A , 
p.  23  1 . 


(3)  Archives  de  la 
Propagande.  Jbid,,îo\. 
3i,  104. 


(*)  Ce  fut  peut-être  pour  lui  donner  toute  assurance  de  conti- 
nuer le  bien  qu'il  faisait  en  Canada,  qu'on  lui  expédia  une  lettre  de 
cachet  du  i3  mars  1660,  avec  cette  promesse  :  «  J'ai  voulu  vous  dire, 
«  par  cette  lettre,  que  lorsqu'il  y  aura  lieu  de  faire  ériger  un  évéché 
«  audit  pays,  j'en  ferai  volontiers  inftance  à  notre  Saint-Père  le 
«  Pape  &  vous  nommerai  ensuite  à  Sa  Sainteté,  pour  en  être  pour- 
«  vu  (2).  »  Cette  même  promesse  lui  fut  réitérée  par  une  lettre  de  la 
Reine  Mère,  du  23  avril  1662;  &  comme  la  lettre  du  i3  mars  était 
une  promesse  que  le  monarque  lui  faisait  du  futur  évêché  de  la 
Nouvelle-France,  on  eut  soin  de  la  faire  enregiftrer  à  Québec.  Enfin, 
à  l'occasion  de  nouvelles  inftances  pour  l'éreftion  du  siège  épiscopal, 
le  Roi  ayant  donné  pour  cela  l'abbaye  de  Maubec  à  M.  de  Laval, 
le  14  décembre  1662,  il  le  nomma  par  le  brevet  de  cette  abbaye  pour 
être  le  premier  pourvu  par  le  Pape  de  l'évêché  de  Québec  (3).  Quoique 
l'érection  du  siège  n'ait  pas  eu  lieu  alors,  M.  de  Laval,  dès  ce  mo- 
ment prit  le  titre  d'évêque  nommé  par  le  Roi,  ce  qui,  du  côté  de  la 
Cour,  le  rendait  comme  inamovible  dans  le  gouvernement  spirituel 
du  pays. 


M.   DE  QUEYLUS  QUITTE  DE  NOUVEAU  LE  CANADA.    49 1 


d'août  de  cette  année  1661  ;  &  nous  voyons  encore  que  le 
22  du  mois  suivant,  il  donna,  de  concert  avec  MM.  Souart, 
Galinier,  Vignal  8:  d'Àllet,  2,5oo  livres  tournois'  à  confti- 
tution  de  rentes,  pour  favoriser  rétablissement  de  la 
famille  de  Sailly  à  Villemarie  ;  dans  fade  de  ce  jour,  il 
eft  qualifié  :  Supérieur  des  ecclésiastiques  associés  pour  la 
conversion  des  sauvages  (1).  Enfin  il  s'embarqua  à  Que-    (0  Greffe  de  Viiie- 

i      i  •  /  \  •       marie,  adle  de  Basset, 

bec  le  22  octobre  par  le  dernier  des  vaisseaux  (2);  mais,  du  2,  sept  l66l_ 
d'après  ce  que  rapporte  M.  de  Laval,  il  paraît  qu'une    (2)  Journal  des  jé- 
nouvelle  lettre  de  cachet  était  arrivée  de  France  pour  lui  sultes' 22  °a" 1661  ' 
ordonner  de  repartir  immédiatement,  &  que  le  nouveau 
Gouverneur  l'obligea  d'obéir  à  cet  ordre  (3).  (3)  Archives  de  la 

Propagande,  America 
3,  Canada,  256,f.  33. 

Après  les  éclats  qu'on  vient  de  voir,  on  comprend  xy. 
que  M.  de  Laval  ne  devait  garder  dans  ses  lettres  aucun     daterie  se  justifie 

"  ^,  ,  1     •         •  AUPRES  DU  ROI  ET  DU 

ménagement  a  1  égard  de  M.  de  Queylus.  11  se  plaignit 

NONCE  DE  LA  CONCES- 

d'abord  à  la  Cour  de  France  de  ce  que,  à  Rome,  on  lui  eût    SI0N  DES  bulles. 
accordé  l'érection  d'une  Cure  pour  Montréal,  ajoutant  que, 
si  elle  était  établie,  il  s'ensuivrait  un  schisme  &  la  ruine 
entière  de  l'Église  naissante  du  Canada;  &,  comme  le  roi, 
par  un  effet  de  son  zèle  ardent  pour  affermir  &  étendre  la 
foi  catholique  dans  ce  pays,  entrait  sincèrement  dans 
les  vues  de  M.  de  Laval  &  lui  accordait  toutes  ses  de- 
mandes (4)  (*),  ce  prince  fit  écrire  à  Rome  pour  se    (4)  Archives  de  la 
plaindre  de  la  concession  des  Bulles  ;  &,  de  son  côté,  le  l^deTwli^du  16 
nonce  en  fit  aussi  ses  plaintes  à  la  Daterie.  On  répondit  a°ût  1664,  Mid., foi. 
qu'on  les  avait  accordées  en  effet  à  M.  de  Queylus,  mais  58° 
sur  d'excellentes  atteffations  données  par  le  cardinal 
Bagni,  par  le  Supérieur  &  les  Prêtres  de  la  Mission  de 
Rome,  sans  parler  des  lettres  du  duc  de  Longueville; 
que,  dans  le  même  temps,  on  avait  fait  inftance  pour  ob- 
tenir aussi  l'érection  d'une  paroisse  dans  le  lieu  de  Québec, 


(*)  «  Verùm  quod  prascipuè  pium  régis  animum  tangit,  Eccle- 
siarum  noftrarum  cura  eft  &  amor;  hâc  de  causa  nihil  non  agit     ^  lbid  fo]  58 
rogatu  noftro  (5).  » 


492  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


en  faveur  de  M.  Gabriel  de  Peltel,  &  que,  par  défaut 
d'atteftations,  la  demande  n'avait  point  été  admise.  Que 
le  Roi  n'avait  donc  pas  sujet  de  se  plaindre,  puisque,  d'une 
part,  on  n'avait  exposé  à  la  Daterie  aucun  motif  contraire, 
que,  de  l'autre,  le  sujet  s'était  juftifié  pour  très-bon,  &  que 
l'érection  de  cette  Cure  devait  être  utile  au  service  de 
Dieu;  qu'enfin  on  ignorait  que  certaines  personnes  fussent 
opposées  à  l'abbé  de  Queylus.  Que,  quant  au  nonce,  il 
n'avait  pas  lieu  non  plus  d'être  surpris  qu'on  eût  expédié 
ces  Bulles,  puisqu'il  n'avait  donné  aucun  avis  à  la 
Daterie  sur  cette  matière;  8c  qu'enfin  la  Commission  lui 
(0  Archives  de  la  avait  été  envoyée  avec  cette  clause  :  que  la  paroisse  ne 
Propagande,*^., foi.  p0uvait  être  érigée  que  de  son  consentement  (i). 

XVI. 

MONTRÉAL ÉPROUVÉ  PAR  On  peut  se  rappeler  ici  qu'avant  rétablissement  de 

la  contradiction,  villemarie ,  le  P.  Vimont,  dans  sa  relation  de  1642, 

SEVERITE  DE  LA  COUR  '  '  '  ' 

CONTRE  CETTE  ŒU-  disait,  en  s'adressant  aux  Associés  de  Montréal,  résolus  de 
VRE-  mettre  la  main  à  cette  œuvre  :  «  Ces  Messieurs  me  per- 

«  mettront  de  leur  dire  que  les  desseins  qu'on  entreprend 
«  pour  la  gloire  de  Jésus-Chrift  en  ce  pays  se  conçoivent 
«  dans  les  dépenses  &  dans  les  peines,  se  poursuivent 
^Relation  de  104-   "  dans  ^es  contrariétés,  s'achèvent  dans  la  patience  (2)  ;  » 
p-  37.  &  jamais  prédiction  ne  fut  plus  exactement  vérifiée  que 

celle-ci.  On  a  vu  toutes  les  oppositions  que  l'Œuvre  de 
Montréal  eut  à  soutenir,  tant  du  côté  de  la  grande  Com- 
pagnie que  de  celui  de  la  plupart  des  Gouverneurs,  sans 
parler  encore  des  Iroquois  conjurés  pour  la  perdre.  Dieu 
voulut  qu'à  ces  contradictions  déjà  si  fâcheuses,  il  s'en 
joignît  d'autres,  plus  sensibles  encore,  qui  auraient  dû 
paralyser  le  zèle  des  Associés  pour  cette  Œuvre,  s'il 
n'eût  pris  sa  source  dans  les  plus  purs  motifs  de  la  foi.  La 
lutte  s'étant  engagée,  comme  on  l'a  vu,  au  sujet  de  la 
juridiction  spirituelle,  l'Œuvre  de  Montréal,  qu'on  crut 
pouvoir  être  favorable  aux  prétentions  de  l'archevêque  de 
Rouen,  devint  suspecte  au  Vicaire  apoftolique,  ainsi  que 
tous  ceux  qui  en  étaient  le  soutien;  d'où  il  arriva  que  la 
Cour,  à  qui  on  la  représentait  comme  un  obftacle  à  l'éta- 


S.-SULPICE  ACCUSÉ  AUPRÈS  DU   S. -SIÈGE.    l66o-l66l.  4g3 


SULPICE  ACCUSES  AU- 
PRÈS DE  SAINT-SIEGE. 


blissement  du  chriilianisme  en  Canada,  vit  elle-même 

cette  Œuvre  de  mauvais  œil,  8:  prit,  dans  un  temps,  des 

moyens  uniquement  propres  à  la  détruire.  Ainsi,  après  la 

première  expulsion  de  M.  de  Queylus  de  ce  pays,  elle  rit 

défense  au  Séminaire  de  Saint-Sulpice  de  Paris,  alors 

Tunique  soutien  de  Montréal,  d'y  envoyer  aucun  de  ses  (i)    (i)  Archives  de  la 

prêtres,  comme  si  les  membres  de  cette  Communauté  eus-  Proï*§and£  lettre  du 

r  _  .         .  -     .  nonce  au  Cardinal  & 

sent  été  des  ennemis  que  le  Saint-Siège  &  l'Eglise  Catho-  Préfet, 27 juillet  1660. 
lique  avaient  le  plus  à  craindre  dans  ce  pays.  Enfin,  une  Ibld-' fo1, 20, 
matière  d'épreuves  plus  rudes  encore,  qui  fut  pour  eux  une 
sorte  de  cruel  martyre  de  cœur,  c'eft  que  le  Vicaire  apos- 
tolique se  mit  à  les  représenter  dans  ses  lettres  à  la  Cour 
Romaine,  comme  des  hommes  suspects,  prêts  à  se  révolter 
contre  l'autorité  du  Saint-Siège. 

XVII. 

Il  écrivait  en  1 660  :  «  Il  y  a  à  Montréal  des  prêtres  les  prêtres  de  saint-- 
«  séculiers  que  l'abbé  de  Queylus  avait  amenés  avec  lui 
«  en  1657,  &  j'ai  nommé  pour  faire  les  fondions  de  curé, 
«  celui  d'entre  eux  que  j'ai  cru  plus  obéissant,  ou  moins 
«  opposé  que  les  autres  à  l'autorité  du  Saint-Siège,  en  ce 
«  qui  concerne  la  juridiction  prétendue  de  l'archevêque 
«  de  Rouen  (2).  Ils  sont  quatre  prêtres  avec  un  clerc,  tous    (2)  Archives  de  la 

1  ^-         vi  ■  ."  t  •"    '  r  jniA  Propagande;  relatio 

«  plus  portes  qu  il  ne  convient  en  faveur  de  1  archevêque,  mJio°nis  Canadien- 
«  8c  pas  assez  envers  le  siège  apoftolique;  parce  qu'ils  sis,  anno  1660,  art. 
«  ont  puisé  les  sentiments  de  l'abbé  de  Queylus  auxquels  31 '  lbld'' toL  I0' 
«  ils  sont  très-attachés  (3).  »  Au  sujet  des  Bulles  obtenues  n  (3)  lbid-> art- 
à  Rome  pour  l'érection  de  la  Cure  de  Montréal,  M.  de  Laval 
écrivait  au  Pape  :  «  Je  prie  Votre  Sainteté  de  me  faire  con- 
«  naître  qu'elle  eft  sa  volonté  touchant  la  juridiction  de 
«  l'archevêque  de  Rouen.  M.  l'abbé  de  Queylus,  venu  ici 
«  cette  année,  avec  la  qualité  de  vicaire  de  cet  arche- 
«  vêque,  a  voulu  nous  tromper  par  des  lettres  subrep- 
«  tices,  &  n'a  obéi  ni  à  nos  prières,  ni  à  nos  défenses 
«  réitérées.  Mais  il  a  reçu  l'ordre  du  Roi  de  retourner 

> 

«  incontinent  en  France,  pour  rendre  compte  de  sa  déso- 
«  béissance,  &  a  été  contraint  par  notre  Gouverneur  de 
«  se  conformer  aux  volontés  du  Roi.  Maintenant  je  crains 


fol.  12  verso. 


494    116  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Archives  de  la 
Propagande;  lettre  du 
22  octobre  1661,  fol. 
33  verso. 


(2 )  Ibid.,  lettre  du 
nonce  du  20  janvier 
1667. 

(3)  Ibid., vu0  kalend. 
novemb.  1 665, fol. 65. 

XVIII. 

DÉVOUEMENT  DES  PRÊ- 
TRES DE  SAINT-SUL- 
PICE  ENVERS  LE  SAINT- 
SIÈGE. 


(4)  Mémoires  du  P. 
d'Avrigny,  1720,  in- 
12,  t.  II,p.  418  &  suiv. 
année  166  3. 


que,  de  retour  en  France,  usant  de  tous  les  moyens, 
employant  de  nouveaux  artifices,  &  faisant  un  faux 
exposé  de  nos  affaires,  il  n'obtienne  de  la  Cour  Romaine 
quelque  pouvoir  qui  trouble  la  paix  de  notre  Eglise. 
Car  les  prêtres  qu'il  a  amenés  avec  lui  de  France,  & 
qui  habitent  Montréal ,  sont  animés  du  même  esprit 
de  désobéissance  &  de  division;  &  j'appréhende  avec 
raison  que  tous  ceux  qui,  dans  la  suite,  viendront  se 
joindre  à  eux,  du  Séminaire  de  Saint-Sulpice,  ne  soient 
dans  les  mêmes  dispositions.  S'il  eft  vrai  que  le  droit 
de  patronage  de  la  prétendue  paroisse  de  Montréal  ait 
été  accordé  au  Supérieur  de  ce  Séminaire,  &  le  droit 
d'y  pourvoir  à  l'archevêque  de  Rouen,  comme  on  dit 
qu'ils  l'ont  obtenu  par  lettres,  subreptices,  ce  serait 
élever  autel  contre  autel  dans  notre  Église  de  Canada; 
le  clergé  de  Montréal  devant  m' être  toujours  opposé,  à 
moi  Vicaire  apoftolique,  ou  à  un  autre  qui  me  succéde- 
rait un  jour  (1).  »  Il  était  naturel  que,  sur  de  telles 
appréhensions,  confirmées  par  les  lettres  de  la  Cour,  le 
Saint-Siège  entrât  en  défiance  ;  &  en  effet  il  donna  ordre 
au  nonce  d'empêcher  l'exécution  des  Bulles  accordées  à 
M.  de  Queylus,  de  peur  que,  sans  cela,  tout  le  fruit  de  la 
mission  du  Canada  ne  fût  perdu  (2);  &  l'on  fut  d'avis  de 
faire  savoir  à  cet  abbé ,  au  nom  de  la  Propagande,  ou  au 
nom  du  Souverain  Pontife,  qu'il  n'eût  à  s'attribuer  aucun 
droit  dans  la  colonie  de  Montréal  (3). 


La  juftice  &  la  vérité  nous  obligent  cependant 
d'ajouter  que  ceux  que  le  Vicaire  apoftolique  représen- 
tait comme  si  opposés  à  l'autorité  du  Saint-Siège,  étaient 
dans  des  sentiments  bien  différents.  Ils  le  montrèrent  avec 
assez  d'éclat  à'  l'occasion  des  mouvements  qui,  en  i663, 
agitèrent  le  Parlement  de  Paris  &  la  Sorbonne,  au  sujet 
de  l'infaillibilité  du  Pape  &  de  sa,  supériorité  sur  le  Concile 
général.  On  sait  que  le  Parlement  s'avisa  de  proscrire  ces 
deux  points  de  doctrine ,  par  un  arrêt  qu'il  ordonna 
même  à  la  Sorbonne  de  transcrire  dans  ses  regiftres  (4). 


JUSTIFICATION   DES  PRETRES  DE  S.-SULPICE.  1 66 1 .  4q5 

Les  prêtres  de  Saint-Sulpice  ne  pouvaient  demeurer  indif- 
férents ;  &  voici  ce  qu'on  lit  de  leurs  sentiments  à  l'égard 
du  Pape,  dans  le  journal  que  Colhert,  fort  engagé  dans 
ces  idées  parlementaires,  nous  a  laissé  sur  ces  débats  : 
«  Communautés  à  craindre  en  cette  occasion  :  celle  de 
«  Saint-Sulpice.  L'on  y  élève  à  la  vérité  des  ecclésias- 
«  tiques  dans  une  parfaite  régularité;  mais  on  assure  que 
«  tout  y  eft  extrême  pour  le  Pape.  Elle  eft  d'autant  plus 
«  considérable,  que  l'on  y  nourrit  plusieurs  personnes  de 
«  qualité,  &  qu'elle  s'intitule  le  séminaire  de  tout  le  clergé 
«  du  royaume,  où  elle  a  déjà  bien  des  maisons  qui  la 
«  reconnaissent  pour  leur  mère  8c  leur  maîtresse.  Tous 
s  les  Docteurs  de  Saint-Sulpice  déclamèrent  fort  contre  la 
«  harangue  de  M.  le  Subftitut  du  Procureur  général.  L'un 
«  d'eux,  M.  de  la  Barmondière,  fait  profession  du  zèle 
«  ardent  qui  anime  cette  vertueuse  Communauté;  mais 
«  ce  zèle,  un  peu  mal  réglé,  lui  fit  avancer,  en  pleine  Sor- 
«  bonne,  qu'il  ne  pensait  pas  qu'on  pût  consentir  l'enre- 
«  gifhrement  de  l'arrêt,  sans  un  véritable  péché  mortel. 
«  M.  Le  Blanc,  de  cette  Communauté,  de  la  même  force  & 
«  du  même  esprit,  dit  que  c'était  par  lâcheté,  &  par  crainte 
«  des  puissances  temporelles  qu'on  enregiltrait  cet  arrêt. 
«  Celui-ci,  qui  a  été  Huguenot,  haittout  ce  qu'ils  aiment,  & 
«  par  ce -principe,  &  par  celui  de  la  dévotion,  il  eft  tout 
«  porté  pour  Rome ,  avec  emportement;  il  ne  man- 
«  que  point  de  feu,  ni  de  capacité  (*),  &  eft  propre  à 
«  proposer  &  à  appuyer  pour  Rome  tout  ce  que  les  dévots 
«  voudront.  Le  Breton,  aussi  de  Saint-Sulpice,  fort 
«  homme  de  bien,  désintéressé  &  fort  zélé,  sachant  d'ail- 
«  leurs  bien  son  Saint  Thomas,  a  l'esprit  de  cette  Com- 
«  munauté.  M.  de  Poussé,  curé  de  Saint-Sulpice,  d'une 
«  ancienne  maison  de  Champagne,  froid,  &  de  sens, 
«  extraordinairement  dévot,  &  véritablement  sans  ambi- 


(*)  M.  Le  Blanc  composa  un  recueil  de  cantiques  Français  qu'on 
envoya  à  Villemarie,  &  qui  contribuèrent  à  exciter  &  à  nourrir  la 
piété  des  colons. 


4Ç)6    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Bibliothèque  im- 
périale, mss.  Colbert, 
i55,p.47,5i,7o,io5. 


XIX. 

m.  d'argenson  quitte 
son  gouvernement. 


(2)  Lettres  de  Marie 
de  l'Incarnation,  su- 
pra. 


(3)  Emplois  du 
vicomte  d'Argenson, 
lettre  au  comte  d'Ar 
genson  ,  4  novembre 
1660,  fol.  80. 

(4)  Archives  de  la 
Marine,  carton  :  Mé- 
moires généraux  sur  le 
Canada ,  mémoire  de 
Lachenaie,  p.  10,  11. 


«  tion;  allant  toujours  naïvement  au  bien  qu'il  voit;  il  eft 
«  enclin  à  Rome  par  principe  de  dévotion,  plus  que  par 
«  étude  ni  cabale,  &  eft  du  nombre  des  vingt-deux  doc- 
«  teurs  qui  ont  fait  des  proteftations  séditieuses  contre 
«  l'enregiltrement  du  premier  arrêt,  au  sujet  de  l'infailli- 
«  bilité  du  Pape  :  disant,  être  prêts  de  mourir  pour  le 
«  contenu  de  leurs  proteftations  »  (i).  Certainement  des 
hommes  de  ce  caractère,  représentés  ici  au  naturel,  ne 
pouvaient  inspirer  au  Saint-Siège  aucune  crainte  fondée  ; 
mais  il  était  dans  les  desseins  de  la  Providence  que  leur 
Œuvre  à  Villemarie  fût  éprouvée  par  la  contradiction , 
les  rebuts  &  les  mépris,  Dieui  se  plaisant  d'ordinaire  à 
marquer  de  ce  signe  les  Œuvres  dont  il  veut  être  reconnu 
Fauteur,  &  à  sanctifier  ses  inftruments  par  la  pureté  d'in- 
tention &  la  patience. 

Le  départ  de  M.  de  Queylus  pour  la  France  avait 
été  précédé  par  celui  de  M.  d'Argenson,  que  nous  rap- 
pellerons ici  en  peu  de  mots.  Il  n'eft  pas  évident  que  les 
infirmités  de  ce  Gouverneur  aient  été  le  véritable  motif  de 
son  départ,  quoiqu'il  l'ait  allégué  lui-même  dans  ses  lettres. 
Après  qu'on  eut  fait  à  Québec  une  sorte  de  réjouissance 
publique  au  sujet  de  la  nouvelle  qu'on  y  reçut  de  sa  con- 
tinuation pour  trois  ans  (2) ,  il  fut  assez  •  étonné  de  ne 
pas  recevoir  de  la  grande  Compagnie  ses  lettres  de 
pouvoirs.  Il  en  conclut  que  si  ce  n'était  pas  un  oubli 
de  leur  part,  ce  qui  ne  paraissait  pas  vraisemblable,  ces 
Messieurs  devaient  avoir  pris  une  résolution  contraire 
à  son  égard,  c'est-à-dire  révoqué  sa  continuation;  &  ce 
fut  alors  qu'il  demanda  d'une  manière  absolue  son  rappel 
en  France,  en  alléguant  ses  infirmités  (3).  S'il  fallait  en 
croire  M .  de  Lachenaie,  dans  son  Mémoire  sur  le  Canada, 
le  départ  de  M.  d'Argenson  aurait  eu  un  autre  motif.  Il 
assure  que  M.  de  Laval,  à  qui  ce  Gouverneur  déplut, pria 
le  Président  de  Lamoignon  de  le  retirer;  ce  qu'il  fit  en 
1661  (4);  &  cette  assertion  semble  être  confirmée,  quant 
au  fond,  par  le  Mémoire  du  Roi  à  M.  Talon,  de  l'année 


M.    D'ARGENSON   REPASSE  EN   FRANCE.    1 66 1  .  497 


1 665  (i).  Il  eft  vrai  que  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation    00  Archives  de  u 

,  ,  ,  .  ,  marine,  mémoire  du 

donne  une  autre  cause  de  ce  rappel;  mais  ce  quelle  en  roi      r  M  Talori; 

dit  peut  se  concilier  avec  M.  de  Lachenaie  8c  ne  le  con-  i665,  foi.  7 

tredit  pas  :  «  Enfin  le  vicomte  d'Argenson,  dit-elle,  nous 

«  quitte  à  cause  de  ses  infirmités  qui  lui  ont  fait  demander 

«  son  rappel.  Outre  cette  raison  ,  je  vous  dirai  en  con- 

«  fiance  qu'il  a  eu  à  souffrir  en  ce  pays.  Il  s'eft  trouvé 

«  des  esprits  inconsidérés  qui  ont  murmuré  de  sa  con- 

«  duite,  &  en  ont  fait  de  grosses  plaintes,  capables  d'of- 

«  fenser  un  homme  de  sa  qualité  8c  de  son  mérite.  Il  a 

»  souffert  tout  cela  avec  beaucoup  de  générosité.  L'im- 

»  puissance  néanmoins  où  il  s'eft  vu  de  secourir  le  pays, 

«  le  défaut  de  personnes  de  conseil  à  qui  il  pût  commu- 

u  niquer  en  confiance  certaines  affaires  secrètes,  le  peu 

«  d'intelligence  qu'il  avait  avec  les  premières  puissances 

«  du  pays,  &  enfin  ses  indispositions  qui  commençaient 

«  à  devenir  habituelles,  l'ont  porté  à  se  procurer  la  paix 

«  par  sa  retraite.  Pour  notre  particulier,  nous  perdons 

«  beaucoup  en  M.  d'Argenson  :  c'était  un  homme  très- 

«  charitable  à  notre  égard,  8c  qui  ne  laissait  passer  aucune 

«  occasion  de  nous  obliger  (2).  »  M.  d'Avaugour,  son    (2)  Lettres  de  Marie 

successeur,  étant  arrivé  à  Québec  le  dernier  du  mois  de  l'incarnation,  lettre 

,       .     -,  ^         -  •  1    1      1         ■  ■•        LXI,  odlobre  i66r, 

d'août  de  cette  année  1661,  partit  le  lendemain  pour  visiter  pages  567;  5^s. 
Villemarie  8c  les  Trois-Rivières  (3)  ;  &  pria  M.  d'Argen-    (31  journai  des  Jé- 
son  de  continuer  en  son  absence  les  fondions  de  Gouver-  suites,  août  &  1" 
neur  (4).  Il  retourna  à  Québec  le  19  septembre,  8c,  ce  septem  re  10  '• 

■\ir     jii  11  1         •  j         (4)  Lettres  de  Marie 

même  jour,  M.  d  Argenson  s  embarqua  sur  le  vaisseau  du  je  j/incarnation,  md., 
capitaine  Poulet,  8c  fit  voile  pour  la  France.  page  567. 

XX. 

Le  Canada  avait  fait  une  autre  perte  considérable     MORT  DE  M.  LOUIS 
l'année  précédente  en  la  personne  de  M.  Louis  d'Aillé-  d'ailleboust. 
bouft,  ancien  Gouverneur  général,  décédé  au  Fort  de  Ville- 
marie, sa  résidence  ordinaire,  8c  qui  fut  inhumé  le  i^de    (5)  Regifires  de  in 
juin  (5).  D'après  la  Mère  Juchereau,  il  mourut  fort  chré-  par?isse d! Jillemarie' 

' .        '    J  r  icr  juin  1000. 

tiennement  (6),  8c,  au  rapport  de  la  Mère  Marie  de  l'Incar-  (6)  Hiffoire  de  l'Hô- 
nation,  sa  mort  fut  pour  le  Montréal  une  grande  perte  (7).  tel^gU  de  (iuebec' 
Il  ne  laissa  point  d'enfants,  ayant  vécu  en  continence,    (7)Lett.58«,p.  556. 

TOME  II.  32 


498  H9  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


comme  il  a  été  dit,  avec  madame  Barbe  de  Boulongne, 
(0  Hifioire  de  l'Hô-  son  épouse,  qui,  de  son  côté,  demeura  conftamment  fidèle 
tel-Dieu  de  Québec,  au  vœu  quelle  avait  fait  à  Dieu  dès  son  bas  âge  (1);  mais 

p»  267  2Ô3 

il  eut  un  héritier  de  son  nom,  M.  Charles- Joseph  d'Aille- 
bouft,  son  neveu,  dont  on  a  parlé,  qui  épousa  Catherine 
Le  Gardeur  de  Répentigny,  &  laissa  une  poftérité  nom- 
breuse. Celui-ci  fit  revivre  la  mémoire  de  son  oncle,  & 
sembla  avoir  hérité  de  l'eitime  publique  &  de  la  considé- 
ration dont  le  défunt  avait  joui  à  Villemarie  (*). 

XXI 

«.  boucher,  envoyé  au  M-  d'Avaugour ,  après  avoir  visité  les  principaux 
roi  pour  demander  portes  &  pris  connaissance  du  pays,  ne  put  s'empêcher 
d'être  étonné  que  M.  d'Argenson  eût  pu  le  garder  avec  si 
peu  de  forces  &  se  maintenir  dans  son  gouvernement.  Il 
pria  même  celui-ci,  avant  qu'il  s'embarquât  pour  la  France, 
de  dire  au  Roi  de  sa  part  que  si,  dans  le  courant  de 
l'année  suivante  1662,  il  ne  recevait  pas  les  troupes  qu'on 
lui  avait  promises,  il  quitterait  son  gouvernement,  sans 

(2)  Lettres  de  Marie  attendre  qu'on  le  rappelât  (2),,  &  peu  après  il  écrivit  lui- 
56  1^garnatlon'  p-  même  au  Roi  pour  presser  l'envoi  de  ce  secours.  En  vue 

de  l'obtenir,  il  disait  à  ce  prince  que,  après  qu'on  serait 
délivré  des  Iroquois,  on  pourrait  faire  en  Canada  un  puis- 
sant royaume  ;  &  désirant  d'appuyer  plus  fortement  ses 
raisons,  il  députa  au  Roi  M.  Boucher,  en  le  chargeant  de 
ses  lettres.  Celui-ci,  qui  résidait  dans  le  pays  depuis  près 

(3)  Hiik>ire  véritable  de  trente  ans  (3),  &  avait  même  été  Gouverneur  des  Trois- 
&  naturelle  de  la  Nou-  Rivières,  parut  être  à  M.  d'Avaugour  plus  capable  que 

velle-France.     Paris,  ,  , 

1064,  in- 12.  Avant-  personne  pour  représenter  au  monarque  les  avantages 
propos,  qu'offrait  le  pays  &  les  ressources  qu'on  pourrait  en  tirer. 

Le  Roi  fit  à  M.  Boucher  diverses  queftions  sur  le  Ca- 


(*)  Ainsi  voyons-nous,  en  1661,  les  citoyens  se  réunir  pour  élire 
leur  syndic  dans  la  maison  de  M.  d'Aillebouft  des  Musseaux,  qui  se 
ft'  d  Vil     trouvait  alors  la  plus  considérable  de  Villemarie  :  le  séminaire  n'étant 
•     *  a.    î  d  £"  pas  encore  bâti.  On  élut,  le  21  novembre,  Jacques  Teftard  de  La 

m  fine.  Actes  de  rSas- 

set    3  juillet  i658  Forelt,  en  remplacement  de  Médéric  de  Bourduceau,  qui  avait  occupé 

18  fuit,  1660,  21  nov.'  la  place  de  syndic  l'année  précédente,  &  avait  succédé  à  Marin  Jannot, 

166 1.  successeur  du  sieur  Lachapelle,  dans  le  même  emploi  (4). 


DE  MONS  ENVOYÉ  PAR  LE   ROI.  l6Ô2. 


499 


DE  MONS  POUR  CON- 
NAITRE LE  PAYS. 


nada  (*);  il  l'écouta  avec  une  bonté  extraordinaire  (i),  &    (OHiftoire véritable 

j  il  ji  >    •  &  naturelle  de  la  Nou- 

promit  de  peupler  le  pays,  dy  envoyer  un  régiment  velle.France.  Epître 
Tannée  suivante  8:  de  faire  conftruire  de  petits  canots  pour  dédkatûire. 
voguer  sur  la  rivière  des  Agniers ,  résolu  de  les  dé- 
truire (2),  afin  de  se  rendre  maître  par  là  de  tout  le  pays.    (2)Lett.  64*,p.  573, 
Voulant  même  en  avoir  une  connaissance  plus  détaillée  574> 
&  prendre  de  sages  mesures  dans  la  guerre  qu'il  méditait, 
il  y  envoya  un  gentilhomme,  nommé  M.  de  Mons,  auquel 
il  joignit  un  envoi  de  colons,  le  plus  considérable  qu'on  eût 
vu  encore. 

XXII. 

De  Mons  arriva  en  effet  en  Canada  avec  deux  gros  le  roi  envoie  le  sieur 
vaisseaux  portant  de  trois  à  quatre  cents  personnes.  Étant 
monté  de  Québec  aux  Trois-Rivières  en  un  jour,  il  établit 
de  nouveau  Gouverneur  de  ce  dernier  porte  M.  Pierre 
Boucher,  qu'il  avait  ramené  de  France  avec  lui,  &  alla  de 
là  à  Villemarie.  «  C'eft  le  lieu  le  plus  exposé  aux  Iroquois, 
«  &  où  par  conséquent  les  habitants  sont  le  plus  aguerris, 
«  dit-il  dans  le  mémoire  de  son  voyage.  Ils  sont  si  cha- 
«  ritables,  que,  quand  quelqu'un  d'eux  eft  pris  par  ces 
b  barbares,  les  autres  cultivent  ses  champs  pour  faire 
«  subsifter  sa  famille.  »  Dans  cette  excursion  &  aux  en- 
virons de  Villemarie,  il  s'empara  adroitement  d'un  capi- 
taine Iroquois  de  grande  réputation,  qu'il  conduisit  de  là 
à  Québec,  &  dont  il  parle  en  ces  termes  :  «  C'eft  le  capi- 
«  taine  général  des  Iroquois,  que  nos  Français  ont  sur- 
«  nommé  Néron,  à  cause  de  sa  cruauté  insigne.  Elle  l'a 
»  porté  à  immoler  autrefois  quatre-vingts  hommes  aux 


(*)  Le  Roi  demanda  en  particulier  à  M.  Boucher  si  les  familles 
se  composaient  d'un  grand  nombre  d'enfants  (3).  Il  dut  répondre  d'une  (3)  Hiftoire  véiita- 
manière  affirmative,  comme  le  fait  remarquer  la  Mère  de  l'Incarna-  ble,  etc.  Avant-propos, 
tion.  «  Il  eft  en  effet  étonnant,  dit-elle,  de  les  y  voir  en  si  grand  nom- 
«  bre,  très-beaux  &  bien  faits,  sans  aucune  difformité  corporelle,  si 
«  ce  n'efl  par  accident.  Un  pauvre  homme  aura  huit  enfants  &  plus, 
«  qui  l'hiver  vont  nu-pieds  &  nu-tête,  avec  une  petite  camisole  sur 
«.  le  dos,  &  ne  vivent  que  d'anguilles  &  d'un  peu  de  pain]  &  avec 
«  tout  cela  ils  sont  gros  &  gras  (4).  »  (4)  Lett.  64e,p.  574. 


DOO    II   PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


mânes  d'un  de  ses  frères,  tué  en  guerre,  en  les  faisant 
tous  brûler  à  petit  feu  ;  &  de  plus  à  en  tuer  soixante 
autres  de  sa  propre  main,  desquels  il  porte  des  signes 
imprimés  sur  sa  cuisse,  qui,  pour  ce  sujet,  paraît  cou- 
verte de  caractères  noirs.  Cet  homme  a  ordinairement 
neuf  esclaves  avec  lui.  C'eft  un  capitaine  de  grande  mine, 
d'une  belle  preftance,  &  d'une  si  grande  égalité  &  pré- 
sence d'esprit  que,  se  voyant  pris  &  environné  de  gens 
armés,  il  n'en  témoigna  pas  plus  d'étonnement  que  s'il 
eût  été  seul.  Interrogé  s'il  ne  voulait  pas  bienvenir  avec 
.nous  à  Québec,  il  se  contenta  de  répondre  froidement 
que  ce  n'était  pas  une  demande  à  lui  faire,  puisqu'il  était 
entre  nos  mains.  On  le  fit  donc  monter  dans  notre 
barque,  où  je  prenais  plaisir  à  considérer  le  génie  de  cet 
homme  &  celui  d'un  Algonquin,  qui.  était  avec  nous,  8c 
qui  portait  la  chevelure  d'un  Iroquois  qu'il  avait  tué 
tout  fraîchement  en  guerre.  Ces  deux  hommes,  quoique 
ennemis  à  se  manger,  s'entretenaient  dans  cette  barque 
fort  familièrement  &  en  riant,  étant  fort  difficile  de 
juger  lequel  des  deux  était  le  plus  habile  à  dissimuler 
ses  sentiments.  Je  faisais  mettre  Néron  auprès  de  moi  à 
table  ;  &  il  s'y  comportait  avec  une  gravité,  une  retenue 
&  une  bienséance  qui  ne  tenaient  rien  du  barbare  ;  mais 
le  refte  de  la  journée  il  mangeait  incessamment,  en  sorte 
qu'il  ne  jeûnait  que  quand  il  était  à  table.  Enfin  je 
descendis  avec  ces  prisonniers  à  Québec,  aussi  heu- 
reusement que  j'étais  monté  à  Montréal  (i).  »  Après 
avoir  visité  le  pays,  M.  de  Mons  tomba  d'accord  de  tout 
ce  que  M.  d'Avaugour  avait  mandé  au  Roi,  &  de  ce  que 

(2)  Marie  de  l'Incar-  M.  Boucher  venait  de  lui  confirmer  (2),  savoir  :  qu'on 
nation.  Lettre  64,  p.  pourrait  faire  en  Canada  un  royaume  plus  grand  &  plus 

beau  que  ne  l'était  l'ancienne  France;  &  il  écrivit  même 
la  relation  de  son  voyage  pour  faire  connaître  ses  avan- 
tages plus  en  détail.  Enfin  il  repartit  fort  content  la  même 
année,  se  promettant  de  revenir  au  bout  de  huit  mois 

(3)  ibid.,  P.  574      pour  continuer  ses  observations  (3),  &  dans  l'espérance 

d'amener  le  secours  promis  par  le  monarque. 


(î)Relationde  i6h3, 
p.  28,  29. 


HISTOIRE  DE  LA  NOU- 
VELLE-FRANCE. 


ÉCRIT  DE  m.  BOUCHER.   1 663 .  5oi 

xxin. 

Pour  hâter  son  arrivée  ,  en  mettant  ce  prince  8c  ses  m.  boucher  publie  so.\ 
minières  plus  en  état  de  juger  des  ressources  que  le 
Canada  pouvait  offrir,  M.  Boucher  composa,  en  i663,  & 
fit  imprimer  ensuite  à  Paris,  un  petit  écrit  fort  remar- 
quable qu'il  dédia  à  Colbert,  minilfre  des  Colonies,  8c  qu'il 
intitula  pour  cela  Hijloire  véritable  &  naturelle  de  la 
Xoupelle-France.  C'eft  ce  qui  explique  pourquoi  il  s'y 
borne  à  des  descriptions  de  lieux,  à  rénumération  des 
animaux,  des  arbres  8c  de  tout  ce  qu'on  trouvait  alors 
dans  ce  pays,  8c  à  des  détails  sur  les  sauvages,  principa- 
lement sur  ceux  que  la  France  avait  dessein  de  combattre. 
Il  parle  aussi  du  climat  8c  de  la  fertilité  des  terres  :  «  Dès 
le  commencement  de  mai,  dit-il,  les  chaleurs  sont  ex- 
trêmement grandes,  8c  Ton  ne  dirait  pas  que  nous  sor- 
tions d'un  grand  hiver.  Cela  eit  cause  que  tout  avance, 
8c  que  Ton  voit  en  moins  de  rien  la  terre  parée  de  ver- 
dure. C'eit  une  chose  admirable,  que  le  blé  qu'on 
sème  dans  la  fin  d'avril  8c  jusqu'au -20  mai  s'y  recueille 
dans  le  mois  de  septembre,  8c  soit  parfaitement  beau  8c 
bon.  L'hiver  y  eit  très-froid,  mais  c'eft  un  froid  qui  elt 
gai;  8c  la  plupart  du  temps  ce  sont  des  jours  beaux  8< 
sereins  (i).  Montroyal,  la  dernière  de  nos  habitations,  (i)  Hiftoire  vcri- 
eft  située  dans  une  belle  8c  grande  île  ;  les  terres  y  sont 
très-bonnes,  &  produisent  du  grain  en  abondance;  tout 
y  vient  parfaitement  bien  ;  la  pêche  8c  la  chasse  y  sont 
très-bonnes.  »  Parlant  des  animaux  du  pays,  tels  que 
l'élan,  appelé  aussi  original,  il  dit  que  les  mâles  portent 
un  bois  semblable  à  celui  des  cerfs;  &  au  sujet  du  caribou, 
que  le  mâle  a  le  pied  fourchu,  8c  qu'il  l'ouvre  si  large  en 
courant,  qu'il  n'enfonce  jamais  l'hiver  dans  les  neiges, 
quelque  hautes  qu'elles  soient  (2).  Il  fait  remarquer  que  ^  Hiftoire 
les  caftors  ont  l'adresse  de  conftruire  des  chaussées  que  blette,  p.  54,  55,56. 
l'eau  ne  peut  rompre;  d'arrêter  par  là  de  petites  rivières; 
d'inonder  ainsi  une  grande  partie  de  pays,  qui  leur  sert 
ensuite  d'étang  pour  se  jouer  8c  pour  y  faire  leur  demeure  ; 
8c  qu'enfin  les  sauvages  qui  vont  à  la  chasse  ont  toutes 
les  peines  du  monde  à  rompre  ces  sortes  de  chaussées. 


table,  etc.,  p.  i8,  19. 


venta- 


LES  COLONS  POUR 
CULTIVER  LE  PAYS. 


502  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

xxiv.  ê  ; 

NÉCESSITÉ  DE  DÉFENDRE  Il  n'y  a  point  ici  de  chevaux,  dit-il,  car  il  eft  assez 

dangereux  d'avoir  du  foin,  tant  que  les  Iroquois  nous 
feront  la  guerre,  surtout  aux  habitations  des  Trois- 
Rivières  &  du  Montroyal,  où  les  faucheurs  &  les  feneurs 
sont  toujours  en  danger  d'être  tués  par  les  ennemis.  Une 
autre  raison  qui  empêche  d'avoir  des  chevaux,  c'eft  qu'il 
en  coûterait  beaucoup  à  les  faire  venir  de  France,  &  qu'il 
y  a  peu  de  personnes  qui  aient  de  quoi  fournir  à  ces 

(1)  Hiftoire  véri-  frais  (i).  On  ne  peut  aller  ni  à  la  chasse  ni  à  la  pêche 
table, etc., P.  137.      qu'avec  crainte  d'être  tué  ou  pris  par  les  Iroquois,  qui 

nous  tiennent  serrés  de  très-près;  &  même  on  ne  peut 
labourer  les  champs  qu'avec  des  risques  continuels;  ils 
dressent  des  embuscades  de  tous  côtés,  il  ne  faut  qu'un 
petit  buisson  pour  mettre  à  l'abri,  ou,  pour  mieux  dire,  à 
l'affût,  six  ou  sept  de  ces  barbares,  qui  se  jettent  sur  vous 
à  l'improvifte,  soit  que  vous  y  alliez,  soit  que  vous  en 
reveniez.  Ils  n'attaquent  jamais  s'ils  ne  se  sentent  pas  les 
plus  forts;  s'ils  sont  les  plus  faibles,  ils  ne  disent  mot. 
Sont -ils  découverts,  ils  quittent  tout  &  s'enfuient;  & 
comme  ils  sont  très-leftes  à  la  course,  il  eft  malaisé  de  les 

(2)  Hiftoire  véri-  atteindre  (2).  M.  Boucher,  en  dédiant  cette  hiftoire  à 
table, p.  i5o,  i5i.  Colbert  par  une  épître  datée  des  Trois-Rivières,  le  8  oc- 
tobre 1 663,  s'était  proposé  de  convaincre  ce  miniftre  que 
la  Nouvelle-France  méritait  véritablement  d'être  peuplée, 
&  qu'il  était  jufte  d'y  protéger  les  sujets  du  Roi  contre 
leurs  agresseurs  ;  mais  le  secours  se  fit  attendre  jusqu'en 
l'année  i665,  &  avant  son  arrivée  il  y  eut  bien  du  sang 
répandu,  surtout  à  Villemarie,  comme  nous  allons  le 
raconter  en  reprenant  la  suite  de  la  quatrième  guerre 
avec  les  Iroquois. 


NOUVELLES  HOSTILITÉS.   CONTAGION.  l66l. 


5o3 


CHAPITRE  XIX 


SUITE   DE  LA  QUATRIEME  GUERRE.    NOUVELLES  HOSTILITES. 
M.  DE  MAISONNEUVE  CONSIDÉRÉ  COMME  JUGE. 
DE   l66l   A  l662. 


Au  commencement  du  mois  d'août  de  Tannée  1662, 
la  Mère  Marie  de  l'Incarnation  écrivait  :  «  Nous  n'avons 
«  pas  été  trop  inquiétés  dans  ces  quartiers  de  Québec  par 
«  les  Iroquois,  toute  leur  attention  étant  à  Montréal  (1), 
«  où  ils  ont  recommencé  leurs  meurtres,  nonobftant  leurs 
«  beaux  pourparlers  de  paix  (2).  »  Ce  fut  sans  doute  pour 
donner  aux  colons  de  Villemarie  plus  de  facilité  à  repous- 
ser les  attaques  de  ces  barbares,  que  Dieu  les  préserva 
d'une  maladie  générale  qui,  Tannée  1661,  désola  le 
Canada.  C'était  une  espèce  de  contagion,  qui  gagna  toutes 
les  familles;  en  sorte  qu'il  n'y  en  eut  pas  une  seule 
d'exempte.  Presque  tous  les  enfants  des  sauvages  &  une 
grande  partie  de  ceux  des  Français  en  moururent.  «  On 
«  n'avait  pas  encore  vu  une  semblable  mortalité,  ajoute 
«  la  même  Religieuse.  Nous  en  avons  été  attaquées  toutes. 
«  Enfin,  je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  eu  vingt  personnes  dans 
«  tout  le  Canada  qui  en  aient  été  exceptées  (3).  »  Il  paraît 
cependant  que  Villemarie  fut  entièrement  préservée  de  ce 
fléau;  du  moins,  sur  dix-sept  personnes  qui  moururent 
cette  année,  une  se  noya,  deux  finirent  leurs  jours  d'une 
mort  naturelle,  &  toutes  les  autres  périrent  par  le^glaive 
des  Iroquois.  Ces  victimes  n'apaisèrent  pas  néanmoins  la 
fureur  de  ces  barbares,  qui,  au  contraire,  dès  l'automne 
de  cette  année  1661,  attaquèrent  de  nouveau  Villemarie, 
avec  autant  &  plus  d'acharnement  &  de  rage  qu'aupa- 
ravant. 


NOUVELLES  HOSTILITES 
A  VILLEMARIE.  CON- 
TAGION. 

(1)  Marie  de  l'Incar- 
nation,   lettre    62'  , 


6  août  1662,  p. 

(2)  Jbid.,  p. 
569. 


570. 
568 


(3)  Ibid.j  lettre  60* 
sept.  16G1,  p.  564. 


TRAVAILLEURS  AI.  ILE- 
A-LA-PIERRE. 


304  11    PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

IL 

m.  vignal  conduit  des  Après  la  mort  de  M.  Lemaître  on  avait  nommé 
M.  Guillaume  Vignal  pour  lui  succéder;  &  l'un  de  ses  pre- 
miers soins,  dans  la  charge  d'économe,  fut  de  continuer 
le  bâtiment  commencé  par  son  prédécesseur  pour  loger 
ses  confrères.  Depuis  leur  arrivée  à  Villemarie,  les  prêtres 
de  Saint-Sulpice,  comme  on  l'a  dit,  demeuraient  provi- 
soirement à  l'Hôtel-Dieu,  en  attendant  que  la  maison  du 
Séminaire,  qu'ils  faisaient  confïruire  proche  &  en  face  du 
fleuve,  fût  en  état  de  les  recevoir.  Le  nouvel  économe, 
désirant  de  la  faire  achever  promptement,  résolut  d'aller 
avec  un  certain  nombre  d'hommes  dans  une  petite  île  du 
Saint- Laurent,  située  au-dessus  de  celle  de  Sainte-Hélène, 
afin  d'en  tirer  des  pierres  qu'on  y  trouvait  sans  beaucoup 
de  travail  :  ce  qui  l'avait  fait  appeler  l'Ile  ou  l'Ilet-à-la- 
Pierre  (*).  Mais,  pour  y  protéger  ses  travailleurs  en  cas 
d'attaque,  il  prit  avec  lui  treize  hommes  en  tout,  &  de- 
manda à  M.  de  Maisonneuve  la  permission  de  les  con- 
duire à  cette  île,  le  25  octobre  1661.  Comme,  la  veille  de 
ce  jour,  d'autres  y  étaient  allés  déjà  pour  le  même  dessein, 
M.  de  Maisonneuve  craignit  qu'ils  n'eussent  été  aperçus 
par  les  Iroquois,  &  qu'en  y  allant  ainsi,  le  lendemain, 
M.  Vignal  &  les  siens  ne  tombassent  dans  quelque  embus- 
cade que  ces  barbares  auraient  pu  dresser  tout  exprès 
pour  les  surprendre.  Aussi  ne  donna-t-il  cette  permission 
qu'avec  peine,  &  uniquement  pour  céder  aux  inftances 


(*)  L'Ilet-à-la- Pierre  appartenait,  en  1677,  à  la  seigneurie  de  la 
Prairie,  de  la  Magdeleine  qui,  s'étendant  depuis  l'île  Sainte-Hélène 
jusqu'à  deux  lieues  au-dessus,  comprenait  Pllet-à-la-Pierre  &  les 

(1)  Documentspour  battures  adjacentes  (1).  Il  paraît  qu'il  fut  cédé  à  M.  Le  Moyne  de 
servir  à  Phiftoire  du  Longueil,  à  qui  appartenait  l'île  Sainte-Hélène.  Du  moins  voyons- 
Canada,  de  1626  à  nous  qu'en  17 1 3  M.  de  Longueil  céda  à  son. tour  l'Ilet-à-la- Pierre  à 
1768,  in-fol.  Manus-  jean  Caillou,  qui,  de  son  côté,  la  donna  aux  Sœurs  de  la  Congréga- 
critde Québec,  n»  120.  tjon  Notre-Dame  (2).  Mais  comme  cette  île  leur  était  à  charge, 
Aveux  par  la  seigneu-  &^es  prièrent,  en  1771,  M.  Joseph  Fleury-Deschambault,  ancien 
rie  de  la  Magdeleine,  agent  dg  ^  Compagnie  des  inc[es,  &  alors  tuteur  de  la  baronne  de 

'  7\\ t.   a    d        Longueil,  de  la  réunir  aux  terres  de  la  baronnie  de  ce  nom,  en  les 

(2)  Acte  de  Raim-  a       ?  .  ,.,,,,„,,       ,  , 

hault  notaire  à  Ville-  tenant  quittes  de  tous  droits  :  ce  qu'il  ht  le  3  décembre  de  cette 

marie,  3  déc.  171 3.  année. 


4e  GUERRE.   ACTION  DE  l'iLE-A-LA-PIERRE.    l66l.  5o5 


pressantes  de  M.  Vignal.  Celui-ci  partit  donc  pour  l'Ile- 
à-la-Pierre,  ayant  parmi  ceux  qui  raccompagnaient  deux 
jeunes  gens  de  famille  (i);  l'un,  Jean-Baptifte  Moyen,  né    (0  Hiftoire  du  Mont- 
ai Paris,  âgé  d'environ  dix-huit  ans,  qui,  selon  toutes  les  ceaaSs0pnar^eD°66i  ^ 
apparences,  était  frère  des  deux  demoiselles  de  ce  nom,  1662. 
amenées  à  Villemarie  après  avoir  été  prises  par  les  Iro- 
quois  ;  l'autre,  Joseph  Duchesne,  né  à  Dieppe  (*),  parent 
de  Charles  Le  Moyne.  Il  avait  aussi  avec  lui  Jacques  Le 
Preifre,  âgé  de  trente  ans,  domeftique  du  Séminaire, 
Jacques  Dufresne,  âgé  d'environ  vingt-huit;  René  Cuil- 
lerier,  déjà  nommé  dans  cette  hiftoire;  &,  entre  plusieurs 
autres,  un  jeune  gentilhomme,  Claude  de  Brigeac,  âgé 
de  trente  ans  (**).  Ce  dernier,  né  à  Ligny  en  Barrois(2),     (2)  Regiftre  mor- 
était  venu  comme  soldat  à  Villemarie,  par  pur  motif  de  ^jVjj  î^""' 
religion,  dans  l'intention  d'y  sacrifier  sa  vie  pour  l'établis- 
sement de  l'Église  catholique  (3),  &  M.  de  Maisonneuve   (3)  Hiftoire  du  Mont- 
avait  ert  lui  une  si  parfaite  confiance,  qu'il  en  avait  fait  rea1' lbld- 
son  secrétaire  particulier. 


(*)  Sur  le  regiftre  mortuaire  de  Villemarie  on  lit  que  Joseph 
Duchesne  était  âgé  d'environ  vingt  ans;  mais  on  doit  conclure  du 
regiftre  de  la  paroisse  de  Saint-Jacques  de  Dieppe,  oh  il  avait  été 
baptisé,  que  le  25  octobre  1661,  jour  de  sa  mort,  il  n'avait  point 
encore  achevé  sa  dix-neuvième  année,  étant  né  le  12  novembre  1642. 
Il  était  fils  de  noble  homme  François  Duchesne  &  de  Madeleine  Da- 
blon,  dont  la  famille  avait  aussi  été  anoblie.  François  Duchesne  fut 
d'abord  assesseur  &  ensuite  conseiller  à  Arques;  il  était  allié  par  sa 
femme  à  noble  homme  Simon  Dablon,  conseiller  échevin  de  la  ville 

de  Dieppe  (4).  (4)  Regiftres  de  la 

paroisse    de  Saint- 

(**)  D'après  la  Relation  de  1 662,  page  9,  ce  gentilhomme  signait  Jacques   de  Dieppe, 
ainsi  son  nom  Brigeac;  dans  celle  de  \665,  page  20,  nous  lisons  19  o£t.  1642,  24  sept, 
cependant  Brigeart,  &  c'eft  peut-être  ce  qui  a  porté  M.  Dollier  à  l644>  20  fév-  l647- 
suivre  lui-même  cette  orthographe.  Dans  le  regiftre  mortuaire,  on  a 
écrit  de  Brigard,  sans  doute  par  inadvertance,  car  à  la  marge  du 
même  aile  on  lit  Brigeard.  Cependant  la  Soeur  Bourgeoys,  qui  le 
connaissait  apparemment  &  vivait  alors  à  Villemarie,  l'appelle 
Brisac,  ce  qui  peut  donner  à  penser  que  la  véritable  orthographe  de 
son  nom,  dénaturée  sans  doute  par  cette  prononciation  vicieuse,  était 
Brigeac,  ainsi  que  le  suppose  la  signature  de  ce  dernier,  rapportée 
dans  la  Relation  de  1662. 


5û6  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

III. 

m.  vignal  blessé  par        S'étant  donc  tous  embarqués  sur  un  bateau  plat  &  sur 
les.Roouo,s;sestRa-  quelques  canots,  ils  se  dirigèrent  vers  l'Ile-à-la-Pierre,  & 

V AILLEURS  PRENNENT      1  x  . 

la  fuite.  quelques-uns,  y  étant  arrivés  avant  les  autres  à  force  de 

rames,  allèrent  chacun  de  son  côté  pour  se  délasser  un 
inftant  avant  de  se  mettre  au  travail.  Mais,  comme  l'avait 
craint  M.  de  Maisonneuve,  des  Iroquois  d'Agnié  &  d'autres 

(0  Relation  de  i665,  d'Onneiout  (i),  au  nombre  de  trente-cinq,  s'étaient  cachés 
en  embuscade  derrière  cette  île,  &  y  attendaient  les  tra- 
vailleurs. M.  Vignal,  venu  des  premiers,  s'éloigna  de  ceux- 
ci  pour  quelques  moments,  &  alla,  sans  le  savoir,  se  jeter 
de  lui-même  dans  l'embuscade;  ce  qu'il  ne  reconnut  que 
lorsqu'il  se  sentit  percé  d'un  coup  d'épée,  Prenant  aussitôt 
la  fuite,  il  court  en  toute  hâte  vers  les  siens,  qui  à  l'infrant 
voient  paraître  l'ennemi  &  l'entendent  pousser  ses  huées 
ordinaires.  Malheureusement  le  sieur  de  Brigeac  était 
encore  sur  l'eau  avec  d'autres.  S'il  eût  pu  arriver  des  pre- 
miers à  terre,  il  eût  mis  tout  ce  monde  en  état  de  défense, 
&  pris  les  précautions  que  la  prudence  exigeait;  mais 
n'étant  pas  là,  les  autres  furent  tellement  effrayés,  que 
ceux  qui  avaient  déjà  mis  pied  à  terre,  aussi  bien  que  les 
autres  qui  n'étaient  pas  débarqués,  ne  songèrent  qu'à 
prendre  la  fuite,  à  l'exception  du  sieur  de  Brigeac,  qui  se 
jette  à  terre  &  se  met  à  appeler  les  Français.  Ils  ne  le 
secondèrent  pas  dans  cette  occasion,  &,  comme  le  remar- 
que M.  Dollier,  s'oublièrent  de  leur  bravoure  ordinaire  ; 
sans  cela,  ajoute-t-il,  les  Iroquois  auraient  été  défaits. 

IV. 

iNTRÉPiDiTé  du  sieur        Quoique  seul  au  commencement,  Brigeac  ne  laisse 

DE  BRIGEAC,  QUI  FAIT  ^  f    ^   ^        £  fô  ^   ^barCS       &   \e&   eiTlpêche  Veïl- 

FUIR     TRENTE  -  CINQ.    -T  ... 

IROQUOIS.  dant  quelque  temps  d'avancer;  ce  qui  favorise  la  fuite  des 

autres,  qui  autrement  eussent  tous  été  pris.  Honteux  d'être 
ainsi  arrêtés  par  un  seul  homme,  les  Iroquois  se  déter- 
minent enfin  à  aller  sur  lui  pour  l'invefïir  &  le  tuer  Leur 
grand  nombre  ne  l'intimide  pas,  il  ajufte  son  arquebuse  & 
tire  sur  leur  capitaine,  qui  tombe  à  l'inftant.  Cette  mort  si 
brusque  &  si  inattendue  effraye  tellement  les  autres ,  que 
d'abord  ils  sont  incertains  s'ils  doivent  se  retirer  ou  essuyer 


4e  GUERRE.   MORT  DE  M.   VIGNAL.    l66l.  5c>7 


encore  la  décharge  d'un  piftolet  que  Brigeac  tenait  à  la 
main.  Bientôt,  répouvante  les  ayant  saisis,  ils  commen- 
çaient à  fuir,  lorsque  l'un  d'eux  se  mit  à  les  haranguer 
en  leur  disant  :  «  Eh  quoi  !  où  sont  donc  le  cœur  &  la  gloire 
«  de  notre  nation  ?  Quelle  honte  que  trente-cinq  guerriers 
«  Iroquois  s'enfuient  devant  quatre  Français!  »  Il  n'en  reliait 
en  effet  alors  que  ce  nombre  sur  rile-à-la-Pierre,les  autres 
s'étant  embarqués  8c  se  laissant  aller  au  courant  de  l'eau. 

Fortifiés  par  ce  discours,  les  Iroquois  font  de  furieuses 
décharges  sur  le  bateau  plat,  qui  gagnait  le  large,  eftro- 
pient  plusieurs  des  Français,  &  blessent  mortellement 
Jean-Baptifle  Moyen.  Sur  ce  bateau  était  aussi  Joseph 
Dufresne,  qui,  voyant  son  camarade  grièvement  blessé, 
se  met  à  l'exhorter  à  la  mort,  sans  penser  au  danger  qu'il 
court  ;  &  il  eft  atteint  par  une  balle  qui  le  tue  à  l'inftant 
même.  Les  Iroquois,  voyant  que  le  sieur  de  Brigeac  n'était 
pas  soutenu,  font  aussitôt  sur  lui  des  décharges,  dont  une 
balle  lui  casse  le  bras  droit  &  fait  tomber  de  sa  main  le 
piftolet  qu'il  tenait.  Il  paraît  qu'il  eut  assez  de  force  pour 
le  reprendre,  &  qu'il  opposa  d'abord  une  grande  résiftance 
aux  Iroquois  avant  d'être  pris  par  eux.  Du  moins,  d'après 
la  relation  de  i665,  il  ne  laissait  pas  de  leur  présenter 
encore  le  piftolet,  quoiqu'il  eût  le  bras  rompu.  Mais, 
n'ayant  pas  la  force  de  le  tirer,  il  se  jette  dans  l'eau;  les 
Iroquois  s'y  jettent  après  lui,  &,  l'ayant  pris,  le  traînent 
sur  les  rochers,  la  tète  &  le  visage  en  bas,  presque  tout 
autour  de  l'île.  M.  Vignal,  voyant  tous  les  siens  en  déroute, 
voulut,  malgré  sa  blessure,  monter  dans  le  canot  de  René 
Cuillerier,  dont  il  saisit  le  fusil  pour  s'aider  à  monter,  & 
par  un  mouvement  inconsidéré  le  trempa  dans  l'eau.  Les 
Iroquois,  qui  remarquèrent  cette  circonftance,  sachant  que 
Cuillerier  n'avait  plus  le  moyen  de  leur  résilier,  s'empres- 
sèrent de  tirer  sur  le  canot  avant  qu'il  eût  pu  prendre  le 
large,  &  ce  moyen  leur  réussit  si  fort  à  leur  gré,  que 
M.  Vignal  fut  percé  d'outre  en  outre,  &  pris  ensuite  avec 
Cuillerier  (i). 


v. 

DÉFAITE  DES  COLONS. 
DE  BRIGEAC  BLESSÉ  ET 
PRIS  AVEC  PLUSIEURS 
AUTRES. 


(  i  )  Hiftoiredu  Mont- 
réal, par  M.  Dollier 
de  Casson,  de  1 66 1 
à  1662. 


5o8  IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

VI. 

m.  vignalj  blessé  et        Ainsi  percé  &  tout  couvert  de  sang,  M.  Vignal,  qu'on 
pris,  exporte  ses  2nq\\  jeté  rudement  dans  un  canot,  se  levait  de  temps  en 

COMPAGNONS  D'iNFOR-  '  .  1  •  J  1 

tune.  temps  avec  beaucoup  de  peine  &  de  vives  douleurs,  & 

adressait  aux  autres  prisonniers,  qui  étaient  dans  des 
canots  proches  dusien,des  paroles  de  consolation  &  d'en- 
couragement. «  Tout  mon  regret,  leur  disait-il,  eft  d'être 
«  moi-même  la  cause  qui  vous  a  mis  dans  l'état  où  vous 
«  êtes;  mes  amis,  prenez  courage,  endurez  pour  l'amour 
«  de  Dieu.  »  Et  ces  paroles,  prononcées  par  un  homme 
aussi  digne  lui-même  de  compassion  que  l'était  alors 
M.  Vignal,  perçaient  le  cœur  de  tous  ses  compagnons  d'in- 
fortune. Ce  jour-là,  25  oclobre,  les  Iroquois  tuèrent  Jacques 
Le  Preftre  dans  l'Ile-à-la-Pierre,  où  ils  brûlèrent  son  corps 
ou  peut-être  le  jetèrent  dans  le  fleuve;  car,  après  cet  évé- 
nement, on  ne  put  rien  en  retrouver.  Celui  de  Joseph 
Duchesne  fut  inhumé  le  lendemain  à  Villemarie.  Jean- 
Baptifte  Moyen  mourut  de  ses  blessures  &  reçut  aussi  les 
honneurs  de  la  sépulture  ecclésiaftique  le  29  du  même 
mois.  Quant  à  MM.  Vignal  &  de  Brigeac,  ils  furent  faits 

maire  ^6  &\qo£i  prisonniers,  ainsi  que  René  Cuillerier  &  Jacques  Dufresne; 

1661,  i3  février  &  ces  deux  derniers  n'avaient  reçu  aucune  blessure,  malgré 

i3  mars  1662.         ies  ^charges  faites  sur  eux  (i). 

vu.  • 

les  iroquois  tuent        Ayant  traversé  le  fleuve  avec  leurs  prisonniers,  les 
Iroquois  allèrent  débarquer  à  la  prairie  de  la  Madeleine, 
en  face  même  de  Villemarie.  Là,  ils  conftruisirent  un  ré- 
duit à  la  hâte,  pour  s'y  mettre  à  couvert  des  attaques  des 
(2)  Relation  de  i665,  Français  (2),  &  médicamentèrent  leurs  blessés,  afin  de  les 
p'  2°'  mettre  en  état  de  faire  le  chemin  de  leurs  bourgades,  où, 

selon  leur  coutume,  ils  se  proposaient  de  les  donner  en 
spectacle  &  d'en  faire  autant  de  victimes  de  leur  cruauté. 
Mais  ils  ne  traitèrent  pas  longtemps  M.  Vignal  :  voyant 
qu'il  était  trop  grièvement  blessé  pour  pouvoir  être  guéri, 
(3)  Regiitre  mor-  ils  le  tuèrent  au  bout  de  deux  jours  (3),  c'est-à-dire  le  27  oc- 

tuaire  de  Villemarie,    .    t  r  a.-  i  a   i         o  1 

13  mars  1662  tobre,  firent  rôtir  son  corps  sur  un  bûcher  le  man- 
gèrent. Il  paraît  qu'ils  brûlèrent  ses  os  ;  du  moins  ni  dans 
ce  lieu,  ni  aux  environs,  les  Français,  malgré  toutes  leurs 


M.  VIGNAL  ET  MAN- 
GENT SA  CKAIR. 


ET  CUILLERIER  EM- 
MENÉS CAPTIFS. 


4''  GUERRE.   MORT  DE  M.   VIGNAL .    1 66 1  .  50Q. 

recherches,  ne  purent  rien  retrouver  de  ses  relies  après    .  ,„.,.  .    ,  ,, 

'  r  -t  (t)Hiltoire  du  Mont- 

Cette  affreuse  &  cruelle  grillade  (i).  réal,  1 661-1662. 

VIII. 

Quant  au  sieur  de  Brigeac,  ils  lui  donnèrent  beaucoup  DE  BRIGEAC,  DUFRESNE 
de  soins  pour  le  guérir  de  ses  blessures ,  &  le  mirent  en 
état  de  faire  avec  eux  le  chemin  de  leur  pays.  Les  deux 
autres  prisonniers,  René  Cuillerier  &  Jacques  Dufresne, 
qui  n'avaient  reçu  aucune  blessure,  furent  liés  chacun  à 
un  arbre  dans  le  réduit  que  ces  barbares  s'étaient  cons- 
truit. Là,  Cuillerier  s'étant  mis  à  prier  Dieu  tout  bas ,  un 
sauvage  qui  l'aperçut  lui  demanda  ce  qu'il  faisait;  &  l'autre 
ayant  répondu  qu'il  priait  Dieu  :  «  Prie  donc  à  ton  aise, 
lui  dit  le  sauvage  en  le  déliant,  &  mets-toi  à  genoux.  »  Ils 
passèrent  ainsi  la  nuit  dans  ce  retranchement,  &  le  lende- 
main, après  avoir  mangé  le  corps  de  M.  Vignal,  dont  ils 
avaient  enlevé  la  chevelure,  ils  partirent  en  remontant  vers 
le  Saut  Saint-Louis.  Après  ce  repas  cruel  &  horrible,  les 
Iroquois  se  divisèrent  en  deux  bandes.  Ceux  de  la  nation 
d'Agnié  emmenèrent  avec  eux  Jacques  Dufresne,  &  ceux 
d'Onneiout,  en  plus  grand  nombre  que  les  autres,  prirent  t  ^ 
pour  eux  le  sieur  de  Brigeac  &  René  Cuillerier  (2).  p]22 oRclatlon 

IX. 

Ce  fut  une  grande  désolation  à  Villemarie  lorsqu'on  k^rets  causés  par 
apprit  le  trifte  résultat  de  cette  excursion  si  désaffreuse. 
«  La  vie  de  M.  Vignal,  lit-on  dans  la  relation,  était  d'une 
«  très-douce  odeur  à  tous  les  Français,  par  la  pratique  de 
h  l'humilité,  de  la  charité  &  de  la  pénitence,  vertus  qu'il 
«  possédait  à  un  degré  rare,  &  qui  le  rendaient  aimable  à 
«  tous;  &  sa  mort  a  été  bien  précieuse  aux  yeux  de  Dieu, 
«  puisqu'il  Ta  reçue  de  la  main  de  ceux  pour  lesquels  il  a 
«  souvent  voulu  donner  sa  vie  (3).  »  «  M.  Vignal,  qui    (3)  Relation  de  1 665, 
«  avait  été  notre  confesseur,  écrivait  Marie  de  flncar-  p' 20" 
«  nation,  &  à  qui  nous  avions  des  obligations  incroyables, 
«  a  été  mis  à  mort  par  les  Agniers,  avec  trois  hommes  de 
«  sa  compagnie  (4).  »  Les  Hospitalières  de  Saint- Joseph,      4  Marie  de  l'in- 
dont  M.  Vignal  était  le  supérieur  &  le  confesseur,  devaient  "mation,  lettre  du 

0  r  ....    10  août  1  uot>,  p.  5bq. 

surtout  être  sensibles  à  sa  perte.  Elles  en  écrivaient  ainsi 


LA  PERTE  DE  M.  VI- 
GNAL. 


5lO  IMPARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


(i)  Lettre  circulaire 
des  Hospitalières  de 
Saint-Joseph,  ic  part., 
p.  3.  Annales  de  l'Hô- 
t;l-Dieu  Saint-Joseph, 
parla  Sœur  Morin. 

• 

X. 

DE  BRIGEAC  ET  CUILLE- 
RIER  CONDUITS  A  ON- 
NEIOUT. 


à  leurs  sœurs  de  France  :  «  Nous  nous  flattions  de  pos- 
séder longtemps  M.  Vignal,  qui  nous  avait  été  donné  en 
remplacement  de  M.  Lemaître;  mais  Dieu  en  a  disposé 
autrement,  &  lui  a  fait  éprouver  le  même  sort  qu'à  ce 
dernier.  Étant  allé,  avec  quelques  ouvriers,  à  Vlle-à-la- 
Pierre,  il  fut  aperçu  par  les  Iroquois,  qui  le  prirent  &  le 
tuèrent.  Ces  malheureux,  non  contents  de  cela,  firent 
rôtir  sa  chair  &  la  mangèrent.  Ce  sont  là  des  circons- 
tances bien  douloureuses  pour  ses  amis,  mais  particu- 
lièrement pour  nous,  qui  en  sommes  vivement  affligées; 
car,  quoique  nous  eussions  fait  choix  de  M.  Lemaître 
pour  notre  confesseur,  nous  avions  reçu  néanmoins 
M.  Vignal  de  la  main  de  notre  évêque  comme  de  celle 
même  de  Dieu  (*).  Il  était  très-porté  pour  nos  intérêts, 
&  nous  affectionnait  beaucoup  (i).  » 


Cependant  les  Iroquois  qui  emmenaient  à  Onneiout 
les  deux  captifs  dont  nous  avons  parlé,  firent  huit  journées 
par  terre,  durant  lesquelles  René  Cuillerier  fut  toujours 
chargé  de  leurs  bagages,  comme  s'il  eût  été  pour  eux  une 
bête  de  somme,'  &  presque  sans  vêtement,  malgré  la  ri- 
gueur de  la  saison.  Le  sieur  de  Brigeac  ne  suivait  qu'avec 
peine,  ne  pouvant  presque  marcher,  à  cause  des  blessures 
qu'il  avait  reçues  non-seulement  au  bras  droit,  mais  à  la 
tête,  aux  pieds  &  par  tout  le  corps,  ce  qui  ne  l'empêchait 
pas  pourtant  de  prier  Dieu  sans  cesse.  Les  Iroquois,  s'étant 
aperçus  que  Cuillerier  avait  un  livre  de  prières  &  qu'il  le 
lisait  souvent,  voulurent  lui  couper  l'un  des  deux  pouces, 
pour  l'empêcher  de  s'en  servir,  &  lui  défendirent  même 


(*)  Pour  entendre  ces  paroles,  il  faut  savoir  qu'avant  leur  départ 
de  la  Flèche,  les  Hospitalières  avaient  choisi,  de  l'agrément  de  l'évê- 
que  d'Angers,  M.  Lemaître  pour  leur  supérieur;  mais  qu'après  leur 
arrivée  à  Québec,  M.  de  Laval  leur  donna  M.  Vignal  à  la  place  de 
M.  Lemaître;  parce  que  peut-être  il  jugeait  celui-ci  trop  porté  à  les 
fortifier  dans  la  résolution  où  elles  étaient  de  persévérer  dans  leur 
Inftitut,  au  lieu  d'embrasser  celui  des  Hospitalières  de  Québec, 
comme  on  le  désirait  alors. 


4e  GUERRE.   DE  BRIGEAC.    1 66 1  . 


5ll 


de  se  trouver  auprès  du  sieur  de  Brigeac,  parce  qu'ils 
avaient  remarqué  qu'ils  priaient  Dieu  ensemble.  Après 
avoir  cheminé  huit  jours  séparément,  les  deux  bandes 
d'Iroquois  vinrent  à  se  rencontrer;  là,  ayant  dressé  leurs 
cabanes,  ils-  se  livrèrent  à  des  réjouissances,  comme  pour 
célébrer  leur  victoire,  firent  grande  chère  de  leur  chasse, 
&  deux  d'entre  eux  se  détachèrent  des  autres  &  allèrent 
porter  aux  bourgades  Iroquoises  la  nouvelle  de  la  venue 
prochaine  des  prisonniers.  Lorsque  les  sieurs  de  Brigeac 
8c  Cuillerier  furent  enfin  arrivés  à  Onneiout ,  on  les  dé- 
pouilla d'abord,  8c  on  leur  peignit  le  visage  à  la  façon  ridi- 
cule des  sauvages  ;  ensuite  on  se  mit  en  état  de  leur  donner 
la  salve,  qui  consifïait  à  faire  passer  les  prisonniers  comme 
entre  deux  haies  d'assaillants,  dont  chacun  les  frappait 
rudement  de  coups  de  bâton  à  leur  passage  ;  mais  l'un  des 
anciens  d'Onneiout  voulut  qu'on  les  conduisît  au  carre- 
four de  ce  bourg,  où  on  les  fit  monter  sur  un  échafaud. 
Là,  un  Iroquois,  après  avoir  donné  sept  ou  huit  coups  de 
bâton  à  Cuillerier,  lui  arracha  les  ongles;  après  quoi  on  fit 
descendre  les  deux  captifs,  8c  on  les  mena  dans  une  cabane 

x  .1  -î  j  •         /  \  (  ORelation  de  i665, 

ou  se  tenait  le  conseil  des  anciens  (i).  Jol 

xi. 

Ce  fut  peut-être  alors  que  le  sieur  de  Brigeac,  qui  lettre  que  de  brigeac 
avait  été  guéri  de  ses  blessures,  sachant  que  le  P.  Le 
Moyne  était  à  Onnontagué,  environ  à  vingt  lieues  d'On- 
neiout,  lui  écrivit  la  lettre  suivante  :  «  Nous  sommes  deux 
«  prisonniers  de  Montréal  à  Onneiout,  où  nous  arrivâmes 
«  le  premier  dimanche  de  décembre  en  pauvre  équipage. 
«  Mon  camarade  a  déjà  eu  deux  ongles  arrachés.  Nous 
«  vous  prions,  pour  l'amour  de  Dieu,  de  vous  transporter 
«  jusqu'ici,  8c  de  faire  votre  possible,  par  des  présents, 
»  pour  nous  retirer  auprès  de  vous;  8c  puis  nous  ne  nous 
«  soucions  plus  de  mourir.  Nous  avons  fait  alliance  entre 
«  nous  pour  faire  8c  pour  souffrir  tout  ce  que  nous  pour- 
«  rons  pour  la  conversion  de  ceux  qui  nous  tuent,  8c  nous 
«  prions  Dieu  tous  les  jours  pour  leur  salut.  Nous  n'avons 
«  trouvé  ici  aucun  Français,  ce  qui  nous  aurait  grande - 


ECRIT  AVANT 
SUPPLICE. 


5  12   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


CHARITE,  SA  PATIENCE 
INVINCIBLE. 


«  ment  consolés,  comme  nous  l'espérions.  M.  Vignal  a  été 
«  tué  par  les  barbares,  n'ayant  pu  marcher  que  deux  jours, 
«  à  cause  de  ses  blessures.  Je  vous  écris  de  la  main 
(0  Relation  de.  662,  ((  gauche-  Votre  serviteur,  Brigeac  (i).  » 

XII 

horrible  supplice  or  Toute  la  nuit  qui  précéda  le  supplice  des  deux  pri- 
sieur  de  brigeac  sa  sonniers ,  on  voulut  les  obliger  à  chanter,  conjointement 
avec  un  Algonquin,  pris  chez  les  Outawais  par  une  autre 
bande,  &  même  à  se  dire  des  injures  &  à  se  tourmenter 
les  uns  les  autres  avec  des  charbons  ardents.  Les  Fran- 
çais refusèrent  cependant  d'obéir  à  des  commandements 
si  cruels;  en  sorte  qu'un  capitaine  Iroquois,  voyant  qu'ils 
ne  voulaient  point  faire  de  mal  à  l'Algonquin,  quoiqu'ils 
fussent  fort  maltraités  par  ce  dernier,  fit  asseoir  les  deux 
Français  auprès  de  lui,  comme  pour  les  mettre  en  assu- 
rance. Enfin  le  conseil  ordonna  que  les  deux  Français 

(2)  Relation  de  1 665,  périraient  par  le  feu  (2).  Le  sieur  de  Brigeac  fut  horrible- 
p-21-  ment  tourmenté  auparavant.  D'abord  ils  lui  arrachèrent 

les  ongles,  puis  le  bout  des  doigts,  en  y  appliquant  des 
tisons,  enflammés  ;  ensuite  ils  lui  coupèrent  des  morceaux 
de  chair,  tantôt  dans  un  endroit,  tantôt  dans  un  autre, 
l'écorchèrent  ainsi  cruellement,  le  chargèrent  encore  de 
coups  de  bâton ,  &  appliquèrent  des  tisons  ardents  &  des 
fers  rougis  au  feu  sur  sa  chair  ainsi  dépouillée.  Pendant 
les  vingt-quatre  heures  que  dura  son  supplice  ,  ce  martyr 
de  Jésus-Chrilt ,  par  sa  patience  admirable  &  invincible, 
les  mit  dans  un  tel  transport  de  fureur  &  de  rage ,  qu'ils 
inventèrent,  pour  le  faire  souffrir  davantage,  les  genres  de 

(3)  HiftoireduMont-  tourments  les  plus  inouïs  (3).  Voici  ce  qu'on  lit  dans  la 
réai,  de  1661  à  1662.  reiat}on  je  Tannée  1 665  :  «  Il  fut  brûlé  toute  la  nuit,  depuis 

«  les  pieds  jusqu'à  la  ceinture;  &  le  lendemain  on  conti- 
«  nua  encore  à  le  brûler,  après  lui  ayoir  cassé  les  doigts. 
«  Durant  cette  sanglante  &  cruelle  exécution,  il  ne  cessa 
«  jamais  de  prier  Dieu  pour  la  conversion  de  ces  barbares, 
«  offrant  pour  eux  toutes  les  douleurs  qu'ils  lui  faisaient 
«  endurer,  faisant  à  Dieu  cette  prière  :  Mon  Dieu,  con- 
«  pertisse{-les,  &  répétant  toujours  ces  paroles  sans  pous 


4e  GUERRE.    RENÉ  CUILLERIER.  l66l. 


5l3 


«  ser  un  seul  cri  de  plainte,  quelque  affreuses  que  fussent 
«  ses  tortures  (1).  »  «  Les  sauvages,  ajoute  la  Sœur  Bour-  (o Relation  de  iG65, 
«  geoys,  le  firent  souffrir  à  leur  volonté,  avec  toutes  les  p-21, 
e  cruautés  imaginables  ;  mais  sa  patience  8c  l'amour  de 
«  Dieu  étaient  tels,  qu'il  témoignait  bien  de  la  joie  de 
a  souffrir  ainsi ,  8c  donnait  de  l'admiration  tant  aux  sau- 
«  vages  eux-mêmes  qu'à  d'autres  Français  qui  avaient  été 
«  pris.  »  Elle  parle  ici  de  René  Cuillerier,  merveilleuse- 
ment surpris  d'un  tel  prodige  de  vertu  &  d'une  patience 
si  héroïque.  Parmi  les  Iroquois  ses  bourreaux,  plusieurs 
en  étaient  tout  hors  d'eux-mêmes,  ne  sachant  que  penser 
d'un  homme  qui  se  montrait  ainsi  supérieur  aux  plus  hor- 
ribles tourments  (2).  Enfin  les  barbares,  ennuyés  de  le  (2)Hiftoire  du  Mont- 
brùler,  l'un  d'entre  eux  lui  donna  un  coup  de  couteau, 
lui  arracha  le  cœur  &  le  mangea.  Ils  lui  coupèrent  le  nez, 
les  lèvres  &  les  joues,  burent  ensuite  son  sang,  8c,  l'ayant 
haché  en  pièces,  le  mirent  dans  la  chaudière  8c  le  man- 
gèrent. 


réal,  de  1 66 1  à  1662. 


René  Cuillerier  avait  d'abord  été  condamné  au  feu, 
aussi  bien  que  de  Brigeac  ;  mais  la  sœur  du  capitaine  tué 
par  ce  dernier  s'opposa  à  la  mort  de  René,  8c  le  demanda 
pour  qu'il  lui  tînt  la  place  de  son  frère.  L'un  des  vieil- 
lards jugea  que  cette  demande  était  raisonnable,  8c  Cuil- 
lerier fut  adjugé  à  cette  femme,  non  sans  peine  toutefois. 
Après  dix-neuf  mois  de  cette  dure  captivité,  étant  à  la 
chasse  avec  ceux  d'Agnié  8c  d'Onneiout,  il  résolut  de 
s'échapper,  8c  demanda  à  son  camarade  Dufresne,  qui 
était  parmi  les  Agniers,  s'il  ne  voudrait  pas  se  sauver 
avec  lui.  Sur  sa  réponse  négative,  Cuillerier  se  joignit  à 
deux  autres  Français  du  même  bourg,  déterminés  comme 
lui  à  s'exposer  à  tout  le  ressentiment  des  Iroquois,  s'ils 
étaient  repris  dans  leur  fuite.  Ils  marchèrent  ainsi  pen- 
dant neuf  jours  pour  aller  d'abord  à  la  Nouvelle-Hollande, 
n'ayant  pour  toute  nourriture  que  les  herbes  qu'ils  trou- 
vaient sur  leur  chemin.  Quoiqu'ils  eussent  jeté  leurs 
paquets  pour  être  plus  leftes  à  la  course  8c  qu'ils  ne  mar- 


XIII. 

CUILLERIER  ET  DEUX 
AUTRES  PRISONNIERS 
S'ECHAPPENT  ET  RE- 
TOURNENT EN  CA- 
NADA. 


TOME  II. 


33 


5  14    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


p.  %  i 


chassent  que  la  nuit,  ils  furent  plusieurs  fois  en  grand 
danger  de  tomber  entre  les  mains  de  ces  barbares,  pas- 
sant, sans  y  penser,  tantôt  auprès  de  leurs  cabanes,  tantôt 
se  trouvant  tout  proche  de  quelque  bourg.  Quatre  ou 
cinq  fois  ils  furent  poursuivis,  &,  dans  une  de  ces  cir- 
conftances,  presque  toute  la  jeunesse  de  la  seconde  bour- 
gade d'Agnié  courut  après  eux.  Malgré  plusieurs  dangers 
imminents,  ils  arrivèrent  enfin  chez  les  Hollandais,  sans  se 
faire  connaître  d'abord;  mais,  ayant  appris  qu'il  ne  s'y  trou- 
vait aucun  Iroquois,  ils  se  déclarèrent  pour  Français  & 
furent  reçus  à  bras  ouverts.  Le  Gouverneur  du  Fort  d'O- 
range, qui  les  accueillit  avec  bonté,  leur  fit  donner  des 
habits  &  fréta  une  chaloupe  pour  les  conduire  à  Manathe, 
de  peur  qu'ils  ne  fussent  découverts  &  enlevés  par  les 
Iroquois.  De  Manathe  ils  se  rendirent  à  Bofton,  &  de  là  à 
Québec,  en  suivant  toujours  la  côte.  Ainsi  se  termina  leur 
(r)  Relation  de  i665,  captivité  (i) .  René  Cuillerier  remonta  à  Villemarie,  où  son 
retour  excita  la  plus  vive  allégresse;  il  y  vécut  encore  fort 
longtemps,  &  nous  aurons  plusieurs  fois  occasion  de 
parler  de  lui  dans  la  suite  de  cette  hiftoire. 

xiv.  .,  .  ,  , 

mort  du  major  closse.        Mais,  avant  son  retour,  &  quelques  mois  seulement 

après  sa  prise  par  les  Iroquois,  Villemarie  essuya  la  perte 
inconteftablement  la  plus  grande  qu'elle  eût  faite  depuis 
son  établissement  :  ce  fut  la  mort  du  brave  Major  Lam- 
bert Closse,  arrivée  le  6  de  février  1662,  qui  périt  avec 

(2)  Regiftre  mor-  trois  autres  colons  (2) .  C'eft  ce  qui  fait  dire  à  Marie  de 
tuan-e  de  la  paroisse  l'incarnation,  dans  sa  lettre  du  10  août  de  la  même  année  : 

de  Villemarie,  7  fév.        '  _  '  ,        ,  .   .  ,         ,  ..  , 

!662.  «  M.  Lambert,  Major,  un  des  plus  vaillants  hommes  qui 

«  aient  été  en  ce  pays,  a  été  tué  dans  un  combat,  8c  douze 

(3)  Marie  de  Pincar-  «  Français  avec  lui  (3).  »  Elle  veut  dire,  sans  doute,  que 
huit  d'entre  eux  furent  faits  prisonniers  &  conduits  en  es- 
clavage. Voici,  d'après  M.  Dollier  de  Casson,  comment  ce 
brave  Major,  si  intrépide  dans  les  combats,  &  qui  s'était 
illuffré  par  tant  de  beaux  faits  d'armes,  succomba  lui- 
même  &  fut  enlevé  à  la  colonie,  qu'il  couvrit  de  deuil  par 
sa  mort.  Ce  jour-là,  M.  Closse,  toujours  prêt,  selon  sa 


nation ,     lettre  62 
10  août'  1662,  p.  56g. 


4°  GUERRE.   MORT  DU  MAJOR  CLOSSE. 


5l5 


coutume,  à  exposer  sa  vie  pour  protéger  celle  des  colons 
qu'il  savait  être  en  danger,  s'était  porté  avec  plusieurs 
autres  dans  un  endroit  attaqué  par  des  Iroquois,  où  se 
trouvaient  quelques  travailleurs  ;  &  parmi  ceux  qui  le  sui- 
virent était  un  Flamand,  attaché  comme  domeftique  à 
son  service.  Le  feu  non  interrompu  des  Iroquois  ébranla 
le  courage  de  ce  lâche  auxiliaire,  qui  en  vint  jusqu'à 
prendre  la  fuite  &  à  abandonner  le  Major;  tandis  qu'un 
autre  serviteur  de  ce  dernier,  appelé  Pigeon,  d'une  taille 
au-dessous  de  la  médiocre,  déploya  dans  cette  même 
action  un  courage  vraiment  héroïque,  &  alla  si  avant 
au  milieu  des  ennemis  que,  s'il  n'eût  été  extrêmement 
lefte  à  la  course,  il  aurait  dû  être  atteint  par  leurs  balles, 
auxquelles  il  eut  le  bonheur  d'échapper.  Mais  la  fuite  du 
Flamand  haussa  le  cœur  aux  Iroquois,  qui  attaquèrent 
avec  plus  de  hardiesse  le  Major.  Ainsi  délaissé,  il  ne  perdit 
rien  de  son  sang-froid  ordinaire,  ni  de  son  intrépidité 
dans  cette  occasion;  &  si  Dieu  n'eût  permis  que  ses  deux 
piftolets  ne  fissent  feu  l'un  après  l'autre,  il  eût  vraisem- 
blablement changé  la  fortune  du  combat,  ou  du  moins 
eût  fait  éprouver  à  l'ennemi  de  nouvelles  pertes  ;  mais, 
avant  qu'il  eût  pu  remettre  ses  armes  en  état  d'être  tirées, 
il  fut  atteint  lui-même  &  perdit  la  vie  (i) .  (.)  Hiftoh-eduMont- 

r  v  '  treal,  de  1661  a  1602. 

XV. 

M.  Dollier  de  Casson  fait  remarquer  que  le  Maj  Or  ÉLOGE  DU  MAJOR  CLOSSE. 
tirait  le  piftolet  avec  une  adresse  &  unejuflesse  incompara- 
bles, &  que  la  généreuse  intrépidité  de  son  cœur  lui  don- 
nait une  si  grande  présence  d'esprit,  qu'il  n'était  nulle- 
ment troublé  au  milieu  des  dangers  les  plus  imminents. 
«  Au  refte,  ajoute-t-il,  si  le  Major  de  Villemarie  périt  en 
«  cette  rencontre,  il  mourut  en  brave  soldat  de  Jésus- 
x  Chrift  &  de  notre  Monarque,  après  avoir  mille  fois 
«  exposé  sa  vie,  sans  jamais  craindre  de  la  perdre, 
«  n'étant  venu  dans  ce  pays  que  pour  la  sacrifier  à  Dieu.  » 
Nous  devons  ajouter  qu'il  n'était  pas  moins  remarquable 
pour  ses  vertus  chrétiennes  que  pour  son  courage.  Dans 
les  différends  survenus  au  sujet  de  la  Compagnie  de 


5  I  6    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


Montréal,  ce  brave  Major,  en  se  dévouant  tout  entier  au 
soutien  de  Villemarie,  à  laquelle  il  s'était  donné,  sut  pourtant 
se  conserver  toujours  l'amitié  des  Membres  de  la  grande 
Compagnie,  spécialement  celle  des  RR.  PP.  Jésuites, 
qui,  de  leur  part,  lui  témoignèrent  conftamment  une  con- 
( i)  Journal  des  Je-  fiance  particulière  bien  méritée  (i).  C'eft  apparemment 
suites,  22  odt.  i657.  p0ur  ce  motif  que,  dans  la  Relation  de  1662,  ils  lui  ont 
donné  ces  éloges  juftement  dus  à  sa  mémoire  :  «  C'était 
«  un  homme  dont  la  piété  ne  cédait  en  rien  à  la  vaillance, 
«  &  qui  avait  une  présence  d'esprit  tout  à  fait  rare  dans 
«  la  chaleur  des  combats.  Il  a  tenu  ferme  à  la  tête  de  vingt - 
«  six  hommes  seulement  contre  deux  cents  Onnontaghe- 
«  ronnons,  combattant  depuis  le  matin  jusqu'à  trois  heures 
«  après-midi,  quoique  la  partie  fût  si  peu  égale.  Il  leur  a 
«  fait  souvent  lâcher  prise,  les  repoussant  des  poftes 
«  avantageux  &  même  des  redoutes  dont  ils  s'étaient 
«  emparés,  &  a  juftement  mérité  la  louange  d'avoir  sauvé 
«  Montréal  &  par  son  bras  &  par  sa  réputation.  Aussi 
«  a-t-on  jugé  à  propos  de  tenir  sa  mort  cachée  aux  enne- 
«  mis,  de  peur  qu'ils  n'en  tirassent  de  l'avantage.  Nous 
«  devions  cet  éloge  à  sa  mémoire,  puisque  Montréal  lui 

(2)  Relation  de  1662,    ((   doit  la  vie  (2).  » 
p.  4,  5. 

xvi.     •  \  .  .     '  . 

la  veuve  closse.  au-        Lambert  Closse  avait  épousé,  comme  il  a  été  dit,  Eli- 

tres  colons  tués  sabeth  Moyen,  qui  se  trouva  veuve  à  dix-neuf  ans.  La 

AVEC  LE  MAJOR.  ,  .        ,         i  •  •  , 

mort  prématurée  de  son  mari  occasionna  quelque  em- 
barras dans  ses  affaires,  &  mademoiselle  Mance,  sa  mère 
adoptive,  qui  l'aima  toujours  comme  son  enfant,  voulut 
bien  s'obliger  à  payer  annuellement  aux  créanciers  les 

(3)  Greffe  de  Ville-  intérêts  des  sommes  qui  leur  étaient  dues  (3).  Madame 
marie.  Ade  de  Basset,  Qosse  détacha  pour  la  même  fin  dix  arpents  de  son 

:o  mars  1667.  .        L       rr,       .  ,  j,    »  1 

(4)  wd.,  3i  mars  nei  (4);  &  lorsque  le  Séminaire  eut  succède  a  la  Com- 
l667-  pagnie  de  Montréal,  comme  nous  le  dirons  bientôt,  il 

remit  gratuitement  à  la  veuve  Closse  tous  les  droits  qu'il 
avait  à  percevoir  sur  ce  fief  ;  &  cela,  eft-il  dit  dans  l'ade, 
en  considération  des  bons  &  agréables  services  que  son 
maria  rendus  à  l'établissement  de  cette  colonie,  où  il  a  été 


M.  DE  BELESTRE  COM- 
MANDANT   A    SAINTE - 


4e  GUERRE.   FAIT  d'aRMES  DE  SAINTE-MARIE.    l6Ô2.     5  [7 

tué  par  les  Iroquois  en  la  défendant  (i).  Il  ne  laissa  d'Éli-  (i)  Greffe  de  viiie- 
sabeth  Moyen,  son  épouse,  qu'une  fille,  Jeanne  Cécile  mane-  Fo1  &  hom" 

1         a  j      j  1  mage    de  \\  veuve 

Closse,  alors  âgée  de  deux  ans,  dont  nous  parlerons  dans  ciosse,  i-«  fév,  1667. 
la  suite.  Avec  ce  brave  Major  périrent  trois  courageux 
colons)  Jean  Le  Comte,  de  la  ville  d'Orléans,  paroisse  de 
Notre-Dame  de  Recouvrance,  âgé  de  trente  &  un  ans  ; 
Louis  Griffon,  de  la  Rochelle,  âgé  de  vingt  &  un  ans,  8c 
Simon  Leroy,  qui  tous  reçurent  les  honneurs  de  la  sépul- 
ture, le  lendemain  7  février,  avec  le  Major,  &  furent  inhu- 
més au  cimetière.  Les  communications  étaient  alors  si 
difficiles,  qu'on  ne  connut  à  Québec  la  mort  du  Major 
Closse  qu'environ  deux  mois  après,  c'eft-à-dire  à  la  fin  de 

mars  (2).  (*)  Journal  des  Je- 

x  >  suites,  mars  1662. 

xvir. 

Pour  le  remplacer  à  Villemarie,  M.  de  Maisonneuve  M.  DU  PUIS  MAJOR, 
établit  Major  M.  Zacharie  du  Puis,  comme  étant  le  plus 
digne  d'occuper  cette  place,  &  même,  en  cas  de  besoin,  marie. 
de  le  remplacer  lui-même  en  qualité  de  Gouverneur. 
Après  M.  du  Puis,  l'homme  de  la  colonie  le  plus  propre 
au  métier  des  armes  était,  sans  doute,  M.  Picoté  de  Bé- 
leffre,  qui  commandait  les  travailleurs  de  la  maison  de 
Sainte-Marie;  &  excités  par  l'exemple  &  la  bravoure  de 
ces  chefs,  les  colons,  malgré  les  pertes  qu'ils  avaient 
faites,  ne  cessèrent  pas  de  montrer  toujours  le  même  cou- 
rage dans  les  attaques  que  leur  donnaient  fréquemment 
les  Iroquois.  Trois  mois  après  la  mort  du  Major  Closse, 
jour  pour  jour,  le  6  mai  de  cette  année  1666,  eut  lieu  à 
Sainte-Marie  un  fait  d'armes  où  M.  de  Béleffre  eut  occa- 
sion de  faire  éclater  sa  bravoure.  M.  Dollier,  qui  nous  a 
conservé  les  circonflances  de  cette  action,  fait  remarquer 
que  la  Reine  du  ciel,  sous  l'invocation  de  laquelle  ce  porte 
avait  été  placé,  semblait  l'avoir  pris  sous  sa  sauvegarde, 
en  préservant  conftamment  de  la  mort  &  même  des  bles- 
sures ceux  qui  le  défendaient,  quoiqu'ils  fussent  attaqués 
souvent.  Il  eft  vrai  que  la  plupart  étaient  des  hommes  de 
cœur  qui  avaient  fait  preuve  de  leur  courage  &  étaient 
singulièrement  redoutés  par  les  Iroquois. 


5  1 8    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

XVIII. 

embuscade  des  mû-  Le  6  mai,  cinquante  de  ces  barbares,  venus  pour  $ur- 
ouois a sainte-marie.  prendre  quelques-uns  des  hommes  de  Sainte-Marie,  se 
cachèrent  dans  les  bois  voisins,  &  y  réitèrent  tout  ce 
jour,  en  attendant  le  moment  de  fondre  sur  ceux  des  tra- 
vailleurs qu'ils  pourraient  trouver  à  l'écart.  Par  une  pro- 
tection visible  du  ciel,  un  prêtre  du  Séminaire,  accom- 
pagné de  quelques  serviteurs,  avait  rôdé  tout  ce  jour  dans 
le  même  bois,  &  tout  proche  de  l'embuscade,  sans  être 
aperçu  par  les  ennemis.  Il  eft  même  à  remarquer  qu'ayant 
voulu  allumer  du  feu,  dont  la  fumée  l'eût  fait  découvrir  par 
les  Iroquois,  qui  eussent  pu  s'approcher  de  lui  &  des  siens 
sans  être  vus,  la  Providence  voulut  que  le  bois  ne  prît 
point  feu,  malgré  toutes  les  tentatives  qu'on  fit  pour  l'al- 
lumer. Le  soir  de  ce  même  jour,  après  que  les  hommes 
se  furent  retirés  du  travail  pour  retourner  à  Sainte-Marie, 
il  arriva  que  trois  de  ces  braves,  Truteau,  Roulier  & 
Langevin,  étaient  encore  au  chantier,  où  il  ne  reftait  plus 
qu'eux  &  un  nommé  Le  Soldat,  pofté  en  sentinelle  dans 
un  méchant  trou  qui  méritait  à  peine  le  nom  de  redoute. 
Ces  trois  hommes,  regagnant  enfin  eux-mêmes  la  maison, 
étaient  arrivés  près  de  cette  redoute,  lorsque  tout  à  coup 
les  cinquante  Iroquois,  reliés  cachés  jusqu'alors  à  la  dis- 
tance d'une  portée  de  fusil  ou  environ,  se  lèvent  sans 
bruit  &  courent  sur  eux,  afin  de  les  prendre  vivants  pour 
(i)HiftoireduMont-  jes  mener  prisonniers  dans  leurs  bourgades  (i). 


réal,  de  1 66i  à  1662 
XIX. 

QUATRE    COLONS  ASSIÉ 


Dans  ce  même  moment,  l'un  des  trois  braves,  levant 
gés  par  cinquante  la  tête  &  les  apercevant,  s'écrie  :  Aux  armes  !  voici  les 
ennemis  sur  nous.  Aussitôt  chacun  prend  son  fusil;  &  la 
sentinelle,  qui  s'était  endormie,'  réveillée  par  ce  cri 
d'alarme,  commence,  au  contraire,  à  prendre  la  fuite. 
Les  Iroquois^  se  voyant  déçus  dans  leur  attente,  font  sur 
les  nôtres  une  décharge  à  brûle-pourpoint  ;  mais  les  trois 
Français,  sans  avoir  été  atteints  par  cette  grêle  de  balles, 
quittent  aussitôt  les  champs  où  ils  se  trouvaient  encore  8c 
courent  à  toutes  jambes  pour  se  jeter  dans  la  redoute. 
Le  sieur  Truteau,  d'une  grande  taille,  très-fort  &  d'un 


4e  GUERRE.  FAIT  D'ARMES  DE   SAINTE-MARIE.    l6Ô2.     5  1 9 


VRE  LES  ASSIEGES 
AVEC  PERTE  POUR  LES 


courage  à  toute  épreuve,  rencontrant  la  sentinelle  qui 
fuyait,  la  fait  entrer  dans  la  redoute  à  coups  de  pied  &  à 
coups  de  poing,  lui  reprochant  son  indigne  lâcheté,  & 
produit  sur  elle  une  si  efficace  impression,  qu'il  semble 
lui  rendre  le  courage.  Alors  commence,  d'une  part,  l'at- 
taque la  plus  vive,  &,  de  l'autre,  la  résiftance  la  plus 
vigoureuse  :  les  Iroquois  faisant  sur  la  redoute  de 
furieuses  décharges,  &  les  assiégés  répondant,  de  leur 
côté,  avec  une  confiance  intrépide  &  toujours  avec  dom- 
mage pour  les  Iroquois  qui,  après  avoir  tiré  sur  la  redoute 
deux  ou  trois  cents  coups  de  fusil,  n'eurent  d'autre  avan- 
tage que  d'avoir  coupé  en  deux  le  fusil  de  Roulier. 

xx. 

M.  de  Béleftxe,  entendant  la  fusillade,  sort  au  plus  M.  DE  BÉLESTRE  DELI- 
vite  de  Sainte-Marie,  avec  tout  ce  qu'il  peut  y  conduire 
d'hommes,  pour  dégager  les  assiégés;  &  chemin  faisant  il  IROQUOIS. 
rencontre  les  travailleurs  dont  une  partie  fuyait  &  l'autre 
courait  vers  la  redoute.  Il  arrête  les  fuyards,  leur  repro- 
che une  conduite  si  indigne  des  hommes  de  Sainte-Marie 
&  les  conduit  tous  avec  lui  au  combat.  Dès  leur  arrivée, 
ils  commencent  à  répondre  aux  ennemis  en  faisant  sur 
eux  leurs  décharges  &  en  s'efïorçant  de  les  invenir.  Mais 
les  Iroquois,  s'apercevant  qu'on  allait  leur  couper  le  pas- 
sage, s'enfuirent  aussitôt  dans  les  bois,  emportant  avec 
eux  leurs  blessés,  dont  l'un  mourut  peu  après  de  ses  bles- 
sures. Enfin  on  tira  tant  de  coups  de  part  &  d'autre  dans 
cette  action,  qu'à  Villemarie,  en  entendant  ces  furieuses 
décharges ,  on  jugea  que  tous  les  hommes  de  ce  pofte 
avaient  été  pris  ou  tués.  On  y  courut  en  toute  hâte,  &  on 
fut  merveilleusement  surpris,  en  arrivant,  de  voir  tout  le 
contraire  de  ce  qu'on  avait  craint  (i). 


(i)Hiftoire  du  Mont- 
réal de  1 66 1  à  1662. 


.       .  .  ,  XXI. 

Pour  inspirer  à  ses  soldats  cette  intrépidité  de  cou-  M<  DE  MAIS0NNEUVE 
rage  dont  nous  avons  raconté  tant  d'illufïres  exemples,  &  considéré  comme 
ce  mépris  de  la  vie  au  milieu  des  dangers,  le  moyen 
qu'employait  M.  de  Maisonneuve  était  de  procurer  &  de 
maintenir  dans  la  colonie  l'intégrité  des  mœurs;  &  parce 


JUGE  DE  VILLEMARIE. 


520    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

qu'il  était  convaincu  que  rien  ne  pouvait  les  rendre  plus 
impropres  au  métier  des  armes  que  les  vices  grossiers  qui 
dégradent  l'homme  &  déshonorent  le  chrétien,  c'était 
surtout  contre  ces  vices  qu'il  déployait  l'énergie  de  son 
caractère  &  sa  sage  &  inflexible  fermeté.  G 'eft  ce  que 
nous  allons  admirer  dans  sa  conduite,  comme  juge  parti- 
culier de  l'île  de  Montréal,  &  l'on  nous  permettra  de  faire 
ici  cette  digression  pour  ne  pas  lui  dérober  une  partie  nota- 
ble de  la  gloire  qu'il  s'eft  acquise.  On  eft  surpris  qu'ayant 
passé  toute  sa  vie  dans  le  métier  des  armes,  il  ait  su  allier 
ensemble  &  réunir  en  sa  personne,  le  caractère  décidé  & 
résolu  d'un  Gouverneur  militaire  toujours  prêt  à  marcher 
à  l'ennemi,  &  celui  d'un  juge  consommé  dans  l'exercice 
de  la  juftice,  par  la  sagesse  qui  reluit  dans  toutes  ses  sen- 
tences, &  qui  même  peut  nous  laisser  incertains  s'il  a 
été  supérieur  comme  Gouverneur  de  place  ou  comme 
juge  (*). 


(*)  Appelé  &  choisi  par  la  divine  Providence  pour  exercer  la 
juftice,  M.  de  Maisonneuve  se  rendait  digne,  par  la  droiture  inva- 
riable de  ses  vues  &  par  la  sainteté  de  sa  vie,  de  servir  d'organe  à 
Dieu  dans  les  jugements  qu'il  portait;  &  la  sagesse  de  ses  sentences 
peut  juftifier  à  bon  droit  ces  paroles  de  M.  Olier,  sur  les  qualités 
que  devraient  avoir  tous  les  juges:  «  S'ils  étaient  bien  purs,  ils  au- 
«  raient  dans  leurs  cœurs  la  sagesse  &  la  force  de  Dieu,  véritable 
«  juge  de  tout  le  monde,  dont  ils  ne  doivent  être  que  de  simples 
«  organes  extérieurs.  Les  hommes  étant  corporels  &  visibles,  Dieu  se 
«  sert  de  la  personne  sensible  des  juges  pour  rendre  par  eux  ses 
«  arrêts.  Dans  ces  magiftrats  on  devrait  donc  voir  paraître  non-seu- 
«  lement  sa  sagesse  pour  rendre  à  chacun  ce  qui  lui  appartient,  selon 
«  que  Dieu  le  sait  &  le  voit  en  lui-même,  mais  encore  sa  force  pour 
«  ordonner  tout  ce  qui  eft  de  la  juftice  &  que  la  sagesse  leur  montre, 
«  sans  jamais  se  laisser  subjuguer  par  qui  que  .ce  soit,  comme  tenant 
«  la  place  de  Dieu,  qui  eft  indépendant  &  ne  peut  être  forcé  par  per- 
te sonne.  Ainsi  le  juge  eft  au-dessus  de  tout,  incorruptible  pour  les 
«  présents,  ne  recevant  jamais  rien  de  ses  parties,  des  biens  desquelles 
«  il  eft  roi,  pour  en  disposer  dans  l'équité  &  la  juftice.  En  un  mot, 
«  il  doit  juger  comme  Dieu  jugerait,  s'il  occupait  la  charge  extérieure 
(i)  Manuscrits  de  ft  jg  •  tjent.  &  porter  des  arrêts  tels  que  Dieu  même  les  pro- 
M.   Olier.    Attributs        1  •?    -  1  1  -j  '    j         *  1 1    •  r  \ 

,.  .  «  noncerait,  si  la  cause  était  plaidee  devant  lui  (i).  » 

divins.  1  r  v  ' 


JEUX  DE  HASARD  ET 
DE  LA  BOISSON. 


M.   DK   MAISON  NEUVE   COMME  JUGE.  321 

XXII. 

La  passion  des  jeux  de  hasard,  celle  de  la  boisson,  funestes  effets  des 
presque  inséparables  Tune  de  l'autre,  &  le  blasphème,  lui 
parurent  être  des  germes  deftructeurs  de  la  colonie,  qu'il 
devait  extirper  dès  qu'ils  commencèrent  à  y  paraître.  Trois 
de  ses  soldats,  s'étant  laissés  aller  au  jeu  &  à  la  boisson, 
&  se  trouvant  ensuite  incapables  d'acquitter  les  dettes 
qu'ils  avaient  contractées,  prirent  le  parti  de  déserter  de 
la  garnison  <Sc  d'abandonner  le  pays.  Informé  de  leur  fuite, 
il  les  fit  aussitôt  poursuivre,  &,  par  la  diligence  de  ses 
émissaires,  ces  fuyards,  atteints  à  quatre  lieues  seulement 
de  Villemarie,  furent  ramenés  au  Fort  &  mis  aux  fers,  le 
8  janvier  1 658.  Pour  retrancher  la  cause  de  si  graves 
désordres,  qui  auraient  pu  causer  la  ruine  du  pays,  en  le 
privant  des  soldats  nécessaires  à  sa  défense,  il  rendit 
l'ordonnance  suivante,  le  18  du  même  mois  :  «  Depuis 
l'établissement  de  cette  colonie,  nous  avions  toujours 
travaillé  de  tout  notre  pouvoir,  suivant  le  pieux  dessein 
<  de  MM.  les  Associés  seigneurs  de  cette  île,  à  y  établir 
les  bonnes  mœurs,  en  prévenant  toute  sorte  de  scan- 
dale &  d'excès,  tant  par  nos  soins  que  par  nos  ordon- 
nances, &  cela  en  nous  servant  des  voies  les  plus  douces 
&  les  plus  favorables  aux  intérêts  des  particuliers,  qu'a 
pu  nous  suggérer  l'inclination  que  nous  avons  de  pro- 
curer leur  avancement.  Trois  soldats  de  notre  garnison, 
ayant  contracté  des  dettes  excessives  pour  favoriser  leur 
penchant  au  vin,  &  désespérant  de  pouvoir  satisfaire 
leurs  créanciers,  n'ont  point  trouvé  d'autre  moyen, 
pour  se  dérober  aux  poursuites  de  ceux-ci,  que  de  s'éva- 
der par  une  fuite  aussi  dangereuse  pour  eux-mêmes  que 
préjudiciable  à  la  sécurité  publique  &  à  l'établissement 
de  la  colonie  de  Villemarie.  Après  l'évasion  de  ces  sol- 
dats, personne  ne  peut  douter  que  nous  ne  soyons  obligé, 
par  le  devoir  de  notre  charge  &  pour  l'acquit  de  notre 
conscience,  d'apporter  à  ce  mal  le  dernier  remède,  qui 
ne  peut  être  que  le  retranchement  entier  des  occasions 
qui  y  ont  donné  lieu. 


522   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


XXIII. 

ORDONNANCE  CONTRE 
LES  JEUX  DE  HASARD, 
LA  BOISSON  ET  LE 
BLASPHÈME. 


«  En  conséquence,  nous  défendons  :  i°  A  toute  sorte 
de  personne,  de  quelque  qualité  ou  condition  qu'elle 
soit,  habitant  de  ce  lieu  ou  autre,  d'y  vendre  ou  débiter, 
«  en  gros  ou  en  détail,  sous  quelque  prétexte  que  ce  soit, 
«  sans  un  ordre  de  nous,  exprès  &  par  écrit,  aucune 
«  boisson  enivrante,  sous  peine  d'amende  arbitraire,  à 
«  laquelle  on  sera  contraint  par  corps.  —  2°  De  plus,  nous 
«  interdisons  tous  jeux  de  hasard.  —  3°  Nous  cassons  & 
«  annulons  toute  promesse,  par  écrit  ou  verbale,  directe 
«  ou  indirecte,  faite  ou  à  faire,  tant  pour  ce  sujet  que 
«  pour  toute  autre  sorte  de  jeu,  avec  défense  aux  créan- 
«  ciers  de  faire  aucune  poursuite  en  juftice  pour  le  recou- 
«  vrement  de  ces  sortes  de  dettes,  sous  peine  de  vingt 
«  livres  d'amende  &  de  confiscation  des  sommes  ainsi 
«  demandées.  —  40  Quant  à  ceux  qui  seront  convaincus 
«  d'avoir  fait  des  excès  de  vin,  d'eau-de-vie  ou  d'autres 
«  boissons  enivrantes,  ou  d'avoir  juré  ou  blasphémé  le 
«  saint  nom  de  Dieu,  ils  seront  châtiés,  soit  par  amende 
«  arbitraire,  soit  par  punition  corporelle,  suivant  l'exi- 
«  gence  des  cas.  —  5°  Pour  obvier  aux  évasions  men- 
«  tionnées  ci-dessus,  nous  déclarons,  par  la  présente 
«  ordonnance,  que  tous  les  fuyards  seront  par  là  même 
«  convaincus  du  crime  de  désertion;  &,  de  plus,  que  tous 
«  ceux  qui  les  favoriseront  dans  leur  fuite,  soit  en  les 
«  recélant,  soit  en  les  aidant  de  quelque  manière  que  ce 
«  soit ,  seront  aussi  censés  être  coupables  du  même 
(1)  Greffe  de  ville-  «  crime  (i).  »  Le  syndic  des  habitants,  Marin  Jeannot,  & 
marie,  ordonnance  de  Vautres  officiers  de  la  colonie  furent  chargés  de  tenir  la 

M.  de  Maisonneuve,  .  .         .  .  .  ^       ,  , 

du  18  janvier  i658.  main  a  1  exécution  de  cette  ordonnance,  &  le  greffier  de  la 
juflice  seigneuriale  la  publia  à  l'issue  des  Vêpres,  &  l'affi- 
cha, près  de  la  porte  de  l'église  paroissiale,  le  même  jour, 
18  janvier  1 658. 

xxiv.  .  ....... 

blasphémateurs  punis        II  ne  suffisait  pas  de  l'avoir  rendue  ainsi  obligatoire, 

par  m.  de  maison-  \\  fallait  surtout  la  faire  observer,  &  ce  fut  ce  que  procura 

M.  de  Maisonneuve  par  sa  vigilance  &  sa  fermeté;  car, 

dans  toutes  les  minutes  du  greffe,  nous  ne  trouvons  aucun 


M.   DE   MAISONNEUVE  COMME  JUGE. 


523 


autre  cas  de  désertion  arrivé  sous  son  gouvernement  que 
celui  que  nous  venons  d'indiquer,  ni  d'autre  contravention 
au  rerte  de  cette  ordonnance  que  les  deux  cas  suivants. 
Un  individu  fut  convaincu  d'avoir,  à  la  suite  de  quelques 
excès  de  boisson,  blasphémé  le  saint  Nom  de  Dieu,  tant 
en  la  redoute  de  Sainte-Marie  que  dans  la  maison  d'un 
particulier,  la  nuit  du  16  au  17  février  1 663 .  Pour  venger 
l'honneur  dû  à  Dieu,  M.  de  Maisonneuve  condamna  à 
vingt  livres  d'amende  envers  l'église  paroissiale,  tant  le 
blasphémateur  que  l'individu  dans  la  maison  duquel  le 
blasphème  avait  été  ainsi  réitéré  (1);  &  cela  conformé- 
ment à  la  déclaration  du  Roi,  qui  obligeait  les  témoins  de 
ces  scandales  à  les  dénoncer  dans  les  vingt-quatre  heures 
aux  juges  des  lieux  :  obligation  que  le  maître  de  la  maison 
avait  négligé  de  remplir.  Ce  dernier  ayant  été  convaincu 
d'avoir  aussi  blasphémé  contre  Dieu,  &  proféré  des 
paroles  sales  &  scandaleuses,  M.  de  Maisonneuve  le 
priva,  pour  l'espace  d'une  année,  de  l'usage  d'un  arpent 
de  la  terre  qu'il  lui  avait  donnée  au  nom  des  seigneurs,  & 
en  attribua  la  jouissance  à  l'église  de  Villemarie.  En 
même  temps  il  ordonna  aux  marguilliers  de  choisir,  sur 
cette  terre;  l'arpent  qui  serait  le  plus  à  leur  gré  &  de  le 
louer  à  quelque  colon,  en  leur  défendant  de  transiger 
avec  le  blasphémateur  lui-même.  Enfin,  pour  prévenir 
les  dégâts  que  celui-ci  y  aurait  pu  faire  par  dépit,  il  l'obli- 
gea à  l'avoir  en  sa  garde  pendant  cette  année,  &  à  réparer 
tous  les  dommages  qui  y  seraient  faits,  sauf  à  lui  d'avoir 
recours  contre  les  malveillants  (2). 

Dans  les  différends  survenus  entre  les  particuliers 
pour  des  intérêts  matériels,  lorsque  M.  de  Maisonneuve, 
après  avoir  bien  examiné  leurs  prétentions  respectives, 
jugeait  que  leurs  droits  étaient  incertains,  il  les  engageait 
à  se  désiffer  de  leurs  poursuites;  &,  par  l'efficacité  de  ses 
paroles,  leur  faisait  désirer  à  eux-mêmes  le  désiftement, 
afin  de  conserver  entre  eux  l'union  &  la  concorde.  Ainsi, 
dans  un  litige  au  sujet  d'une  succession,  il  termina  le  dif- 


(1)  Greffe  de  Ville- 
marie. Jugement  de 
M.  de  Maisonneuve, 
du  22  fév.  1 663. 


(2)  Greffe  d'e  Ville- 
marié.  Jugement  de 
M.  de  Maisonneuve, 
20  o£t.  1 66 1 . 

XXV. 

ADRESSE  DE  M.  DE  MAI- 
SONNEUVE POUR  RÉ- 
TABLIR l'union  EN- 
TRE LES  PARTIES  DI- 
VISÉES. 


» 


324    IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 

fcrend  en  ordonnant,  du  consentement  exprès  des  deux 
parties,  qu'elles  demeureraient  entièrement  quittes  Tune 
(0  Greffe  de  ville-  envers  l'autre  (i).  Si  quelque  particulier  en  injuriait  un 
mane.  Jugement  de  autre  ^e  paroles,  il  condamnait  toujours  le  coupable  à  une 

M.  de  Maisonneuve,  r  >  r 

1 8  juin  1 665.  réparation  en  présence  de  témoins,  ou  à  une  déclaration 

de  désaveu  devant  notaire  pour  satisfaire  au  prochain 
outragé;  &,  en  outre,  le  plus  souvent,  à  une  amende  en- 
vers l'église,  pour  expier  l'outrage  fait  à  Dieu.  Une  femme 
ayant  maltraité  &  injurié  M.  Louis- Arthur  de  Sailly,  il  la 
condamna  à  lui  faire  réparation  dans  trois  jours,  en  pré- 
sence des  témoins  que  M.  de  Sailly  choisirait,  &  à  une 
amende  de  vingt  livres  envers  l'église,  sous  peine  d'être 

(2)  ibid.,  11  août  saisie  &  mise  en  prison  après  les  trois  jours  expirés  (2). 
i6d3.  Pareillement,  Louis  Loisel  &  sa  femme  ayant  été  offensés 

de  paroles  par  un  individu,  M.  de  Maisonneuve,  après 
avoir  fait  examiner  l'affaire  par  son  Major,  M.  du  Puis, 
condamna  le  coupable  aux  frais  de  la  procédure,  à  dix 
livres  d'amende  envers  l'église  &  à  fournir  dans  les  vingt- 
quatre  heures,  à  Loisel,  un  acte  de  réparation  devant  no- 

(3)  ibid.  Jugement  taire  (3) .  Deux  femmes  s'accusèrent  mutuellement  d'avoir 
2  7^anteierai66?neUVe'  ma^  Par^  l'une  de  l'autre;  quoique  le  tort  fût  des  deux 

côtés,  M.  de  Maisonneuve  condamna  l'une  d'elles  à  dé- 
clarer dans  les  vingt-quatre  heures,  en  présence  de  deux 
témoins  &  du  greffier,  qu'elle  avait  offensé  l'autre  de  pa- 
roles par  pure  colère.  Il  porta  aussi  contre  la  seconde  un 
semblable  jugement;  &,  afin  de  les  obliger  à  l'exécuter  sans 
délai,  il  déclara  que,  après  les  vingt-quatre  heures  écoulées 
depuis  la  signification  de  cette  sentence,  si  l'une  ou  l'autre 
n'avait  pas  satisfait,  elle  donnerait  cinquante  livres  à 
l'église  paroissiale  &  serait,  en  outre,  contrainte  par  corps 
à  la  déclaration  ordonnée  (*). 


(*)  Ce  moyen  eut  l'effet  qu'il  s'en  était  promis  :  l'une  &  l'autre 
(4)  Ibid.  Jugement  firent  cette  déclaration,  en  présence  de  Jean  Gervaise,de  Jean  Lemer- 
deM.de Maisonneuve,  cher  &  de  Basset,  greffier,  qui  en  dressa  l'acfe  pour  le  conserver  au 
3  juillet  1 G 5 8 .  greffe,  où  on  le  voit  encore  (4). 


M.   DE   MAISONNEUVE  COMME  JUGE. 


525 


Il  parait  que,  à  mesure  que  la  colonie  devenait  plus 
nombreuse,  ces  sortes  de  querelles  étaient  aussi  plus  fré- 
quentes qu'elles  ne  Pavaient  été  auparavant,  surtout  parmi 
les  femmes.  Pour  les  prévenir,  M.  du  Puis,  chargé  du 
commandement  en  l'absence  de  M.  de  Maisonneuve , 
rendit  l'ordonnance  suivante,  le  20  septembre  1662  : 
«  Etant  pleinement  informé  des  désordres  &  des  scan- 
«  dales  occasionnés  par  les  injures  &  les  paroles  infa- 
«  mantes  qui  se  disent  pour  le  moindre  sujet,  &  désirant, 
«  pour  la  gloire  de  Dieu  &  pour  le  bien  public,  empêcher 
«  de  tout  notre  pouvoir  qu'une  si  damnable  coutume 
«  s'établisse ,  qui  infailliblement  attirerait  la  colère  de 
«  Dieu  sur  cette  colonie  :  nous  défendons  très-expressé- 
«  ment  les  paroles  injurieuses,  pour  quelque  cause  ou 
«  prétexte  que  ce  soit,  sous  peine  de  punition  pécuniaire 
b  pour  la  première  fois,  &,  en  cas  de  récidive,  de  peine 
«  corporelle,  sans  exception  d'âge  ni  de  sexe  ;  &,  afin  que 
«  les  maris  ne  prétendent  pas  cause  d'ignorance,  comme 
«  la  loi  les  établit  seigneurs  de  leurs  femmes,  nous  les 
«  sommons  de  tenir  la  main  à  ce  qu'elles  ne  tombent  pas 
«  dans  cette  faute,  s'ils  veulent  éviter  l'infamie  d'un  châ- 
«  timent  aussi  sévère  qu'équitable  (1).  » 

Lorsque  le  coupable,  non  content  d'injurier  quel- 
qu'un de  paroles,  en  venait  à  le  frapper  de  coups,  dans  ce 
cas,  M.  de  Maisonneuve  le  condamnait  toujours  à  une 
amende  pécuniaire  envers  l'offensé.  Une  femme  en  ayant 
battu  une  autre,  il  condamna  la  première  à  une  amende 
de  cinquante  livres  envers  la  seconde,  sous  peine  d'être  mise 
en  prison  si  elle  n'avait  satisfait  dans  huit  jours  (2).  Une 
autre  qui  avait  frappé  un  homme,  fut  condamnée  à  une 
amende  de  vingt-cinq  livres  &,  en  outre,  à  une  pareille 
somme  envers  l'église  paroissiale.  Un  particulier  ayant 
battu  un  soldat  de  la  garnison,  qui  fut  assez  maître  de  soi- 
même  pour  ne  pas  rendre  l'offense,  M.  de  Maisonneuve 
condamna  le  coupable  à  trente  livres  d'amende  envers 
l'offensé  &,  en  outre,  à  défrayer  le  chirurgien  Bouchard, 


XXVI. 


ORDONNANCE  POUR  PRE- 
VENIR LES  PAROLES 
INJURIEUSES. 


(1)  Greffe  de  ylle- 
lemarie.  Ordonnance 
de  M.  du  Puis,  20  sep- 
tembre 1662. 

XXVII. 

JUGEMENTS  DE  M.  DE 
MAISONNEUVE  A  L'oC- 
CASION  DE  BATTERIES. 


(2)  Jugement  de 
M.  de  Maisonneuve, 
25  mai  1660.. 


52Ô   IIe  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL. 


qui,  pendant  quinze  jours,  avait  logé,  nourri  &  médica- 
(i)  Jugement  de  menté  ce  soldat  (i).  Un  serviteur,  frappé  par  un  individu, 

f9  ddécembre0"657!C'  ^ut  m*s  Par  la  hors  d'état,  pendant  quelques  jours,  de 
servir  son  maître;  M.  de  Maisonneuve,  par  sa  sentence, 
n'attribua  aucun  dédommagement  personnel  à  ce  servi- 
teur, qui  sans  doute  n'était  pas  tout  à  fait  innocent  dans  le 
conflit;  mais,  sur  la  visite  du  chirurgien,  il  condamna 
l'agresseur  à  douze  livres  envers  le  maître. 

XXVIII.  .    .  :'"    '  \ 

sagesse  et  équité  de        Voici  une  preuve  remarquable  de  la  sagesse  de  M .  de 
m.  de  maisonneuve  Maisonneuve,  dans  les  appréciations  qu'il  faisait  de  la 

DANS  SES  SENTENCES.  '  11  1 

culpabilité  des  prévenus,  &  de  la  parfaite  équité  qui  pré- 
sidait à  ses  sentences.  Un  soldat  des  plus  braves  de  sa 
garnison,  qui  s'était  diftingué  dans  plusieurs  faits  d'armes, 
nommé  Saint-Jacques,  venait  d'assifter  à  la  sainte  Messe, 
sans  doute  dans  des  dispositions  très-chrétiennes,  lorsqu'il 
fut  assailli  à  la  porte  de  l'église  par  une  femme  qui,  se 
jetant  sur  lui,  se  mit  à  le  frapper  à  coups  de  bâton,  pour 
le  punir,  disait-elle,  d'avoir  noirci  sa  réputation  par  une 
atroce  calomnie.  Ce  soldat  se  laissa  injurier  &  frapper  sans 
en  tirer  par  lui-même  aucune  vengeance,  quoiqu'il  l'eût 
pu  aisément,  &  se  contenta  de  porter  sa  plainte  à  M.  de 
Maisonneuve,  en  proteflant  qu'il  n'avait  jamais  eu  la 
pensée  d'inventer  sur  cette  femme  la  calomnie  qu'elle  lui 
imputait.  M.  de  Maisonneuve  la  fait  comparaître;  elle  se 
présente  avec  assurance,  avouant  qu'elle  a  battu  Saint- 
Jacques  pour  se  venger  d'une  calomnie  qu'il  a  inventée 
contre  son  honneur;  &  comme  M.  de  Maisonneuve  lui 
demandait  devant  qui  Saint-Jacques  avait  donc  proféré 
cette  calomnie,  elle  articule  le  nom  d'un  autre  soldat, 
qu'elle  assure  la  lui  avoir  rapportée  à  elle-même,  en  ajou- 
tant que  celui-ci  la  tenait  de  la  propre  bouche  de  Saint- 
Jacques.  Là-dessus,  M.  de  Maisonneuve  fait  comparaître 
ce  soldat,  qui  avoue  sans  détour  avoir  tenu  ce  propos  à  la 
femme  en  queftion,  mais  en  déclarant  en  même  temps 
qu'il  l'a  inventé  lui-même  par  légèreté,  &  qu'il  n'a  jamais 
entendu  dire  rien  de  semblable  à  Saint-Jacques.  Voici 


M.   DE  MAISON  NEUVE  COMME  JUGE. 


quelle  fut  la  sentence  de  M.  de  Maisonneuve.  D'abord,  de 
l'aveu  des  parties,  il  déclara  que  Saint-Jacques  était  inno- 
cent, 8c  qu'il  avait  été  injulfement  opprimé.  Quant  au 
soldat  calomniateur,  il  jugea  qu'il  avait  offensé  tout  à  la 
fois  8c  Dieu,  qui  défend  la  calomnie,  8c  cette  femme,  dont 
il  avait  voulu  noircir  malicieusement  la  réputation.  Il  le 
condamna  donc,  d'abord,  à  vingt  livres  d'amende  envers 
l'église  paroissiale,  pour  satisfaire  à  Dieu,  8c  ensuite  à  cin- 
quante livres  pour  réparation  envers  la  femme  outragée; 
mais  celle-ci  ayant  entrepris  de  se  venger  de  ses  propres 
mains,  8c  même  de  frapper  un  innocent,  il  la  condamna  à 
son  tour  à  vingt  livres  au  profit  de  l'église  paroissiale, 
pour  réparer  l'injure  faite  à  Dieu,  8c  à  donner  à  Saint- 
Jacques  les  cinquante  livres  que  le  calomniateur  était  tenu 
de  lui  donner  à  elle-même  (i). 

Lorsqu'il  s'agissait  de  délits  publics  contre  les 
bonnes  mœurs,  M.  de  Maisonneuve,  en  condamnant  les 
coupables,  ajoutait  aux  amendes  le  bannissement  perpé- 
tuel, de  peur  qu'ils  ne  devinssent  contagieux  en  demeu- 
rant dans  la  colonie.  Nous  trouvons  aux  archives  judi- 
ciaires de  Villemarie  trois  cas  de  ce  genre,  arrivés  sous 
son  gouvernement.  Un  soldat  de  sa  garnison,  qu'il  avait 
chargé  de  veiller  à  la  garde  de  la  Pointe-Saint-Charles, 
fut  accusé  d'abandonner  journellement  la  redoute,  8c 
d'aller  tenir  à  plusieurs  femmes  honnêtes  des  discours 
fort  messéants.  Pour  s'assurer  de  la  vérité,  il  usa  d'un 
ftratagème  qui  lui  réussit,  par  le  moyen  du  major  Closse, 
encore  vivant,  8c  de  son  aide-major,  M.  du  Puis,  qu'il 
avait  mis  l'un  8c  l'autre  dans  le  secret.  Saisi  &  conduit  en 
prison,  ce  soldat  confessa  lui-même  sa  mauvaise  conduite; 
8c,  sur  ses  propres  aveux,  fut  condamné  au  bannissement. 
«  Pour  réparation  du  scandale  qu'il  a  donné  à  toute  l'ha- 
«  bitation  de  Villemarie,  dit  M.  de  Maisonneuve  dans 
«  sa  sentence,  nous  l'avons  cassé  de  notre  garnison,  8c 
«  condamné  à  deux  cents  livres  d'amende,  applicables  à 
«  des  filles  pauvres,  pour  les  aider  à  se  marier  à  Ville- 


(i)  Jugement 
i3  juillet  1 656. 


du 


XXIX. 

SENTENCES  DE  BANNISSE- 
MENT POUR  PROCURER 
LES  BONNES  MŒURS 
DANS  LA  COLONIE. 


528   11e  PARTIE.  LES  CENT  ASSOC.  ET  LA  COMP.  DE  MONTRÉAL 


«  marie;  &,  afin  d'éviter  la  continuation  du  scandale, 
«  nous  Pavons  banni  pour  toujours  de  toute  l'étendue  de 
(0  Jugement  du  «  notre  Gouvernement  (i).  » 

4  novembre  1 658. 

Un  autre,  qui  avait  défriché  &  mis  en  valeur  trois 
arpents  &  demi  de  terre  sur  le  domaine  des  seigneurs, 
ayant  été  convaincu  d'avoir  cherché  à  porter  atteinte, 
quoique  sans  succès,  à  l'honneur  d'une  mère  de  famille, 
M.  de  Maisonneuve  le  déposséda  de  cette  terre,  dont  il 
donna  la  moitié  à  l'église  paroissiale,  en  réparation  de 
l'offense  faite  à  Dieu,  &  le  relfe  aux  enfants  de  la  femme 
qu'il  avait  voulu  outrager.  Une  femme,  ayant  eu  le  mal- 
heur de  tomber  dans  une  faute  contre  les  mœurs,  &  le 
bruit  s'en  étant  répandu  parmi  les  colons,  M.  de  Maison- 
neuve,  après  avoir  convaincu  le  coupable,  le  condamna  à 
une  amende  de  six  cents  livres  envers  le  mari,  &  au  ban- 
nissement perpétuel,  après  trois  mois  pour  régler  ses 
affaires  ;  &,  sur  l'aveu  de  la  femme,  il  la  priva  de  son 
douaire,  cassa  toutes  les  autres  conventions  matrimoniales 
faites  à  son  profit,  &  permit  à  son  mari  de  la  rendre  à  ses 
père  &  mère,  ou  de  la  tenir  renfermée  le  refte  de  ses 

(2)  Jugement  du  jours  (2).  On  lit  dans  le  journal  des  Jésuites  que,  vers  le 
17  juin  1660.  mois  de  septembre  1648,  on  amena  de  Villemarie  à  Qué- 
bec un  tambour,  condamné  à  mort  pour  un  crime  détes- 
table qu'on  ne  spécifie  pas,  en  ajoutant  que  les  Mission- 
naires, résidant  alors  à  Villemarie,  s'opposèrent  secrète- 
ment à  l'exécution  du  criminel  &  demandèrent  qu'il  fût 
conduit  à  Québec,  où  d'ailleurs  celui-ci  avait  droit  d'ap- 
peler de  la  sentence  de  M.  de  Maisonneuve.  C'eft  la  seule 
sentence  de  mort  portée  par  celui-ci,  à  en  juger  du  moins 
par  tout  ce  que  nous  avons  pu  trouver  des  actes  de  son 
Gouvernement.  Le  procès  de  ce  condamné  ayant  été  revu 
à  Québec,  on  commua  la  peine  en  celle  des  galères,  en  lui 
offrant  cependant  sa  liberté,  s'il  voulait  accepter  l'office 

(3)  Journal  des  Je-  d'exécuteur  public,  ce  qu'il  fit  (3). 

suites,  sept.  1640. 

En  terminant  ce  chapitre,  nous  ferons  remarquer, 


M.   DE   MAISON N  E  U VE   COMME  JUGE. 


qu'à  toutes  ses  autres  qualités  comme  juge,  M.  de  Mai- 
sonneuve  joignait  une  impartialité  que  sa  grande  religion, 
son  désintéressement  parfait  &  sa  fermeté  de  caractère 
rendirent  toujours  invariable  (*).  L'un  des  individus  dont 
on  vient  de  parler,  quoique  des  plus  considérables  de  la 
colonie,  fut  néanmoins  condamné  par  lui  au  bannissement 
perpétuel.  Il  eft  vrai  que  plus  tard  il  reparut  à  Villemarie, 
peut-être  parce  qu'il  appela  de  cette  sentence,  &  que  le 
jugement  fut  reformé  ;  du  moins  fit-il  une  fondation  per- 
pétuelle à  l'église  paroissiale,  sans  doute  en  réparation  du 
scandale  qu'il  avait  donné  à  ses  concitoyens.  Ce  fut  la 
fondation  de  six  messes  en  l'honneur  du  Très-Saint  Sacre- 
ment, qu'on  devait  célébrer  le  premier  jeudi  des  mois 
de  janvier,  mars,  mai,  juillet,  septembre  8c  novembre,  à 
huit  heures  8c  demie  du  matin  (**). 


(*)  C'eft,  comme  le  fait  observer  M.  Olier,  l'un  des  attributs 
divins  qui  devrait  reluire  dans  les  juges  de  la  terre.  «  Dieu,  dit-il,  ne 
a  considère  point  si  la  personne  eft  grande  ou  petite  pour  lui  faire 
«  bon  droit,  si  elle  eft  pauvre  ou  riche;  il  regarde  à  l'équité  &  à  ren- 
«  dre  à  chacun  ce  qui  lui  appartient,  ne  voyant  goutte  pour  faire 
«  acception  de  personne.  Non  est per sonar uni  acceptor  Deus.  Ainsi 
«  le  vrai  juge  doit  être  aveugle  à  toute  condition  (i).  » 

(**)Du  consentement  de  M.  Souart,  curé  de  la  paroisse,  les  trois 
marguilliers  alors  en  charge,  Charles  Le  Moyne,  Pierre  Gadois  & 
Jacques  Le  Ber,  acceptèrent  la  fondation,  en  promettant  de  faire  son- 
ner ces  jours-là  la  cloche  en  branle  une  demi-heure  avant  la  Messe  (2). 


(1)  Manuscrits  de 
M.  Olier.  Attributs  de 
Dieu. 

'(■2)  Greffe  de  Ville- 
marie. Actede  Basset, 
27  août  1662.  —  Re- 
giftre  de  la  paroisse. 
Délibe'r.  delà  fabrique, 
vol.  A,  27  août  1662. 


TOME  II. 


ROLE  GÉNÉRAL 


DE  LA  RECRUE  DE    I 653. 


Nous  avons  dit  que  M.  de  Maison  neuve  &  M.  de  la  Dauversière 
enrôlèrent  pour  Villemarie  cent  cinquante-quatre  hommes,  dont  cent 
dix-huit  passèrent  leurs  contrats  d'engagement  à  la  Flèche,  devant  de 
Lafousse,  notaire  de  cette  ville,  dans  les  mois  de  mars,  avril  &  mai  1 653. 
Le  20  juin  suivant,  le  vaisseau  qui  portait  la  recrue  étant  dans  la 
rade  de  Saint-Nazaire,  près  de  Nantes,  le  notaire  Belliotte  se  trans- 
porta à  bord  de  ce  navire  &  dressa  un  acte  par  lequel  cent  trois  de 
ces  hommes  reconnurent  avoir  reçu  diverses  sommes,  formant  en  tout 
onze  mille  soixante-dix  livres,  en  avancement  des  gages  que  la  Com- 
pagnie de  Montréal  s'était  obligée  de  leur  donner  à  chacun  tous  les 
ans.  Il  paraît  que  plusieurs,  après  s'être  enrôlés,  se  désiftèrent  ou 
furent  empêchés  de  partir  alors.  On  peut  d'ailleurs  présumer  que 
quelques  autres  qui  s'étaient  d'abord  embarqués,  voyant  ensuite  le 
danger  imminent  où  les  exposait  le  mauvais  état  du  vaisseau,  qui  les 
obligea  enfin  de  relâcher,  profitèrent  de  cette  circonftance  pour  dé- 
serter la  recrue.  Du  moins,  ce  fut  pour  rendre  leur  désertion  plus 
difficile,  que  M.  de  Maisonneuve  les  mit  tous  dans  une  île,  en 
attendant  qu'il' se  fût  pourvu  d'un  autre  vaisseau.  Quoi  qu'il  en  soit, 
de  cent  cinquante-quatre  qui  s'étaient  enrôlés,  il  n'y  en  eut  que  cent 
treize  qui  passèrent  la  mer;  &  la  maladie,  pendant  la  traversée,  ayant 
emporté  huit  de  ces  hommes,  la  recrue,  en  arrivant  en  Canada,  ne 
fut  plus  composée  que  de  cent  cinq  soldats  effectifs,  ainsi  que  l'assure 
M.  de  Belmont. 

Comme  tous  étaient  pleins  de  résolution  &  en  état  de  porter  les 
armes,  ils  prirent  part  à  une  multitude  de  petits  combats,  dans  les- 
quels vingt-un  ou  vingt-deux  de  ces  braves  succombèrent,  de  ce  nom- 
bre sept  ou  peut-être  huit  qui  périrent,  en  1660,  dans  la  célèbre 
action  du  Long-Saut.  Un  grand  nombre  d'autres  qui  survécurent  aux 


532 


ROLE  GÉNÉRAL 


précédents  turent  sans  cloute  grièvement  blessés  en  combattant  &  mis 
hors  d'état  de  service,  par  suite  de  leurs  blessures.  C'eft  ce  qui  peut 
expliquer  pourquoi,  lorsque  M.  de  Maisonneuve  établit,  en  1 663 ,  la 
milice  de  la  Sainte-Famille,  dans  laquelle  cent  quarante  colons  en- 
trèrent aussitôt,  il  n'y  eut  dans  ce  nombre  que  trente-un  des  hommes 
de  la  recrue  de  i653,  quoique  environ  quatre-vingts,  qui  en  avaient 
fait  partie,  fussent  encore  vivants. 

Nous  donnerons  ici  le  rôle  général  des  cent  cinquante-quatre 
hommes  qui  s'engagèrent  pour  faire  partie  de  cette  célèbre  recrue  de 
t  65 3^  qui,  sous  la  conduite  de  M.  de  Maisonneuve,  sauva  toute  la 
colonie  Française  en  volant  au  secours  de  Pile  de  Montréal;  &  nous 
indiquerons  ceux  d'entre  eux  qui,  en  1 663,  s'enrôlèrent  dans  la  mi- 
lice de  la  Sainte-Famille.  Quelque  monotone  que  puisse  paraître 
cette  nomenclature,  on  nous  permettra  de  la  donner  ici  dans  son 
entier,  en  considération  de  ceux  qui  devront  y  trouver  la  souche  de 
leur  famille  en  Canada,  &  la  désignation  des  lieux  particuliers  de 
l'ancienne  France  d'où  ils  tirent  leur  origine. 

ANSELIN, 

Pierre ,  d'Abbeville,  en  Picardie,  par  a£te  passé  à  la  Flèche, 
entre  lui  &  M.  de  la  Dauversière,  le  14  avril  1 653 j  s'engagea  à 
faire  partie  de  la  recrue  qui  devait  s'embarquer  prochainement  pour 
Villemarie.  (De  Lafonsse,  notaire.) 

AUDRU, 

Jacques,  de  Paris,  s'engagea  aussi  à  La  Flèche,  avec  le  même, 
le  18  avril  (de  Lafousse);  &  le  20  juin  étant  dans  la  rade  de  Saint- 
Nazaire,  il  déclara  avoir  reçu,  en  avancement  de  ses  gages,  la  somme 
de  soixante-quinze  livres.  {Belliotte,  notaire.) 

AVISSE, 

François,  qu'on  pense  avoir  été  originaire  de  Paris,  contracta 
aussi  avec  M .  de  la  Dauversière  le  même  engagement,  le  1 4  avril  1 65  3  . 
(De  Lafousse,  notaire.) 

BALUE, 

Jacques,  résidant  à  Chafteau,  en  Anjou,  ou  Chateau-la-Val- 
lière,  aujourd'hui  département  d'Indre-&-Loire,  chef-lieu  de  canton, 
dans  l'arrondissement  de  Tours.  Il  prit  son  engagement  avec  M.  de 
Maisonneuve  &  M.  de  la  Dauversière,  à  la  Flèche,  le  1"  avril  i653. 
[De  Lafousse,  notaire.) 


DE  LA  RECRUE   DE  [653. 


533 


BARBOUSON  (De), 

Valérie,  de  Clermont  en  Bassigny,  s'engagea  par  contrat, 
entre  lui  &  M.  de  la  Dauversière,  le  12  avril  1 653 .  (De  Lafousse, 
notaire.) 

BARDET, 

Michel,  de  la  paroisse  de  Vilaines,  près  de  la  Flèche,  aujour- 
d'hui dans  le  département  de  la  Sarthe,  arrondissement  de  la  Flè- 
che, canton  de  Malicorne,  contracta,  le  14  avril  i653,  avec  M.  de  la 
Dauversière,  &  promit  de  se  rendre  au  lieu  de  l'embarquement.  (De 
Lafonsse,  notaire.) 

BAREAU, 

Pierre,  de  la  ville  de  la  Flèche,  fit  les  mêmes  conventions  avec 
M.  de  Maisonneuve  &  M.  de  la  Dauversière,  le  3o  mars  1 653  (de 
Lafousse,  notaire);  &  s'étant  rendu  à  Saint-Nazaire,  ou  la  recrue 
était  réunie,  déclara,  le  20  juin,  avoir  reçu  quatre-vingt-huit  livres 
en  avancement  de  ses  gages.  (Belliotte,  notaire.) 

BASTARD, 

Vves.  On  ne  connaît  pas  le  lieu  de  son  origine,  ni  les  circonltances 
de  ses  engagements;  mais,  s'étant  joint  à  la  recrue  réunie  dans  la 
rade  de  Saint-Nazaire,  il  reconnut  avoir  reçu  cent  livres,  le  20  juin 
1 65  3 .  Ce  brave  colon  fut  tué  l'année  suivante  par  les  Iroquois,  le 
1  1  octobre,  &  inhumé  le  lendemain  à  Villemarie.  (Registres  de  la 
paroisse  de  Villemarie.) 

BAUDOIN, 

Olivier.  Nous  ne  connaissons  pas  non  plus  les  circonltances  de 
son  engagement,  ni  le  lieu  de  sa  naissance.  Il  se  rendit,  comme  le 
précédent,  à  Saint-Nazaire  &  déclara,  le  20  juin  1 65  3 ,  avoir  reçu 
soixante-dix-neuf  livres  en  avancement  de  gages.  ("Acte  de  Belliotte, 
notaire.) 

BAUDRY, 

Antoine,  de  la  paroisse  de  Ghemiré  en  Charnie,  pays  du  Maine, 
aujourd'hui  département  de  la  Sarthe,  arrondissement  du  Mans, 
canton  du  Loué^  fit  son  engagement  avec  M.  de  la  Dauversière,  le 
4  avril  1 65 3  (de  Lafousse,  notaire);  &  le  20  juin,  il  déclara  avoir 
reçu  sur  ses  gages  la  somme  de  cent  vingt-six  livres.  (Belliotte, 
notaire.) 

BEAUVAIS, 

Pierre,  de  la  paroisse  d'Avenières,  près  Laval,  aujourd'hui  dé- 
partement de  la  Mayenne,  arrondissement  &  canton  de  Laval,  prit 


534 


ROLE  GÉNÉRAL 


son  engagement  avec  M.  de  la  Dauversière,  le  i5  avril  de  la  même 
année.  [De  Lafousse,  notaire.) 

BELLANGER, 

René,  de  Sainte-Colombe,  aujourd'hui  département  delà  Sarthe, 
arrondissement  &  canton  de  la  Flèche,  s'engagea  avec  le  même,  le 
,14  avril  1 653 .  {De  Lafousse,  notaire} 

BÉLIOT, 

Charles-Jean,  de  la  paroisse  de  Saint-Jean  de  Lamotte,  aujour- 
d'hui département  de  la  Sarthe,  arrondissement  de  la  Flèche,  canton 
de  Pontvallain,  s'engagea  par  contrat  avec  M.  de  Maisonneuve  & 
M.  de  la  Dauversière,  le  12  mai  [de  Lafousse,  notaire);  & 'confessa, 
le  20  juin  suivant,  avoir  reçu  de  la  Compagnie  de  Montréal  cent  dix- 
neuf  livres.  {Belliotte,  notaire.) 

BENOIT, 

Paul,  de  la  ville  de  Nevers,  fut  engagé  pour  la  Compagnie  de 
Montréal,  le  23  mai  i653,  par  M.  de  Maisonneuve  &  M.  de  la  Dau- 
versière {de  Lafousse,  notaire);  &  le  20  juin  suivant,  il  déclara  avoir 
reçu  cent  vingt-trois  livres  en  avancement  de  ses  gages.  {Belliotte, 
notaire.)  Il  fut  l'un  de  ceux  qui,  en  1 663 ,  s'enrôlèrent  volontaire- 
ment dans  la  milice  de  la  Sainte-Famille  pour  la  défense  du  pays. 

BESNARD, 

René,  de  Villiers-au-Bouan,  près  Chafteau,  en  Anjou,  aujour- 
d'hui Villiers-au-Bouin,  département  d'Indre-&-Loire,  arrondisse- 
ment de  Tours,  canton  de  Château-la-Vallière.  -  Il  contracta  son  en- 
gagement avec  M.  de  la  Dauversière  le  7  avril,  &  en  signa  l'acte 
qu'on  voit  encore  à  la  Fèche  dans  les  minutes  de  de  Lafousse.  Avant 
son  départ  de  France,  il  reçut  cent  vingt  livres  &  signa  aussi  l'afte 
du  notaire  Belliotte,  où  cette  somme  eft  mentionnée. 

BIARDS, 

Gilles,  de  la  Flèche,  faubourg  Saint-Jacques,  fut  engagé  pour 
Montréal  par  M.  de  Maisonneuve  &  M.  de  la  Dauversière,  le  3o  mars 
1 65 3 ,  devant  de  Lafousse,  notaire  à  la  Flèche. 

BITEAU, 

Louis,  dit  Saint-Laurent,  natif  de  la  paroisse  de  Clermont,  au- 
jourd'hui arrondissement  &  canton  de  la  Flèche,  s'engagea  par  con- 
trat passé  entre  lui  &  MM.  de  Maisonneuve  &  de  la  Dauversière, 
le  12  mai  1 65 3 ,  devant  le  même  notaire,  &  reçut  cent  vingt-neuf 
livres  en  avancement  de  ses  gages.  {Belliotte,  notaire.)  A  Villemarie, 


DE  LA  RECRUE  DE    1 653 . 


535 


il  entra  dans  une  pieuse  association  de  braves  colons  qui  se  dévouaient 
à  faire  la  garde,  au  péril  de  leur  vie,  pour  défendre  celle  des  travail- 
leurs, avant  que  M.  de  Maisonneuve  eût  établi  la  milice  de  la  Sainte- 
Famille,  &  mourut  le  i5  février  r  65 S . 

BOIVIN, 

Jacques,  de  la  paroisse  de  Sainte-Colombe,  aujourd'hui  arron- 
dissement &.  canton  de  la  Flèche,  passa  son  engagement  avec  M.  de 
Maisonneuve  &  M.  de  la  Dauversière,  le  3o  mars  1 65 3 ,  devant  le 
notaire  de  Lafousse,  &  déclara,  le  20  juin  suivant,  avoir  reçu  quatre- 
vingt-onze  livres  en  avancement  de  ses  gages.  (Belliotte,  notaire.) 

BONDY, 

René,  de  la  ville  de  Dijon,  passa  son  engagement  avec  M.  de 
Maisonneuve  &  M.  de  la  Dauversière,  à  la  Flèche,  le  23  mai.  Il 
signa  l'afte  dressé  ce  jour-là  par  le  notaire  de  Lafousse;  &  ayant  reçu 
en  avancement  de  ses  gages  cent  trente-quatre  livres,  il  signa  aussi 
la  reconnaissance  de  cette  somme,  écrite  par  Belliotte,  le  20  juin 
suivant. 

BONNEAU, 

Jean,  fils  de  Michel  Bonneau,  de  la  Flèche,  faubourg  Saint- 
Jacques,  contracta  son  engagement  avec  M.  de  Maisonneuve  &  M.  de 
la  Dauversière,  le  3o  mars  de  la  même  année.  (De  Lafousse,  no- 
taire.) 

BOUCHARD, 

Etienne,  né  à  Paris,  paroisse  Saint- Paul,  maître  chirurgien, 
domicilié  à  Epernon,  contracta  engagement  avec  les  mêmes,  le 
10  mai  i653,  devant  de  Lafousse,  notaire,  dont  il  signa  l'afte,  non 
moins  que  celui  de  Belliotte,  du  20  juin,  par  lequel  il  reconnut  avoir 
reçu  cent  quarante-sept  livres,  en  avancement  des  gages  que  lui  avait 
assurés  la  Compagnie  de  Montréal. 

BOUDU, 

(ou  Bondu),  René,  de  la  paroisse  de  Souvigné-sous-Chalteau , 
en  Anjou,  aujourd'hui  Souvigné  tout  court,  département  d'Indre-&- 
Loire,  arrondissement  de  Tours,  canton  de  Château-la-Vallière.  Il 
s'engagea  par  contrat  passé  entre  lui  &  M.  de  la  Dauversière,  devant 
de  Lafousse,  notaire,  le  9  avril  de  la  même  année. 

BOULLAY, 

Auguftin,  de  la  ville  du  Mans,  passa  son  engagement  avec  M.  de 
la  Dauversière,  le  29  avril  i653,  devant  de  Lafousse,  notaire  à  la 
Flèche. 


536 


ROLE  GÉNÉRAL 


BOUTELOU, 

Jacques,  de  la  paroisse  de  Montigue,  aujourd'hui  département 
de  la  Mayenne,  arrondissement  &  canton  de  Laval,  s'engagea  pour 
Montréal ,  avec  M.  de  la  Dauversière,  le  i5  avril  de  la  même  année, 
devant  de  Lafousse. 

BOUVIER, 

Michel,  de  la  Flèche,  faubourg  Saint-Germain,  passa  son  enga- 
gement, le  même  jour,  avec  M.  de  la  Dauversière  {de  Lafousse,  no- 
taire), &  reçut  quatre-vingt-dix-huit  livres  en  avancement  de  gages, 
ainsi  qu'il  en  fit  la  déclaration  le  20  juin  suivant.  {Belliotte,  notaire.) 

BOUZÉ, 

(ou  Bruzé),  Pierre,  natif  de  Sablé,  aujourd'hui  département  de 
la  Sarthe,  arrondissement  de  la  Flèche  &  chef-lieu  de  canton,  passa 
son  engagement  avec  M.  de  la  Dauversière,  le  25  avril  1 65 3 ,  à  la 
Flèche  {de  Lafousse,  notaire) ,  &  reçut  cent  sept  livres  en  avance- 
ment de  ses  gages,  comme  il  le  déclara  devant  le  notaire  Belliotte,  le 
20  juin,  avant  le  départ. 

BRASSIER, 

Jacques.  Il  dut  passer  son  engagement  ailleurs  qu'à  la  Flèche, 
puisqu'on  n'en  trouve  aucune  trace  dans  les  minutes  de  de  Lafousse; 
mais  étant  à  la  rade  de  Saint-Nazaire,  pour  mettre  à  la  voile  avec 
M.  de  Maisonneuve,  il  déclara,  le  20  juin  1 85 3,  en  présence  du  notaire 
Belliotte,  avoir  reçu  de  la  Compagnie  de  Montréal  vingt-sept  livres, 
en  avancement  de  ses  gages.  Il  fut  l'un  des  dix-sept  braves  qui, 
en  1660,  se  dévouèrent  pour  le  salut  de  la  colonie,  &  périrent  en 
héros  chrétiens  dans  la  célèbre  affaire  du  Long-Saut.  Il  était  alors 
âgé  de  vingt-cinq  ans,  ce  qui  suppose  qu'il  avait  environ  dix-huit 
ans  lorsqu'il  se  donna  à  M.  de  Maisonneuve  pour  faire  partie  de  cette 
recrue. 

BROSSARD, 

Urbain,  de  la  ville  de  la  Flèche,  faubourg  Saint-Germain,  passa 
son  afle  d'engagement  avec  M.  de  la  Dauversière,  le  12  avril  1 65 3 , 
devant  de  Lafousse,  dont  il  signa  l'afte.  Il  reçut  cent  quatre  livres  en 
avancement  de  gages  &  en  signa  la  reconnaissance  à  bord  du  navire, 
le  20  juin  suivant,  en  présence  du  notaire  Belliotte.  En  i663,  il  fut 
du  nombre  de  ces  courageux  colons  qui  s'enrôlèrent  dans  la  milice 
de  la  Sainte-Famille  pour  le  salut  du  pays.  Selon  l'usage  de  ce  temps, 
il  signait  Urban  Brossard. 

CADET, 

René,  demeurant  à  Saint-Germain,  aujourd'hui  département  de 


DE   LA  RECRUE  DE    1 65  3  . 


la  Sarthe,  arrondissement  &  canton  de  la  Flèche,  passa  son  engage- 
ment avec  M .  de  Maisonneuve  &  M .  de  la  Dauversière,  le  1 1  mai  1 65  3 , 
à  la  Flèche,  devant  le  notaire  de  Lafousse ,  &  déclara,  le  20  juin  sui- 
vant, avoir  reçu  de  la  Compagnie  de  Montréal  soixante -treize  livres 
en  avancement  de  ses  gages.  (Belliotte,  notaire.) 

CADIEU,  , 

Jean,  natif  de  la  paroisse  de  Pringé,  aujourd'hui  département  de 
la  Sarthe,  arrondissement  de  la  Flèche,  canton  du  Lude,  fut  engagé, 
le  ier  mai,  par  M.  de  la  Dauversière  {de  Lafousse,  notaire),  &  reçut 
cent  cinquante  livres  sur  ses  gages,  comme  il  le  déclara  devant  le 
notaire  Belliotte  le  20  juin  suivant. 

CHARTIER. 

Guillaume,  de  la  ville  de  la  Flèche,  passa  son  engagement  avec 
M.  de  Maisonneuve  &  M.  de  la  Dauversière  le  20  avril  1 653  {de 
Lafousse,  notaire),  &  reçut  en  avancement  de  gages  cent  vingt-trois 
livres,  ainsi  qu'il  l'attefta  en  présence  de  Belliotte  ,  le  20  juin,  avant 
le  départ  pour  le  Canada. 

CHARTIER, 

Louis,  chirurgien.  Il  passa  son  engagement  ailleurs  qu'à  la 
Flèche;  mais  étant  déjà  sur  le  navire,  il  déclara  avoir  reçu  de  la  Com- 
pagnie de  Montréal  cent  vingt  livres  en  avancement  de  ses  gages.  Le 
18  avril  1660,  il  signa  un  contrat  à  Villemarie,  comme  témoin,  avec 
cette  qualité  de  chirurgien.  {Greffe  de  Villemarie,  donation  en  faveur 
de  Jean  Pichard.) 

CHAUDRONNIER, 

Jean,  demeurant  au  Bailleul,  aujourd'hui  département  de  la 
Sarthe,  arrondissement  de  la  Flèche,  canton  de  Malicorne,  fut  engagé 
par  M.  de  Maisonneuve  &  M.  de  la  Dauversière  le  20  avril  1 65 3 ,  en 
présence  de  de  Lafousse;  &,  le  20  juin  suivant,  déclara  devant  Bel- 
liotte avoir  reçu  quatre-vingt-seize  livres  sur  ses  gages. 

CHAUVIN, 

Pierre,  de  la  paroisse  de  Solesme,  aujourd'hui  arrondissement  de 
la  Flèche,  canton  de  Sablé,  s'engagea,  par  son  contrat  passé  antre  lui 
&  M.  de  la  Dauversière  le  4  avril  1 653 ,  devant  de  Lafousse,  &,  le 
20  juin,  confessa,  en  présence  de  Belliotte,  avoir  reçu  quatre-vingts 
livres  sur  ses  gages,  de  la  part  de  la  Compagnie  de  Montréal. 

CHESNEAU, 

Jean,  demeurant  à  Saint-Aubin,  passa  son  engagement  avec 


538 


ROLE  GÉNÉRAL 


M.  de  la  Dauversière  le  4  avril  1 65  3,  à  la  Flèche,  devant  de  Lafousse. 

CHEVALIER 

(ou  le  Chevalier),  Louis,  de  la  ville  de  Caen,  contracta  son  en- 
gagement avec  M.  de  la  Dauversière  le  4  avril  1 65 3 ,  &  signa  l'acte 
qui  en  fut  dressé  par  le  même  notaire.  Il  signa  aussi  la  déclaration 
qu'il  fit^  le  20  juin,  d'avoir  reçu,  en  avancement  de  ses  gages,  cent 
huit  livres.  {Belliotte,  notaire.)  En  i663,  il  s'enrôla  dans  la  milice  de 
la  Sainte-Famille  pour  la  défense  du  pays,  &  jouit  jusqu'à  sa  mort 
de  l'eftime  de  ses  concitoyens,  comme  la  suite  de  cette  hiftoire  le 
montrera. 

CHEVASSET, 

Antoine.  On  ignore  le  nom  de  son  pays  &  le  lieu  de  son  engage- 
ment. Il  faisait  néanmoins  partie  de  la  recrue  de  M.  de  Maisonneuve, 
de  1 653;  &  le  26  juin,  avant  de  mettre  à  la  voile,  il  signa  Pacte  de 
Belliotte,  par  lequel  il  reconnut  avoir  reçu  de  la  Compagnie  de  Mont- 
réal soixante-dix-neuf  livres,  en  avancement  de  ses  gages. 

COMTE. 

(Voyez  Lecomte.) 

CORNIER, 

Nicolas,  de  la  paroisse  de  Saint- Jean  de  Lamotte,  aujourd'hui 
département  de  la  Sarthe,  arrondissement  de  la  Flèche,  canton  de 
Pontvallain,  contracta  son  engagement  avec  M.  de  la  Dauversière  le 
8  mai  1 653,  à  la  Flèche,  devant  de  Lafousse. 

COUBART, 

René,  de  la  paroisse  de  Huché,  aujourd'hui  arrondissement  de  la 
Flèche,  canton  du  Lude,  contracta  avec  M.  delà  Dauversière  le  2  5  avril, 
&  signa  son  acte  d'engagement  passé  devant  le  même  notaire.      '  . 

COUDRET, 

Mathurin,  de  la  paroisse  de  Villé,  contracta  avec  M.  de  la  Dau- 
versière, devant  de  Lafousse,  le  3  mai  1 65  3 . 

CROUDEUX, 

François,  demeurant  au  lieu  du  Portai ,  paroisse  de  Chasnay, 
aujourd'hui  Channay,  près  de  Château-la-Vallière ,  département 
d'Indre-&-Loire,  arrondissement  de  Tours;  il  s'engagea  de  la  même 
manière,  &  le  même  jour  que  le  précédent. 

CRUSSON, 

François,  dit  Pilote,  âgé  de  dix-sept  ans.  On  ignore  le  nom  de 


DE  LA  RECRUE  DE  l653. 


539 


son  pays  aussi  bien  que  le  lieu  de  son  engagement;  mais  il  fit  partie 
de  la  recrue  de  1 65  3  ,  &,  avant  de  quitter  la  rade  de  Saint-Nazaire, 
déclara,  le  20  juin,  en  présence  du  notaire  Belliotte,  avoir  reçu  sur  ses 
gages  soixante  livres  de  la  Compagnie  de  Montréal.  Le  plus  bel  éloge 
que  l'on  puisse  faire  de  ses  sentiments  &  de  sa  valeur  eft  de  dire  qu'il 
fut  l'un  des  dix-sept  braves  qui,  en  1660,  périrent  pour  le  salut  de  la 
patrie,  dans  la  célèbre  affaire  du  Long-Saut.  (Registres  de  la  paroisse 
de  Villemarie.') 

DAN  Y, 

Honoré ,  était  de  la  paroisse  de  Mont- Louis,  près  de  la  ville  de 
Tours,  ce  qui  à  Villemarie"  le  fit  surnommer  le  Tourangeau.  (Regis- 
tres de  Villemarie.)  Quoique  nous  ignorions  le  lieu  &  les  autres  cir- 
conftances  de  son  engagement,  il  fit  néanmoins  partie  de  la  recrue  de 
1 65 3 ,  &  étant  déjà  sur  le  navire,  dans  la  rade  de  Saint-Nazaire,  il 
reconnut,  en  présence  du  notaire  Belliotte,  avoir  reçu  en  avancement 
de  ses  gages  la  somme  de  cent  vingt-sept  livres.  Il  s'enrôla  en  1 663 
dans  la  milice  de  la  Sainte-Famille,  pour  la  défense  du  pays  ,  &  fut 
même  élu  caporal  par  ceux  de  ses  concitoyens  qui  composaient  la 
16e  escouade,  dans  laquelle  il  était  entré. 

DAROUDEAU, 

Pierre,  de  la  paroisse  de  la  Bousse,  aujourd'hui  arrondissement 
de  la  Flèche,  canton  de  Malicorne,  passa  son  engagement  avec  M.  de 
la  Dauversière  le  6  avril  i653,  en  présence  de  de  Lafousse. 

DAUVIN, 

Honoré,  natif  de  la  paroisse  de  Mouloux,  près  de  Tours.  Il  con- 
tracta avec  M.  de  Maisonneuve  &  M.  de  la  Dauversière  son  engage-- 
ment  pour  Montréal  le  8  mai  i653,  à  la  Flèche,  devant  de  Lafousse. 

DAVOUST, 

Jean,  de  la  paroisse  de  Clermont,  aujourd'hui  arrondissement  & 
canton  de  la  Flèche,  s'engagea  pour  Montréal,  à  M.  de  Maisonneuve 
&  à  M.  de  la  Dauversière,  le  1 1  mai  de  la  même  année,  &  signa  son 
acte  d'engagement.  Il  signa  pareillement  l'acle  du  notaire  Belliotte, 
pour  reconnaître  qu'il  avait  reçu  sur  ses  gages  cent  vingt-deux  livres 
de  la  part  de  la  Compagnie  de  Montréal.  Il  ne  mourut  pas  de  la  main 
des  Iroquois;  mais  ,  par  zèle  pour  le  salut  de  ces  infidèles,  ayant  con- 
duit en  canot  le  P.  du  Perron,  qui  allait  à  Onnontaé,  il  se  noya  au 
Saut  Saint-Louis,  en  revenant  à  Villemarie,  le  28  du  mois  d'août  1657, 
quatre  ans  après  son  arrivée  en  Canada. 

DENYAU, 

Marin,  de  la  paroisse  de  Luché,  aujourd'hui  arrondissement  de 


540 


ROLE  GKNÉRAL 


la  Flèche,  canton  du  Lude,  prit  son  engagement  avec  M.  de  Maison- 
neuve  &  M.  de  la  Dauversière  le  11  mai  de  la  même  année.  (De 
Lafonsse,  notaire.) 

DÉPRÉ. 

(ou  Després),  Simon.  On  ignore  le  lieu  de  son  engagement  & 
celui  de  sa  naissance,  quoique  le  surnom  de  le  Berry,  qu'on  lui  don- 
nait, puisse  faire  présumer  qu'il  était  Berrichon.  Il  fut  de  la  recrue 
de  i653,  &  étant  sur  le  navire,  il  déclara,  le  20  juin,  avoir  reçu  de 
la  Compagnie  de  Montréal  cent  vingt  livres  en  avancement  de  ses 
gages,  &  signa  de  sa  main  cette  déclaration.  (Belliotte,  notaire.)  Il 
s'enrôla  en  r 663  dans  la  19e  escouade  de  la  milice  de  la  Sainte- 
Famille,  résolu  de  sacrifier  sa  vie  à  la  conservation  de  la  colonie,  & 
acquit  peu  après  cette  gloire,  étant  tombé  entre  les  mains  des  On- 
neiouts,  qui  le  brûlèrent  cruellement,  comme  on  l'apprit  à  Villema- 
rie  l'année  suivante,  1664.  (Registres  de  la  paroisse  de  Villemarie.) 

DESAUTELS, 

Pierre,  dit  la  Pointe,  de  la  paroisse  de  Malicorne,  aujourd'hui 
chef-lieu  de  canton  dans  l'arrondissement  de  la  Flèche,  contracta  avec 
M.  de  la  Dauversière  son  engagement,  le  4  mai  i653,  devant  de  La- 
fousse,dont  il  signa  l'acle.  Le  20  juin,  il  signa  également  l'acïe  du 
notaire  Belliotte,  pour  reconnaître  qu'il  avait  reçu  en  avancement 
de  ses  gages  cent  une  livres  de  la  Compagnie  de  Montréal,  &  s'enrôla 
en  i663  dans  la  7e escouade  de  la  milice  de  la  Sainte-Famille,  pour 
la  défense  de  la  colonie. 

DESCHAMPS. 

(Voyez  Hunault.) 

DÉSERY. 

(Voyez  Guésery.) 

DESORSON. 

Zacharie.  On  ignore  le  lieu  de  sa  naissance  &  celui  de  son  enga- 
gement, quoiqu'il  fît  partie  de  la  recrue  de  i653.  Etant  sur  le  navire, 
il  déclara  avoir  reçu  cent  quarante-trois  livres  en  avancement  de  ses 
gages,  &  signa  l'acîe  du  notaire  Belliotte,  où  cette  déclaration  était 
mentionnée. 

DESSOMMES, 

Jessé,  de  la  ville  de  la  Ferté-Bernard ,  aujourd'hui  chef-lieu  de 
canton,  dans  l'arrondissement  de  Mamers,  département  de  la  Sarthe, 
fut  engagé  pour  Montréal  par  M.  de  Maisonneuve  &  M.  de  la  Dau- 
versière le  3  mars  1 65 3 ,  en  présence  du  notaire  de  Lafousse,  dont  il 
signa  l'afte. 


DE   LA   RECRUE   DE  l653. 


541 


DOBIGEON, 

Julien.  On  ignore  le  lieu  de  sa  naissance  &  celui  de  son  engage- 
ment. S'étant  rendu  à  bord  du  bâtiment  qui  devait  le  conduire  en 
Canada,  il  signa,  le  20  juin  1 65 3 ,  l'aile  du  notaire  Belliotte,  par 
lequel  il  reconnut  avoir  reçu  en  avancement  de  gages  cent  quatre- 
vingts  livres,  de  la  part  de  la  Compagnie  de  Montréal.  Il  vécut  à 
Villemarie  avec  beaucoup  d'édification  pour  ses  concitovens,  &  cou- 
ronna sa  vie  par  une  mort  glorieuse,  ayant  été  tué  par  les  Iroquois 
le  3  1  mai  1 655 . 

DOGUET, 

Louis,  demeurant  à  Luché,  aujourd'hui  canton  du  Lude,  arron- 
dissement de  la  Flèche,  département  de  la  Sarthe,  fut  engagé  pour 
Villemarie,  le  20  avril  i653,  par  M.  de  Maisonneuve  &  M.  de  la 
Dauversière  (de  Lafoitsse,  notaire);  &  reconnut,  le  20  juin  suivant, 
avoir  reçu  sur  ses  gages  la  somme  de  soixante-onze  livres.  [Belliotte, 
notaire.) 

DOLBEAU, 

Jean,  de  la  ville  de  Paris,  s'engagea  à  M.  de  la  Dauversière  pour 
Montréal,  le  14  avril  1 653 ,  devant  le  notaire  de  Lafousse,  à  la 
Flèche. 

DOUSSIN, 

René,  âgé  de  vingt-trois  ans.  On  ne  connaît  ni  le  nom  de  son 
pays,  ni  le  lieu  de  son  engagement.  Il  faisait  néanmoins  partie  de  la 
recrue  de  i653,  &  étant  sur  le  navire,  il  déclara  devant  le  notaire 
Belliotte  avoir  reçu  cent  dix-neuf  livres  de  la  Compagnie  de  Mont- 
réal, en  avancement  de  ses  gages.  Ce  Doussin  fut  l'un  des  dix-sept 
braves  qui  périrent  dans  l'immortelle  aétion  du  Long-Saut.  (Registre 
de  la  paroisse  de  Villemarie,  1660.) 

DRUZAU* 

Jean.  On  ne  connaît  ni  son  pays,  ni  le  lieu  &  les  circonftances 
de  son  engagement;  on  sait  seulement  qu'il  était  de  la  recrue  de 
1 65 3 ,  &  qu'il  avait  reçu,  en  avancement  de  gages,  la  somme  de  cent 
dix  livres,  comme  il  le  reconnut  en  présence  du  notaire  Belliotte, 
étant  déjà  sur  le  bâtiment  qui  devait  le  porter  en  Canada. 

DRUZAU, 

Marin.  Nous  n'avons  pas  retrouvé  non  plus  l'acte  de  son  enga- 
gement, qui  dut  avoir  lieu  ailleurs  qu'à  la  Flèche.  Mais,  comme  le 
précédent,  il  faisait  partie  de  la  recrue  de  i653,  &  déclara,  à  bord  du 
bâtiment,  avoir  reçu  de  la  Compagnie  de  Montréal  cent  trente-cinq 
livres  en  avancement  de  ses  gages. 


542 


ROLE  GÉNÉRAL 


DUCHARME, 

(ou  Ducharne) ,  Fiacre,  de  la  ville  de  Pans,  lut  engagé  à  la  Flè- 
che par  M.  de  Maisonneuve  &  M.  delà  Dauversière,  le  23  mai  1 6 53 , 
devant  le  notaire  de  Lafousse]  le  20  juin  suivant  ,  il  reconnut  avoir 
reçu  cent  cinquante  livres  de  la  Compagnie  de  Montréal  en  avance- 
ment de  ses  gages,  &  se  montra  toujours  dévoué  au  bien  &  à  la  con- 
servation de  la  colonie,  notamment  l'année  1 663  en  s'enrôlant  dans 
la  milice  de  la  Sainte-Famille. 

DUVAL, 

Nicolas,  de  Forges,  en  Brie,  aujourd'hui  département  de  Seine- 
&-Marne,  arrondissement  de  Fontainebleau,  canton  de  Montereau, 
fut  engagé  par  M.  de  la  Dauversière,  le  Ier  de  mai  i663,  &  déclara, 
le  20  juin  suivant,  avoir  reçu,  en  avancement  de  ses  gages,  soixante- 
quinze  livres  de  la  Compagnie  de  Montréal.  Duval  fut  l'un  des  braves 
qui,  résolus  d'inspirer  de  la  terreur  aux  Iroquois  &  de  les  arrêter 
dans  leur  marche,  s'engagèrent  par  serment,  en  face  des  saints  autels, 
à  se  battre,  sous  la  conduite  de  Dollard,  jusqu'au  dernier  souffle  de 
leur  vie,  sans  accepter  de  quartier,  &  sauvèrent  le  pays  par  leur  glo- 
rieuse mort.  Il  périt  ainsi,  le  19  avril  1660,  avant  l'action  du  Long- 
Saut. 

FLEURY, 

Jacques,  de  la  ville  d'Orléans,  fut  enrôlé  pour  Montréal  par 
M.  de  la  Dauversière,  le  14  avril  1 6 53 ,  devant  de  Lafousse,  notaire 
à  la  Flèche. 

FONTAINE, 

Louis.  Nous  ignorons  le  lieu  de  son  origine  &  celui  où  fut  passé 
son  contrat  d'engagement.  Nous  voyons  seulement  qu'étant  arrivé 
à  Saint-Nazaire,  &  se  trouvant  avec  le  refte  de  la  recrue  sur  le  bâti- 
ment qui  devait  le  porter  en  Canada,  il  déclara,  en  présence  du 
notaire  Belliotte,  avoir  reçu  de  la  Compagnie  de  Montréal  soixante- 
huit  livres  en  avancement  de  ses  gages.  Il  était  différent  d'un  autre 
colon  de  Villemarie  nommé  Antoine  Lafontaine,  qui  s'enrôla  dans  la 
milice  de  la  Sainte-Famille,  en  i663. 

FOUCAULT, 

Etienne,  de  la  paroisse  de  Montigué,  aujourd'hui  département 
de  la  Mayenne,  arrondissement  &  canton  de  Laval,  s'engagea  à  M.  de 
la  Dauversière,  pour  Villemarie,  le  i5  avril  i653,  devant  le  notaire 
de  Lafousse. 

FOUCAULT, 

François,  de  la  ville  de  Sainte-Suzanne,  aujourd'hui  chef-lieu 


DE  LA  RECRUE  DE    I 653 . 

de  canton  dans  l'arrondissement  de  Laval,  prit  son  engagement  avec 
M,  de  Maisonneuve  &  M.  de  la  Dauversière,  le  2  5  mars  de  la  même 
année,  devant  le  même  notaire. 

FRESNOT , 

ou  Frenot,  Jean,  de  la  paroisse  de  Ruillé,  en  Champagne, 
aujourd'hui  département  de  la  Sarthe ,  arrondissement  du  Mans, 
canton  de  Contie,  fut  engagé  à  la  Flèche  par  M.  de  Maisonneuve  & 
M.  de  la  Dauversière,  le  9  mai,  devant  de  Lafousse;  &  le  20  juin 
suivant,  il  déclara,  en  présence  du  notaire  Belliotte,  étant  déjà  sur  le 
navire,  avoir  reçu,  en  avancement  de  gages,  cent  dix-neuf  livres  de 
la  Compagnie  de  Montréal. 

FR1CQUET, 

Gilles,  chirurgien,  demeurant  à  la  Flèche^  s'engagea  à  M.  de  Mai- 
sonneuve &  à  M.  de  la  Dauversière  pour  Villemarie,  le  29  mai  1 653 . 
{De  Lafousse,  notaire.) 

FROGEAU, 

Pierre,  demeurant  à  Chalîeau,  en  Anjou  (Voyez  Balue),  con- 
tracta son  engagement  pour  Villemarie  avec  M.  de  Maisonneuve 
&  M.  de  la  Dauversière,  le  Ier  avril  de  la  même  année,  par-devant 
de  Lafousse,  notaire  à  la  Flèche,  dont  il  signa  l'acte. 

FRUITIER, 

Jean.  Nous  ne  connaissons  ni  le  lieu  de  sa  naissance,  ni  celui  où 
il  contracta  son  engagement.  Il  se  rendit  à  Saint-Nazaire  pour  s'em- 
barquer, &  le  20  juin,  étant  déjà  sur  le  navire,  il  reconnut,  devant  le 
notaire  Belliotte,  avoir  reçu,  en  avancement  de  ses  gages,  cent  dix- 
neuf  livres  de  la  Compagnie  de  Montréal,  &  signa  l'afte  de  cette 
reconnaissance. 

GAILLARD, 

Chriltophe,  de  la  paroisse  de  Vernon,  aujourd'hui  dans  l'arron- 
dissement &  le  canton  de  la  Flèche,  contracta  son  engagement  avec 
MM.  de  Maisonneuve  &  delà  Dauversière,  le  20  mai  1 653 ,  à  la  Flè- 
che, devant  de  Lafousse  ;  &  le  20  juin,  il  confessa  avoir  reçu  de  la 
Compagnie  de  Montréal  soixante-cinq  livres  en  avancement  de  ses 
gages.  {Belliotte,  notaire.) 

GALBRUN , 

Simon,  de  la  même  paroisse  que  le  précédent,  passa  avec  M.  de 
la  Dauversière  son  engagement,  le  14  avril  1 653,  devant  de  Lafousse, 
notaire.  Etant  déjà  sur  le  navire  qui  devait  le  transporter  au  Canada, 


544 


ROLE  GÉNÉRAL 


il  reconnut,  par-devant  Belliotte,  notaire,  avoir  reçu  quatre-vingt- 
dix-sept  livres  en  avancement  des  gages  que  la  Compagnie  de  Mont- 
réal lui  avait  assurés.  Il  fut  du  nombre  des  braves  qui,  en  1 663 , 
s'enrôlèrent  dans  la  milice  de  la  Sainte  Famille  pour  la  conservation 
du  pays. 

GALLOIS, 

François,  de  la  ville  de  la  Flèchej  passa  son  engagement  avec 
M.  de  la  Dauversière,  le  i5  avril,  devant  de  Lafousse. 

GASTEAU, 

Jean,  de  la  paroisse  de  Clermont,  aujourd'hui  arrondissement  & 
canton  de  la  Flèche,  contracta  son  engagement  dans  cette  ville  avec 
M.  de  la  Dauversière,  le  ier  de  mai  1 6 53 ;  le  20  juin,  il  reconnut  à 
Saint-Nazaire  avoir  reçu  cent  vingt-trois  livres  en  avancement  de  ses 
gages;  &,  en  1 663 ,  étant  entré,  par  dévouement  pour  le  pays,  dans 
la  milice  de  la  Sainte- Famille,  il  fut  élu  caporal  par  les  soldats  de 
la  5e  escouade  dans  laquelle  il  s'était  enrôlé. 

GENDRON, 

Guillaume.  Nous  ignorons  le  nom  de  son  pays  &  le  lieu  où  il 
s'engagea  pour  Montréal.  Il  fut  néanmoins  de  la  recrue  de  1 653 . 
Etant  déjà  sur  le  navire,  il  reconnut  devant  Belliotte,  notaire  de 
Saint-Nazaire,  avoir  reçu  quatre-vingt-dix-neuf  livres  en  avance- 
ment de  ses  gages;  &,  en  1 663,  il  fut  du  nombre  des  braves  colons 
qui  s'enrôlèrent  dans  la  milice  de  la  Sainte-Famille  pour  repousser 
les  Iroquois,  résolus  alors  de  ruiner  la  colonie. 

GERVAISSE, 

ou  Gervaise,  Jean,  de  la  paroisse  de  Souvigné-sous-Chafteau, 
en  Anjou ,  contracta  son  engagement  avec  M.  de  la  Dauversière, 
le  2  avril  i653,  devant  de  Lafousse,  dont  il  signa  l'a  été.  Le  20  juin 
suivant,  il  reconnut,  étant  sur  le  bâtiment,  dans  la  rade  de  Saint- 
Nazaire,  avoir  reçu  cent  vingt  livres  en  avancement  de  ses  gages,  & 
signa  l'aéte  de  cette  reconnaissance  dressé  par  le  notaire  Belliotte. 
En  i663,  il  s'enrôla  dans  la  8e  escouade  de  la  milice  de  la  Sainte- 
Famille  pour  la  défense  du  pays,  &  fut  jusqu'à  sa  mort  en  grande 
eftime  parmi  ses  concitoyens,  comme  la  suite  de  l'hiftoire  le  mon- 
trera. 

GILLES, 

Noël,  demeurant  à  Noyen,  aujourd'hui  département  de  la  Sar- 
the,  arrondissement  de  la  Flèche,  prit  son  engagement  pour  Mont- 
réal avec  M.  de  Maisonneuve&  M.  de  la  Dauversière,  le  20  avril  i653, 
à  la  Flèche,  par-devant  de  Lafousse,  notaire  de  cette  ville. 


» 


DE  LA  RECRUE  DE    I 653. 
GODIN, 

ou  Gaudin,  Pierre,  de  la  ville  de  Chaitillon-sur-Seine,  contracta 
avec  M.  de  Maisonneuve  &  M.  de  la  Dauversière,  le  23  mai  1 6 53,  à 
la  Flèche,  devant  le  notaire  de  Lafousse,  &  promit  de  se  rendre  au 
lieu  de  l'embarquement.  Le  20  juin,  il  déclara,  avant  le  départ  de 
Saint-Nazaire  pour  le  Canada,  avoir  reçu  cent  vingt-sept  livres  en 
avancement  de  ses  gages;  &,  en  1 663 ,  il  entra  dans  la  19e  escouade 
de  la  milice  de  la  Sainte-Famille,  par  zèle  pour  la  conservation  du 
pays. 

GRAVELINE, 

Urbain,  du  bourg  de  Clermont,  aujourd'hui  arrondissement  & 
canton  de  la  Flèche,  prit  son  engagement  avec  M.  de  Maisonneuve 
&  M.  de  la  Dauversière,  le  20  mai  i653,  devant  le  notaire  de 
Lafousse;  &  le  20  juin  suivant  déclara,  en  présence  du  notaire  Bel- 
liotte,  avoir  reçu,  en  avancement  de  gages,  quatre-vingt-dix-huit 
livres  de  la  Compagnie  de  Montréal. 

GRÉGOIRE, 

Louis.  Nous  ignorons  le  lieu  de  sa  naissance  &  celui  où  fut 
passé  le  contrat  de  son  engagement.  S'étant  rendu  à  Saint-Nazaire 
pour  l'embarquement,  il  déclara,  avant  le  départ,  avoir  reçu  cent 
vingt-quatre  livres  de  la  Compagnie  de  Montréal  en  avancement  de 
ses  gages.  {Belliotte,  notaire.) 

GUÉRETIN, 

Louis,  demeurant  au  bourg  de  Parce,  aujourd'hui  département 
de  la  Sarthe,  arrondissement  de  la  Flèche,  canton  de  Sablé,  &  né 
sur  la  paroisse  d'Aumeray,  à  quatre  lieues  d'Angers,  promit  à  M.  de 
Maisonneuve  &  à  M.  de  la  Dauversière,  par  contrat  du  24  avril  16 53, 
passé  devant  de  Lafousse,  de  se  rendre  à  Saint-Nazaire  pour  être 
conduit  à  Montréal.  Par  un  autre  contrat  du  20  avril  suivant,  il 
reconnut  avoir  reçu  soixante-quatorze  livres  en  avancement  de  ses 
gages  (Belliotte,  notaire),  &  servit  utilement  la  colonie,  s'étant  enrôlé 
en  i663  dans  la  milice  deftinée  à  la  défendre  contre  les  Iroquois. 

GUÉSERY, 

ou  Désery,  Pierre,  de  la  paroisse  de  Malicorne,  aujourd'hui 
chefdieu  de  canton  dans  l'arrondissement  de  la  Flèche,  s'engagea  à 
M.  de  la  Dauversière  pour  Montréal,  par  contrat  du  6  avril  16 53, 
passé  à  la  Flèche,  devant  le  notaire  de  Lafousse. 

tome  11.  35 


546 


ROLE  GÉNÉRAL 


GUYOT, 

Jean,  de  Villiers-au-Bouan,  près  Chalteau,  en  Anjou  (Voyez 
Besnard),  promit  à  M.  de  la  Dauversière,  le  7  avril  i653,  de  se  rendre 
au  lieu  de  l'embarquement  pour  passer  de  là  à  Montréal,  &  signa 
l'acle  de  cet  engagement.  Avant  le  départ  de  la  rade  de  Saint-Nazaire, 
il  reconnut  avoir  reçu  cent  vingt  livres  en  avancement  de  ses  gages, 
&  signa  également  l'afte  de  cette  reconnaissance,  dressé  par  Belliotte, 
notaire  de  ce  lieu.- 

HARDY, 

Pierre,  de  la  paroisse  de  Bailleul,  aujourd'hui  canton  de  Mali- 
corne,  dans  l'arrondissement  de  la  Flèche,  s'engagea  pour  Montréal 
par  contrat  passé  à  la  Flèche  entre  lui  &  MM.  de  Maisonneuve  & 
de  la  Dauversière,,  le  11  mai  i653,  devant  le  notaire  de  Lafousse. 

HARDY, 

Pierre,  du  lieu  de  Pottiron,  paroisse  de  Saint-Thomas  de  la 
Flèche,  promit  à  M .  de  la  Dauversière,  par  contrat  du  1 5  avril  i653, 
de  se  rendre  au  lieu  de  l'embarquement  pour  passer  de  là  à  Montréal. 
Celui-ci  ou  le  précédent  reconnut,  le  20  juin,  avoir  reçu  de  la  Com- 
pagnie de  ce  nom  la  somme  de  soixante-dix-huit  livres  en  avance- 
ment de  ses  gages. 

HÉRISSÉ, 

François,  de  la  paroisse  de  Souvigné-sous-Chafteau,  en  Anjou 
(Voyez  Boudu),  s'engagea  pour  Montréal  par  contrat  passé  entre  lui 
&  M.  de  la  Dauversière,  le  g  avril  16 53,  à  la  Flèche,  devant  de  La- 
fousse, notaire  en  cette  ville. 

HOU  RAY, 

René.  Nous  ignorons  le  lieu  de  sa  naissance  &  celui  où  fut  passé 
son  contrat  d'engagement.  Étant  à  bord  du  navire  qui  devait  le  con- 
duire en  Canada,  il  reconnut  avoir  reçu  de  la  Compagnie  de  Mont- 
réal cent  vingt-trois  livres  en  avancement  de  ses  gages,  &  signa  l'afte 
de  cette  reconnaissance  dressé  par  le  notaire  Belliotte. 

HUBAY. 

Il  s'engagea  pour  Montréal  par  contrat  passé  à  la  Flèche  devant 
de  Lafousse,  comme  il  paraît  par  le  Répertoire  des  a£tes  de  ce  notaire, 
où  ce  contrat  eft  indiqué,  quoiqu'on  ne  le  retrouve  plus  aujourd'hui 
parmi  les  minutes  de  de  Lafousse. 

HUDIN, 

François,  de  la  ville  de  la  Flèche,  promit,  par  contrat  passé  chez 


DE  LA  RECRUE   DE    1 65  3 . 


547 


le  même,  le  20  mai  1 65 3 ,  entre  lui  &  MM.  de  Maisonneuve  &  de 
la  Dauversière,  de  se  rendre  au  lieu  de  l'embarquement  pour  Ville- 
marie,  &,  arrivé  sur  le  navire,  dans  la  rade  de  Saint-Nazaire,  il 
reconnut  avoir  reçu,  en  avancement  de  ses  gages,  quatre-vingt-trois 
livres  de  la  Compagnie  de  Montréal. 

HUNALÎLT, 

Toussaint,  natif  de  la  paroisse  de  Saint- Pierre  aux  champs  ou  ès 
champs,  en  Normandie,  aujourd'hui  département  de  l'Oise,  arron- 
dissement de  Beauvais,  canton  de  Saint-Germer,  s'engagea,  par  con- 
trat passé  entre  lui  &  M.  de  la  Dauversière,  le  18  avril  16 53,  à  la 
Flèche,  devant  de  Lafousse,  pour  faire  partie  de  la  recrue.  Il  se  rendit, 
en  effet,  à  Saint-Nazaire,  &  reconnut,  avant  le  départ,  avoir  reçu 
cent  vingt  livres  en  avancement  de  ses  gages.  Le  nom  de  la  paroisse 
où  il  était  né  le  fit  surnommer  Deschamps,  qui  eft  le  nom  sous  lequel 
ses  descendants  ont  depuis  été  connus  en  Canada. 

HURTEBIZE, 

André,  demeurant  à  Royssé,  en  Champagne,  aujourd'hui 
Rouessé-le-Vassé,  département  de  la  Sarthe,  arrondissement  du  Mans, 
canton  de  Sillé-le-Guillaume.  Il  s'engagea  pour  Montréal,  conjoin- 
tement avec  Marin,  son  frère,  qui  suit. 

HURTEBIZE, 

Marin,  demeurant  sur  la  paroisse  de  Saint-Remy,  aujourd'hui 
Saint-Remy-de-Sillé,  département  de  la  Sarthe,  arrondissement  du 
Mans,  canton  de  Sillé-le-Guillaume.  Il  s'engagea  avec  le  précédent, 
par  contrat  du  i5  avril  i653,  passé  à  la  Flèche,  entre  eux&  M.  de 
la  Dauversière,  devant  de  Lafousse,  &  ils  promirent  l'un  &  l'autre  de 
se  rendre  au  lieu  de  l'embarquement.  Etant  à  bord,  du  vaisseau, 
André  reconnut,  en  présence  de  Belliotte,  notaire,  avoir  reçu  cent 
livres,  &  Marin  cent  huit,  en  avance  des  gages  que  la  Compagnie  de 
Montréal  avait  assurés  à  l'un  &  à  l'autre. 

JANOT, 

Marin,  dit  la  Chapelle,  du  nom  de  la  paroisse  de  la  Chapelle- 
sous-Monthauson,  près  de  Château-Thierry,  sur  laquelle  il  était  né, 
s'engagea,  en  i653,  pour  faire  partie  de  la  recrue,  quoique  nous  ne 
puissions  désigner  le  lieu  &  la  date  de  son  engagement.  Il  avait  reçu 
cent  huit  livres  en  avancement  de  ses  gages  &  en  signa  la  reconnais- 
sance le  20  juin  suivant,  avant  de  quitter  la  rade  de  Saint-Nazaire. 
En  i663,  il  s'enrôla  dans  la  milice  de  la  Sainte-Famille  &  jouit  toute 
sa  vie  de  la  considération  de  ses  concitoyens,  comme  on  le  verra  dans 
la  suite  de  cette  hiftoire. 


548 


ROLE  GÉNÉRAL 


JETTÉ, 

Urbain,  de  la  paroisse  de  Saint-Pierre  de  Verron,  près  de  la 
Flèche.  Nous  ne  connaissons  pas  non  plus  le  lieu  où  il  passa  son 
contrat  d'engagement.  Arrivé  à  Saint-Nazaire,  il  reconnut  avoir  reçu 
cent  trente-quatre  livres  en  avancement  de  ses  gages,  &  fit  voile  pour 
le  Canada.  Il  se  dévoua,  aussi  bien  que  le  précédent,  pour  la  défense 
de  la  colonie,  &  s'enrôla  dans  la  1 9e  escouade  de  la  milice  de  la  Sainte- 
Famille,  en  1 663 . 

JOUANNEAUX, 

Mathurin,  demeurant  au  lieu  des  Perrières,  paroisse  d'Aubigné, 
aujourd'hui  arrondissement  de  la  Flèche,  canton  de  Mayet,  promit  à 
M.  de  la  Dauversière,  par  contrat  passé  à  la  Flèche,  le  2  mai  i653, 
devant  de  Lafousse,  de  faire  partie  de  la  recrue  de  cette  année,  &, 
étant  sur  le  vaisseau,  dans  la  rade  de  Saint-Nazaire,  il  reconnut  avoir 
reçu  de  la  Compagnie  de  Montréal  quatre-vingt-une  livres,  en 
avancement  de  ses  gages,  &  signa  l'aète  de  cette  reconnaissance  le 
20  juin.  Il  servit  utilement  la  colonie,  comme  on  le  verra  dans  la 
suite  de  cette  hiftoire,  &  fut  du  nombre  des  braves  qui  s'enrôlèrent 
dans  la  milice  de  la  Sainte-Famille,  en  1 663 . 

JOUSSELIN, 

ou  Josselin,  Nicolas,  de  Solesmes,  aujourd'hui  arrondissement 
de  la  Flèche,  canton  de  Sablé,  s'engagea,  par  contrat  signé  de  sa 
main,  &  promit  à  M.  de  la  Dauversière,  le  Ier  mai  1 6 53 ,  devant  le 
notaire  de  Lafousse  à  la  Flèche,  de  faire  partie  de  la  recrue  pour  Vil- 
lemarie.  Arrivé  sur  le  bâtiment  qui  devait  le  porter,  il  reconnut  avoir 
reçu  de  la  Compagnie  de  Montréal  soixante-quinze  livres,  en  avance- 
ment de  ses  gages,  &  signa  l'afte  de  cette  reconnaissance,  dressé  par 
le  notaire  Belliotte.  Il  était  alors  âgé  de  dix-huit  ans,  &,  en  1660,  il 
fut  du  nombre  des  braves  qui  périrent  dans  l'affaire  du  Long-Saut. 

JOUSSET, 

Mathurin,  de  la  paroisse  de  Saint-Germain  d'Arcé,  aujourd'hui 
arrondissement  de  la  Flèche,  canton  du  Lude,  contracla  avec  M.  de 
la  Dauversière  son  engagement  pour  Montréal,  par  contrat  passé  à  la 
Flèche  devant  de  Lafousse,  le  2  mai  1 6 53 ,  &,  s'étant  rendu  à  Saint- 
Nazaire,  il  déclara  avoir  reçu  cent  vingt  livres  de  la  Compagnie  de 
Montréal,  en  avancement  des  gages  qu'elle  s'était  obligée  à  lui  payer 
chaque  année.  Il  fut  l'un  des  braves  qui,  en  1 663,  s'enrôlèrent  dans  la 
milice  delà  Sainte-Famille,  pour  défendre  le  pays  contre  les  Iroquois. 

LAFOREST, 

Jean,  armurier,  de  la  paroisse  de  Roizi,  ou  Royssi,  pays  de 


DE   LA  RECRUE  DE    I 653 . 


549 


Maine,  aujourd'hui  Rouez,  département  de  la  Sarthe,  arrondissement 
du  ManSj  canton  de  Sillé-le-Guillaume.  Il  promit,  par  contrat  du 
3o  mars  1 65 3,  à  M.  de  Maisonneuve&  M.  de  la  Dauversière,  départir 
cette  année  avec  la  recrue  pour  Montréal,  &  signa  avec  eux  l'acle  de 
son  engagement,  passé  à  la  Flèche  devant  de  Lafousse,  notaire. 

LAIR, 

Etienne,  de  la  paroisse  de  Crosnières,  aujourd'hui  arrondisse- 
ment &  canton  de  la  Flèche,  s'engagea,  par  contrat  passé  entre  lui  & 
M.  de  la  Dauversière,  le  14  avril  i653,  à  se  joindre  à  la  recrue  pour 
Villemarie  (de  Lafousse,  notaire),  &,  le  20  juin  suivant,  avant  de 
mettre  à  la  voile,  il  reconnut,  en  présence  du  notaire  Belliotte,  avoir 
reçu,  en  avancement  de  ses  gages,  soixante-quinze  livres  de  la  Com- 
pagnie de  Montréal. 

LANGEVIN, 

Mathurin,  de  la  ville  du  Lude,  aujourd'hui  chef-lieu  de  canton 
dans  l'arrondissement  de  la  Flèche  ;  par  contrat  passé  entre  lui  & 
M.  le  Royer  de  Boiftaillé,  juge  de  la  Flèche  &  frère  de  M.  de  la 
Dauversière,  il  s'engagea,  devant  de  Lafousse,  notaire,  le  17  mai  1 6 53 , 
à  faire  partie  de  la  recrue  pour  Villemarie,  &  signa  le  contrat  de  son 
engagement.  Le  20  juin  suivant,  étant  à  bord  du  Saint-Nicolas  de 
Nantes,  dans  la  rade  de  Saint-Nazaire,  il  reconnut  avoir  reçu  de  la 
Compagnie  de  Montréal  cent  dix  livres  en  avancement  de  ses  gages, 
&  signa  aussi  cette  reconnaissance  en  présence  du  notaire  Belliotte 
qui  en  avait  dressé  l'acle.  Il  fut  très-zélé  pour  la  défense  de  Ville- 
marie, s'enrôla,  en  i663,  dans  la  milice  de  la  Sainte-Famille,  pour 
repousser  les  Iroquois,  &  jouit  conftamment  de  Peftime  de  ses  conci- 
toyens, comme  la  suite  de  Phiftoire  le  montrera.  Plusieurs  colons 
français,  venus  de  l'Anjou,  ont  pu  porter  en  Canada  le  surnom  de 
Langevin,  emprunté  du  pays  de  leur  naissance;  mais  ce  nom  était  le 
nom  même  de  famille  du  colon  dont  nous  parlons  ici.  Et  comme  il  y 
avait  à  Villemarie  un  autre  citoyen  de  même  nom,  René  Langevin, 
qui  entra,  aussi  bien  que  le  précédent,  dans  la  milice  de  la  Sainte- 
Famille  dès  qu'elle  se  forma,  on  donna  à  Mathurin  Langevin  le 
surnom  de  Lacroix,  sans  doute  pour  le  diftinguer  de  l'autre. 

LARCHER, 

François,  de  la  paroisse  de  Sainte-Colombe,  aujourd'hui  arron- 
dissement &  canton  de  la  Flèche,  promit,  par  contrat  passé  avec 
M.  de  la  Dauversière,  le  14  avril  i653,  de  faire  partie  de  la  recrue 
pour  Villemarie.  (De  Lafousse,  notaire.) 


55o 


ROLE  GÉNÉRAL 


LASOUDRAY  (De), 

Louis.  Nous  ignorons  le  lieu  de  son  origine  &  celui  ou  fut  passé 
le  contrat  de-son  engagement;  mais  il  fit  partie  de  la  recrue  de  1 653 . 
&  déclara,  étant  déjà  sur  le  navire,  avoir  reçu,  en  avancement  de  ses 
gages,  cent  dix  livres  de  la  Compagnie  de  Montréal,  déclaration  qu'il 
signa  de  sa  main,  en  présence  du  notaire  Belliotte. 

LAUSON, 

Gilles,  de  la  paroisse  de  Saint-Julien  de  Caen,  s'engagea  pour 
Montréal  ailleurs  qu'à  la  Flèche,  se  rendit  pareillement  à  Saint- 
Nazaire,  &_,  avant  que  le  Saint-Nicolas  eût  mis  à  la  voile,  il  déclara 
avoir  reçu  cent  vingt-sept  livres,  en  avancement  de  ses  gages.  En 
1 663,  il  s'enrôla  dans  la  14e  escouade  de  la  milice  de  la  Sainte- 
Famille,  pour  défendre  le  pays  contre  les  Iroquois. 

LECOMTE, 

Jean,  demeurant  sur  la  paroisse  de  Chemiré-en-Charnie,  pays  du 
Maine,  aujourd'hui  arrondissement  du  Mans,  canton  de  Loué,  s'en- 
gagea, âgé  de  Vingt  &  un  ans,  par  contrat  passé  à  la  Flèche  entre  lui 
&  MM.  de  Maisonneuve  &  de  la  Dauversière,  le  3o  mars  1 653 
{notaire  de  Lafoiissé),  à  aller  à  Villemarie,  &,le  20  juin  suivant,  il 
déclara,  dans  la  rade  de  Saint-Nazaire,  avoir  reçu  de  la  Compagnie 
de  Montréal  cent  vingt  livres,  en  avancement  des  gages  qu'elle  lui 
avait  assurés.  Il  faut  le  diftinguer  d'un  autre  Jean  Lecomte,  de  la 
ville  d'Orléans,  qui  fut  tué  sur  le  champ  d'honneur  avec  le  Major 
Closse,  le  7  février  1662.  Mais  le  premier  ne  fit  pas  une  mort  moins 
glorieuse,  ayant  été  l'un  des  dix-sept  braves  qui,  après  avoir  fait  des 
acles  d'une  valeur  héroïque,  périrent  pour  le  salut  de  la  colonie  dans 
la  célèbre  aclion  du  Long-Saut,  en  1660. 

LECOMTE, 

Michel,  demeurait  à  Chemiré-en-Charnie,  pays  du  Maine,  & 
cette  circonftelnce  peut  faire  présumer  qu'il  était  de  la  même  famille 
que  Jean  Lecomte,  qui  périt  au  Long-Saut.  Par  contrat  passé  à  la 
Flèche  entre  lui  &  M.  de  Maisonneuve,  conjointement  avec  M.  de  la 
Dauversière,  il  s'engagea,  le  24  avril,  en  présence  du  notaire  de 
Lafousse,  à  partir  pour  Montréal  avec  la  recrue,  &,  rendu  sur  le 
Saint-Nicolas,  dans  la  rade  de  Saint-Nazaire,  il  déclara,  devant  le 
notaire  Belliotte,  avoir  reçu,  en  avancement  de  ses  gages,  la  somme 
de  cent  neuf  livres  de  la  Compagnie  de  Montréal. 

LEFEBVRE, 

Pierre.  Nous  ne  connaissons  ni  le  lieu  de  sa  naissance  ni  les  cir- 


DE  LA  RECRUE   DE   1 65 3 . 


55i 


confiances  de  son  engagement.  Il  se  rendit  aussi  à  Saint-Nazaire  & 
déclara  avoir  reçu  sur  ses  gages,  des  Associés  de  Montréal,  la  somme 
de  cent  trois  livres.  (Belliotte,  notaire.) 

LÉGER, 

Maurice,  demeurant  à  la  Flèche,  faubourg  Saint-Jacques,  s'en- 
gagea pour  Villemarie  par  contrat  passé  entre  lui  &  MM.  de  Maison- 
neuve  &  de  la  Dauversière,  le  3o  mars  1 653  (de  Lafonsse,  notaire), 
&,  sur  le  navire  qui  devait  l'y  transporter,  il  reconnut,  en  présence 
du  notaire  Belliotte,  avoir  reçu,  en  avancement  de  ses  gagesj-la  somme 
de  cent  trente-trois  livres  de  la  part  des  Associés  de  Montréal. 

LEMERCHER, 

Jean,  dit  la  Roche,  de  la  ville  de  Paris,  faubourg  Saint-Laurent, 
passa  son  contrat  d'engagement  avec  M.  de  Maisonneuve  &  M.  de  la 
Dauversière,  le  2  5  mars,  à  la  Flèche,  &  le  signa  de  sa  main  (de 
Lafonsse,  notaire);  s'étant  rendu  sur  le  Saint-Nicolas,  dans  la  rade 
de  Saint-Nazaire,  d'où  la  recrue  devait  partir,  il  reconnut  avoir  reçu 
de  la  Compagnie  de  Montréal  cent  trente-sept  livres,  en  avancement 
des  gages  qu'elle  lui  avait  assurés,  &  signa  cette  reconnaissance.  Il 
servit  utilement  la  colonie  &  s'enrôla  dans  la  milice  de  la  Sainte- 
Famille,  en  1 663 . 

LEPALLIER, 

Joachim,  du  bourg  de  Clermont,  aujourd'hui  arrondissement  & 
canton  de  la  Flèche,  promit  par  contrat  à  M.  de  la  Dauversière,  le 
Ier  mai  1 6 53 ,  de  se  rendre  au  lieu  de  l'embarquement  (de  Lafonsse, 
notaire),  &,  le  20  juin,  il  reconnut  devant  Belliotte  avoir  reçu  de  la 
Compagnie  de  Montréal  quatre-vingt-dix-neuf  livres,  en  avancement 
de  ses  gages. 

LEPRINCE, 

Olivier,  demeurant  à  Villiers-Charlemagne,  aujourd'hui  dépar- 
tement de  la  Mayenne,  arrondissement  de  Château-Gontier,  canton 
de  Grez-en-Bouère.  Il  s'engagea,  par  contrat  passé  à  la  Flèche,  le 
17  mai  16 53,  signé  par  lui  &  par  M.  Le  Royer  de  Boiftaillé,  juge 
de  la  Flèche  &  frère  de  M.  de  la  Dauversière,  &  promit  de  se  rendre 
au  lieu  désigné  pour  l'embarquement. 

LEROUX, 

Sébastien,  de  Chemiré-en-Charnie,  pays  du  Maine,  aujourd'hui 
arrondissement  du  Mans,  canton  de  Loué,  promit  à  M.  de  Maison- 
neuve  &  à  M.  de  la  Dauversière,  par  contrat  fait  à  la  Flèche  le 
3o  mars  i653,  de  passer  à  Villemarie  avec  la  recrue,  &  de  conduire 
avec  lui  Marguerite  Lemercier,  sa  femme,  &  leurs  deux  enfants,  une 


552 


ROLE  GÉNÉRAL 


fille  âgée  de  sept  ans  &  un  garçon  qui  en  avait  cinq  &  demi.  {De 
Lafousse,  notaire.) 

LEROY, 

Simon,  de  la  paroisse  de  Ligron,  aujourd'hui  canton  de  Mali- 
corne,  dans  l'arrondissement  de  la  Flèche,  promit  par  contrat  à  M.  de 
la  Dauversière,  le  ier  mai  1 6 53 ,  de  passer  avec  la  recrue  à  Villemarie 
{de  Lafousse,  notaire),  &  reçut  cent  onze  livres,  en  avancement  de 
ses  gages,  dont  il  donna  une  reconnaissance  dans  la  rade  de  Saint- 
Nazaire,  avant  que  le  vaisseau  mît  à  la  voile.  Il  fut  tué  avec  le  Major 
Closse  en  "se  battant  contre  les  Iroquois,  le  7  février  1662. 

LORIOT 

(ou  Lorion),  Martin,  du  bourg  de  Clermont,  aujourd'hui  arron- 
dissement &  canton  de  la  Flèche,  s'engagea,  par  contrat  passé  entre 
lui  &  MM.  de  Maisonneuve  &  de  la  Dauversière,  le  20  mai  i653,  à 
partir  pour  Villemarie  avec  la  recrue.  Est-il  différent  de  celui  qui, 
dans  le  rôle  de  la  Sainte- Famille,,  eft  appelé  Mathurin  Lorion?  C'eft 
ce  que  nous  n'osons  ni  affirmer  ni  nier. 

LOUAIRE  (De), 

Claude,  de  la  paroisse  du  Haut,  dans  le  pays  de  Maine,  aujour- 
d'hui arrondissemènt  de  Mamers,  dans  le  canton  de  la  Ferté-Bernard, 
promit,  par  contrat  passé  avec  M.  de  la  Dauversière,  à  la  Flèche,  le 
14  avril  i653,  de  se  joindre  à  la  recrue  pour  Villemarie. 

LOUVART, 

Michel,  dit  Desjardins,  demeurant  aux  moulins  de  la  Monnerie, 
paroisse  de  Parcé,  aujourd'hui  dans  le  canton  de  Sablé,  arrondisse- 
ment de  la  Flèche,  promit  à  M.  de' la  Dauversière,  par  contrat  passé 
avec  lui  à  la  Flèche.,  le  i5  avril  i653,  devant  le  notaire  de  Lafousse, 
de  se  rendre  au  lieu  de  l'embarquement  pour  aller  de  là  à  Villemarie. 
Il  reçut,  en  avancement  de  ses  gages,  cent  vingt-cinq  livres,  dont  il 
donna  une  reconnaissance  le  20  juin  suivant,  avant  le  départ  du 
vaisseau.  {Belliotte,  notaire.)  L'année  1662,  dans  la  nuit  du  24  juin, 
il  fut  cruellement  assassiné  sur  le  seuil  de  sa  porte,  par  des  sauvages 
Loups  tombés  en  ivresse.  {Registre  de  la  paroisse  de  Villemarie.) 

M  AGË, 

Julien,  de  la  paroisse  de  Ruillé,  en  Champagne,  aujourd'hui 
arrondissement  du  Mans,  canton  de  Conlie,  s'engagea,  par  contrat 
fait  à  la  Flèche,  le  8  avril  16 53,  entre  lui  &  M.  de  la  Dauversière,  à 
passer  à  Villemarie.  Il  a  signé  ce  contrat,  &,  selon  l'usage  de  ce 
temps,  a  écrit  Jalian  Macé. 


DE  LA  RECRUE  DE    I 653. 


553 


MAILLET, 

René,  de  la  paroisse  de  Sainte-Colombe,  aujourd'hui  arrondisse- 
ment &  canton  de  la  Flèche,  promit,  par  contrat  passé  dans  cette 
ville  (notaire  de  Lafousse),  à  M.  de  Maisonneuve  &  à  M.  de  la  Dau- 
versière,  de  se  rendre  au  lieu  de  l'embarquement  our  se  joindre  à  la 
recrue. 

MARTIN, 

Olivier,  né  dans  le  voisinage  de  la  ville  d'Auray,  en  Bretagne. 
On  ignore  les  circonftances  &  le  lieu  de  son  engagement.  Il  se  rendit 
à  Saint-Nazaire  pour  joindre  la  recrue;  &  le  20  juin,  étant  sur  le 
vaisseau,  il  reconnut  avoir  reçu  quatre-vingt-dix-sept  livres  en  avan- 
cement de  ses  gages.  Il  fut  tué  par  les[  jquois  dans  le  mois  de 
mars  1661.  (Registres  de  la  paroisse  de  Villemarie.) 

MARTIN, 

Pierre,  dit  la  Rivière,  de  la  paroisse  de  Sainte-Colombe,  aujour- 
d'hui arrondissement  &  canton  de  la  Flèche,  promit  à  M.  de  la 
Dauversière  ,  par  contrat  passé  à  la  Flèche,  devant  de  Lafousse, 
le  14  avril  1 653,  de  se  rendre  au  lieu  de  l'embarquement,  où  il  con- 
fessa avoir  reçu  soixante-quinze  livres  en  avancement  de  ses  gages. 
(Belliotte,  notaire.)  Il  fut  tué,  comme  le  précédent,  par  les  Iroquois 
le  22  juin  1661 .  (Registres  de  la  paroisse  de  Villemarie.) 

MAUGR'ISON, 

Jean,  demeurant  à  Chafteau,  en  Anjou,  promit  à  M.  de  Mai- 
sonneuve &  à  M.  de  la  Dauversière,  par  contrat  signé  de  sa  main, 
le  ier  avril  i653  ,  de  se  joindre  à  la  recrue  pour  Villemarie.  (De 
Lafousse,  notaire.) 

MILLOT 

ou  Milleaust,  Jacques,  de  la  paroisse  de  Crouzile  ou  Croixille, 
pays  de  Maine,  aujourd'hui  dans  le  département  de  la  Mayenne, 
arrondissement  de  Laval,  canton  de  Chailland,  promit  à  M.  de  la 
Dauversière,  par  contrat  d'engagement  passé  à  la  Flèche,  devant  de 
Lafousse,  notairej  de  s'embarquer  avec  la  recrue  pour  Villemarie; 
&  reçut,  en  avancement  de  ses  gages,  cent  vingt  livres.  (Belliotte, 
notaire.)  Son  zèle  pour  la  conservation  du  pays  le  porta,  en  1 663 , 
à  s'enrôler  dans  la  milice  de  la  Sainte-Famille. 

MILLET, 

Nicolas,  de  la  paroisse  de  Nerville-au-Bois,  diocèse  d'Orléans, 
&  surnommé  le  Beauceron,  se  rendit  sur  le  Saint-Nicolas  de 
Nantes,  dans  la  rade  de  Saint-Nazaire,  &  reconnut,  devant  le  notaire 


554 


ROLE  GÉNÉRAL 


Belliotte,  le  20  juin  i653,  avoir  reçu,  en  avancement  de  ses  gages, 
cent  quatorze  livres.  En  1 663 ,  il  s'enrôla  dans  la  milice  de  la  Sainte- 
Famille  pour  la  défense  du  pays.  Il  était  différent  d'un  autre  colon 
du  même  nom,  Jean  Millet,  qui,  en  1661,  fut  pris  par  les  Iroquois, 
&  tué  par  eux  à  coups  de  bâton  en  arrivant  dans  leur  pays.  {Registre 
de  la  paroisse  de  Villemarie.) 

MOGIN, 

Michel,  de  la  ville  du  Mans,  promit  à  M.  de  Maisonneuve  &  à 
M.  de  la  Dauversière,  par  son  contrat  d'engagement,  signé  de  sa 
main,  &  passé  à  la  Flèche,  devant  de  Lafousse,  le  1 1  mai  i653,  de 
se  rendre  au  lieu  de  l'embarquement  &  de  se  joindre  à  la  recrue. 

MOTAIS, 

ou  Motain,  Guy,  de  la  paroisse  de  Meslay,  aujourd'hui  chef- 
lieu  de  canton  dans  l'arrondissement  de  Laval,  département  de  la 
Mayenne,  passa  son  contrat  d'engagement  à  la  Flèche,  avec  M.  de 
Maisonneuve  &  M.  de  la  Dauversière,  le  11  mai  1 653  (de  Lafousse, 
notaire);  &,  avant  que  le  vaisseau  mît  à  la  voile,  déclara,  en  pré- 
sence de  Belliotte,  notaire,  avoir  reçu  soixante-quatorze  livres  de  la 
Compagnie  de  Montréal  en  avancement  des  gages  qu'elle  lui  avait 
assurés. 

MOULIÈRES, 

Pierre,  de  la  paroisse  de  Mareil-sur-Loir,  aujourd'hui  arron- 
dissement &  canton  de  la  Flèche,  promit,  par  contrat  passé  avec 
M.  de  la  Dauversière,  le  8  avril  16 53,  de  se  joindre  à  la  recrue  (de 
Lafousse,  notaire);  &  étant  sur  le  bâtiment  qui  devait  le  trans- 
porter en  Canada,  il  reconnut  avoir  reçu  de  la  Compagnie  de  Mont- 
réal cent  vingt  livres  en  avancement  de  ses  gages.  (Belliotte,  notaire.) 

MOUSSEAUX, 

Jacques,  dit  la  Violette.  Nous  ignorons  le  nom  de  son  pays  & 
les  circonftances  de  son  engagement.  Etant  sur  le  Saint-Nicolas  de 
Nantes,  qui  allait  mettre  à  la  voile,  il  déclara,  le  20  juin,  avoir  reçu 
de  la  Compagnie  de  Montréal  cent  quatorze  livres  en  avancement  de 
ses  gages.  (Belliotte,  notaire.)  En  i663,  il  s'enrôla  dans  la  milice  de 
la  Sainte-Famille  pour  la  défense  du  pays. 

NAIL, 

Jacques,  de  Solesmes,  aujourd'hui  arrondissement  de  la  Flèche, 
canton  de  Sablé,  prit  engagement  avec  M.  de  la  Dauversière,  par 
contrat  du  ier  mai  1 653 ,  de  se  joindre  à  la  recrue  pour  Villemarie 
(de  Lafousse,  notaire),  &  déclara,  le  20  juin  suivant,  avoir  reçu 


DE  LA  RECRUE  DE    I 653. 


555 


soixante-quinze  livres  en  avancement  de  ses  gages.  (Belliotte , 
notaire.)  A  Villemarie,  il  se  mit  plus  tard  au  service  de  Jean  de 
Saint-Père  &  fut  tué  avec  ltii,  en  trahison,  par  les  Iroquois,  le 
25  octobre  1657,  à  l'âge  de  trente-deux  ans.  (Registre  de  la  paroisse 
de  Villemarie.) 

NOCHER, 

François,  de  Chemiré-en-Charnie,  pays  de  Maine,  aujourd'hui 
arrondissement  du  Mans,  canton  de  Loué,  passa  son  engagement 
avec  M.  de  Maisonneuve  &  M.  de  la  Dauversière,  à  la  Flèche,  par 
contrat  du  3o  mars  1 65 3 ,  qu'il  signa  lui-même  avec  eux  (de 
Lafousse,  notaire);  &  le  20  juin,  étant  sur  le  Saint-Nicolas  de 
Nantes,  il  reconnut  avoir  reçu  de  la  Compagnie  de  Montréal  cent 
vingt-neuf  livres  en  avancement  de  ses  gages ,  reconnaissance  qu'il 
signa  aussi.  (Belliotte,  notaire.) 

OGER, 

Jean.  Nous  ne  connaissons  point  le  lieu  de  son  origine,  ni  les 
circonftances  de  son  engagement.  S'étant  rendu  sur  le  vaisseau  qui 
devait  porter  la  recrue  en  Canada,  il  déclara  avoir  reçu,  en  avance- 
ment de  ses  gages,  la  somme  de  cent  trente  &  une  livres,  comme  le 
déclare  le  notaire  Belliotte  dans  son  afte  du  20  juin  1 653 . 

OLIVIER, 

Jean.  Il  se  rendit  pareillement  sur  le  Saint-Nicolas  de  Nantes, 
&  reconnut,  en  présence  du  même  notaire,  avoir  reçu  sur  ses  gages 
la  somme  de  soixante- cinq  livres.  Le  lieu  de  sa  naissance  &  les  cir- 
constances de  son  engagement  nous  sont  inconnus. 

PAPIN, 

Pierre,  ûatit  de  la  ville  de  Sablé,  aujourd'hui  chef-lieu  de  canton 
dans  l'arrondissement  de  la  Flèche,  demeurant  au  faubourg  Saint- 
Nicolas-de-Sablé.,  promit  à  M.  de  la  Dauversière,  par  contrat  fait  à 
la  Flèche  (notaire  de  Lafousse),  de  se  joindre  à  la  recrue.  Il  s'em- 
barqua, en  effet,  avec  elle,  &  avant  que  le  navire  mît  à  la  voile, 
déclara,  devant  le  notaire  Belliotte,  avoir  reçu  de  la  Compagnie  de 
Montréal  cent  sept  livres  sur  ses  gages.  En  i663,  il  s'enrôla  dans  la 
milice  de  la  Sainte-Famille  pour  défendre  le  pays  contre  les  Iroquois. 

PÉCHART, 

ou  Pichard ,  Jean,  demeurant  au  presbytère  de  Royssi,  en 
Champagne  (Voyez  Hurtebize,  André),  passa  son  engagement  avec 
M.  de  la  Dauversière,  le  i5  avril  1 653,  à  la  Flèche.  (De  Lafousse, 
notaire.)  Rendu  sur  le  Saint-Nicolas,  il  reconnut  avoir  reçu  de  la 


556 


ROLE  GÉNÉRAL 


Compagnie  de  Montréal  soixante-six  livres  en  avancement  de  ses 
gages  (Belliotte,  notaire),  &  arriva  à  Villemarie,  où  il  fut  tué  par  les 
Iroquois  le  14  août  1661.  (Registre  de  la  paroisse  de  Villemarie.) 

PICART, 

Hugues,  dit  la  Fortune.  Nous  ignorons  le  lieu  de  sa  naissance 
&  celui  où  il  s'engagea  par  contrat  à  la  Compagnie  de  Montréal,  qui 
lui  donna  cent  trente-sept  livres  en  avancement  de  gages,  comme  il 
le  reconnut,  le  20  juin  1 65 3 ,  sur  le  Saint-Nicolas,  avant  qu'on  mît 
à  la  voile.  (Belliotte,  notaire.)  En  i663,  il  s'engagea  dans  la  milice 
de  la  Sainte-Famille  pour  la  défense  du  pays. 

PICHON, 

Jean,  demeurant  à  Chauvour,  dans  le  Perche,  contracta  son  enga- 
gement pour  Villemarie  avec  M.  de  Maisonneuve  &  M.  de  la  Dau- 
versière,  le  24  avril  16  53,  à  la  Flèche,  devant  le  notaire  de  Lafousse. 

PIRON, 

François,  de  la  ville  de  Suze,  pays  de  Maine,  aujourd'hui  chef- 
lieu  de  canton  dans  l'arrondissement  du  Mans,  promit  à  M.  de  Mai- 
sonneuve &  à  M.  de  la  Dauversière,  par  contrat  passé  à  la  Flèche,  le 
3o  mars  i653,  de  se  joindre  à  la  recrue  pour  Villemarie  (de  Lafousse, 
notaire)  ;  &  s'étant  en  effet  rendu  sur  le  vaisseau,  il  déclara,  le 
20  juin  suivant,  avoir  reçu  en  avancement  de  ses  gages  cent  trente- 
trois  livres  delà  Compagnie  de  Montréal. 

PIRON, 

Pierre,  chirurgien,  demeurant  au  Bailleul,  près  de  la  Flèche, 
promit  à  M.  de  la  Dauversière,  par  contrat  passé  devant  de  Lafousse, 
le  5  avril  i653,  de  partir  avec  la  recrue  pour  Villemarie.  Il  se  rendit 
en  effet  au  lieu  de  l'embarquement,  &  déclara,  avant  le  départ,  avoir 
reçu  de  la  Compagnie  de  Montréal  cent  trente  &  une  livres  en  avan- 
cement de  ses  gages.  (Belliotte,  notaire.) 

PRESTROT, 

Jean,  de  la  paroisse  de  Parcé,  près  Sablé,  par  contrat  passé  entre 
lui  &  M.  de  la  Dauversière,  le  14  avril  1 65 3,  prit  le  même  engage- 
ment que  le  précédent  (de  Lafousse,  notaire);  &  déclara,  avant 
qu'on  mît  à  la  voile,  avoir  reçu  sur  ses  gages  cent  vingt-trois  livres. 
(Belliotte,  notaire.) 

PRINCE. 

Voyez  Leprince. 

PROUST, 

Pierre,  de  la  paroisse  de  Villé,  s'engagea  par  contrat  du  i5  avril, 


DE  LA  RECRUE  DE    l653.  55y 

passé  à  la  Flèche  entre  lui  &  M.  de  la  Dauversière,  à  se  joindre  à 
la  recrue  qui  devait  partir  prochainement  pour  Villemarie.  (De 
Lafousse,  notaire.) 

RAGUIDEAU, 

Pierre,  dit  Saint-Germain.  Nous  ignorons  les  circonftances  de 
son  engagement,  aussi  bien  que  le  lieu  de  sa  naissance.  Il  fit  partie 
delà  recrue  de  1 653  ;  &  le  20  juin,  avant  qu'elle  partît  de  la  rade  de 
Saint- Nazaire,  il  reconnut  avoir  reçu  de  la  Compagnie  de  Montréal 
soixante-quatorze  livres  en  avancement  de  ses  gages,  &  signa  pour 
cela  l'acre  dressé  par  le  notaire  Belliotte.  En  1 663 ,  il  fut  l'un  des 
braves  qui  s'enrôlèrent  dans  la  milice  de  la  Sainte-Famille,  où  il  eut 
le  grade  de  caporal  de  la  7e  escouade.  Il  se  diftingua  par  sa  bra- 
voure, &  périt  victime  de  son  zèle,  par  les  armes  des  Iroquois,  le 
28  août  1 665 .  (Registre  de  la  paroisse  de  Villemarie.) 

RENNES  (De), 

Bertrand.  Nous  ne  connaissons  ni  le  lieu  de  sa  naissance  ni  celui 
où  il  contracta  son  engagement.  Il  fit  partie  de  la  recrue  de  1 653 ,  & 
étant  sur  le  navire  qui  allait  la  transporter  en  Canada,  il  reconnut 
avoir  reçu  cinquante-cinq  livres  en  avancement  de  ses  gages.  (Bel- 
liotte, notaire.) 

RICHARD, 

Mathurin,  demeurant  aux  moulins  delà  Bouère,  paroisse  de  Sainte- 
Colombe,  près  de  la  Flèche,  promit  à  M.  de  Maisonneuve  &  à  M.  de 
la  Dauversière,  par  contrat  passé  entre  eux  à  la  Flèche  le  20  avril  1 65  3, 
de  se  joindre  à  la  recrue  qui  allait  partir  pour  Villemarie.  (De  La- 
fousse, notaire.) 

ROBIN, 

Etienne,  dit  des  Forges ,  âgé  de  vingt  ans.  Le  lieu  de  sa  nais- 
sance &  celui  où  il  passa  son  contrat  d'engagement  nous  sont  égale- 
ment inconnus.  Il  fit  partie  de  la  recrue  de  i653,  &  étant  sur  le 
Saint-Nicolas  de  Nantes,  qui  allait  mettre  à  la  voile,  il  reconnut 
avoir  reçu  de  la  Compagnie  de  Montréal  soixante-dix-neuf  livres,  en 
avancement  des  gages  qu'elle  lui  avait  assurés.  (Belliotte,  notaire.) 
Il  la  servit  avec  un  dévouement  vraiment  digne  d'une  mémoire  éter- 
nelle, puisqu'il  fut  l'un  des  dix-sept  braves  qui,  après  s'être  couverts 
de  tant  de  gloire,  périrent  en  héros  chrétiens  dans  la  célèbre  affaire 
du  Long-Saut.  (Registre  de  la  paroisse  de  Villemarie.) 

ROBUTEL, 

Claude.  Nous  ne  connaissons  pas  non  plus  le  lieu  de  sa  nais- 
sance, ni  celui  où  il  s'engagea  par  contrat  à  la  Compagnie  de  Mont- 


558 


ROLE  GÉNÉRAL 


réal^  qui  lui  donna  soixante-seize  livres  en  avancement  des  gages 
convenus  pour  ses  services.  C'eft  ce  qu'il  reconnut  lui-même,  en 
signant  l'afte  dressé  par  le  notaire  Belliotte^  dans  la  rade  de  Saint- 
Nazaire^  le  20  juin  i653.  Nous  avous  parlé  de  M.  Claude  Robu- 
telj  sieur  de  Saint-André^  qui,  en  1659,  passa  avec  sa  femme  à  Ville  - 
marie,  &  y  conduisit  la  recrue  de  cette  année;  &  cette  dernière 
circonftance  a  pu  faire  croire  à  M.  Dollier  de  Casson^  dans  son  His- 
toire de  Montréal,  que  M.  Claude  Robutel  de  Saint-André  prit  une 
part  aftive  à  la  levée  de  1 65 3 ,  &  servit  utilement  en  cela  M.  de  Mai- 
sonneuve.  Dans  les  contrats  passés  à  la  Flèche  en  1 65  3  pour  l'enga- 
gement de  cent  vingt  personnes ,  il  n'eft  fait  mention  que  de  M.  de 
Maisonneuve,  de  M.  de  la  Dauversière,  &  quelquefois  du  frère  de  ce 
dernier,  M.  le  Royer  de  Boiftaillé.,  spécialement  autorisé  à  lever 
ainsi  des  hommes  pour  Montréal.  Le  nom  de  M.  Claude  Robutel  de 
Saint-André  ne  paraît  dans  aucun  de  ces  contrats  :  ce  qui  nous  fait 
soupçonner  que  M.  Dollier  aura  pu  confondre  la  recrue  de  1 65 3  avec 
celle  de  1659.  Quoi  qu'il  en  soitj  Claude  Robutel ,  qui  fit  partie  de 
celle  de  i653,  s'enrôla  en  i663  dans  la  milice  delà  Sainte-Famille  j 
&  entra  dans  la  8e  escouade,  dont  il  fut  élu  caporal. 

RODAILLER, 

René.  Nous  ignorons  le  lieu  de  sa  naissance  &  les  circonftances 
de  son  engagement.  Nous  savons  toutefois  qu'il  fit  partie  de  la  recrue 
de  i653,  &  que,  dans  la  rade  de  Saint-Nazaire,  où  il  s'était  rendu 
pour  le  départ,  il  attefta,  en  présence  du  notaire  Belliotte,  que  la  Com- 
pagnie lui  avait  avancé  cent  vingt  livres  sur  ses  gages,  &  signa  cette 
reconnaissance  de  sa  main. 

ROGER, 

Chriftophe,  natif  du  bourg  de  Clermontj  près  de  la  Flèche 
(voyez  Graveline),  s'engagea,  par  contrat  passé  entre  lui  &M.  de  Mai- 
sonneuve, conjointement  avec  M.  de  la  Dauversière^  le  10  mai  i653, 
pour  la  Compagnie  de  Montréal  {de Lafoasse,  notaire),  qui  lui  avança 
quatre-vingt-dix-neuf  livres  sur  ses  gages,  ainsi  qu'il  le  reconnut 
lui-même  sur  le  Saint-Nicolas  de  Nantes^  avant  le  départ.  (Belliotte, 
notaire.)  A  Villemarie,,  il  édifia  ses  concitoyens  par  sa  piété  &  sa  bonne 
conduite  jusqu'au  25  juin  1 656 ,  où  il  périt  dans  le  fleuve  Saint- 
Laurent.  (Registre  de  la  paroisse  de  Villemarie.) 

ROISNÉ, 

François.,  de  la  ville  de  Sablé ,  promit  par  contrat  à  M.  de  la 
Dauversière,  le  27  avril  i653,  de  se  rendre  au  lieu  de  l'embarquement 
pour  se  joindre  à  la  recrue.  (De  Lafousse ,  notaire.)  Il  s'y  rendit  en 


DE  LA  RECRUE  DE    I 653 .  55g 

effet,  &  reconnut,  avant  qu'on  mit  à  la  voile,  avoir  reçu  en  avance- 
ment de  ses  gages  la  somme  de  quatre-vingt-huit  livres.  (Belliotte, 
notaire.)  En  i663,  il  fut  du  nombre  des  braves  qui  s'offrirent  à  M.  de 
Muisonneuve  pour  composer  la  milice  de  la  Sainte-Famille,  deftinée 
à  repousser  les  Iroquois. 

SALMON, 

Pierre,,  demeurant  au  lieu  de  la  Roche,  paroisse  d'Arthézi,  près 
de  la  Flèche,  promit  par  contrat  à  M.  de  la  Dauversière,  le  14  avril 
t653j  de  se  joindre  à  la  recrue  &  d'aller  avec  elle  à  Villemarie.  (De 
Lafousse,  notaire.) 

SÉPURÉ, 

André,  natif  de  la  paroisse  de  Thorrée,  près  de  la  Flèche ,  prit  le 
même  engagement,  le  1  3  mai,  par  contrat  passé  dans  cette  ville  entre 
lui  &  M.  de  Boiftaillé,  autorisé  pour  cela  par  son  frère  M.  de  la  Dau- 
versière.  (De  Lafousse,  notaire.) 

TAVERNIER, 

Jean.  Nous  ne  connaissons  ni  les  circonftances  de  son  engage- 
ment ni  le  lieu  de  sa  naissance.  Le  surnom  de  la  Lochetière,  qu'on 
lui  donnait  à  Villemarie,  pourrait  peut-être  donner  à  soupçonner 
qu'il  était  venu  des  environs  de  Loches.  Quoi  qu'il  en  soit,  Jean 
Tavernier ,  qui  avait  passé  son  contrat  d'engagement  ailleurs  qu'à  la 
Flèche,  se  rendit  au  lieu  de  l'embarquement,  déclara,  le  20  juin  1 65 3 , 
devant  le  notaire  Belliotte,  avoir  reçu  de  la  Compagnie  de  Montréal 
quatre-vingt-dix-sept  livres  en  avancement  de  ses  gages  ,  &  signa  de 
sa  main  cette  déclaration.  A  Villemarie,,  il  se  diftingua  par  la  sincé- 
rité de  ses  sentiments  religieux  &  par  son  courage.  On  ne  doit  pas 
le  confondre  avec  un  autre  brave  colon,  également  surnommé  la  Lo- 
chetière, déjà  passé  en  Canada ,  où  il  avait  donné  des  preuves  écla- 
tantes d'intrépidité  &  de  valeur,  &  qui  s'appelait  Etienne  Thibault. 
Jean  Tavernier  n'était  pas  cependant  inférieur  en  bravoure,  puisqu'il 
fut  l'un  des  dix-sept  braves  qui,  résolus  de  se  sacrifier  pourle  salut  de 
la  colonie,  en  inspirant  par  l'audace  de  leur  courage  de  la  terreur  à 
cinq  cents  &  même  à  huit  cents  Iroquois^  donnèrent  pendant  huit 
jours  des  preuves  d'une  valeur  vraiment  héroïque ,  &  périrent  enfin 
les  armes  à  la  main  dans  la  fameuse  a£tion  du  Long-Saut.  Il  était 
alors  âgé  de  vingt-huit  ans  (Registre  de  la  paroisse  de  Villemarie, 
juin  1860),  &  devait' avoir  vingt  &  un  ans  lorsqu'il  s'enrôla  pour 
cette  recrue. 

THÉODORE, 

Michel,  dit  Gilles.  Nous  ne  connaissons  pas  non  plus  le  lieu  de 
son  origine  ni  les  circonftances  de  son  engagement.  Comme  le  précé- 


56o 


ROLE  GÉNÉRAL 


dent,  il  se  rendit  à  Saint-Nazaire,  où  il  se  joignit  à  la  recrue,  &,  le 
20  juin,  il  reconnut,  devant  le  notaire  Belliotte,  avoir  reçu,  en  avan- 
cement de  ses  gages,  la  somme  de  cent  quinze  livres.  En  1 663 „  il 
s'enrôla  dans  la  milice  de  la  Sainte-Famille,  &,  le  4  mai  de  l'année 
suivante,  il  fut  tué  par  les  Iroquois,  au  lieu  appelé  dès  lors  la  Longue- 
Pointe,  dans  l'île  de  Montréal. 

TRUFFAULT, 

René,  de  la  ville  de  Laval,  s'engagea,  le  23  mai  1 6 53 ,  par  con- 
trat passé  à  la  Flèche  entre  lui  &  MM.  de  Maisonneuve  &  de  la 
Dauversière,  à  se  rendre  au  lieu  de  l'embarquement  &  à  se  joindre  à 
la  recrue  pour  Villemarie.  Il  signa  de  sa  main  le  contrat  de  cet  enga- 
gement. (De  Lqfousse,  notaire.) 

TUPIN, 

Simon,  de  la  paroisse  de  Ruillé,  en  Champagne  (voyez  Fresnot), 
prit  cet  engagement  avec  les  mêmes,  par  contrat  du  9  mai  1 653 . 
(De  Lafousse,  notaire.) 

VACHER, 

Sylveftre,  dit  Saint-Julien,  charpentier  de  la  paroisse  de  Saint- 
Julien,  diocèse  de  Bourges.  Nous  ignorons  le  lieu  &  les  autres  cir- 
conftances  de  son  engagement.  Il  se  réunit  à  la  recrue  dans  la  rade  de 
Saint-Nazaire,  &  déclara  devant  le  notaire  Belliotte,  le  20  juin  16 53, 
avoir  reçu  de  la  Compagnie  de  Montréal  cent  six  livres,  en  avance- 
ment de  ses  gages.  Six  ans  après,  il  fut  tué  par  les  Iroquois,  le 
26  octobre  1659,  vers  le  lac  aux  Loutres,  près  du  Fort  de  Villemarie. 

VALETS, 

(ou  Vallays),  Jean,  de  la  paroisse  de  Teillé,  pays  de  Maine, 
aujourd'hui  arrondissement  du  Mans,  canton  de  Ballon,  s'engagea,  à 
l'âge  de  vingt  ans,  par  contrat  passé  entre  lui  &  MM.  de  Maison- 
neuve  &  de  la  Dauversière,  le  3o  mars  16 53,  à  la  Flèche,  à  joindre  la 
recrue  qui  devait  partir  prochainement  pour  Villemarie.  (De  Lafousse, 
notaire.)  On  ne  doit  pas  le  confondre  avec  un  autre  colon  de  Ville- 
marie, nommé  la  Vallée,  qui,  en  1 663 ,  s'enrôla  dans  la  20e  escouade 
de  la  milice  de  la  Sainte- Famille;  car  Jean  Valets  avait  déjà  terminé 
sa  vie  par  une  mort  glorieuse  &  héroïque,  ayant  été  l'un  des  dix-sept 
braves  qui  périrent  dans  la  célèbre  aclion  du  Long-Saut.  (Registre  de 
la  paroisse  de  Villemarie.) 

VALLIQUET, 

Jean,  de  la  Verdure,  armurier  de  la  ville  du  Lude,  aujourd'hui 
arrondissement  de  la  Flèche  &  chef-lieu  de  canton,  promit  à  M.  de  la 


DE  LA  RECRUE  DE    1 653 . 


56l 


Dauversière,  par  contrat  passé  entre  eux  à  la  Flèche,  le  16  avril  1 6 53, 
de  faire  partie  de  la  recrue  qui  allait  partir  prochainement  pour  Vil- 
lemarie.  (De  Lafousse,  notaire.)  Il  signa  de  sa  main  ce  contrat,  ainsi 
que  la  déclaration  qu'il  rit,  le  20  juin^  dans  la  rade  de  Saint-Nazaire, 
d'avoir  reçu,  en  avancement  de  ses  gages,  la  somme  de  cent  quatorze 
livres.  (Belliotte,  notaire.)  Zélé  pour  défendre  la  colonie  contre  les 
Iroquois,  il  s'enrôla,  en  1 663 ,  dans  la  milice  de  la  Sainte-Famille,  & 
entra  dans  la  19e  escouade,  dont  il  fut  élu  caporal. 

VIGUEUX, 

Charles,  de  la  ville  de  Senlis,  s'engagea,  le  14  avril  16 53,  par 
contrat  passé  à  la  Flèche  entre  lui  &  M.  de  la  Dauversière,  à  faire 
partie  de  la  recrue,  &  signa  lui-même  l'afte  de  cet  engagement.  (De 
Lafousse,  notaire.) 


TOMK  11. 


36 


PREMIÈRE  CHAPELLE  DE  SAINTE-ANNE 


A  LA  COTE  DE  BEAUPRÉ.  l658. 


Ci)  Mémoires  sur  la 
de  vie  de  M.  Laval,  liv. 
X,in-i2,  p.  169. 


(2)  Archives  du  sé- 
minaire de  Québec. 
Vol.  Affaires  et  diffi- 
cultés avant  1720. 
Catalogue  des  bien- 
faiteurs de  Notre-Da- 
me de  Recouvrante. 


Il  en  a  été  de  l'église  de  Sainte-Anne  comme  de  plusieurs  autres 
lieux  célèbres  de  dévotion,  dont  l'origine  a  été  altérée  par  des  conjec- 
tures populaires ,  fondées  sur  l'ignorance  des  monuments;  d'où  il  eft 
arrivé  que  les  récits  apocryphes  qu'on  a  faits  de  leurs  origines  s'étant 
insensiblement  accrédités  dans  le  public ,  des  écrivains  poftérieurs 
les  ont  accueillis  de  bonne  foi,  sans  examen  préalable.  On  savait,  dans 
le  siècle  dernier,  qu'il  avait  exifté  à  la  côte  de  Beaupré  une  première 
église  de  Sainte-Anne,  envahie  ensuite  par  les  eaux  du  fleuve & 
remplacée  par  une  autre;  &  comme  le  peuple  ignorait  l'origine  de  ce 
monument  primitif,  il  concluait  qu'il  avait  dû  remonter  aux  premiers 
temps  de  la  colonie.  De  plus,  cette  église  ayant  été  conftruite  sur  les 
bords  du  fleuve,  on  ajoutait  qu'elle  avait  sans  doute  été  bâtie  par  des 
matelots;  &  comme  elle  était  dédiée  à  Sainte-Anne,  on  supposait 
enfin  qu'elle  avait  été  conftruite  en  souvenir  du  pèlerinage  de  Sainte- 
Anne  d'Aurav,  à  la  demande  des  habitants  du  voisinage,  venus  pro- 
bablement de  la  Bretagne.  C'eft  ce  qu'on  lit  en  partie  dans  une  note 
écrite  au  dernier  siècle  sur  un  regiftre  de  la  paroisse  de  Sainte-Anne, 
&  dans  les  mémoires  publiés  par  M.  de  Latour  (1).  De  toutes  ces  sup- 
positions on  devait  conclure,  comme  on  l'a  fait  dans  ces  derniers 
temps,  que  l'église  dont  M.  de  Queylus  désigna  la  place  en  i658,  était 
non  la  première,  mais  une  nouvelle  église  deftinée  à  remplacer  celle 
qui  aurait  exifté  auparavant. 

Mais  toutes  ces  suppositions  ne  sont  appuyées  sur  aucun  fonde- 
ment certain,  ou  plutôt  l'examen  dés  monuments  du  temps  montre 
d'une  manière  irréfragable  qu'avant  l'année  1 65  8  il  n'exiftait  à  la  côte 
de  Beaupré  aucune  église  ou  chapelle  dédiée  à  sainte  Anne;  &  que 
celle  dont  M.  de  Queylus  désigna  la  place  &  détermina  le  nom  fut  la 
première  qui  eût  été  érigée  en  Canada  sous  ce  vocable,  quoiqu'il 
exiftât  déjà  dans  l'église  paroissiale  de  Québec  un  autel  dédié  à  Dieu 
sous  le  nom  de  cette  Sainte  (2). 


PREMIÈRE  CHAPELLE  DE  SAINTE-ANNE.    1(558.  563 


i  "  D'abord  aucun  monument  écrit  n'attelle  qu'il  eût  jamais  exifté 
quelque  chapelle  dans  cette  côte  avant  l'année  1 65 8.  Jusqu'alors  les 
habitants  qui  s'y  étaient  établis,  n'avaient  eu  ni  église  ni  chapelle;  & 
pour  ne  pas  les  laisser  tout  à  fait  privés  de  secours  spirituels,  la  Com- 
pagnie des  Cent  Associés  donnait  autrefois  vingt-cinq  écus  par  an  à 
un  prêtre  de  Québec  pour  qu'il  y  fit  chaque  année  quelque  voyage. 
En  i6q5,  c'était  M.  de  Saint-Sauveur,  prêtre  séculier,  qui  était  chargé 
de  cette  mission  passagère;  les  Pères  Jésuites  la  prirent  ensuite,  &  y 
firent  chaque  année  la  visite  générale  des  habitants.  En  1646,  le 
P.  Vimont  la  parcourut  à  Pâques;  l'année  suivante,  le  P.  Dequen 
la  visita  après  Noël;  il  en  fit  autant  l'année  d'après,  &  alla  jusqu'au 
cap  de  Tourmente.  Enfin  nous  voyons  d'autres  de  ces  Religieux  la 
visiter  les  années  suivantes,  &  le  P.  Jérôme  Lallemant  remplir  cet 
office  de  chanté,  l'année  même  qui  précéda  l'arrivée  de  M.  de  Queylus 
en  Canada  (1).  (,)  j0Umal  des  Jé- 

20  On  ne  peut  pas  supposer  qu'on  allât  ainsi  célébrer  la  sainte  suites,  25  oct.  1645, 

Messe  dans  des  maisons  d'habitants,  parce  que  les  eaux  du  fleuve  l646>  l647>  !4  ianv- 

auraient  détruit  une  chapelle  bâtie  dans  cette  côte,  &  dédiée  à  sainte  l649'  7  "°v<  i65o, 

•  1»      ,    _  . ,  .         11  dcc.  ioDO. 

Anne.  Car  le  donateur  du  terrain  sur  lequel  M.  de  Queylus  désigna 

la  place  de  l'église  ne  supposait  pas,  dans  son  contrat  du  8  mars  i658, 
qu'il  eût  jamais  exifté,  sur  sa  concession  ni  dans  aucun  autre  lieu  de 
la  côte  de  Beaupré,  une  église  dédiée  à  cette  Sainte.  Voici  ce  qu'on  y 
lit  :  a  Honorable  homme  Etienne  de  Lessart,  touché  du  désir  de  (pro- 
ie curer)  l'honneur  de  Dieu  &  de  contribuer  selon  son  pouvoir  à  son 
«  service ,  voyant  l'inclination  &  la  dévotion  que  les  habitants  de 
«  Beaupré  ont  depuis  longtemps  d'avoir  une  église  ou  une  chapelle 
«  dans  laquelle  ils  puissent  assifter  au  service  divin  &  participer  aux 

«  saints  sacrements  de  notre  mère  l'Église,  a  volontairement  donné  

«  deux  arpents  de  front,  sur  une  lieue  &  demie  de  profondeur,  à 
«  condition  que,  dans  la  présente  année  1 658 il  sera  commencé  & 
«  continué  incessamment  de  bâtir  une  église  &  chapelle  au  lieu  qui 
«  sera  trouvé  le  plus  commode,  suivant  l'avis  de  M.  le  grand 
«  vicaire  (2).»  Il  serait  bien  étonnant,  s'il  eût  exifté  déjà  une  chapelle     (2)  Archives  de  la 

sur  cette  côte,  qu'on  n'eût  pas  parlé  dans  cet  adle  du  désir  que  les  Paroisse  de  Sainte* 
...  .  .       ,a-o  iz-^r-^  Anne.    Contrat  du 

habitants  auraient  eu  de  la  voir  rebâtir,  &  surtout^qu  on  n  eut  tait  g  mars  l658 

aucune  mention  de  sainte  Anne,  si  la  dévotion  envers  cette  Sainte  eût 
déjà  été  accréditée  parmi  eux. 

3°  En  1668,  M.  Thomas  Morel,  prêtre  missionnaire  de  Sainte- 
Anne,  qui  composa  un  recueil  de  miracles  attribués  à  cette  puissante 
patronne,  ne  donne  pas  non  plus  à  entendre  qu'il  eût  exifté  à  la  côte 
de  Beaupré  une  église  de  Sainte-Anne  avant  celle  qu'il  desservait 
alors,  ni  que  cette  dévotion  eût  été  répandue  auparavant  dans  cette 
côte.  Au  contraire,  il  dit  assez  nettement  que  l'une  &  l'autre  ne  fai- 
saient que  d'v  commencer;  il  conclut  son  récit  par  ces  paroles  :  «  De 


564 


PREMIÈRE  CHAPELLE  DE  SAINTE-ANNE. 


«  si  heureux  commencements  nous  font  espérer  que  Dieu,  par  Pin- 
te tercession  de  sainte  Anne,  comblera  en  ce  saint  lieu  ce  nouveau 

(1)  Archives  du  sé-   «  pays  de  mille  bénédictions  (i).  » 

minaire  de  Québec,  40  II  eft  certain  que  l'église  dont  M.  de  Queylus  marqua  la  place 
Miracles  de  Sainte-  fur  conftruite  non  sur  la  côte,  mais  au  bord  du  fleuve,  &  que,  par 
Anne,  1668.  conséquent,  elle  a  été  la  première  église  de  Sainte- Anne  de  Beaupré. 

Comme,  dès  le  commencement,  les  grandes  crues  des  eaux  firent 
craindre  que  l'église  &  le  presbytère,  conftruittout  auprès,  ne  pussent 
subsifter  longtemps  dans  ce  lieu,  M.  de  Laval,  le  17  décembre  1666, 
en  confirmant  les  privilèges  accordés  au  donateur  du  terrain  par 
M.  de  Queylus,  y  mit  cette  condition  expresse  :  «  Au  cas  qu'il  soit 
«  bâti  une  chapelle  du  côté  de  la  côte,  il  sera  pris  sur  la  terre  dudit 
«  sieur  de  Lessart  autant  de  terre  qu'il  sera  jugé  nécessaire  pour  cet 
«  effet,  i)  Et  encore  :  «  Dans  ce  cas,  il  sera  pris  pareillement  sur  la 
«  terre  du  sieur  de  Lessart,  du  côté  de  la  côte ,  ce  qui  sera  nécessaire 
«  pour  l'accommodement  du  presbytère,  qui  eft  placé  sur  la  conces- 

(2)  Archives  de  la  «  sion  du  sieur  de  Lessart  (2).  »  Mais  cette  clause  :  au  cas  qiCil  soit 
paroisse  de  Sainte-  bâti  une  chapelle  du  côté  de  la  côte ,  montre  manifeftement  que  la 
Anne;  confirmation  cnapelle  alors  exiftante,  &  à  l'occasion  de  laquelle  M.  de  Queylus 
par  M.  de  Laval,  à  a  avajt  accorcié  \es  privilèges  confirmés  dans  cet  a£te ,  n'était  point  du 
suite  du  contrat  du     A  ,  ,    ,  „  .  r 

8  mars  1657.  cote  ^e  *a  C0tej  qu  elle  était  située  près  du  fleuve,  sujette  à  être  enva- 

hie par  les  eaux,  &  par  conséquent  la  chapelle  primitive  de  Sainte- 
Anne. 

5°  Ce  que  M.  de  Laval  avait  craint  &  prévu  arriva  :  l'église  de 
Sainte-Anne  &  le  presbytère  furent  détruits  par  les  eaux  avant  l'été 
de  1676,  où  M.  Fillon,  prêtre,  en  commença  une  nouvelle,  non  plus 
au  bord  de  l'eau,  comme  avait  fait  M.  de  Queylus,  mais  du  côté  de 
la  hauteur.  Or  le  manque  de  fonds  n'ayant  pas  permis  de  continuer 
la  conftruetion  du  nouvel  édifice,  il  n'y  eut  plus,  pendant  un  certain 
nombre  d'années ,  aucune  église  de  Sainte-Anneau  Petit-Cap.  C'eft 
M.  de  Laval  qui  nous  apprend  ces  particularités  dans  un  mémoire 
qu'il  envoya  de  France,  au  séminaire  de  Québec,  en  1 685 ,  &  qu'il 
remit  à  M.  de  Saint- Valier,  son  successeur.  «  Comme  M.  Morel  devait 
«  faire  encore  quelques  quêtes  pour  le  rétablissement  de  Péglise  de 
«  Sainte-Anne ,  dit-il,  il  faudrait,  en  cas  que  l'on  envoyât  six  ma- 
te cons,  en  occuper  deux  à  Sainte-Anne,  &  commencer  au  plus  tard 
«  l'été  de  l'année  1686,  à  moins  que  les  navires  n'arrivassent  assez 
«  tôt  pour  que  l'on  pût  commencer  dès  cette  "année  même;  ce  qui 
«  aurait  un  bon  effet  &  exciterait  les  peuples  à  continuer  leurs  cha- 
«  rités  pour  le  rétablissement  d'une  église  où  tout  le  pays  a  une  si 

(3)  Mémoirede  1 685,  <c  grande  dévotion  (3).  »  Voilà  donc  l'hiftoire  véritable  de  la  deftruc- 
16  pages  in-fol.  tion  de  la  chapelle  primitive,  &  l'établissement  d'une  nouvelle  sur  la 

hauteur. 

6°  Un  autre  témoignage,  qui  confirme  de  plus  en  plus  &  justifie 


A  LA  COTE  DE  BEAUPRÉ.    1 658. 


565 


sans  réplique  ce  que  nous  venons  d'établir,  c'eft  une  note  écrite 
en  i686j adressée  à  M.  des  Maizerets,  prêtre  du  séminaire  de  Québec, 
&  portant  au  dos  ces  mots  écrits  de  la  main  de  M.  de  Saint-Valier  : 
Le  temps  qu'on  a  commencé  à  bastir  les  églises  de  la  côte  de  Beau- 
pré. Voici  ce  qu'on  y  lit  :  «  1659,  l'église  de  Sainte-Anne,  pour  la 
«  première  fois,  fut  placée  sur  le  bord  de  la  rivière,  à  la  haute  marée, 
«  &  ensuite  portée  plus  haut,  sur  le  bord  du  grand  coteau ,  à  cause 
«  de  l'incommodité  des  eaux  qui  l'entouraient  dans  sa  première 
«.  place.  Cette  (première)  église,  bâtie  de  pierres,  en  la  place  (c'eft-à- 
«  dire  en  remplacement)  de  cette  première,  qui  n'était  que  de  bois, 
«  fut  commencée  l'été  de  1666,  par  les  soins  de  feu  M.  Fillion,  (1)  Archives  du  sé- 
«  prêtre  (1).  »  Cette  deuxième,  dont  il  eft  parlé  ici,  subsifta  jusque  minaire  de  Québec, 
dans  l'année  1787,  où  l'on  en  conftruisit  une  nouvelle  sur  le  même  Lettre  a  M- Desmaize- 

emplacement  (2).  ,', 

ti  r       1  >  i-  •  (2)  Reg'ftre  de  la 

Il  faut  donc  conclure  que  la  première  église  du  Petit-Cap,  enva-  parojsse  de  Sainte- 

hie  ensuite  par  les  eaux  du  fleuve,  était  celle  même  dont  M.  de  Quey-  Anne.   Note  de  M. 

lus  désigna  la  place  en  i65S,  &  qu'il  mit  sous  l'invocation  de  sainte  Gaillard. 

Anne;  qu'enfin  la  supposition  d'une  église  plus  ancienne  encore,  qui 

aurait  été  bâtie  dans  le  même  lieu  par  des  Normands  ou  des  Bretons, 

eft  une  hypothèse  fausse,  démentie  par  les  monuments  hiftoriques 

du  séminaire  &  de  l'archevêché  de  Québec. 

Si  M.  de  Queylus  plaça  cette  église  sous  le  vocable  de  sainte 
Anne,  ce  fut  pour  mettre  de  plus  en  plus  en  honneur  le  culte  de  cette 
Sainte  en  Canada,  conformément  à  ce  que  M.  Olier  avait  déjà  fait  à 
Paris,  &  surtout  dans  la  paroisse  de  Saint-Sulpice,  par  un  effet  de  sa 
grande  dévotion  envers  la  sainte  Famille  de  Jésus  ,  Marie  &  Joseph  , 
dont  il  voulut  même  que  le  monogramme  servît  d'armoiries  à  la 
Compagnie  qu'il  inftitua.  M.  Olier  honorait  d'un  culte  particulier  la 
glorieuse  sainte  Anne,  qui  eut  des  rapports  si  intimes  avec  ces  trois 
auguftes  personnes;  il  l'avait  prise  pour  son  avocate  dans  ses  affaires 
temporelles;  &,  faisant  le  pèlerinage  d'Auray  en  Bretagne,  il  s'était 
associé  à  la  confrérie  inftituée  en  son  honneur  dans  cette  célèbre 
église  (3).  Il  eut  toujours  singulièrement  à  cœur  de  répandre  son  culte     (  'i)  Vie  de  M.  Olier 
parmi  les  paroissiens  de  Saint-Sulpice;  &,  en  1647,  ayant  fait  cons-  part.  II,liv.  iv,ch.xvi 
truire,  à  l'extrémité  du  faubourg  Saint-Germain,  une  église  suceur-  Edition  de  i853,  t.  I 
,  .  .  ■  ,    ■  P-  55b.  lbid.,  hv,  VI 

sale  pour  la  commodité  de  ceux  qui  étaient  trop  éloignes  de  1  église  ch  xxv  ,  ([  p  gg 

paroissiale,  il  l'avait  placée  sous  le  vocable  de  sainte  Anne,  quoique 

les  Religieux  de  l'abbaye  eussent  d'abord  désiré  qu'elle  fût  mise  sous 

celui  de  saint  Maur,  ce  qui  la  fit  appeler  in-diftinRement  Sainte-Anne,  (4)  lbid.,  part.  II 

ou  la  petite  paroisse  (4).  Le  vocable  donné  à  cette  nouvelle  église  fut  llv-  vj  ch-  VI>  *•  11 

cause,  sans  doute,  qu'en  1 655  &  1 65 6  une  chapelle  ayant  aussi  été  p'     9'  , 

n     •  • ■      r»  •  •  1  i-J'  j  1  (5/'  Recherches  en 

conftruite  au  quartier  Saint-Denis,  pour  la  commodité  des  quelques  tic]ues  sur  la  vil[e  d( 

habitants  trop  éloignés  de  l'église  de  Montmartre,  on  l'appela  pareil-  Paris, parJâillot,  1775 

lement  du  nom  de  Sainte-Anne ,  à  laquelle  on  la  dédia  (5).  M.  de  quartier  Saint-Denis. 


566       PREMIÈRE  CHAPELLE  DE  SAINTE-ANNE .    1 658. 


(i)  Recherches  cri- 
tiques sur  la  ville  de 
Paris,parJaillot,  1775, 
quartier  Saint-Denis. 


(2)  Archives  du  sé- 
minaire de  Québec. 
Lettre  de  M.  Dudouit 
à  Mgr  de  Laval,  du 
26  mai  1682. 


Queylus  suivit  donc  ces  exemples,  en  mettant  aussi  sous  l'invocation 
de  sainte  Anne  l'église  dont  il  autorisa  la  conftruclion  à  la  côte  de 
Beaupré,  pour  l'avantage  de  plusieurs  habitants  trop  éloignés  de 
l'église  paroissiale  de  Québec. 

Nous  ajouterons ,  en  terminant,  qu'à  Paris,  pour  diftinguer 
l'église  de  Sainte-Anne,  au  faubourg  Saint-Germain,  de  celle  du  fau- 
bourg Montmartre,  on  désigna  cette  dernière  sous  le  nom  de  Sainte- 
Anne  de  la  Nouvelle-France.  On  appelait  ainsi  le  voisinage  de  cette 
église,,  parce  qu'on  avait  commencé  à  y  bâtir  des  maisons  &  à  l'ha- 
biter vers  l'année  1624,  d'où  lui  vient  le  nom  de  quartier  on  faubourg 
de  la  Nouvelle-France  ;  &  c'eft  ainsi  qu'on  le  trouve  désigné  sur  les 
anciens  plans  de  Paris  (1).  Un  particulier  fort  dévot  à  sainte  Anne, 
ayant  laissé  par  teftament  une  rente  à  la  fabrique  de  Saint-Sulpice  à 
Paris,  attribua  une  partie  de  ce  legs  à  V église  de  Sainte-Anne  de  la 
Nouvelle-France ,  ce  qui  donna  lieu  à  un  singulier  quiproquo. 
M.  Dudouit,  chargé  à  Paris  des  intérêts  de  M.  de  Laval,  alors  évéque 
de  Québec,  eut  connaissance  de  ce  legs  ,  &  en  informa  ce  prélat ,  ne 
doutant  point  qu'il  n'eût  été  fait  à  l'église  de  la  côte  de  Beaupré.  Il 
agit  donc  en  conséquence  ;  mais  il  se  désifta  dès  qu'il  eut  vu  le  tefta- 
ment, &  en  écrivit  à  M.  de  Laval  en  ces  termes  :  «  J'ai  éclairci  le 
«  teftament,  par  lequel  on  disait  être  donnée  à  l'église  de  Sainte-Anne 
k  de  la  côte  de  Beaupré  partie  d'une  rente  due  par  la  Fabrique  de 
«  Saint- Sulpice.  Cette  donation  ne  regarde  point  le  Canada ,  mais 
«  une  chapelle  Sainte-Anne  au  faubourg  de  la  Nouvelle-France 
«  à  Paris  (2).  »  Le  nom  de  ce  faubourg  eft  tombé  depuis  longtemps 
en  désuétude;  il  n'en  subsifte  d'autre  veftige  aujourd'hui  que  le  nom 
de  la  caserne  des  gardes  Françaises,  située  presque  en  face  de  l'empla- 
cement où  était  l'église  de  Sainte-Anne,  &  qu'on  appelle  encore 
caserne  de  la  Nouvelle-France. 


LITIGE 


AU  SUJET  DU   PRESBYTÈRE  DE  QUÉBEC. 


Le  témoignage  de  M.  d'Argenson  sur  l'union  qu'il  fut  charmé 
de  voir  régner  à  Québec  entre  M.  de  Queylus  &  les  Pères  Jésuites 
montre  que  la  querelle  survenue  en  1657  entre  les  marguilliers  &  ces 
Religieux,  à  laquelle  M.  de  Queylus  fut  obligé  de  prendre  part,  n'al- 
téra en  rien  la  bonne  harmonie;  &  pour  mettre  le  lefteur  à  même  de 
juger  de  cette  affairej  qu'on  a  présentée  sous  d'assez  fausses  couleurs, 
on  nous  permettra  de  la  rapporter  ici  en  détail.  Nous  avons  raconté 
qu'en  1645  les  habitants,  voulant  offrir  un  presbytère  à  leur  pafteur, 
avaient  donné  six  mille  livres  aux  Jésuites,  qui  conftruisirent  à  cette 
occasion  une  maison  sur  leur  propre  terrain;  et  il  fut  convenu  alors 
qu'ils  refteraient  en  possession  de  la  maison,  dès  qu'ils  auraient  rendu 
la  somme  donnée.  En  i655,  ils  la  rendirent  en  effet  à  la  corporation 
des  habitants,  de  qui  ils  l'avaient  reçue;  mais  les  marguilliers,  se 
voyant  alors  sans  presbytère  &  sans  ressources  pour  en  bâtir  un, 
demandèrent  que  la  somme  rendue  à  la  corporation  leur  fût  remise  à 
eux-mêmes,  ce  que  leur  accorda  en  effet  un  arrêt  du  Conseil  du  4  dé- 
cembre 1 65 5  (1).  Toutefois,  malgré  cet  arrêt,  la  somme  ne  leur  avait  (1)  Archives  de  la 
pas  encore  été  remise  deux  ans  après,  en  1657,  lorsque  M.  de  Queylus  fabrique  de  Notre- 

alla  demeurer  à  Québec.  Les  marguilliers ,  voyant  alors  qu'il  exerçait  Dame  de  Québec. 
.     .    a.  .  .  .    °  '    ^  .,7  .  J       Boîte  de  fer  OOQN, 

les  fonctions  cunales  sans  avoir  de  presbytère ,  car  il  demeurait  au  no  3^ 

château  Saint- Louis  avec  M.  d'Ailleboult,  profitèrent  de  cette  circons- 
tance pour  se  faire  rendre  la  somme,  déjà  adjugée  par  arrêt.  Mais, 
craignant  sans  doute  de  ne  pas  l'obtenir  en  attaquant  directement  la 
corporation,  ils  prièrent  M.  de  Queylus,  comme  curé,  de  réclamer  lui- 
même  des  PP.  Jésuites  la  reftitution  du  presbytère  pour  s'y  loger,  ou 
la  somme  donnée  pour  en  bâtir  un,  afin  que  ces  Religieux  obligeassent 
eux-mêmes  la  corporation  à  la  rendre  à  la  Fabrique.  M.  de  Queylus 
ne  crut  pas  devoir  leur  refuser  son  concours  pour  une  demande  julte 
en  soi,  qui  ne  pouvait  porter  aucun  préjudice  aux  Jésuites.  La  requête 
fut  donc  présentée  au  nom  de  M.  de  Queylus  par  M.  d'Allet,  son 


568       LITIGE  AU  SUJET  DU   PRESBYTERE  DE  QUÉBEC. 


(1)  Journal  des  Jé-  secrétaire  (i),  quoique  pourtant,  selon  les  expressions  de  M.  d'Argen- 
suites,  1657.  son^  arrivé  peu  après,  le  procès  fut  fait  à  la  suscitation  des  marguil- 

(2)  Emplois  du  vi-  nerS}  ceux-ci  plutôt  que  M.  de  Qiieylus  ayant  ému  cette  querelle  (2). 

r°?tL    n  \  r(>enson  '  La  conclusion  fut  que  M.  d'Aillebouft.  exerçant  alors  les  fonctions  de 

lettre  au  P.Lallemant,  -,    ,                                              1 . 

du  5  septemb.  j  658.  Gouverneur  général,  condamna  pour  la  deuxième  fois  la  corporation 

lbii,,  lettre  de  M.  de  des  habitants  à  payer,  par  préférence  à  leurs  autres  dettes,  tout  ce  qui 

Fancamp,  5  septemb.  serait  nécessaire  à  la  bâtisse  d'un  presbytère,  jusqu'à  concurrence  de 

1         fchi  es  le  la  S*X  m*^e  ^vres  (3)  '>  &  cependant  la  somme  ne  fut  pas  payée  non  plus 

fabrique   de  Notre'-  a^ors-  H  fallut  une  troisième  sentence,  rendue  en  1663,  le  17  novem- 

Dame    de    Québec,  bre,  en  vertu  de  laquelle  les  marguilliers  reçurent  enfin  de  la  corpo- 

Boîte  de  fer  OOPPP,  ration  les  six  mille  livres,  &  les  remirent  à  M.  de  Bernières,  qui  bâtit 

n°  41-  le  presbytère  l'année  d'après  (4). 

(  4  )  Ibid.,  pièces 
HHH.,48. 


FIN  DU  TOME  DEUXIEME. 


Paris.  Imp.  Poupai  t-Davyl  et  Comp.,  rue  du  Bac,  3o.